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La nouvelle question indigène

De
508 pages
Cet ensemble de recherches consacré aux "peuples indigènes" plus souvent appelés "peuples autochtones" vise essentiellement à étudier le double défi que ces peuples lancent à l'ordre mondial : d'une part, l'obligation de leur donner leur juste place au sein de l'humanité et d'autre part, la nécessité de s'inspirer de la richesse de leurs cultures et de leurs valeurs pour permettre aux hommes de vivre en bonne relations entre eux et avec la nature.
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La nouvelle question indigène

Photo de couverture (colI. Fritz) : Le rocher d'mum, site sacré aborigène (Australie), patrimoine mondial. « This land has a history and a future », Malya Teamai. «The tourist comes here with the camera taking pictures all over. What has he got? Another photo to take home, keep part of mum. He should get another lens - see straight inside. Wouldn't see big rock then. He would se~ that kuniya* living right inside there as from the beginning ». Kunmanara, Traditional Owner.
* Kuniya: «Python Woman, one of the ancestral beings ».
site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@Wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~L'IIarmattan,2005 ISBN: 2-7475-9914-0 EAN : 9782747599146

Sous la direction de Jean-Claude Fritz et de Frédéric Deroche, Gérard Fritz et Raphaël Porteilla

La nouvelle question indigène
Peuples autochtones et ordre lnondial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Remerciements

L'équipe responsable de cet ouvrage est bien consciente que ses seules forces n'auraient pas suffi à lui permettre de voir le jour. Elle est surtout convaincue que ses recherches ont beaucoup gagné d'avoir été confrontées à la nécessité d'assurer parallèlement une formation pour les cadres des mouvements représentatifs des peuples autochtones du monde francophone. Cette conjonction a permis, par le contact direct et le dialogue avec des femmes et des hommes vivant pleinement la situation faite à ces peuples, à notre réflexion de se décanter et de mûrir. Nous tenons à reconnaître notre dette envers les institutions et les personnes qui nous ont apporté leur si précieux soutien moral et matériel, soit dans la conduite de nos recherches, soit dans la mise en place de cette formation. Nous adressons donc ici nos très sincères remerciements: au Haut Commissariat aux Droits de l'Homme des Nations Unies qui a bien voulu nous confier le soin d'assurer cette formation, et particulièrement à notre ami Julian BURGER. à l'Université de Bourgogne et, en son sein, à la Faculté de Droit et de Science Politique et au Centre d'Etude et de Recherche Politiques (CERPO). aux collectivités territoriales dont l'aide nous a été précieuse: la Région Bourgogne, la Ville de Dijon et la Communauté de l'Agglomération Dijonnaise (COMADI). aux différentes associations qui nous ont apporté leur concours. à ceux qui, sans être membres de notre équipe, ont eu la gentillesse de contribuer à cet ouvrage. à tous nos amis des peuples autochtones avec lesquels nous avons tissé un réseau de relations chaleureuses et en particulier à ceux qui nous ont rendu visite à Dijon. à tous ceux qui ont participé à nos séances de travail: Rosenite ALVES DE OLIVEIRAABILLAMA,Séverine HELBERT,Claudia ITUARTE LIMA, Raghu KUMAR, Valérie LANIER, Anne-Sophie LAMBERT, Falmata LIMAN,Juliette OLIVIER,Delphine RICHARD,Mesmin SAINT-HUBERT, Vanessa SCHERER Caroline TOLUSSO. et

Liste des contributeurs

Nadia BELAIDI, Université de Bourgogne, Docteur en droit public, Membre du CERPO. Karine CHAUVIN, Diplômée d'Etudes Approfondies, Membre associé du CERPO. Véronique CLAEREBOUT, Diplômée d'Etudes Approfondies, Membre associé du CERPO. Frédéric DEROCHE, Université de Bourgogne, Doctorant en droit public, Membre du CERPO, coordinateur du programme francophone de bourses des Nations Unies pour les peuples autochtones. Gérard FRITZ, Université de Bourgogne, Maître de conférences en science politique, Membre du CERPO, coordinateur du programme francophone de bourses des Nations Unies pour les peuples autochtones. Jean-Claude FRITZ, Université de Bourgogne, Professeur en science politique, Membre du CERPO, coordinateur du programme francophone de bourses des Nations Unies pour les peuples autochtones. Myriam FRITZ-LEGENDRE, Docteur en droit public, Membre associé du CERPO. Giulio GIRARDI, Professeur de sociologie et théologie, Ancien directeur de l'Institut des peuples d'Amérique Latine, Managua. François HOUTART, Professeur de sociologie, Directeur du Centre Tricontinental, Louvain La Neuve. Philippe JEANNIN-DAUBIGNEY, public, Membre du CERPO. Université de Bourgogne, Doctorant en droit

Edwin JUNO DELGADO, Université de Bourgogne, Docteur en droit public, Membre du CERPO. Hélène PERRIN, Diplômée d'Etudes Approfondies, Membre associé du CERPO. Raphaël PORTEILLA, Université de Bourgogne, Maître de conférences en science politique, Membre du CERPO, coordinateur du programme francophone de bourses des Nations Unies pour les peuples autochtones.

Préface

Les problèmes concernant les peuples autochtones sont mieux connus depuis quelques années. Que ce soit l'effet d'actions attirant l'attention des médias internationaux comme les revendications persistantes des Zapatistes dans le Chiapas au Mexique ou les affrontements avec des mouvements sociaux conduits par des leaders autochtones en Bolivie, il est difficile de ne pas être conscient que les peuples autochtones revendiquent leurs droits dans le monde entier, en exigeant la justice sociale et en fournissant des visions alternatives par lesquelles la communauté globale pourrait mieux protéger la diversité biologique et culturelle dont notre avenir dépend. Au niveau international, les peuples autochtones ont obtenu plus de reconnaissance, de visibilité et de présence institutionnelle. La mise en place du Groupe de travail sur les populations autochtones dans les années 1980, la rédaction d'un projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones qui fut adopté par des experts en 1994, la proclamation en 1993 par l'Assemblée générale d'une Année internationale des populations autochtones du monde, puis d'une Décennie internationale (1995-2004) et plus récemment d'une deuxième Décennie (2005-2014), la création d'un Rapporteur spécial de la Commission des droits de I'homme pour enquêter et faire des rapports sur les droits de l'homme des peuples autochtones, et celle d'un Forum permanent sur les questions autochtones, un organe consultatif à un niveau élevé chargé d'assurer la coordination au sein du système des Nations Unies constituent quelques-unes des avancées réalisées dans les vingt dernières années aux Nations Unies. Dans le système des Nations Unies au sens large, la question autochtone a connu des progrès comparables. En 1989, l'Organisation Internationale du Travail a adopté la Convention 169 relative aux peuples indigènes et tribaux qui, en 2005, est ratifiée par dix-sept pays où elle est effectivement incorporée dans les droits nationaux. La plupart des Organisations spécialisées des Nations Unies (UNICEF, UNESCO, OMPI) et les institutions financières internationales telles que la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement ou le Fonds international pour le développement agricole ont développé des politiques spécifiques et un financement accru des programmes pour les communautés autochtones.

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Au niveau régional, la Commission interaméricaine des droits de I'homme et la Cour interaméricaine des droits de I'homme, la Commission africaine des droits de I'homme et des peuples ont pris en considération les intérêts des autochtones et, dans le premier cas, ont pris des décisions en faveur des droits des peuples autochtones sur leurs terres et ressources, en opposition avec les positions les plus répandues des gouvernements. Au niveau national, il ne fait pas de doute que la dernière décennie a vu, dans toute l'Amérique latine et dans quelques autres zones, les gouvernements adopter des modifications constitutionnelles ou législatives pour reconnaître aux peuples autochtones leurs identités singulières, leurs droits sur la terre, et aussi d'autres droits relatifs à leur culture, leur langue ou leur savoir traditionnel. Dans le Nunavut, au Canada, des peuples autochtones administrent une province plusieurs fois de la taille de la France et, aux Philippines, les terres ancestrales des peuples autochtones et leur droit de s'opposer au développement sur leurs terres ont été garantis par la Loi sur les droits des peuples autochtones de 1997. En dépit de ces avancées significatives, les peuples autochtones demeurent les plus pauvres d'entre les pauvres dans la plupart des pays du monde. Des rapports récents de la Banque mondiale, du Programme des Nations Unies pour le Développement et du Bureau International du Travail ont démontré que les inégalités de nature ethnique sont croissantes et que les peuples autochtones dans de nombreux pays sont plus pauvres que la moyenne et que les programmes visant à réduire la pauvreté n'atteignent pas ces communautés!. Alors que les peuples autochtones rassemblent une population estimée à quelques 350 millions soit 5% de la population totale du monde, ils constituent 15% des pauvres du monde. Ce livre fournit une présentation et une analyse précieuses des développements récents sur la question des peuples autochtones. Les contributions viennent de chercheurs qui ont une grande expérience directe des problèmes autochtones et un engagement personnel de contribuer à apporter des changements de la condition des peuples autochtones. Depuis quelques années, l'Université de Bourgogne collabore avec le Bureau du Haut Commissaire des Nations Unies pour les droits de l'homme en assurant un programme de formation en droits de l'homme pour les leaders autochtones des pays francophones, avec l'objectif de renforcer la capacité de leurs organisations à
1. Voir TOMEI (Manuela), Indigenous and tribal peoples: an ethnic audit of selected poverty reduction strategy papers, ILO 2005; UNDP, Human Development Report 2004: Cultural Liberty in Today's Diverse World, UNDP, New York 2004; World Bank (2005), Indigenous Peoples, Poverty and Human Development in Latin America: 1994-2004, World Bank, Washington D.C., Forthcoming November 2005. 8

défendre leurs droits et, si nécessaire, d'avoir recours aux mécanismes qui existent sur la scène internationale chargés de contrôler les obligations des Etats en matière de droits de 1'homme. Cette coopération fut inspirée par l'appel de l'Assemblée générale, lorsqu'elle adopta un programme d'activités pour la décennie internationale des populations autochtones, adressé à tous, y compris aux institutions universitaires, pour contribuer à l'amélioration des conditions des peuples autochtones. Il est à espérer que les articles du présent volume apportent une meilleure compréhension des problèmes des peuples autochtones et suggèrent à d'autres de se demander comment ils peuvent contribuer, grâce à leur savoir et expériences personnelles, à un monde plus juste.

Julian BURGER Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de 1'homme

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INTRODUCTION

*

Parler aujourd'hui d'une "nouvelle question indigène"} peut sembler à beaucoup un anachronisme, ou du moins une préoccupation marginale et passéiste. Pourtant, depuis une vingtaine d'années, un mouvement important s'est développé sur la scène internationale où sont apparus ou se sont re-manifestés les peuples que l'on qualifie internationalement, suivant les continents et les langues internationales de référence, d"'indigènes" ou d' "autochtones". En quoi cette question peut-elle se poser aujourd'hui, alors que l'histoire mondiale abonde en discours d'assimilation et en pratiques d'anéantissement, les uns comme les autres "résolvant", dans des conditions certes très différentes, la question indigène. De fait, la "question indigène" telle qu'elle est apparue dans le processus de colonisation était bien celle de savoir que faire des indigènes colonisés, quel destin leur accorder. Les indigènes étaient à une certaine époque de l'histoire coloniale souvent qualifiés de "natifs" ou de "naturels", mettant l'accent sur leur lieu de naissance dans le premier cas, de manière plus ambivalente dans le second cas à la fois sur le fait qu'ils étaient "naturellement" sur place lorsque les colons y arrivaient et qu'ils n'étaient pas là par le processus de colonisation et de migrations liées à l'expansion européenne. Les indigènes posaient question aux Européens en terme de la gêne ou de l'utilité qu'ils représentaient
* Les différentes introductions générales et de chapitres ont été rédigées par Jean-Claude FRITZ. 1. Parmi les précurseurs, citons en particulier Julian BURGER à travers ses deux ouvrages: Report from the Frontier. The State of the World's Indigenous Peoples, London, Zed Books, Cambridge, Cultural Survival Inc, 1987 et Premières nations: un avenir pour les peuples autochtones, Fontenay-sous-bois, Anako, 2000. Il

