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La plume et l'idée

De
383 pages
« Le Neveu de Rameau, ou la supériorité du « fou » sur le « philosophe » ? Et si c’était le contraire ? Les Liaisons dangereuses, un éloge masqué du libertinage ? Voire… La révolte au sérail à la fin des Lettres persanes, une dénonciation déjà féministe du despotisme oriental ? Rien n’est moins sûr. La Plume et l’idée rassemble des études sur Voltaire, Montesquieu, Diderot, le libertinage - certaines récentes, d’autres plus anciennes -, qui sont autant de témoignages de « l’intelligence des Lumières » et de démonstrations par l’exemple de ce que lire veut dire. Synthèses de haute volée, explications de texte inspirées, fragments d’une autobiographie intellectuelle : La Plume et l’idée est la meilleure introduction possible à l’œuvre d’un des très grands spécialistes du XVIIIe siècle. »
Voir plus Voir moins







La plume et l’idée

















Éditions Le Manuscrit







« L’Esprit des lettres »


Collection coordonnée par
Alain Schaffner et Philippe Zard

« L’Esprit des lettres » présente, dans un esprit d’ouverture et
de rigueur, un choix d’ouvrages reflétant les principales tendances
de la critique en littérature française et comparée. Chaque
propostion de publication y fait l’objet d’une évaluation par les
directeurs de collection ainsi que par des spécialistes reconnus du
domaine étudié.


Dans la même collection :


Agnès Spiquel et Alain Schaffner (ed.), Albert Camus, l’exigence
morale. Hommage à Jacqueline Lévi-Valensi, 2006.
Jeanyves Guérin (ed.), La Nouvelle Revue française de Jean Paulhan,
2006.
Isabelle Poulin, Écritures de la douleur. Dostoïevski, Sarraute, Nabokov,
2007.
Philippe Marty, Le poème et le phénomène, 2007.
Philippe Zard (ed.), Sillage de Kafka, 2007
Emmanuelle André, Martine Boyer-Weinmann, Hélène Kuntz
(ed.), Tout contre le réel. Miroirs du fait divers, 2008
Yves Landerouin et Aude Locatelli (ed), Musique et littérature, 2008






Éditions Le Manuscrit


Jean Goldzink
La plume et l’idée

ou L’intelligence des Lumières



préface de Pierre-François Moreau
postface de Roland Mortier
Éditions Le Manuscrit






























Illustration de couverture : Nature morte à l'exégète
© Ania Szczepanska et Pierre Daubigny

© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02324-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304023244 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02325-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304023251 (livre numérique)
6



DU MÊME AUTEUR



eXVIII siècle, Bordas, 1988 (rééd. Larousse, 2000)

Montesquieu, Lettres Persanes, PUF, 1989 (épuisé)

Voltaire, la Légende de Saint-Arouet, Gallimard découvertes, 1989

Stendhal, l’Italie au cœur, Gallimard découvertes, 1992

Voltaire entre A et V, Hachette supérieur, 1994

Comique et comédie au Siècle des Lumières, L’Harmattan, 2000

Montesquieu et les passions, PUF, 2001

Le vice en bas de soie, Corti, 2001

A la recherche du libertinage, L’Harmattan, 2005

Beaumarchais dans l’ordre de ses raisons, Nizet, 2008

La Solitude de Montesquieu (à paraître, Fayard)

Essais d’Anatomo-pathologie de la critique littéraire (à paraître, José
Corti)

Vous avez dit Lumières ? (à paraître)

7

Préface de Pierre-François Moreau
L’intelligence des Lumières : un sous-titre qui est tout un
programme, et même deux. L’intelligence qui caractérise les
Lumières ; et celle qui consiste à les comprendre. Il n’est pas
inutile d’affirmer, de réaffirmer la première, face à toutes les
attaques dont les siècles suivants n’ont pas été avares. Et la
seconde, c’est évidemment celle de Jean Goldzink, dont tout
l’effort consiste à faire apparaître l’intelligibilité de ces auteurs et
de ces livres.
Je ne dramatise pas inutilement en parlant d’attaques des
siècles suivants contre l’intelligence des Lumières – que ce soit
pour la nier ou pour la discréditer, ce qui revient au même. Très
tôt les spiritualistes de tout poil, puis les amateurs de littérature
« pure », enfin les ennemis des révolutions ont pris l’habitude de
ereprocher au XVIII siècle tout à la fois d’avoir trop d’idées et
d’avoir la tête brouillée par elles. Il vaudrait la peine de dresser la
liste des lieux communs que deux siècles de « juste milieu » ont
constitués pour nous empêcher de comprendre, et tout
simplement de lire Rousseau ou Diderot, pour ne pas parler de
Meslier ou d’Holbach. Ils sont, paraît-il, incohérents ; ils n’ont pas
l’esprit philosophique (un comble pour ceux que l’on nommait les
« philosophes » !) ; ils défigurent, par incompréhension ou par
sectarisme, les grandes métaphysiques de l’âge classique ; leur
tendance à tout penser en termes géométriques les empêche de
comprendre l’histoire, la tradition, le concret – bref, tout ce qui
importe vraiment ; ils sont trop rationnels – ou trop sentimentaux
(les Anti-Lumières ne s’embarrassent guère de contradictions), ce
qui de toute façon leur interdit de saisir la complexité du monde
réel; leur politique est utopique, leur démocratie est totalitaire -
9
La plume et l’idée
esans compter l’ultime trouvaille du XX siècle : les Lumières
mènent à Auschwitz. Et la sottise, elle conduit où ?
On s’est donc beaucoup évertué à construire un mythe du
e« stupide XVIII siècle ». stupide parce que sa conception étriquée
de la raison lui imposerait des œillères. Il est toujours admirable
de voir comment les ennemis de la raison sont prompts à voler à
son secours contre ses défenseurs. C’est pourquoi d’ailleurs de
telles attaques sont souvent solidaires d’une démarche : celle pour
laquelle le regard sur la littérature doit assumer la part de la
subjectivité et renoncer à une impossible rationalité.
Il y a au contraire une conviction féroce chez Jean Goldzink, et
il la réaffirme encore ici : les énoncés de ce que l’on veut bien
appeler l’histoire littéraire ne relèvent ni du goût ni du sentiment.
Il s’agit de démontrer ce que l’on avance, et la démonstration est
précisément la condition pour se soumettre à la critique. Ce n’est
pas si impertinent, après tout, quand on prend pour objet ce qui
fut justement le siècle de la critique.
Il ne croit pas à la science des textes ; j’y crois certainement un
peu plus que lui, mais sans doute en un autre sens ; en tout cas je
partage son exigence de commentaires exacts, et c’est là que doit
commencer cette science, si elle doit exister. De ce point de vue,
l’explication des dernières lignes de Micromégas est un modèle du
genre : c’est dans la chair même du texte qu’elle fait apparaître les
idées, le contexte, les controverses qui structurent toute une
époque - y compris dans le détail des mots (la différence entre
vénérer et révérer, comme révélatrice de la religion de Voltaire). En
histoire de la philosophie, comme en histoire de la littérature et en e des idées, sans doute n’a-t-on jamais fait mieux que
l’explication de textes ; ou, si l’on peut faire mieux, ou du moins
faire aussi autre chose, c’est sur la base seulement de
microanalyses sérieusement menées. Sans quoi l’on tombe très vite
dans le bavardage spéculatif chez les uns, dans le lyrisme de
l’ineffable chez les autres.

