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La passion du vide

De
266 pages
Et si, par-delà les discours psychiatriques, la dépression n'était autre chose que la vérité métaphysique de notre temps ? Rumination du vide, impuissance et passion, la dépression creuse dans la conscience le vertige d'une désillusion sans recours. Face à cette dévastation, que peuvent nos thérapies traditionnelles ? Et que peut rencontrer le patient carencé si ce n'est le silence impuissant de l'analyste ? A partir de l'expérience tragique de sa propre pathologie l'auteur interroge les causes et dénonce les remèdes.
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LA PASSION DU VIDE
Dépression
-

Psychothérapie

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Philosophie

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Régis VIGUIER, Le paradoxe humain, 2004. Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004. Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique
en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de l'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003. MALA WIE Christian, La carte postale, une oeuvre. Ethnographie d'une collection, 2003. WINTREBERT Henry, La relaxation de l'enfant, 2003. ROBINEAU Christine, L'anorexie un entre deux corps, 2003. TOUTENU Denis et SETTELEN, L'affaire Romand Le narcissisme criminel, 2003. LEQUESNE Joël, Voix et psyché, 2003. LESNIEWSKA Henryka Katia, Alzheimer, 2003. ROSENBAUM Alexis, Regards imaginaires, 2003. PIATION-HALLÉ Véronique, Père-Noël: destin de l'objet de croyance, 2003. HUCHON Jean, L'être vivant, 2003. ZITTOUN Catherine, Temps du sida Une approche phénoménologique, 2002. LANDRY Michel, L'état dangereux, 2002. MERAI Magdolna, Grands Parents Charmeurs d'enfants, 2002. LUONG Can-Liem, Psychothérapie bouddhique, 2002. RAOULT Patrick-Ange, Passage à l'acte. Entre perversion et psychopathie, 2002. CASTEL Anne, Destruction inachevée, 2002.

Guy Amédé Karl

LA PASSION DU VIDE
Dépression
-

Psychothérapie

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Philosophie

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolyteclmique 75005 Paris

L 'Harmattan

Hongrie

KossuthL. u. 14-16
1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7665-5 EAN : 9782747576659

A Nicole, avec amour. A mes fùs et belles-filles, pour leurs soutien et intérêt constants. A Claude, pour sa lecture attentive. Puisse le lecteur trouver ici une nouvelle force pour affronter cette épreuve insidieusement paralysante de la dépression contemporaine.

PRESENTATION

Ce livre est d'abord le récit d'une aventure absolument personnelle, dont je donnerai l'essentiel en cours de route. Au-delà d'une crise et de sa résolution, il témoignera d'une rencontre avec l'esprit du temps, dont la dépression semble être le symptôme par excellence. Dans la société dépressive, il n'est pas très original de voir se développer un type de comportement, une attitude, une manière de sentir, de penser et d'agir, assez généralement répandus, de tonalité franchement pessimiste et découragée, qui cohabitent parfaitement avec la passion de la réussite sociale, le dynamisme le plus exacerbé et l'esprit de compétition. Peut-être même s'agit-il de l'avers et de l'envers de la même philosophie de l'existence: la passion du vide. Je voudrais montrer comment je me suis lassé de ce carcan et comment je m'en suis délivré pour explorer de nouvelles possibilités de vie. Et par là même engager une réflexion de fond sur notre temps, ses impasses et ses espoirs, pour déboucher si possible sur une nouvelle sagesse dont les termes principaux seront exposés en fin de volume. Il s'agit donc d'une triple démarche, existentielle et personnelle d'abord, et, à travers elle, d'une réflexion sur les possibilités thérapeutiques, face à la dépression individuelle et collective, et d'une enquête philosophique enfin, qui, par-delà les données de la psychanalyse, pourrait déboucher sur un nouveau style de vie. Dans mon cas il n'était pas possible de séparer ces divers points de vue complémentaires. Je ne vois aucun intérêt à exposer un cas purement personnel, et limité, sur le mode biographique ou narratif. Mais d'un autre côté je pense que la véritable philosophie plonge ses racines dans l'expérience intime, au demeurant peu communicable, d'un sujet philosophant qui fait siens les problèmes de son temps, dans lesquels il est forcément plongé comme tout un chacun, mais les ruminant et les revivant à sa manière propre, avec ce regard particulièrement aiguisé et désillusionné que donne l'exercice de la philosophie. De plus, ayant suivi de longs traitements psychiques, avec des résultats divers, je puis tenir aussi, et en même temps, la position de patient face aux différentes méthodes psychothérapiques, tout en les soumettant, elles aussi, à l'inspection philosophique. Mon livre est le témoignage d'un sujet parlant, d'un patient en mal de guérison, et d'un philosophe, non

