La Parole ou la Mort. Essai sur la division du sujet

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Les questions relatives à l'essence des choses et à leur définition tournent court. Il est préférable de leur substituer celles concernant leurs relations. " Qu'est-ce que l'inconscient ? " devient : quelles sont les relations de l'inconscient au signifiant, à la vérité, au savoir, aux lois universelles de la parole et, last but not least, à l'objet de la pulsion telle que Freud l'articule dans sa métapsychologie ?


Mais encore : en quoi ces relations nous renvoient à notre situation au sein du langage ? Quel est le sens qu'elles donnent à la division du sujet ? – et non pas du moi, ce dernier étant l'instance où s'investit le leurre de l'unité.


Ces questions sont traitées dans cette réédition de La Parole ou la Mort dont la première édition portait plus particulièrement sur les lois universelles de la parole, en tant qu'elles constituent les conditions des possibilités de la société humaine. Ce changement du centre de gravité du livre a entraîné des modifications substantielles ; il ne serait pas exagéré de parler d'un nouvel ouvrage.



Moustapha Safouan est analyste, formé au sein de la Société Psychanalytique de Paris. Il a été parmi les premiers à suivre l'enseignement de Lacan dès ses débuts, en 1951, ce qui lui a permis de mesurer combien cet enseignement renouvelait la pratique et la théorie psychanalytiques. Parmi ses nombreux ouvrages : L'Inconscient et son scribe (Seuil, 1982) et Le Langage ordinaire et la Différence sexuelle (Odile Jacob, 2009).