L’exigence de démonstrations objectives n’exclut cependant
pas le parti pris. Il faut bien être partisan pour accepter résolument
de prendre au sérieux une littérature qui n’a jamais caché ses prises
de position. L’objectivité n’est pas la neutralité. On peut peut-être
regretter la version parfois inutilement personnelle que revêt ici le
parti pris. Il n’est pas question d’entrer dans tous les procès de
10 Préface de Pierre-François Moreau
Goldzink, ni pour l’approuver, ni pour défendre ses adversaires –
à eux de faire valoir leurs arguments ; il faut plutôt se demander à
quoi rime la forme profondément controversiale de sa démarche.
Il est clair qu’il ne formule une théorie qu’en réfutant les « théories
standard » ; parfois avec injustice, souvent avec brillant, mais il ne
s’agit pas ici de compter les points. Il est plutôt utile de
s’interroger sur ce qui fait le souci constant de ces travaux et que
justement la polémique a pour but de faire ressortir : la
considération des rapports entre philosophie et littérature. Car
c’est cette recherche qui anime la plupart des explications de texte
que nous lisons dans cet ouvrage.
On pourrait supposer que cette approche se justifie à titre
exceptionnel, parce que l’objet s’y prête – puisque justement le
eXVIII siècle s’est voulu philosophe. Ce n’est pas si sûr : il est très
possible qu’elle soit valide, sous d’autres modalités, pour d’autres
e époques encore (Cassirer s’était posé la question pour le XVII
siècle) et, plus généralement, il est certain que ce n’est pas en
isolant artificiellement les différentes composantes d’une culture
qu’on parviendra à les comprendre. Ce qui est vrai en revanche,
c’est que le rythme de développement, les paradigmes, les formes
de rationalité se réfractent de différentes façons lorsque l’on passe
d’un secteur théorique à un autre, ou du théorique à l’imaginaire ;
et c’est justement ces unités différentielles qu’il convient de savoir
analyser. Mais revenons au problème propre aux Lumières.
Arrêtons-nous sur ce qui devrait surprendre: l’assimilation, au
long de ces études, entre idéologie et philosophie. A vrai dire, elle
surprend surtout de nos jours, où le terme « idéologie » a pris, ou
repris, un sens péjoratif ; et elle choque les philosophes, qui ont
adopté un peu vite l’habitude de considérer leur discipline comme
à l’abri de la « doxa ». Cependant ce terme a ici l’avantage de
souligner, au contraire, les conditions d’insertion d’une
philosophie dans le débat de son temps, et le fait que même ses
déformations sont significatives de sa puissance et de ses enjeux.
L’analyse de Candide, dans le premier article, montre bien de
quoi il est question. Deux philosophies s’imbriquent dans le
conte. L’une dans le discours explicite : la réfutation du
leibnizianisme au nom de la réalité – et cette réfutation fonctionne
mal ; c’est d’ailleurs ce que disent les leibniziens lorsqu’ils parlent
de Voltaire : il simplifie le problème et sa « réalité » est trop
construite pour être convaincante. Mais l’autre philosophie se
11 La plume et l’idée
révèle dans la construction du texte, et elle est plus subtile : car,
dans sa forme même, elle admet que le mal engendre le bien,
comme le dit Leibniz ; sauf que chez celui-ci le passage ne se fait
que dans un sens, alors que la narration voltairienne implique
précisément le contraire – le bien à son tour engendre le mal.
Autrement dit, « l’intention philosophique s’investit
immédiatement dans une structure formelle » ; et c'est cette
structure formelle elle-même qui renvoie à une philosophie sous-
jacente : celle de Locke – et à une façon toute particulière d'en
user. Ce qui évidemment ne s'explicite que si l'on est attentif aux
mécanismes qui aboutissent au texte que nous lisons : alternances,
décrochages, déplacements, transpositions, substitutions,
emboîtements. Cela fait d’ailleurs beaucoup pour quelqu’un qui ne
se réclame pas du structuralisme…

Une telle démarche, de tels résultats devraient nous faire
réfléchir à la façon dont les philosophies viennent s’insérer dans le
domaine littéraire. La première distinction à faire consiste à
séparer les discours philosophiques et les figures philosophiques ; on
ne pense en général qu’aux premiers – et c’est pourquoi l’on
imagine volontiers la littérature philosophante sur le modèle des
pièces à thèse ; mais en fait c’est dans la façon même dont le
discours est agencé que le contenu s’immisce le plus efficacement.
Il faut entendre ici par figure non pas les personnages (on serait
encore dans le discours, même si c’était alors un discours incarné),
mais les structures narratives dans lesquelles les discours sont
présents. On pourrait d’ailleurs inverser la question et se
demander quel rôle jouent les formes d’exposition choisies par les
métaphysiciens eux-mêmes pour donner à connaître leur pensée :
on ne dit pas la même chose dans un traité ou dans un dialogue,
dans des Méditations ou dans un Discours.
S’il s’agissait simplement de faire apparaître l’intrication du
philosophique (de l’idéologique !) avec le littéraire, et ses niveaux
de complexité, on serait devant une thèse intéressante, certes,
d’autant plus passionnante qu’elle contredit un certain nombre
d’idées reçues ; mais on en resterait à une formule générale, qui
eaurait l’inconvénient d’aplatir toutes les problématiques du XVIII
siècle dans une identité inquestionnée. L’intérêt de l’approche par
le détail des textes, c’est qu’elle permet au contraire de rechercher
aussi des singularités significatives : loin de trouver partout dans le
12 Préface de Pierre-François Moreau
eXVIII siècle un rapport identique entre littérature et philosophie,
elle en vient à construire des unités différentielles, selon les
auteurs et même selon les ouvrages (Zadig ne dit pas la même
chose que Candide). Ces recherches amènent à s’interroger sur les
conditions de production des formes : qu’est-ce qui distingue le
roman de Diderot du conte de Voltaire par exemple ? qu’est-ce
qui empêche Montesquieu et Voltaire d’être des théoriciens du
contrat social et du droit de résistance ? Et pourquoi il en est
ainsi ? On remarquera que le relevé des différences est d’abord ici
relevé des conditions théoriques qui les produisent. L’analyse des
individualités aboutit non pas à l’éparpillement irréductible du
multiple, mais à la connaissance des règles de variation.
Peut-être que l’intelligence des Lumières, c’est cela : une
recherche de singularités qui se refuse au nominalisme, c’est-à-dire
qui insère ces singularités dans l’histoire de la production des
significations.