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de trois personnages distincts, mais du même homme qui souffre, qui pense, qui parle et qui écrit. Le livre peut se lire, bien sûr, de bout en bout, comme un roman ou un traité scientifique. Mais il est en fait organisé en étoile, mieux encore, en rosace, chaque chapitre offrant des perspectives nouvelles autour de la même et unique intuition fondamentale, exposée au cœur du livre sous le titre: « La surface absolue ». Le vide et sa funeste passion trouveront peut-être dans cet essai leur paradoxale représentation sous la forme d'une béance qui troue le monde comme une vrille, et qui le régénère indéfiniment dans l'immanence du devenir. Les questions que je me posais étaient essentiellement les suivantes. Au premier chef, qu'est-ce qui m'arrivait à moi, et que m'était-il arrivé, pour sombrer soudain dans ce cauchemar ouaté et climatisé, cet enfer douceâtre, ce corridor de la mort qu'on appelle dépression, maladie sans visage, multiforme, mal repérable, mal soignable et qui jette sur vous la suspicion sociale, voire la malédiction? Et puis, est-ce bien une maladie, ou simplement une forme parmi d'autres de symptôme, comme dans les bonnes vieilles névroses d'antan? Mais force était de reconnaître que cette affection était étrangement répandue autour de moi. Je pensais jusque-là que cela ne m'arriverait jamais, que cela ne pouvait pas m'arriver, que j'avais assez de ressources et d'intelligence pour éviter une telle déchéance. Maladie ou symptôme? Maladie réelle, avec un fondement physiologique, comme d'autres affections invalidantes, -ou pseudo maladie, crise de croissance, crise existentielle et subjective dont les symptômes seraient simplement les témoins indirects, les signes extérieurs, comme l'herpès, la constipation chronique ou certaines tumeurs bénignes. Suivant le discours ambiant, je penchais pour l'interprétation psychologique, et me méfiais fort des antidépresseurs et autres psychotropes. Mais je voyais aussi que beaucoup de personnes qui souffraient autour de moi ne pouvaient s'en passer et ne guérissaient pas dans le cadre d'une psychothérapie de parole. Et puis il y avait ce développement vertigineux, endémique de la dépression dans les pays occidentaux. Partout on annonçait qu'elle serait la maladie du vingt et unième siècle. Le nombre de malades ne cessait d'augmenter, et avec lui la consommation proprement effarante des médicaments, surtout en France. Quel rapport avec l'état de la culture et de la société? Sommes-nous dans une société essentiellement malade, qui condamne un dixième au moins de ses membres à des

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épisodes douloureux et incompréhensibles de souffrance et d'inaction? Le travail n'a-t-il plus fonction de régulateur du principe de réalité? Dans quel vide effrayant basculent donc toutes ces personnes soudain privées de repères, d'énergie, de goût à vivre, d'identité stable? Mais alors, que valent nos psychothérapies? Aimables foutaises qui ne soignent ni ne guérissent, mais font de sublimes machines à fric, versions profanes des innombrables sectes qui fleurissent à satiété? Et puis soigner quoi? Le corps ou l'esprit? Pourquoi des médicaments peuvent-ils donner des résultats, parfois impressionnants, parfois négligeables? L'histoire du malade est-elle prise en compte? Suffit-il de prescrire des pilules, et d'attendre? Et surtout, que peut la psychanalyse, elle qui se veut la thérapie princeps, la reine des thérapies, face à un épisode de dépression majeure? Psychanalyse ou psychiatrie? Quels soins, et pour quelle guérison, si toutefois on peut espérer une guérison? Au centre de cet abîme, le vide. Impossible de vivre en vérité sans questionnement philosophique. Camus soutenait que la seule question philosophique qui vaille, c'est le suicide. On en est toujours au même point, mais à l'échelle cosmique.

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CHAPITRE

I

LA DEPRESSION:

CRISE OU NAUFRAGE?

l
Que l'on me permette ici quelques développements rapides sur les prémices d'une crise, la plus redoutable de ma vie, et qui aurait pu m'emporter sans l'aide compréhensive de mon épouse, de mes enfants et amis, et sans le soutien thérapeutique de praticiens eXpérimentés. Le passage de la cinquantaine est réputé difficile. Ce n'est pas une fable. Les problèmes que l'on avait soigneusement ignorés refont brutalement surface, avec une acuité redoutable. Toutes les valeurs qui ordonnaient la période précédente de l'existence, tout entière tournée vers l'éducation des enfants, l'installation sociale et professionnelle, la sécurité du logis, la consolidation des biens et de la transmission, tous ces repères-là se révèlent rapidement caducs: les enfants sont partis, la carrière est assurée, le couple se retrouve, ou se déchire. Les anciens disparaissent l'un après l'autre. On se retrouve directement face à la mort. Dès lors la question du sens de l'existence individuelle passe au premier plan. Que faire, que décider, et pourquoi, et pour qui? Lassitude professionnelle. J'avais choisi d'enseigner la philosophie, et ma foi, je ne m'étais pas trop mal débrouillé pendant les trente-deux années écoulées. Mais comment conserver encore l'enthousiasme, la fraîcheur d'esprit et la disponibilité requises pour un exercice aussi difficile, aussi contraignant, et aussi répétitif? Je trouvais de moins en moins le contact, jadis aisé, avec les nouvelles générations d'élèves, aux valeurs si différentes des nôtres. Je connais de nombreux collègues qui ont les mêmes interrogations, et qui végètent et dépérissent dans un système dont la logique leur échappe. Lassé de ces diverses impossibilités, je préparais une reconversion professionnelle, mais dont le premier effet fut d'épuiser le peu de ressources dont je disposais encore. J'avais entrepris depuis de longues années une cure psychanalytique, dont je retirais de grands bénéfices intellectuels, de soudaines et flamboyantes intuitions, un approfondissement remarquable, mais qui semblait incapable de me procurer une

