La nouvelle société basque

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EAN13 : 9782296272309
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LA NOUVELLE SOCIÉTÉ BASQUE Ruptures et changements

Jean-Claude ANSCOMBRE, Pierre BIDART, Bernard ERRECALDE, Koldo GOROZTIDI, Pierre LABORDE, Jean-Claude LARRONDE, Jean-Paul MALHERBE, Jean-Baptiste ORPUSTAN, Catherine PARIS, Georges REBUSCHI

LA NOUVELLE SOCIÉTÉ BASQUE
Ruptures et changements
Ouvrage collectif sous la direction de Pierre BIDART

Éditions l'Harmattan 7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Centre national de la Recherche Scientifique.
@ L'harmattan, 1980.
ISBN: 2-85802-160-0

Présentation

Politique, culture et science
par Pierre BIDART (*)

Si l'on devait mettre en évidence les traits dominants de la littérature produite à propos de la société basque jusqu'au milieu du XXe siècle, c'est probablement en termes d'érudition, de dilettantisme, d'ethnocentrisme et de forme cléricale qu'il conviendrait de le faire. En fait, cette littérature était conforme aux. catégories analytiques de l'idéologie dominante de l'époque où elle fut produite: recours à une approche de type culturaliste et traitement des réalités socio-culturelles d'une région à travers une vision de type colonialiste, reconnaissance explicite d'une hiérarchie entre cultures, etc. Tantôt conditionnée par les ethnotypes véhiculés par la culture officielle (( peuple qui chante et qui danse»), tantôt portée par l'exaltation de vertus que certains auteurs ont cru discerner au sein de la société basque, elle a rarement respecté les règles de la prudence et de la rigueur scientifiques. Cependant, les transformations économiques et politiques qui ébranlent la société basque ont eu pour résultat d'imprimer une nouvelle orientation idéologique et scientifique aux travaux effectués sur cette société. Ceux-ci, malgré une réelle progression des publications, demeurent encore bien peu nombreux dans le domaine des sciences sociales à proprement parler. A cela des raisons objectives.
(*) Université de Metz.

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En Espagne, les sciences sociales, vidées de leur contenu critique et affadies par une tendance excessive au conformisme, ont connu une longue période d'atrophie sous le régime franquiste. Le développement des luttes politiques et, à partir de 1970, l'arrivée massive d'étudiants espagnols (et basques) dans les universités européennes et françaises en particulier, très attirés par les sciences humaines, ont sans conteste contribué à stimuler l'intérêt pour les sciences sociales. Ceci est particulièrement évident en Pays Basque Sud (dit espagnol). Quant à ce qui concerne le Pays Basque Nord (dit français), elles connaissent un démarrage bien timide dû au fait que le nombre des enseignants et des chercheurs, individuels ou rattachés à des institutions, ne dépasse pas la douzaine. C'est dans ce contexte de renouveau culturel et scientifique que nous avons élaboré le projet du présent ouvrage. Les contraintes, résultant de la rareté des travaux publiables et des chercheurs, nous ont obligé à abandonner l'idée d'une unité de construction de l'ouvrage au profit de celle d'un collectif d'études sur un espace social homogène, en suscitant la collaboration de chercheurs de formations diverses. La relative désarticulation des parties de cet ouvrage et leur hétérogénéité ne sont que l'expression objective de la situation actuelle des recherches sur la société basque. Cette option pour une démarche pluridisciplinaire se justifie par la volonté de mieux approcher la réalité sociale par le recours à diverses médiations. De plus, la pratique du constat ne condense nullement la totalité des données de l'acte d'observation scientifique. Celle-ci n'est qu'une condition préalable pour les procédures ultérieures de déconstruction et de reconstruction à partir des hypothèses retenues et aussi à partir des présupposés idéologiques latents ou explicites du chercheur. De ce fait, nous avons tenu à concevoir ce travail dans une perspective critique. Les réalités historiques, politiques et sociales régionales ont souvent été travesties, déformées, ignorées, occultées, pour des raisons, certaines obscures, d'autres sans équivoque, dans la plupart des cas pour légitimer l'ordre officiel des choses. Ceci peut expliquer notre ambition de rétablir au moins partiellement « la vérité» avec le concours des sciences sociales. Les difficultés de cette entreprise sont multiples: absence ou rareté des travaux, la nécessité d'une 6

relecture critique des textes existants, la force des idées communes, la nécessité d'élaborer un cadre d'analyse autre que celui imposé pl!r le ~entralisme. Jadis victimes de procédés de dévalorisation scientifique par lesquels ils étaient exclus du champ de la légitimité scientifique, les phénomènes « régionalistes» sont considérés aujourd'hui comme dignes d'intérêt scientifique. Si l'émergence des « minorités nationales}) sur le champ politique n'est pas étrangère à ce regain d'intérêt, le développement d'une critique du concept de centralisme, de l'idéologie de l'unité nationale, d'une prétendue hiérarchie des cultures, de la notion de culture comme activité de lettré et/ou de dilettante, invite aussi bien à une révision des acquis qu'à une exploitation de thèmes nouveaux. Politique et science, que jadis Max Weber tenait à dissocier absolument, monm_ _ __ ____ _ trent _ ici_ leur nécessaire articulation. m_ La culture basque plongeant ses racines dans la mentalité populaire rurale a dans une certaine mesure été intellectualisée par les gens d'Èglise et les bertsularis ou bardes. La confessionnalisation de cette culture par les premiers, sa réactivation par les seconds à travers les thèmes de l'idéologie agraire (exaltation de la terre, de la famille, etc.) ont apparemment contribué au maintien de la culture basque mais ont aussi hypothéqué gravement son avenir. (Ainsi le devenir du bertsolarisme lui-même nous paraît-il dépendre largement de sa capacité d'évoluer vers une critique de la vie quotidienne et sociale, les valeurs propres au monde rural qui, jadis, l'inspiraient, étant en pleine voie de désorganisation). La question de sa laïcisation comme condition de son développement est donc pour nous un sujet préoccupant.