13













Aux étudiants de l’E.N.S de Saint-Cloud et autres,
avec toute ma reconnaissance









15






« Voici la vérité, à genoux devant elle ! » (Karl Marx)



« Aujourd’hui, tout le monde parle de dialogue et d’interdisciplinarité,
mais on nous sert surtout des monologues juxtaposés et la dialectique est
toujours pour demain. Comme si la confrontation contrastive était devenue une
menace pour le dialogue, alors qu’elle en est le but. »
(Camille Tarot, le Symbolique et le sacré, La Découverte, 2008, p. 34)


« L’affaire fut viciée [...] par une fausse production de pacotille,
l’altération de la qualité, la sophistication de la matière première, le
maquillage des étiquettes, les ventes fictives, l’emploi de traites de complaisance
et par un système de crédit dénué de toutes espèce de base concrète. »
(Karl Marx, l’Idéologie allemande, cité in Isabelle Garo, Marx,
une critique de la philosophie, Points Seuil, 2000, p. 59)


17


Bref avant-propos embarrassé
Publier un recueil d’articles, c’est évidemment s’exposer beaucoup,
sinon à tout coup. D’où le besoin d’amortir les coups, avec un
membre prestigieux de l’Institut par derrière, et un philosophe
éminent devant. C’est aussi que je ne suis pas le mieux placé pour
savoir s’il y a quelque cohérence entre le début, le milieu et la fin
(le milieu se réduit à un grand trou silencieux de quinze ans). Il me
semble, mais c’est peut-être une illusion de l’après-coup, que
depuis « Roman et idéologie dans Candide », mon premier essai, je
n’ai cessé de courir sans le savoir derrière l’espoir un peu fou
d’attraper de beaux nuages, les formes-sens. En revanche, j’ai dû
admettre très tôt que je ne serais jamais en mesure de les rapporter
à des configurations marxistes. Et j’ai compris un peu trop tard
qu’en quittant l’Histoire, ma première discipline, pour la critique
littéraire, j’abandonnais une nef solide pour sauter sur un radeau.
Mais au tout début des années 1960, cette minuscule anecdote
perdue dans la grande histoire d’autres désastres plus douloureux
et plus conséquents n’était pas encore écrite, quoique déjà
consommée dans notre dos. Le croirait-on ? Nous fixions
l’horizon, au lieu de galoper sagement derrière les postes et les
honneurs... Le lecteur mettra qui il veut derrière ce « nous » certes
trop extensif, mais pas absolument insensé. Du moins, j’aime à le
croire.
Il convient peut-être de préciser que les textes n’ont pas été
corrigés, ni coupés. On peut bien entendu douter de l’intérêt de
publier des articles étalés sur presque une vie (universitaire). Il s’en
exhale au mieux un peu de cette gaieté crispée qui convient aux
regards jetés par-dessus l’épaule, vers des ombres une à une en
train de s’effacer. Mais je ne vois que deux solutions. Ou bien,
comme P. Macherey dans Histoires de dinosaure, on discute ses
19
La plume et l’idée
propres écrits dans une sorte d’autobiographie intellectuelle en
permanent éveil autocritique. La philosophie – telle est la
justification que me soufflent ma paresse et mon amnésie des
circonstances – m’y semble plus apte que la critique littéraire. Ou
bien on se décharge sans façon sur les lecteurs du soin de donner
sens à la collection. J’ai évidemment choisi une troisième voie, qui
consiste à tenter de pallier la dispersion éclectique par le
rassemblement sous drapeaux. Aucun article n’y rappelle par
1exemple mon amour volubile du théâtre .
Il resterait certes une solution plus radicale : tirer le rideau et
se taire. Mais cela revient à avouer que la principale forme de
l’activité universitaire en dehors de l’enseignement – l’article –
n’aurait de valeur que circonstancielle et utilitaire, au profit de la
carrière en ses degrés bien honorés sinon toujours honorables. Je
ne suis pas encore parvenu à cette étape de l’amertume, que je ne
désespère pas d’atteindre un jour. Tout ce que je puis dire sans
trop me tromper, c’est que j’ai écrit tous ces articles, quelle qu’en
fût l’occasion, dans l’espoir (sous perfusion) de la discussion, c’est-
à-dire en vue de placer les lecteurs, y compris lycéens, en état
d’alacrité critique. C’est le moins, sans doute, qu’on doive attendre
d’un dix-huitièmiste. Mais vis-à-vis de qui pourrait-elle s’exercer,
sinon de la corporation des commentateurs, modernes haruspices
hélas peu portés à rire, même lorsqu’ils se rencontrent ?
Il est étrange qu’une habitude si commune en philosophie et
en histoire – la critique, le débat, la dispute – nous demeure à ce
point étrangère qu’elle paraît presque inconvenante hors des
questions de pure érudition. Mon désir de discussion, quoique
affiché de manière ostensible (trop et trop tôt ?), n’a jamais, à ma
2connaissance, rencontré d’écho digne d’être entendu . On peut en

e1. Sur dix éditions de textes du XVIII siècle parues en GF Flammarion, sept
concernent le théâtre, et Jean-Loup Rivière m’a offert le privilège de
présenter l’incroyable Drame de la vie de Rétif à l’Imprimerie nationale, sur la
seule foi d’une préface pour grand public à trois pièces de Marivaux. Devant
mon embarras, il prétendit ne pas chercher un spécialiste rétivien !
L’infortuné élu, éperdu de reconnaissance, se sent dès lors tenu de suer sang
et eau. Monique Le Roux m’a heureusement soutenu dans ma déréliction.
2. J’ai quelque peine à définir ma réaction devant ce silence. Parfois, il me
comprime, à défaut de me déprimer longtemps. D’autres fois, il m’agace. Le
plus souvent, il m’égaye, grâce à un providentiel non-désir de titres et places.
_______________________
20 Bref avant-propos embarrassé
conclure ou que la discipline est malade, ou que je m’y suis mal
pris. Ou les deux ensemble. Resterait une troisième solution, plus
caustique : qu’aucun de mes livres et articles ne mérite réfutation.
Mais puisque j’ai pris la peine de lire, comprendre et discuter des
opinions pas transcendentalement supérieures aux miennes (on
peut juger rationnellement de ces choses, elles ne relèvent pas du
goût ni du sentiment), je ne vois aucune raison raisonnable pour
cesser de m’étonner.
La seule originalité que j’ose revendiquer est d’avoir poussé le
1souci de gaieté, né de l’enseignement, et de l’ennui, jusqu’à
supprimer cette garantie formelle et consensuelle de la scientificité
qu’est l’appareil de notes. Combien de colloques au pied
apparemment marin, combien d’articles sans capitaines, partis par
une nuit de lune pour clapoter au port, ont en en fin de compte
servi à autoriser la débonde des notes, et gratter à fond de cale le
bonus bibliographique...

