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La Perte de Sens

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Âmes sensibles, ne lisez pas ce livre ! Il a été écrit avec le sang. Ce sont les « hideux feuillets » d’un « carnet de damné ». C’est le testament d’un homme désespéré qui cherche un sens à l’existence. Et c’est aussi le testament du monde. Julien Pichavant est un Montaigne des temps modernes, un Montaigne schopenhauerien, un Montaigne qui philosophe avec un marteau et qui voyage dans les ténèbres de la mélancolie pour tenter de répondre, tel Hamlet, aux questions éternelles : « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? » Il puise son savoir dans les livres et invite le lecteur à les parcourir avec lui. Ce livre est un roman sans héros. C’est un livre-parloir où le condamné reçoit ses visiteurs à la tombée de la nuit… Julien Pichavant a essayé d’écrire à sa manière le Livre total dont rêvait Mallarmé. Rarement un homme, en 3200 pages, n’aura dévoilé ses entrailles aussi crûment. Rarement un auteur n’aura sondé l’Univers aussi librement, aussi rageusement. Ce livre hors-norme et exigeant connaîtra peu de lecteurs. Peut-être serez-vous l’un d’entre eux…
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Sur l'écriture

de au-diable-vauvert

Jacques Borel

de harmattan

Julien Pichavant

La Perte de Sens

(entre parenthèses)

 


 

© Julien Pichavant, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0311-7

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

NOTICE

 

 

« C’est le plus obscur des météores ; obscur dans tous les sens du mot. C’est un mélange de brouillard et de tourmente », pourrait aujourd’hui réécrire l’un de nos poètes (Hugo). Ou bien : « Brume, tourbillon, souffle, glissement dans tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après l’autre, nul horizon visible, profond recul noir [...]. » Ou bien encore : « Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les forces en les constatant, créent les individualités dans l’unité, les proportions dans l’étendue, l’innombrable dans l’infini, et par la lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse ; de là la vie et la mort. » Ou bien, pour ce travail qui apparaît à l’esprit « comme une mer » et qu’il faudrait aussi publier sous le titre d’Océan : « C’est tout un immense horizon d’idées entrevues, d’ouvrages commencés, d’ébauches, de plans, d’épures à demi éclairées, de linéaments vagues, drames, comédies, histoires, poésie, philosophie, socialisme, naturalisme, entassement d’œuvres flottantes où [la] pensée s’enfonce sans savoir si elle en reviendra. » Un dénominateur commun : cela va dans tous les sens… Un autre poète, tout aussi célèbre, parlerait quant à lui de « dérèglement ». Disons que c’est un « dérèglement de tous les sens », non pas pour « arriver à l’inconnu », mais pour en partir ; un dérèglement de tous les sens et un dérèglement dans tous les sens (directions, sensations, compréhensions, et tout ce que l’on désire y voir). Un dérèglement ou un règlement ? Et puis d’autres questions tourbillonnent dans un brouillard… Ce livre peut-il se faire passer pour un roman ? Peut-être, mais un roman sans héros. Une thèse ? Peut-être, mais délirante, antiacadémique. Une autobiographie ? Peut-être, mais diluée. Un poème ? Peut-être, mais farfelu. Un livre didactique ? Peut-être, mais inopérant. Un journal ? Peut-être, mais clairsemé. Un dictionnaire ? Peut-être, mais d’un alphabet oublié. Ce sont surtout, à défaut d’un genre reconnaissable, des miscellanea. Quel est l’objet du livre ? De quoi parle-t-il ? Ça parle. C’est un livre-parloir où le condamné reçoit ses visiteurs à la tombée de la nuit… C’est un livre qui vole… Et c’est un livre qui n’a aucun équivalent.

 

Quel qu’il soit, La Perte de Sens (entre parenthèses) a bien failli ne jamais être publié. Ceci, me direz-vous, est le sort banal de beaucoup de livres. C’est exact. Mais laissez-moi vous raconter en quelques mots son histoire telle que je la connais et y apporter quelques éléments d’information. On sortira du banal.