Émergence

politique

L'avènement du nationalisme marque d'une manière particulière l'histoire moderne du Pays Basque. Mais lestracés historiques des parties nord et sud se différencient nettement tant au niveau économique que politique. Alors que la région du sud et principalement la Bizkaye s'engageaient au XIX. siècle dans la voie industrielle, ceci entraînant de profondes modifications sociales et politiques, la 7

région du nord se maintenait dans l'archaïsme de ses structures sociales et économiques agricoles, de telle sorte que les transformations d'ordre politique s'y dérouleront bien plus tardivement. Les contributions de Jean-Claude Larronde et Jean-Paul Malherbe tentent justement d'analyser les conditions socio-économiques qui expliquent la naissance et le développement du nationalisme basque, respectivement au sud et au nord, la création des ikastolas (écoles de langue , basque), étudiée par Koldo Goroztidi, étant un des effets du renforcement du mouvement nationaliste, sur le plan scolaire. Phénomène général en Europe mais survenant à des époques différentes, l'industrialisation gagne, à partir de 1860, plusieurs centres de la péninsule ibérique, Madrid, Barcelone, etc. et Bilbao. La constitution d'un capitalisme industriel et commercial ne se fait pas sans modifications sociales et sans bousculer les traditions. Le développement d'une grande industrie métallurgique autour de Bilbao provoque un grossissement très important du prolétariat urbain et l'enrichissement de nouvelles couches bourgeoises. La double stratégie d'entente avec les représentants de la bourgeoisie péninsulaire et de manipulation des privilèges locaux incite une partie de la bourgeoisie bizkayenne à s'engager dans la voie du libéralisme. Dans ce contexte de « boum» économique, les forces politiques se juxtaposent ou s'opposent, chacune s'appuyant sur des couches sociales spécifiques. Face au carlisme, d'essence légitimiste, cléricale, ruraliste et régionaliste, s'affirme le mouvement socialiste, d'inspiration marxiste et proudhonnienne, prônant l'émancipation des travailleurs et l'abolition des classes sociales, qui lui-même dénonce le contenu et les dangers du nationalisme basque. Quant au fuerisme, tourné vers la défense des privilèges des provinces basques, il est vu par Jean-Claude Larronde comme le véritable prédécesseur du mouvement nationaliste basque dont S. Arana Goiri déterminera l'essentiel des orientations idéologiques. Les options nationalistes basques sont inspirées surtout par l'aversion contre les méfaits de l'industrialisation (le principal, l'immigration massive d'Espagnols ou de
« maketos »), ceux-ci provoquant une crise d'identité cultu-

relle, difficilement supportable pour certains éléments de la bourgeoisie basque. Fondé sur un racisme anti-espagnol des 8

plus sommaires (et inversement sur l'apologie des qualités du Bizkayen), le nationalisme basque exprime à ses débuts, une vision ultraconservatrice de la société basque; cependant l'affirmation en son sein d'un courant libéral l'infléchira vers des positions moins dogmatiques. Les critiques des présupposés idéologiques du nationalisme basque originel mettent bien en évidence les aberrations qu'un certain nationalisme rétrograde peut comporter. C'est une hypothèse similaire que développe Jean-Paul Malherbe à travers son étude sur le nationalisme basque et les transformations socio-politiques en Pays Basque Nord. La crise économique et sociologique de la société basque explique le relatif succès du mouvement. nationaliste Enbata, lancé dans les années 60 par quelques éléments de la première génération d'étudiants basques accédant à l'université. Ces années-là révèlent en effet la fragilité de la structure industrielle locale (fermeture des Forges de l'Adour, crise dans la chaussure,...), du secteur agricole (accélération de 1' exode), et marquent le point de départ des revendications nationalitaires en France. Reposant sur la mythification du passé et un programme politique d'autant plus ambigu qu'il attire des individus manifestant des choix idéologiques différents pour ne pas dire opposés, le mouvement Enbata contribue néanmoins à sensibiliser de nombreux esprits aussi bien à la pratique politique (premières distributions de tracts, affichage, inscriptions murales, etc.) qu'à la « question basque». Phénomène propre à l'histoire de beaucoup de mou-

vements politiques, Enbata se radicalise progressivement,
affichant de plus en plus ouvertement des convictions socialistes, rapprochant le combat de libération sociale de celui de libération nationale, perdant de ce fait le soutien des éléments les plus conservateurs. Puis le mouvement se disloque, les militants se dispersant pour fonder d'autres formations, dont beaucoup d'existence éphémère. Aujourd'hui il n'en reste qu'un journal qui porte son nom et ses idées. Ces dernières ont été diversement « récupérées» par des groupes se distinguant ~ettement par leur configuration sociale. C'est l'idée d'un Etat basque socialiste défendue par

,

les militants. C'est l'idée d'un « département basque» largement exploitée par des éléments de la bourgeoisie industrielle technocratique. 9