Il

amélioration thérapeutique. Plus le temps passait, plus augmentait mon désespoir, plus les symptômes m'enserraient dans leur gangue de plomb. C'était incompréhensible, affligeant: tout progrès de la compréhension psychique entraînait une aggravation de l'état général. Et soudain ce fut la chute, brutale, vertigineuse, imprévisible, dévastatrice. En quelques jours tout, s'est irréversiblement dégradé. Je ne dormais plus. J'étais totalement épuisé, inerte, ramolli, exsangue, vieilli, flétri, asthénique, incapable de penser et de parler, comme frappé par la foudre. Je n'arrivais plus à faire cours; mes pensées étaient confuses, cotonneuses, le débit ralenti, comme englué dans une mélasse noirâtre. Je n'avais plus désir de rien, ni de personne. Je ne songeais qu'à me recroqueviller en moi-même ou dans mon lit, où je passais presque tout mon temps, morose, accablé, sans espoir, sans perspective, à ruminer l'échec absolu de ma vie, à ronger ma culpabilité et ma honte, à radoter mes projets de suicide. Le moindre déplacement physique était devenu une fatigue quasi insurmontable, et mon seul répit était de m'aliter ou de passer des heures assis sur un banc, à fixer le vide. Le psychiatre diagnostiqua évidemment une dépression, me prescrivit des antidépresseurs et me mit d'office en congé de maladie. Alors commença pour moi une étrange période: je n'avais jamais manqué le travail, hormis quelques jours, de-ci de-là, pour fatigue ou grippe. Et voilà que la Faculté elle- même me signait un droit au repos, plus encore, un devoir de repos. J'étais honteux, affreusement honteux; je me cachais de mes collègues et de mes élèves, je rasais les murs, je me culpabilisais de mon impuissance et de ma lâcheté et j'étais ineffablement soulagé! Pensez donc! Plus de cours, plus de copies, plus d'examens, plus de conseils de classe, plus de pression administrative: la liberté, en somme, mais une liberté honteuse une cage dorée! Puis ce fut la visite auprès du médecin expert et la mise en congé de longue maladie, pour six mois d'abord, pour un an, pour une autre année encore. Ainsi donc, j'étais vraiment malade! Ma vie quotidienne s'organisa pour ainsi dire d'elle-même, extrêmement régulière, avec quelque chose d'implacablement autistique. Je me levais vers les huit heures, toujours très fatigué, sans véritable projet pour la journée, hanté par la sensation de vide, mais décidé à me lever quoi qu'il m'en coûtât. Petit déjeuner, ablutions, préparations domestiques diverses, et chaque matin, sans m'autoriser aucune faiblesse ni tergiversation, quelques mouvements d'assouplissement

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suivis d'une courte méditation assise qui me donnait en général un peu de calme et de sérénité. Une promenade au parc, par tous les temps. Puis je rentrais, me faisais un second café que j'emportais dans mon bureau du premier étage, je me préparais une pipe matinale et je me mettais à écrire. Je ne dirai jamais assez combien la pratique régulière de la méditation et l'écriture quotidienne m'ont permis de conserver une certaine discipline de l'effort sans laquelle je me fusse effondré pour de bon, et fourni un remède très efficace contre l'angoisse qui me ravageait régulièrement tous les matins, avec une pointe très aiguë vers les dix heures. J'avais à ce moment-là une difficulté extrême à conserver mon calme, et j'étais souvent contraint de recourir à une prise d'anxiolytique qui dissipait progressivement les vapeurs noires de l'angoisse. Le travail d'écriture faisait le reste. Je terminais la matinée, complètement épuisé, mais en quelque sorte soulagé d'avoir encore un peu d'énergie mentale et de ressource intellectuelle. Au plus fort de la dépression, j'ai toujours conservé une parfaite lucidité et malgré les trous de mémoire, l'extrême distraction et la versatilité de l'esprit, j'ai pu continuer à penser avec une certaine cohérence. Heureusement, car sans cela je n'aurais pu supporter cette dépression et j'aurais très certainement mis fin à mes jours. Le vrai problème était l'humeur: tristesse profonde, sentiment de vanité et de caducité universelles, absence de goût et de plaisir, lassitude épouvantable, dépit, désenchantement, lenteur, marasme, bref le tableau classique, bien connu des médecins et inintelligible aux bienheureux qui ne sont jamais passés par là et qui ignorent tout de cette impossibilité radicale de vivre. Après le déjeuner, je m'effondrais dans mon lit pour un sommeil de deux heures, profond comme la tombe et parfois entrecoupé de brefs réveils suivis d'assoupissements lourds. J'émergeais, vers seize heures, fort péniblement et je restais souvent à lambiner dans le lit, attendant en vain un petit retour d'énergie. C'est la honte face aux proches, et aussi, je l'avoue, la perspective d'une bonne pipe après un solide thé vespéral qui m'aidaient à me lever. Ne dites pas trop de mal des addictions. Tabac, thé, café, écriture, méditation, anxiolytiques et antidépresseurs constituaient les ingrédients inévitables de ma pharmacopée personnelle, aussi indispensables que l'air et que l'eau. L'après-midi je la consacrais soit à écrire, mais assez rarement, faute d'inspiration. Ou à lire, mais c'était souvent impossible tant la concentration était chancelante. Quelquefois à me promener ou à discuter avec des amis. Mais au total j'étais très seul, et peu enclin à la conversation. Vers dix-neuf heures je m'accordais une seconde

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méditation, longue et profonde. Mais très souvent, en soirée, j'étais saisi d'une étrange mélancolie. Je m'asseyais devant le téléviseur, près de mon épouse. Tout en suivant très vaguement le programme, je m'abandonnais à d'étranges rêveries, où revenaient sans cesse des thèmes d'abandon, de lassitude infinie, d'inutilité absolue, de mort imminente. Et pour dire la vérité comme elle est, j'ai souvent ressenti l'appel du néant, comme un chant de sirène, et la surprise, très souvent renouvelée, d'être encore en vie. En me couchant j'espérais glisser insensiblement dans le vide et ne jamais me réveiller. Moi-même,mort et enterré, je n'en saurais rien, délivré à jamais de cette horrible souffrance, volatilisé dans le non-être, sans conscience ni souvenir. Cette journée type s'est répétée d'innombrables fois. Je conçois qu'une telle existence puisse apparaître comme le pire imaginable pour un homme en pleine santé et jouissant de toutes ses facultés. Mais pour moi c'était la seule vivable et tout changement annoncé me plongeait dans une indicible angoisse. Toute modification à ce programme était un attentat. Entreprendre un voyage, décaler les horaires, recevoir quelqu'un à table, tout cela était proprement insupportable. Je ne rêvais que d'une chose: que rien ne bouge, que rien ne change, que rien ne vienne s'intercaler et obliger à une adaptation supplémentaire. Je rêvais de journées parfaitement vides, sans imprévu, sans nouveauté, sans rien à faire, sans rien à penser, pour laisser place libre à mon invariable programme. Et dans ces conditions je pouvais à peu près survivre, entre mes méditations, mes séances d'écriture, mes promenades, mes sies tes et mes addictions. Peu à peu, je parvins à éprouver un certain plaisir fondé sur le sentiment de régularité et de sécurité, comme un traumatisé de guerre en convalescence. Mais l'état général, une fois stabilisé, ne s'améliora guère. Le plus pénible c'était cette fatigue générale, ce manque de tonus physique, cette asthénie et cette lenteur qui enferment l'exis tence dans un carcan. Moi qui adorais le sport, la marche, les arts martiaux et qui me dépensais sans compter dans les entraînements physiques j'en étais réduit à traîner une carcasse de vieillard. L'angoisse diminuait peu à peu, la souffrance psychique reculait grâce aux antidépresseurs, je dormais mieux mais je n'avais guère de satisfactions. De longs mois passèrent ainsi. Je n'étais pas vraiment malheureux, ni vraiment heureux, voguant dans une espèce de no man's land psychique et social où de rares éclats de joie venaient trouer d'étoiles le ciel noir de la mélancolie. Mais je conservais intacts le goût de la connaissance, la volonté de comprendre et l'appétit philosophique. J'étais trop fatigué pour

