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La pauvreté

De
277 pages
L'économie actuelle génère de plus en plus de pauvres. Mais comment définir et cerner la pauvreté ? La pauvreté ne peut plus être considérée comme une simple insuffisance de ressources monétaires. Cependant, malgré l'engouement autour des approches multidimensionnelles de la pauvreté, il ne semble pas y avoir de réel consensus quant à la manière dont la définir et la mesurer. Voici une analyse des derniers développements théoriques sur ce thème.
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LA PAUVRETÉ
Un concept multidimensionnel

Collection « L'esprit économique

»

fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions. La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux. Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institution nelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui lies aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas».

Alessio FUSCO

Préface de Jacques Silber

LA PAUVRETÉ
Un concept multidimensionnel

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.]ibrairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04200-1 EAN:9782296042001

REMERCIEMENTS

De nombreuses personnes, par leurs commentaires, suggestions ou relectures ont contribué à l'élaboration de ce travail. Je tiens ici à remercier chaleureusement Claude Berthomieu, mon directeur de thèse, Jacques Silber, Philippe Van Kerm, Eric Marlier, Paul Dickes, Gaston Schaber, Pierre Hausman, Nicolas Farvaque, Jean-Benoît Hardouin, Enrica Chiappero Martinetti, Vincent Dautel, Christophe Ehrhart, VaIérie Bérenger, François-Régis Mahieu, Anne-Catherine Guio, Gijs Dekkers, Anna Tikhonenko, Eric Darmon, Jacques Brosius, Anne Reinstadler, Albert Marouani, Nicole Hegerle, Begofia Levices, Michelle Beaufils ainsi que les membres du CEMAFI, à l'Université de Nice-Sophia Antipolis, et ceux du CEPS/INSTEAD, à Differdange. Je souhaite également exprimer ma profonde gratitude envers le Ministère de la Culture, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche du Grand-Duché du Luxembourg pour son soutien financier durant l'élaboration de ce travail ainsi que le Fonds National de la Recherche pour son appui à la publication du présent ouvrage. Enfin, il est des personnes sans qui rien de ce que J'on entreprend ne serait possible ni n'aurait la même saveur. Je voudrais ainsi remercier de la manière la plus affectueuse qui soit ma Mère, Jean, Cécile, Anthony et Jérémy pour la chaleur dont ils m'entourent. A ce noyau dur, j'associe bien entendu Paola dont la présence à mes côtés est un Bonheur chaque jour renouvelé.

PRÉFACE

Alexis de TocqueviIJe, célèbre pour ses ouvrages De la démocratie en Amérique (1835) et L'Ancien Régime et la Révolution (1856), a aussi publié en 1835 un Mémoire sur le Paupérislne dont j'aime particulièrement le passage suivant:

frappé d'un spectacle très extraordinaire et en . apparence
inexplicable. Les pays qui paraissent les plus misérables sont ceux qui, en réalité, comptent le moins d'indigents, et chez les peuples dont vous admirez l'opulence, une partie de la population est obligée pour vivre d'avoir recours aux dons de l'autre. Traversez les Call1,pagnes de l'Angleterre, vous vous croirez transporté dans l'Eden de la civilisation moderne... Pénétrez maintenant dans l'intérieur des comlnunes ; examinez les registres des paroisses, et vous découvrirez avec un inexprimable étonnement que le sixième des habitants de ce florissant royaume vit aux dépens de la charité publique. Que si vous transportez en Espagne, et surtout en Portugal, la scène de vos observations, un spectacle tout contraire frappera vos regards. Vous rencontrez sur vos pas une population mal nourrie, Inal vêtue, ignorante et grossière, vivant au milieu de calnpagnes à moitié incultes et dans des demeures lnisérables,. en Portugal cependant, le nombre des indigents est peu considérable...»

«Lorsqu'on parcourt les diverses contrées de l'Europe on est

Tocqueville avait écrit ce Mémoire, voici maintenant plus de 170 ans, pour souligner les effets pervers d'une aide systématique aux pauvres. Et si j'y fais référence, ce n'est certainement pas pour ouvrir une discussion sur ce sujet qui

aujourd'hui encore reste souvent controversé, mais bien parce qu'on y trouve déjà cette distinction importante entre pauvres et indigents. Les indigents désignent ceux que l'on distingue clairement du reste de la population. On parlerait plutôt aujourd'hui d'exclus, pour reprendre le terme introduit en 1974 par René Lenoir. Les pauvres, par contre, sont ceux qui ne disposent pas de suffisamment de ressources, de revenu. Cette distinction entre pauvres et indigents recouvre probablement assez largement la différence que l'on fait depuis quelques années entre les approches unidimensionnelles et multidimensionnelles de la pauvreté. Le présent ouvrage d'Alessio Fusco, La Pauvreté, un Concept Multidimensionnel, offre pour la première fois au public francophone une synthèse et une analyse systématique de ce qu'implique une analyse multidimensionnelle de la pauvreté. Après une présentation extrêmement claire de J'approche traditionnelle unidimensionnelle, qui se limite a la pauvreté monétaire, il propose une réflexion très enrichissante sur le concept de multidimensionna1ité de la pauvreté. Il nous rappene en particulier les contributions importantes et novatrices dans les années 1980 de ce que ]'on pourrait appeler "l'analyse Juxembourgo-nancéenne" de la pauvreté, en particulier celles de Paul Dickes. Il analyse enfin, dans une sorte de typologie des approches multidimensionnelles autour de l'idée d'imprécision horizontale, ce qui distingue une approche sociologique de la pauvreté qui considère les pauvres comme étant exclus des modes de vie standard de la société à laquelle ils appartiennent, d'une approche plus économique qui met l'accent sur l'individu et sur la privation de bien-être. L'un des aspects les plus remarquables de ce livre est que l'auteur a réussi, en 240 pages seulement, à introduire de façon rigoureuse le lecteur francophone à cette abondante littérature (la bibliographie comprend plus de 30 pages...) parue principalement en langue anglaise, durant ces vingt ou trente dernières années, sur ce thème de la pauvreté multidimensionnelle. Cet ouvrage ne couvre évidemment pas tous les aspects de l'analyse multidimensionnelle de la pauvreté. On n'y trouvera ainsi aucune al1usion aux techniques quantitatives permettant d'appliquer aux données réelles cette approche multidimensionnelle. L'auteur a délibérément choisi de ]imiter sa présentation à une réflexion sur le concept de pauvreté multidimensionnelle et je pense que ce choix était en fait très sage. JO