pour eux: prendre possession de leurs terres, de leurs ressources, utiliser leur force de travail, contrôler leur comportement et leurs idées. Une fois la conquête assurée, la population indigène subsistant encore, en situation désormais souvent minoritaire, restait considérée avec méfiance ou hostilité le plus souvent, avec paternalisme au mieux. Comme le remarque un philosophe amérindien PUEBLO,« "Tuer l'Indien et sauver l'enfant" était le cri de guerre politique sans équivoque de l'ère assimilationniste américaine »2. En Amérique du Nord comme en Australie notamment, il s'agissait de compléter la politique répressive par le placement des enfants en milieu "civilisé" européen (institutions ou familles) pour les "désensauvager", en faire des êtres humains acceptables, civilisés3. Progressivement cependant, à la suite de la première et surtout de la seconde guerre mondiale, la situation évolua: le rapport de force favorable au maintien des Empires coloniaux se modifia pour des raisons multiples. La question indigène changea alors partiellement de sens, ou devint en tout cas plus complexe. Pour éviter ou retarder la décolonisation, la discussion s'ouvrait sur l'étendue des droits éventuels à accorder aux indigènes, à la place et au rôle qu'on pouvait et voulait leur accorder. Sans renoncer à la discrimination, le colonisateur ne pouvait maintenir tels quels les régimes répressifs antérieurs, ce qui mit en débat les régimes de "l'indigénat" sans pour autant aboutir dans de nombreux cas à mettre en cause leur logique. Mais il est vrai que la question indigène devenait plus complexe, puisque le problème des droits et d'une certaine participation à la vie politique était désormais posé, au moins dans certains contextes coloniaux. La décolonisation formelle commencée dans le monde afro-asiatique après la seconde guerre mondiale en en couvrant progressivement la plus grande partie s'étendit aux îles et enclaves des Caraïbes et du Pacifique4. Dès lors, pour les anciens colonisateurs, la "question indigène" était résolue: ce n'était plus leurs problèmes, si ce n'est au niveau non négligeable des travailleurs migrants et des anciens combattants. Quand on recommença à parler de "peuples indigènes" ou "autochtones" et de leurs revendications, la réaction d'une partie du monde politique et de l'opinion publique en Occident, dans la mesure où elle en avait connaissance, semblait en quelque sorte
2. JOJOLA (Ted), «Notes on Identity, Time, Space and Place », in WATERS (Anne) (Ed.), American Indian Thought, Oxford, Blackwell, 2004. 3. Les exemples analysés dans l'ouvrage montrent que l'objectif proclamé n'était pas toujours l'objectif réel, plus utilitaire. 4. Quelques pays du Moyen-Orient en avaient bénéficié entre les deux guerres mondiales, sans parler de la décolonisation formelle de l'Amérique Latine, pour l'essentiel plus d'un siècle auparavant dans un contexte différent et une signification particulière qui sera étudiée par la suite, notamment dans la contribution d'Edwin JUNO DELGADO. 12

consister à voir dans les peuples autochtones en lutte "les colonisés des décolonisés", c'est-à-dire à envisager les choses essentiellement dans la perspective du colonialisme interne dans les Etats. Mais cette attitude n'était pourtant pas possible car au cœur des puissances occidentales comme les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la lutte remettait en cause les sociétés dans leurs fondements: si on appliquait une notion de colonialisme interne, elle mettait en cause des démocraties libérales occidentales. Pour d'autres pays comme la France, c'étaient les liens institutionnels intégrant ou rattachant des anciennes colonies, classées comme départements ou territoires d'outre-mer qui étaient remis en question par certains. Sur la scène internationale, la question des peuples autochtones s'ajoutait à celle posée en termes juridiques différents des peuples en retard de décolonisation: celui du Timor oriental, désormais depuis peu doté de son propre Etat, celui des Sahraouis du Sahara occidental (ex-espagnol), celui des Palestiniens, etc. Le droit à l'autodétermination prévu pour eux tardait à s'exercer, quand il n'était pas remis en cause. Le peuple Kurde, après avoir historiquement entrevu des possibilités d'autonomie, au moins dans une partie du territoire qu'il occupes, restait sans Etat et souffrait de sévères répressions. Grandes puissances dans le cadre de la guerre froide et Etats voisins soulevaient des problèmes qui, pour être posés pour des raisons de stratégie politique nationale ou mondiale, n'en étaient pas pour autant dépourvus d'une certaine réalité, même si celle-ci variait en caractères et en degrés: le Tibet pour la Chine, l'Asie centrale6 pour l'Union Soviétique, Hawaï et Porto Rico pour les Etats-Unis7, le Cachemire pour l'Inde, le Pakistan oriental pour le Pakistan8. Peuples, peuples autochtones, minorités, les commentateurs avaient quelques difficultés, parfois légitimes, à situer les acteurs et les enjeux des conflits et des revendications9. Dans ce contexte difficile émergea cependant progressivement, dans les décennies 1970 et 1980, un mouvement international des peuples autochtones qui se renforça considérablement dans la décennie 1990.
5. En Iran en 1944-45 avec la République démocratique Kurde de Mahabad, en Irak à diverses reprises depuis la première guerre mondiale, notamment lors du Traité de Sèvres signé le 20 août 1920, mais qui n'entra jamais en application, remplacé par le Traité de Lausanne de juillet 1923. 6. Egalement la Sibérie, le Caucase, les Pays Baltes. 7. Mais aussi l'Alaska, voire la moitié du Mexique annexée au cours du XIXe siècle. 8. Devenu indépendant après l'insurrection locale et la guerre indo-pakistanaise de 1971 sous le nom de Bangladesh. 9. Frédéric DEROCHE reprend la question dans la première partie. Pour une introduction pertinente, voir RIGAUX (François), Pour une déclaration universelle des droits des peuples. Identité nationale et coopération internationale, Bruxelles, Vie ouvrière, Chronique sociale, 1990. 13

En ce sens, une "nouvelle question indigène" était posée à la société internationale, qui allait accepter au moins dans certaines de ses organisations et instances de la prendre en considération, en instaurant la participation des représentants des peuples autochtones eux-mêmes. Le caractère "nouveau" n'exclut pas de nombreux liens avec "l'ancienne" question indigène: toutefois, le contexte institutionnel et politique international est sensiblement différent, et si les revendications se rejoignent souvent, l'affirmation de la singularité et le souci de l'identité culturelle qui la fonde sont plus marqués dans cette "nouvelle" question indigène, avec la crise de la société internationale et la crise du "développement" défini de manière unilinéaire et suivant un modèle unique (avec quelques variantes) venu de l'extérieur. Le sens de notre sous-titre, "Peuples autochtones et ordre mondial", se trouve dans cette dynamique historique dans la mesure où les "peuples autochtones" sont en quelque sorte une catégorie créée par l'ordre mondial dans ses mutations historiques et contemporaines, mais aussi parce que "les peuples autochtones", refusant d'être un objet de discussion ou d'étude, interpellent en tant que sujets cet ordre mondial, à la construction duquel ils veulent participer avec la perspective d'en changer le sens, c'est-à-dire la signification et la direction. Cette perception nous a conduit à organiser notre recherche autour de deux grands axes, prenant en compte les aspects historiques et contemporains et les grandes revendications d'autonomie et de participation exprimées par les mouvements des peuples autochtones. Dans un premier temps, nous montrerons en quoi les peuples autochtones ont été et sont les victimes de la logique de l'ordre mondial qui a été mise en place progressivement dans les derniers siècles. Dans un second temps, nous verrons que les peuples autochtones sont porteurs d'une nouvelle vision planétaire, qui n'est ni passéiste, ni isolée. Contrairement à des préjugés largement répandus, les peuples autochtones ne sont pas un centre d'intérêt pour les amateurs de musée ou de folklore: ils sont les protagonistes actifs des grands débats actuels qui nous concernent tous.

* Note méthodologique Notre ouvrage est le résultat d'une recherche en équipe, fondée sur des sources scientifiques pluridisciplinaires, des observations de terrain, mais surtout un travail fait en coopération avec les représentants des différents peuples autochtones, leurs témoignages et leurs prises de position. Notre intention est qu'il ne soit pas une réflexion sur les peuples autochtones, mais une réflexion avec les peuples autochtones, à travers l'expression orale et écrite de leurs représentants, compléments utiles, et pour nous indispensables, des sources scientifiques classiques. Il prolonge une réflexion commencée dans la 14

décennie 1990 et concrétisée dans un ouvrage « L'humanité face à la mondialisation. Droits des peuples et environnement »10. Il vise à mettre en perspective et à dégager une problématique. Les réalités sont si complexes et diverses que nous n'avons pas la prétention de les aborder toutes. Les généralisations sont dangereuses et souvent erronées, mais on peut s'efforcer de dégager des phénomènes et des processus qui nous paraissent dominants, en relation avec le mouvement des peuples autochtones, c'est-à-dire des représentants conscientisés ayant une connaissance et une expérience particulières de leurs cultures. Eux-mêmes reconnaissent leurs difficultés internes, face à la pression de la culture dominante de l'individualisme et de la consommation, à la répression et à la corruption. Ce travail ne constitue pour nous qu'une nouvelle étape d'un projet plus vaste qui, nous l'espérons, nous permettra d'analyser d'autres cas et d'approfondir des thèmes qui nous paraissent importants comme la position des femmes dans ces revendications Il ou les débats sur les conceptions et les remises en question du développement. Justement, parce qu'il est le produit d'une recherche en équipe, cet ouvrage ne résulte pas d'une rédaction d'une seule plume, mais constitue un tout regroupant des contributions dues à des personnes différentes. On retrouvera donc des reprises de thèmes et de références d'un article à l'autre, conservées dans le souci de respecter l'autonomie de chaque auteur et surtout d'offrir à chaque fois un tout complet et cohérent pour le lecteur qui, intéressé par un aspect particulier, ne consulterait que telle ou telle contribution.

10. Publié à Paris chez L'Harmattan en 1997.
Il. Voir à ce titre Ie numéro de Indigenous Affairs

-

«Indigenous

Women », IWGIA,

1-2/2004; VINDING (Diana) (Ed.), Indigenous Women: the Right to a Voice, Copenhagen, IWGIA, 1998; et Ie numéro de Cultural Survival, «Women the World Must Hear », 2004. 15

PARTIE 1
LES PEUPLES AUTOCHTONES, VICTIMES DE LA LOGIQUE DE L'ORDRE MONDIAL

Les peuples autochtones/indigènes ont été et sont encore largement victimes de l'ordre mondial tel qu'il s'est progressivement mis en place depuis le Xye siècle, avec son système politique et économique et son discours idéologique. Une telle formulation peut sembler exagérée. Mais l'approfondissement de la recherche, la découverte d'un autre pan historique ou géographique de leur trajectoire historique, conduisent à réaliser que la perception qu'on pouvait avoir des difficultés rencontrées, des destructions subies, même si elle était déjà relativement bien informée, sous-estimait l'étendue de leur tragédie. Les peuples autochtones sont des survivants, avec tout ce que l'idée implique de mauvais traitements et de chocs subis, mais aussi de ténacité, de capacité de résistance et de lutte. Pour le comprendre et pour se donner les moyens d'une meilleure connaissance des peuples autochtones aujourd'hui, une mise en perspective historique est indispensable, afin de mieux montrer les enchaînements et les ruptures, la continuité et le changement dans le processus qui va de "la question indigène" coloniale à l'émergence contemporaine des peuples autochtones. Cet effort de vision globale, synthétique, dégageant des grandes tendances, des phénomènes jugés fondamentaux, est nécessaire. Toutefois, il est loin d'être suffisant, car en rester là serait oublier que cette histoire à l'échelle mondiale recouvre en fait toute une diversité de dynamiques historiques singulières liées aux caractéristiques géographiques, écologiques, sociales et culturelles et au contexte historique variable de la "mise en contact" de ces peuples avec l'ordre mondial. Il est nécessaire de l'illustrer par l'étude de cas particuliers. La mise en perspective historique, mondiale et locale, de différents peuples autochtones révèle le caractère simpliste, voire mystificateur d'une vision qui les réduit et les catégorise comme des survivants provisoires, des vestiges en voie de disparition du fait de leur inadaptation ou de leur nonadaptation au monde actuel. Selon cette vision, ils n'auraient plus leur place sur cette planète. Cette position confirme malheureusement leur caractère de peuples menacés, de victimes réelles et potentielles de l'ordre mondial. Mais elle veut ignorer ou nier leur capacité de résistance et la dimension fondamentale de leur trajectoire historique récente et contemporaine, à savoir qu'ils sont aussi des peuples en renaissance et en reconstruction, luttant pour leur reconnaissance. Cette reconnaissance passe pour eux par le développement de leur organisation et le combat pour la consécration des droits des peuples autochtones, mais aussi par celle des droits des personnes qui en sont membres, des êtres humains qui vivent cette appartenance.