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mener un quelconque travail de recherche théorique mais j'avais décidé de faire de moi-même le laboratoire d'une recherche passionnée. Qu'est-ce que la dépression? Quelle est sa signification? Est-ce un raté purement personnel et subjectif ou bien, tout autant, un symptôme social et culturel? Comment expliquer que tant de personnes autour de moi, des amis proches, des collègues, des auteurs fameux puissent sombrer dans des états dépressifs caractérisés, comme si une épidémie d'un type nouveau ravageait insidieusement le monde contemporain? Ma situation m'apparaissait de moins en moins comme privée et individuelle, ressortissant de causes et de problématiques individuelles, et de plus en plus comme exemplaire d'une situation très générale, et inquiétan te. Ce livre est largement le produit de ces réflexions, menées pendant plusieurs mois avec assiduité et courage. Je me baserai sur ma propre expérience, laissant aux spécialistes le soin de mener des recherches sociologiques ou psychologiques exhaustives. Pour moi, je ne parlerai que de ce que je connais pour l'avoir eXpérimenté personnellement, en posant de-ci de-là des questions d'intérêt public. J'invite à une réflexion approfondie qui dépasse le cadre d'un essai personnel pour interpeller les psychiatres, les psychanalystes, les sociologues, les historiens et les philosophes: la dépression, symptôme majeur, signifiant incontournable d'un malaise dans la culture, peut-être aussi préoccupant, voire davantage, que la neurasthénie à la fin du XIXe siècle ou que l'hystérie à l'époque de Breuer et de Freud. Il me semble évident que la structure classique de la névrose est socialement et culturellement dépassée, que les psychanalystes feraient bien de revoir le bréviaire de leurs thérapies inefficaces face à la montée d'une souffrance et d'un mal-être dont ne rendent pas compte les anciennes théories, même lacaniennes, et pour lesquelles aucun savoir, aucune pratique ne semblent aujourd'hui adaptés. Quelque chose s'est cassé dans les vingt dernières années qui rend obsolètes les approches issues de la pensée psychiatrique et psychanalytique traditionnelle. Moi- même je ne sais pas ce qui s'est passé. Mais je constate par mon expérience propre et par le spectacle des malheureux qui m'entourent que l'on ne saurait se contenter des vieilles recettes qui endorment le mal, éternisent la souffrance, chronicisent les symptômes, pérennisent la dépendance, enferment le patient dans une irréalité quasi psychotique, un désertisme social sans espoir, reportent indéfiniment la résolution du transfert et maintiennent le malheureux inguérissable dans un labyrinthe « signifiant» dont il ne verra jamais l'issue.

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C'est une plaisanterie déjà éculée de renvoyer l'inénarrable Woody Allen en analyse pour vingt ans de cure supplémentaire, lui qui ne peut quitter son cher Manhattan sans son psychiatre personnel en bandoulière. Cet aimable gag tourne au vinaigre. Combien de milliers de patients sont aujourd'hui accrochés à leur analyse qui n'en finit jamais comme des alcooliques à leur biberon, ou des camés à leur dealer, sans parler de ces millions d'individus accros de Prozac, «prozaccros» inaptes à toute vie sociale sans l'adjuvant miraculeux qui grève les budgets de santé? Voilà de quoi réfléchir, chers compatriotes!

II

THERAPEUTIQUES

La psychanalyse a été la grande affaire de ma vie. Je ne savais pas, en pénétrant pour la première fois dans le cabinet de l'analyste, que je venais d'entrer en religion. J'avais vingt-six ans. J'étais heureux en ménage, j'avais trois beaux garçons en bonne santé, un métier honorable, mal payé mais attractif; j'avais, comme on dit, tout pour être heureux, sauf que j'étais rongé par une angoisse incompréhensible. Je ne parlerai guère ici de mon analyse personnelle qui n'entre pas vraiment dans mon propos, mais je ne peux pas davantage l'ignorer en raison des répercussions décisives qu'elle a eues sur mon devenir. Disons qu'elle a été très difficile, très laborieuse, avec des moments de grande compréhension qui laissaient présager une heureuse issue, suivis régulièrement de rechutes et de phases semi-dépressives, mais de courte durée. Je quittais un analyste au bout de cinq ou six ans, me croyant guéri. Puis je sombrais à nouveau, découragé de voir revenir tous les symptômes. Je me confiais à un autre analyste; la ritournelle se remettait en marche, jusqu'à la fausse issue suivante. Mais lorsque je fus directement confronté au fantasme inconscient, je me dégonflai comme un soufflé. Et là ce fut la vraie dépression, pas un de ces petits épisodes de déprime que nous traversons tous de temps en temps et dont nous sortons assez vite pour reprendre le travail. C'est de cette réalité-là, l'articula tion du fantasme et de la dépres sion, que je veux parler dans ce livre.

