//img.uscri.be/pth/e318c4dbff99e3a12d39cac936ecde423953ce73
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La place des jeunes dans la cité

De
299 pages
Voici le premier volume d'un recueil d'articles de recherches sur "La place des jeunes dans la Cité". De l'école à l'emploi s'intéresse tout particulièrement aux trajectoires des jeunes issus des milieux populaires et étudie comment celles-ci sont influencées par les mesures de rattrapage scolaire et par les dispositifs de lutte contre l'exclusion professionnelle. Les auteurs y interrogent, tour à tour, les représentations portées sur la jeunesse, la nature de ses "difficultés" et leurs traitements, la capacité des politiques publiques à réparer des inégalités. Les textes portent sur leur mode de vie, leurs aspirations, sur les politiques qui leur sont destinées.
Voir plus Voir moins

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ
TOME I

De l’école à l’emploi ?

La série Les cahiers du Griot est une publication du Groupe de recherche interdisciplinaire sur les organisations et le travail (Griot-Lise, Cnam/CNRS). Cette série accueille les travaux et recherches menés dans le champ du travail, de l’emploi, des organisations et de la formation. Les cahiers du Griot veulent promouvoir des recherches exigeantes sur le plan empirique, ouvertes et originales sur le plan des interprétations. Leur objectif est de donner à voir le travail en acte, mais aussi les multiples dynamiques des régulations organisationnelles, marchandes, éducatives… qui informent ce dernier. Directeur de la série : Michel Lallement

N° 5, octobre 2005

Ce numéro des Cahiers du Griot est coédité avec les éditions L’Harmattan par : • Le Centre d’études de l’emploi (CEE) 29, promenade Michel-Simon 93166 Noisy-le-Grand cedex Tél. : 01 45 92 68 00 Fax : 01 49 31 02 44 http://www.cee-recherche.fr • Le Griot-Lise/Cnam 2, rue Conté 75003 Paris Tél. : 01 40 27 21 30 Fax : 01 40 27 28 39 Jocelyne.bugnot@cnam.fr • Le Centre national de formations et d’études de la Protection judiciaire de la jeunesse 54, rue de Garches 92420 Vaucresson Tél. : 01 47 95 98 98 Fax : 01 47 95 98 70 Cnfepjj-vaucresson@justice.fr

© L’Harmattan, 2005 ISBN : 2-7475-9268-5 EAN : 9782747592680

Coordonné par

Cécile Baron, Élisabeth Dugué et Patrick Nivolle

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ
TOME I

De l’école à l’emploi ?

L’Harmattan 5-7, rue de L’École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L’Harmattan Italie Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Les cahiers du Griot : N° 1 N° 2 N° 3 Figures du temps : les nouvelles temporalités du travail et de la formation, Collectif Griot. Initiative individuelle et formation, Fabienne Berton, Mario Correia, Corinne Lespessailles, Madeleine Maillebouis (eds). PME et entrepreneurs : approches algéro-françaises, Abderrahmane Abedou, Ahmed Bouyacoub, Michel Lallement, Mohamed Madoui (eds). La prévention : concepts, politiques, pratiques en débat, sous la direction de Brigitte Bouquet. La place des jeunes dans la Cité (tome 1). De l’école à l’emploi ?, coordonné par Cécile Baron, Élisabeth Dugué, Patrick Nivolle. La place des jeunes dans la Cité (tome 2). Espaces de rue, espaces de parole, coordonné par Élisabeth Callu, Jean-Pierre Jurmand, Alain Vulbeau.

N° 4 N° 5 N° 6

AVERTISSEMENT

La Place des jeunes dans la Cité regroupe dans ses deux tomes (De l’école à l’emploi ? et Espaces de rue, espaces de parole) une partie des travaux présentés lors des premières Journées de la recherche sociale du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), organisées par la chaire de travail social et le laboratoire de recherche Griot-Lise, qui se sont tenues les 27 et 28 janvier 2004 sur le thème : « Les jeunes en difficulté : leur place dans les politiques et dans la Cité ». Pour cette première édition, la manifestation était couplée avec les journées annuelles de valorisation de la recherche du Centre national de formation et d’études de la Protection judiciaire de la jeunesse (CNFE-PJJ) et organisées en partenariat avec l’école doctorale Entreprise, travail, emploi (ETE) du Cnam et le Centre d’études de l’emploi (CEE). Une cinquantaine de jeunes chercheurs ont présenté leurs travaux appuyés sur des investigations récentes. Ils les ont confrontés à la critique de chercheurs confirmés mais aussi aux connaissances pratiques détenues par le public, largement constitué de travailleurs sociaux. Le colloque a ainsi pu rassembler un ensemble de données empiriques sur les modes de vie et de pensée des jeunes des milieux populaires et sur les politiques qui leur sont destinées. Il a aussi donné place à des réflexions plus critiques, notamment sur les présupposés des politiques et particulièrement sur la catégorie «jeunesse en difficulté» autour de laquelle s’agrègent des politiques diversifiées. Les synthèses et confrontations entre les diverses approches, assurées par des chercheurs spécialistes de la question, ont permis de faire surgir les zones d’ombre de la recherche comme de nouvelles interrogations, interpellant ainsi tant les politiques sociales en direction de la jeunesse que le monde de la recherche. Les contributions réunies dans les deux ouvrages faisant suite à ces journées reflètent la grande diversité des travaux qui y ont été présen-