 

Le tapuscrit, composé de 3210 feuilles format A4 imprimées sur le recto, non reliées, a été déposé un matin de septembre 2015 par une personne inconnue. Tous les ans, nous recevons près de deux mille paquets provenant de tous les coins de la France, et une infime partie seulement d’entre eux, après une sélection minutieuse, échoue sur mon bureau. Dont celui-ci. Les neuf dixièmes des livres que nous recevons ne font guère plus de deux cents pages. Le titre et l’épaisseur de La Perte de Sens avaient tout d’abord intrigué le comité de lecture et avaient semblé mériter une attention particulière. Ce ne fut pas le point le plus remarquable. Nous ne disposions que de deux indices sur l’identité de l’auteur : « Julien Pichavant » (si ce nom, qui figure sur la page de garde et réapparaît à plusieurs reprises dans le livre, en tant que narrateur présumé, est effectivement le sien), ainsi qu’un bristol rédigé à la main, de la taille d’une carte postale, dont nous dévoilons ici même le contenu : « Madame, Monsieur, — Ce manuscrit qui semble achevé m’a été confié par mon ami Julien Pichavant. Il ne souhaitait pas le proposer à la publication et c’est de ma propre initiative que je vous l’ai apporté. Selon ses dires, ce livre est impubliable et n’a été écrit que dans un but personnel. Toujours selon ses dires, c’était un projet qui ne devait connaître aucune fin (sinon, malheureusement, la sienne). Lorsque je lui avais soumis l’idée de — tout de même — tenter la publication, il avait haussé les épaules, ri et répliqué que ce serait peine perdue. (Ce que vous avez là, malgré la taille imposante, est le résultat d’un travail d’un peu plus de cinq ans.) Voici son plan, que je recopie. — Madame, Monsieur, — Veuillez — etc. » Suivait cette liste de chapitres : « Prologue / Introduction / Tabac / Langage / Être au monde / Mélancolie / Suicide / Relations / Écriture / Lecture / Art / Alcool / Philosophie / Sciences / Psychanalyse / Sagesse / Passé / Conclusion / Épilogue »

 

C’est tout ce que nous avons (et savons). Il est inutile de préciser que, exceptés les chapitres sur la Psychanalyse et sur le Passé, et celui sur la Religion, auquel il manque des feuillets, tous accompagnaient le manuscrit (les six plus gros chapitres auraient éventuellement pu, en membra disjecta, faire l’objet de six livres distincts, ou même l’étude sur Hamlet du chapitre sur la Mélancolie). Colophon de misère.

 

Cette présentation énigmatique est-elle de l’auteur lui-même ? Nous n’en savons rien. Il était néanmoins de notre responsabilité de lancer une recherche. Le nom de famille Pichavant étant relativement rare, nous avions bon espoir de trouver des informations sur le fameux Julien en question, surtout dans la région nantaise, où il est né et a vécu. Ce fut en vain : les quelques Pichavant auxquels nous avons eu affaire ont juré n’avoir aucun lien avec l’auteur. Tout porte à croire, de toute façon, qu’il s’est suicidé (selon les mots de son ami et d’après la fin du livre). S’il avoue être né en 1978, quel âge avait-il en commençant ce projet ? (Trente-et-un ans, lit-on en « Introduction ». Ajoutons-y les 6 ans dont il est question vers la fin et cela ferait un total avoisinant les 37 ans, ce qui serait arithmétiquement valable.) De même, la personne à qui est dédié le livre, Clémence Martinet, n’a donné aucun résultat (trop de Martinet disséminés dans toute la France). Vous verrez que l’implication de cette personne a été funeste.

 

Il est en outre hautement probable que Monsieur Pichavant ait écrit bien d’autres choses si l’on se réfère, en quelques endroits, aux diverses mentions et citations d’anciennes créations. À moins que cela ne soit qu’une invention.