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Ce qui me pose problème c'est qu'une analyse véritable ne peut s'achever sans la traversée du fantasme, le sujet restant pour ainsi dire dans un statut intermédiaire entre son aliénation première, celle de la névrose dont il prétend guérir, et une vraie liberté qu'il ne peut atteindre s'il ne fait la fameuse traversée, seule capable de lui ouvrir l'espace de l'autonomie subjective. Que la dépression, ou du moins une position dépressive passagère, vienne ponctuer pour un temps subjectivement variable la nécessaire perte de l'objet et son deuil inévitable, cela se conçoit. Mais que le sujet bascule dans une dépression quasi psychotique, avec incapacité de travail, invalidation sociale et déstructuration personnelle, c'est un résultat un peu surprenant pour une psychothérapie, surtout quand elle s'est échelonnée sur trente ans! J'ai honte à faire cette confession qui fera la stupéfaction de tout homme de bon sens. Trente ans! Et avec ce beau palmarès pour finir! Mais c'est diabolique, c'est insensé, c'est effarant, c'est inqualifiable! J'irais me cacher sous terre si je ne connaissais plusieurs personnes, pas plus folles que moi, qui sont exactement dans la même situation. Et si on faisait une enquête sérieuse, on aurait sans doute la surprise de constater que les seuls qui soient satisfaits de l'analyse sont les analystes qui prospèrent sur le charnier des incurables. V oilà donc une situation extraordinaire: l'analyse, qui devait soigner la névrose et promouvoir la santé psychique, fabrique une forme inédite de pathologie: la dépression post- analytique incurable. Que l'on ne se méprenne pas. Je ne veux pas instruire un procès. Je dois énormément à l'analyse, et sans elle je serais resté un petit névrosé basique truffé d'illusions. L'analyse est bien, comme le dit Freud, une post-éducation, une leçon de vie irremplaçable. Aucune technique ne peut explorer, comme celle-là, les tréfonds de l'âme humaine et donner au sujet une capacité d'intelligence de son histoire. Puissance théorique - mais invalidité pratique. Car je n'ai jamais rencontré une seule personne vraiment guérie. Tous les ex-analysants végètent dans une espèce de malheur sidéral, de désenchantement, de dépression rampante ou patente, au choix. L'analyse freudienne et lacanienne, conçue pour guérir les névroses, transforme celles-ci en pathologie narcissique, de type borderline en livrant le sujet désillusionné au vide insupportable et au néant. L'heure est venue d'interroger la théorie. Que vaut-elle donc si elle ne permet que de déconstruire sans rien proposer en retour, si elle s'achève sur le non-sens radical de la vie, « cette moisissure» comme dit Lacan! Et d'interroger la pratique, car si elle ne débouche que sur une

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liberté absurde et invivable, il vaut mieux encore garder sa bonne vieille névrose, bien plus confortable que l'angoisse, et sûrement moins coûteuse à la société. Qui ne préférerait un névrosé adapté à un angoissé désocialisé ? Je devine l'objection des analystes à mon propos: vous craignez la liberté, vous voulez conserver vos chaînes, vous voulez qu'une secte idéologique ou autre vienne remplacer les autorités défuntes dont vous avez fait le deuil. Vous voulez retrouver le confort moral de l'enfance et refuser vos responsabilités. Critique stupide. Quand on a passé trente ans de sa vie à payer le prix fort de la désillusion et de la connaissance, ce que ne font pas, j'en suis sûr, la plupart des analystes trop pressés de pratiquer avec une formation parfois un peu courte, quand on a sué sang et eau pour conquérir quelques parcelles de liberté, on ne va pas se précipiter dans une secte. On a perdu toute possibilité de croyance, éradiqué toute opinion, exsudé toute espérance. On demande simplement à vivre un peu moins malheureux, tout en étant lucide. Aucune thérapie ne peut guérir du mal de vivre. Mais aucune ne devrait le renforcer, le redoubler comme à plaisir, rendant l'existence définitivement invivable. Je me souviens très précisément du moment déclencheur. J'étais en séance d'analyse et, après quelques instants passés à présenter un rêve, j'enchaînai soudain sur le fantasme. Je n'y pensais pas du tout l'instant d'avant et je n'y avais jamais pensé du tout, et pourtant cela me vint d'un coup, comme cela, comme une évidence. En une phrase j'exprimai pour ainsi dire le secret de mon existence tout entière, comme si cela m'était absolument familier, alors que cet énoncé était proprement renversant. Je n'en savais rien, et tout se passait comme si je l'avais toujours su. A peine en étais-je surpris moi-même! Je sortis de la séance un peu estourbi et chancelant. Quelques heures plus tard la dépression se déversait sur moi et emportait toutes mes défenses. Je n'y comprenais plus rien. Je venais d'énoncer une profonde vérité et, loin de me sentir soulagé, j'étais livré à une horrible angoisse, sentant peu à peu mes forces m'abandonner et glissant dans une espèce de marécage boueux d'une profondeur insondable. J'en reparlai bien sûr à l'analyste qui m'écouta sans surprise apparente. Mais mon état empirait à vue d'œil. Je connaissais la résistance des analystes à l'égard des médicaments, et je m'efforçai un certain temps de résister à la souffrance, me disant qu'elle passerait comme les autres fois. Mais les symptômes devenaient insupportables.