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

tés. Ces deux volumes constituent, en effet, un état des apports récents des universités et laboratoires de recherche français 1 à la connaissance de « la jeunesse en difficulté ». Ils rendent compte à la fois des données disponibles sur le sujet, des thématiques développées dans les diverses disciplines concernées par la question – si la sociologie dominait, huit autres disciplines étaient représentées lors du colloque –, des manières de poser les problèmes d’un point de vue tant empirique que théorique, mais aussi de la façon dont se construit ce champ de recherche aujourd’hui. Les contributions apportent une compréhension de la diversité des places occupées par les jeunes dans les politiques publiques et dans la Cité, levant le voile sur des trajectoires, des dispositifs ou encore des expériences concrètes réalisées tant par les jeunes eux-mêmes que par les intervenants sociaux. Ces deux volumes renvoient également à des états d’avancement différents des travaux et à des formes d’écriture contrastées : certaines contributions mettent en scène avec finesse et précision des résultats d’enquêtes portant sur une mesure, une action, un dispositif expérimental ou encore des populations spécifiques ; elles s’appuient sur des entretiens et des observations parfois de longue durée, sans pour autant proposer toujours une analyse théorique achevée. D’autres mettent en perspective des résultats en vue d’élaborer un cadre théorique, avec une volonté affichée de monter en généralité, mobilisant des concepts, tels ceux de différentes théories de la justice ou de la théorie de la « capabilité » d’Amartya Sen, ou encore inscrivent leurs travaux dans une comparaison internationale. Cette variété des contributions s’explique également par le fait que certains auteurs sont encore doctorants alors que d’autres ont soutenu leur thèse, voire publié leurs résultats. Elle s’explique sans doute enfin par des positionnements différents dans la conduite de la recherche, notamment quant au rapport de l’auteur à la théorisation ou à la « distance scientifique ». Nous espérons en tout état de cause que ces contributions, grâce à leur grande variété, incitent le lecteur à confronter ses propres connaissances avec celles issues d’une démarche scientifique, confrontation que nous avons déjà observée entre professionnels et jeunes chercheurs pendant ces premières Journées de la recherche sociale.

1. On trouvera également les contributions de deux chercheurs belges.

8

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans tous ceux qui ont largement contribué à l’organisation scientifique et matérielle, à l’animation des débats et aux synthèses de travaux du colloque « Les jeunes en difficulté : leur place dans les politiques et dans la Cité ». Que soient ici chaleureusement remerciés : Les membres du comité scientifique FRANÇOIS ABALLEA, Gris, université de Rouen, CÉCILE BARON, Centre d’études de l’emploi, COLETTE BEC, université de Paris V, ROGER BERTAUX, IRTS de Lorraine, BRIGITTE BOUQUET, PRÉSIDENTE, chaire de travail social du Cnam, ÉLISABETH CALLU, département Réd du CNFE-PJJ, GENEVIÈVE CRESPO, Etsup, CLAUDE DUBAR, Mire, ÉLISABETH DUGUÉ, Griot-Lise/Cnam-CNRS, JEAN-FRANÇOIS GERME, ETE-Cnam, MARCEL JAEGER, IRTS de Montrouge, CLAUDE MARTIN, Lapss-ENSP, FRANÇOISE MONCOMBLE, université de Paris XII, PATRICK NIVOLLE, Centre d’études de l’emploi, MARC-HENRY SOULET, université de Fribourg, ALAIN VULBEAU, université de Paris X-Nanterre ; Les membres du comité d’organisation YVONNE CAPUS, chaire de travail social du Cnam, JEAN-PIERRE JURMAND, département Réd du CNFE-PJJ, LÉA LIMA, chaire de travail social du Cnam, MICHELINE POISSON, département Réd du CNFE-PJJ, ZAIA REHIEL, chaire de travail social du Cnam ;

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

Les discutants et les animateurs des ateliers, et les intervenants des tables rondes PHILIP AÏDAN, sociologue au Cnam, JEAN-YVES BARREYRE, directeur du Cédias-Musée social, ÉLISABETH BAUTIER, professeur à l’université de Paris VIII (sciences de l’éducation), responsable du laboratoire Éscol, PIERRE BERTON, directeur du CNFE-PJJ, JOËLLE BORDET, psychosociologue, chercheure au CSTB, MICHEL CORBILLON, professeur au département de sciences de l’éducation, Cref-université de Paris X-Nanterre, GISÈLE FICHE, directrice du département Réd du CNFE-PJJ, GINETTE FRANCEQUIN, maître de conférences au Griot-Cnam, OLIVIER GALLAND, directeur de recherche, directeur scientifique adjoint à la Mission scientifique, technique et pédagogique du ministère de la Jeunesse, de l’Éducation et de la Recherche, CHANTAL GUÉRIN-PLANTIN, maître de conférences à l’université de Savoie, chercheure associée au Cerat-CNRS, FRANÇOISE HICKEL, formatrice au CNFE-PJJ, EMMANUEL JOVELIN, enseignant-chercheur à l’Institut social LilleVauban de l’université catholique de Lille, MICHEL LALLEMENT, chaire d’analyse sociologique du travail du Cnam, FRANÇOISE LAOT, maître de conférences à l’université de Paris XIII (sciences de l’éducation), MOHAMED MADOUI, ingénieur de recherche au Griot-Cnam, ALAIN MILON, philosophe, professeur à l’université de Paris X (pôle métiers du livre), membre du Grass/Iresco-CNRS, NICOLE MOSCONI, professeure au département de sciences de l’éducation, Cref-université de Paris X-Nanterre, PAUL OLRY, maître de conférences à l’université de Paris XIII, membre du Griot-Cnam, BERNARD ROUDET, chargé de recherche à l’Injep, CLAUDE ROUYER, chargé d’études à l’Etsup, STÉPHANE TESSIER, directeur du Crésif, MAHAMET TIMERA, maître de conférences associé à l’université de Paris VII, chercheur à l’Urmis-CNRS ; Et tout particulièrement les chercheurs confirmés qui ont accepté d’introduire, de synthétiser et de conclure les travaux de ce colloque : GÉRARD MAUGER, directeur de recherche CSE/CNRS/EHESS, ÉLISABETH MAUREL, Cerat-Pacte/IEP de Grenoble, JOSÉ ROSE, directeur scientifique du Céreq. 10

