La Parole et la Défense

De

L'ouvrage évoque la figure de Morcos Fahmy, à travers la biographie que sa propre fille a rédigée. Le récit, reconstitution d'une carrière mêlée de souvenirs personnels et d'hommages, retrace la vie d'un avocat, de confession copte, membre du barreau durant l'entre-deux-guerres. Il reprend les principaux moments d'une existence, avec ses hauteurs et ses dépressions. Il met en relief le côté professionnel, les nombreuses affaires dont l'avocat s'est occupé, les causes qu'il a défendues. Il présente aussi l'engagement politique au lendemain de la première guerre mondiale, sans que cela débouche sur une affiliation partisane. Il dégage enfin le réformisme social d'un homme préoccupé du statut de la femme en Orient, comme de la pénalité de l'adultère. À travers l'étude d'un cas, se reconstituent moins une époque ou une société que des jeux d'influence entre individus, groupes. forces ; les interconnexions entre le juridique (civil et pénal), le politique, le social et le religieux ; les effets de miroirs entre passé et présent, personnage et portrait ou sujet et récitant. Ainsi une histoire individuelle s'inscrit-elle dans une histoire nationale...


Publié le : vendredi 20 septembre 2013
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EAN13 : 9782905838698
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La Parole et la Défense

Morcos Fahmy (1872-1955)

Andrée Morcos Fahmy
  • Éditeur : CEDEJ - Égypte/Soudan
  • Année d'édition : 1992
  • Date de mise en ligne : 20 septembre 2013
  • Collection : Recherches et témoignages
  • ISBN électronique : 9782905838698

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9789775448002
  • Nombre de pages : XVII-571
 
Référence électronique

MORCOS FAHMY, Andrée. La Parole et la Défense : Morcos Fahmy (1872-1955). Nouvelle édition [en ligne]. Le Caire : CEDEJ - Égypte/Soudan, 1992 (généré le 23 février 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cedej/1331>. ISBN : 9782905838698.

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© CEDEJ - Égypte/Soudan, 1992

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L'ouvrage évoque la figure de Morcos Fahmy, à travers la biographie que sa propre fille a rédigée. Le récit, reconstitution d'une carrière mêlée de souvenirs personnels et d'hommages, retrace la vie d'un avocat, de confession copte, membre du barreau durant l'entre-deux-guerres. Il reprend les principaux moments d'une existence, avec ses hauteurs et ses dépressions. Il met en relief le côté professionnel, les nombreuses affaires dont l'avocat s'est occupé, les causes qu'il a défendues. Il présente aussi l'engagement politique au lendemain de la première guerre mondiale, sans que cela débouche sur une affiliation partisane. Il dégage enfin le réformisme social d'un homme préoccupé du statut de la femme en Orient, comme de la pénalité de l'adultère.
À travers l'étude d'un cas, se reconstituent moins une époque ou une société que des jeux d'influence entre individus, groupes. forces ; les interconnexions entre le juridique (civil et pénal), le politique, le social et le religieux ; les effets de miroirs entre passé et présent, personnage et portrait ou sujet et récitant.
Ainsi une histoire individuelle s'inscrit-elle dans une histoire nationale...

Sommaire
  1. La raison d'être

    Jean-Claude Vatin
    1. Un genre incertain : les défauts de l'ambiguïté
    2. Une œuvre précise : les vertus de la subjectivité
  2. I. Un avocat et son temps

    1. I. Les débuts d’une carrière

      1. Naissance d’un « maître »
      2. Discours d’un novateur
      3. Solidarité communautaire
    2. II. Une ténébreuse affaire

      1. Le procès des Chemins de fer
      2. Les chicanes Moussalli
      3. La machination
      4. La radiation
    1. III. La mêlée politique

      1. Mémoire aux Anglais
      2. Epîtres aux Égyptiens
      3. Exhortations au Wafd
      4. Appel aux coptes
    2. IV. L'honneur de la profession

      1. Le Juge l'Avocat
      2. L'assistance à confrère en danger
      3. Démonstration
      4. Contestation
      5. Réfutation
    3. V. L’exercice du métier

      1. Le défenseur masqué
      2. De quelques différends
      3. Un duel inégal
      4. Aux Assises
    4. VI. Affaires Privées

      1. Une tutelle bien comprise
      2. La bonne foi mystifiée
      3. Intermède
      4. Allam contre Morcos
    5. VII. Affaires d’État

      1. La cour en question
    6. VIII. L’apport d’un juriste

      1. L’infidélité comme objet
      2. Sur la sanction de l’adultère
      3. Bats-toi avec l’arme la meilleure
      4. Un cas particulier
    7. Illustrations

