La NRF, entre guerre et paix

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La Nouvelle Revue française, fondée par André Gide et quelques amis il y a tout juste un siècle, relève désormais du patrimoine national. En explorant une période méconnue de son histoire (1914 à 1925), ce livre comble une lacune. Il constitue aussi une contribution à l’histoire culturelle de la Grande Guerre. L’analyse du discours politique, littéraire et critique de la revue, sa confrontation avec des sources inédites, l’étude des itinéraires et des réseaux permettent de comprendre comment André Gide, Jacques Rivière, Jean Schlumberger, ainsi que les meilleurs écrivains français de la période – Proust, Claudel, Valéry et tant d’autres – ont basculé deux fois. En 1914, renonçant à la paix, ils sont séduits par la guerre. À partir de 1919, pour certains plus tôt, pour d’autres plus tard, ils feront le chemin inverse, passant de la guerre à la paix. Au-delà du contexte particulier de la NRF et de la Grande Guerre, Yaël Dagan pose la question, toujours brûlante, du rapport des intellectuels à la politique en temps de guerre, de la portée et de la pertinence de leurs engagements, ou de leurs silences.
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EAN13 : 9791021009042
Nombre de pages : 432
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NRF-crg:exe 4/09/08 19:32 Page 1
Yaël Dagan
LA NRF ENTRE La Nouvelle Revue française, fondée par André Gide
GUERRE ET PAIXYaël Daganet quelques amis il y a tout juste un siècle, relève désormais
du patrimoine national. En explorant une période
méconnue de son histoire (1914 à 1925), ce livre comble une lacune.
Il constitue aussi une contribution à l’histoire culturelle de
la Grande Guerre. L’analyse du discours politique, littéraire
et critique de la revue, sa confrontation avec des sources LA NRF ENTRE
inédites, l’étude des itinéraires et des réseaux permettent
de comprendre comment André Gide, Jacques Rivière,
Jean Schlumberger, ainsi que les meilleurs écrivains français GUERRE ET PAIX Chez
de la période – Proust, Claudel, Valéry et tant d’autres – ont le même éditeur :
basculé deux fois. En 1914, renonçant à la paix, ils sont
1914-1925séduits par la guerre. À partir de 1919, pour certains plus tôt,
pour d’autres plus tard, ils feront le chemin inverse, passant
de la guerre à la paix.
Au-delà du contexte particulier de la NRF et de la Grande
Guerre, Yaël Dagan pose la question, toujours brûlante,
du rapport des intellectuels à la politique en temps de
guerre, de la portée et de la pertinence de leurs engagements,
ou de leurs silences.
Docteur de l’EHESS en histoire et civilisations, Yaël
eDagan est spécialiste de l’histoire intellectuelle du XX siècle.
www.tallandier.com
En couverture : © Historial de la Grande Guerre.
Graphisme Aurélia Lombard-Martin.
9 782847 345247 22€ISBN : 978-2-84734-524-7 / Imprimé en France 09.2008
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
Yaël DaganDossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 2Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 3
La NRF entre guerre et paixDossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 4Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 5
YAËL DAGAN
La Nouvelle Revue française
entre guerre et paix
1914-1925
Ouvrage publié
avec le concours du Centre national du livre
TALLANDIERDossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 16:3 Page: 6
Couverture : collection de l’Historial de la Grande Guerre
Château de Péronne, Place André Audinot, B.P. 20063 F
– 80201 Péronne Cedex
www.historial.org
L’Historial de la Grande Guerre rassemble une collection
de plus de 50 000 objets quotidiens, civils et militaires.
Grâce à une politique d’acquisition active,
elle s’enrichit continuellement et constitue un fonds riche
pour une approche culturelle, sociale et militaire
de l’histoire du Premier Conflit mondial.