REMERCIEMENTS

• Sigles des différents centres de recherche concernés CÉDIAS-Musée social : Centre d’études, de documentation, d’information et d’action sociales-Musée social. CEE : Centre d’études de l’emploi. CERAT : Centre de recherche sur le politique, l’administration, la ville et le territoire. CÉREQ : Centre d’études et de recherches sur les qualifications. CNAM : Conservatoire national des arts et métiers. CNRS : Centre national de la recherche scientifique. CNFE-PJJ : Centre national de formation et d’études de la Protection judiciaire de la jeunesse. CREF : Centre de recherche, éducation formation. CRÉSIF : Comité régional d’éducation pour la santé d’Île-de-France. CSE : Centre de sociologie européenne. CSTB : Centre scientifique et technique du bâtiment. EHESS : École des hautes études en sciences sociales. ÉSCOL : Éducation scolarisation (université de Paris VIII). ETE-CNAM : Entreprise, travail, emploi (école doctorale du Cnam) ÉTSUP : École supérieure de travail social. GRASS : Groupe d’analyse du social et de la sociabilité. GREFOSS : Groupe de recherche et formation en politiques sociales. GRIOT : Groupe de recherches interdisciplinaires sur les organisations et le travail. GRIS: Groupe de recherche innovations et société (université de Rouen). INJEP : Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. IRES : Institut de recherches économiques et sociales. IRESCO : Institut de recherche sur les sociétés contemporaines. IRTS : Institut régional du travail social. LAPSS-ENSP : Laboratoire d’analyse des politiques sociales et sanitaires, École nationale de la santé publique. LISE : Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique. MiRe : Mission recherche (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques [Drees] du ministère de l’Emploi et de la Solidarité). PJJ : Protection judiciaire de la jeunesse. RÉD : Recherche, études, développement (CNFE-PJJ). URMIS : Unité de recherche migrations et société.

11

TABLE DES MATIÈRES

.............................................7 REMERCIEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
AVERTISSEMENT AVANT-PROPOS

Les politiques de la jeunesse à l’épreuve de la question sociale, Élisabeth Maurel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
PREMIÈRE PARTIE

L’ÉCOLE ET LES INSTITUTIONS FACE À L’ÉCHEC OU AU DÉCROCHAGE SCOLAIRE . . . 29 Des élèves « victimes des inégalités sociales » aux élèves « perturbateurs de l’ordre scolaire ». L’exemple des collégiens en ruptures scolaires, Mathias Millet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 Le sentiment d’injustice chez les jeunes en échec scolaire, Valérie Caillet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45 Décrochage scolaire, modes d’inscription sociale dans l’école et dispositifs territoriaux, Stéphane Bonnéry . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57 Les jeunes des quartiers face à la politique éducative de Gennevilliers. L’exemple de l’accompagnement à la scolarité, Judit Vari . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 Les politiques éducatives en faveur des jeunes en situation de démotivation scolaire, Isabelle Havet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81 Les actions courtes qualifiantes et les philosophies scolaires de l’insertion, Hélène Buisson-Fenet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

DEUXIÈME PARTIE

LES CATÉGORIES DE L’ACTION PUBLIQUE FACE À L’EMPLOI : DISPOSITIFS ET ACTEURS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 Réflexions sur les catégories de l’action publique en faveur des jeunes en difficulté, Florence Lefresne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 Les jeunes : banc d’essai de formes régressives d’emploi ?, Judith Kaiser . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125 Les politiques d’emploi pour les jeunes en France et au Royaume-Uni. Trajectoires institutionnelles et trajectoires individuelles, Lucie Davoine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Justice et jugement dans les politiques de lutte contre l’exclusion professionnelle au Québec et en France, Léa Lima . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 Le traitement des jeunes dans un réseau d’accueil jeunes, Myriam Charlier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177 L’expérience de la bourse d’accès à l’emploi pour les jeunes en difficulté. Responsabilité individuelle, responsabilité collective et liberté de choix, Nicolas Farvaque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191