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Titre 1 : De la question indigène coloniale à l'émergence contemporaine des peuples autochtones

Comme il a été suggéré de manière introductive, la "nouvelle question indigène", les rapports entre les peuples autochtones et l'ordre mondial ne peuvent être compris qu'en relation avec "l'ancienne" question indigène coloniale qui en constitue un des aspects fondamentaux dans la perspective de cette recherche. Ce n'est certes pas le seul, puisque les références à l'histoire précoloniale, à la dynamique interne au sein de ces peuples, et à l'évolution de leurs relations avec les peuples voisins sont aussi des éléments indispensables à explorer et à mieux connaître pour comprendre les processus sociaux et politiques en cours aujourd'hui. Ces autres aspects ont donc été pris en compte dans la recherche mais ne peuvent dans ce cadre être présentés que de façon très synthétique, un peu plus approfondie dans des études de cas: ils justifieraient de multiples travaux de type monographique, éclairés par une problématique pluridisciplinaire insérant bien les sociétés concernées dans leur milieu et leur environnement régional et mondial. L'étude du processus historique et du discours colonial permet de mieux saisir les mutations de la question indigène, les éléments de continuité et de changement qui marquent son histoire et sa représentation. Mais il est nécessaire, pour aller plus loin, de faire un point de nature terminologique et conceptuelle autour de la notion de "peuples autochtones" qui manifeste d'ailleurs bien les mutations évoquées, tout en révélant le caractère complexe et parfois ambigu des expressions utilisées, conduisant à une définition souple et ouverte, pour des raisons qui seront à expliquer. En fait, elles tiennent essentiellement à l'émergence du mouvement international des peuples autochtones, d'abord tâtonnant et localisé, puis de plus en plus mondial et en développement rapide. Ce mouvement est l'acteur principal et significatif, bien qu'il soit loin d'être le seul facteur en jeu, des mutations contemporaines de la question indigène, y compris dans les débats conceptuels qui la concernent.

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Les mutations de la question indigène De "l'indigène" à "l'autochtone" : mise en perspective historique
Jean-Claude FRITZ Myriam FRITZ-LEGENDRE*

La "question indigène", vue du point de vue européen, s'est posée depuis des siècles, en particulier tout au cours de l'expansion coloniale. Qu'elle puisse être plus justement qualifiée de "problème européen" dans une vision universaliste et humaniste n'a jamais effleuré la vision dominante occidentale, jusqu'à l'ère post-coloniale, et encore... La signification de la formulation a évolué, tout en gardant certains éléments de continuité, à travers les siècles. Pour une mise en perspective permettant d'éclairer cette transformation, il est utile de distinguer deux grandes périodes, la prise de possession du monde par les Européens ("les Européens et les autres") correspondant à l'époque coloniale, puis les ambiguïtés de l'ère post-coloniale, liées à la difficile gestion de l'héritage de la période précédente et aux transformations de l'ordre mondial. 1. "Les Européens et les autres" ou la prise de possession du monde Dès le tournant des décennies 1950 et 1960 avec les indépendances au moins politiques et formelles de la décolonisation afro-asiatique, la réflexion a commencé! pour dégager de manière pertinente la signification de l'expansion coloniale sous ses aspects multiples, et le phénomène de dévalorisation de l'autre, le non-Européen, qui l'a accompagné.
* Nous tenons à exprimer notre gratitude à notre amie Falmata LIMAN, qui a participé activement à la première phase de ce travail, mais, qui pour des raisons professionnelles et géographiques, n'a pas pu participer à la version fmale élargie, dont nous ne pouvons pas lui faire assumer la responsabilité. 1. En se limitant ici au monde francophone, Jacques BERQUE a été un des analystes les plus subtils: voir son introduction dans BERQUE (Jacques), CHARNA y (Jean-Paul) (Eds.), De l'impérialisme à la décolonisation, Paris, Ed. de Minuit, 1965 ; BERQUE (Jacques), Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964, dont s'inspire le titre de cette section. Voir aussi les divers travaux de l'anthropologue Georges BALANDIER sur le fait colonial ou la situation coloniale, et aussi DE BOSSCHERE (Guy), Les deux versants de I 'histoire, Tome 1, «Autopsie de la colonisation », Paris, Albin Michel, 1967 pour une vision synthétique. Voir également les publications récentes synthétiques: FERRO (Marc), Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances (XIII! - ~ siècle), Paris, Le Seuil, 1994 et FERRO (Marc) (Dir.), Le livre noir du colonialisme XVI! -)(}{]!siècle: de l'extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003. 23

1.1 La signification de l'expansion coloniale L'expansion coloniale européenne s'est principalement déroulée de la fin du XVe siècle au début du XXe siècle, avec certains éléments de continuité mais deux grandes phases correspondant la première à la suite de la renaissance en Europe Gusqu' au XVIIIe siècle) et la deuxième au développement de la révolution industrielle2. Le XVIIIe siècle représente une charnière, la deuxième moitié constituant une période importante pour la révolution industrielle anglaise, avec l'apogée de la traite des esclaves, la prise de contrôle de l'essentiel de l'Inde, et la prise de possession de l'Australie. Cette expansion a dans la durée impliqué de nombreux Etats européens, l'Espagne et le Portugal tout d'abord, la Hollande, la Grande-Bretagne et la France ensuite, sans oublier la Russie en Asie du Nord et en Asie Centrale, et à partir du XIXe siècle, les Etats-Unis, prolongement colonial désormais indépendant de l'Europe dans les Amériques et dans le Pacifique jusqu'à l'Asie orientale. La colonisation au sens large, c'est-à-dire la soumission réelle aux métropoles occidentales, a pris des formes multiples: colonies, protectorats, semi-colonies3. Dans le cadre de ce travail, c'est la signification de cette expansion coloniale qui nous intéresse telle qu'elle peut être dégagée des modalités du combat entre les colonisateurs et les peuples colonisés, en insistant sur les processus mis en place et sur l'impact qu'ils ont eu sur le monde non européen. Globalement, la colonisation s'exprime par un phénomène de conquête, c'est-à-dire de soumission et de subordination de peuples et d'individus à une autorité publique venue d'ailleurs, qui affirme sa souveraineté politique le plus souvent, ou qui s'assure au moins d'un contrôle politique dans les autres cas. Le droit de conquête est reconnu dans le droit international naissant, les
2. Voir par exemple MEYER (Jean), Les Européens et les autres. De Cortez à Washington, Paris, Armand Colin, 1975, dont le titre se retrouve dans celui de notre section, dans une application plus large et dans une conception différente. GUILLAUME (Pierre), Le monde colonial. xrx:-U siècles, Paris, Armand Colin, 1974, ces deux ouvrages recouvrant pour l'essentiel les deux périodes que nous évoquons. Voir aussi DESCHAMPS (Hubert), Les Européens hors d'Europe 1434-1845, Paris, PUF, 1972. 3. Le terme semi-colonie a été utilisé pour des pays gardant théoriquement leur souveraineté mais abandonnant divers éléments caractéristiques de leur souveraineté à des puissances étrangères, généralement à la suite de guerres ou de crises financières causes ou conséquences de l'endettement international. La Chine et l'Empire Ottoman de la deuxième moitié du XIXe siècle peuvent être mis dans cette catégorie, au moins à certains égards et pour certaines périodes. 24

théologiens juristes pionniers du droit international moderne fondent cette conquête, non pas sur l'évangélisation, comme cela a pu être interprété ou ressenti par certains acteurs de l'époque, mais sur le jus communicationis, le droit de communication, en fait essentiellement le "droit au commerce" et le droit à l'accès aux ressources contrôlées par d'autres4. Ce fondement économique du droit de conquête, ce droit de "mise en valeur" du monde par ceux qui s'estiment les plus aptes à le faire, les Européens, va se confirmer pendant toute la période coloniale, dans des domaines et avec des procédures variables. Du côté des peuples colonisés, le "choc" colonial a été, de manière soudaine ou progressive, un phénomène de dépossession: dépossession de terres et de ressources, naturelles ou culturelles, dont ils disposaient. Ce phénomène, plus ou moins généralisé suivant les régions et les époques, s'est accompagné de trois processus qui se sont combinés dans des proportions variées. Le premier a été celui du contrôle de la main-d'œuvre par le colonisateur, exercé par l'administration colonisatrice, les sociétés commerciales ou les colons (settlers) suivant les cas; ses modalités ont été multiples5 avec l'élément commun de la contrainte, de droit ou de fait: l'esclavage, le travail forcé, la corvée, les cultures obligatoires, l'assignation à résidence sous des formes variées, etc., le contrôle des déplacements, mais aussi l'impôt dont un des principes pour les administrateurs coloniaux est "d'obliger librement à travailler" pour donner aux colonisés le "goût du travail,,6. Le deuxième processus consistait à faire place nette pour des colons en chassant ceux qui n'étaient pas utiles comme main-d'œuvre par des déplacements forcés, l'expulsion, le refoulement aux confins des territoires mis en exploitation; ces phénomènes migratoires provoqués par la force, le droit colonial ou l'incapacité de survivre sur son ancien territoire ont conduit à des effets en chaîne modifiant l'occupation humaine de vastes zones, par exemple en Afrique. Le troisième processus, le plus radical, était l'élimination physique de la population conquise, de manière plus ou moins rapide, plus ou moins délibérée. Massacres, diffusion de maladies (généralement accidentelle, mais parfois
4. BART (Jean), «Où l'on apprend que l'on peut servir deux maîtres à la fois », in APOSTOLIDIS (C.) et al, 500 anni di solitudine. La Conquista dell'America e il diritto internazionale. Tribunale Permanente dei Popoli, Verona, Bertani Editore, 1994, p. 309-329. 5. CORNEVIN (Robert), L'Afrique Noire de 1919 à nos jours, Paris, PUF, 1973. 6. COQUERY-VIDROVITCH (Catherine), Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires 1895-1930, Paris, La Haye, Mouton, 1970, p. 117 et suivantes. 25

délibérée), choc culturel et psychologique, éclatement familial et communautaire dû au travail forcé et aux déportations, épuisement lié aux très dures conditions de travail, privation économique des moyens de subsistance par la confiscation des terres, des ressources et de la main d'œuvre la plus productive... Les facteurs d'élimination physique liés à l'expansion coloniale sont nombreux et interactifs. L'idée d'élimination des colonisés, sur laquelle la plupart des historiens occidentaux sont restés longtemps et restent dans une large mesure discrets, était pourtant clairement affirmée par de nombreux auteurs et acteurs dans le contexte de l'époque. Comme le disait un rapport colonial sur la Nouvelle-Calédonie: «Il y a deux races en présence: l'antagonisme ne cessera qu'avec la disparition de l'une »7. Dans la période où la pensée dominante est, malgré ses déclarations de principe, peu ouverte aux droits de 1'homme et à la diversité culturelle, diverses recherches récentes remettent de façon pertinente en évidence le lien historique entre colonisation et extermination8. «L'extermination est le procédé le plus élémentaire de la colonisation» (A. de Gasparin, 1855); «Au bout du système actuel, je défie qu'on trouve d'autre issue que celle de l'extermination, et les plus logiques de nos faiseurs militaires l'avouent eux-mêmes» (P. Christian, 1848). Ce ne sont pas que des idées car comme le constate l'historien J. Michelet: «Le travail d'extermination se poursuit rapidement. En moins d'un demi-siècle, que de nations j'ai vues disparaître» (1846)9. Asservis, chassés, tués, de nombreux colonisés ont eu du mal à s'adapter et même à survivre à l'expansion coloniale.
7. DOUSSET (Roselène), Colonialisme et contradictions. Etude sur les causes sociohistoriques de l'insurrection de 1878 en Nouvelle-Calédonie, Paris, La Haye, Mouton, 1970, p.25. DOUSSET-LEENHARDT (Roselène), Terre natale, Terre d'exil, Paris, G.P. Maisonneuve et Larose, 1976, p. 168, cite ces extraits parmi bien d'autres dans son analyse de l'insurrection Canaque. D'après un rapport de MAUGER, de 1878, dans ce territoire, les colons « ne réclament rien moins que l'extermination de masse par tous les moyens de la race indigène», le seul remède étant pour eux « l'anéantissement de la race canaque, sans distinction d'amis et d'ennemis». 8. Dans la littérature francophone, un remarquable ouvrage récent analyse la question: LE COUR GRANDMAISON (Olivier), Coloniser, Exterminer. Sur la guerre et l'Etat colonial, Paris, Fayard, 2005. Auparavant, dans le cadre d'une remise en cause du caractère complètement imprévisible et original de la violence nazie et de l'analyse de ses liens avec I'histoire européenne, sociale et coloniale : TRAVERSO (Enzo), La violence nazie. Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002. Les ouvrages anglo-saxons sont plus nombreux, sans être forcément très diffusés : PALMER (Alison), Colonial Genocide, London, C. Nurst and Co, 2000 et CHURCHILL (Ward), A Little Matter of Genocide, Holocaust and Denial in the Americas, 1492 to the Present, San Francisco, City Lights Books, 1997. 9. Formules de A. DE GASPARIN dans La France doit-elle conserver Alger?, Paris, Imprimerie Béthune et Plon, 1835, p. 44 ; P. CHRISTIAN dans L'Afrique Française, Paris, 1848, p. 5 ; J. MICHELET dans Le peuple, Paris, 1848, p. 193-194. Cités par 26

