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La pédophilie

De
224 pages

Le phénomène de la pédophilie se présente comme une énigme : son évocation de toutes parts contraste avec la faiblesse des théories le concernant. L'abord et le traitement des signalements, dont différentes administrations (judiciaires, administratives, éducatives) sont pourvoyeuses, se fait alors bien souvent sur la base d'une méconnaissance de ce qu'est la pédophilie et le refoulement de ce en quoi consiste la sexualité humaine. Ce double recul mène souvent à voir le pédophile partout, et surtout à ne pas le discerner là où il se trouve.

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t i él n d st u ée e s i r o ut on a e n
Introduction
ENCHAÎNEMENTdes procès, la multiplication descas, comme leur L récurrence danslhistoire, lesmythes, contesetlégendes, montrentque la pédophilie nestpas un phénomène ponctuel, isolé ouactuel — le Phèdre de Platon avertit« que lamant, loin de luivouloirdubien, aime lenfant commeun platdontilveut serassasier», car« lesamantsaimentlenfant 1 comme lesloupsaimentlagneauLa pédophilie a» . une histoire dontles historiensnouslivrentdesbribes. Véritables trésorsderéflexion qu’ils’agit derecevoiretdordonner, ellescontiennentdesélémentscliniquesdans lattente dêtre interprétés. e e Toutà la fin duXIIIsiècle etaudébutduXIV, dansle Registre dIn-quisition de JacquesFournier, abbé évêque de Pammiersen 1317élupape en 1334sousle nom de BenoîtXII, estfaitmention de limposition dactes pédophiles surde jeunesécoliers. Emmanuel Le RoyLaduriese fonde surcesécritspourélaborer sa précieuse contribution historique Montaillou, village occitan. DevantlinquisiteurFournier, Arnaud de Verniolles se livre :
ocopi t ho
« Javaisalorsdixà douze ans. Je faisaischambre commune avec Arnaud Auriol. Jai couché pendantbiensix semainesdansle même lit[que lui]; comme Arnaud pensaitque jétaisen pleinsommeil, il a commencé à membrasseretàse mettre entre mescuisses... etàs’ymouvoircomme si jétais une femme. Je nétaisencore qu’un enfant, cela me déplaisait. Mais, 2 jai prishonte, je nai pasosérévélerce péché à quiconqu.e »
– La p nod u 1. Platon,Phèdre,241 d, GarnierFlammarion, 1971, p. 118 D 2.E. Le RoyLadurie,Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Gallimard, 1975, p.209.
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UNE NOUVELLE SENSIBILITÉ
LA PÉDOPHILIE
Les abus sexuels s’interrompent, mais« le mal estfait», commente Le RoyLadurie : «victime d’une entreprise deséduction enfantine, [Arnaud de Verniolles] est voué à devenirhomosexuel ». Lasuite le confirme. Après avoirfréquentéune prostituée,sonvisage enfletant, qu’il jure de nen jamais reproduire lexrience : « pour resterfidèle à ceserment, je mesuis misà abuserdesjeunesgarçons» —toutefois, en dépitde leurapparente proximité, la pédophilie nese confond pasavec lhomosexualité, etmême s’excluentl’une lautre ainsi que nousleverrons. Cetémoignagetouchant,transmispar-delà les siècles, présentetoutes lescomposantesde labus sexuel donttit un enfant. Ilyestquestion de limposition brutale d’une jouissance, deson imprescriptibilité, de lorientationsexuellesusceptible dêtre fixée, de la « faute morale » qu’elle vectorise — doùla honte éprouvée parlavictime —, etparfoisde la répétition de lexrience du viol au traversde laréitérationsurdautres enfantsdesactesetdesparolesimposés. Lesagressionspédophilesformentla matrice detoutesles sortesde violencesmettanten jeulesexe. Voilà pourquoi GeorgesVigarello, dans son ouvrage magistralsurleviol, accordeune place centrale auxenfants victimesdattaques sexuellesdontlesauteurs sontdesadultes,soulignant, au terme desarecherche, qu’ils’agitd’un « crime dautantplusatroce qu’il 1 atteint un être projeté en idéal de pureté » . Cette conclusion en forme de tse contientlessentiel de lessence de la pédophilie, quivise précisément linnocence qu’incarne lenfant, etplus volontiers« la petite fille ». e Jusqu’auXVIIIsiècle, lesrocités sexuelles subiesparlespetits retiennentlattention en fonction de latteinte physique — dansla mythologie grecque, la malédiction frappantLaïos, le père dŒdipe, ne vientpasde ce qu’il asodomiséson cousin Chrysipos, maisde lavoir e sauvagementforcé. Ce nestque plus tard, à partirduXIXsiècle, que s’opèreun glissementduphysique à la dimension morale, desorte qu’au e XXsiècle, laréférence au« meurtre psychique » dansle casdesévices sexuels, est un leitmotiv. Les recoursaux tribunaux, etles réponses apportéesauxaffairesde mœursetdeviols,traduisent une évolution des mentalités relative à lenfance etlasensibilité. Les violencespédophiles nétaientpasacceptéesauparavantparlopinion, maisellescristallisent dorénavantlinsupportable. Lorsqu’aumoisde mai2007Madeleine Mac Cann, âgée de 4 ans, est enlevée auPortugal,sa disparitionsusciteun émoi considérable;des
1. G. Vigarello,Hiŝtoire du viol, Seuil, coll. « Points»,2000, p.295.
INTRODUCTION