© Éditions Tallandier, 2008
Éditions Tallandier, 2 rue Rotrou, 75006 ParisDossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 7
SOMMAIRE
Remerciements ......................................................................... 13
Préface, par Christophe Prochasson ........................................ 15
Note de l’auteur ....................................................................... 23
Avant-propos ............................................................................ 25
Les protagonistes, août 1914 ................................................... 33
Chapitre premier : Mobilisations et sacrifices ......................... 39
La guerre survient ................................................................ 40
Premières réactions dans le cercle intime ........................ 40
De Claudel à Martin du Gard ......................................... 48
De l’héroïsme littéraire à l’héroïsme militaire .................. 53
Interruptions ......................................................................... 56
La revue suspendue .......................................................... 56
Le prisonnier .................................................................... 58
Les engagés volontaires .................................................... 63
Gide mobilisé ................................................................... 67
Le combat perdu de Jacques Copeau .............................. 73
Le refus de guerre de Gaston Gallimard ......................... 78
Écrire en guerre ? ................................................................. 81
7Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 8
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
Chapitre 2 : Crises ................................................................... 89
Désillusions, lassitudes, brutalisations .................................. 91
Rivière entre la patrie et la paix ....................................... 91
Retour aux normes de la paix ? ........................................ 97
Gide entre Dieu et le diable ............................................ 101
De la guerre génératrice au retour à l’ordre ..................... 105
Schlumberger : du patriotisme modéré
au nationalisme exacerbé .............................................. 109
L’attrait de Mauras .......................................................... 112
Exils .................................................................................. 115
Retours et reprises ................................................................ 117
Reprise de la vie littéraire ................................................ 118
Quelle revue pour l’après-guerre ? .................................... 123
Un catalogue démobilisé .................................................. 126
Taire la guerre ? 130
Retour à la littérature ....................................................... 135
Chapitre 3 : Remobilisations et victoire .................................. 141
La querelle Dupouey ............................................................ 142
Rivière et son Allemand ...................................................... 148
De la haine de soi à la haine de l’autre ........................... 150
La barbarie du rien .......................................................... 157
La réception ..................................................................... 166
Les fins de guerre ................................................................ 174
Chapitre 4 : Nouveau départ ................................................... 183
Reprise de la revue ............................................................... 184
Projets, programme, ambitions ........................................ 184
L’article-progr ......................................................... 190
L’orage .............................................................................. 196
Le retour des manifestes .................................................. 202
Une « Chronique régulière » ............................................ 208
L’arbitrage d’Albert Thibaudet ........................................ 213
Persistance de la guerre ........................................................ 217
Le sacrifice des morts ...................................................... 217
Un premier regard sur l’Allemagne ................................. 220
8Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 9
SOMMAIRE
Chapitre 5 : La revue de Rivière ............................................. 227
La nouvelle revue ................................................................. 227
Une grande revue littéraire .............................................. 227
L’ancienne-nouvelle équipe 232
La fabrique de la revue ........................................................ 241
Le directeur au travail ...................................................... 242
Gallimard, l’ami employeur 252
Audiences ............................................................................. 258
Succès et prestige ............................................................. 259
Les attaques ...................................................................... 265
Chapitre 6 : De la guerre à la paix .......................................... 271
Les années grisailles, 1920-1922 ......................................... 271
Guerre héroïque ? 272
La littérature démobilisée ................................................ 278
Ni Maurras ni Rolland ..................................................... 288
À la recherche d’une doctrine .......................................... 295
Lectures et rencontres allemandes ................................... 303
Le retour de l’espoir, 1923-1925 ......................................... 309
La revue s’engage ............................................................. 311
Déposer les armes ............................................................ 318
Vers l’Europe .................................................................... 323
Épilogue. De la mobilisation à l’engagement .......................... 331
Sources et Bibliographie .......................................................... 341
Notes ........................................................................................ 375
Index 419
Table des tableaux 427Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 10Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 11
À mes parents, Rachel et Uzi DaganDossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 12Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 13
REMERCIEMENTS
Fruit d’années de travail ponctuées de rencontres, cet ouvrage
doit son existence à de nombreuses personnes que je tiens à
remercier ici très chaleureusement.
Christophe Prochasson, qui a orienté mes travaux depuis mon
arrivée en France en 1995, a dirigé la thèse ayant donné naissance
à ce livre. Ses compétences et sa disponibilité ont été pour moi d’une
valeur inestimable. Grâce à nos riches conversations au cours des
quinze dernières années, Shlomo Sand m’a donné matière à
réflexion et a stimulé mon travail. Aux historiens rattachés à
l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, je dois, outre une bourse
de recherche allouée en 2001, l’acquisition d’un savoir et d’une
méthodologie. Je suis particulièrement reconnaissante à
JeanJacques Becker, rapporteur de mon premier mémoire écrit en
français sur la Grande Guerre, à Stéphane Audoin-Rouzeau,
rapporteur du second mémoire, et à Annette Becker, rapporteur de ma
thèse et membre du jury de soutenance. Tous trois m’ont inspirée
par leurs travaux et m’ont apporté conseils et encouragements. À
John Horne du Trinity College à Dublin, je dois l’idée centrale de
la thèse : la démobilisation culturelle, ainsi que l’invitation à mon
premier colloque, en septembre 2001. Anne-Rachel Hermetet,
Daniel Lindenberg et Michael Werner ont participé, avec
Christophe Prochasson et Annette Becker, au jury de soutenance de ma
thèse. Je les remercie pour leurs remarques et critiques.