 

Et le titre ? Umberto Eco n’énonçait-il pas qu’« un titre doit embrouiller les idées, non les embrigader » (Apostille au Nom de la rose) ? Pourquoi La Perte de Sens ? Ceci peut se deviner. Avant même la conclusion, l’auteur nous en propose une explication (qui est lacunaire) : « À réfléchir sur le Moi, sur le sens du Moi, la perte est immanquable : la perte du Moi, la perte du sens du Moi, la perte du monde, la perte du sens du monde, en bref, la perte de sens (j’insiste doublement sur la préposition “de”). » En un autre endroit, citant Lacan, il écrit : « La perte de sens ou, dirais-je, “la recherche des limites de la signification », aveu qui en rejoint un autre disant que « la perte de sens revêt malgré tout un sens approximatif ». Mais comment comprendre (entre parenthèses) ?... Nous renvoyons le lecteur à la fin de l’ouvrage, où cela est expliqué en quelques lignes, sans être absolument clarifié. Un jour, qui sait ? l’énigme sera résolue. En attendant, pensons-en ce que l’on veut (ou peut).

 

Et puis, ce n’est pas tant une affaire de « sens » au singulier que de « sens » au pluriel. Quand, par une « théologie positive » (c’est ainsi qu’il nomme sa méthode), la Mélancolie est définie à l’aide d’une liste de participes passés qui n’en finissent plus, chaque éclaircissement du terme, lapidaire et entre parenthèses, demanderait une page entière d’éclaircissements complémentaires. En deux ou trois mots, mille mondes s’offrent à nous. Un sens n’est bien souvent qu’un double sens qu’il ne prend pas la peine d’expliciter, voire un triple sens, un quadruple sens, et c’est comme s’il laissait au lecteur des clés qui ouvrent des portes s’ouvrant elles-mêmes sur d’autres dimensions qui enrichissent le texte et ses sens selon notre degré de perspicacité. En somme, ce livre est beaucoup plus épais qu’il ne le paraît (!).

 

Quant au texte initial, nous n’avons eu qu’à retoucher un petit nombre de scories. Bien qu’elle soit pour le moins atypique, la mise en forme a été strictement inchangée, et l’auteur s’en défend. Il faut l’avouer, ces très longs paragraphes rendent la lecture coriace. Nous avons donc suivi les suggestions de Milan Kundera qui se trouvent dans Les testaments trahis, en adoptant une police de caractères plus grande qu’à l’ordinaire. Cela vaut la peine que nous nous en expliquions. Que dit Kundera dans son livre ? En parlant du Château de Kafka, il regrette qu’Alexandre Vialatte, dans sa traduction, ait scindé le troisième chapitre en quatre-vingt-dix paragraphes, alors que le manuscrit n’en comportait que deux. De même, il insiste sur le fait que Kafka avait toujours souhaité que ses livres fussent imprimés en très grands caractères. Selon Kundera, ce choix « était justifié, logique, sérieux, lié à son esthétique, ou, plus concrètement, à sa façon d’articuler la prose », et il développe ensuite : « le texte qui s’écoule en un paragraphe infini est très peu lisible. L’œil ne trouve pas d’endroits où s’arrêter, où se reposer, les lignes “se perdent” facilement. Un tel texte, pour être lu avec plaisir (c’est-à-dire sans fatigue oculaire), exige des lettres relativement grandes qui rendent la lecture aisée et permettent de s’arrêter à n’importe quel moment pour savourer la beauté des phrases. » Toujours dans Les testaments trahis, il prend l’exemple de Nietzsche et de ses chapitres écrits en un seul paragraphe « pour qu’une pensée soit dite d’une seule haleine ». Et quand on y regarde de plus près, on ne voit pas que Gracq, Chamfort ou Cioran, aient disposé leurs réflexions autrement… Au moins, en respectant cet aspect de la mise en page, nous n’aurons pas trahi Monsieur Pichavant.

 

D’autre part, nous ne dissimulerons pas la difficulté de certains passages des chapitres intitulés « Langage » et « Être au monde », véritablement ardus. Mais ils sont à l’évidence le socle sur lequel repose toute la trame du volume, et ce qui en matérialise l’intention. De notre point de vue, le lecteur peut sans risque, parfois, sauter un ou deux paragraphes s’il bute sur certaines notions. En revanche, il nous fut impensable de supprimer la moindre ligne. Car en supprimant telle ou telle ligne, nous aurions craint d’aller trop loin, et le texte est d’un bloc, ou n’est rien.