Des amis m’ont souvent conseillé d’abandonner la critique des critiques,
dans l’intérêt bien compris de mes livres. Le fait est que je n’ai jamais pu m’y
contraindre, quelles qu’en soient les raisons, claires, tordues ou fuyantes. J’ai
divorcé du parti communiste (d’un commun accord), sans pouvoir renoncer
à ma posture de chien d’attaque. J’y ai gagné un record auquel je tiens :
d’après les éditions José Corti, le Vice en bas de soie serait leur seul livre n’ayant
bénéficié d’AUCUN compte rendu ! Deux options : ou bien il est
radicalement pire que les autres études des Liaisons dangereuses, dont une
imposture à succès bravement assumée par P. Bayard ; ou bien je ne sais pas
m’y prendre avec l’intelligentsia. Troisième hypothèse, d’ordre éthologique :
les chiens de garde n’aimeraient pas les chiens d’attaque. (À vérifier auprès
des savants idoines).
1. Une bonne part des articles et questions de ce recueil sont nés de
l’enseignement, et d’abord des programmes d’agrégation. C’est pourquoi je le
dédie aux étudiants. C’est leur exigence, réelle et fantasmée, qui m’obligeait.
En tant qu’individu, mais aussi, quitte à faire rire aujourd’hui, en tant que
communiste. Ce qui ne veut pas dire marxiste, encore moins marxien ! Je ne
les ai pas sélectionnés en fonction de la valeur que j’y attacherais, mais de
leur éclectisme, ou de leur disparition éditoriale, ou de leur inégale longueur,
etc. Et aussi de leur intérêt éventuel pour des lecteurs non universitaires. Ce
petit autoportrait de dos vise bien moins le beau idéal que le débraillé du
paraphraseur professionnel au quotidien. De là quelques explications de
texte.
21 La plume et l’idée
Il est donc temps d’admettre que je ne crois pas à la science
1des textes, contextes et intertextes, mais très fermement à
l’exactitude du commentaire, qui passe par la réhabilitation
urgente de la paraphrase. La critique littéraire n’advient à mes yeux
que lorsque la paraphrase parvient à rejoindre, parfois, le goût des
phrases et l’énergie concise des idées. Ce bonheur n’est pas de
tous les jours, et bataille avec l’honnête désir de précision, avec
l’indolence contagieuse de l’idiolecte universitaire. Mais sans sa
nostalgie, mieux vaut effectivement se taire, pour cultiver d’autres
jardins.
Tous mes essais d’approche des textes balancent ainsi entre
une tentation sceptique – volontiers sarcastique par pente du
tempérament ou imprégnation dix-huitièmiste –,voire nominaliste
(tel texte précis et réel, autrement dit tel fait individuel...), et la foi
rationaliste dans le débat public, la démonstration argumentée,
critiquée, corrigée, qui définissent ce que nous devrions être : des
« travailleurs de la preuve ». Je doute très fort, et j’espère encore.
En quoi ? En une unification de la méthode, et surtout en une
montée de l’exigence probatoire, sans laquelle rien ne se fera. Il en
découle que les étudiants en Lettres devraient lire, avant toute
chose, de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie. Pas pour en
faire ! Pour apprendre ce qu’est une démonstration, une
discussion. Car ce n’est pas chez nous, dans l’état persistant des
choses, qu’ils en prendront connaissance. Ce qui nous renvoie au
vieux problème de Marx : il faut éduquer les éducateurs. Comme
ceux-ci n’ont aucune raison d’en sentir la nécessité, il faut bien que
les éduqués s’éduquent auprès d’autres éducateurs, c’est-à-dire
d’autres disciplines. On me demandera comment. Bonne question.
Au fond, la singularité de ce recueil, s’il en a une, tiendrait au
rapport pervers qu’il entretient avec la section universitaire
appelée – indétermination intéressante – Lettres, Littérature,
Histoire de la littérature, Critique littéraire, etc. Il lui arrive de la
dénigrer, et de collègues qui s’y sentent à l’aise comme poissons
dans l’eau, il attend des réponses ! Ils ne répondent donc pas, et
donc il en redemande. Ce manège peut s’appeler une frustration,

1. Je ne crois qu’à ce que je vois. Or je ne vois rien qui ressemble à une telle
science, y compris chez les purs historiens traitant de littérature. Sans doute
n’ai-je pas lu les bons livres ni participé aux bons colloques.
22 Bref avant-propos embarrassé
une manie ou une scène de ménage. À moins qu’il ne s’agisse
d’autre chose encore, que l’éventuel lecteur se chargera de définir.

Post-scriptum (17 avril 2008). Autant le signaler d’entrée au
lecteur égaré de bonne foi en mauvais lieu. S’il veut à toute force
entrer, il constatera que, dès mon premier texte, je m’intéresse
plus à la méthode littéraire qu’à la singerie purement formelle des
1sciences dures. En matière littéraire, notes et bibliographies
encadrent souvent des raisonnements discutables, des notions
vagues, que j’ai eu parfois la malheureuse tentation de relever. Le
lecteur non rebuté par cette mauvaise habitude constatera aussi
qu’on ne m’a jamais répondu sur le fond. En effet, si la chose
s’était produite, j’aurais tiré publiquement, au vu des arguments,
les conséquences qui s’imposent en pareil cas : rectification de mes
idées ou réponse à la réponse. Le fait est là : les littéraires aspirent
à la science sans vouloir en payer le prix. Ils rêvent d’une science
sans conscience, c’est-à-dire sans débat public (dommageable pour
les ego ?)
Ce n’est pas tout à fait ce que Kant entendait par Lumières ?
Vieilles lunes. Désagréables atteintes à la « solidarité
universitaire », aux « bienséances collégiales », pulsions agressives
relevant d’un tempérament incontrôlé (sic). Au soir de ma vie, je
persiste et signe : quatre au moins de mes livres, je prie qu’on
m’en excuse, portent sur la méthode d’approche d’un fait
littéraire consacré : Comique et comédie au siècle des Lumières (III :
l’Archipel Marivaux) ; le Vice en bas de soie (sur les Liaisons
dangereuses) ; À la recherche du libertinage ; Beaumarchais dans l’ordre de
ses raisons.
Je ne vois toujours pas ce que le nombre de notes et de
références bibliographiques vient faire dans cette affaire. Je ne me
présente pas à une soutenance de doctorat en vue d’un poste, je

