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La parole de l'enfant en souffrance

De
224 pages
Ce livre articule en trois parties la difficile question de la parole de l’enfant en souffrance : la première est consacrée à des observations de terrain. La 2e propose une évaluation de la parole de l’enfant, en fonction des concepts d’authenticité et de fiabilité. Enfin, les auteurs étudient la manière dont l’adulte peut accueillir la parole de l’enfant. L’ouvrage s’achève par quelques considérations spécifiques au travail d’expertise.
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Introduction
E LIVREparle de l’enfant et de ses paroles. Paroles de l’enfant dans C différents contextes, dans divers enjeux, paroles qui marquent le développement et qui accompagnent la différenciation. Ces paroles des plus jeunes de la société, en développonsnous le meilleur accueil pour qu’elles puissent s’épanouir et s’exprimer ? En comprenonsnous les enjeux et significations ? Quel crédit leur accordonsnous ? L’ouvrage se penche sur ces questions en s’appuyant d’abord sur certaines circons tances où l’enfant prend la parole, non parfois sans risque, pour aborder ensuite le statut de l’énonciation. Cet enfant estil finalement fiable ? Ce qu’il esquisse traduitil réellement ce qu’il pense et/ou ce qu’il ressent ? Ainsi accueillir et évaluer l’enfant dans ses paroles représente les deux aspects incontournables d’une prise en considération respectueuse de sa personne. Commençons donc par nous centrer brièvement sur celleci, en rappelant quelques notions historiques et en précisant certaines définitions. 1 Il y a un siècle, l’enfant est enfin reconnu comme objet de droits significatifs, à travers diverses législations qui encadrent positivement son devenir. Mais ce n’est qu’en novembre 1989 qu’il devient sujet du droit à travers la Convention internationale des droits de l’enfant, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée générale des NationsUnies. Cette convention est un outil juridique qui a force de loi et toute nation qui la ratifie a l’obligation d’accorder sa législation avec elle. Le texte reconnaît à l’enfant des droits fondamentaux en tant que personne, tout en précisant qu’il doit bénéficier d’applications éducatives spécifiques qui
1.Dans ce livre, le terme « » désigne l’ensemble des mineurs :enfant » ou « jeune bébés, enfants d’âge préscolaire et scolaire, préadolescents et adolescents. Lorsque les spécifications liées au découpage du temps seront nécessaires, nous le préciserons sans ambiguïté.
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ACCUEILLIR ET ÉVALUER LA PAROLE DE LENFANT EN SOUFFRANCE
tiennent compte de son immaturité, de sa dépendance et de ses besoins en protection. Ainsi les balises législatives ont accompagné un mouvement socié tal de prise de conscience du statut de l’enfant. Pour l’étayer, des cliniciens médiatiques comme Françoise Dolto, des adultes, parents ou professionnels, attentifs à l’évolution de la société, ont entendu la nécessité de respecter les besoins matériels et spirituels de l’enfantsujet : ressource de demain, il est aussi momentanément le plus vulnérable de la communauté, nécessitant toute sa sollicitude. Àla parole de l’enfant qui exprime son désir et ses projets, devrait être donnée en écho la parole de l’adulte, initiante, structurante et limitante. En l’absence de celleci, le désir chaque fois exaucé conduit en boule de neige à la toutepuissance, davantage source de jouissance que de bonheur, et aussi source d’angoisses, de mauvaise estime de soi et de culpabilité que l’enfant dénie en criant encore plus fort. Si la parole de l’enfant gagne beaucoup à être accueillie, c’est notre responsabilité aussi de l’aider à mûrir, de la contenir, et même occasionnellement d’en interdire la concrétisation sur le terrain de la vie, en assumant de constituer uneguidelinesur la route de la croissance spirituelle, des apprentissages et de l’autonomisation. N’entre pas dans le cadre de cet ouvrage une discussion de type psycholinguistique sur les concepts de parole, de langage et de langue, qui se centrerait sur le processus de structuration interne de la parole. Nous raisonnerons plutôt en cliniciens, parlant au quotidien avec l’enfant, et en psychologues développementalistes traditionnels qui analysent la genèse, le déploiement et les fonctions du langage. Deci, delà, notre discours sera pimenté par une pointe de lacanisme. Lacan, rappelonsle, dans les parties de son œuvre intelligibles au commun des mortels, a émis l’idée géniale et complémentaire à celle de Freud, que l’inconscient est structuré comme un langage. Rappelonsnous aussi que l’acquisition du langage connaît de grandes variations interindividuelles et que la compréhension passive précède toujours l’expression active. De plus, certains enfants utilisent les « mots phrases » bien audelà de la période dite de « petit langage », mots phrases dont la signification dépend du contexte gestuel, événementiel et qui, d’ailleurs, est en grande partie celle qu’attribue l’adulte. Puis, progressivement, ces motsphrases vont se combiner, se complexifier et constituer le langage proprement dit avec ses maniements conceptuels ainsi que les oppositions sémantiques. Le langage détient aussi une fonction symbolique par cette histoire de l’enfant qui est mise en mots et devant lui, et par lui.