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Mon travail professionnel n'était plus qu'une torture. Je consultai le psychiatre de quartier qui me proposa un traitement par Prozac. Pendant de longs mois je consultai deux psy à la fois, ou plutôt, l'un, le psychanalyste chaque mercredi, et le psychiatre une fois par mois. Je ne révélai rien de cette dualité de traitement, bien décidé à me soigner par antidépresseur malgré mes propres résistances à la pharmacothérapie, tant mon état me semblait pénible, et d'autre part à dénouer le conflit inconscient en analyse. Mais j'avais beau associer, analyser, rêver et interpréter tant et plus, rien ne bougeait plus, la structure psychique semblait figée, les symptômes persistaient ou s'intensifiaient, et les mois passaient. Au bout de dix-huit mois d'immobilité, j'en pris mon parti. L'analyse ne servait plus à rien. Un fantasme ne peut ni s'analyser, ni se réduire, ni se supprimer. Le sujet le traverse ou ne le traverse pas. S'il le traverse, l'analyse est terminée, et débrouillez-vous avec ça. S'il ne le traverse pas, on pourrait théoriquement tout recommencer le travail n'est pas fait et la névrose est toujours là. Et l'analyste, pour toute consolation, me conseille de ne pas me couper de la vie sociale et m'engage à conserver quelque activité professionnelle, alors même que je ne supporte plus ni le travail ni l'effort et que je traîne une existence de cloporte ! Vous parlez d'une thérapeutique efficace! Je décidai brusquement de couper court. Et pas un instant je n'ai regretté cette décision. Peut-être qu'après tout, et contre toute logique, l'analyse était bel et bien terminée. Mais quelle étrange conclusion! Je partais comme un voleur, honteux et mécontent, avec le sentiment d'avoir tout raté! Depuis deux ans je prends tous les jours du Prozac. Au début vingt milligrammes, puis quarante. Mon état était stationnaire, je souffrais moins, mais la fatigue était toujours aussi intense. Je passai à soixante milligrammes pendant six mois. Un certain progrès se fit sentir. Alors j'amorçai la courbe inverse et redescendis progressivement à quarante, puis à vingt, ma dose actuelle. Peut-être pourrai-je bientôt m'en passer tout à fait. Je ne sais si le médicament soigne, mais j'atteste solennellement qu'il est indispensable passé un certain seuil de souffrance. J'ai pu retrouver un équilibre relatif, continuer à méditer et à écrire, à lire et à penser, certes avec des rendements très faibles, mais suffisamment pour m'assurer un certain sentiment d'existence. J'ai lu par ailleurs avec une grande surprise que le Prozac développait chez certaines personnes un surcroît appréciable d'énergie, une étonnante compétitivité professionnelle ou sexuelle. Je n'ai jamais rien vécu de tel,

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trop heureux de trouver l'existence simplement supportable. J'étais ravi de ne pas souffrir d'effets secondaires gênants. Au total, si le médicament ne soigne ni ne guérit, il permet en tout cas de survivre et de connaître avec le temps un certain réconfort. Bien entendu, je ne m'estimerai totalement guéri que le jour où je pourrai m'en passer définitivement. J'étais de ceux qui contestaient par principe l'usage des antidépresseurs, croyant naïvement que la compréhension fait sauter les symptômes et que l'analyse était la voie royale pour soigner les névroses. Je sais maintenant qu'il n'en est rien et je me demande très sérieusement comment l'analyse pourrait venir à bout de la souffrance humaine. Je ne recommanderai pas un usage inconsidéré des psychotropes, mais je ne vois pas davantage comment on pourrait s'en passer dans l'état actuel de nos connaissances et de nos pratiques. Pour moi je ne remercierai jamais assez l'excellent homme qui m'a prescrit ce médicament, écouté avec une rare bienveillance, déculpabilisé et soutenu au milieu de mes scrupules professionnels et familiaux. Il reste que, analyse terminée ou pas, et sous Prozac, il me fallait sortir d'urgence de la situation où j'étais. Je venais de lire François Roustang, qui avait fait un large procès de la pratique psychanalytique et qui proposait des voies pour sortir d'un transfert bloqué et terminer une analyse interminable. Je renvoie le lecteur à son principal ouvrage, qui a fait grand bruit: L.a fin de la plainte. J'étais décidé à tenter l'expérience qu'il proposait à des gens comme moi, cobayes désespérés d'une cause perdue. Je me mis en recherche d'un psychiatre pratiquant l'hypnose et commençai avec lui un petit travail de reconstruction psychologique. Très rapidement je pus retrouver un peu d'énergie, suffisamment en tout cas pour entreprendre le présent ouvrage et lui donner une forme qui soit, je l'espère, susceptible d'inspirer quelque lecteur. Au-delà de ce témoignage personnel, je veux engager un débat de fond sur la situation présente de la psychothérapie, non comme professionnel, puisque je ne suis ni psychiatre ni psychanalyste, mais comme patient exemplaire. Non pas que j'aie des qualités particulières pour cela, mais parce que je me flatte d'avoir, bien malgré moi, fait à peu près le tour de tout ce qui se pratique dans ce domaine, et vécu de l'intérieur, dans ma chair même, la diversité des méthodes, la précarité des thèses et la faiblesse des résultats. De plus, je ne crois pas avoir été un patient particulièrement retors ou récalcitrant. Je me suis prêté avec confiance aux différentes démarches, toujours de bonne volonté et de bonne grâce, mais peut-être il est vrai, un peu plus sceptique que la