 

Le premier grand choc que je connus en parcourant mécaniquement toutes ces feuilles, fut d’y rencontrer des formules mathématiques ! (Des formules qui ont d’ailleurs posé des problèmes typographiques…) Que venaient-elles faire dans cette galère ? Je retrouvai instantanément la même sensation qui m’avait assailli lorsque, tout jeune, j’étais tombé sur le quatrième chapitre du roman de Jules Verne, Autour de la Lune (seconde partie amorcée avec De la Terre à la Lune) : un mélange de cauchemar et de fascination, et j’étais horrifié et intrigué par cette algèbre venue de nulle part, et surtout (je m’en souviens parfaitement) par son « intégrale de l’équation des forces vives »… Je n’oublierai pas non plus cette page de Georges Perec dans La vie mode d’emploi… Tous ces signes incompréhensibles ! Le chapitre intitulé « Sciences » effraie avec toute sa cabalistique ! (Sans avoir jamais fait de mathématiques d’un haut niveau, avec un peu d’efforts, on peut comprendre ! On peut même aimer ce qui se déploie sous nos yeux !) Le rapprochement des genres est surprenant : peut-on affirmer en cela que Monsieur Pichavant est un mathématicien de la Mélancolie ? Ou un adepte de la gématrie du verbe ? C’est L’Artet la Science de Hugo ! Dans L’Immortalité, Kundera regrette qu’il n’y ait pas de « mathématique existentielle ». Expression qui est, selon Avenarius, son interlocuteur, une « excellente trouvaille ». C’est mon opinion. Et l’une des maximes de Novalis, auteur si cher à Pichavant, ne dit-elle pas que « l’algèbre c’est la poésie » ? Il me semble que Pichavant a essayé, en maniant les mathématiques et l’existence, d’arriver à cela. Cela séduirait-il Kundera ? La mathématique de l’existence ! Cette immixtion des mathématiques dans la littérature, cela ressemble fort à la découverte faite par Thomas Bernhard après la mort de son grand-père, la « découverte que la littérature peut amener la solution mathématique de votre vie et, à chaque instant également de votre propre existence, quand on la met en mouvement et qu’on la pratique en tant que mathématicien donc, avec le temps, comme un art supérieur, finalement comme l’art mathématique suprême qu’il faut d’abord posséder complètement pour pouvoir la qualifier d’acte de lecture » (Le Souffle). N’est-il pas ? Mais d’où lui vient donc, à cet étrange et inclassable Pichavant, cette volonté d’avancer, de comprendre par tous les moyens (surtout les plus originaux) ? Quel atavisme à dépouiller le sens ! Et que dire du rapprochement des individus ? Dans un même creuset sont mêlés, parmi les plus célèbres, Emmanuel Kant, Albert Einstein, Victor Hugo, Bouddha, Jésus-Christ, Sigmund Freud, Anton Tchékhov, Pierre Desproges, Edgar Poe, Ludwig van Beethoven, Stephen King, Michael Jordan, Vincent van Gogh…

 

Le lecteur attentif et expert remarquera peut-être quelques variations de style, quelques inégalités dans la langue qui vont de la plus soutenue à la plus simple, de la plus étouffante à la plus aérée, de la plus angoissante à la plus légère. Sans doute des accalmies en sont-elles la cause. Comment un esprit peut-il cavalcader sans cesse accompagné de la mélancolie sans se perdre tout à fait (« La Perte de sens, ce livre qui donne libre cours à la Mélancolie et qui m’achemine vers un inconnu mortifère ») ? À moins qu’il ne se soit réellement perdu, qu’il ne se soit sacrifié en offrande, solidement accroché au sens vacant… Passée la première moitié de l’ouvrage, le style se soutient de moins en moins.