INTRODUCTION
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Les spécialistes que sont les orthophonistes et logopèdes considèrent que le langage représente la fonction complexe (soustendue par la notion de code) qui permet d’exprimer et de percevoir des états affectifs, des concepts, des idées, au moyen de signes acoustiques, gestuels ou graphiques. Pour eux, la parole est l’acte singulier de communication à l’égard d’un interlocuteur, avec la charge affective inhérente à ce mouvement. Dans les chapitres qui suivent, nous parcourrons quelques tableaux de vie où la parole de l’enfant est signifiante, opérante ou encore malmenée, rejetée ou niée. Loin d’être exhaustifs, nous épinglerons quelques cas de figure illustrés par des situations cliniques qui parlent de l’enfant contemporain et de son environnement sociofamilial. Ensuite, nous procéderons à certaines réflexions de fond sur la parole de l’enfant, son sens et son rapport à la vérité. Nous poursuivrons en considérant les repères qui nous paraissent utiles, voire indispensables, pour la meilleure communication possible entre l’enfant et l’adulte afin de permettre de la sorte l’émergence d’une parole qui fait sens et participe à la construction du sujet. L’ouvrage est ainsi destiné en première intention à tous les profes sionnels, acteurs du monde éducatif, médical et psychosocial, concernés par l’enfance. L’expression de la parole demeure l’axe privilégié de la communication entre humains, axe précieux et fragile à la fois, tant les pièges de malentendus, d’incompréhensions, de frustrations sont nombreux. Il apparaît dès lors pertinent de proposer un temps d’arrêt consacré à la parole de l’enfant. Le texte est écrit à deux voix. Toutefois, les auteurs s’expriment au singulier lorsqu’ils décrivent leur travail clinique personnel (extrait d’une psychothérapie, par exemple) ; en outre, ils s’identifient précisément (« JYH » ou « EdeB »). Quoi qu’il en soit, les deux auteurs se rejoignent sur l’ensemble des aspects évoqués, tant sur les considérations théoriques que sur la manière de concevoir et de mener les rencontres avec l’enfant et sa famille.
PARTIE 1
ACCUEILLIR LA PAROLE D’UN SUJET FRAGILE
Chapitre 1
L’enfant : ni adulte en miniature, niin-fans
ANS CE CHAPITRE, nous évoquons le paysage sociétal dans lequel D prennent place nos questions et réflexions à propos de la parole de l’enfant. Se situer dans un contexte, tenir compte de l’évolution des mentalités et des avancées scientifiques au sens large, établit un cadre de travail propice à donner le plus de pertinence possible aux élaborations proposées.
Au fil du temps, nous avons développé un mélange impressionnant de science et de théories. Elles s’appuient sur les observations rigoureuses de grands maîtres qui, de Darwin à Piaget, ont fondé les contenus empiriques puis théoriques de la psychologie de l’enfant. Au début du e XXsiècle, le regard de la société et du droit à l’égard de celuici a changé, soutenu par la pensée des philosophes ; de plus en plus il lui a été reconnu le droit de constituer un être en soi, d’égale valeur avec l’adulte. La psychanalyse a apporté aussi une contribution importante ; elle propose une perspective constructiviste, non essentiellement déterminée ni par l’instinct ni par l’éducation. L’activité pulsionnelle et ses affects, les conflits et leurs aménagements tellement diversifiés, le déploiement des fonctions cognitives sont posés comme décisifs pour la construction de
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ACCUEILLIR LA PAROLE DUN SUJET FRAGILE
l’être, qui ne s’alignera jamais de façon stricte et prévisible sur une échelle normative d’acquisitions se succédant dans le temps. Avec le temps, la communauté a pris l’option de considérer l’enfant comme un sujet : sujet déjà là, présent, actuel, et sujet au devenir fon damentalement imprévisible ; il n’y a pas de progression linéaire stricte de l’enfant à l’adulte ! Inattendus, chemins de traverses, bifurcations, déploiement de richesses — ou de failles — jusquelà cachées, presque tout est possible, si l’on ne s’aveugle pas sur la donne de l’équipement du départ et sur les limites inéluctables qu’elle entraîne. Dans cette perspective du sujet à l’évolution toujours singulière, nous rejoignons les travaux d’Ansermet et de Magistretti sur la plasticité neuronale. Plasticité neuronale qui va être modulée par l’originalité des expériences faites, surtout si elles sont répétitives : une longue dépression maternelle subie par le nourrisson a probablement des effets sur le développement de certaines zones cérébrales, audelà de ses strictes effets psychiques. Autant pour de très jeunes enfants confiés des heures durant à la télévision : les supports cérébraux de l’habileté psychomotrice risquent bien de ne pas être stimulés chez eux ! Et si, dans sa forme la plus originaire, cette plasticité neuronale consti tue déjà un premier niveau de déploiement phénotypique du génotype, on voit donc qu’il y aura des niveaux ultérieurs, euxmêmes remodelés par les expériences fortes. Nous ne sommes donc que « prédéterminés » par notre génotype, tout comme nous sommes « prédéterminés » par les expériences fortes. Et tout ceci n’exclut pas la possibilité que notre esprit — le plus pur de notre vie psychique, le plus pur de notre conscience réflexive et de notre liberté — soit d’un autre ordre et transcende la matière.
Petits sujets bien pensant Antonin, quatre ans et demi, dont la maman est enceinte, demande si sa Madame, à l’école, a aussi un bébé dans son ventre. On lui répond que non « parce qu’elle n’a pas de papa ». Bon prince, bon cœur, et... qui sait, peutêtre aussi dans la perspective d’écarter un rival œdipien, Antonin propose : « Alors, on peut lui prêter mon papa... » En juillet 2006, en Belgique, deux petites filles ont été enlevées, et quelques jours plus tard, on a su qu’elles avaient été assassinées. Pendant la période intermédiaire, Sébastien, trois ans et demi, parle au téléphone à son papa journaliste et lui dit : « Papa, ne t’en fais pas, je vais aller les ramener. » Le soir où la nouvelle de l’assassinat est passée à la télévision, devant les familles qui n’ont pas pensé à prendre des précautions visàvis des plus petits, Maud, trois ans, a plus de mal que d’habitude à s’endormir. Elle finit par demander à sa maman : « Maman, moi aussi on va venir me tuer ? »