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moyenne. C'est que j'ai été échaudé, étant jeune, par les fadaises de la religion et de la politique, et que j'en ai retiré une disposition critique indécrottable. Cela dit, j'aurais bien aimé guérir par les voies classiques de la psychothérapie. Mais comme tout autour de moi je voyais les mêmes échecs, je n'avais aucune raison de n'imputer qu'à moi seul les faiblesses d'un système globalement inefficace. Je ne sais si la psychanalyse résistera longtemps à ses difficultés actuelles. Je ne souhaite nullement sa disparition, qui signerait un recul inquiétant dans le champ des sciences humaines. Je vois de plus en plus de praticiens se contenter de distribuer des pilules. C'est plus facile que d'écouter et de comprendre. Et c'est aussi la tentation d'une société pressée, peu indulgente pour les malades, exigeant le conformisme et la rentabilité. Rien ne serait pire qu'un triomphe unilatéral d'une psychiatrie purement organiciste et pharmacologique, comme cela semble se dessiner aujourd'hui. Aussi est-ce avec infiniment de scrupules que j'ouvre ici le dossier critique de la psychanalyse. Mais je ne suis ni le seul ni le premier. Je pense simplement que les théories et les pratiques classiques héritées de Freud et de Lacan sont à présent obsolètes. Nous sommes dans une nouvelle ère de la culture qui requiert d'autres approches, fondées sur une compréhension radicalement nouvelle de notre temps. « Où sont passées les belles hystériques d'antan?» gémissait Lacan, je crois, voici une quarantaine d'années. Je dirais aujourd'hui: Où sont passés nos braves névrosés, qui souffraient, eux au moins, d'un bel Œdipe bien ficelé, d'une belle phobie sociale, d'une jolie obsession sexuelle, quand on ne voit plus que des gens narcissiquement déstructurés, des machiniques, des borderlines, des psychopathes, des pervers, noyés dans l'océan des eunuques chloroformés? Notre grand progrès, en un mot, a été de régresser de la névrose oedipienne et triangulaire vers une forme subtile de narcissisme universel. Et le grand paradoxe, c'est que la psychanalyse, quoi qu'elle en dise, ait contribué à cette malencontreuse évolution.

III

Le premier effet sensible de ma dépression fut l'arrêt de travail. Je me retrouvai chez moi, sans horaires, sans obligations, aussi libre 21

qu'homme pût l'être, et comme Montaigne dans sa « librairie », je découvrais le démon de la fantaisie échevelée, de la pensée sauvage et des affects impatients. Mais je me sentais coupable de ne rien faire. J'avais sué pendant trente-deux ans, et cette nouvelle disponibilité, quasi illimitée, avait quelque chose d'effrayant. D'autant que certains autour de moi s'inquiétaient de ce désœuvrement et me suggéraient avec insistance de m'impliquer dans quelque activité sociale. Ils craignaient sans doute que je m'affale dans une mélancolie profonde et que j'en vienne à mettre fin à mes jours. Je suis toujours étonné de cette crainte obsédante du suicide, qui ne semble hanter que les bien-portants, alors qu'elle est sans effet sur les véritables déprimés. Tout se passe comme si le suicide d'autrui était une accusation, une culpabilisation insupportable. On veut bien que les gens se roulent dans une douleur atroce et indigne, mais on ne tolère ni le suicide ni l'euthanasie. Mais ceux qui souffrent vraiment se moquent bien de ces considérations hypocrites qui n'engagent que ceux qui ne souffrent pas. Je ne pensais pas spécialement au suicide, du moins guère plus qu'à l'accoutumée. L'idée du suicide m'accompagne depuis l'adolescence et j'ai souvent passé en revue tous les moyens imaginables pour en finir rapidement et élégamment. Mais ce qui me retiendrait sans doute, c'est l'affliction profonde qu'un tel acte cause aux proches. Cette question est grave, et je retiens le suicide comme solution extrême et dernière à une situation sans issue. Je refuse simplement qu'on en parle à la légère, mais tout aussi bien qu'on l'écarte a priori comme un acte honteux, alors que c'est l'ultime affirmation de notre liberté. Retiré dans la paix de mon bureau, je perdis rapidement le regret de mon ancienne profession. Il est vrai que depuis plusieurs années déjà je peinais dans mes cours, soupirais à la vue des montagnes de copies étalées devant moi que je lisais avec un agacement et une impatience croissante. J'avais perdu le goût de la philosophie. Il est bien vrai que la profession a de quoi vous démotiver, vous abêtir inexorablement, et comme dit Proudhon en termes plus élégants, vous châtrer. J'avais décidé d'apprendre le métier de relaxologue pour préparer une heureuse reconversion. Je travaillais avec ardeur. Je trouvais enfin le moyen de concilier mon goût pour les activités physiques avec une démarche de type thérapeutique. Je voulais quitter les abstractions, me rendre utile à autrui et contribuer à réduire la souffrance. Il y a en moi un vieux démon de la psychologie clinique qui n'a jamais pu s'exprimer pleinement, et enfin, à la retraite, je pourrais satisfaire ce vieux désir ren tré.