    8. IX. Les dernieres années d’un humaniste

      1. Les attaches familiales
      2. La maison dans le Delta
      3. L’entourage des dernières années
      4. Hommages
  1. II. Documents. Traduits de l'arabe par Andrée Morcos Fahmy

    1. 1. La sécurité publique (I)

      1. Al-Garida, 13 février 1909
    2. 2. La sécurité publique (II)

      1. Al-Garida, 10-11 mars 1909
    3. 3. Discours contre la loi de la censure

      1. Al-Garida, 5 avril 1909
    4. 4. L’unité nationale

      1. Al-Garida, 27 Mars 1910
    5. 5. De la constitution

      1. Al-Garida, 3 avril 1910
    6. 6. Discours au congrès copte d’Assiout

      1. Misr, 8 mars 1911
    7. 7. Présentation de Morcos Fahmy

      Tadros al-Mankabady
      1. Misr, 8 mars 1911
    8. 8. Le voyage De Me Loutfy Bey et de ses compagnons

      1. Misr, 15 avril 1919
    9. 9. Ne vous calomniez point

      1. Misr, 24 avril 1919
    10. 10. Le commerce et la colonisation

      1. Misr, 7 mai 1919
    11. 11. Son excellence Lord Curzon. Le déni de l’identité anglaise

      1. Misr, 26 mai 1919
    12. 12. La fête de l’armistice

      1. Misr, 16 juin 1919
    13. 13. La justice (I)

      1. Misr, 24 juin 1919
    1. 14. La justice (II)

      1. Misr, 5 juillet 1919
    2. 15. La justice (III)

      1. Misr, 10 juillet 1919
    3. 16. La justice (IV)

      1. Misr, 26 juillet 1919
    4. 17. Mise au point

      1. Misr, 30 juillet 1919
    5. 18. La justice (V)

      1. Misr, 31 juillet 1919
    6. 19. Notre position face à la délégation

      1. Misr, 30 septembre 1919
    7. 20. Ce que je veux

      1. Misr, 2 octobre 1919
    8. 21. La patrie ne se dérobe pas

      1. Misr, 4 octobre 1920
    9. 22. Pitié pour votre pays, ô gens de plume (I)

      1. Misr, 9 octobre 1919
    10. 23. Pitié pour votre pays, ô gens de plume (II)

      1. Misr, 10 octobre 1919
    11. 24. Nous sommes plus forts

      1. Misr, 9 janvier 1920
    12. 25. Plus forts et ambigus

      1. Misr, 13 janvier 1920
    13. 26. À sir Valentin Neshroll. L’écriture et ses devoirs sacrés

      1. Misr, 20 janvier 1920
    1. 27. Silence et attente

      1. Misr, 29 juin 1920
    2. 28. À propos de la célébration nationale du Nayrouz

      1. Misr, 14 septembre 1920
    3. 29. L’argument verbal est une arme dangereuse

      1. Al-Ahram, 28 avril 1921
    4. 30. Discours au théatre Printania

      1. Misr, 3 juillet 1921
    5. 31. La patrie, c’est toi non moi

      1. Misr, 7 mai 1921
      2. Ouvrages de Morcos Fahmy

La raison d'être

Jean-Claude Vatin

Morcos Fahmy, deux mois avant sa mort (fin novembre 1954)

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1Il y aurait deux grands types de biographies. Les unes parleraient de créateurs, d’œuvres (roman, théâtre, poésie, philosophie, peinture, architecture, sculpture). Les autres traiteraient d'acteurs, en fait, d'époques (personnages : hommes politiques, banquiers, entrepreneurs, ou interprètes : comédiens, musiciens, solistes). Mais qu'entend-on par biographie ? Une "sorte d'histoire quia pour objet la vie d'une personne". Telle est la définition du Littré. Un "récit devie retraçant une existence", un "ouvrage traitant d'une personnalité, de sesparticularités", une "narration détaillée d'un espace de temps entre la naissance et lamort d'un être", un "portrait d'un individu, tenant à le mettre en valeur" pourraient constituer autant de variations possibles. Elles nous ramènent, toutes, à quatre données : l'action de raconter ; un objet-sujet, homme ou femme ; une transcription écrite ; une recomposition interprétative.

2Elles soulèvent, aussi, une série de questions relatives au genre littéraire et à son statut, d'une part, et à la place et la qualité d'une œuvre consacrée à quelqu'un précis, de l'autre.