Tandis que l'économie locale s'intègre à la structure de marché capitaliste, que la vie villageoise connaît de profonds bouleversements avec les tendances émancipatrices des jeunes, l'affirmation de l'individualisme, etc., le nationalisme, en optant franchement pour le socialisme, apporte des éléments nouveaux d'interrogation politique sur le devenir de la société basque. Et, en dépit des ambiguïtés certaines qu'il comporte, il s'apparente à un mouvement social qu'il serait absurde et vain de dévaloriser sur le plan politique en le présentant comme une simple résurgence d'archaïsmes. Les mouvements nationalistes ont fait leur entrée dans l'histoire contemporaine: ils entretiennent une dynamique culturelle et politique tout à fait inédite; c'est à eux que revient le privilège d'avoir posé pour la première fois dans une perspective critique la question des rapports entre l'État et les sociétés locales et, au-delà, dans une certaine mesure, celle de la légitimité politique de l'État. Sur le plan culturel et scolaire, l'avènement des ikastolas (écoles de langue basque) marque une date importante: elles institutionnalisent la fonction de la langue basque comme langue d'enseignement. Après avoir connu des conditions de démarrage difficiles (clandestinité, répression, problèmes d'ordre économique), le mouvement des ikastolas, particulièrement puissant dans la Province du Guipuzkoa, rassemble aujourd'hui des milliers d'élèves à travers tout l'Euzkadi. Pendant longtemps sévèrement réprimées par l'~tat franquiste, les ikastolas sont maintenant tolérées par un Etat désireux d'insérer, par stratégie politique, la culture basque dans le patrimoine culturel espagnol. L'habitude de la répression a sans conteste endurci le mouvement et accentué son originalité. Alors que ses inspirateurs adhéraient au vieux Parti Nationaliste Basque (P.N.V.), les conflits d'ordre idéologique prennent aujourd'hui une certaine tournure. Si au sein même du mouvement, l'affirmation de convictions nationalistes s'accompagne de l'énoncé de principes socialistes, les critiques venant de l'extérieur abondent: institution bourgeoise pour les uns, organe d'inspiration marxiste pour les autres. Par ailleurs, l'Église entretient un rapport particulier et complexe avec les ikastolas qui ont joui de sa protection juridique. 10

Vivant de l'autofinancement malgré l'importance des aides consenties par différentes institutions (bancaires, autres), les ikastolas connaissent d'énormes difficultés de trésorerie par suite de l'accroissement de leur nombre. Bien que l'on assigne aux ikastolas un rôle d'intégration culturelle, et que leur recrutement soit démocratique, la population immigrée y est très faiblement représentée. En dépit des défauts qu'on peut leur trouver, le bilan des ikastolas apparaît à Koldo Goroztidi largement positif. Au regard de l' histoire de l'école, elles représentent une entreprise d'une grande originalité. Cette survalorisation de l'institution scolaire comme instrument de reconquête culturelle peut faire oublier que les ikastolas ne constituent qu'un axe particulier dans les luttes du peuple basque pour ses libertés. Enfin, leur caractère privé fait problème: il entretient bien des ambiguïtés et limite dans une large mesure leur efficacité.

Controverses

idéologiques

Les institutions conservent leur rôle tant que leur environnement social demeure inchangé. Mais dès que les transformations économiques et sociales se réalisent, les superstructures réagissent en se consolidant, ou en se dégradant. L'institution la plus largement bénéficiaire de l'autarcie économique et culturelle du Pays Basque a été sans conteste I.'Église. Et c'est justement au rôle et aux pouvoirs de cette Eglise que s'intéresse Jean-Baptiste Orpustan. S'il est vrai que la religion catholique a été un puissant facteur de con~ ditionnement des pratiques individuelles et collectives, l'auteur tient cependant à corriger certaines idées communes. Le caractère lent et tardif de la christianisation, le recours à certaines pratiques sociales comme le mariage à l'essai, etc., tendent à démontrer que l'offensive religieuse s'est manifestée à des périodes déterminées (particulièrement entre le XVIe et le XIXe siècle). La fameuse formule «Eskualdun Fededun» (basque et croyant) apparaît alors comme une duperie historique (et religieuse), outre qu'elle montre son caractère rétrograde. De plus, les nombreux 11

procès de sorcellerie au cours des XVIe et XVIIesiècles, s'ils révèlent l'étendue de la misère sociale, de l'obscurantisme et des phan!asmes sexuels, mettent aussi en évidence la nature ambiguë des rapports des basques avec la religion. Le XIX" siècle marque la politisation et le renforcement des tendances dominatrices et triomphalistes de l'Église. Les vigoureuses campagnes idéologiques menées à partir de cette époque pour assainir la moralité publique (par exemple, lutte contre le bal) par le moyen des « missions », s'inscrivent dans cette perspective. Légitimant totalement l'ordre social et économique, existant (apologie de valeurs prêtées à la société rurale), l'Eglise procède à la confessionnalisation en quelque sorte de la culture basque (la production littéraire l'atteste), hypothéquant gravement son avenir, tandis que se renforce le caractère sociologique de la pratique religieuse. Un dominicain sociologue utilisait très justement la formule suivante pour caractériser la foi collective des basques: ceux-ci chantent pendant la mess~ plus qu'ils ne chantent la messe. La crise qui frappe l'Eglise basque est d'autant plus profonde que la pratique religieuse a été plus sociologique qu'individuelle. Une des récentes découvertes de l'anthropologie montre que les sociétés archaïques les plus structurées sont aussi celles qui se désagrègent le plus rapidement au contact de la « modernité». De ce fait, les structures religieuses encore bien vivantes au Pays Basque risquent de connaître à plus ou moins longue échéance un effondrement d'autant plus sensible que leur rigidité aura été plus marquée dans le passé. Si l'Église n'est plus aujourd'hui le support de la culture basque - et d'ailleurs là n'est pas son rôle - la question de la laïcisation de cette culture est désormais posée comme condition de son développement. Envisager la langue sous le simple aspect d'un code de pratiques communicatives revient à ignorer les conditions sociales, institutionnelles, politiques, etc., qui expliquent le statut d'une langue. Celle-ci entretient un rapport privilégié et complexe avec la culture dont elle est un élément fondamental et qu'elle structure partiellement. L' histoire montre comment, très tôt, contrôle politique et contrôle linguistique ont constitué deux entrep~ises concomitantes. Tout processus de renforcement de l'Etat entraîne une codification pro12