L'instrumentalisation de la nature, mais aussi de l'autre, de l'indigène, était liée à la logique économique et culturelle de la colonisation. Elle a conduit à des processus de génocide, d'écocide et d'ethnocide, même si ces catégories ne sont pas toujours reconnues ou alors dans des définitions restrictives qui les vident en partie de leur sens, en particulier pour la colonisation. C'est donc certaines réalités qu'il faut analyser, en sachant qu'on se trouve hors des catégories juridiques reconnues par les courants dominants, au moins dans la plupart des cas. Le génocidelO est pourtant une expression qui vient à l'esprit, compte tenu de ce qui a été dit auparavant sur la disparition provoquée et l'extermination des populations colonisées dans des cas suffisamment nombreux et d'ampleur significative. Si le débat continue chez les historiens, en prenant des sources variées, on arrive à des fourchettes probables de diminution de population colonisée qui se situent entre 75 et 90% pour l'ensemble des Amériques, à des moments et suivant des modalités différentes Il. En Océanie, les baisses de population furent souvent spectaculaires, dans des temps très courts, atteignant vraisemblablement 80 à 90% pour l'AustralieI2. En Afrique, alors que la colonisation à proprement parler restait réduite, la traite atlantique des esclaves a eu des conséquences en chaîne considérables sur le plan démographique, tant par les morts causées par les opérations armées négrières, la capture et le transport des esclaves que par les effets indirects: prélèvement des individus, hommes et femmes, les plus aptes à la production et à la reproduction, d'où des effets destructeurs localement pour les populations restées sur place, très déséquilibrées dans la pyramide des âges, et aux capacités réduites de production et de protection contre les différentes sources d'insécurité. Cette traite a probablement été un facteur prédominant, combiné avec la traite avec l'Orient et les méditerranéens et les conflits internes aggravés par ces traites, dans la baisse du poids démographique de l'Afrique noire dans le monde, estimée par certains à une baisse de moitié, de 20% environ vers 1650 à
LE COUR GRANDMAISON (O.), Op. cit. p. 19 pour la première, et p. 198 pour les deux autres. 10. Le génocide est « l'extermination intentionnelle d'un groupe humain» particulier « en totalité ou partie », GRAWITZ (Madeleine), Lexique des sciences sociales, Paris, Dalloz, 6ème édition, 1994, p. 183-184. Il. Du début du XVIe siècle au milieu du XVIIe siècle pour l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud, avec une reprise au XIXe siècle et au début du XXe siècle dans certaines régions (dans le sud du continent et la forêt amazonienne surtout) ; surtout au XIXe et au début du XXe siècle pour l'Amérique du Nord. On pourra lire aussi les contributions d'Edwin JUNO DELGADO et de Gérard FRITZ dans cet ouvrage. 12. Essentiellement au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Lire à ce sujet la contribution de Gérard FRITZ. 27

10% vers 185013.Un autre choc démographique allait toucher certains régions d'Afrique à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, en particulier l'Afrique centrale et l'Ouest de l'Afrique australe: en quelques décennies (Congo Français, Congo Belge), en quelques années (Sud-Ouest africain), certains peuples allaient perdre 50% à 80% de leurs populationsl4. En Afrique du Nord, certaines régions d'Algérie et du Nord du Maroc en particulier, connurent des baisses importantes dues à la conquête et à la répression coloniale, tandis que l'Asie, globalement concernée à une échelle plus réduite, connaissait aussi certains chocs démographiques importants (lors de la conquête du Bengale par les Anglais ou de l'occupation américaine des Philippines, entre autres cas), sans compter les sévères conséquences démographiques liées à la politique économique coloniale, aggravant considérablement l'impact démographique de catastrophes dites "naturelles", en particulier climatiques 15. Pourquoi dénier à ces processus, ou tout au moins à certains d'entre eux, la qualification de génocide dans toute sa dimension juridique, puisqu'ils concernaient la destruction physique de populations particulières, "ciblées", alors que d'autres groupes humains prospéraient à côté? La réponse est à chercher dans l'aspect "intentionnel", retenu comme un des critères indispensables à la définition du génocide d'après les textes internationauxl6, avec le soutien de la majorité de la doctrine juridique, tout au moins occidentale. Et pourtant... Comme en débat A. Palmerl7, peut-on envisager ces phénomènes comme des "génocides coloniaux", distincts du génocide classique? « Dans beaucoup de cas, le colonialisme ne s'est pas livré du tout au
13. COQUERY-VIDROVITCH (Catherine), MONIOT (Henri), L'Afrique Noire de 1800 à nos jours, Paris, La nouvelle Clio, PUF, 1974, p.289, en se fondant sur les travaux de W.A. RANCK. 14. Pour l'Afrique centrale, voir COQUERY-VIDROVITCH (C.), Le Congo..., Op. cit. ; HOCHSCHILD (Adam), King Leopold's Ghost. A Story ofGreed, Terror and Heroism in Colonial Africa, London, McMillan, 1999. SURET-CANALE (Jean), Afrique Noire. L'ère coloniale. 1900-1945, Paris, Ed. Sociales, 1964, p. 55-58. Pour le Sud-Ouest africain, voir PALMER (A.), Op. cit. et la contribution de Jean-Claude FRITZ et Raphaël PORTEILLA dans cet ouvrage sur les KHOISAN. 15. DAVIS (Mike), Late Victorian Holocausts, London, Verso, 2001. 16. En dehors de l'aspect international, on peut rappeler les types d'actes visant à détruire, partiellement ou totalement, un groupe déterminé, tels qu'ils sont énumérés par les Conventions pour la sanction et la punition du crime de génocide (1948) : tuer les membres du groupe; porter une atteinte grave à leur intégrité physique ou psychique; soumettre délibérément le groupe à des conditions d'existence de nature à entraîner sa destruction totale ou partielle; imposer des mesures visant à entraver les naissances dans le groupe; transférer de manière forcée des enfants de ce groupe à d'autres groupes, etc. Voir PALMER (A.), Op.cit., p.24. Pour la formulation du Code Pénal Français, voir l'article L. 211-1. 17. PALMER (A.), Ibid., p. 190. 28

génocide, mais a cherché à supprimer et à dominer les peuples colonisés comme un élément du développement d'une économie coloniale» écrit-il en évoquant la conquête de l'Inde par la Compagnie britannique des Indes orientalesl8. Toutefois, examinant de manière systématique deux cas, le Queensland (Australie) et le Sud-Ouest Africain (future Namibie), montrant les différences entre ces deux cas, il révèle qu'à travers convergences et différences, il est difficile de distinguer clairement entre ces deux génocides et les deux autres génocides modernes évoqués par l'auteur, concernant les Juifs et les Arméniens. Chaque génocide a ses particularités, tout en regroupant un certain nombre de critères. Il pourrait être opportun de reconnaître une définition qui soit appropriée pour couvrir clairement divers types de génocides, "étatiques", ou "sociétaux" dans la diversité de leur contexte, et aussi pour inclure non seulement les actes commis avec l'intention de détruire, en tout ou en partie, des groupes particuliers, mais aussi des actes et politiques conduisant inéluctablement à de tels résultats, même si la destruction du groupe n'est pas le but recherché en soi, mais "seulement" les conséquences du but recherché et/ou des moyens employés pour l'atteindre. Des propositions ont été faites pour élargir la notion de génocide tout en la rendant plus précise et pour étendre les actions punissables en diversifiant les qualifications: trois formes de génocides sont envisagées avec cinq catégories d'infractions et quatre degrés de culpabilitél9. La doctrine dominante en Droit International n'en est pas encore là, mais des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour critiquer les limites d'une définition qui semble conçue pour laisser hors de son champ d'application les grandes puissances coloniales et post-coloniales...

18. Ibid. p. 211. 19. Les trois formes sont les génocides physiques, biologiques et culturels. Les cinq types d'actes punissables sont: le génocide; la conspiration en vue de commettre un génocide; l'incitation publique à commettre un génocide ou le plaidoyer public en faveur du génocide; la tentative de génocide et la complicité de génocide. Les quatre degrés de culpabilité en matière de crime de génocide sont: le génocide de premier degré, quand il y a preuve de l'intention préméditée de commettre un génocide; au deuxième degré quand il peut être raisonnablement soutenu que l'auteur/les auteurs a/ont agi avec l'absence totale de considération (reckless disregard) de la probabilité qu'un génocide résulte de ses/leurs actions; au troisième degré, quand le génocide découle, toutefois non intentionnellement, d'autres violations du droit international que l'auteur a commises; au quatrième degré, quand le ou les auteurs ont agi avec une indifférence coupable (depraved) face à la possibilité qu'un génocide résulte de leurs actions et en conséquence n'ont pas pris les précautions adéquates pour l'éviter. CHURCHILL (W.), Op. cit., p. 432-435 et plus largement pour le crime de génocide, p. 363 à 444. 29

L'ethnocide est un deuxième phénomène souvent présent dans la période coloniale, moins élaboré juridiquement20, sauf sous certains de ses aspects qui, sous certaines conditions, peuvent être constitutifs du génocide. Il s'agit dans l'optique des sciences sociales de la situation dans laquelle « l'identité distincte d'un groupe est détruite tandis que les personnes elles-mêmes - ici, les survivants - ne le sont pas »21 ou encore de la « destruction systématique des modes de vie et de pensée de gens différents de ceux qui les détruisent »22.La logique serait celle de l'assimilation ou de l'intégration des membres du groupe particulier antérieur dans l'ensemble de la société, ou dans d'autres groupes, le processus se faisant par une acculturation plus ou moins volontaire et/ou forcée23. Un des problèmes est que dans les sociétés coloniales, l'assimilation était généralement refusée en fait et en droit, quels que soient les discours, sauf des cas très particuliers et minoritaires; un autre problème est que "l'ethnocide" qui ne met pas théoriquement en jeu la vie des membres des groupes concernés conduit souvent à la désorientation culturelle et psychologique et à l'affaiblissement de la résistance à différentes maladies ou autres menaces pour la santé, ce qui fait, comme on l'a vu dans différents groupes d'Indiens amazoniens, que l'ethnocide conduit parfois à une baisse rapide de la population accompagnée parfois d'une certaine dispersion spatiale. Ce lien entre les processus dans la réalité sociale explique pourquoi certains sont réticents devant la notion d'ethnocide qu'ils considèrent plutôt comme un moyen de masquer un « génocide culturel »24.Quelle que soit la position prise dans ce débat, il faut remarquer que l'ethnocide conduit dans sa logique finale à la disparition d'un groupe ayant une culture et une organisation sociale particulière, avec des conséquences qui peuvent être tragiques pour une partie au moins de ses membres et pour la diversité culturelle de l'humanité, source de créativité pour l'avenir de la planète. L'écocide est un troisième processus présent dans l'expansion européenne et ayant un impact considérable sur les populations locales. L'expression est encore relativement peu utilisée, quoique son emploi augmente depuis quelques années dans les recherches en cours25. Elle désigne la
20. Il a fait l'objet de vives controverses, notamment autour d'un ouvrage dérangeant dans le contexte anthropologique de l'époque: JAULIN (Robert), La décivilisation. Politique et pratique de l'ethnocide, Bruxelles, Ed. Complexe, 1974. 21. PALMER (A.), Op. cit., p. 27. 22. GRAWITZ (Madeleine), Op. Cit., p. 155. 23. On peut remarquer que l'intégration volontaire ou "négociée" de certains groupes à d'autres groupes voisins, avec souvent un métissage culturel plus ou moins marqué, est un problème complexe qui dépasse le cadre de ce travail. 24. CHURCHILL (W.), Op. cit., notamment p. 414. 25. BROSWIMMER (Franz J.), Ecocide. A Short History of the Mass Extinction of Species, London, Pluto Press, 2002. WILLIAMS (Christopher) (Ed.), Environmental 30