La rencontre avec le fils de Jacques Rivière a été un grand
bonheur. Avec un désintéressement et un dévouement complets, Alain
Rivière m’a ouvert les archives de son père et m’a offert de précieux
13Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 14
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
renseignements sur lui. Qu’il soit ici chaleureusement remercié, avec
Michel Baranger, secrétaire de l’Association des amis de Jacques
Rivière et Alain-Fournier, et Robert Tranchida, directeur du fondse à la bibliothèque des Trois Piliers à Bourges. Je remercie
aussi Claire Paulhan pour l’autorisation de consulter les archives de
son grand-père, Jean Paulhan, déposées à l’Imec.
De nombreux amis et collègues ont lu des fragments de mes
précédents travaux, étapes nécessaires dans l’élaboration de cet
ouvrage. Je remercie François Bouloc, Maddalena Carli,
PierreAntoine Chardel, Olivier Cosson, Eliana Dutra, Catherine Fhima,
Elizabeth Fordham, Heather Jones, Solange Maulini, Anna
Mirabella, Philippe Olivera, Marie-Anne Paveau, Youval Rotman,
Nathalie Servel, Judith Sharir, Éric Thiers, Galith Touati et Willy
Gianinazzi pour leur savoir, leur patience et leur générosité.
Ce livre est dédié à mes parents, Rachel et Uzi Dagan, pour le
soutien matériel et affectif qu’ils m’ont apporté, depuis de
nombreuses années, contre vents et marées. Je n’oublie pas mes frères,
Nir et Ori Dagan, desquels la solidarité familiale me rend
inséparable. Enfin, ma gratitude va vers Gérard Vogler, lecteur passionné
et attentif, qui m’a généreusement prêté de son talent pour donner
à ce texte sa forme actuelle.Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 15
PRÉFACE
par Christophe Prochasson
De tous les épisodes traversés par les intellectuels français, la
Grande Guerre est celui qu’on préfère oublier. Le beau livre de Yaël
Dagan, qui contribue à combler ce trou noir historiographique, ne
fait rien pour auréoler ce moment d’une réputation plus favorable
que celle qui fut élaborée au temps même des événements. Le
fameux essai de Julien Benda, La Trahison des clercs, publié dans les
colonnes de La NRF en 1927, établit une bonne fois pour toutes la
faillite morale de la classe intellectuelle durant la Première Guerre
mondiale. D’ailleurs Benda lui-même ne s’était pas distingué :
comme l’écrasante majorité de ses confrères, écrivains, artistes,
savants, il avait cédé aux sirènes du patriotisme, abandonnant
l’éthique élevée une quinzaine d’années plus tôt, aux temps
héroïques de l’affaire Dreyfus, fondée sur l’indépendance de l’esprit.
Observant au plus près le milieu de La NRF, espace littéraire
devenu presque sacré, Yaël Dagan ne remet pas en cause ce verdict
sévère. Historienne franco-israélienne, installée en France depuis le
début de ses recherches, c’est avec un autre conflit en tête que la
Première Guerre mondiale qu’elle a décidé d’écrire ce livre. Le
déplacement de ses préoccupations premières (le conflit
israélopalestinien), loin de la détourner de son sujet – éclairer le
comportement d’une élite intellectuelle face à une guerre où le sentiment
national absorbe tout –, rend son enquête tout à la fois lumineuse
et absolument passionnante. Certes, elle n’éprouve pas de pitié pour
ce petit groupe dont les contorsions intellectuelles et politiques
15Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 16
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
l’irritent et nous irritent avec elle : elle sait pourtant retenir son
jugement avec un sens de la mesure qui force l’admiration. Après
tout, n’est-ce pas aux lecteurs de juger ? Sa colère rentrée n’alimente
aucun prêchi-prêcha que l’on rencontre parfois lorsqu’il s’agit de
narrer d’autres périodes où les « bons » sont récompensés et les
« méchants » fustigés.