TROISIÈME PARTIE

DES TRAJECTOIRES ET DES INSTITUTIONS . . . . . . . . . . 209 Les jeunes ruraux et le développement local, Alexandre Pagès . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 211 L’inactivité, une catégorie statistique et des réalités différentes. Le cas des jeunes mères peu qualifiées, Armelle Testenoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 227 Les lycéens-travailleurs : entre socialisation parallèle et statut pluriel, Herilalaina Rakoto-Raharimanana . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241 Les difficultés d’insertion socio-économique des jeunes issus de l’immigration maghrébine, Sonia Tebbakh . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 257

14

TABLE DES MATIÈRES

POUR CONCLURE

Les jeunesses entre école, insertion et emploi, José Rose . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273
PRÉSENTATION DES AUTEURS DU TOME I . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 285 TITRE ET RÉSUMÉ DES ARTICLES DU TOME II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 293

15

AVANT-PROPOS

LES POLITIQUES DE LA JEUNESSE À L’ÉPREUVE DE LA QUESTION SOCIALE ÉLISABETH MAUREL*

N’

pas spécialiste de la question de la jeunesse, j’ai abordé le thème de ce colloque sur les jeunes en difficulté et cette synthèse des communications présentées dans les différents ateliers avec cette interrogation : la politique de la jeunesse a-t-elle un caractère spécifique ? ne renvoie-t-elle pas à des questions générales qui traversent aujourd’hui toutes les politiques publiques ? Cette interrogation s’appuie sur deux constats. Celui d’abord de l’affaiblissement des politiques catégorielles par publics cibles, au profit de politiques basées sur des thématiques plus transversales (l’insertion, la ville, la dépendance…). Mais, plus fondamentalement, le constat de l’absorption de la catégorie « jeunesse en difficulté » dans celle plus globale de l’exclusion. Cela traduit, me semble-t-il – et c’est ce qui guidera ma réflexion –, l’impact de la question sociale sur l’ensemble des politiques publiques, au-delà des politiques sociales traditionnelles dont le champ est de plus en plus difficile à délimiter. Autrement dit, on peut faire l’hypothèse que l’on assiste aujourd’hui à une recomposition de l’ensemble des politiques publiques à l’épreuve de la question sociale. Ce mouvement se lit clairement dans le champ de la jeunesse, comme le montrent un certain nombre de communications. La quesÉTANT

* Élisabeth Maurel est chercheure au laboratoire Cerat-Pacte de l’Institut d’études politiques de Grenoble, pôle Villes et Solidarités.

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

tion de l’emploi des jeunes se fond dans celle de l’insertion professionnelle, la sociologie de la jeunesse se dissout dans celle des quartiers, et, si la politique de la ville ne se présente pas explicitement comme une politique jeunesse, elle en est pourtant l’un des cadres majeurs. La confrontation avec la question sociale est particulièrement sensible dans les politiques éducatives. L’école républicaine, égalitaire, avait externalisé la question des élèves en difficulté dans des institutions spécialisées, celles du champ social. Le social envahit aujourd’hui l’école, laquelle internalise dans divers dispositifs la question de l’échec scolaire, traité comme symptôme social. Si le cadre de référence de l’État-providence, à l’apogée de la société salariale, était celui du modèle égalitaire et universel (collège unique, habitat social de qualité pour tous…) et de l’encastrement du social dans l’économique (redistribution, réduction des écarts de revenus…), tandis que les situations de difficulté considérées comme résiduelles étaient traitées sur le mode de l’inadaptation sociale, le nouveau modèle produit par la question sociale est construit sur la discrimination des territoires, la segmentation des publics et les droits spécifiques. Jeunes en difficulté : une problématique sociale Cette contamination des logiques d’action sociale ou cette porosité des politiques publiques avec le social se traduit à trois niveaux : – celui de la construction des catégories de publics, – celui de la diffusion des catégories de l’action sociale dans toutes les politiques publiques, – celui de la transformation des principes de droit. La construction des catégories de publics La sociologie de la jeunesse avait depuis longtemps débattu de la pertinence de ce concept, en montrant que la jeunesse n’était ni une catégorie d’âge ni une catégorie sociale. Pour autant, elle apparaissait bien comme une catégorie d’action publique dans les années soixantedix. Elle semble s’être plus ou moins effacée, pour laisser place à la notion de « jeunes en difficulté », expression propagée au moment de la création de la Délégation interministérielle à l’insertion des jeunes (DIIJ1) et empruntée au langage de l’action sociale. Si l’on parle d’ac1. La DIIJ a été créée en 1983 et supprimée en 2003.