gressive des usages linguistiques (dans le sens de leur uniformisation) conformément aux usages en cours dans les classes dominantes, puis leur imposition à toute l'étendue du territoire «national». La triple coïncidence historique État-Nation-Langue s'accompagne de procédés de disqualification idéologique et sociale de multiples «patois », réduits à de simples objets de curiosité scientifique ou folklorique. La langue basque a subi, comme d'autres, cette destinée, d'autant plus que le peuple qui la parlait trouvait dans son autarcie économique et culturelle le principe même de sa survie. De ce fait, la langue s'est imposée simultanément comme un lieu (ou un moyen) d'auto-identification collective, et une arme idéologique contre tout ce qui pouvait symboliser le désordre, l'irreligion Utilisée par une société essentiellement rurale, confinée dans le domaine de l'oralité, rejetée par toutes les institutions officielles, elle a été appropriée en quelque sorte pour l'institution ecclésiastique qui l'a marquée d'une manière singulière. Mais le champ linguistique, qui n'est pas un lieu clos, enregistre les effets des transformations socio-politiques contemporaines, le passage du terrain de l'oralité à celui de l'écriture nous apparaissant comme un «saut qualitatif» d'importance. Jadis support du conservatisme social et idéologique, aujourd'hui outil potentiel de désaliénation culturelle à travers notamment les ikastolas, la langue basque exprime désormais certaines mutations idéologiques (décelables au sein de la société basque) qu'elle réactive à sa manière par ailleurs. Dans le même sens, Georges Rebuschi montre comment le débat sur le contrôle linguistique du basque, amorcé il y a plus d'un siècle, et focalisé aujourd'hui sur le thème de l'euskera batua (basque unifié), mêle souvent d'une manière subtile arguments techniques et présupposés idéologiques. Nombreux sont maintenant les législateurs qui veulent agir par décrets sur les usages linguistiques des populations bascophones. Nous ne connaissons que trop bien les effets pernicieux de tous les procédés de fermeture, de clôture, de censure qui marquent depuis le XVIIe siècle l'histoire de la langue française pour ne pas craindre les risques de décisions prises au nom de principes élitistes. La solution! Une extrême souplesse, le souci de respecter les réalités et les 13

acquis culturels, la volonté d'innover simplification et du bien collectif. Espace et société

dans le sens de la

Un des plus grands problèmes auxquels la société basque de demain se trouvera confrontée est celui de la maîtrise du sol. Certains rappels historiques permettent à la fois de situer le débat et de montrer que sa gravité ne date pas d'aujourd'hui. Jusqu'à la Révolution, le système du droit d'aînesse avait pour rôle théorique d'empêcher tout processus de morcellement et d'accumulation fonciers, c'est-à-dire de maintenir un équilibre foncier, lui-même fondement de la stabilité sociale. De telle sorte que l'analyse de la structure sociale passait par une « lecture» de la structure foncière. La théorie de l'espace fondait et expliquait la théorie politique et par là le système communautaire lui-même. Avec la Révolution bourgeoise de 1789 qui exaltait la propriété privée, le système du droit d'aînesse était rayé des textes juridiques mais non des habitudes collectives qui le perpétuaient grâce à une astuce juridique. Ce que la démocratie communautaire avait tenté de combattre jusque-là, à savoir le morcellement et l'accumulation fonciers, était admis par l' idéologie bourgeoise. Au cours du XIX. siècle, les difficultés financières de nombreux « etxe» furent telles qu'il leur fallut solliciter l'aide des notables, bailleurs de fonds (notaires, etc.), qui en retour hypothéquaient des parcelles et parfois des propriétés. Ce type de recours devait non seulement renforcer l' ascendant économique et social d'une minorité sociale, mais encore permettre la constitution d'importantes propriétés foncières et la consolidation de celles existantes. Au cours de ces événements, la région côtière et celle de la montagne connaissaient des situations différentes sur le plan foncier. La première, à la faveur de la présence de la station thermale de Biarritz, s'urbanisait très tôt et accueillait une population souvent oisive, d'origine aisée, qui s'appropriait progressivement une partie importante du sol. Dans 1:1 seconde, les autochtones gardaient la maîtrise du sol villageois jusqu'à la seconde moitié de ce siècle lorsque l' avènement du tourisme, qui instaure ~s rapports nouveaux entre 14