L’histoire de la Seconde Guerre mondiale nous offre en effet la
rassurante situation où s’affrontent, en deux camps distincts et
irréconciliables, intellectuels engagés dans les rangs de la collaboration et
clercs résistants sacrifiant œuvre et vie à leurs idéaux. La configuration
portée par la guerre précédente est sans analogie. L’intelligentsia du
edébut du XX siècle ne connaît en rien les mortelles divisions qui
opposaient les deux partis des années sombres. Pendant la Première Guerre
mondiale aucun clivage de cette intensité ne vint fragmenter la famille
intellectuelle française. Seuls Romain Rolland et une poignée de
jeunes disciples se réfugièrent dans une dissidence qui ne parvint
jamais à ébranler l’union sacrée des intellectuels français.
Furent-ils tous d’accord pour autant ? Nul ne le soutiendra. Au
sein même du groupe de La NRF, Yaël Dagan met au jour des
rivalités qui n’obéissent pas toutes à la sacro-sainte loi de
l’individualisme artistique. De profonds désaccords politiques s’expriment
lorsqu’il s’agit de rendre compte du consentement de chacun à la
guerre. La gamme des justifications est étendue. Elle se déploie d’un
ralliement résigné, formulé par Jacques Copeau (« Rien dans ma
raison, mon cœur, mon bon sens, ne peut me faire accepter la guerre.
Et pourtant je l’accepte et je la veux »), à une acceptation
enthousiaste comme celle d’Henri Ghéon qui, à l’instar de l’Alsacien Jean
Schlumberger, revêtit immédiatement l’uniforme. Gide, trop âgé,
compensa sa défection militaire par un engagement social. Il se
consacra, aux côtés de Charles Du Bos, à l’organisation du Foyer
franco-belge, institution vouée à prendre en charge les réfugiés les
plus démunis. Seul Gaston Gallimard, sous l’empire d’une fureur
non dissimulée, évita de se soumettre à la culture de guerre. Il refusa
net toute espèce d’engagement patriotique.
Cependant, les positions des uns et des autres ne restèrent pas
stables sur toute la durée du conflit. Des évolutions expliquent que
si tous, à l’exception de Gallimard, ne ménagèrent pas leur soutien
à la cause de la patrie lors de l’ouverture des hostilités, tous ne
s’extirpèrent pas de ces années par les mêmes voies. Les
mobilisations, souvent de même fibre, furent sans incidence ou presque
16Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 17
PRÉFACE
sur les démobilisations beaucoup plus contrastées et tortueuses. Les
disputes amorcées pendant la guerre grandirent et s’affichèrent plus
brutalement. Par la petite porte, sans doute, et sur la pointe des
pieds, la politique fit son entrée dans l’univers feutré de ce réduit
aristocratique de « gens-de-lettres » qui n’avaient eu de cesse de la
fuir. On lui reprochait sa vulgarité, sa sonorité excessive, sa laideur
repoussante. La guerre changea la donne et contraint ces clercs à
ne plus ignorer ce monde profane. Les uns poussèrent à l’extrême
droite, comme Ghéon, les autres à l’extrême gauche, à l’instar de
Gide, mais « non sans réflexion », comme l’avait écrit naguère un
autre membre du cénacle, Paul Valéry, en versant son obole à la
souscription antidreyfusarde du « Monument Henry ».
Avec une minutie qui fait tout le prix de son livre et confère à
cette histoire un caractère si vivant, Yaël Dagan relate débats et
controverses qui occupèrent ce groupe littéraire perturbé par ce
soudain surgissement de l’histoire. Les historiens de la culture
considèrent à juste titre les revues comme les meilleurs points de vue
offerts sur la vie intellectuelle « en train de se faire ». Ce type de
périodique se présente sous le jour d’un sismographe idoine à qui
veut comprendre les arcanes de la production des œuvres où
s’expriment conflits et amitiés, allégeances et ruptures, alliances et
oppositions. Derrière la revue, il y a toujours un milieu. C’est lui qui est
l’objet de toutes les attentions de Yaël Dagan qui le pénètre par le
truchement des correspondances échangées. On y entre avec elle,
comme par effraction. Avec quelles délices donc !
La guerre ébranla à jamais les vies bourgeoises des collaborateurs
de La NRF. Non que la vie des uns et des autres ait été assoupie avant
que n’éclatent les hostilités. Les ambitions littéraires et les exigences
intellectuelles bousculent parfois certains caractères au point que ne
saurait même atteindre une catastrophe comme la guerre. Mais l’on
vivait alors paisiblement, à l’abri des saillies de l’actualité. Rien
n’assombrissait vraiment les plaisirs et les jours, hormis, de temps à
autre, quelques chamailleries littéraires ou philosophiques, quelques
querelles de préséance, au cours desquelles se blessaient toujours un
peu des personnalités à vif. Il n’est pas impossible que cette
atmosphère ô combien distante de tout tragique, inscrite dans l’horizon
d’une République si peu spirituelle, ait fini par peser trop lourdement
sur des âmes artistes en quête de grands desseins.