Dans une courte étude intitulée Exclusion sociale: concept, application et examen, publiée en 2000 par la Banque Asiatique de Développement, le prix Nobel d'économie, Amartya Sen, s'interroge sur l'importance de la contribution du concept d'exclusion sociale à J'analyse de la pauvreté. Pour Sen une teIIe évaluation implique que l'on réponde aux trois questions suivantes: Le concept d'exclusion sociale contribue-t-iJ à une meiHeure compréhension de la nature de la pauvreté? Ce concept nous aide-t-il à identifier des facteurs de pauvreté que l'on aurait autrement négligés? Finalement peut-on dire que cette notion d'exclusion sociale a enrichi nos connaissances relatives aux politiques qu'il faut appliquer et à l'action sociale qu'il faut entreprendre pour alléger la pauvreté? J'invite les lecteurs de ce passionnant livre d'Alessio Fusco à se demander si une approche multidimensionneIle peut nous aider à mieux comprendre le phénomène de la pauvreté. Je n'ai pour ma part guère de doute quant à la réponse à cette question et une des nombreuses qualités de ce livre est de nous avoir fait réfléchir sur ce sujet malheureusement plus actuel que jamais. Jacques Silber Professeur d'éconorrlle à l'Université Bar-Ilan, Israël Fondateur et Editeur-en-Chef (2002-2007) du Journal of Economic Inequality

Il

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

La question de la multidimensionnalité de la pauvreté est aujourd'hui au cœur de nombreux débats théoriques, empiriques et institutionnels, aussi bien dans les pays développés que dans ceux en développement. Au sein de l'Union Européenne, cela s'est traduit, dans le cadre du Processus Communautaire d'Inclusion Sociale, initié au sommet de Lisbonne en mars 2000, par l'adoption, lors du sommet de Laeken en décembre 2001, d'une batterie d'indicateurs sociaux communs (Atkinson, Cantinon, Marlier et Nolan, 2002 ; Marlier, Atkinson, CantilIon et Nolan, 2007). Pour les pays en développement, les travaux du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) sur la pauvreté humaine, l'adoption par le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale des "Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté" dans le cadre de la conditionnalité des prêts multHatéraux, ainsi que la prise de position de la Banque mondiale dans son Rapport sur le développement dans le monde de 2000-2001, témoignent de la place importante prise par les aspects non monétaires de la pauvreté. Cependant, malgré cet engouement, il ne semble pas y avoir de réel consensus quant à la manière dont on doit définir et mesurer la pauvreté dans ses manifestations non monétaires, matérielles ou non. Si la prise en compte d'autres informations que le seul revenu pour décrire la pauvreté est aujourd'hui admise et répandue, il n'en a pas toujours été ainsi. En effet, dès les premiers travaux considérés comme scientifiques sur la pauvreté de Charles Booth (1892) et Seebohm Rowntree (1901) au Royaume-Uni, l'idée selon laqueIJe la seule variable fiable pour mesurer la pauvreté est le revenu était fortement ancrée parmi les économistes. A l'intérieur de ce paradigme monétaire, basé sur J'équivalence entre revenu et bien-être, les pauvres sont

définis comme les individus dont le niveau de vie, exprimé dans une unité monétaire, se situe en-dessous d'un niveau prédéterminé, le seuil de pauvreté. Les développements théoriques et méthodologiques de ces travaux fondateurs, bénéficiant des progrès de l'analyse statis~~ue, se poursuivirent pendant toute la prenrière moitié du XXe siècle et permirent d'aboutir à la conclusion faHacieuse selon laqueHe, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et grâce à la réforme du système de protection sociale britannique de 1948, la pauvreté était vaincue au Royaume-Uni 1. Au cours des années soixante-dix, ce paradigme monétaire a commencé à être considérablement critiqué, notamment par les sociologues qui, partant d'une vision relative de la pauvreté, remirent en cause les conclusions des économistes (Abel-Smith et Townsend, 1965). Cette période fut marquée par l'apparition d'un grand nombre de contributions à l'analyse de la pauvreté qui adoptèrent des angles d'études aussi nombreux que variés et ~ue l'on peut rassembler autour de deux grands axes de recherche: ~ Le premier, à la suite de l'article fondateur d'Amartya Sen (1976a), prolonge l'analyse traditionneI1e et donne une approche axiomatique plus satisfaisante et robuste à la mesure de la pauvreté monétaire basée sur le revenu ou les dépenses de consommation. Cette direction de recherche a permis la construction d'un grand nombre d'indices sophistiqués sur le plan mathématique et respectant une axiomatique bien établie (Zheng, 1997). Ces indicateurs monétaires rassemblent, dans un même scalaire, les différents aspects de la pauvreté tels que son incidence, son intensité et l'inégalité parmi les pauvres, et peuvent permettre, par le biais d'études de causalité ou par l'établissement de profils de pauvreté, d'avoir une vision assez large de la pauvreté. On se réfèrera à cet axe sous le terme d'approche monétaire traditionnelle. Cette approche étant centrée sur une seule variable de mesure, eIIe est parfois considérée comme unidimensionnelle ;
1 Rowntree et Lavers (1951), Poverty and the Welfare State, London, Longmans, cité par Sen (1983). On considérait que c'était la combinaison du plein emploi et des nouvel1es prestations sociales découlant du rapport Beveridge qui avait permis d'atteindre ce résultat. 2 Notons cependant qu'il existe une autre voie, ce]]e de la pauvreté subjective, dont les initiateurs ont été, entre autres, van Praag (] 968) et Hagenaars (] 986). On ne traitera pas de cette approche ici car, si la pauvreté subjective met en avant une facette intéressante de la question, le fait de "se sentir pauvre" est, à notre sens, différent du fait "d'être pauvre" (Dickes,] 987a ; Kangas et Ritaka]]io, ] 998). Pour un Hen entre pauvreté subjective et multidimensionneJ1e, voir van Praag et Ferrer-I-Carbone]] (2007). 14