destruction d'un milieu particulier, ou de certains éléments ou processus des écosystèmes et de la biosphère, mettant en danger la diversité biologique et entraînant la destruction de certains écosystèmes, soit délibérément pour les transformer en autres choses (villes, plantations, pâturages, etc.) ou utiliser leurs ressources de manière non renouvelable, soit accidentellement par émission de pollution, rejet de déchets, introduction d'espèces exotiques qui prolifèrent aux dépens des espèces endémiques locales. L'utilisation prédatrice et destructrice de la nature, dans l'intérêt des métropoles et des colons, a entraîné des baisses considérables de moyens de subsistance et de ressources pour les peuples colonisés et a perturbé leurs dynamiques culturelles dans de nombreux cas quand le lien homme-milieu était très fort. On peut donc se dire que l'écocide peut conduire à l'ethnocide (et vice-versa quand les attitudes individualistes prédatrices vis-à-vis de la nature se généralisent) et aussi au génocide: "1'hydrocide"26, l'eau "tuée" qui devient l'eau qui tue en cessant d'être source de vie, est un facteur d'écocide, détruisant non seulement la vie des animaux et le développement des plantes qui en dépendent, mais encore mettant en péril la vie du groupe humain qui en boit et consomme des produits qu'elle arrose. Il en est de même de la pollution chimique parfois grave de certains sols qui de "nourriciers" deviennent "toxiques" à travers les productions qu'ils assurent. A l'époque coloniale, les monocultures commerciales ont aussi joué un rôle d'appauvrissement des sols et de dégradation de la diversité biologique, mettant en péril les capacités de se nourrir des populations locales et accroissant leur vulnérabilité27.
Victims, London, Earthscan, 1998, et surtout le chapitre 6, «Ecocide, Industrial Chemical Contamination, and the Corporate Profit Imperative: The Case of Bougainville », par Rosemarie GILLESPIE, p. 97-113. 26. Il s'agit d'une action provoquant des pollutions et des perturbations telles qu'elles affectent gravement la qualité de l'eau et la vie ou la santé des organismes qui I'habitent, se répercutant sur tous ses utilisateurs potentiels: sur ce point, voir notamment LUNDQUIST (J.), « Avert Looming Hydrocide », Ambio, Vol. 27, n06, September 1998. 27. Voir l'ouvrage collectif APOSTOLIDIS (Charalambos), FRITZ (Gérard), FRITZ (Jean-Claude) (Eds.), L 'humanité face à la mondialisation. Droit des Peuples et Environnement, Paris, L'Harmattan, 1997, en particulier les contributions de GIRARDI (Giulio), « Capitalisme, écocide, génocide: le cri des peuples indigènes », p. 55 à 73 et de FRITZ (Jean-Claude), « Le développement comme système de domination de la nature et des hommes », p. 87 à 111. A propos de la monoculture, les travaux d'un chercheur américain qui a utilisé l'expression "un fléau de moutons" (A plague of Sheep) à propos de l'extension foudroyante de l'élevage ovin sur le plateau aux environs de Mexico, et de ses impacts sur les populations indigènes locales: MELVILLE (Elinor G. K.), WORSTER (Donald) (Dir.), A Plague of Sheep: Environmental Consequences of the Conquest of Mexico, Cambridge, Cambridge University Press, 1997. 31

1-2 La dévalorisation

des autres

Cette expansion ne pouvait se faire, culturellement et psychologiquement, que parce qu'elle s'appuyait sur une dévalorisation de "l'autre", du "non européen", qui s'est d'ailleurs accentuée au XIXe siècle, avec la mise en place d'un système fondé sur une idéologie raciste aux racines multiples. Si dans les premières rencontres de la fin du XVe siècle, la question pouvait être de savoir si les êtres rencontrés étaient des humains à part entière, s'ils avaient une âme, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, elle s'était transformée, à partir d'un pseudo-scientisme nourri de préjugés racistes, en un "que faire de ces populations", jugées attardées et primitives dans une certaine vision simpliste évolutionniste, sauvages et barbares par leurs mœurs, leurs comportements voire leur aspect, gênantes par leur simple présence ou par leur résistance à la "mise en valeur", à "l'exploitation" des ressources du monde par les Européens. Que faire de ces populations? Les exterminer comme barbares cruels incapables d'accéder à la civilisation, ou comme populations très retardées, sans intérêt pour le monde et pour l'humanité moderne? Pour les colonisateurs les moins agressifs dans cette catégorie, la solution semblait se trouver d'elle-même: ces peuples étaient en train de disparaître, de s'évanouir de la surface de la planète (The Vanishing Indian, the Vanishing Bushmen, the Vanishing Aborigenes, etc.). Une autre réponse existait pour ceux qui insistaient sur une unité du genre humain, pour des motifs religieux, moraux ou scientifiques: ces peuples étaient très en retard, il fallait les traiter comme des enfants et des incapables, les mettre sous tutelle et les contrôler pour leur apprendre progressivement la civilisation: c'était l'attitude de certains colons ou colonialistes, missionnaires ou philanthropes, marquée par un fort paternalisme, qui entendaient les "civiliser" par l'évangélisation, par l'éducation ou plutôt par l'apprentissage de certaines conduites, de certaines compétences, si limitées soient-elles. Le point commun était la discrimination: on ne pouvait traiter de la même manière un Européen colonisateur et un colonisé. Elle s'accompagnait d'un mépris, parfois très agressif car marqué de haine et de peur, ou alors d'une condescendance paternaliste. Le rapport était bien un rapport de supériorité du colonisateur, avec une différence dans l'échelle des attitudes exprimées: l'extermination, avec la disparition des locaux, dans les limites des nécessités de main d' œuvre, ou la conversion, soit à la religion, soit à la civilisation, soit à la reconnaissance d'un statut d'inférieur8.
28. LE COUR GRANDMAISON (O.), Op. cit. ; DECORNOY (Jacques), Péril jaune, peur blanche, Paris, Grasset, 1970; FANON (Frantz), Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1962 ; FANOUDH-SIEFER (Léon), Le mythe du négre et de l'Afrique noire 32

La "déshumanisation" des colonisés était une attitude courante chez certains colonisateurs: en cas de crise, cette attitude se généralisait facilement à la grande majorité des colonisateurs, ainsi qu'à la plupart des gouvernements et des organes de presse des métropoles. L'expression "races inférieures", couramment utilisée, avait un sens qui n'est pas celui de la taxonomie zoologique: ceux qui s'exprimaient ainsi doutèrent souvent qu'il s'agisse de la même espèce, voire du même genre humain, dont l'unité comme "homo sapiens" était pourtant reconnue par la grande majorité des scientifiques au XIXe siècle, au moment de l'expansion du racisme29. La logique de cette attitude conduit au refus d'envisager d'autres mondes, d'autres peuples comme interlocuteurs et partenaires à part entière dans l'aventure humaine. Pour les conquérants et colons des grandes puissances européennes, les "autres" correspondent à un ensemble relativement mal identifié, sinon par la différence et l'infériorité par rapport à eux. Ceci explique qu'on retrouve les mêmes mots pour désigner les peuples colonisés dans des pays fort différents, caractérisés par le fait que ce sont les habitants de ces lieux explorés, conquis, colonisés30. Dans les langues des trois grands colonisateurs, la terminologie employée traduit cette démarche. En anglais, ce sont les "natives" ; en français, ce sont les "indigènes" ; en espagnol, les "indigen as" . Pour certaines colonies françaises, on parlera du régime de l'indigénat, voire du code de l'indigénat, bien qu'en réalité il s'agisse d'un ensemble de mesures instaurant des régimes particuliers pour les différentes colonies: il fut appliqué de 1881 à 1944, d'abord en Algérie, puis en Indochine, en Afrique de l'Ouest, en Nouvelle-Calédonie. Le point commun était les pouvoirs considérables dont jouissaient les gouverneurs vis-à-vis des indigènes, conduisant à un «état d'exception permanent» qui caractérise l'Etat colonial pour certains auteurs, à juste titre selon nous3!. A côté de ces appellations générales susceptibles de s'appliquer à tous les autres colonisés, des appellations particulières vont être utilisées. Elles s'appuient surtout sur la couleur de peau, réelle ou fictive, attribuée à une série de populations: les "peaux-rouges" pour les peuples
dans la littérature française (de 1800 à la deuxième Guerre Mondiale), Paris, Klincksieck, 1968; YOUNG (Robert), White Mythologies, London, Routledge, 1990; BALIBAR (Etienne), WALLERSTEIN (Immanuel), Race, Nation, Classe. Les identités ambigües, Paris, La Découverte, 1988; STASIULIS (Daiva), YUVAL-DAVIS (Nira) (Eds.), Unsettling Settlers Societies. Articulations ofGender, Race, Ethnicity and Class, London, Sage, 1995. 29. GRAWITZ (M.), Op. cit., p.324, « Racisme: doctrine affirmant la pureté de certaines races, leur supériorité leur donnant droit à maintenir leur autorité sur les races inférieures. Il s'agit en fait d'un ensemble de préjugés sans fondement scientifique... ». 30. LE COUR GRANDMAISON (O.), Op. cit., notamment p. 22, p. 246-252, p. 339. 31. Ibid. p. 201-275. 33

autochtones d'Amérique du Nord, les "nègres" pour les Africains et d'autres, (mot à connotation péjorative la plupart du temps se rapportant à la peau "noire" ou supposée telle de divers populations), les "jaunes" en Extrême-Orient. Parfois d'autres appellations sont assignées à divers groupes, toujours à partir du point de vue de l'Européen et de sa vision, même fondée sur une erreur manifeste, comme celle "d'indiens" pour les habitants d'Amérique, confondus dans un premier temps avec les habitants de l'Inde. Ce sont encore les points de repères européens qui organiseront des distinctions, comme celles des "East Indians" asiatiques et des "West Indians" d'Amérique32. Quand l'Européen colonisateur le souhaite, il met l'accent sur des facteurs potentiels de division, comme la religion: les Hindous, les Mahométans, et les Sikhs dans l'Inde britannique par exemple. Il peut aussi choisir des catégories pseudo-ethniques, à l'époque souvent rattachée à l'idée de race: par exemple la distinction entre les Berbères et les Arabes qui sera faite à certains moments de la colonisation française de l'Afrique du Nord. L'attribution de ces différents noms entraîne, il faut bien insister sur ce point, des connotations généralement péjoratives ou très péjoratives, qui sont redoublées par des épithètes couramment attachées à l'utilisation d'un nom: à l'époque du péril jaune, les Chinois et autres "jaunes" sont fourbes33, cruels et mystérieux, tandis que les Arabes sont paresseux, dépravés, des "bêtes féroces" dans une bonne partie de la littérature française qui aborde ces questions34. Cette vision conduit à une ségrégation sociale bien marquée, et à un contrôle sévère, pour prévenir, neutraliser ou réprimer les actes de "sauvagerie", de révolte ou de résistance et aussi pour éviter que certains Européens isolés retournent plus ou moins à l'état sauvage, c'est-à-dire "s'indigénisent" et échappent à la civilisation35.
32. Aujourd'hui, l'expression "West Indians" est encore utilisée pour désigner en général de manière plus restrictive les habitants des Antilles anglophones. 33. DECORNOY (G.), Op. Cit., p. 50 et 55 entre autres. 34. LE COUR GRANDMAISON (O.), Op. Cit., p.29-94 où l'on trouve un instructif florilège du racisme anti-arabe dans les discours et la littérature, surtout mais pas seulement d'origine française. On trouvera d'autres exemples dans divers chapitres de notre ouvrage. 35. L'universitaire Ann STOLER a relié ces préoccupations différentes à deux conceptions du racisme: un racisme d'inspiration "néo-darwiniste" de type évolutionniste qui considère que la différence est fondamentale compte tenu des fossés historiques qu'elle produit, et un racisme d'inspiration "néo-Iamarckiste" (d'après le zoologue français Lamarck) qui insiste sur l'aspect diffusionniste et pour lequel les indigènes peuvent contaminer et corrompre, socialement et moralement, les colons. Dans les deux cas, la ségrégation est utile pour la protection des colons et le maintien de leur contrôle, mais pour des raisons quelque peu différentes. Dans la pratique, ces deux formes de racisme ont coexisté. ..