1. Rappelons au lecteur béotien la différence scientifique entre une note et
une bibliographie. Il faut entendre par notes des références bibliographiques
plus pointues, et si possible très pointues, c’est-à-dire inaccessibles à tout
autre qu’un « chercheur ». Profitons aussi de cette note aucunement
scientifique pour lui signaler qu’il est fort déconseillé, dans une thèse de
doctorat ès lettres, de faire la critique d’un critique. Surtout en poste. Le
jeune impétrant en aura bien le temps plus tard, une fois installé.
Curieusement, cet heureux moment n’arrive jamais. On cherchera l’erreur.
23 La plume et l’idée
sollicite l’avis de mes pairs (et du public qui n’a pas droit à la
parole) sur des thèses ou hypothèses. Pour ce faire, nul besoin de
tout lire ; il suffit de choisir les meilleurs, voire le meilleur. Ou
l’opinion universitaire dominante. Dernière question : comment
faut-il nommer, et que faut-il faire des intellectuels qui,
nommément critiqués, choisissent de Conrart le silence prudent ?
(Boileau). Hypothèse extravagante : et si la multiplication
christique des notes et des annexes, sous couvert d’érudition,
cachait un ferme et collectif refus du débat de fond ? et si cette
prolifération indigeste dissimulait la haine secrète des idées, de
l’effort démonstratif et public sans lequel il n’y a pas d’idées qui
vaillent, d’enseignement qui tienne ?
Car enfin, les historiens de la littérature ont cette particularité
de travailler sur des textes ouverts à tous, lisibles par tous. Nul
besoin d’armures teutoniques, d’abracadabras abscons pour entrer
dans ces glorieuses demeures à ciel ouvert, dressées pour le plaisir
de tous par des artistes au cœur généreux, avides de rencontrer le
public, le sens commun... Tout le reste n’est pas littérature, mais
jargon, idiotisme, parade, simulacre, attrape-nigauds, illusion de
pseudo-experts autoproclamés, courant à perdre haleine de
colloque en colloque pour des monologues sans fin. Bref, mon
modèle n’est pas un oxymore sonore car creux, la « science
littéraire universitaire » telle qu’elle se donne à lire au fil des jours.
Sans prétendre les égaler, j’essaie de travailler dans les traces de J.
Starobinski et P. Bénichou. Que font-ils ? Des lectures, des
interprétations cohérentes à vocation conceptuelle, d’usage public.
eBien entendu, si les grandes œuvres du XVIII siècle étaient
bien comprises, s’il ne restait à débattre que des points exactement
circonscrits, si l’érudition était la voie d’accès majeure à la
compréhension, il serait assez vain de présenter nombre de ces
articles. Mais est-ce le cas ? Je ne le constate ni sur Marivaux ou
Beaumarchais, ni sur Candide ou le libertinage ou les Liaisons
dangereuses, ni sur l’Esprit des lois ou le Neveu de Rameau ! Excusez du
peu. J’ai peut-être tort de dresser un bilan aussi problématique,
encore faut-il le démontrer. À propos du Neveu, la Revue
d’Histoire Littéraire de la France refuse un texte (politiquement
correct) sur 50 ans de critique française (1950-2005), en arguant de
son caractère « inutilement provocateur ». N’eût-il pas mieux valu
le condamner comme faux et diffamatoire, attentatoire à la vérité
des faits ? Elle s’en garde bien, et choisit la censure. Cachez-moi
24 Bref avant-propos embarrassé
ce sein... Parlons de tout, sauf de notre métier. Accumulons notes
et notules, variantes et bibliographie matérielle, colloques à
soliloques, une vérité finira bien par émerger toute seule du puits
sans fond, pudique et de blanc vêtue, sans débats ni déballages
publics inconvenants.
Il y a tout lieu de croire, hélas, que les choses ne se plient pas à
ce rêve qu’on supposera candide. Et d’ailleurs, mes chers
collègues, la littérature n’aurait-t-elle pas une certaine propension,
parfois, à la provocation ? Et la vraie science, qui secoue nos
conforts et routines avec quelque rudesse, se soucie-t-elle des
pudibonderies, des bienséances, des intérêts corporatifs, du
1surplace dans les places ?

1. Je suis tout prêt à admettre que cette disposition spontanément excentrée
par rapport à l’institution universitaire s’enracine dans le révolutionarisme
marxiste d’ascendance paternelle, dans l’émigration judéo-maternelle venue
de Berlin en 1933 avec ses séquelles ghettoïques, dans une certaine tradition
de retrait normalien à peu près disparue en quelques décennies, plus
quelques affects personnels liés à la persécution nazie-vychissoise. Mais
comme tout cela se dit sous forme de raisons publiquement exprimées, et non
pas en termes d’art, de subjectivité esthétique, la généalogie ne change rien
au problème. Il serait même assez déplaisant de le noyer dans ce genre de
bain. Il est question d’un évident habitus propre aux représentants d’une
certaine discipline instituée, et farouchement dénié par toute une série de
postures symboliques presque ritualisées, qui miment et exhibent l’apparence
de ce qu’on fuit sans oser le voir ni pouvoir le dire (« Mon silence sur tes
textes contre le tien sur les miens, topons-là. Et discutons postes. ») Il est
donc extrêmement facile de renvoyer le mauvais coucheur à ses fantasmes,
de l’écraser sous les centaines de colloques et de thèses, les milliers d’articles
amoncelés année après année. Et de dire, le doigt pointé vers d’autres
disciplines : « Nous aussi, nous faisons de la science. » Restent les faits, et les
résultats, et l’effacement de la critique littéraire sur la scène intellectuelle. Je
me pose cette question : À quand un bilan enfin sincère des dix-huitièmistes
sur les grands textes et les grandes notions ? À quand l’autocritique
impitoyable que Marx, dans le Dix-huit Brumaire, attendait du prolétariat
vaincu pour grandir et rebondir ?
25