~

Le second axe essaie d'adopter une approche plus complète et exhaustive de la pauvreté. La pauvreté se manifeste dans plusieurs domaines; aussi convient-il de la traiter de manière multidimensionnelle sans la lirruter à la dimension monétaire. Cette optique multidimensionneHe de ]a pauvreté inclut: (]) d'une part, des travaux de nature sociologique dans les pays développés, en particulier les travaux sur la déprivation relative introduits par Runciman (1966), popularisés par Townsend (1979,1985,1987) et prolongés par de nombreux auteurs (Mack et Lansley, ] 985 ; Ringen, ] 987 ; Dickes, 1989 ; Nolan et Whelan, ] 996a ; etc.)3, et ceux sur l'exclusion sociale issus de la contribution de René Lenoir (1974) et poursuivis par de nombreux travaux au sein de l'Union Européenne dans les années quatre-vingt dix; (2) d'autre part, des analyses adaptées au contexte des économies en développement teJles que l'approche par les besoins essentiels introduite par le Bureau International du Travail (BIT) et reprise par la Banque mondiale dans la deuxième moitié des années soixante-dix, et les travaux sur la pauvreté humaine du PNUD (] 997) basés sur l'approche par les capabilités d'Amartya Sen (1980, 1985, 1987, 1992, 1993, 1999). Ce sont ces différentes approches, basées sur une information issue de plusieurs domaines, qu'on appellera par la suite les approches multidilnensionnelles.

L'étude de la littérature engendrée par ces deux axes de recherche durant ces trente dernières années met en évidence un paradoxe intéressant. D'un côté, les études approfondies autour du paradigme monétaire ont permis de faire des avancées conséquentes, et désormais biens établies, au niveau de sa mesure. Cependant, parallèlement aux progrès méthodologiques réalisés, des limites théoriques concernant les concepts sousjacents à J'approche monétaire ont été avancées, entraînant le
3 Par le néologisme "déprivation", tiré de J'anglais deprivation, et que, comme d'autres auteurs, l'on préfèrera à la traduction 1ittérale de ce terme, "privation", on entend une carence ou un état de manque dans un domaine, qu'il soit financier ou autre. Le terme de déprivation relative fait référence à l'exclusion des modes de vie standard dans une société donnée. EUe est dite relative dans la mesure où un individu se sentira d'autant plus "déprivé" qu'il y aura des individus au-dessus de lui sur l'éche]]e de mesure. Par exemple, on parlera de déprivation dans le domaine des condjtions de logement si un individu ne parvient pas à se loger correctement relativement au niveau moyen dans ce domaine dans la société à laque]]e i] appartient. Dans certains ouvrages, le terme anglais deprivation est traduit par "pauvreté d'existence" (Eurostat, 2002) alors que d'autres auteurs utilisent le terme de "désavantage" (GaiHy et Hausman~ ] 984 ; Dickes et alii, ] 984).
]5

développement de théories alternatives. Ainsi, alors que la méthode d'analyse monétaire est aujourd'hui relativement bien en place, sa pertinence théorique dans le traitement des questions liées à la pauvreté et aux inégalités est montrée du doigt. Le paradoxe est que, d'un autre côté, bien que la multidimensionnalité de la pauvreté soit aujourd'hui largement reconnue d'un point de vue théorique, tout en souffrant de l'absence d'une méthode adéquate et reconnue de mesure, la plupart des travaux continuent de la mesurer de manière unidimensionnelIe à partir du revenu ou des dépenses de consommation (Duclos et alii, 2006 ; Stewart et alii, 2007a ; Bourguignon, 2006 ; Jenkins et Mickelwright, 2007). Dans ce livre, ce sont essentiellement les questions relatives à la première partie de ce paradoxe que nous allons étudier, en analysant les contributions théoriques des approches multidimensionnelles à l'analyse de la pauvreté. Avant d'aller plus avant, il est nécessaire de montrer la manière dont les aspects non monétaires de la pauvreté sont montés en puissance dans l'analyse de ce phénomène et d'expliquer les raisons qui justifient que l'on s'intéresse aux manifestations multidimensionnelles de la pauvreté. Nous en avons relevé deux qui ont trait à l'intérêt scientifique grandissant pour cette problématique, conséquence immédiate du caractère évolutif et polysémique de la pauvreté, et aux considérations macroéconomiques liées à la réduction de la pauvreté4.
LA PAUVRETÉ: UN CONCEPT ÉVOLUTIF...

Il existe un lien étroit entre les manifestations de la pauvreté et les conditions de vie et les structures de la société dans laquelle elle est étudiée. En effet, si la question de la pauvreté s'est toujours posée, elle s'est exprimée de manière différente en fonction du lieu et de l'époque où elIe était considérée (Dubois, 2001). Dès lors, l'étude de ce phénomène est nécessairement évolutive et repose sur une adaptation perpétueIle de la théorie aux faits. C'est précisément cette adaptation des approches théoriques aux nouvel1es manifestations de ce phénomène qui a entraîné l'élargissement du concept de pauvreté par l'intégration
4