34

En conclusion, la question indigène était celle de la domination européenne sur l'ensemble du monde colonisé, avec les attitudes de destruction, de soumission et de discrimination qui l'accompagnaient conformément à sa logique globale36. Cette "question indigène" vue par les Européens est mieux qualifiée de "question européenne" ou de "question coloniale" dans l'optique de l'histoire du monde, comme d'ailleurs le "péril jaune" est plutôt le "péril blanc" à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, si on sort de l' eurocentrisme et si l'on prend une perspective mondiale37. Les indépendances allaient s'accélérer, au Moyen-Orient entre les deux guerres, puis dans les années 1945 à 1965 en Asie puis en Afrique, la partie méridionale de ce continent attendant la période 1975 à 1995, alors que la décolonisation se poursuivait surtout aux Caraïbes et en Océanie. En Amérique et en Océanie, d'autres indépendances étaient intervenues bien plus tôt, dès la fin du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle. Mais il ne s'agissait alors que d'indépendances sans décolonisation dans la mesure où, que la coupure soit brutale (Etats-Unis, Amérique ibérique) ou progressive (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud) avec la métropole, les dirigeants des nouveaux Etats étaient des colons d'origine européenne pour l'essentiel, et les indigènes, qu'ils restent majoritaires démographiquement (en Afrique australe, dans certains pays andins) ou qu'ils aient été réduits par l'extermination et l'immigration européenne à une minorité parfois peu nombreuse de la population (Amérique du Nord, Sud de l'Amérique du Sud, Caraïbes et Australie entre autres) demeurent dans une position dominée. Les indépendances ont pu sembler résoudre "la question indigène", première version, liée à la décolonisation généralisée. Mais nos remarques précédentes suggèrent la possibilité de situations plus complexes, qui vont se développer dans l'ère post-coloniale et déboucher sur ce que nous avons appelé
36. Il n'était pas question dans ce chapitre d'étudier l'ensemble du phénomène de la colonisation dans toutes ses dimensions, et en particulier dans les ambiguïtés et dans les manipulations sur lesquelles ont pu jouer certains groupes colonisés pour améliorer leur position par rapport à leurs voisins. Il s'agit, à une époque où se développent des visions révisionnistes de l'histoire coloniale, réhabilitant ce processus, de rappeler que sur le plan ethnique comme sur le plan du droit international contemporain, la colonisation est condamnable en elle-même et par les divers processus qui la mettent en œuvre. 37. PREISWERK (Roy), PERROT (Dominique), Ethnocentrisme et Histoire, Paris, Anthropos, 1975. Voir aussi les divers travaux d' Immanuel WALLERSTEIN sur l'économie-monde, sa synthèse stimulante, Le capitalisme historique, Paris, La Découverte, 2002, dans lequel il précise bien que, quel que soit le jugement sur le progrès technique et social vu d'Europe, la situation des pays colonisés s'est sensiblement détériorée pendant cette époque. 35

"la nouvelle question indigène" ou, pour prendre le vocabulaire francophone dominant, "la question des peuples autochtones".

2. L'ère post-coloniale et ses ambiguïtés, ou la difficile gestion d'un héritage. Ou quand un indigène peut en cacher un autre...
La "question indigène", à l'époque coloniale, mettait en cause, comme on l'a vu, les Etats européens et leurs politiques coloniales. Les indépendances, la "décolonisation" et l'avènement des anciens territoires coloniaux comme Etats souverains sur la scène internationale pouvaient sembler mettre fin à cette question coloniale avec la reconnaissance du pluralisme et de l'égalité (au moins théorique) des Etats sur la scène internationale. Le Droit international dans son évolution reconnaissait, parmi ses principes de base, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes38. Le colonialisme et l'ingérence étrangère étaient condamnés. L'unité dans la diversité de l'humanité, récemment admise, semblait avoir résolu "la question indigène", même si le débat sur le sousdéveloppement et le développement qui naissait et s'intensifiait39 pouvait paraître, dans certaines versions, comme une nouvelle manière de poser "la question indigène". Après une pause relative à l'apogée de la période de la décolonisation, une nouvelle question indigène émergeait dans des termes plus complexes. En français, pour marquer la rupture avec la période précédente, elle s'est exprimée sous la formule des "droits des peuples autochtones", la racine grecque ayant remplacé la racine latine pour désigner certains peuples pour éviter la confusion avec l'indigène de la période coloniale. En anglais, le mot "indigenous" a été retenu, puisque dans la période coloniale les mots "natives" ou "aboriginal people" avaient été le plus souvent utilisés, et que l'expression "indigenous" n'entraînait pas une connotation générale avec l'ensemble des peuples coloniaux. En espagnol, la "décolonisation" (en fait les indépendances), étant pour l'essentiel ancienne, de plus d'un siècle et demi, l'expression "los indigenas" n'apparaissait pas comme la continuité directe de l'ère de la colonisation assurée par des Etats, métropoles européennes.

38. RIGAUX (François), Pour une déclaration universelle des droits des peuples. Identité nationale et coopération internationale, Bruxelles, Lyon, Vie ouvrière, Chronique sociale, 1990. 39. RIST (Gilbert), Le développement. Histoire d'une croyance occidentale, Paris, PFNSP, 1999; LATOUCHE (Serge), Faut-il refuser le développement ?, Paris, PUP, 1986, et diverses contributions de l'ouvrage collectif sous la direction de APOSTOLIDIS (C.), FRITZ (G.) et FRITZ (J.-C.), Op. cit. 36

En fonction de ce qui a été présenté à la fin de la partie précédente, deux situations distinctes vont coexister et rendre le problème plus complexe: dans certains cas, les indépendances se sont faites sous contrôle européen, sans décolonisation réelle mais par une rupture avec des métropoles cœurs des Empires coloniaux, alors que dans d'autres cas on assiste à un phénomène différent: l'émergence des "indigènes" dans les pays décolonisés. A ces deux types essentiels s'ajoutent quelques cas particuliers dont la spécificité rend plus complexe l'analyse globale (p.e. celui des SAAMIdans le Nord de l'Europe), qui ne pourront qu'être mentionnés en liaison avec l'étude des grands types. 2.1 L'indépendance Premier Monde? sous contrôle européen: le Tiers-monde dans le

Quand les indépendances se bornèrent à exprimer le transfert du pouvoir des métropoles à celui des colons d'origine européenne installés sur place, la situation des peuples habitant antérieurement ces pays ne fut pas radicalement changée même si, dans un certain nombre de cas, on note une aggravation à la suite de ce passage de l'autorité officielle de l'Etat colonial métropolitain à celui des colons locaux. Les colonies de peuplement, centrées auparavant sur certaines parties des Amériques, s'étendirent considérablement à partir du XIXe siècle avec l'essor de la révolution industrielle, ses besoins économiques et ses problèmes sociaux. La question coloniale et la question raciale apparaissent souvent fortement liées40. La colonisation de peuplement permettra d'atténuer les crises sociales européennes et de mieux contrôler l'exploitation de l'Outre-Mer. Elle a été orientée vers des régions présentant certaines caractéristiques climatiques et sanitaires facilitant l'adaptation des Européens et vers des zones aux ressources naturelles d'une grande richesse présente ou potentielle. Ainsi, l'Amérique du Nord, le cône Sud de l'Amérique du Sud et la côte brésilienne, les régions relativement tempérées ou de climat méditerranéen de l'Afrique du Nord et de l'Afrique du Sud ont été spécialement touchées par cette colonisation de peuplement41, se traduisant par le contrôle des terres en vue de l'agriculture, de l'élevage et de l'exploitation minière des métaux précieux et autres minerais42.
40. LE COUR GRANDMAISON (O.), Op. cit. 41. Même si à travers le monde colonial, des zones côtières et des hauts plateaux, d'accès propice ou de climat agréable, ont constitué des noyaux de peuplements européens notables, comme dans les hauts plateaux d'Afrique Orientale ou dans une partie de l'Amérique Centrale, par exemple. 42. Il suffit de rappeler les ruées vers l'or débouchant sur des colonisations européennes importantes et durables (Amérique du Nord, Afrique du Sud, Australie) ou plus fugitives (la recherche d'Eldorados dans différentes zones d'Amérique centrale, 37

Quand les migrations ont conduit les populations originaires - les "premières nations" ou les "premiers peuples", comme ils se qualifient dans certains pays - à ne représenter que moins de 5% de la population totale, on a parfois parlé pour les désigner d'un Tiers-Monde43 à l'intérieur du "premier monde", le monde occidental: l'expression a été particulièrement utilisée en Australie, qui, comme le Canada ou les Etats-Unis, appartient à ce groupe. Mais, même dans des pays où la population d'origine pré-coloniale dépassait 75% du total, et celle d'origine européenne avoisinait les 15%, comme l'Afrique du Sud, l'image d'un pays où coexistait le Premier Monde et le Tiers Monde a été popularisée par divers ouvrages lors de la transition vers la fin de l'apartheid, certains proposant même que l'Afrique du Sud devienne le 51ème Etat des Etats-Unis (d'Amérique f), sans doute pour assurer la prépondérance numérique du Premier Monde! Ces débats ont pu être conduits par des interlocuteurs divers politiquement, soutiens ou critiques, de la colonisation. Ils sont instructifs en ce qu'ils traduisent des réalités sociales et politiques, celles de la ségrégation et de la discrimination, celles de mondes différents, vivant parfois apparemment côte à côte, mais aussi loin l'un de l'autre. Parfois, le discours des dirigeants des nouveaux Etats indépendants est tel qu'il affirme clairement l'origine européenne du pays, réduisant les populations locales - même majoritaires pendant longtemps au statut de non-citoyens pour la plupart, puis à la position
d'Amérique du Sud surtout, mais aussi les poussées aventurières en Afrique et en Asie en fonction des rumeurs et des mythes attribuant à certains lieux de l'or ou des pierres précieuses en abondance. On retrouve ce phénomène pour la collecte d'autres produits précieux d'origine animale comme l'ivoire et les fourrures, d'origine végétale comme le caoutchouc. La "fièvre du caoutchouc" de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle a fait des dégâts écologiques et infligé des destructions humaines considérables, même quand il n'y a pas eu d'installation européenne durable d'importance significative. 43. L'expression Tiers-Monde a été créée par l'économiste et démographe français Alfred SAUVY dans les années 1950, en référence au Tiers-Etat de la société française d'avant 1789, c'est-à-dire désignant un monde non-européen en cours de décolonisation, majoritaire démographiquement, pauvre et dépourvu de droits face au monde privilégié, et aspirant à devenir quelque chose, à jouer un rôle actif dans les affaires mondiales. Jacques BERQUE approfondit la réflexion sur le sens du terme dès le début des années 1960, en rapprochant les expressions "premier" et "troisième" âge, "deuxième" sexe, et "tiers-monde" , ce qui permet de dégager dans le non-désigné celui qui détient le pouvoir social (des armes, de l'argent ou des mots), c'est-à-dire I'homme "masculin, adulte, occidental" ou péninsulaire comme le qualifie J. BERQUE; notre analyse reprend et prolonge ses remarques, BERQUE (J.), CHARNA y (J.P.), Op. cit., p. 9-23. 38

de citoyens marginaux, sans pouvoir réel. En ce sens, on peut reprendre l'expression d'un auteur qualifiant l'Amérique latine "d'extrême occident": pour nous, cette position des gouvernants latino-américains n'est pas seulement la traduction géographique de leur eurocentrisme, celui qui s'exprime plus largement par la qualification globale d'hémisphère occidental ("Western Hemisphere"), donnée à l'ensemble de l'Amérique dans l'approche anglosaxonne, mais c'est aussi une proclamation idéologique et culturelle d'appartenance européenne, renvoyant les indigènes à leur "invisibilité" ou les dévalorisant comme obstacles au progrès. Parfois, les descendants de colons mettent l'accent au contraire, de façon paradoxalement complémentaire, sur leur caractère pleinement local. Ainsi, aux Etats-Unis, s'est développé récemment un mouvement "nativiste", qui veut défendre "ses" "natives", les premiers occupants européens contre les vagues d'immigration plus récentes: or il s'agit d'un mouvement essentiellement anglo-saxon, qui ignore les Amérindiens, les Mexicains, et les descendants d'esclaves noirs arrivés sur le sol américain presqu'en même temps que leurs ancêtres et même avant la plupart d'entre eux. De même, en Afrique du Sud, les Afrikaners, descendants principalement de colons d'origine hollandaise ou de huguenots français émigrés, revendiquent leur caractère "africain" et leur prise de distance avec l'Europe, sans que la majorité d'entre eux depuis la création de l'Union sud-africaine en 1910, puis son indépendance en 1931, aient consenti à accorder une place aux Africains d'origine précoloniale dans le système socio-politique dominant, voire même tout simplement à reconnaître leur antériorité de peuplement et leurs droits. Dans ces sociétés de colons, de pionniers, on a parfois la sensation qu'un blocage profond existe dès qu'on parle de ceux qui les précédaient; les reconnaître pleinement dans la société avec tous leurs droits serait comme une remise en cause de leur légitimité à eux, colons, fondée sur la négation ou la dévalorisation des autres, ou sur la conquête de la nature. Il n'est donc pas surprenant que, jusqu'à une période récente et encore aujourd'hui, "la question indigène" ait été un sujet largement tabou, domaine privilégié d'expression de la cécité et de l'amnésie de la société dominante44. C'est cependant dans ces sociétés, que "la nouvelle question indigène", celle qu'on qualifie en français des droits des peuples autochtones, s'est progressivement manifestée, avec de plus en plus de force, d'abord en Amérique, puis en Océanie et en Afrique du Sud45.En réalité, la revendication des peuples autochtones face aux sociétés de colons46 a été un phénomène multiforme et ancien, souvent ignoré ou non perçu par les Etats concernés ou
44. Voir la Contribution de Gérard FRITZ dans cet ouvrage. 45. Voir la contribution de Frédéric DEROCHE dans cet ouvrage. 46. STASIULIS (D.), YUV AL-DA VIS (N.) (Eds.), Op. cit. 39