18

AVANT-PROPOS

– ÉLISABETH MAUREL

tion publique en direction des jeunes, que ce soit au niveau local ou au niveau national, il s’agit presque toujours implicitement des jeunes en difficulté, catégorie pour le moins floue et peu définie. Dans les communications de ce colloque, quatre types de critères apparaissent pour caractériser les jeunes en difficulté. Le premier critère est celui du rapport au territoire : jeunes des cités, « jeunes des quartiers » – ces appellations suscitent à elles seules toute une série de représentations –, mais aussi jeunes de milieu rural, ou jeunes en errance… Le deuxième critère est celui de l’employabilité, souvent utilisé de manière implicite. Les catégories utilisées suggèrent, de fait, un ordre d’employabilité. Cela apparaît de manière très claire, par exemple, dans la typologie des conseillers techniques en mission locale : la partition opérée entre jeunes en grande difficulté, jeunes employables, jeunes en échec, sert à positionner les jeunes vis-à-vis de l’emploi salarié. Le troisième critère se réfère à des normes de comportement et de sociabilité. C’est ainsi, par exemple, que l’appellation « jeunes en difficulté », qui a remplacé en milieu scolaire dans les années quatre-vingt celle d’« élève en échec », ne renvoie plus à un déficit d’apprentissage scolaire, mais à des facteurs proprement sociaux, familiaux voire culturels. Est « en difficulté » l’élève qui va être orienté vers des dispositifs hors de l’école. Comme dans l’exemple de la mission locale, c’est, de fait, le dispositif qui crée la catégorisation. Cette dernière remarque nous amène au quatrième critère, sur lequel il convient de s’arrêter un peu plus. On observe que, d’une manière générale, sont catégorisés comme «en difficulté» les jeunes (comme les adultes) qui relèvent des dispositifs en périphérie du droit commun, dans quelque domaine que ce soit et, finalement, les jeunes qui n’accèdent pas aux services ou prestations de «droit commun». Les publics dits en difficulté sont les publics des dispositifs, les publics construits par les dispositifs. La catégorie « en difficulté » n’est pas une catégorie explicative, mais une catégorie pour l’action. Dans l’exemple de la mission locale, les jeunes en grande difficulté sont ceux qui sont renvoyés sur des dispositifs sociaux, les jeunes en échec sont ceux qui sont orientés sur les dispositifs de formation, les jeunes employables vont vers les dispositifs de recherche d’emploi. Quant aux jeunes « en grande difficulté», ils désignent en général soit les jeunes des filières sociales de prise en charge (Aide sociale à l’enfance, Protection judiciaire de la jeunesse, prévention spécialisée…), soit les jeunes hors de tout dispositif. Mais qu’est-ce qu’un dispositif, sinon un mode d’intervention public construit sur les limites des institutions, là où elles butent sur 19

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

leur impuissance (dispositifs relais par rapport à l’école, dispositifs d’insertion par rapport à l’entreprise, habitat transitoire par rapport au logement…) ? Aux marges des grandes institutions, les dispositifs interrogent profondément les principes égalitaires et universels du droit commun. Ils construisent des protections de substitution qui tendent à produire des droits minorés par rapport aux droits communs, tels par exemple le revenu minimum d’insertion (RMI) comme substitut à l’assurance chômage pour les travailleurs précaires ou l’insertion pour les primodemandeurs d’emploi, ou encore, dans le domaine du logement, les filières de l’hébergement d’urgence et du logement temporaire comme forme dégradée du droit au logement. Les politiques d’insertion des jeunes contribuent à occulter le mouvement d’exclusion des jeunes des grands mécanismes de redistribution et l’inégalité grandissante entre générations. Toutes ces catégories, on le voit bien, sont donc des catégories d’action produites par l’empilement des dispositifs et des filières. Il s’agit de catégories sans qualité, qui définissent peu le réel. Elles participent d’un processus d’euphémisation qui renvoie à des modèles explicatifs dominés par des représentations individualisantes et des problématiques sociales de manque et de carence, au détriment de descripteurs objectifs et d’une analyse en termes de rapports sociaux. Ces nouvelles catégories masquent d’autres réalités sociales telles que celles de la jeunesse rurale, du déclassement social (les « héritiers déshérités »), des enjeux de l’adolescence, ou d’autres lectures sociales en termes de quartiers populaires, de jeunesse populaire, de culture populaire. Nous allons revenir sur ces constats. La diffusion des catégories de l’action sociale dans l’ensemble des politiques publiques Dans l’ensemble des politiques publiques, et notamment celles qui touchent les jeunes, se développe donc une figure du sujet désociologisé et individualisé, alors que les collectifs ne jouent plus leur rôle de référence et de protection. Toute l’action publique est traversée par une même doxa qui s’articule autour de quelques notions clés : projet, contrat, parcours, accompagnement… Deux axiomes traversent plusieurs des communications présentées : celui de la proximité et celui de l’individualisation. L’axiome de la proximité travaille aujourd’hui tous les domaines de l’action publique. Mais quel contenu lui donne-t-on : géographique, 20