Première Partie
VOLTAIRE
Quand l’intelligence monte au front

27


Chapitre 1
Roman et idéologie dans Candide
Ce texte, écrit en 1969 ou 1970 à partir de la reprise d’une leçon agrégative
très formaliste, a paru sous forme de cahier ronéotypé en 1971, sous les
auspices du défunt « Centre d’Études et de Recherches Marxistes ». « La
Pensée » (n° 155, fév. 1971) en publia la dernière partie. Abusées par une
reproduction à l’identique à l’occasion d’un concours d’agrégation, certaines
bibliographies ont cru que la première publication datait de 1981 ou 1982.
Cette date de 1971 m’importe, car il est clair que mon étude, qui n’a rien de
spécifiquement marxiste, dialogue en silence avec le structuralo-linguistico-
formalisme littéraire alors tonitruant. Pourquoi en silence ? Parce que mon
propos était de fuir le débat « théorique » dont la phraséologie pompeuse
m’énervait, au profit d’analyses plus empiriques et si possible précises. Je
suppose que la nudité du style relevait du même souci de vertu austère, ainsi
que le refus de l’érudition bibliographique étalée en notes complaisantes.
Il était évidemment déraisonnable, pour un jeune assistant tout juste
converti aux Lettres, de japper d’emblée, sans crier gare, au mollet du tout-
puissant et très savant R. Pomeau, en plein cœur de ses terres. Il ne semble pas
qu’il m’en ait tenu rigueur, puisqu’il accepta mon inscription sur la liste
d’aptitude aux fonctions de maître-assistant. Je lui devais cet hommage.
J’aurais évidemment préféré qu’il répondît, mais on ne peut tout avoir. Il
faudrait bien entendu comparer ce texte avec des analyses contemporaines de
Candide pour en mieux saisir les enjeux implicites (voir par exemple un
Classique Bordas d’A. Magnan, ou une étude de F. Vernier, ou, je crois, tel
article de la revue « Pratiques » dont j’ai oublié la référence).
Rappelons au passage que le terme « chef-d’œuvre » était alors sévèrement
prohibé du vocabulaire « moderne », comme celui de « créateur », que la
description actantielle battait son plein, et ainsi de suite. Je donnais
volontairement du grain à moudre aux nombreux adversaires du
« conservatisme communiste ». On sortait tout juste de mai 68, et j’étais
29
La plume et l’idée
devenu membre du bureau national du Snesup (chargé des publications)... En
fait, ce texte était loin de représenter la majorité des universitaires littéraires
membres du PCF, modernistes ardents pour la plupart. Mais qui le croirait
aujourd’hui, où l’on ose prétendre, sans rire le moins du monde, que les
marxistes dominaient l’Université (sic) ?
Il existe à ma connaissance, en langue française, deux théories sur
Candide : celle de R. Pomeau, et la mienne. Car on ne considérera sans
doute pas comme une théorie du texte, je suppose, sa transcription actantielle.
Pomeau sous-interprète (selon moi), je risque de sur-interpréter. Où en est-on
40 ans plus tard ? Force est de constater qu’elles n’ont été, ni l’une ni l’autre,
1discutées ! Or, que d’éditions, que d’articles, d’ailleurs souvent intéressants...
Est-ce raisonnable ? Est-ce même sain ?
En dehors d’une histoire des interprétations de Candide, ce texte,
imprimé ici pour la première fois, pourrait peut-être aussi intéresser les
historiens de la critique. Il est clair que ma tentative, qui n’était pas celle d’un
spécialiste de Voltaire, tant s’en faut, mais d’un simple enseignant éclectique et
encore plus tracassé, profondément insatisfait et par la critique universitaire, et
par la critique « moderne », et par la critique « marxiste », s’essayait à
combiner structures et idéologie (autrement dit histoire), saisie globale d’un
texte et détails, en réponse à l’approche purement formaliste qu’avait proposée,
et opposée, un fringant Normalien barthésien. Tenais-je dès lors la clé d’une
méthode ? Nullement. Autant de textes, autant de problèmes inédits. Autant
d’angoisses, et de risques d’échec. Restons-en là.
Qui éduquera les éducateurs ? demandait Brecht. Je suis tenté de
répondre, contre toute tentation populiste ou étatique : l’idée qu’ils se font de la
demande des éducables. En « sciences humaines », pas de « science » sans
conscience. Que de « chercheurs », dans ma discipline, se sont doucement
éteints sous l’étouffoir de l’impunité en matière d’enseignement, assurée par le
monopole des grades... Je ne saurais trop remercier l’institution normalienne.
Les étudiants, tenus à rien, votaient avec leurs pieds. Dura lex, sed lex.
J’apprends que tout cela relève maintenant du passé, on contrôle l’assiduité et
l’écoute magistrale, on distribue des diplômes, comme en fac, enfin. À vos
bancs, Normaliens, contents ou pas ! Mais a-t-on réfléchi qu’ils y perdraient
moins que leurs maîtres ?



1. Je leur ai donné la parole, sans commentaires, dans une édition de Candide
chez Magnard (« Texte et Contextes »), qui signa mon retour à la publication.
30 Roman et idéologie dans Candide

*

Il semblera peut-être qu’à vouloir étudier certains rapports du
roman et de l’idéologie dans Candide, je me fasse la tâche
particulièrement facile. Le concept de “ conte philosophique ”
signale en effet depuis assez longtemps le double clavier sur lequel
joue le récit. Mais mon propos n’est pas de constater une liaison
qui va de soi ; c’est d’en étudier quelques mécanismes dans un
authentique chef-d’œuvre. Il apparaîtra vite que tout n’est pas
aussi simple qu’on serait tenté de le supposer dans le meilleur des
contes philosophique possibles…

1DESCRIPTION EMPIRIQUE – SYMÉTRIES

Roman et philosophie semblent entretenir dans Candide des
rapports sans mystère, lisses et sereins. En fait, la symétrie que
suggère l’expression “ conte philosophique ” dessine dans le texte
des figures subtilement entrelacées.

Addition et alternance

Il y a d’abord un rapport de contradiction direct, une structure de
choc. Au discours panglossien s’oppose la réalité. Chaque épisode
ajoute sa touche au tableau du malheur de vivre : le conte
progresse par accumulation de faits qui détruisent la métaphysique

1. [J’accorde pour ma part une grande importance, et même une importance majeure, au
point de départ empirique. N’importe qui peut composer un livre de « théorie » critique :
on juxtapose des résumés de « méthodes », on fait quelques remarques de bon sens, on
expose au besoin ses préférences, et on conclut à une saine collaboration éclectique. À ce
niveau de généralité, tout va bien. Mais ce genre de livre ne sert à rien, sinon à la carrière.
A. Compagnon, par exemple, nous a fait don d’un de ces exposés, mais on attend encore
une application concrète à un texte littéraire de premier plan. Que dirait-on d’un historien
nommé au Collège de France sans avoir jamais mis la main aux archives ? L’empirique se
dédouble donc : le texte, et puis le premier niveau d’analyse des données factuelles, à partir
desquelles il convient de réfléchir si on peut aller au-delà. L’analyse sémiotique avait le
grand avantage de faire croire qu’on conjuguait d’un seul coup ces opérations, à coups de
grille universelle. A. Magnan fait l’entière démonstration, car involontaire, 15 ans après
mon Normalien agrégatif, que Candide sémiotisé n’accouche de rien, sinon d’une
transcription formaliste incapable de déboucher sur du sens et des problèmes spécifiques au
texte retenu.]
31 La plume et l’idée
optimiste. Dans la balance (truquée) où il fait mine de peser la
vérité, Voltaire entasse tous les poids sur un seul plateau. Le conte
utilise donc une structure simple mais efficace : celle même qu’il
parodie dans le dernier chapitre lorsque Pangloss égrène la longue
litanie des rois assassinés ; Voltaire, lui aussi, tout au long du
conte, mais pour contredire, a fait l’addition des démentis. Dans
cette perspective, le conte n’a pas de fin ; on peut toujours
rajouter un vol, un meutre, une trahison… Cette structure
présente deux caractères principaux :
- elle repète inlassablement le même schéma ;
- elle détruit l’effet de réel, puisqu’elle s’avoue perpétuellement
orientée et déterminée par un souci démonstratif. Différence
essentielle avec les grands épisodes de Jacques le Fataliste
(notamment, – mais ce n’est pas le seul – celui de Mme de la
Pommeraye). A mesure qu’une histoire insérée dans Jacques le
Fataliste prend d’avantage d’ampleur, son lien avec le thème du
fatalisme se fait plus ambigu et apparemment inessentiel. Au
contraire, Voltaire ne cède pas à la fascination romanesque : tous
les épisodes semblent se placer sur la même ligne : autant de
grains enfilés sur le même chapelet, de chiffres d’une même
addition. Ce qui se traduit nettement sur le plan formel : au fond,
à quelques pages près, et si on compare avec les énormes
différences qu’on rencontre dans Jacques le Fataliste (anecdote de
quelques lignes, historiette, conte, nouvelle, petit roman…) tous
les chapitres sont de longueur égale. Ainsi Voltaire oppose au
bavardage, au rêve, la réalité de la vie, mais cette réalité, il est
obligé de constamment la truquer, et de nous rappeler sans cesse
qu’il truque. Notre rapport à l’œuvre reste identique d’un bout à
l’autre, tandis que Diderot s’amuse à jouer en virtuose de tous les
types de relations entre l’auteur, l’œuvre, le lecteur.
Mais le conte ne se contente pas d’effeuiller, pétale par pétale,
la fleur bleue de la candeur : j’aime la vie passionnément,
beaucoup, un peu, pas du tout… L’art du montage des épisodes
revêt une signification au moins aussi essentielle que leur
amoncellement linéaire. Sur la structure d’addition, se superpose
une structure d’alternance. Événements malheureux et heureux se
suivent et se bousculent. Plus exactement encore, la cause et l’effet
se révèlent constamment contradictoires : du malheur le plus
affreux surgit un bien imprévu, qui lui-même déclenche une
nouvelle catastrophe (qui est censé la déclencher, en tout cas).
32 Roman et idéologie dans Candide

