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La Nuit de Nice

De
56 pages

Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, qui passe à Nice l'hiver 1888, rentre d'une promenade en montagne. Dans l'extrême solitude de sa retraite méridionale, il est confronté à ses fantômes, surtout à celui de Richard Wagner, son ancien ami, avec qui il a des comptes à régler. Dans un monologue délirant, qui est en grande partie constitué par les idées de Nietzsche, sinon par ses écrits, l'auteur lui fait faire ici le bilan de son existence.


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Couverture
Copyright
Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-79835-0
© Edilivre, 2015
Lanuit de Nice
Vite ma plume ! De l’encre ! Une feuille de papier ! Vite, avant que j’oublie ! Je ne prends même pas le temps d’enlever mon manteau, ni même mon écharpe à longues franches emmêlées. loin devant moi, dans l’océan de l’avenir je lance par dessus la tête ma ligne et au bout de cette pensée je tire à moi tout l’avenir
Je dois tout de suite coucher sur le papier tout ce que j’ai supputé en marchant, tout ce que j’ai distillé au gré d’un pas vigoureux. J’aime peser de tout mon poids sur les pierres pour leur faire sentir la gravité du moment, ensuite leur faire sentir leur légèreté en les faisant rouler dans le sentier. Mon envie de respirer librement me fait faire des enjambées héroïques. Quand je le cueille en marchant, chaque instant engage l’ensemble des choses existantes.
pour une si grande ambition la terre n’est-elle pas trop petite ?
On dirait qu’en hauteur, la pensée se purifie. Elle finit par se faire chorégraphique, et cette danse de l’esprit cherche la musique dans les entrailles des mots qui se bousculent dans mon cerveau. Je suis fait pour les sommets. À chaque fois que je monte à Èze et que j’emprunte le petit sentier de chèvres qui passe à travers les éboulis, j’arrive à faire taire mes tourments. Même si ce n’est qu’un instant, le repli de mes tortionnaires me fait un bien indescriptible. La morsure permanente de la gastrite se fait moins insistante ; la fanfare assourdissante de mes céphalées déchaînées reste suspendue en un point d’orgue délicieux, comme si mon cerveau mordait dans une orange. Il n’y a toujours qu’une seule chose à faire quand je veux arriver à penser librement : marcher. J’épuise mon corps et j’étourdis mes maux afin de laisser ma pensée chanter. Quand j’atteins une certaine hauteur, l’armée de mes bourreaux finit par lâcher prise. Les vertueux qui ne vont pas purifier leur vertu au grand air de la montagne finissent par n’avoir plus que le masque de la vertu, un masque qui sent le moisi et le vieil encens. Un jour les vertueux d’aujourd’hui, qui claironnent bien haut leur vertu d’apparat, devront s’agenouiller devant ce qu’ils appellent ma faute. Ma seule faute, c’est la nudité lumineuse de l’esprit des hauteurs. Mon crime : le refus de m’agenouiller devant la gloire. Elle ne sent pas bon. Il s’en dégage un faux parfum d’éternité. Un beau mirage divin pour une race à genoux ! La rançon de la gloire se paye en monnaie discordante que je ne daigne pas toucher, même avec des gants désinfectés.
* * *
Chanceux les corbeaux qui volent vers une patrie, enfin libérés de la barbarie des villes !
Saint Janvier m’abandonne lui aussi ! J’ai cru qu’ils étaient, Nice et lui, mes complices, mais
ils m’ont trompé. Il serait grand temps que maman me fasse parvenir ce fameux poêle Carbon-Natron qu’elle m’a promis ! Quand le soleil a le malheur de se cacher, cette pension de Genève est aussi froide que la Suisse toute entière. Nice ne me convient plus. L’air est trop mou. Je suis constamment pris de l’envie de remonter vers les sommets. Je m’ennuie des alpages. Je rêve de plateaux immenses exposés aux violences conjointes du soleil et des vents, au Paraguay où ma sœur voudrait tellement que j’aille la rejoindre dans sa communauté utopiste, qui n’est rien de plus qu’une colonie germanique. Lisbeth se contredit elle-même. Elle ne cesse de m’écrire qu’il faudrait que je me trouve une université où enseigner et que je recommence à philosopher dans les normes – comme elle me connaît mal ! Mais quelle université trouverais-je au Paraguay ? Ce matin, justement, parlant du loup, ou plutôt de la louve qu’est devenue ma sœur en épousant son Förster, un rire m’a tiré du labyrinthe fait de riens instantanés qu’était ma pensée, prudemment repliée sur elle-même dans la ville dont j’évitais les passages bruyants. C’était une jeune fille aux yeux bruns, délicate comme un faon, dont le rire m’a saisi, comme s’il m’avait appelé du fond des temps. C’était la voix d’Élizabeth ; c’était le rire de ma sœur. Reviendra-t-elle jamais du Paraguay ? Moi qui ai été aussi dur avec elle, quand arrive le temps des fêtes, surtout Noël, elle me manque. Me manque aussi maman. S’il faut à tout prix vivre un retour aux sources, le mien ne devrait pas être un retour au bercail, mais un retour à la source amicale. Je sais que les Overbeck m’aiment bien. Rhode finira bien par reconsidérer sa tiédeur à mon égard ; il finira bien par céder et laisser tomber ses barrières préventives. Burckhart a de l’amitié pour moi, même si c’est un petit filet timide. Quant à Peter, mon Piero, prince de Venise, il m’est toujours resté fidèle et n’a jamais cessé de m’encourager. J’aurais voulu faire plus pour lui. Sa musique mérite d’être jouée. Certainement plus que la mienne ! L’Hymne à la Vie, que j’ai composé sur un poème de Lou Salomé, n’arrive pas à la cheville de sonLion de Venise. Moi, je suis un improvisateur, au piano comme sur papier. Et quand je n’ai pas de papier, je chante les mots pour les mémoriser, je les place dans l’air, en m’aidant d’un geste de la main, parfois les écrivant dans le ciel du bout de mon bâton, pour les retrouver ensuite quand la mémoire me ramène les paysages avalés au cours de mes randonnées. Le problème ici, c’est qu’avant de pouvoir monter vers Èze, je dois descendre dans la ville. Ce matin, en me rendant à la gare, je sentais bien que quelque chose avait changé. Si ce n’était pas Nice, c’était moi ! J’ai ressenti tout à coup un malaise profond. Certes, l’avenue bordée d’arbres qui rejoint le square des Phocéens était encore magnifique et ce nom grec aurait dû, à lui seul, m’apaiser, mais les voitures à chevaux, venant vers la gare au grand galop, et les nuages de poussière qu’ils faisaient lever ont failli me contraindre à rebrousser chemin. J’ai marché sans me retourner jusqu’à la Promenade des Anglais. Et comme il me restait un peu de temps avant le départ du train, j’ai remonté la rue des Ponchettes, jusqu’au numéro vingt-neuf, endroit béni où j’ai écrit le cinquième livre duGai Savoir. C’est là que j’avais appris à rire en musique. Malheureusement, ce petit pèlerinage n’a fait qu’aggraver mon malaise. Nice n’est vraiment plus ce qu’elle était. Vite les hauteurs ! Je suis retourné vers la gare avec empressement, dans la mesure où mon corps pouvait faire diligence, dans le brouhaha et la poussière étouffante des rues bondées. En arrivant à Èze, j’ai été saisi, comme si c’était la première fois que je les voyais, par la beauté...
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