Publié le : vendredi 29 octobre 2010
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EAN13 : 9782021037593
Nombre de pages : 142
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P A R O L E
O U
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Extrait de la publication
M O R T
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M O U S T A P H A S A F O U A N
L A P A R O L E O U L A M O R T
E S S A I S U R L A D I V I S I O N D U S U J E T
N o u v e l l e é d i t i o n r e v u e
É D I T I O N S D U S E U I L e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
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ISBN9782021032949 re (ISBN1 publication : 2020192640) © Éditions du Seuil, mars 1993 et octobre 2010 pour la présente édition. Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de lauteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 3352 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.editionsduseuil.fr
P R É F A C E
Ce livre a été publié en 1993 avec le soustitre :Comment une société humaine estelle possible ?La thèse principale en était en effet quoutre la prohibition de linceste mère fils trois autres prohibitions ayant le même caractère duni versalité existent : celles du mensonge, du meurtre et de lappropriation du don sans y répondre par un contredon. Lensemble de ces lois constitue lordre symbolique sans lequel la vie sociale ne serait pas possible. Un thème est cependant resté à larrièreplan, celui de la division du sujet entre le procès de lénonciation et le procès de lénoncé. Cest ce thème qui vient au premier plan dans la présente réédition, où cette division est ramenée à notre situation au sein du langage. Ce dernier nous sert, certes, à exprimer nos intentions et à parler des choses, mais il ne nous donne pas la moindre définition qui puisse être consi dérée comme une saisie de lessence. Nous parlons de lâme sans savoir ce quelle est, ni même si elle existe ; nous opé rons des calculs sans savoir ce quest la calculabilité. Le sujet de lénonciation réside dans ce nonsavoir qui peut donner lieu,dans un deuxième temps, aux questions rela tives à la nature de lâme, ou à la définition de la calculabi lité. Nous touchons ici au ressort de ce que Jean Cavaillès appelle la « nécessité de devenir ». Nécessité qui, en prin cipe, ne connaît pas de repos : puisque nous passons dun savoir à lautre et, du même pas, dune ignorance à lautre.
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En mathématique comme en tout, nous passons notre vie à nous expliqueravecles mots. Ce que la psychanalyse, elle, démontre, cest le lien étroit que le signifiant, sans considé ration aucune pour nos intentions, entretient avec la vérité. Laquelle vérité est à concevoir comme surgissement et non pas comme découverte de quelque chose de caché. De fait, cest la présupposition que rien ne se trouve sil nétait pas déjà là quelque part qui est à la racine de la fiction épinglée par Lacan sous la dénomination de « sujet supposé savoir ». Ce déplacement du centre de gravité du livre a entraîné des modifications considérables de la première édition. Une nouvelle introduction a remplacé lunancien « Liminaire » ; nouveau chapitre a remplacé lsous le titre de« Épilogue », « Audelà de la société ». Les autres chapitres ont subi des modifications plus ou moins considérables. Lampleur de ces remaniements est telle quil ne serait pas exagéré de parler dun nouvel ouvrage.
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I N T R O D U C T I O N
Dans son essai inachevé,De léloquence en langue vul gaire: les êtres humains, Dante fait cette double remarque sont mus non par instinct de nature mais par raison ; mais la raison ellemême prend en chacun des formes si diverses quant au connaître, quant au jugement et quant au choisir, que chaque homme semble constituer en luimême une espèce à part. Doù il conclut à la nécessité du langage consi déré comme un signe à la fois rationnel et sensible, qui per met à tout homme de comprendre son prochain. Quelques siècles plus tard, dans un ouvrage intituléOn Some of the Characteristics of Belief, Religious and 1 Scientific, le logicien britannique John Venn a émis quelques remarques qui vont dans la même direction. Selon lui, on ne peut pas asseoir nos croyances sur une base compa rable à celle sur laquelle on construirait un bâtiment inébran lable. De même, on ne saurait ramener nos jugements à une proposition qui réunirait laccord de tous en raison de son évidence intrinsèque. Ce quon appelle même un simple fait nest en grande partie que le produit de notre jugement et, partant, de notre imagination (fancy) sexerçant sur des don nées fragmentaires. La vérité ne coule pas dune seule source. On la distille à partir dun nombre incalculable de canaux. Cest là un fait que nos systèmes de logique (systems of
1. Londres, Macmillan, 1870.
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logicdispute ») sont obligés de négliger afin de contenir la « dans des limites traitables. Au regard de cet accent mis sur limpossibilité dun accord entre tous les êtres pensants, on ne saurait considérer lexistence dune règle universelle, telle la prohibition de linceste, comme le fruit dun tel accord. On ne peut pas plus attribuer cette prohibition à un quelconque législateur quon ne peut la considérer comme une loi stipulée et adoptée par lensemble des groupements humains. Car, outre la considé ration que je viens dévoquer concernant limpossibilité dun accord universel, on ne voit pas comment des êtres humains encore soumis aux seules lois de la nature deviendraient dun coup les auteurs dune loi opposée aux lois de la nature, et qui constitue le fond commun à tous les systèmes de mariage, quelle que soit par ailleurs leur variabilité, à savoir la loi de linterdiction de linceste filsmère. De fait, toutes les inter prétations sociologiques de cette interdiction comportent un cercle vicieux qui rappelle limpasse à laquelle aboutissent les cogitations sur lorigine du langage. Lexplication de Freud selon laquelle les frères, au lieu de sentretuer, ont décidé dun commun accord de renoncer à leurs mères,i.e.aux objets mêmes pour lesquels ils avaient tué leur père, est de la même veine. Cependant, audelà de cette explication « laïque », Freud avait, lui, le sentiment net de laffinité entre la prohibition de linceste et lordre du sacré, comme latteste le double lien quil établit de cette prohibition avec le meurtre du père, et avec le totémisme, considéré par lui comme forme élémentaire de la religion. Quil sagisse là dun mythe est incontestable. Mais ce nest pas une raison de méconnaître le fait que, tout en le voilant, ce mythe approche de si près : avec la prohibition de linceste, nous navons pas affaire à une loi quon nomme,
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telle la loi de Moïse ou de Mahomet ; ici, cest le nom même qui fait loi. De tous les noms que comportent les différents systèmes de la parenté, cest dans le nom du père que la loi de la prohibition de linceste se signifie de la façon la plus immédiate et la plus tangible pour lenfant qui fait ainsi sa première expérience de la légalité. Le terme même de fils suppose lexistence dun père auquel la société reste libre de donner le statut qui lui agrée : comme esprit, ou comme celui qui reconnaît le fils en tant que tel, ou encore comme lhomme qui vient de lautre clan, etc. Même là où le nom du père ne figure pas, comme cela semble être le cas dans tel ou tel système de parenté, la question nen reste pas moins ouverte des effets quinduit le nom sous lequel se subsument les membres dun groupement humain qui, de ce fait, se reconnaissent comme parents soumis à un certain nombre dobligations et de prohibitions, dont celle de se marier entre eux, au premier chef. Le point sur lequel on ninsiste pas suffisamment est que cette prohibition sadresse en premier à la mère, avant de sadresser à lenfant. Il suffit dimaginer une mère dont aucune loi ne freine les désirs, ni ne lempêche, si le cœur lui en dit, de gratifier les demandes de la sexualité infantile de ses rejetons, pour quon sente que toute assise pour lémer gence dun sujet du désir ferait défaut dans ces conditions où lenfant figure simplement comme lobjet de la libre jouis sance de lAutre. Cest sous langle de sa contribution à la mise en place du sujet désirant quau cours de lexpérience psychanalytique la prohibition de linceste atteste son effica cité. En dautres termes, cette expérience nous conduit à considérer la prohibition de linceste non pas comme étant simplement une règle sociale, mais surtout comme la tête de pont sur laquelle repose lérection du sujet comme sujet de
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cette variété spécifique du manque quest le désir. Sous cet angle, le désir est un phénomène purement culturel, au sens où il est inséparable de lexistence tant du langage que de la loi. La découverte de linconscient fut, au fond, celle dun manque foncièrement rebelle à sa réduction à lordre des instincts et des besoins biologiques. Mais layant baptisé « libido », Freud ne la pas radicalement disjoint dune entité biologique, qui, comme toute entité de cet ordre, serait sujette à une évolution qui va, comme le dira un Abraham, de je ne sais quel narcissisme primaire à la première organi sation objectale, celle de la phase orale, et aboutit à la phase génitale où lautre est enfin reconnu et aimé comme tel. Au vrai, il sagit dune élucubration grâce à laquelle lénigme du désir comme manque distinct de celui du besoin et de celui de lamour (sans parler de son affinité avec le fantasme, ni de sa perversion polymorphe) a été récupérée par la biologie, science modèle à lépoque. Ce que les pages de ce livre tentent de mettre en lumière, cest la division du sujet qui, dun côté, est un semblable pris dans des relations individuelles et collectives, toutes média tisées par son moi et qui, de lautre côté, est un sujet quon peut dire absolu, en ce sens quil ne saurait en aucun cas sobjectiver, privé quil est de toute conscience de soi ou de toute réflexivité. Division qui recouvre celle du sujet comme sujet des significations dont il partage la connaissance avec ses semblables, et par ailleurs comme sujet du signifiant. La question se pose sil estsujet du signifiant, au sens den être le maître ou bien au sens dy être assujetti. Cest une ques tion que jespère avoir loccasion daborder dans un travail ultérieur ; pour le moment, je penche du côté du second terme de lalternative.
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