On pourrait également ajouter la préoccupation éthique et morale liée au fait que l'existence même de la pauvreté résonne comme une contradiction à l'intérieur des systèmes de protection sociale des pays développés et comme un paradoxe à une époque où l'accumulation des richesses a atteint des sommets sans précédent (Sen, 2003 ; Poulin, 1998 ; Alcock, 2006). 16

progressive de ses aspects non monétaires. L'élément qui marque le plus clairement cette évolution est le passage progressif, mis en évidence par Shaffer (2007), d'un modèle physiologique de déprivation, basé sur la non satisfaction des besoins matériels et physiologiques essentiels, à un modèle sociologique de déprivation, qui intègre divers aspects sociaux à son analyse et se concentre sur des éléments tels que le manque de participation à la société, d'autonomie, de pouvoir, de respect et d'estime de soi, de dignité, etc. L'évolution des sociétés industrielles et post-industriel1es permet d'illustrer ce passag~. En effet, lors de la révolution industrieHe de la fin du XIXeme siècle, la société se caractérisait par un phénomène de pauvreté de masse. Pour une grande majorité d'ouvriers, agricoles ou industriels, le travail ne garantissait pas la satisfaction d'un ensemble de besoins essentiels, si bien qu'on pouvait les qualifier de travaiIJeurs pauvres ou working poor (Sarpellon, 1984b). Cette population était en situation de pauvreté de subsistance et l'analyse de la pauvreté reposait sur un modèle physiologique de déprivation. A côté de ces working poor, il existait une autre classe de pauvres, celle des miséreux, par rapport à laqueIJe les premiers avaient le sentiment de se différencier malgré des niveaux de vie similaires5. Au cours du XXèmesiècle, sous l'effet de la perpétuation du processus d'industrialisation, du progrès tecl)nique et de J'augmentation générale des niveaux de vie, ]a situation de ces working poor s'est progressivement améliorée. Cette phase ascendante s'est poursuivie jusqu'à la période faste de l'aprèsguerre connue sous le nom des "Trente G]orieuses" (19451975). Cette période, marquée par un taux de croissance élevé, un système de taux de change fixes, une économie de plein emploi et une faible inflation, a été caractérisée par un net recul de la pauvreté absolue parmi les individus ayant accès au marché du travail. En d'autres termes, les désavantages dont ces
5

V altri ani (] 992 : 59), de nombreux

exemples

à J'appui, montre que pauvreté

et misère sont deux phénomènes différents: "Les pauvres peuvent encore espérer gravir les échelons de l'aisance matérielle. Les miséreux n'y croient même plus". La différence essentieIJe entre les travaiIleurs pauvres et les miséreux (idle poor) est constituée par l'appartenance ou non au marché du travail. Dans le cas des miséreux, qui appartiennent aux populations en marge teHes que les sans-abri ou les sans-papiers, on ne tient pas compte des causes de J'appauvrissement, mais seulement de leur condition de pauvreté. AinsL leur situation, souvent Jiée à une exclusion du marché du travaiL évolue vers un processus de marginalisation, sorte de trappe sociale de JaqueHe il est difficiJe de sortir. Plus que de pauvreté, c'est d'extrême pauvreté ou de misère dont Hs souffrent. 17

travailleurs pauvres sont atteints ne se définissent plus en termes de besoins de base insatisfaits (pauvreté absolue) mais en termes d'inégalité par rapport aux individus appartenant aux segments supérieurs de la société (pauvreté relative). C'est une première étape dans le passage au modèle social de déprivation. Au cours des années soixante-dix, les chocs pétroliers couplés à l'abandon du système des taux de change fixes de Bretton Woods ont mis fin, de manière brutale, aux "Trente Glorieuses". Cette conjonction d'évènements négatifs et déstabilisateurs a entraîné une envolée de l'inflation et un retour du chômage qui a dès lors commencé. à accélérer inexorablement sans qu'on ne parvienne à le juguler. Les situations d'exclusion et de précarité se sont alors multipliées au sein d'une partie de la population des travailleurs qui s'est soudain trouvée en marge de la société. Ainsi, on a assisté à l'apparition d'une nouvelle classe de défavorisés, les "nouveaux pauvres", constituée par les individus provenant de toutes origines et classes sociales qui, frappés par la crise, se sont brusquement retrouvés dans une situation de pauvreté (Valtriani, 1992). Le prolongement de cette situation pour cette nouvelle clientèle de l'aide sociale a remis en cause l'idée répandue selon laqueIle l'élimination de la pauvreté relèverait essentiellement de politiques de transferts fondées sur une logique de compensation monétaire, et fait se propager l'idée selon laquelle, en dépit des dispositifs d'aides et d'assistance, la pauvreté ne se résorbe pas, voire s'accroît en raison de la crise. Il en découle que le développement d'un système élargi de redistribution et d'assurance sociale visant à réduire les inégalités et la pauvreté monétaire (relative) n'est pas suffisant pour éliminer les frustrations économiques et sociales (Bourguignon, 2006). Dès lors, J'apparition de nouvelles formes de dénuement a nécessité une adaptation dans le traitement théorique des situations des défavorisés et, sans tenir compte du cas des miséreux, montre le passage d'un modèle physiologigue de déprivation à un modèle social de déprivation6. Les
6 Fitoussi et RosanvalJon (1996) ou Maurin (2002) mettent en évidence une seconde raison, d'ordre sociologique, au passage à un modèle social de déprivation. Dans le tableau que l'on a dressé ci-dessus, les working poor ont pu, de par Jeur position dans Je cycle de production et leur nombre, se constituer en un groupe unifié, la classe ouvrière (working class) dont la cohésion reposait sur le rattachement commun à une même identité. Les profondes transformations technologiques et économiques en cours depuis bientôt trois décennies ont remis en cause cette situation et, comme le souligne Maurin (2002), "affectent les formes d'identité au travaH et plus ]8

désavantages ne s'expriment plus uniquement en termes de déprivations physiologiques, mais également au travers d'inégalités sociales et d'entraves à la participation à la société qui contribuent à faire évoluer le débat vers des problématiques multidimensionnelles. Alors que dans l'approche physiologique, c'est la quantité de nourriture ou d'autres besoins essentiels à la reproduction physiologique de J'individu qui est centrale dans l'étude de l'ampleur de la pauvreté, dans le modèle social, on dépasse une représentation de l'individu au sens biologique pour traiter de l'individu en tant que membre d'une société, dans le cadre de l'exclusion sociale, ou comme personne à part entière, dans le cadre de la pauvreté humaine. Ainsi, le caractère évolutif de la pauvreté justifie l'apparition des nouvelles manifestations de la pauvreté et J'étude des approches multidimensionneIJes. Il met également en exergue la complexité de ce phénomène qui se perçoit d'autant plus lorsqu'on cherche à en donner une définition.
. . .ET POLYSÉMIQUE