par la société internationale du fait de la diversité de ses modes d'expression et de l'importance de la répression et de la censure qui le frappait. Elle apparaît bien dans ce contexte comme une résistance à la colonisation, à la dépossession et à la marginalisation qui se prolongent et parfois s'approfondissent dans le cadre de la politique intérieure de ces Etats désormais indépendants. C'est pour cette raison que des expressions au sens multiple comme "le colonialisme interne" ont pu être utilisées pour désigner, entre autres, les politiques nationales vis-à-vis de ces "indigènes-autochtones". On est bien ici très directement dans la gestion de I'héritage colonial par les nouveaux Etats d'une part, et par les peuples d'origine pré-coloniale d'autre part. Evidemment, si les positions de principe éthiques et juridiques claires sont fondamentales pour imaginer et mettre en œuvre des éléments de solution à cette "nouvelle question indigène", nul n'ignore que les modalités pratiques varieront en fonction de rapports de forces multiples, locaux, nationaux, internationaux. Dans certains pays, les peuples autochtones représentent plus de la moitié de la population, en Bolivie et au Guatemala, et potentiellement au Pérou et en Equateur47, alors qu'ils ne représentent qu'autour de 1 à 3 % de la population dans des pays comme les Etats-Unis, l'Australie ou le Canada. Des peuples autochtones, se réclamant de leur spécificité et passés sous le contrôle des divers Etats et Empires lors de l'évolution historique au cœur des siècles, se sont manifestés en Europe, entre autres des peuples nordiques comme les SAAMIdu Nord de la Scandinavie et du Nord-ouest de la Russie, ainsi que divers peuples intégrés dans l'empire tsariste dans la poussée terrestre dans le Nord de la Sibérie et qui commencent à se faire entendre à Moscou, le Danemark étant lui confronté à une poussée revendicative des INUIT dans le "territoire autonome" du Groenland en Amérique du Nord, dont il a internationalement le contrôle. Si ce dernier cas peut se rapprocher de certaines situations de l'époque coloniale et si le droit à l'autodétermination n'est pas exclu par les Danois - quoiqu'il semble pour l'instant être maintenu dans le cadre constitutionnel du Danemark - d'autres "peuples autochtones" potentiels ont des caractéristiques bien particulières qui en renforcent l'originalité et exigent des solutions tout à fait spécifiques, comme le peuple ROMou TSIGANE, nomade transfrontière couvrant un terrain de parcours considérable impliquant des dizaines d'Etats d'Eurasie48.
47. Les statistiques officielles sont d'une fiabilité relative et les estimations sont à faire avec prudence. 48. Ce ne sont que des exemples qui ne prétendent pas à l'exhaustivité ni à la représentativité de toutes les situations. Pour une vision globale, voir les travaux de l'IWGIA à Copenhague et en particulier son annuaire The Indigenous World, dernier numéro pour 2005. 40

Si, quittant cette brève parenthèse européenne, on revient aux exemples envisagés auparavant49, une remarque supplémentaire s'impose pour bien prendre conscience de la complexité des sociétés: elle est relative au métissage. Certaines de ces sociétés sont très métissées, avec des mélanges de populations d'origines multiples, débouchant sur les catégories de mulâtres, de métis, ellesmêmes subdivisées par les autorités ou par les sociétés concernées en multiples sous-catégories. Elle conduit à une difficulté ou ambiguïté supplémentaire touchant "la nouvelle question coloniale": parfois, comme au Canada, des métis sont reconnus comme peuple autochtone alors que dans d'autres cas, comme en Amérique du Sud, ils forment des sous-ensembles hétérogènes, dont le nombre est parfois évalué largement, pour diminuer la catégorie "peuples autochtones". Mais les auto-identifications liées aux dynamiques identitaires évoluent rapidement. Dans un cas extrême, l'Afrique du Sud, la grande catégorie "Métis" a absorbé ce qui reste des peuples autochtones KHOISANaux côtés de Métis d'autres origines, les distinguant des "Noirs" africains, les Bantou de l'anthropologie officielle sud-africaineso. L'Afrique du Sud ouvre sur la transition entre nos deux subdivisions: dominée par les Européens jusqu'en 1994, avec une colonisation de peuplement (settlers) et depuis 1948 le régime de l'apartheid, elle a fait récemment son entrée dans le groupe des pays, principalement d'Asie et d'Afrique, où le pouvoir post-colonial n'est pas exercé en principe par les Européens et où les peuples précoloniaux ont pu formellement joindre indépendance et décolonisation, c'est-à-dire accéder à l'exercice du pouvoir politique dans le cadre d'Etats souverains.

2.2 L'émergence des "autochtones" un indigène peut en cacher un autre...

dans les pays décolonisés: quand

Contrairement à ce qui vient d'être envisagé, la revendication n'oppose plus des "indigènes" aux descendants des colons européens, mais bel et bien à d'autres populations qui étaient souvent qualifiées d'indigènes, elles aussi, à
49. Ces exemples portent sur les conséquences de la colonisation de l'Outre-Mer par l'Europe. On voit donc qu'en réalité, le Groenland danois pourrait y être inclus, et en ce qui concerne la Russie, la colonisation de l'Asie a soumis différents peuples indigènes de Sibérie et d'Asie centrale, et pourrait aussi être rapprochée des situations évoquées précédemment; il pourrait en être de même d'Empires ou d'Etats non européens, comme la Chine avec son expansion terrestre. 50. Voir la contribution sur les KHOISANde Jean-Claude FRITZ et de Raphaël PORTEILLA dans cet ouvrage. 41

l'époque coloniale. Que le conflit se manifeste entre "indigènes" ne signifie pas qu'il n'a rien à voir avec la colonisation et qu'il n'est pas lié à son héritage. L'héritage du modèle étatique laissé aux nouveaux gouvernants, formés suivant l'éducation européenne dans de nombreux pays d'Afrique et d'Océanie, mais aussi d'Asie, s'est manifesté par un mimétisme constitutionnel et juridique, conduisant à l'importation de structures, d'organisations et de normes parfois peu adaptées à la société qu'elles prétendaient régir. En outre, le découpage colonial territorial effectué suivant la volonté des puissances colonisatrices et les rapports de force entre elles a conduit à des situations caricaturales, notamment en Afrique, où l'abstraction des lignes "imaginaires", degrés et minutes de latitude et de longitude, a été projetée sur les territoires, faisant violence aux solidarités et rapports existant entre différents peuples ou ethnies51 et créant brutalement des rapports avec d'autres groupes, peu connus, "étrangers", rassemblés dans des unités territoriales imposées, comme les règles qui s'y appliquaient. De nombreux problèmes ont résulté de cet effet double de rupture/agrégation, malgré la position prise par l'Organisation de l'Unité Africaine, dès sa création, de respecter les frontières tracées par le colonisateur. Dans la corne de l'Afrique, les SOMALIS illustrent cette situation, répartis entre cinq Etats ou territoires différents au moment de la décolonisation, minoritaires nationalement mais fortement implantés régionalement dans des pays comme l'Ethiopie ou le Kenya.

51. Le mot ethnie est d'utilisation difficile par son imprécision et ses ambiguïtés. Apparemment forgé en 1927 à partir du mot grec "ethnos" signifiant peuple, il correspondrait à «un groupement naturel caractérisé par des traits communs somatiques, linguistiques ou culturels et le sentiment d'appartenance de ses membres». Il «s'oppose à la race par son caractère spontané, non-biologique et son contenu sociologique et psychologique », GRAWITZ (M.), Op. cit., p. 155. Cette définition est discutable, en particulier dans la référence au "naturel", au "spontané", voire au "somatique". L'auteur de cette définition le reconnaît d'ailleurs explicitement: «le terme demeure discuté et utilisé de façon imprécise correspondant à minorité, groupe racial ou même minorité... ». Ibid. Il est important de reconnaître les ethnies comme des identités construites historiquement et de ce fait ambiguës et changeantes. Voir AMSELLE (Jean-Loup), MBOLOKO (Elikia) (Dir.), Au cœur de l'ethnie, Paris, La Découverte, 2005 ; CHRETIEN (Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard), Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala, 1989 ; VAIL (Le Roy) Ed., The Creation of Tribalism in South Africa, Berkeley, University of California Press, 1969. Pour l'impact postcolonial sur les systèmes politiques et la démocratie, voir GLICKMAN (Harvey) (Ed.), Ethnic Conflict and Democratization in Africa, Atlanta, The African Studies Association Press, 1993 et BERMAN (Bruce), EYON (Dickson), KIMLICKA (Will) (Eds.), Ethnicity and Democracy in Africa, Oxford, Athens, James Currey, Ohio University Press, 2004. 42

Mais le problème est plus complexe que celui de cet héritage colonial direct, même si les migrations et déplacements à l'échelle mondiale réalisés à cette époque en sont aussi une expression. En Asie, la Malaisie illustre bien cette complexité quand, après l'indépendance, les Malais se sont trouvés en cohabitation avec de fortes minorités venues de Chine et d'Inde dans les décennies ou les siècles précédents, suivant les cas. Le gouvernement a mis en place une politique de promotion en faveur des "fils du sol" (Bumiputra) malais, défavorisés par rapport aux sociétés britanniques et aux autres communautés, surtout celle d'origine chinoise. Ce faisant, ils ont un temps oublié que d'autres peuples existaient sur leur territoire avant leur arrivée lors des migrations des peuples malayo-polynésiens: les "ORANG ASLI", peuples de la forêt, en Malaisie péninsulaire, les "ORANGULU" ou "DAYAK"à Sarawak et les "ANAK NEGERI" à Sabah, les deux Etats de la fédération malaise situés au Nord de Borné052. Malgré quelques mesures législatives, ces peuples sont mal reconnus et marginalisés, dépossédés de leurs ressources alors qu'ils se revendiquent comme "peuples autochtones", présents sur place avant la migration malaise. Leur antériorité est reconnue par rapport aux Chinois et aux Indiens, et ils ont aussi droit à l'appellation de "fils du sols", comme la population d'origine malaise53. Dans les différents pays d'Asie du Sud-Est, comme en Inde ou en Chine, on retrouve l'existence de groupes aspirant au statut de peuples autochtones, mal reconnus, au mieux comme tribus ou comme minorités, souvent marginalisés. En Thaïlande comme au Myanmar, de nombreux groupes habitent dans la périphérie du pays entourant les riches deltas où réside la population se rattachant à la culture nationale dominante: rassemblés dans le Nord et le NordOuest et dans les zones côtières du Sud, en Thaïlande, et dans tout l'arc de cercle de montagnes et de collines qui encercle la vallée de l'Irrawady en Birmanie, sur les hauts plateaux, dans les zones côtières et forestières du Myanmar (ou Birmanie)54, des peuples aux fortes identités culturelles revendiquent ou sont susceptibles de revendiquer dans un proche avenir la reconnaissance comme "peuples autochtones". Des conflits armés importants ont eu lieu dans ces pays et se prolongent toujours dans le Myanmar. Au Vietnam et au Laos, se retrouve une mosaïque ethnique, la population représentant la culture dominante Lao étant jugée dans ce pays minoritaire pour les uns (environs 30%), majoritaire pour les autres (environ 60%) dans le
52. IWGIA, The Indigenous World 2005, Copenhagen, IWGIA, 2005, p. 322-328. 53. En Indonésie, on trouve le même phénomène d'originaires du sol, ou Pribumi, là aussi essentiellement par opposition à la population d'origine chinoise. 54. Myanmar est le nom officiel du pays selon la junte militaire qui le dirige aujourd'hui. Un processus de démocratisation reprendrait probablement le nom de Birmanie (Burma en anglais) pour désigner le pays. 43