monde rural et monde urbain, suscite un marché foncier de type particulier où les partenaires ne sont plus seulement des locaux. Le mouvement d'appropriation foncière au profit de citadins aura (et il en a déjà) de profondes répercussions sur la vie locale aux niveaux sociologiques et économiques: cohabitation entre inactifs et actifs, conflits entre les exigences formulées par les nouveaux résidents (tout-à-l'égout, eau courante) et la modestie des capacités financières des petites collectivités, velléités d'intervention sur la vie politique communale, comportements économiques aberrants (comme anti-économiques locales) du « résident secondaire)} s'approvisionnant dans sa ville pour le week-end à la campagne ou faisant appel à des entreprises extérieures pour la construction de son habitation, spéculation foncière, etc. Certaines de ces manifestations sont déjà bien perceptibles ici et là. Pierre Laborde et Bernard Errecalde mesurent et analysent l'importance de ce mouvement d'appropriation foncière, le premier sur la côte basque française et son arrière-pays immédiat, le second, en zone de montagne. Aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue, la propriété foraine localisée sur la région de la côté basque a peu varié dans son étendue entre les deux repères historiques 1913-1914 et 1967, passant en effet de 5 012 ha à 5 184 ha. Cependant, la spécification de l'appartenance géographique des propriétaires forains montre le très net renforcement de l'emprise foncière parisienne (de 649 ha à 1 997 ha). On serait facilement tenté d'interpréter ce type d'évolution en terme de' transfert. Mais ici encore la réalité est bien plus complexe: aux transferts de titres de propriétés qui occupent une certaine place, s'ajoutent l'attrait exercé par Paris, les habitudes de villégiature. Et à cet égard, l'étude met en évidence l'importance de la villégiature balnéaire attestée par le fait que la propriété foraine s'accroît à mesure que l'on s'approche du littoral. La détermination des lieux d'habitation des propriétaires parisiens montre que ceux-ci présentent une configuration sociale particulière : ils sont généralement issus des couches aisées des XVIeet XVIIearrondissements et d'ailleurs. Cette concentration d'éléments de la bourgeoisie parisienne sur la Côte Basque mérite une attention particulière dans la mesure où elle souligne la nature des problèmes fonciers actuels dans cette région. 15

L'analyse de la structure foncière de quatre communes de la vallée des Aldudes permet d'apprécier le mode de constitution d'un marché foncier d'un type nouveau et de développement de la propriété foraine. Celle-ci est plus importante à Baïgorri, particulièrement pénétré par le tourisme, que dans les autres villages maîtrisant encore la presque totalité de leur sol. La moitié des transactions foncières échappe aux activités agricoles et concerne principalement la villégiature. Les implications du tourisme sur la nature et le devenir du marché foncier local seront de plus en plus profondes. Ce mouvement d'appropriation foncière accroît les rapports de dépendance entre société urbaine et société rurale et il fi' est pas sûr que cette dernière soit la principale bénéficiaire de cette situation. Si dans la vallée des Aldudes, la propriété foraine est encore insignifiante face à la propriété privée ou collective, son extension continue confirme que l'espace rural devient un enjeu important surtout pour les citadins. Pourtant on peut légitimement se demander si l'espace basque est appelé à satisfaire seulement la convoitise de citadins aisés.

Nouvelle

perspective

linguistique

Le débat sur l'originalité linguistique du basque a inspiré des travaux nombreux et divers. Dans un article relatant les termes de ce débat et décrivant son itinéraire scientifique, (<< La langue basque », in Bulletin du Musée Basque, n° 60, pp. 59-120), René Lafon raconte comment, en 1926, Marcel Cohen, avec l'assentiment de A. Meillet, l'encouragea à approfondir la théorie de Marr sur la parenté entre le basque et les langues caucasiques. Dans la même année, il rencontrait le professeur russe Nicolas lakovlev, de l'Institut Oriental de Moscou, qui lui conseilla de ne pas se fixer sur l'étude des seules langues caucasiennes du Sud et d'aborder en premier lieu celles du versant Nord, de type plus archaïque, l'abkhaz puis le tcherkesse. L'étude de Catherine Paris et de Jean-Claude Anscombre traite des systèmes verbaux du tcherkesse et du basque d'une manière comparative. Les similitudes entre les deux reposent sur le mode d'articulation du verbe, le nombre des 16

actants, la présence d'un complément extérieur, le recours au concept de « transitivité-intransitivité». La comparaison typologique entre les deux langues rencontre cependant les restrictions suivantes: le système verbal énoncé ci-dessus englobe tous les verbes en tcherkesse et seulement quelques uns en basque; dans le cas des marques des compléments extérieurs au complexe verbal, absence - en tcherkesse et existence - en basque d'une déclinaison; déplacement - en basque - et immobilité - en tcherkesse - de l'ordre syntagmatique des actants par rapport à la racine. La comparaison (établie à partir de la grille française d'identification des actants, je, tu..., ils) aboutit au constat de l'existence d'une analogie typologique entre les deux systèmes verbaux: celle-ci s'exprime formellement à travers les indices personnels et les relations syntaxiques et relativement à la fonction des actants. Cependant cette approche comparative typologique connaît une limite: elle s'arrête au nivau de l'analyse formelle, c'est-à-dire morphologique, syntagmatique et syntaxique. Si la question de l'étendue de la similitude entre le système verbal synthétique du basque et le système verbal prédicatif du tcherkesse est maintenant élucidée, celle de son origine reste encore sans réponse. L'état d'avancement des travaux en linguistique nous paraît que mieux souligner l'urgence d'une étude comparative entre les systèmes sociaux archaïques caucasiens et basques, conduite dans une perspective ethnologique ou, mieux, interdisciplinaire: elle pourrait utiliser d'une manière heureuse les acquis sur le plan linguistique tout en les enrichissant par ailleurs.