La pauvreté est un phénomène à la fois simple et complexe. D'un côté, tout le monde en a une idée intuitive et le simple fait de la nommer entraîne une visualisation immédiate des situations difficiles dans lesqueIJes se trouvent de nombreuses personnes: la pauvreté a quelque chose d'évident qui saute aux yeux. D'un autre côté, elle est si complexe que l'exercice théorique consistant à en donner une définition, et à expliquer les mécanismes qui mènent aux situations d'exclusion et de dénuement, est loin d'être facile. Ceci entraîne de nombreux débats parmi les philosophes, les politiciens, les sociologues, les économistes ou les statisticiens: la pauvreté est un concept difficilement objectivable (Destremau, 1998). Une des raisons à la difficulté de définir la pauvreté tient certainement à la nature même de ce concept auquel il est difficile de donner des frontières. En effet, comme le soulignent Destremau et Salama (2002 : 6), "la pauvreté est à la fois un fait et un sentiment." Son côté factuel implique que son évaluation
largement la perception des appartenances sociales". Dès Jors, c'est aussi de la perte de J'identité co]]ective de ]a classe ouvrière induite par les évolutions des relations de travai] et le progrès technique, que vont apparaître de nouve]]es formes ~e désavantages et de mal-être. En effet, cette mutation sociale a entraîné un changement fondamental du statut du travaiHeur à qui l'on ne demande plus seulement d'être une unité de production mais un individu à part entière devant se comporter comme te]. 19

n'est pas en soi une démarche subjective mais se fonde sur des faits réels et concrets qui peuvent être mesurés scientifiquement 7 ; en revanche, son côté ttsentiment" nécessite parfois d'effectuer des choix qui reflètent implicitement ou non des jugements de valeurs sur divers thèmes tels que les structures sociales, la nature de l'homme et ses droits fondamentaux. C'est ce deuxième aspect, et notamment l'abondance des choix à faire ou des jugements de valeurs à émettre, qui fait de ce concept un sujet de controverses. Ainsi, l'étendue et ]a diversité de ce phénomène et des représentations qu'il entraîne ont donné lieu à de nombreuses manières de le définir qu'il nous faut maintenant évoquer. Suite à l'article fondateur d'Amartya Sen (1976a), on a l'habitude de séparer l'étude de la pauvreté en deux phases distinctes, celle de l'identification et celle de l'agrégation. La phase d'identification est de nature microéconomique. Elle pose la question de l'identification des pauvres et consiste à définir qui est pauvre et qui ne l'est pas sur la base d'un critère de pauvreté à préciser. La phase d'agrégation vise, à partir des résultats de ]a phase d'identification, à déterminer une mesure agrégée de la pauvreté au niveau de la société étudiée. Les questions liées à la définition de la pauvreté, et à sa mesure au niveau individuel, se rapportent à la phase d'identifications. L'identification des individus en situation de pauvreté a donné lieu à de nombreuses approches qui incluent, entre autres, des conceptions absolues, relatives, subjectives, directes, indirectes, internes ou externes, consensuelles ou administratives de la pauvreté, basées sur le revenu, les dépenses de consommation, les droits, les conditions d'existence, les fonctionnements ou les capabilités. Cette liste hétérogène et non exhaustive d'approches met en évidence la polysémie qui caractérise le concept de pauvreté (Bey, 1999) et montre à quel point il est difficile de répondre de manière claire et tranchée à la question de savoir ce
7

Sen (1979a : 285-6) souligneen effet que "pour les personnesqui étudientet

mesurent ]a pauvreté, les conventions de la société relèvent de faits (quels sont les standards contemporains?) et non pas de questions de Inoralité ou de recherche subjective (quels devraient être les standards contemporains? [..])" ~notre traduction). On ne présentera pas, dans ce Hvre, les indices de pauvreté monétaire, relatifs à la phase dtagrégation, qui, depuis Sen (1976a), ont connu une forte expansion (entre autres, Thon, ] 979 ; Blackorby et Donaldson, 1980 ; Clark, Hemming et Ulph, 198] ; Chakravarty, 1983; Foster, Greer et Thorbecke, 1984 ; etc.). Cette littérature stest concentrée sur le développement dtaxiomes qui correspondent aux caractéristiques désirables des indices agrégés de pauvreté. Pour une revue de ces indicateurs et axiomes, on pourra consulter Zheng (1997). 20

qu'elle est9. Dès lors, au-delà du fait qu'il semble plus simple de dire ce que la pauvreté n'est pas plutôt que ce qu'elle est, les seuls points qui semblent recueillir l'adhésion de la plupart des chercheurs sont que la pauvreté et les pauvres sont associés à un état de nécessité (manque, insuffis3;nce, carence, nécessité, exclusion, etc.) qui marque une privation dans ce qui est considéré comme faisant partie des nécessités de la vie (Boltvinik, 1999) et, à un niveau moindre, qu'elle est inacceptablelo. Cette polysémie laisse à penser que, malgré l'énergie déployée par les chercheurs, il n'y a pas de consensus à son sujet. En effet, au sein de la profusion d'études traitant de la pauvreté, on peut repérer de nombreux travaux parallèles proches dans leur contenu, laissant penser que l'étude de la pauvreté est un domaine où le savoir théorique ne s'accumule pas toujours. Ceci est également vrai pour l'utilisation du terme de multidimensionnalité dans l'analyse de ce phénomène qui a fait l'objet de diverses interprétations. Dès lors, les approches multidimensionnelles sont constituées d'un ensemble hétérogène de théories étudiant la pauvreté sous divers aspects. La raison de cette hétérogénéité vient aussi du fait que "[..] des contrastes apparaissent lorsqu'on essaie d'identifier (i) les éléments constitutifs qui définissent le niveau de vie d'un individu ou d'une communauté, et (ii) la manière de mettre en pratique un exercice d'évaluation" (Chiappero Martinetti,
9 Un autre indice de cette polysémie est donné par le grand nombre de termes employés pour évoquer la pauvreté. Herpin et Verger (1997 : 3) relèvent, à titre d'exemple, les termes suivants: "pauvreté, misère, quart-monde, situations défavorisées, précarité, grande pauvreté, nouve]]e pauvreté, galère, groupes marginaux, bas revenus, exclusion". On peut y ajouter besoin, dénuement, indigence, nécessité, impuissance sociale, cumul de désavantages, sécurité/insécurité d'existence, gêne, désavantage socia], absence d'intégration sociale, vulnérabilité, etc. Derrière ces mots se cache une réalité proche ou similaire qu'il est difficHe de cerner. 10 Comme le souHgne Bartoli (1981 : 15), "la pauvreté est un phénomène infiniment plus complexe que veut bien le faire croire une idéologie de justification selon laquelle le pauvre, s'H est "méritant", peut être instruÎt comme un autre, s'il est "travailleur", peut obtenir un emploi tout comme un autre, sti] est "capable", peut atteindre aux plus hauts degrés de la richesse et du pouvoir économique, s'il a la volonté de se consacrer à la chose publique peut ceindre l'écharpe du représentant du peuple. La pauvreté est multidimensionnel1e. Etre pauvre ce n'est pas seulement, comme on le dit sottement dans J'optique de la société marchande, avoir un revenu inférieur à un certain seuil, c'est vivre dans la non satisfaction des besoins socialement nécessaires et dans J'incertitude du lendemain, ctest ne disposer que de faibles moyens de défense ou de pression, c'est faire chaque jour l'expérience de J'indifférence ou du mépris des autres, voire même du mépris de soj". 21