Système différent du premier, mais qui obéit à la même loi de
répétition, fondamentale dans Candide : car le schéma
bien →mal →bien →mal anime tout le conte et ordonne la
distribution des épisodes. Si cette structure est aussi facile à
déceler que la précédente, son rapport au thème philosophique
présente un peu plus de subtilité, bien qu’il soit étroit et essentiel
(c’est la philosophie explicite qui ordonne l’agencement des
aventures d’un bout à l’autre ; il en va largement autrement dans
Jacques le Fataliste qui procède par bonds, décrochements,
glissements…). Que dit Pangloss, et à travers lui les
providentialistes ? Non pas qu’il n’existe pas d’événements
désagréables mais que tout malheur est relatif, pris dans une
chaîne d’effets et de causes qui l’obligent malgré lui à servir le
bien. Une bienveillance générale entraîne l’univers qui, en dernière
analyse, fait s’évanouir la réalité du mal.
Or, la structure de Candide ne nie pas de tels enchaînements :
apparemment, même, elle les souligne. Tout le récit tend à
prouver, si on le prend à la lettre, que du mal surgit le bien, que le
mal n’est jamais absolu ni définitif. Où se situe donc l’opposition ?
a) Le mouvement reste inflexiblement alternatif : le bien
engendre instantanément le mal. Il y a oscillation et pas du tout
progression. Cela explique déjà la nécessité d’une accumulation
assez grande d’épisodes ordonnés par le même schéma alternatif :
il s’agit d’évacuer l’idée d’ordre, de destin, de bonne étoile, bref de
providence. Les personnages oscillent comme des bouchons sur
une vague.
b) Cette négation de la providence optimiste n’est pas
seulement le fait d’une oscillation entre le mal et le bien. Elle se
trouve riduculisée par l’enchaînement même des aventures. Là où
Pangloss voit absurdement la confirmation de son optimisme,
Voltaire montre le hasard, l’absence de causalité. Mais il le montre
en outrant jusqu’à l’absurde la causalité : le récit joue à fond la
carte providentialiste pour discréditer l’idée même d’histoire
orientée.
c) À l’intérieur de ce système d’alternance, et de causalité
parodique, il se produit une disqualification insidieuse : les
malheurs (malgré leur accumulation outrancière) apparaissent
« réels », alors que les événements heureux relèvent manifestement
du plus pur arbitraire romanesque. Exemple : que Pangloss soit
33 La plume et l’idée
arrêté et condamné par l’Inquisition, qui ne le croira possible ?
Mais comment accepter qu’il soit sauvé de la mort par un orage
d’abord, par une corde qui glisse ensuite ? etc… Ainsi, nous
voyons déjà s’établir, du récit à l’idéologie, un double rapport, qui
ne s’oppose pas, mais ne se confond pas non plus :
- un rapport de contradiction (l’épisode nie l’optimisme).
- un rapport d’imitation (l’enchaînement des épisodes
caricature, c’est-à-dire reproduit, l’idée d’enchaînement
providentiel).
Voltaire cumule l’attaque frontale et l’investissement insidieux
de l’adversaire, le casque et le masque. C’est le second rapport qui
permet les effets les plus subtils et désigne la signification la plus
intéressante.
Il permet en effet l’utilisation parodique des procédés
traditionnels du roman d’aventures et du roman sentimental.
L’intention philosophique s’investit immédiatement dans une
structure formelle. Si parfaitement, qu’on a pu avancer très
souvent que Voltaire poursuivait de front deux parodies : la
parodie de l’optimiste et celle du romancier. En fait, Voltaire ne
poursuit véritablement ni une interrogation esthétique ni une
critique du genre. L’avenir et la signification du roman, il s’en
moque. À la différence de Diderot, scrutant dans Jacques les
mécanismes, les conventions, les lois de l’illusion romanesque. La
parodie romanesque, dans Candide, est servante de la philosophie.
Voltaire se moque moins du mauvais roman qu’il ne s’en sert. Car
le roman sert également à dénoncer le romanesque. L’optimisme
est le roman de la vie, comme le cartésianisme celui de l’esprit
(voir Lettres philosophiques, XIV : Descartes « se livra à l’esprit de
système. Alors sa philosophie ne fut plus qu’un roman ingénieux, et
tout au plus vraisemblable pour les ignorants », je souligne) : on
voit ici rapprochées, et quasi confondues, les deux idées de
système et de roman qui jouent conjointement dans Candide, mais
qui ne peuvent jouer qu’à partir du moment où Voltaire dénonce
dans l’optimisme à la fois une conception fausse de la vie (critique
directe par les faits) et une conception systèmatique (critique
indirecte par la structure parodique qui ordonne les faits).
Puisque l’optimisme est le roman de la vie, au lieu d’en être la
vérité, les optimistes sont condamnés à la vie des romans :
enlèvements, pirates, guerres, retrouvailles miraculeuses… La
profusion de l’imaginaire dénonce la confusion de l’imagination et
34 Roman et idéologie dans Candide

de la raison : « Descartes était né avec une imagination vive et
forte… » : c’est la première phrase, insidieuse, du portrait de
eDescartes dans la XIV Lettre philosophique. Là encore, Voltaire peut
jouer à fond la carte du romanesque sans quitter d’un pouce la
ligne de sa démonstration. Mais on voit que les significations, sans
se contredire nullement, se superposent et se font écho de façon
de plus en plus complexe. Le sens et la forme se réfléchissent dans
une structure indissoluble. Du moins en apparence.