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Est-il nécessaire d'apporter une conclusion à une démar' che conduite délibérément dans un esprit plus interrogatif que dogmatique? Loin de penser qu'il n'y a de culture que scientifique, ce travail *, bien que dépourvu de finition aca-

(*) Nous tenons à remercier les directions locales de la Banco de Bilbao et de la Société Générale pour leur modeste mais appréciable contribution en vue de la publication de cet ouvrage. En fait, celle-ci n'aurait pas pu avoir lieu sans l'aide financière du CN.R.S., sur proposition du Comité National de Sociologie, auquel nous tenons à exprimer toute notre gratitude. 17

démique, malgré ses manques et ses diversités, voudrait être une modeste contribution au mouvement général de réhabilitation, de libération et d'affirmation de la société et de la culture basques. Comme œuvre collective de sciences sociales, on peut souhaiter qu'elle suscitera un regard neuf et sans complaisance sur quelques aspects d'une société aujourd'hui en pleine effervescence, le savoir critique des uns se combinant avec les acquis culturels viscéraux des autres. Ainsi, les questions adressées au passé et au présent trouveront leur ultime justification moins dans le désir de prévoir son devenir que dans celui de le construire.

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1 Forces poli tiques, classes sociales en Bizkaye à la fin du XIXe siècle. Naissance du nationalisme basque
par Jean-Claude LARRONDE (*)

A la fin du XIX" siècle, la Bizkaye est peut-être celle de toutes les Provinces Basques, qui offre le plus d'intérêt à l'étude. En effet, outre le panorama des forces politiques en présence (avec le carlisme, les puissants partis libéral et conservateur représentant l'oligarchie espagnole, le fuerisme, la naissance du parti socialiste et le début de la propagande nationaliste basque), c'est dans cette Province que se constituera une puissante industrie sidérurgique entraînant un grand essor économique; c'est également là que se posera avec le plus d'acuité la question sociale. Sur le plan économique, les années de la Régence de la Reine Marie-Christine (1885-1901) furent pour la Bizkaye des plus prospères. Tout d'abord, l'accroissement démographique qu'allaient connaître dans les années de la fin du siècle dernier Bilbao et la Bizkaye entière est sans précédent
(') Docteur en Droit. Cette étude est extraite d'une thèse de doctorat en Droit sur le nationalisme basque, son origine et son idéologie dans l'œuvre de Sabino Arana-Goiri, soutenue à J'Université de Bordeaux en 1970. 19

dans le Pays Basque. Créée en 1300 par Lopez de Haro, la ville de Bilbao ne compta jusqu'à la seconde guerre carliste qu'une faible population: 10000 habitants en 1800 ; 33000 habitants en 1877. Mais durant les vingt dernières années du XIX. siècle, la population augmentera brusquement: 51000 habitants en 1887, puis 83000 en 1900. En 1910, la population de Bilbao atteignait 90000 habitants. L'annexion de deux villages proches de Bilbao, les « anteiglesias» d'Abando et de Begôna, favorisera cet accroissement de population. En effet, cette annexion sera suivie d'un plan d'agrandissement et d'urbanisation de la ville tandis que l'aménagement de la rive gauche du Nervion commencera aux alentours de 1880. La population de la Bizkaye augmentera également considérablement à partir de 1880: celle-ci s'élevait en 1800 et en 1840 à 112000 h. ; en 1860: 168000; elle comptera en 1877: 190 000 habitants; en 1900: 310 000 ; en 1910: 350000 habitants. A partir de 1900, avec 143 habitants au km2, la Biz~aye occupe le premier rang au sein des provinces de l'Etat espagnol pour la densité de population. Entre 1880 et 1900, la Bizkaye connaît la plus forte hausse de population au niveau de la péninsule: 48 % contre 24 % pour la province de Barcelone, 20 % pour celle de Madrid, 16 % pour celle de Caceres. A l'intérieur de la Bizkaye, il est facile d'observer que les villages et les villes qui ont connu la plus forte hausse de population sont ceux situés dans la zone industrielle et minière: cette zone comptait 74000 habitants en 1877, 162000 en 1897. La population de certaines villes de cette zone progressait considérablement (on peut citer Baracaldo - Erandio - San Salvador - Santurce - Sestao), en revanche, des bourgs de l'intérieur, à l'écart de la zone industrielle, voyaient leur population décliner (notamment Durango, Ordufta, Ochandiano). Que dire de la population des autres provinces du Pays Basque Sud? Celle du Guipuzkoa progresse, mais de façon moins spectaculaire qu'en Bizkaye : elle atteindra 195000 habitants en 1900 (103 habitants au km2), cette augmentation se faisant sentir surtout après 1900. Quant à la Navarre et à l' Alava, à l'écart du développement industriel, elles voient leur population stagner durant toute la deuxième moitié du XIX. siècle: aux alen20