Un genre incertain : les défauts de l'ambiguïté

3Partons d'un texte de Jean-Claude Chamboredon, "Le temps de la biographie et le temps de l'histoire : remarques sur la périodisation à propos de deux études de cas", qui figure dans l'ouvrage collectif dirigé par Philippe Fritsch (le sens de l'ordinaire, 1983)1, ou encore des actes du colloque de Cerisy d'août 1990, rassemblés dans la Revue des Sciences humaines2. Nous nous trouvons au cœur des rapports entre temps historique et temps social, entre mémoires — synchronies collectives et souvenirs — diachronies individuelles. Au centre, donc, de trois types de débats. Le premier porte sur "l'illusion" — les illusions faudrait-il dire — de tout projet, autrement dit, l'inanité de vouloir faire d'un cas l'échantillon d'une espèce (ou variété), en attribuant à des aventures spécifiques un quelconque sens susceptible d'être transposé sur toute une communauté, sociale, ethnique, politique, religieuse. Le second tourne autour de la non valeur scientifique de récits reconstitutifs, dont chacun sait — croit savoir et plus encore croit bon de proclamer — que l'exégèse d'un "destin" abrite d'insondables desseins : proposer soit des exemples soit des archétypes, en prenant pour motif une quelconque célébrité dont l'itinéraire rétrospectif devient en quelque sorte allégorique. Le troisième concerne la jonction possible entre la biographie et la littérature, au sens de belles-lettres ; celle-là ne pouvant se ranger dans une des nobles catégories de celle-ci, prétendre bénéficier de son prestige.

4De tous côtés, les critiques fusent, touchant un pseudo-art, un genre mineur, à la limite méprisable. Des chercheurs en sciences sociales citent Durkheim, pour avancer que "ce qui est biographie est actuellement sans utilité pour le sociologue" et que c'est perdre son temps que de vouloir lui accorder la moindre valeur, reléguant par là des "récits de vie" hors du périmètre des témoignages, du cercle de l'illustration, a fortiori du domaine de la preuve et du champ des disciplines anthropologiques. Des spécialistes de sciences humaines parlent d'imposture, allant jusqu'à accuser les romanciers de se détourner de leur œuvre et les érudits d'abandonner les sujets savants — pour des raisons mercantiles, car la biographie fait les succès de librairie — au profit d'entreprises sans lendemain (une biographie d'un grand homme chasse la précédente) ou médiatiques (quelle grande maison d'édition n'a pas sa collection consacrée au passé de stars ?).

5Il est vrai qu'à ne la traiter qu'en bloc toute une production littéraire mérite ces jugements, dont certains tiennent plus au défaut des commentateurs qu'à la faible qualité des produits. Si nous nous rappelons les manuels d'histoire qui ont servi à plusieurs générations, avec toute la galerie de portraits robotisés des "empereurs", de Ramsès II à Napoléon puis Hailé Sélassié, ou si nous pensons à l'iconographie (collection d'hommes célèbres) nationaliste française, de Clovis à Gambetta en passant par Richelieu (par exemple), ou aux figures héroïques incluses dans le panthéon culturalo-scientifique (Laplace, Lamarck, Lazare Carnot et Lavoisier, Pasteur et Claude Bernard qui y figurent en bonne place), il y a de quoi frémir sur la part de la biographie-cliché et de la reconstruction idéologique dans la pédagogie. Si nous contemplons, par ailleurs, la vitrine des libraires, il y a lieu d'être troublé, en relevant le nombre et la variété d'ouvrages consacrés aux mémoires apocryphes mais, surtout, aux vedettes du moment dont la plupart ne sont que des "autobiographies assistées" ou des confidences réagencées ; un journaliste tenant la plume (c'est une image) de la célébrité. Si nous dressons, en plus, un inventaire des types relevant de l'espèce "biographie", force est aussi de constater le fatras que l'appellation recouvre, depuis disons deux siècles.

6Entre la recomposition scrupuleuse d'une expérience, rendant un personnage dans toute sa dimension, donc sa complexité, et les vulgarisations exploitant l'air du temps, les effets de modes et les artistes ou héros de l'actualité, en sautant par-dessus les tableaux historiques et fresques sociales, la gamme des sujets centraux est plus que large. Et si nous incluons dans le paysage les essais plus ou moins romancés, prenant pour axe un personnage réel (Hadrien ou Zénon de Marguerite Yourcenar, Shelley ou Disraéli d'André Maurois) et plus encore un être fictif (le lecteur se préoccupe-t-il de savoir si le Rollebon dont Roquentin pourchasse le passé dans La Nausée a existé ou non ?, lui attribue-t-il une autre nature que le Flaubert de L'Idiot de la famille ?), nous nous sentons un peu perdus.