 

En somme, notre principale difficulté dans l’affaire s’est bornée à vérifier l’exactitude des citations et à nous occuper des ayants droit qui s’y rattachent. La Perte de Sens (entre parenthèses) contient en effet une quantité prodigieuse de citations. Personne n’a jamais vu cela dans l’histoire du monde de l’édition. Certaines citations sont d’ailleurs d’une longueur qui n’est pas banale. Cette façon de faire n’est pas sans rappeler les Essais de Montaigne, mais le sujet qui nous occupe ici est, comparé à ceux-ci, indéniablement plus sombre. Un Montaigne schopenhauerien, un Burton futuriste (et passéiste). C’est le livre du désespoir le plus noir, l’œuvre d’un homme qui cherche le sens de l’existence tout en sachant qu’il ne le trouvera pas, si ce n’est dans son acte d’écriture, et qui, pour autant, de-ci de-là, ne se départit pas d’un sens de l’humour noir. Pour en revenir aux citations, j’oserai émettre deux jugements sans conséquence, qui n’engagent que moi (que les propos de l’« Introduction », vous le constaterez, récusent) : nous pensons que les citations ornent le texte de l’auteur plus souvent que les citations n’ornent son texte, et que leur grand nombre, s’il est un grand atout et la preuve d’un travail énorme, n’en noie pas moins le texte à certains moments. C’est pourquoi l’auteur se cache plus qu’il ne se dévoile, mais c’est aussi sa manière de se dévoiler : en se cachant. Voyez, dès les citations placées en début d’ouvrage : un auteur en mit-il jamais autant en exergue ? Oui, il y aurait bien Herman Melville avec son Moby Dick… Julien Pichavant ou le cachalot — sans grosse tête ? (N’est-ce pas Walter Benjamin qui formait le vœu d’écrire un texte — LeLivre des passages — uniquement composé de citations ? Guy Debord ne s’y essaya-t-il pas avec ses Mémoires ? Plus près de nous, en 1989, Yak Rivais tenta l’expérience avec ses Demoiselles d’A., que je n’ai pas lu. L’art du « centon » est vieux comme le monde. En tout cas, il ne date pas d’hier : il avait déjà le vent en poupe au XVIème siècle (on l’appelait également « pasquil » ou « pasquin »), et Juste Lipse, avec ses Politiques, en est un digne représentant. En remontant plus loin encore, on trouve les Homerici Centones de Christo, une vie de Jésus entièrement écrite en empruntant des vers à L’Iliade et de L’Odyssée ! On doit cet exploit à Eudoxie, épouse de l’empereur Théodose II, qui vécut au Vème siècle. En 1679 parut un remarquable centon, œuvre de Théodore Desjardins, d’une longueur de 4333 vers issus de 163 auteurs différents... Notons tout de même qu’un grand nombre de « centonistes » ne renseignent pas leurs sources…)

 

Encore un mot. L’ordre des chapitres a son importance et respecte la logique de la progression menant à la mélancolie, qui est le thème central. Par exemple, le chapitre sur le « Tabac ». Le « Prologue » témoigne du fait que l’auteur semblait avoir perdu la faculté d’écrire, et c’est justement le tabac qui lui aurait permis de la recouvrer et de commencer son livre.

 

Enfin, je ne doute pas qu’il convienne de bien respecter la « règle » tirée du très ésotérique « Appel-avertissement », qui recommande de lire très lentement. Insatiable arrangeur de mots, Julien Pichavant est à prendre à la lettre, ou, pour mieux m’exprimer (comme il le ferait ?), il est à prendre jusqu’à la lettre. — « Tel en l’alunissage » : dès les premiers mots, des notes, une sonorité d’un nouveau monde ! Était-ce prémédité ? Nous ne le saurons jamais… Tel en l’alu Tel en l’alu

 

J’ai certainement été trop long. Et je m’aperçois que Julien Pichavant m’a inoculé le virus de la citation ! Je referme donc la parenthèse de cette notice et vous laisse à la lecture de ce que j’appellerais un essai autobiographique si je n’avais pas la certitude que l’auteur n’approuverait pas cette dénomination. Je rectifie donc : un voyage mélancolique dans les contrée obscures d’un homme délirant entouré de ses livres ténébreux.

 

Que les ténèbres soient affectueuses avec lui, où qu’il soit.