tours de 95 000 habitants et de 31 habitants au km2 pour l'Alava; 305 000 habitants et 29 habitants au km2 pour la Navarre. Ces deux provinces ne sont pas touchées par le progrès économique qui va contribuer à faire de la Bizkaye une région fortement industrialisée. La création de l'industrie en Bizkaye est due en grande partie à un événement juridique. En effet, le Fuero de Bizkaye qui datait de 1526 interdisait formellement d'exporter le minerai de fer à l'étranger. La loi XVII du Titre Premier du Fuero de Bizkaye formulait ainsi cette interdiction:
« Que no saque vena para Reinbs extranos» (Qu'on ne

sorte pas la vena (1) pour les royaumes étrangers). Cette loi punissait de la privation de la moitié de ses biens et de l'exil à vie, la personne coupable d'avoir sorti du minerai de la province de Bizkaye. Le Fuero de Bizkaye ayant été aboli par la loi du 21 juillet 1876, consécutive à la fin de la seconde guerre carliste, l'interdiction d'exporter du minerai de fer à l'étranger était par le fait même levée. La production du minerai de fer atteindra en Bizkaye des chiffres impressionnants: entre 1890 et 1905, elle sera de l'ordre de 4 à 5 millions de tonnes par an, soit environ 80 % de la production de minerai de fer de tout l'État espagnol (celle-ci était d'environ 500000 tonnes par an avant 1876). Le développement de cette production assurait à la Bizkaye une rentrée annuelle de plus de cent millions de pesetas, amorçant ainsi un processus de capitalisation. C'est donc la bourgeoisie espagnole libérale victorieuse de la seconde guerre carliste qui, en abolissant les Fueros en 1876, a créé - et dans une grande mesure contre l'opinion de la majorité du peuple basque attachée à ses Fueros - les conditions de la constitution de l'industrie basque. En outre, elle déterminera le développement de

cette industrie par deux séries de mesures: le « Concierto Economico » (Accord Économique), et les mesures douanières protectionnistes. Dans le système du « Concierto Economico»
en 1878 dans les quatre provinces basques

introduit
la

du Sud,

(1) La vena était un minerai

très pur, riche de 50 à 60 % de fer.

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Députation d'une province fixait, en accord avec le pouvoir madrilène, l'assiette et le montant des impôts qui devaient être payés dans la province. Cet accord sera renouvelé en 1887, puis en 1894 et 1906. En fait, la Députation de Bizkaye n'a que très faiblement imposé la propriété industrielle et commerciale; les sommes stipulées dans le
« Concierto Economico» pour être payées à l'État étaient

recueillies presque uniquement par l'impôt indirect qui pesait ainsi lourdement sur la consommation des classes modestes. La bourgeoisie était donc la principale bénéficiaire

du « Concierto Economico», ce système lui donnant une
certaine autonomie par rapport au pouvoir central en même temps que des facilités pour se développer et maintenir sa domination sur les classes populaires. . En 1894, les industriels bizkayens se constituent en une Liga Vizkaina de Productores (Ligue Bizkayenne des Producteurs), avec à leur tête le grand industriel Victor Chavarri. Les milieux industriels bizkayens de la fin du XIXe siècle, farouchement protectionnistes, soutenaient qu'une industrie en voie de constitution comme l'industrie bizkayenne devait être protégée par des tarifs douaniers pour pouvoir lutter avec des pays à l'industrie plusancienne et plus avancée. Le Gouvernement espagnol dirigé par le conservateur Canovas del Castillo fit voter en 1896 une loi protectionniste. L'application du nouveau tarif douanier entraîna en Bizkaye une hausse considérable des prix sidérurgiques et permit la création de nombreuses usines. Tout ceci concourant à entretenir une fièvre économique sans précédent dans les dernières années du XIXe siècle. La métallurgie lourde s'installait définitivement en Bizc kaye, les anglais achetant le minerai de fer et fournissant en retour le charbon de terre. Le premier haut-fourneau fonctionnant au coke fut érigé en 1865 à Baracaldo. Mais c'est seulement à partir de 1880 que l'industrie métallurgique connaîtra un réel développement; en 1882, constitution de la Sociedad de Altos Hornos y Ftibrica de . Hierro y Acero de Bilbao au capital de 12 500 000 pesetas avec les industriels Ybarra et - Zubiria; dans la même année, constitution également de la Sociedad Anônima Metallurgia y construcciones laVizcaya au capital de 12 500 000 pesetas avec José Antonio de Olano, Victor Chavarri, Pedro de Gandarias, Juan Duraftona, Federico de 22

Echevarria, etc., enfin, en 1890, constitution de la Sociedad Anonima lberria au capital de 2 500000 pesetas avec les frères Federico et José de Echevarria et Francisco Goitia. Ces trois sociétés devaient fusionner en 1902 pour former la Sociedad Altos Hornos de Vizcaya avec un capital de 32 750000 pesetas. Ainsi naissait le premier grand trust basque. Son premier Conseil d'Administration réunissait les plus grands noms de l'industrie basque: les Chavarri, Ybarra, Gandarias, Urquijo, Zubiria, Alzola, Echevarria... A ce moment-là, l'acier bizkayen représentait 60 % de la production nationale espagnole. La Bizkaye prenait également la tête dans plusieurs autres secteurs économiques: - dans le secteur bancaire et financier: la Banco de Bilbao, fondée en 1857 par l'industriel Pablo de Epalza, connaissait une expansion continue. De sa puissance, on peut en avoir une idée quand on sait qu'à peine onze ans après sa fondation, cette banque avait rendu à ses actionnaires, en bénéfices distribués, le capital qu'ils y avaient investi à la fondation. Bien plus tard, en 190 1, sera constituée la Banco de Viskaya avec un capital de 15 000 000 de pesetas. La bourse de Bilbao date de 1890, précédant de 35 ans la création de celle de Barcelone. - dans le secteur de l'industrie navale: le port de Bilbao assurait, en 1900, 40 % du trafic maritime de toute l'Espagne. Les années 1888 et 1900 verront, respectivement, la création d'Astilleros dei Nervion par Jose Martinia de Las Rivas à Sestao, et de la Compania Eskualduna de Construccion y Reparacion de Buques par Sota et Aznar. - dans le secteur de l'énergie électrique: la Bizkaye était au premier rang dans toute la péninsule (on peut mentionner Hidroeléctrica lbérica, fondée en 1890 avec un capital essentiellement bizkayen). - dans le secteur des communications ferroviaires, enfin, la Bizkaye était également en tête. La Bizkaye allait bientôt être épaulée, surtout après 1900, par la province voisine du Guipuzcoa OÛ une industrie de transformation métallurgique se développait à Mondragon (fondation en 1906 de Union Cerrajera), à Beasain, à Eibar et à Eigoibar. Dans cette Bizkaye dont on vient de dresser rapidement le tableau de la situation économique à la fin du XIXe 23