7D'autant plus que les biographes, entrés en littérature hier, sont entrés dans le roman aujourd'hui. William Golding condamne ces Hommes de papier dans son œuvre homonyme. Nabokov nous égare dans l'impossible reconstruction de Lavraie vie de Sébastian Knigth. Et Alison Lurie nous entraîne à sa suite pour découvrir ce que devrait être La vérité sur Lorin Jones. Et tous trois nous font savoir que la restitution historique aussi bien que l'évocation précise et fidèle d'un individu ne sont que vanités.

8Nous nous sentons donc bien armés pour porter des jugements et lancer des exclusives à la suite de sociologues et critiques littéraires. Et pourtant...

9On comprend que les biographies de grand-papa, celles d'antan prenant pour thème les souverains, les génies et les savants, les nobles figures, tout comme celles de jadis, fondées sur l'étude détaillée de singularités, d'expériences créatrices, celles d'auteurs (écrivains, poètes, dramaturges), que ces biographies ne sont plus de mise. La psychanalyse nous a entraînés, depuis, vers les inconscients de personnages-cibles, en direction de psychobiographies. Les valeurs sur lesquelles des auteurs avaient construit leurs récits individuels ont changé. Impossible de refaire les "vies" (des hommes illustres, des douze césars, des poètes anglais). Les bases concrètes des écrits ont été ébranlées au profit de lectures plus scientifiques du réel.

10Interprétations, mises en scène et démonstrations d'il y a seulement un demi-siècle ne tiennent plus devant les coups de boutoir de socio-linguistes, de post-structuralistes ou de déconstructionnistes de diverses écoles. La neutralité du biographe est marquée, son personnage démythifié, les versions romancées sont dénoncées.

11Gundolf ne pourrait plus nous parler de Goethe ou Kleist ni Ludwig de Bismarck ou Guillaume II, selon les procédés en cours dans les années de la Grande Guerre. De plus, qui se souvient d'Henri Guillemin jetant à terre la statue d'Alfred de Vigny ou de Jean-Paul Sartre, dans un autre registre, retouchant celles de Baudelaire puis de Haubert, peut craindre d'emprunter désormais des voies trop parcourues et considérées comme semées d'embûches.

12L'ère des vérités absolues, établies par l'entremise d'une vie, se trouve déconsidérée. Les appels à une révision d'un genre volontiers accusé de produire des chimères se multiplient à travers le monde. Ils invitent à détruire toutes les opinions accumulées sans fondements en mêlant de fiction les éléments rassemblés à travers des témoignages, mémoires et interviews, de vilipender ces rapports plus ou moins incontrôlables, ces résultats obtenus en ramassant les morceaux épars d'une existence, ces tentatives pour donner à voir tout le panorama d'une épopée au-delà d'un point focal individualisé ; de rompre avec ces vieilles lunes présidant à l'explication d'une œuvre par les seuls événements d'une vie ; Balzac expliqué par le café, Nietzsche par la syphilis, Gide par l'homosexualité. D'où les appels réitérés pour le développement des seules études académiques et analyses savantes que couvrirait le noble manteau d'une "nouvelle" biographie critique.

13Ainsi l'édition se pare-t-elle de la formule. Aux Etats-Unis, par exemple, ont paru, en 1982, divers essais se réclamant de la nouveauté et de l'impartialité, ceux aussi différents, traitant de Diderot, signé F. N. Furbank (vingt ans exactement après Arthur Wilson) ou d'Allen Ginsberg3 rédigé par Michael Schumacher. Chaque auteur se réclame désormais des techniques d'analyse en vogue et de la déontologie scientifique en cours pour justifier la "relecture" des aventures de tel ou tel. Henry James, Stephen Crâne, Evelyn Waugh, Mary Me Carthy, entre autres écrivains de langue anglaise, viennent d'être plus ou moins victimes du procédé. En langue française, les équivalents ne manquent pas.

14L'opprobre paraît quelque peu artificielle, sinon outrée. Elle cache mal, de toute façon, un paradoxe. Puisque seraient interdites aux biographes des pratiques reconstitutives qui sont assez proches de celles justement reconnues, quasiment de plein droit, aux historiens. Que les médiévistes nous donnent à voir une société (française, anglaise, espagnole), par le truchement d'une base archivistique étroite et fassent revivre femmes ou soldats, prêtres et laboureurs en l'an mil, ou raniment un village occitan, une ville hanséatique, une province allemande, une principauté italienne, dans toute leur diversité, et pour notre gouverne comme pour notre plaisir, rien que de légitime. Mais qu'un biographe accumule des faits, relate une éducation, narre des rencontres, retrace un itinéraire, retrouve, par l'anecdote au besoin, l'essentiel d'une expérience particulière, et voilà que l'on crie tout à la fois au procédé mais aussi au scandale, à la subjectivité, à la fabrication, à la manipulation, à la partialité. Et que l'on stipendie un détournement qui fait du malheureux auteur un cannibale, nécrophage qui plus est (découpant dans le vécu contradictoire pour ne garder que ce qui sert à appuyer une thèse, étayer une démonstration), un embaumeur (conférant au moindre geste ou acte du héros une valeur exemplaire et confondant observation entomologique et discours apologétique), ou un réducteur (donnant un sens immanent à ce qui n'est que rassemblement disparate de données, collection hétéroclite de témoignages, références, écrits intimes et tournant le hasard en nécessité).