AVANT-PROPOS

– ÉLISABETH MAUREL

social, culturel ? L’hypothèse sous-jacente semble être que la réduction des distances spatiales devrait réduire les distances culturelles. Dit autrement, la prise en compte du contexte local et la participation de l’usager sont recherchées pour contrer la perte de contact avec les institutions et rendre les prestations plus efficaces. Cette quête de la proximité trouve d’abord une traduction spatiale dans les politiques de la ville et des quartiers dits prioritaires. Le postulat qui les conduit est celui qui fait de l’appartenance au quartier la base de l’identité sociale, prenant acte du peu de mobilité des jeunes de ces quartiers. Créer une offre de service au plus près des jeunes (équipements et activités au pied des immeubles, voire jusqu’au domicile dans certaines démarches de médiation) est une démarche privilégiée non seulement dans le champ social, selon l’intuition qui a présidé il y a plus de trente ans à la prévention spécialisée, mais aussi dans les champs culturels, sportifs, économiques même. Proche, cette offre de services doit aussi être la moins institutionnalisée possible, se donner les apparences d’une présence informelle. Une autre manifestation de la rhétorique de la proximité, dont on relève de multiples figures dans les travaux présentés à ce colloque, se lit dans la construction d’une ligne d’intervention dite de front office par la mobilisation des jeunes des quartiers eux-mêmes (accompagnement scolaire assuré par des jeunes de la cité en réussite scolaire, laquelle est ainsi valorisée, club de jeunes animé par de jeunes militants de la cité opposés à l’impuissance des « animateurs inanimés », médiateurs sociaux dont l’appartenance au quartier autorise la présence jusque dans des espaces privés…). C’est la célèbre thématique des « grands frères ». La proximité spatiale n’est plus, évidemment, que la façade de ce qui est véritablement en cause, à savoir la proximité culturelle et sociale. Les élus disent avoir besoin de ces relais, dont la légitimité repose sur le partage d’un même univers de sens et de référence avec l’ensemble des jeunes. C’est ce qui fonde leur acceptation dans un espace public largement approprié par ceux-ci. Cette démarche n’est d’ailleurs pas propre au champ des politiques de la jeunesse, mais traverse tout le champ des métiers de la « présence sociale » tels qu’adultes relais, médiateurs sociaux, accueillants divers… Cela ouvre un débat sur la place et la validité des compétences dites expérientielles, liées aux caractéristiques personnelles d’un intervenant. Les limites et les risques de cette approche ont déjà été largement analysés ; ils ont été mis en avant par plusieurs communications dans le 21

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

cadre de ce colloque : ghettoïsation et renforcement communautaire, enfermement dans l’entre-soi, accentuation du clivage sexué de l’espace (l’appropriation par les jeunes de l’espace public exclut les filles), caractère faiblement porteur d’altérité et d’ouverture de ce type de politique. Les itinéraires des « jeunes inventeurs de la société », en dynamique de promotion sociale, montrent a contrario la nécessité pour eux d’une prise de distance, réelle ou symbolique, avec le quartier d’origine, de rompre avec la logique de quartier, pour créer un accès à d’autres réseaux et à de nouvelles références. Quant à la logique de recrutement des emplois de présence sociale sur une base socioculturelle, deux risques majeurs ont été mis en évidence. D’abord celui de « liaisons dangereuses » entre pouvoirs municipaux et communauté juvénile : en échange de leur contribution au maintien de la paix sociale dans les cités, les jeunes leaders disposent d’un pouvoir de pression et d’un poids politique qui peuvent se révéler problématiques. Le risque ensuite d’un confinement de ces postes ethnicisés dans des statuts subalternes au sein des grilles professionnelles : on constate qu’il n’existe pour eux que peu de promotion au sein des services sociaux et municipaux, et que cette « élite » de jeunes, hissés des quartiers à partir de leur expérience, demeure dominée dans des communautés professionnelles fortement codifiées. Tout l’enjeu est de pouvoir consolider ce savoir expérientiel en le croisant avec le savoir construit, ce que certains ont pu appeler le croisement entre savants et sachants. Avant de clore ce chapitre, nous nous permettrons de remarquer que cette quête de proximité comme source de compétence et de légitimité, cette dialectique entre savant et sachant ne concernent pas seulement les professionnels sociaux mais aussi les chercheurs dans leur posture et leur méthodologie. Beaucoup des contributeurs de ce colloque – qui sont aussi de jeunes chercheurs – mettent en avant leur insertion personnelle dans les milieux étudiés, soit au titre de leurs origines, soit au titre d’une immersion longue dans la logique d’une observation participante ou d’une approche ethnographique. Ces méthodes qualitatives semblent être particulièrement revendiquées, peut-être comme signe de la nécessaire réouverture d’un débat sur la notion de distance scientifique2.
2. Quelques exemples de ce positionnement de proximité mis en avant par les jeunes chercheurs comme argument de légitimité: «Je parle comme un jeune sociologue depuis sept ans dans la musique techno comme disc-jockey…», «Huit ans de relations continues avec les jeunes de la cité…», «Le quartier où j’ai grandi…», «Sept ans passés dans un lycée…».