premier cas. En fait, la réalité est complexe, et à côté d'identités clairement marquées dans leurs spécificités et leurs différences, un tissu d'identités composites et changeantes, s'appuyant sur des fondements variables (langue, religion, mode de vie, etc.) compose un ensemble où les frontières sont incertaines et mouvantes55. Aux Philippines, au Bangladesh et dans de nombreux autres pays, on retrouve une situation analogue, avec des groupes organisés, en particulier dans les zones montagneuses, revendiquant des droits collectifs et dénonçant l'oppression et l'exploitation dont ils sont victimes. Dans les Etats post-coloniaux, l'analyse du poids et du caractère des divers groupes qui demandent la reconnaissance de leur différence est souvent difficile à faire, à la suite des migrations et des métissages séculaires, et des héritages complexes liés aux changements de dimensions et de frontières des grands ensembles précoloniaux qui servent de référence. En Asie, l'Inde ne reconnaît que des "tribus" correspondant à un peuplement ancien, alors que la Chine ne reconnaît que des "minorités" nationales dans des zones sur lesquelles son Empire n'a exercé que périodiquement un contrôle ou simplement une influence à travers I'histoire, quand il n'était pas gouverné par des dynasties issues de certains des peuples que cette expression désigne aujourd'hui. La question de l'antériorité de peuplement peut être parfois provisoirement tranchée, en fonction des connaissances historiques du moment. Mais dans d'autres cas, elle soulève des questions délicates quand il y a eu des migrations simultanées ou en chaînes, avec la recherche de refuges ne correspondant donc pas, par hypothèse, à l'ancien territoire du groupe chassé. En Afrique comme en Asie, les groupes concernés vivent souvent dans des écosystèmes où la vie est rude, que ce soit des montagnes et hauts plateaux, des déserts ou zones arides ou des forêts denses équatoriales ou tropicales humides. Là, ces groupes se sont adaptés à des conditions de vie difficiles, en développant une remarquable connaissance du milieu, et un mode de vie adapté à ce milieu compte tenu de leurs besoins, de leurs moyens techniques et de leur organisation sociale. Souvent, l'utilisation optimale durable des ressources les a conduits à une mobilité plus ou moins grande: grand nomadisme ou transhumance à grande distance pour les TOUAREG du désert saharien, agriculture itinérante sur brûlis pour les communautés d'Asie orientale, cueillette, chasse et agriculture complémentaire avec déplacements périodiques des villages de clairières pour les PYGMEESd'Afrique centrale, pastoralisme itinérant pour les communautés MAASAI d'Afrique orientale, migrations de chasse saisonnières pour les INUITde la région arctique.

55. Voir BALIBAR (E.), WALLERSTEIN (I.), Op. cit., pour un débat plus vaste sur les identités sociales. 44

Ce type de mode de vie, fondé sur la liberté de déplacement pour une exploitation rationnelle des ressources naturelles et sur des relations particulières d'échanges avec d'autres peuples offrant des ressources complémentaires, a été mis à mal par les frontières entre les Etats et les limites des subdivisions administratives à l'intérieur de ces derniers. Il s'est heurté à la dépossession progressive des territoires parcourus, réalisée par la violence et le droit du plus fort, en particulier l'imposition de régimes de propriété et d'exploitation excluant ces groupes spécifiques et faisant passer leurs ressources aux mains d'autres, propriétaires privés individuels, entreprises transnationales concessionnaires, agents administratifs gestionnaires de terres expropriées par l'Etat, etc. Au delà du caractère originel ou non de tel ou tel peuple, de sa "préséance" par rapport à d'autres, il apparaît clairement que dans l'Etat post-colonial "décolonisé", c'est au nom d'une certaine vision internationale du développement que se sont opérées la dépossession, la marginalisation et la discrimination vis-à-vis de certains de ces groupes, traduisant le refus d'admettre leur caractère original, de reconnaître et d'accepter la différence. Dans ces dernières années, de plus en plus de groupes ont exigé la reconnaissance de leur originalité et le refus de leur exclusion par la classe politique nationale qui impose la culture du groupe dominant quand il y en a un (au Botswana par exemple en Afrique australe) ou une culture hybride fortement marquée par le modèle de la gestion internationale du développement parfois présentée comme l'entrée dans "la mondialisation", dans un cosmopolitisme pseudo-universaliste. KHOISANd'Afrique australe, TOUAREGsahariens et sahéliens, PYGMEES d'Afrique centrale, AMAzIGH d'Afrique du Nord (les anciens berbères de la colonisation française), MAASAI d'Afrique orientale sont déjà actifs dans la revendication de leur qualité de peuples autochtones et dans le combat pour les droits qu'ils estiment y être attachés. D'autres peuples s'y joignent ou sont prêts à le faire pour défendre leur droit à la différence et à l'égalité, à l'identité et au développement dans les Etats post coloniaux aussi bien que dans les Etats européanisés qui les ont submergés. Ces mouvements concernent donc déjà les CHAKMAdu Bangladesh aussi bien que les MAPUCHES(pas seulement du Chili mais aussi de l'Argentine), et les SaMBA du Bénin. Ce dernier cas est particulièrement révélateur, puisque les SaMBA occupant le massif de l'Atacora dans le Nord du Bénin sont une construction d'un ensemble relativement récent, à partir du XVIIIe siècle, mais reposant sur des composantes, d'ailleurs changeantes, aux racines diverses et profondes, et « rebelles aux dominations étatiques, réfractaires à la colonisation, porteurs de caractères culturels très anciens que leur aspect extérieur à lui seul 45

révèle »56. Dans cette logique, on perçoit mieux la portée de cette "nouvelle question indigène" qui, loin d'être résiduelle, est une dynamique en mouvement susceptible d'élargissement et qui, loin d'être accessoire, pose à l'humanité d'aujourd'hui la question essentielle du sens de l'ordre mondial à construire, en rappelant l'exigence de la diversité au service de la vie et l'importance du milieu pour le bien-être humain, exigences qui, réunies sont porteuses d'une fraternité élargie... 57

56. MERCIER (Paul), Tradition, changement, histoire, les HSomba" du Dahomey septentrional, Paris, Anthropos, 1968. La citation est tirée de la quatrième de couverture. "Somba" est un nom qui leur a été donné par leurs voisins. Paul MERCIER - qui, avec Georges BALANDIER, Claude MEILLASSOUX et quelques autres, a donné de nouvelles perspectives à l'anthropologie française dans les années 1960débusque remarquablement dans cet ouvrage relativement pionnier, le mythe des "sociétés sans histoire": «comme toutes les autres sociétés humaines, seul leur développement dans le temps permet de les saisir». 57. Ce dernier thème sera développé dans plusieurs autres contributions de cet ouvrage. Voir aussi dans l'ouvrage collectif APOSTOLIDIS (C.), FRITZ (G.) et FRITZ (J.-C.), Op. cit., la contribution de Gérard FRITZ: «Les peuples indigènes: survivance et défi », p. 35-54, en particulier p. 54. 46

La notion de "peuples autochtones" : une synthèse des principaux débats terminologiques
Frédéric DEROCHE

Les expressions "peuples autochtones" ou "peuples indigènes" recouvrent une diversité de groupes sociaux présents sur tous les continents et vivant dans des conditions géographiques, politiques, économiques et sociales très variées. Ils habitent, souvent plus par obligation que par choix, dans des milieux inhospitaliers tels les TOUAREGdans le désert saharien, les INuIT du Nord Canada, les YANOMAMI e la forêt amazonienne, les ABORIGENES d d'Australie ou encore les peuples sibériens des grandes plaines de Russie. On les rencontre également à la périphérie des villes des Etats dits modernes, luttant pour leur survie face à une société qui ne les reconnaît pas ou les exclut. Selon une estimation approximative, ils représentent 300 millions de personnes à travers le monde1. Dès lors, regrouper sous la même dénomination "peuples autochtones" des groupes aussi divers peut sembler peu pertinent: en effet, comme l'affirme Gérard Fritz, ils sont plus nombreux que les Etats modernes et il existe plus de différences entre eux qu'entre les sociétés dominantes2. Pourtant, ces peuples possèdent un passé commun de marginalisation, d'exclusion et d'assimilation qui est malheureusement toujours d'actualité, même si les formes ont changé. Malgré cela, ils ont pu conserver des éléments de leurs modes d'organisation sociale et politique avec leurs propres coutumes et leur vision du monde. Depuis trois décennies, on assiste à l'émergence d'un véritable mouvement international des peuples autochtones qui est devenu une force de contestation et d'alternative au modèle dominant. La notion de peuples autochtones, adoptée par les intéressés, permet donc d'identifier ce mouvement, notamment sur la scène internationale. Mais qui sont-ils concrètement? Malgré un débat doctrinal intense, il n'existe aucun consensus autour d'une définition universelle des peuples autochtones, non pas en raison d'une absence de réflexions sur ce thème3 mais plutôt à cause de la difficulté de cerner leur diversité dans une
1. «Les droits des peuples autochtones », fiche d'information n09 (Rev.l), Nations Unies, décembre 1997, p. 3. 2. FRITZ (Gérard), «Les peuples indigènes: survivance et défi» dans APOSTOLIDIS (Charalambos), FRITZ (Gérard) et FRITZ (Jean-Claude) (Dir.), L 'humanité face à la mondialisation. Droits des peuples et environnement, Paris, L'Harmattan, 1997, p. 40. 3. La question fut largement débattue lors des premières sessions annuelles du Groupe de travail sur les peuples autochtones au sein de la Sous-commission des droits de l'homme à Genève. Par ailleurs, des experts et universitaires ont proposé des éléments de défmition : voir notamment BURGER (Julian), Report from the Frontier. The State 47

définition unique et également en raison des enjeux politiques d'une telle définition. Même si les Etats ont parfois élaboré unilatéralement des définitions, elles ne reflètent très souvent qu'une partie de la réalité. Malgré ce flou, il existe divers facteurs permettant de cerner ce concept. Les instances internationales (notamment l'Organisation Internationale du Travail et la Banque Mondiale) et plusieurs experts dans le cadre du système des Nations Unies ont élaboré depuis quelques années des définitions de travail afin de cerner cette notion complexe et polysémique. Leur analyse permet de dégager quatre principales pistes de réflexion qui guideront notre analyse. Premièrement, on constate une évolution du concept se traduisant par l'abandon de la conception "primitiviste" qui a prévalu jusqu'à une époque récente (1) ; la notion d'autochtone, en dépit de la multiplicité des termes employés (2) se caractérise actuellement par plusieurs critères plus ou moins pertinents reconnus sur la scène internationale (3) ; enfin, un des principaux débats contemporains consiste à savoir si les communautés autochtones constituent des peuples ou des minorités (4). L'objectif de cette contribution ne sera donc pas d'apporter une définition précise de l'expression "peuples autochtones" qui n'est ni souhaitée ni souhaitable, mais plutôt de cerner et commenter les principaux éléments de réflexion présents dans les instruments internationaux et dans la doctrine contemporaine.

1. Abandon de la conception "primitiviste"
Une des premières définitions officielles donnée dans le cadre des Nations Unies est celle de l'Organisation Internationale du Travail en 1957 dans la Convention 107 concernant la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants4. L'article premier stipule que ces populations possèdent des conditions sociales et économiques correspondant « à un stade moins avancé que le stade atteint par les autres secteurs de la communauté nationale »5. Cet extrait reflète la conception évolutionniste et eurocentriste née au XIXe siècle faisant des populations autochtones les derniers représentants d'une société se trouvant à un stade antérieur du développement. Cette philosophie peut surprendre à une époque où des textes fondamentaux de protection des droits de
of the World 's Indigenous Peoples, London, Zed Books, Cambridge, Cultural Survival Inc, 1987, p. 9. 4. Convention 107 relative à la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants, OIT, Genève, 1957. Cette convention est toujours en vigueur dans dix-huit pays mais n'est plus soumise à ratification. 5. Art 1er a) de la Convention 107, Ibid. 48