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La dépression vint inexorablement renverser ce projet et me clouer chez moi dans une inactivité forcée. Je retrouvais le désir d'écrire que j'avais à peu près sacrifié sur l'autel de la pratique relaxologique. J'abandonnai progressivement toute préoccupation autre et me plongeai dans l'écriture avec une espèce de rage frénétique. Je notais l'évolution de mon état, je me livrais à une inspection impitoyable de ma vie, j'interrogeais sans complaisance mon passé pour tenter de comprendre ce que je vivais là. Cela dura plus d'un an. Depuis quelque temps j'assiste à un curieux phénomène: cette philosophie que je vomissais, cette pratique ancienne qui avait perdu toute signification, voici que, libérée de l'enseignement, elle reprenait soudain une toute nouvelle vigueur. Je n'étais plus un professeur de philosophie, je renaissais comme authentique philosophe, libre de penser, d'écrire ce que je voulais, sans maître, sans tutelle, sans inspecteur, sans obligation de rendement, sans examen, indescriptiblement disponible à la vie de l'esprit, et à la vie tout court. Je pratiquai dès lors un remaniement complet de mes représentations. Débarrassé de la vision scolaire et universitaire, je pouvais renouer avec l'inspiration la plus ancienne et la plus authentique de la tradition. Je quittais les perspectives étroitement théoriques de notre enseignement pour retrouver l'esprit d'invention, la liberté illimitée des sages antiques, leur vision de l'universel et leur amour de la vie belle et bonne. Je voulais interroger mon expérience personnelle et l'intégrer dans une démarche totale, unitaire et pratique de l'existence. D'où deux prises de positions radicales. Je refusais de considérer ma dépression comme un simple accident neurologique ou biologique. La dépression n'est pas un rhume de cerveau ou une pneumonie. C'est un événement qui concerne la personne tout entière, puisqu'à l'évidence toutes les fonctions somatiques et psychiques sont soumises à une modification d'importance. Comment faire l'impasse sur de telles réalités existentielles. ? On pourrait certes continuer à philosopher comme si rien ne s'était passé - certains l'ont fait et ont continué d'écrire en ignorant délibérément la crise dépressive qu'ils traversaient - mais pour moi, cela est impensable. La philosophie n'est pas un secteur séparé et autonome de l'existence, elle est toute l'existence. D'où ma décision d'inclure complètement la démarche analytique dans la pensée et la pratique de la philosophie. Je voulais introduire, initier un philosopher radicalement nouveau.

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La plupart des philosophes, accrochés aux vieilles lunes idéalistes, affichent un dédain de principe à l'égard de la psychanalyse et refusent purement et simplement d'en tenir compte. Il est vrai que Descartes est moins dérangeant que Freud. D'autres piochent deci-delà quelques concepts freudiens pour étayer des thèses fort peu freudiennes. Quelques-uns ont la dignité d'avouer leur incompétence. Je pense que l'apport freudien est incontournable et qu'il faut l'intégrer dans le corpus philosophique. Cela ne peut se faire que si le philosophe a vécu personnellement une analyse, et s'il se montre capable, par la suite, de critique philosophique à l'égard des théories et de sa propre expérience. Rimbaud appelait de ses vœux une génération nouvelle «d'horribles travailleurs ». Nietzsche voulait que ses successeurs soient d'impitoyables expérimentateurs, lucides, cyniques et sceptiques, détachés de tout idéal, froids et décidés, pour mener à bien l'examen de l'homme et de ses virtualités créatrices. Eh bien, nous y voici. Bien sûr c'est plus difficile que de publier une millième resucée de La Critique de la Raison Pure. Mais qui se soucie, je vous prie, de la raison pure? La philosophie est devenue un conservatoire de perruques, d'idoles décrépites « qui chient du marbre ». Mais comment, dira-t-on, faire cette philosophie nouvelle qui intègre l'expérience psychanalytique? J'espère que les chapitres qui suivent montreront la validité du projet. En tout cas il est parfaitement clair pour moi qu'il faut un philosopher qui pense, expérimente et rende compte de la totalité de l'existence. Deuxième implication. Suite au rejet massif que j'avais opéré à l'endroit de la philosophie idéaliste occidentale, je m'étais tourné résolument vers les pratiques et les pensées de l'Orient. Dans les arts martiaux japonais et chinois, j'avais trouvé une certaine idée de l'humain et de l'universel qui me séduisait, et que je m'efforçais d'approfondir dans l'études des textes. J'étudiai d'abord le taoïsme, avec ravissement. Mais c'est Bouddha qui exerça sur moi l'influence déterminante. Je comprenais que la vraie question de la vie, c'est la souffrance, sa nature, son origine, sa cessation et le moyen de réaliser celle-ci. Ainsi la philosophie était une thérapeutique. Recherche psychologique, inspection de l'âme, exercices respiratoires, yoga, discipline mentale, hygiène du corps, intellection et méditation, tout cela pouvait s'harmoniser dans un gigantesque ensemble que les Orientaux appellent la Voie. Cela dit, il ne fut jamais question pour moi d'adhérer au bouddhisme en tant qu'institution. J'avais trop souffert des institutions, de leurs inévitables sectarisme et conformisme. D'ailleurs Bouddha n'a-

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t-il pas déclaré que chacun devait trouver par lui-même la délivrance? Je trouvais de frappantes analogies entre les grands penseurs, exprimées bien sûr dans un langage très différent. Mon propos était d'expérimenter, non de théoriser. Je marchais résolument, nourri de traditions diverses, parfois contradictoires, plus souvent concordantes, en m'efforçant de me faire mes propres vérités. Ce long détour par l'Orient m'a curieusement réconcilié avec l'Occident, mais avec la première pensée de la Grèce antique, avec Héraclite, Epicure, Pyrrhon surtout. Je retrouvais et comprenais soudain la profonde inspiration initiale, celle qui m'avait invinciblement porté à la poésie et à la philosophie, sœurs jumelles qu'il n'y avait plus lieu de dis tinguer. Comment sortir de la dépression? C'est la philosophie qui m'aide et m'inspire aujourd'hui, alors que j'ai épuisé à peu près toutes les ressources de la psychothérapie. Je suis confiant. Peut-être aurai-je encore de grands moments d'abattement. Mais je sais aussi que nul n'est vraiment maître de soi, et que la liberté est une conquête de tous les instants. La souffrance est notre ennemie indestructible, mais elle peut aussi devenir notre alliée, voire notre amie, si nous apprenons à écouter ses messages, à déchiffrer ses énigmes et à respecter notre nature. De ce point de vue, la dépression m'a sauvé la vie. Elle m'aura forcé, à travers les tourments et les larmes, à revoir toute l'orientation de mon existence, à faire le deuil des objets perdus et à inventer un nouveau chemin. Aussi, avant de vouloir guérir à tout prix et par n'importe quel moyen, faut-il prendre le temps de s'arrêter, de réfléchir, de lâcher prise et de s'interroger. La dépression est aussi un questionnement philosophique. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut rien entendre.

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