22

AVANT-PROPOS

– ÉLISABETH MAUREL

L’axiome de l’individualisation est un autre principe puissant de recomposition des politiques publiques. La construction de parcours personnalisés, articulés avec les notions de projet, de contrat et d’accompagnement, est devenue un référent normatif central de l’action publique. Le sujet est en quelque sorte assigné au projet, à la responsabilité, à l’autonomie, de manière d’autant plus paradoxale qu’il est en même temps redevable d’un accompagnement et donc présumé incapable de faire par lui-même. Ce modèle se retrouve totalement inscrit dans les interventions ciblées sur les jeunes en difficulté. Plusieurs communications en analysent les ressorts. Les descripteurs des difficultés d’accès à l’emploi des jeunes peu qualifiés sont de plus en plus individualisés par les conseillers en mission locale, au détriment d’analyses collectives et d’indicateurs objectifs. La conséquence en est que les objectifs de savoir-être prennent le pas sur ceux de la qualification, et que les lieux de formation sont valorisés d’abord comme lieux de communication. Les dispositifs d’accompagnement scolaire ont largement contribué à la transformation des problèmes scolaires en problèmes familiaux et psychologiques. Il est bien montré comment l’accompagnement scolaire s’est décentré de l’activité d’apprentissage cognitif pour se centrer sur les problématiques du sujet, sans confrontation réelle avec le savoir. Les jeunes eux-mêmes intériorisent cette approche de leurs problèmes en termes relationnels et subjectifs, et se culpabilisent de leurs échecs, comme le montrent plusieurs communications. Ce paradigme de l’individuation de l’intervention publique, pour reprendre le terme de R. CASTEL, conduit à une transformation des principes du droit. La transformation des principes du droit L’hypothèse présentée est que le développement des politiques d’insertion conduit à un affaiblissement des droits sociaux. On assiste, dans tous les secteurs, au passage, pour les publics en difficulté, d’un droit objectif à visée universaliste à un droit subjectif accessible au cas par cas sur prescription sociale, et territorialisé. Les dispositifs, dont on a dit qu’ils se situaient aux marges des institutions dont ils incarnent les limites, produisent des droits minorés, par exemple les dispositifs d’insertion par l’activité économique qui offrent des formes précaires d’emploi ou les formules de logement très social qui produisent des statuts temporaires d’occupants loin du droit commun locatif. De plus, l’accès à ces dispositifs se fait au cas par cas, 23

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

selon des règles normatives faibles, fixées ou interprétées de manière différente au niveau local. De cette transformation des principes du droit, on trouve deux exemples assez significatifs dans les communications proposées. Le premier exemple est fourni par le fonctionnement de la bourse d’accès à l’emploi (BAE) instaurée à titre expérimental en 2002 pour les jeunes en insertion inscrits dans le programme Trajet d’accès à l’emploi (Trace). L’auteur analyse de manière fine comment les opérateurs de terrain peuvent interpréter cette mesure comme un droit quasi automatique, ce qu’elle semble être dans les textes, ou comme un droit à visée pédagogique, soumis à des critères subjectifs de motivation et d’efficacité supposée. L’autre exemple vient d’une analyse comparée entre le Québec et la France en matière de lutte contre l’exclusion. L’auteur met en évidence l’opposition des deux modèles. Alors que la garantie du revenu et les actions d’amélioration de l’employabilité sont déconnectées au Québec, les politiques d’insertion articulent l’une à l’autre en France, la prestation monétaire tendant de plus en plus à apparaître comme un accompagnement de l’insertion – la mise en place du Plan d’aide au retour à l’emploi (Pare) pour les demandeurs d’emploi semble aller dans ce sens. De plus, les règles et les normes qui régissent cette articulation se négocient pour une part au plan local, produisant un régime de pluralité des principes de justice. L’étude sur les BAE dessine cependant une voie de dépassement du clivage droit objectif/droit subjectif, en introduisant, en référence à l’économiste indien AMARTYA SEN, la notion de « capacité ». Ni assurance automatique, ni contrepartie imposée, le contenu objectif du droit de l’insertion serait d’augmenter pour le sujet les opportunités réelles de choix et d’action. Cela implique trois conditions : travailler sur l’offre, et pas seulement sur les comportements du sujet (par exemple promouvoir des politiques contre-sélectives d’embauche), travailler avec le sujet, réduire les inégalités territoriales. Les jeunes en difficulté face aux politiques publiques Face à un modèle d’action publique profondément marqué par des logiques sociales qui catégorisent, individualisent et transforment la nature du droit, comment se situent les jeunes eux-mêmes ? Les analyses qui suivent s’appuient sur les recherches qui ont développé une approche compréhensive du point de vue des jeunes. 24

AVANT-PROPOS

– ÉLISABETH MAUREL

Les jeunes face au jugement de la société Plusieurs communications montrent avec force l’intensité du sentiment d’humiliation et d’injustice ressenti par les jeunes en difficulté, que la société peine à entendre. Cette désignation comme « jeunes en difficulté » suscite déjà en elle-même une profonde ambivalence, où se mêlent des réactions de défi et l’intériorisation de la dévalorisation sociale. Le sentiment d’injustice se forge très tôt, au sein de l’institution scolaire. Les jeunes y font l’expérience négative d’une institution où les relations de réciprocité sont impossibles, où les parcours sont inégalitaires, où les résultats seuls sont rétribués, mais non le travail et l’engagement. Ce sentiment se renforce, évidemment, dans la confrontation au monde du travail et de l’insertion professionnelle. Les programmes d’insertion garantissent peu l’accès à un emploi de qualité et renforcent les inégalités sur le marché du travail : formes régressives d’emploi, situations de travail difficiles, atteintes au droit du travail… L’exemple des très jeunes mères qui se retirent du marché du travail en bénéficiant de l’allocation parentale d’éducation (APE) illustre ce paradoxe de trouver, dans leur qualité de bénéficiaire, un statut social que ne leur ont pas apporté leurs expériences de travail toujours précaires. Les conditions dans lesquelles s’ouvre pour les jeunes en difficulté le monde du travail ne leur permettent pas d’en faire le socle de leur intégration et d’acquérir un statut social. Elles sont au contraire vécues comme un processus discriminatoire. Globalement, ces jeunes sans protection et sans statut social ont le sentiment que la République, la société politique, ne tiennent pas leurs promesses envers eux, ne respectent pas le contrat social. Se développe alors chez une partie d’entre eux une culture anti-institutionnelle source d’un antagonisme intransigeant : il y a « eux » et « nous ». À ce contrat social défaillant se substitue alors un contrat à l’échelle de la cité, où l’on va chercher auprès des pairs la protection et la reconnaissance qui font défaut. La culture des cités ou la résistance des pauvres C’est dans la culture de la cité que les jeunes construisent leurs normes, leurs droits et leurs obligations, leur protection. Ils se fabriquent ainsi leur propre société. Plusieurs communications donnent à voir les mêmes réalités. 25

LA PLACE DES JEUNES DANS LA CITÉ

– I. DE L’ÉCOLE À L’EMPLOI ?