15Et l'on ne dit rien, ici, d'autres variations que les censeurs composent sur des thèmes rebattus. Celui du miroir et du détour (ou de la projection réciproque), où il est de notoriété que le biographe parle de soi à travers un autre, présélectionné par lui, finit par s'analyser, révéler ses propres aliénations et fantasmes, s'exhibant là où il est censé montrer autrui. Celui des concurrentes ou filières, complémentaires de connaissances, voies par lesquelles sont abordés et traités des cas individuels, et dont une typologie pourrait être dressée. A partir d'entreprises différenciées, à propos d'une même personnalité, comme en témoignent les travaux de Ramon Fernandez et de Georges Painter portant sur celui qui est considéré comme le plus grand romancier français du xxème siècle, Marcel Proust4. Entre "la géographie intellectuelle" d'une œuvre et le "roman de l'existence", que d'écarts possibles, de disparités flagrantes, pour évoquer un seul être.

16De la même manière, pourrait-on opposer l'essai de Marie Bonaparte, lecture freudienne d'un "poète maudit" (selon Baudelaire), d'une des âmes les plus perturbées de la littérature mondiale, Edgar Allan Poe, datée de 1933 et ceux plus récents de Kenneth Silverman (1991) — qui se situe dans le lignage de M. Bonaparte — de Georges Walter et Jeffrey Meyers (1992), pour ne rien dire de vingt autres qui s'y sont attaqués auparavant ou entre-temps5. Quant à la commémoration du centenaire de la mort de Rimbaud, elle nous aura valu de la même manière un "exercice d'enterrement", accompagné d'une glose multipliée, ou illustrée notamment par les livres de Pierre Petifils et Jean-Luc Steinmetz.

17La biographie est, à l'évidence, un véhicule dont se servent différents utilisateurs, amateurs et professionnels, illustrateurs et peintres, esthètes et experts, détectives et psychiatres, historiens et sociologues de l'écrit, praticiens et théoriciens de la littérature, ethnologues et enquêteurs sociaux, romanciers et journalistes pour aussi bien reconstituer le passé qu'illustrer le présent, traiter d'un personnage pour aborder une société, répondre à la demande du public que d'entrer dans les combats académiques, ceux de la critique littéraire au tout premier chef.

18La biographie est aussi un métier ou presque. Des écrivains, des journalistes s'en sont fait une spécialité. André Maurois naguère et Jean Lacouture à l'heure actuelle, en France, ou Jeffrey Meyers déjà cité, ont plusieurs personnalités à leur tableau de chasse ; hommes politiques pour les uns, savants ou écrivains pour les autres6. Et il n'est guère de romancier ou de poète qui n'ait eu son commentateur, laudateur ou contempteur, en commençant par les parents et proches (amis et disciples, collègues et confrères).

19La biographie est encore une entrée, une fenêtre, un créneau, ce que Jean-François Bailly (in Le Paradis du sens, 1988) nomme "le premier pas que l'onfait en dehors (et qui) jette dans le monde entier" (p. 8). Ce pourrait rester, enfin, une de ces "sciences diagonales" dont Roger Caillois s'était fait le spécialiste, en mettant en relation des univers en apparence contrastés, chez lui l'insecte et l'homme, le mécanisme et la liberté, la fixité et l'histoire (cf. Méduse etcompagnie). Dans notre cas, ce pourrait être le hasard et l'ordre, la fabulation et la réalité.

20N'en déplaise à D. Madalenat (La biographie, 1987), nous sommes en présence d'une science, (d'un "art", suggérerait plus volontiers Paul Murray Kendall), plutôt d'une discipline7. D'une discipline susceptible de créer ses objets, de définir ses problématiques, de créer ses méthodes, de sélectionner ses matériaux et moyens de traitement. Mais d'une discipline condamnée à subvertir les hommes et leurs œuvres (action autant que production) par le filtre de la subjectivité.

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