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personnalitésde premierplanse mobilisent, dontle pape BenoîtXVI qui reçoitlesparents, etbénitla photo de lenfant. Afin de drainer toutes lesinformationspossibles, le couple créeunsite Internet. Quinze jours après, les172millionsde connexions témoignentde limmense catalyse des sensibilitésautourde lenfance. Cette nouvellesensibilité, accompagnée d’une évolution des textes législatifs, estconcomitante de lamélioration desconditionsdevie. Le progrèsapporté parlindustrialisation instaureune attention différente vis-à-visdu« moral ». Aujourdhui, la prise en considération des victimes sembleune évidence;pourtant, elle nestinitiée qu’avec larévision du Code pénal en 1832. Alors, danslesouci de qualifieravec précision « la matérialité ducrime, la justice multiplie lesnuances: attentatsauxurs ouà la pudeur, pénétration incomplète oucontre nature, attouchements...À limage du violeuraufrontbas, lescriminologues substituent versla fin du e XIXsiècle la figure duperversqui dissimulesessirsmonstrueux sous 1 les traitsde la civilité la plus rassurant.e » Une forme moderne de laffliction appart, comme lallègue Alexandre Dumasen 1844 : « Cettesouffrance morale,souffrance pire centfoisque 2e e lasouffrance physiqu. Lee » sXVIIetXVIIIsièclesinaugurent une autre sensibilité à partirde quoi laviolencesexuelle faite auxgarçonnetset auxfillettesdevientlacte inacceptable absolu— doùlimpulsion d’un e nouveaucadre législatif danslesecondtiersduXIXsiècle. Arriverà la représentation actuelle de la pédophilie,requiertdesuivre aufil des siècles lesavatarsde la perception de laviolence, caril nen a pas toujoursété ainsi, etde lapparente etplusoumoins relative ignorance danslaquelle elle estmaintenue. Le DrMatignon évoque en 1889 la complaisance dontbénéficie la prostitution infantile danslesbordelsde la Chine : « La proximité d’un de cesétablissementsne gêne guère les voisinsquivousdonnent volontiers tdesindications. Lesétablissementsde petitsgarçonsne payentpasdimpôts. i él3 Ilsnexistentque parpuretolérance de la police qui ferme les yeux» . n d st uQu’on nes’y trompe pas ;cettetolérance estloin dêtre cantonnée à des spayslointainsdontlesursnous seraient totalementétrangères. Sans ée e i r o doute a-t-elle existé, etelle le demeure en certainescirconstances, dans ut lespaysoccidentaux. Le psychanalyste Jean Clavreul avance, en 1970, on a e nla nécessité pourla police dadopter une forme étonnante daccointance, afin dobtenirdesinformations surdesaffairesdontla gravité estjugée ocopi t ho 1. A. Burgure, La femmesuspecte,Le Nouvel Obŝervateur, 12vrier1998. – La p 2. A. Dumas,Le Comte de Monte Chriŝto, T2, Folio, 1998, p.706. nod u 3.J.-J. Matignon, Deuxmots surla pédérastie en Chine,Archiveŝ d’anthropologie criminelle, D 1899, p. 50.
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LA PÉDOPHILIE
surieure : « Si lesballets rosesnesontdénoncésqu’épisodiquement, ce nestpasparce qu’il estdifficile de lesconnaître;cestparce qu’ilyaune nécessaire collusion entre lesystème policieretl’universpervers». Pour le pervers, laraison de la connivence estautre, car sa manœuvre « perdrait tout son charmes’il n’yavaitpascetœil policierdonton nesaitjamaisce 1 qu’il ignore etce qu’il feintdignorer» . De la même manière, etàson insu, lesystème judiciaire prend partà cescénario pernicieux, caril estplacé àsontouren position devoyeur. Après1970, le changementderegardsurla pédophilie conduitle perversà assignermédiasetpublic à cette place devoyeurlorsdesprocèscriminels.
TOUS PÉDOPHILES?
Dansla ligne de lévolution de lasensibilité, lauteurdumeurtre psy-chique, jusqu’alorssigné parla figure du vagabond, de lindigent, du marginal, estaujourdhuireprésenté parmonsieurTout-le-Monde. Pour Martine Bouillon, magistrat, le pédophile « nous ressemble de façon 2 troublante. Il estparmi nous» . Alors, lasuspicion plane àtoutmoment. Elle estinsinuée à dessein, comme danscescasde divorce, lorsqu’ils’agit deréglerlesconflits relatifsà larésidence desenfants, oudansle décours de disputesconjugalesoudevoisinage : laccusation de pédophilietombe plusqu’à lenvi (le contrecoup étantlerisque de discréditerlescasavérés). Cette propagation peutêtre portée parles rumeurslesplusinconsistantes. Ainsi cethomme que lentourage a à lœil, depuisqu’il nese montre plusaccompagné d’une femme. Lorsquesontaperçusdans son jardin des vêtementsdenfants, lesoupçon de pédophilie est suggéré, pourfinalement s’imposer. Enréalité, militanthumanitaire, ilrecueilletoutes sortesde vêtementsqu’il nettoie avantde lesdistribuerà desfamillesnécessiteuses. Sansdoute est-ce le propre de lhumain que dinterpréterde manière univoque : maispourquoi entrevoirle perverspédophile partout? La fièvre est telle que nombre denseignants, déducateurs, danimateursde centres rés— etparfoisdesres— prennentgarde ou reçoiventla consigne de ne pas setrouver seulsavecun enfant, etplusencore déviter toutcontact physique. Ilya aussi lhomme qui gèleson inclinaison pourles tout-petits enrenonçantà la fonction dassistant« maternel »,voire à ladoption,tant estcrainte linterprétation... abusive !
1.J. Clavreul, Aspectscliniquesdesperversions, inSexualité humaine, Aubier-Montaigne, 1970, p. 197. 2. M. Bouillon,Viol d’angeŝ, Calmann-Lévy, 1997, p. 135.