siècle, on peut noter la présence de cinq grandes forces politiques dont les intérêts sont ceux de couches sociales bien particulières: le carlisme - les parties de l'oligarchie espagnole, essentiellement le parti libéral et le parti conservateur - le fuerisme et le socialisme - le nationalisme basque, enfin.

Le carlisme
Au XIXe siècle, le carlisme s'intègre spontanément au mouvement général européen de la contre-révolution, par ses composantes essentielles constituées par un traditionalisme légitimiste et une défense farouche de la religion. Par ailleurs, son caractère ruraliste et régionaliste ne fera que renforcer la sympathie des basques à son égard. Les carlistes seront particulièrement bien implantés dans les secteurs ruraux du Pays Basque; c'est que leurs revendications fueristes s'identifiaient parfaitement avec les désirs des masses paysannes (pas de service militaire, exemption d'un certain nombre d'impôts, système d'autoadministration provinciale de type conservateur fortement influencé par la campagne majoritaire). Les paysans basques attachés à ces libertés concrètes feront cause commune avec les carlistes et ne voudront pas entendre parler de la liberté abstraite proclamée par la constitution madrilène (de 1812, de 1837...) qui signifiait pour eux la perte de leurs divers privilèges et ne leur garantissait pas une véritable démocratie politique (suppression des institutions traditionnelles basques remplacées par d'autres qui leur apparaissent comme étrangères). Les carlistes tireront profit de la vive opposition à la fois politique et économique qui existait au Pays Basque entre les villes et les campagnes, opposition qui s'était manifestée à travers l'histoire, à plusieurs reprises, lors des révoltes populaires rurales, particulièrement en Bizkaye: 1631, révolte rurale contre l'annonce d'un nouvel impôt sur le sel, contraire aux Fueros de Bizkaye ; 1718, émeutes de la « Machinada» lorsque Philippe V voulut établir les douanes localisées sur l'Ebre, sur les ports et frontières; 1804, la « Zamacolada », agitation paysanne qui tendait à
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créer un port à Abando susceptible de concurrencer celui de Bilbao. Le système de représentation à l'Assemblée de Guernica - entièrement - à l'avantage de la campagne puisque chaque village, chaque « anteiglesia» avait un vote comme la ville de Bilbao - reflétait bien l'opposition ville-campagne. Plusieurs projets de réformes qui auraient institué un système de représentation et de vote à l'assemblée de Guernica, proportionnel au nombre d'habitants, échouèrent devant la résistance rurale conduite par les carlistes : ainsi les motions présentées en 1866 et 1868. Cette opposition ville-campagne s'exacerbera au cours des crises économiques cycliques du XIX. siècle qui susciteront un climat de mécontentement chez les paysans. Pour illustrer cette opposition, on peut mentionner le projet de « brûler Bilbao», idée qui revient souvent dans les conversations paysannes - par exemple dans celles relatées par Miguel de Unamuno dans Paz en la guerra - lorsque les intérêts économiques de Bilbao et de la campagne sont en contradiction aiguë. Le carlisme a surtout le mérite aux yeux des basques de défendre un régime largement décentralisé, respectant les traditions des différentes provinces. Tirant argument du fait que beaucoup de basques ont combattu dans les rangs carlistes, certains auteurs ont présenté les guerres carlistes comme des guerres nationalistes. L'opinion selon laquelle en particulier la première guerre carliste de 1833 à 1839 a été pour les basques une guerre nationaliste est largement répandue. Le souletin Augustin Chaho fut le premier à soutenir cette interprétation. Elle fut reprise ensuite par l' historien-juriste du Parti Nationaliste Basque, Jesus de Galindez, notamment dans ses livres El derecho vasco et La aportaci6n vasco al derecho internacional. Elle se trouve également largement répandue au pays basque nord: dans des articles du journal Enbata, dans les cahiers historiques édités par l'association Amaia, dans le livre de Jean-Louis Davant, Histoire du Pays Basque, c'est aussi l'opinion d'un historien comme Eugène Goyenetche. Nous ne partagerons pas cette idée dans la mesure où le carlisme nous apparaît comme un mouvement essentiellement espagnol mettant habilement l'accent sur des valeurs auxquelles étaient attachés les paysans basques (défense de la religion, système d'auto-administration provinciale,
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