1994 ; notre traduction). L'hétérogénéité et le foisonnement actuel des approches multidÙnensionnelles rend utile à la fois une explication de ce que signifie le terme de multidimensionnalité, ainsi qu'une étude de ce qui rapproche ou éloigne les différentes approches multidimensionnelles, étude que l'on retrouve rarement dans la littérature (une exception, Destremau et Salama, 2002).
INTÉRÊT MACROÉCONOMIQUE

Au-delà de l'intérêt théorique précédent, on peut relever un intérêt pratique clair à l'étude des approches multidimensionnelles. En effet, dès lors que l'on constate que l'objectif que toute politique socioéconomique se doit de rechercher réside dans le maintien et l'amélioration du niveau de vie des agents économiques (Essama-Nssah,2000), on peut considérer que l'intérêt macroéconomique de l'étude de la pauvreté se situe à deux niveaux. Le premier niveau concerne l'étude des effets de la croissance économique sur la réduction de la pauvreté. Deux visions s'opposent à ce sujet dans la littérature (Ravallion, 2001). La première pose que la croissance entraîne automatiquement une réduction de la pauvreté. La seconde, au contraire, met en avant le fait que la croissance augmente les inégalités et ne profite pas aux pauvres. La question au cœur de ces débats concerne la répartition équitable (premier cas) ou non (deuxième cas) des fruits de la croissance au sein de la population: la croissance économique est-eIle neutre concernant la distribution interne des revenus? (Destremau et Salama, 2002; Ehrhart, 2003). Est-elle plus favorable aux ?]) pauvres ou aux riches La réponse à ces questions n'est pas tranchée et dépend des hypothèses de travail ainsi que des bases de données utilisées. Cependant, on peut noter que, jusqu'à présent, le lien entre croissance et pauvreté a surtout été analysé sur la base d'une définition monétaire de la pauvreté par le calcul de l'élasticité entre croissance et réduction de la pauvreté. Si cette élasticité est élevée, on parle de "croissance pro-pauvre"

Cette question est d'importance encore que,. comme le souligne Livi Bacci (200]), cité par Atkinson et Brando1ini (2004), "... ce n'est pas une grande consolation pour une personne vivant avec un doUar par jour de voir que son revenu, auquel on ajoute trois centimes, croît autant que le revenu du quintHe le plus riche" (notre traduction). 22

))

(pro-poor growth)12. On peut considérer que ce genre de pratiques basées sur des indicateurs monétaires biaise les débats autour des politiques de réduction de la pauvreté en faveur de la croissance du revenu monétaire comme solution de la pauvreté (Ruggeri Laderchi, 2007a). Or, si on considère que la pauvreté est multidimensionnelle, on ne peut se satisfaire d'études de ce type pour déterminer les effets de la croissance sur la pauvreté. A quelques exceptions notables près, il y a eu jusqu'à présent peu d'études qui ont analysé le ]jen entre la croissance et les aspects non monétaires de la pauvretél3. Les contributions étudiant l'impact de la croissance sur la réduction de la pauvreté mesurée à partir d'un indice multidimensionnel sont encore plus rares, surtout si on les compare à la grande quantité d'études analysant le lien entre croissance et réduction de la pauvreté monétaire (Dollar et Kraay, 2002, 2004 ; Ravallion, 2001). Ceci est peut être dû à l'absence d'indicateurs robustes qui permettent de caractériser cette pauvreté et nécessite que l'on travaille sur cette question. En termes de politique budgétaire, les avantages liés à un bon ciblage des populations pauvres mettent aussi en avant la nécessité de mieux comprendre et mesurer la pauvreté. En effet, dans une logique d'arithmétique politiqueJ4, les systèmes de protection sociale des pays développés se basent sur la connaissance que l'on a des populations pauvres pour fournir des prestations sociales et mettre au point des systèmes de prévention. Face à la contrainte budgétaire, et afin d'allouer efficacement les dépenses publiques destinées à lutter contre la pauvreté, il est important que ces systèmes s'adaptent aux changements de la composition de la population pauvrel5. Pour
Il existe maintenant une abondante littérature sur la mesure de la croissance pro-pauvres à partir de la variable du revenu. On pourra consulter RavaJlion et Chen (2003), Grimm, Klasen et McKay (2007), Jenkins et Van Kerm (2006). 13On peut citer les travaux de Drèze et Sen (1989) sur le Hen entre croissance et éducation et santé et, plus récemment, les travaux de Grosse, Harttgen et Klasen (2005, 2006) ou Lachaud (2006) sur Je thème de la croissance pro~auvres dans les dimensions non monétaires de la pauvreté. 4 L'arithmétique poHtique, selon J'expression de Petty (1899), consiste à faire reposer les politiques pubHques sur des évidences quantitatives. La mise en place de politiques sociales doit nécessairement être élaborée en fonction de la population ciblée, de son coût, etc. et, remarque importante, c'est à partir de l'identification d'une classe de "pauvres" que )a question de ]a pauvreté pourra faire J'objet de poHtiques et d'actions publiques. 15 Alcock (2006) il1ustre ce point en évoquant le changement de la composition de la population pauvre suite à la récession des années 70, qui a vu une augmentation de la proportion de chômeurs la composant. Cette montée en nombre des nouveaux pauvres a dû être rapidement prise en compte dans les systèmes de redistribution et montre le risque potentiel de 23
]2