Avant même la divine surprise de la guerre, ce bovarysme avait
bien été quelque peu secoué par l’annonce de l’émergence d’une
17Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 18
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
nouvelle génération attachée à de nouveaux cultes : la force, l’armée,
le catholicisme, la guerre, toutes valeurs viriles qui devaient réveiller
une France endormie, placée pourtant aux portes de l’abîme. Une
enquête journalistique, à la mode du temps, bientôt connue par le
pseudonyme choisi par ses deux auteurs, Agathon (Henri Massis et
Alfred de Tarde), indiquait la direction à prendre pour assurer le
regain. Pour tous les collaborateurs de La NRF, la guerre, en
éclatant, concrétisait ce changement des sensibilités qu’ils appelaient
aussi de leurs vœux. Elle fut comme une délivrance. Jacques Rivière,
le catholique, a recours à ce vocable, si imprégné de catholicité,
comme Paul Claudel qui en fait un usage régulier dans son œuvre
et avoue qu’à la veille de la guerre : « On étouffait, on était
enfermé. » Le conflit, ajoute-t-il, vint délivrer « du métier, de la
femme, des enfants ». Le caractère curatif de la mobilisation ne peut
manquer de frapper. Dans un article publié dans La Revue rhénane,
Rivière en convient aussi avec une froide lucidité : la guerre, écrit-il,
fut une façon de se guérir de la sensiblerie et du régime des émotions
qui rongeaient la littérature avant août 1914. Elle annonçait une ère
nouvelle.
De telles attentes ne pouvaient qu’être déçues. Elles le furent.
De la catastrophe ne naquit aucun monde meilleur. Nulle expérience
ne servit à forger de plus héroïques tempéraments. Il faut convenir
que la guerre de ces écrivains stylés fut à la hauteur de leur
constitution morale et physique. Trop vieux ou trop débile, aucun ne
connut l’épreuve du feu comme la subirent la plupart de leurs
contemporains. Leur âge leur ménagea des places protégées. Les
circonstances ne favorisèrent pas non plus leur destin de guerrier,
quitte à nourrir chez eux une mauvaise conscience dont il serait
peut-être injurieux de taquiner l’authenticité. Rivière fut fait
prisonnier après trois jours de combat : l’épreuve lui fut d’ailleurs
cruelle. Il en revint anéanti et ne s’en remit qu’avec difficulté.
Gallimard et Copeau se réfugièrent aux États-Unis, presque en
avantgarde d’une émigration intellectuelle que la Seconde Guerre
mondiale engendrerait beaucoup plus massivement. Claudel
s’installa dans les bureaux de la propagande d’État. Il n’y eut guère que
Thibaudet, Schlumberger ou Ghéon pour entendre, parfois d’un
peu loin, le fracas des armes. Marcel Proust siégea dans son lit : il
est vrai qu’il s’y passionna beaucoup pour la stratégie militaire.
Cette guerre à distance chez d’ardents militants de la cause
nationale n’eut d’autre conséquence que d’encourager une mélancolie déjà
18Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 19
PRÉFACE
bien ancrée. Yaël Dagan insiste sur le sentiment d’inutilité qui
accabla la plupart de ces plumes ayant pris le parti de se taire. Tel
est l’un des thèmes les plus intéressants abordés par ce livre qui n’en
manquent pas. N’y avait-il d’ailleurs pas quelque paradoxe à se lancer
dans l’histoire d’une revue qui s’éteint (provisoirement) aux heures
les plus dramatiques de l’histoire ? Et pourtant, comme on le
constatera, le récit de Yaël Dagan, à la limite de l’exercice de style, n’est
en rien une pochade oulipienne, encore moins une provocation
dadaïste. Il compose au contraire une fresque à l’intérêt très général.