 

 

Joseph Cetia-Lessec

 

 

La Perte de Sens
(entre parenthèses)

 

 

À Clémence Martinet

— et à tous les amoureux des livres

 

 

« Ce livre ne sera peut-être compris que par celui qui a déjà eu lui-même l’occasion de penser les pensées — ou du moins des pensées similaires — qui y sont exprimées. […] Son but serait atteint s’il faisait plaisir à celui qui le lit en le comprenant. »

Ludwig Wittgenstein (Tractatus Logico-Philosophicus (Avant-Propos))

 

« Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort. »

Victor Hugo (Les Contemplations (Préface))

 

« Et qu’est-ce maintenant que ce livre, traduit

Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit ? »

Victor Hugo (La Légende des siècles (La vision d’où est sorti ce livre))

 

« Mon livre doit devenir une bible scientifique — un modèle à la fois réel et idéal — le germe de tous les livres. »

Novalis (Das Allgemeine Brouillon)

 

« This thought is a death which cannot choose

But weep to have that which it fears to lose. »

(« Penser tel que la mort : Nulle espérance ouverte

Sinon pleurer d’avoir ce dont on craint la perte. »)

William Shakespeare (Sonnets (LXIV))

 

« Je tâcherai de trouver et de suivre […] le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un autre homme. »

Émile Zola (La Fortune des Rougon (Préface))

 

« Ici, j’éprouve le besoin d’ouvrir une parenthèse. S’il m’arrivait, dans le salon de Madame T. ou dans un autre, de dire des choses justes sur le calcul différentiel, je passerais pour un pédant et pour un monsieur très ennuyeux. Mais, si je parlais des femmes, des Allemands, de la guerre ou de l’immortalité de l’âme, je pourrais débiter les pires insanités sans nuire à ma réputation. Je serais même chaudement approuvé par quelques-uns des assistants. C’est triste. Je referme ma parenthèse. »

Henri Roorda (Le Roseau pensotant)

 

« À qui ne se satisfait pas des images, des métaphores, des symboles, il est naturel que ne viennent que des idées incomplètes (comme si elles étaient à chaque instant inhibées (dans le cours de leur formulation) non tellement par une impuissance du sujet (de l’auteur), que par une opposition (« a minima » (par ex.)) de l’objet (et donc par un scrupule du sujet). »

Francis Ponge (Nioque de l’Avant-Printemps)

 

« Il faut que j’écrive mes ultime lettere. Si tout homme ayant beaucoup senti et pensé, mourant avant la dégradation de ses facultés par l’âge, laissait ainsi son Testament philosophique, c’est-à-dire une profession de foi sincère et hardie, écrite sur la planche du cercueil, il y aurait plus de vérités reconnues et soustraites à l’empire de la sottise et de la méprisable opinion du vulgaire.

J’ai pour exécuter ce dessein d’autres motifs : il est de par le monde quelques hommes intéressants que j’ai eus pour amis ; je veux qu’ils sachent comment j’ai fini. — Je souhaite même que les indifférents, c’est-à-dire que la masse du public pour qui je serai l’objet d’une conversation de dix minutes (supposition peut-être exagérée) sache, quelque peu de cas que je fasse de l’opinion du grand nombre —, sache, dis-je, que je n’ai point cédé en lâche ; et que la mesure de mes ennuis était comble quand de nouvelles atteintes sont venues la faire verser ; que je n’ai fait qu’user avec tranquillité et dignité du privilège, que tout homme tient de la nature, de disposer de soi.