cela, il faut avoir une bonne connaissance de la population en situation de pauvreté et de son évolution. Or, la pauvreté, phénomène complexe, implique que la masse de la population pauvre soit composée de nombreuses personnes aux caractéristiques totalement différentes. Comme le souligne Cling (2002: 35-6), si "la reconnaissance des dimensions multiples de la pauvreté est à la source d'une richesse incontestable [00]' en contrepartie, pauvres et pauvreté en deviennent relativement insaisissables, changeant de composition et de nature selon que l'on priviJégie telle ou telle dimension". En effet, si l'on maintient que la pauvreté doit être mesurée de manière multidimensionnel1e, il faut parvenir à éclaircir J'identification des pauvres sur ces diverses dimensions afin de pouvoir mettre en place des politiques économiques ciblées et pertinentes. Les développements précédents nous ont permis de démontrer l'importance et la pertinence actuelle, d'un point de vue théorique aussi bien que pratique, d'une étude de la multidimensionnalité de la pauvreté. Ils constituent les thèmes de fond de notre travail et montrent la légitimité pressante d'interroger la contribution des analyses multidimensionnelles à la compréhension et à la mesure de la pauvreté. Les questions qui en découlent sont à la fois théoriques et empiriques. Plus précisément, trois interrogations émergent lorsqu'on évoque les questions liées aux approches multidimensionnelles de la pauvreté: ~ Quel est l'apport conceptuel des approches multidimensionnelles de la pauvreté? ~ De quelle manière peut-on rendre opératoire ces différentes approches? ~ Enfin, quelle est leur utilité pratique? La réponse à ces différentes questions peut permettre de comprendre les raisons du paradoxe que nous avons exposé au début de cette introduction, et de montrer que la prise en compte d'autres dimensions, non monétaires, matérielles ou non, peut permettre de mieux comprendre la pauvreté, au prix toutefois d'un accroissement de la complexité de sa mesure. Dans ce livre, essentiellement théorique, nous nous concentrerons sur la première de ces trois questions en étudiant les différentes manières d'aborder le concept de pauvreté et, plus particulièrement, ]a manière dont a été appréhendée sa

marginaHsation, d'exclusion sociale et de gaspi1Jage des ressources budgétaires lié à un changement dans la composition des populations pauvres. 24

multidimensionnalité16. On peut identifier dans la littérature deux manières distinctes d'aborder cette question. La première manière revient à considérer que le revenu permet de rendre compte de l'hétérogénéité des individus et des situations auxqueUes ils sont confrontés. En effet, l'utilisation de la valeur monétaire et des prix de marché présente J'avantage de permettre l'évaluation de différents besoins à partir d'une métrique commune, l'unité monétaire, et d'en assurer ainsi la commensurabilité. Dès lors, le revenu contient toute l'information nécessaire pour constituer une bonne approximation des aspects multidimensionnels de la pauvreté. Nous traiterons de cette conception dans la première partie où seront présentées l'approche traditionnelle monétaire et indirecte de la pauvreté ainsi que ses limites. On verra dans un premier chapitre que cette approche se heurte à diverses difficultés à la fois pratiques et conceptuelles, justifiant ainsi le passage à une démarche multidimensionnelle et directe (Sen, 1979a; Ringen, 1987, 1988). A partir de ce premier résultat, on apportera dans le second chapitre des éléments de réflexion quant à la notion de multidimensionnalité et aux différentes manières de la concevoir. Ainsi, cette première partie nous permettra à la fois de répondre à la première question ci-dessus et d'apporter des éclaircissements à la question du traitement de la multidimensionnalité. Par opposition, la seconde méthode cherche à appréhender directement la multidimensionnalité sans ramener les différentes dimensions à une métrique commune. L'idée de départ de cette méthode que l'on peut qualifier de multidimensionnel1e est que, si les indicateurs monétaires basés sur le revenu ou les dépenses de consommation fournissent des informations nécessaires pour l'étude de la pauvreté, ils ne permettent pas de tenir compte de certains types de déprivation et nécessitent d'être complétés par des informations non monétairesl7. Cette manière de concevoir la multidimensionnalité fera l'objet de la seconde partie qui
J6 Nous n'aborderons pas, dans cet ouvrage, les défis empiriques liés à )'opérationnalisation des approches muhidimensionneUes de la pauvreté. Les lecteurs intéressés par cette question pourront se référer à Kakwani et Silber (2007a) ou Silber (2007). 17En effet, pour Chiappero Martinetti (2000), "l'hypothèse de base de toute approche multidimensionnelle pour J'analyse du bien-être et de la pauvreté est qu']] existe des dimensions pertinentes du bien-être que les ressources écononriques ne permettent pas de capturer. La santé, la longévÜé, le savoir et J'éducation.. les relations sociales, les sentiments subjectifs sont des éléments constitutifs de la vie humaine qui ne doivent pas être ignorées si nous voulons évaluer le niveau de vie des individus" (notre traduction). 25

complètera notre approche théorique en s'appuyant sur la présentation de différentes approches multidimensionneHes et directes.. Deux grands courants peuvent être identifiés. D'une part, les auteurs se plaçant dans la lignée de Townsend (1979) adoptent une vision multidimensionnelle, directe, relative et plutôt matérielle de la pauvreté. Ce courant met en avant une idée de la pauvreté étroitement liée à l'appartenance des individus à la société et sera présenté au chapitre trois. D'autre part, un second courant intègre des approches multidimensionnelles, directes et absolues et, dans le sillage de Sen (1985a), raisonne en termes de "bien-être humain".. Ces approches feront l'objet du chapitre quatre. Cette présentation nous permettra d'étudier les différences et similitudes entre ces approches et de mettre en évidence l'arbitrage qui existe entre l'exhaustivité de la définition que l'on donne à la pauvreté et son caractère opératoire. L'objectif de ce livre sera, ainsi, de mettre l'accent sur l'apport des approches multidimensionnelles au niveau de la compréhension de la pauvreté et donc de la manière dont on va identifier les individus en situation de pauvreté. On analysera cet apport d'abord en alternative à l'approche monétaire traditionnelle et par une réflexion sur les questions que la multidimensionnalité soulève, puis par une analyse comparative de la manière dont a été appréhendée la multidimensionnalité de la pauvreté dans différentes approches multidimensionnelles.