La revue interrompit sa parution « au premier coup de canon »
rappelle Yaël Dagan. De cet exceptionnel, Dagan fait un normal qui
la conduit à réexaminer non seulement l’histoire de ce qui fut l’un des
eplus prestigieux groupes littéraires du XX siècle mais aussi celle des
intellectuels français. Elle ne manque pas non plus de s’en prendre à
quelques travers de l’historiographie traditionnelle qui, par facilité,
s’est sans doute un peu trop arrêtée sur les séquences de la vie
intellectuelle où débordent les textes : les historiens ont été plus avares de
commentaires sur les moments de silence, encore que le silence de la
Première Guerre mondiale ait été tout relatif. Si les débats furent
moins publics et se déployèrent dans l’espace confiné des
correspondances ou des conversations à jamais perdues, ils n’en furent pas moins
ardents. Reste que cette discrétion ou ce déplacement vers l’intime –
un intime que scrute à juste titre Dagan dans les replis de la confusion
des sentiments amoureux et amicaux – n’est pas sans jeter une lumière
nouvelle sur l’histoire des engagements.
Les pages consacrées à Jacques Rivière, l’un des grands héros de
ce livre, rédigées avec pudeur et élégance, sont à cet égard
particulièrement poignantes. L’ouvrage est riche d’une approche
psychologique, empruntant parfois quelques outils à la psychanalyse, d’une
façon qui n’est ni naïve ni sollipsiste, rare, pour tout dire, dans les
études consacrées aux intellectuels. « Comment interpréter ces
bouches fermées, ces plumes taries ? » s’interroge Yaël Dagan. De
ce silence, que peut-on dire en effet ? Beaucoup en réalité ! Il est
des silences moins documentés que celui qui se dégage des
collaborateurs de La NRF. Si la revue s’est tue, les échanges épistolaires
se sont fait en revanche très bavards. Ainsi, pour le plus grand
bonheur de l’historien qui a horreur du vide, un creux produit-il un
plein…
Nous voici en mesure de mettre en évidence trois significations
à un silence voulu. La première, dominante, relève de la sensibilité
19Dossier: tallandier302377 Fichier: NRF Date: 14/8/2008 Heure: 14:51 Page: 20
LA NRF ENTRE GUERRE ET PAIX
patriotique (pour ne pas écrire nationaliste) qui ceint le milieu de la
revue et son entourage immédiat. Ce silence vaut acceptation et
soutien. À l’ordre du jour : la défense de la patrie. La littérature
cesse d’être une urgence. Elle peut même passer pour un périlleux
divertissement, à l’heure où toutes les énergies doivent être tendues
vers un unique effort : obtenir la victoire. Tout le reste serait…
littérature. Peu d’œuvres auront été écrites durant la guerre, malgré
quelques notables exceptions. Encore faut-il y regarder de près.
Dans son long poème de 1917, La Jeune Parque, Paul Valéry n’a pas
un vers pour les événements. Marcel Proust est l’un des rares à ne
pas avoir remis à plus tard l’accomplissement d’une entreprise
littéraire entamée avant le début des hostilités mais qu’il révisa
profondément sous le coup des informations qui le frappaient. C’est
moins la présence de la guerre, d’ailleurs diaphane, dans Le Temps
retrouvé qui atteste l’imprégnation des affrontements, que le profond
remaniement du roman durant le conflit qui semble s’être imposé.
Il est une deuxième signification possible au silence. Celle-ci est
à vrai dire exceptionnelle dans les rangs de La NRF. Roger Martin
du Gard est le seul représentant d’un silence-refus. Celui-là dit non.
Il rejette tout de la guerre qu’il conçoit comme une défaite de la
pensée. Ce silence, né d’une sourde indignation, n’est autre que le
son du deuil d’une Europe en voie d’engloutissement. Dénoncer la
guerre serait encore trop bruyant. Ne lui ferait-on pas trop
d’honneur en lui accordant quelque place dans les écrits, elle qui ne cesse
d’envahir les pensées ? Lutter contre la guerre revient à se taire. Et
comment écrire quand tant d’hommes meurent chaque jour ?
Comment disserter sur les valeurs du classicisme moderne ou celles d’un
romantisme honni ?
Il n’est qu’un pas entre ce silence de résistance et un autre qui
côtoie l’indifférence. Dans certaines petites revues pacifistes, on
discuta longuement des vertus de « l’inactualité » qui semblaient les
plus efficaces pour qui souhaitait s’opposer aux contraintes mentales
nées de la culture de guerre. Songer à autre chose, se réfugier dans
la méditation inactuelle pour échapper à un intolérable présent. Sans
doute la voie fut-elle empruntée par Copeau et, dans une moindre
mesure, par Gaston Gallimard. Elle était aussi l’attitude la plus
fidèle à l’esprit qui avait guidé La NRF au cours de ses premières
années d’existence.
Le livre de Yaël Dagan se présente ainsi comme une contribution
très originale à l’histoire de l’engagement des intellectuels. L’auteure
20

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