Voilà tout ce qui peut m’intéresser encore de ce côté-ci du tombeau : au-delà de lui sont toutes mes espérances, si toutefois il y a lieu. »

Alphonse Rabbe (Album d’un pessimiste)

 

« Ces œuvres hasardées qui vous semblent souvent le produit d’un esprit non encore en possession de lui-même, et qui ne se possédera peut-être jamais, qui sait quel cerveau elles cachent, quelle puissance de vie, quelle fièvre pensante que les circonstances seules ont réduits. Assez parlé de moi et de mes œuvres à naître, je ne demande plus qu’à sentir mon cerveau. »

Antonin Artaud (Lettre à Jacques Rivière, 6 juin 1924)

 

« Cela ne m’a été possible, dit-il, que parce que c’était nécessaire. Je devais bien écrire le livre, ou bien désespérer ; c’était la seule chance de me sauver du néant, du chaos, du suicide. C’est sous cette pression que le livre a été écrit, et il m’a apporté le secours attendu, simplement parce qu’il a été écrit, peu importe qu’il soit bon ou mauvais. C’était le principal. Et aussi : quand j’écrivais, je n’ai pu penser un instant à d’autres lecteurs que moi-même, ou tout au plus, de temps en temps, à l’un de mes camarades de combat, et jamais je ne pensais alors à des survivants, mais toujours à des hommes qui sont morts à la guerre. Pendant tout le temps que j’écrivais, j’étais comme possédé par la fièvre ou la folie et entouré de trois, quatre morts aux corps déchiquetés — voilà comment le livre s’est fait. »

Hermann Hesse (Le Voyage en Orient)

 

« Je suis bizarrement malade, presque en permanence, avec une indifférence absolue. Je veux finir mon livre. C’est tout. Je m’échange là contre. Je crois que ça tient maintenant à moi, comme une ancre de fond. […] Ça paraîtra à ma mort, car je n’aurai jamais fini. J’ai sept cent pages. Si je les travaillais comme un simple article, ces sept cents pages de gangue, il me faudrait déjà dix ans, rien que de mise au point. Je les travaillerai simplement jusqu’au bout de mes forces. Je ne ferai plus rien d’autre au monde. Je n’ai plus aucun sens par moi-même […]. Je me sens menacé, vulnérable, limité dans le temps, je veux finir mon arbre. […] Je me trompe peut-être sur mon livre, ce sera peut-être un médiocre gros livre : ça m’est bien égal, c’est ce que je puis devenir de mieux. »

Antoine de Saint-Exupéry (Lettre à Pierre Chevrier [Hélène de Vogüé], 8 septembre 1941)

 

« Il est évident que si l’on a la conscience du néant, il est absurde d’écrire un livre, c’est ridicule même. Pourquoi écrire et pour qui ? Mais il y a des nécessités intérieures qui échappent à cette vision, elles sont d’une autre nature, plus intimes et plus mystérieuses, irrationnelles ; la conscience du néant poussée au bout n’est compatible avec rien, avec aucun geste ; l’idée de fidélité, d’authenticité, etc. — tout fout le camp. Mais il y a quand même cette vitalité mystérieuse qui vous pousse à faire quelque chose. Et peut-être c’est ça la vie, sans vouloir employer de grands mots, c’est que l’on fait des choses auxquelles on adhère sans y croire, oui, c’est à peu près ça. »

Emil Cioran (Entretien avec Michael Jakob, 1994)

 

« Je suis arrivé à l’âge où l’on atteint la maîtrise parfaite de ses propres qualités et où l’intelligence a le maximum de force et de dextérité possibles. Il est donc temps de réaliser mon œuvre littéraire, en achevant certaines choses, en regroupant certaines autres, en écrivant celles qui sont à écrire. Pour finir cette œuvre j’ai besoin de tranquillité et d’un certain isolement. […] — Toute ma vie future dépend de ce que je puisse ou non le faire et le faire vite. Du reste, ma vie tourne autour de mon œuvre littéraire — qu’elle soit ou qu’elle puisse être bonne ou mauvaise. Tout le reste a pour moi un intérêt secondaire ; il y a des choses, bien sûr, que j’aimerais avoir, d’autres dont il m’est égal qu’elles arrivent ou n’arrivent pas. Il faut que tous ceux qui ont affaire à moi soient persuadés que je suis comme cela, et exiger de moi les sentiments, par ailleurs très dignes, d’un homme vulgaire et banal, c’est tout comme exiger de moi que j’aie des yeux bleus et des cheveux blonds. Et me traiter comme si j’étais un autre n’est pas la meilleure façon de garder mon affection. Il vaut mieux, dans ce cas, traiter un autre qui soit comme ça, et dans ce cas il faut “s’adresser à quelqu’un d’autre” ou quelque chose dans ce genre. »