L’espace public, abandonné par les adultes, est approprié par les jeunes en difficulté de sexe masculin, de manière exclusive, en éliminant notamment les filles et les autres jeunes. La cité est « gardée » par ces jeunes, on ne peut en disposer sans eux. Elle devient pour eux un espace privé dont ils ont l’usus (en usent à leur gré, c’est le sens des rodéos), le fructus (se réservent les opportunités qu’elle offre) et l’abusus (détériorations). La cité apporte d’abord à ces jeunes des ressources identitaires, une sociabilisation par l’incorporation dans des groupes, par la participation à des rites en marge de la vie quotidienne. Des normes propres se construisent. La cité peut même offrir de véritables carrières dans les rôles de leaders, voire de dealers. La cité apporte aussi des protections, celles qui font défaut dans la société. C’est une « mutualité réglée », selon un des auteurs. Une protection mutuelle se construit entre jeunes, dont le prix est codifié : c’est le respect d’une place assignée dans la stricte hiérarchie des groupes, où les rôles se partagent entre dominants et dominés. Les leaders dominants règlent l’accès aux protections et aux opportunités. Les jeunes en difficulté vivent ainsi sous le « contrat social de la cité », faute de protections publiques. Sortir du groupe a un coût élevé, en termes affectifs, identitaires et même financiers. Les stratégies d’intégration des jeunes en difficulté Le passage du ressentiment à la responsabilité est présenté comme la clé de l’autonomisation et de l’intégration. Deux modalités ont été observées. Pour certains jeunes, une stratégie de rupture avec la cité et sa culture est un préalable indispensable. Ce sont surtout des trajectoires individuelles qui se construisent sur cette base, qui n’intègrent pas une perception collective de l’injustice. Réussite scolaire, acquisition de qualifications élevées, mobilité, décohabitation plus rapide sont les points de repère de ces trajectoires. D’autres itinéraires utilisent, au contraire, le levier de la cité elle-même, et s’inscrivent dans des dynamiques plus collectives. Ils s’appuient sur un investissement dans la vie locale, les rôles de médiation sociale (avec les limites et les risques évoqués), voire sur des réussites dans des pratiques culturelles spécifiques. Il serait cependant dangereux de chercher à trop élaborer des modèles normatifs d’intégration. L’observation qui s’impose est celle d’une grande pluralité des modes d’intégration des jeunes en difficulté : jeunes ruraux, lycéens-travailleurs, jeunes sortant de pla26

AVANT-PROPOS

– ÉLISABETH MAUREL

cements, mères précoces, jeunes d’origine étrangère représentent autant de cas de figure que le facteur « âge » ne rend pas pour autant homogènes. Parmi les différenciations qui spécifient les itinéraires des jeunes, la variable « sexe » est particulièrement sensible. Il a peu été question des itinéraires particuliers des jeunes filles, mais les recherches qui leur sont consacrées montrent la spécificité de leurs problématiques, de leurs ressources, de leurs stratégies. Les filles, sauf à se risquer à adopter des comportements masculins, sont peu présentes dans les espaces publics des cités et sont moins centrées sur le quartier. Plus mobiles, plus soucieuses de se montrer conformes aux normes attendues, elles empruntent davantage les itinéraires de réussite individuelle. Les stratégies matrimoniales jouent un rôle important dans leur intégration, mais peuvent aussi apporter des contraintes supplémentaires. Il paraît juste de conclure en disant que les enjeux principaux tiennent peut-être moins aux comportements des jeunes, même si reconnaître leurs capacités et leur rôle d’acteur de leurs propres projets est primordial, qu’à la nécessaire recomposition des politiques publiques dont les logiques actuelles semblent usées. Que les politiques d’insertion s’intègrent dans de véritables politiques de développement, qu’elles cessent de faire porter l’injonction du projet sur le seul individu, qu’elles cessent d’ajouter aux discriminations et à la sélectivité, à l’égard des filles notamment. Qu’une sécurité de base soit garantie à chaque jeune, qui lui permette d’entrer dans un échange social positif. Que les évaluations des dispositifs cessent de se concentrer sur leurs publics, et que l’on développe l’évaluation de la qualité, de la pertinence, de l’efficience des opportunités offertes aux jeunes. Que les mobilisations et les expériences de jeunes puissent nourrir des innovations sociales, et que soient tolérées, dans les limites acceptables, les prises de risque inhérentes à toute innovation.

27

PREMIÈRE PARTIE

L’ÉCOLE ET LES INSTITUTIONS FACE À L’ÉCHEC OU AU DÉCROCHAGE SCOLAIRE