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PREMIÈRE PARTIE LE PASSAGE À L 'ANALYSE MUL TIDIMENSIONNELLE : DE L'APPROCHE MONÉTAIRE AUX QUESTIONS SOULEVÉES PA~ LA MUL TIDIMENSIONNALITE

La pauvreté est un objet de recherche polysémique qui nécessite de préciser la définition que l'on considère comme pertinente pour l'étudier. Pour Stewart et alii (2007a), ce passage théorique obligatoire nécessite de prendre position sur sept points qu'ils considèrent comme constitutifs d'un socle commun à toute approche de la pauvreté. Ces points sont les suivants: choix de l'espace informationnel d'évaluation, universalité de la définition, aspect objectif ou subjectif de la méthode, justification du seuil de pauvreté, choix de l'unité de référence, question de la temporalité et traitement de la multidimensionnaIitéJ8. Ces différents choix d'ordre méthodologique ou générique interviennent dans le processus d'évaluation de la pauvreté et influencent les résultats. S'il nous faudra prendre parti sur chacun de ces points, deux d'entre eux sont d'une importance particulière pour les questions que nous nous proposons de traiter dans cet ouvrage: il s'agit de J'espace d'évaluation et de la manière dont on doit traiter la multidimensionnalité de la pauvreté. La question de J'espace d'évaluation se situe en filigrane de l'ensemble de notre étude car elle différencie de manière profonde les différentes conceptions de la justice sociale et du
18Voir aussi Ruggeri Laderchi et alii (2003).

bien-être et, par conséquent, les différentes approches de la pauvreté. Elle consiste à déterminer J'espace d'information (utilité, ressources, réalisations ou capabilités) à partir duquel on va définir la pauvreté et déterminer si un individu est en situation de privation ou non. On distingue notamment entre approches indirectes de la pauvreté basées sur les ressources des individus et approches directes basées sur les résultats et les conditions de vie (Sen, 1979a, 1981 ; Ringen, 1987, 1988). Concernant le traitement de la multidimensionnaJité, on a vu qu'il existe deux manières de l'appréhender. La première part de l'hypothèse que l'application d'une métrique monétaire uniforme à un ensemble de besoins considérés comme commensurables nous permet de capturer l'ensemble des déprivations sur les diverses dimensions. Cette vision est sous-jacente à l'approche monétaire traditionnelle de la pauyreté qui trouve ses racines dans les travaux de la fin du xrxeme siècle de Charles Booth (1892) et Seebohm Rowntree (190]). La prédominance de cette approche a été remise en cause dans les années soixante-dix où certaines de ses lacunes conceptuelles ont été mises en évidence aussi bien par des économistes (Sen, 1973, 1976) que par des sociologues (Abel-Smith et Townsend, 1965). Cette contestation a donné naissance à des approches multidimensionnelles plus satisfaisantes d'un point de vue théorique, mais plus difficiles à rendre opératoire, en raison de la perte du caractère homogène de la métrique. L'espace d'évaluation et le traitement de la multidimensionnalité constituent les deux points sur lesquels se base cette première partie. Dans un premier temps, nous présenterons l'approche monétaire et indirecte de la pauvreté ainsi que ses limites pratiques et théoriques afin de mettre en évidence les raisons justifiant le passage aux analyses multidimensionnelles et directes de la pauvreté (chapitre 1). Cependant, si on trouve de nombreuses références dans ]a littérature qui, se basant sur les faiblesses du revenu, ont reconnu et proclamé la multidimensionnalité de la pauvreté, on peut remarquer que ce terme a fait l'objet d'utilisations aussi nombreuses que variées. Pour cette raison, dans la section suivante, on présentera quelques éléments de réflexion sur la notion de multidimensionnalité et les différentes manières dont on peut la concevoir, apportant ainsi des éléments de réponse aux questions soulevées par la multidimensionnalité (chapitre 2).

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CHAPITRE 1 L'ANALYSE TRADITIONNELLE DE LA PAUVRETÉ ET SES LIMITES: UTILITARISME ET PAUVRETÉ " MONETAIRE

L'approche monétaire traditÏonneIJe de la pauvreté identifie les individus en situatÎon de pauvreté sur la base d'une insuffisance dans un indicateur monétaire. La théorie implic'itement sous-jacente à cette approche est l'uti1itarisme qui est basé d'un point de vue théorique sur le critère de l'uti]jté et d'un point de vue pratique sur l'utilisation du revenu ou des dépenses de consommation comme approximation du bien-être. Dès lors" le critère de pauvreté dans cette approche est le revenu et la pauvreté est appréhendée comme un,e insuffisance de bienêtre économique. Pour Stewart et alii (2007a : 8), la pertinence de l'utilisation de cette approche repose sur le fait de savoir si : ~ l'utilité est une bonne définition du bien-être (h]) ; ~ une insuffisance d'uti1ité englobe tout ce que l'on entend par pauvreté (h2) ; ~ les dépenses monétaires sont une mesure satisfaisante de l'utilité (h3) ; ~ la justification du seuil de pauvreté est satisfaisante (h4). Dans cette section, c'est la validité de ces diverses hypothèses que nous al10ns évoquer afin de déterminer dans queUe mesure l'approche monétaire fournit un cadre satisfaisant ou non à l'étude de la pauvreté. Dans un premier temps, nous étudierons la validité des deux premières assertions (h] et h2) qui concernent les fondements théoriques utilitaristes de l'approche monétaire traditionnelle (section 1.1), puis, dans un