Fernando Pessoa (Lettre à Ophélia, 29 septembre 1929)

 

« Plus je relis cette liste, plus je me convaincs qu’elle est l’effet du hasard et ne contient aucun message. Mais ces pages incomplètes m’ont accompagné pendant toute la vie qui depuis lors m’est restée à vivre, je les ai souvent consultées comme un oracle, et j’ai presque l’impression que tout ce que j’ai écrit sur ces feuillets, que tu vas lire à présent, lecteur inconnu, n’est rien d’autre qu’un centon, un poème figuré, un immense acrostiche qui ne dit et ne répète rien d’autre que ce que ces fragments m’ont suggéré, et je ne sais plus si c’est moi qui ai parlé d’eux jusqu’à présent ou si ce sont eux qui ont parlé par ma bouche. Mais que ce soit l’un ou l’autre cas, plus je me récite l’histoire qui en est sortie, moins je réussis à comprendre si elle recèle une trame allant au-delà de la séquence naturelle des événements et des temps qui les relient. Et c’est dur pour un vieux moine, au seuil de la mort, que de ne point savoir si la lettre qu’il a écrite contient un certain sens caché, et si elle en contient plus d’un, beaucoup, ou point du tout. […] Il fait froid dans le scriptorium, j’ai mal au pouce. Je laisse cet écrit, je ne sais pour qui, je ne sais plus à propos de quoi : stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus. »

Umberto Eco (Le Nom de la rose)

 

« Enfin, si par hasard quelque main malheureuse venait à découvrir ces lignes, qu’elle se garde d’y toucher. — Car elles brûlent et dessèchent la main qui les touche, — usent les yeux qui les lisent, assassinent l’âme qui les comprend.

— Non, si quelqu’un vient à découvrir ceci, qu’il se garde de le lire — ou bien, si son malheur l’y pousse, qu’il ne dise pas après : c’est l’œuvre d’un insensé, d’un fou. Mais qu’il dise : il a souffert quoique son front fût calme, quoique le sourire fût sur ses lèvres et le bonheur dans ses yeux. Qu’il lui sache gré si c’est un de ses proches de lui avoir caché tout cela — de ne point s’être tué de désespoir avant d’écrire et enfin d’avoir réuni dans quelques pages tout un abîme immense de scepticisme et de désespoir. »

Gustave Flaubert (Agonies)

 

« L’écriture me maintient, mais n’est-il pas plus juste de dire que c’est cette forme de vie qui me maintient ? Je ne veux bien sûr pas dire par là que ma vie est meilleure quand je n’écris pas. C’est au contraire bien pire encore et même totalement insupportable et ça ne peut finir que dans la folie. Mais alors seulement à la condition que, comme c’est effectivement le cas, même si je n’écris pas, je sois un écrivain, et un écrivain qui n’écrit pas est en effet une monstruosité qui suscite la folie. »

Franz Kafka (Lettre à Max Brod, 6 juillet 1922)

 

« Sans même tenir compte de tous les autres obstacles (état physique, parents, caractère), j’arrive à trouver une très bonne excuse au fait que je ne limite pas mon activité à la littérature envers et contre tout, en faisant bifurquer les choses de la façon suivante : je ne puis rien risquer pour moi, tant que je n’aurai pas accompli un travail d’une certaine importance capable de me satisfaire pleinement. Ce qui est assurément irréfutable.

J’ai en ce moment, et je l’ai déjà eu cet après-midi, un grand besoin d’extirper mon anxiété en la décrivant entièrement et, de même qu’elle vient des profondeurs de mon être, de la faire passer dans la profondeur du papier ou de la décrire de telle sorte que ce que j’aurais écrit pût être entièrement compris dans mes limites. Ce n’est pas un besoin artistique. »

Franz Kafka (Journal, 8 décembre 1911)

 

« Vraiment, quand j’y songe, la littérature n’a qu’une raison d’être, sauver celui qui la fait du dégoût de vivre !

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