Miroirs

L’investissement massif du récit par l’idéologie fait de Candide
une véritable galerie de glaces, où le roman se construit et s’efface
dans le redoublement des figures.

Tout est mal
Tout est bien (Martin)
(Pangloss)
Cacambo (sang froid)
Baron
Orgueil
L’esprit Candide Ennemis, profiteurs L’homme
Giroflée Intérêt
Couvent
Bien?mal?
Sexe
Désir
Paquette Inquisiteur
Amour Le Juif
Le corps
Don Fernando La femme
Prince de Tansilvanie Cunégonde
Amour, Prudence
La vieille


Ce schéma, qui ne prétend évidemment pas reproduire la
disposition structurelle des personnages, suffit à révéler le jeu non
dissimulé des symétries : Candide sera-t-il Pangloss ou Martin ?
Cunégonde sera-t-elle la vieille ? La position symétrique de
Pangloss et Martin – à chaque bout du conte – leur donne-t-elle
une signification identique ? etc.

Le sexe. Il trace une ligne nette dans le miroir. L’univers
féminin apparaît :
- secondaire (peu de personnages, peu d’épisodes surtout) ;
inerte (l’interrogation métaphysique reste un privilège viril : la
femme subit le désir des hommes) ; identique (le destin des trois
femmes se fait rigoureusement écho : objets de convoitise qui
35 La plume et l’idée
circulent de main en main pour finir objets d’horreur) ; figuratif
(concubine puis domestique, soumise et vite fanée, la femme
illustre l’horreur du destin humain). Que l’on compare avec
l’univers féminin dans Jacques le Fataliste…
L’amour sert également à établir des symétries entre les
hommes :
- Pangloss et Martin : ils s’y opposent comme en philosophie.
- Pangloss et le baron : l’homme à femmes et l’homosexuel
subissent – à la fin du conte (récits sur la galère) – un destin que
Voltaire a voulu rigoureusement parallèle.
- Pangloss défiguré par l’amour de Paquette, le beau fiancé de
la vieille tué par le poison, Candide chassé par un baiser, etc…,
préfigurent dans le conte la désillusion du héros cherchant le
bonheur dans l’amour.
Mais on notera que Voltaire s’est refusé la facilité du
parallélisme le plus classique : celui du maître et du valet. Candide
incarne seul l’illusion sentimentale, dont le triple destin des trois
femmes affreusement identique fait éclater l’absurdité.
Les mutilatations. Inutile d’insister sur le sens symbolique de ce
thème singulier : la fesse de vieille ; l’œil, le bout du nez, l’oreille
de Pangloss ; l’organe non musicien du castrat ; les bons
anthropophages ; la jambe gauche, la main droite du nègre de
Surinam ; Pangloss, le baron, Cunégonde, rendus
méconnaissables ; métaphoriquement, l’argent que perd Candide
après l’Eldorado.
Récits et histoires emboîtées. Chaque fois qu’un personnage se
raconte, on voit se reproduire la même litanie de malheurs.
Voltaire obtient et renforce ces effets en maitenant la mire
constamment sur Candide : les personnges qu’on retrouve sont
ainsi obligés de procéder à des retours en arrière où Voltaire utilise
la technique du récit – si pénible au théâtre – pour en tirer des
effets magistraux de dédoublement. Nous avons ainsi : 2 récits de
Pangloss ; 2 récits du baron ; le récit de Paquette ; le récit de la
vieille ; le récit de Cunégonde ; le récit de Cacambo. Dans la
même direction, on pourrait trouver les histoires emboîtées,
technique romanesque classique. Voltaire la dessine en creux dans
Candide, sans l’utiliser ; c’est que les récits remplissent exactement
la même fonction.
Mais en indiquant par deux fois (sur le bateau vers l’Amérique;
et à Surinam) que Candide se met à l’écoute des lamentations
36 Roman et idéologie dans Candide

humaines, Voltaire souligne vigoureusement que les héros du
conte sont en réalité des figures symboliques : on pourrait les
remplacer au pied levé par d’autres qui grouillent dans les coulisses
du conte. Il suffirait de laisser parler tous les hommes pour
multiplier à l’infini l’odyssée des personnages. La technique des
récits renvoie donc essentiellement, dans Candide, non pas à une
difficulté technique (comme au théâtre), mais à une intention
philosophique.
Ce système d’échos permet en effet au conte de faire jouer
une de ses figures essentielles, celle qui transforme l’extraordinaire
et l’individuel en leur contraire, le banal et le symbolique. Si la
vieille, Cunégonde et Paquette subissent la même vie
extraordinairement horrible, c’est que l’horreur est la banalité de la
vie. Martin exprime une vérité morale et la vérité du récit lorsqu’il
déclare : « J’ai tant vu de choses extraordinaires qu’il n’y a plus rien
d’extraordinaire ». Il n’y a plus rien d’extraordinaire, et il n’y a plus
rien d’unique : en disposant tout au long du parcours ces miroirs
grossisants devant lesquels Candide passe sans y lire son destin
démultiplié, le conte s’interdit de virer au roman.
Ainsi, l’utilisation affichée d’une structure romanesque permet
d’obtenir des effets variés :
- le romanesque de la fiction dénonce les romans de l’esprit ;
- en se répétant et en s’exacerbant, l’extraordinaire s’annule et
figure l’horrible banalité de l’horreur ;
- mais il s’annule pour le lecteur, pas pour tous les
personnages dont certains continuent à vivre leur destin comme
unique et fascinant. Profonde et ultime illusion à laquelle il leur
faudra renoncer ; sacrifice où le triomphe de la vérité
philosophique s’obtient par la mort du roman, ce que Diderot
comprendra parfaitement : le roman vise une vérité générale, mais
s’il le montre trop, il se nie.

L’échange : le monde rejette Candide ; Candide retrouve
Pangloss en Hollande ; Candide retrouve Cunégonde au Portugal
et perd Pangloss ; Candide perd Cunégonde au Brésil et trouve
Cacambo ; Candide perd Cacambo et trouve Martin à Surinam ;
Candide retrouve tout le monde et rejette le Baron.

37 La plume et l’idée
Les jardins : le paradis terrestre ; le jardin jésuite ; le jardin des
Oreillons ; l’Eldorado ; le jardin de Pococuranté ; le jardin de
1Cacambo ; le jardin du vieux turc ; le jardin de Candide. Trois
jardins se détachent nettement, en raison de la place qu’ils
occupent dans la structure du conte, au début, au milieu, à la fin :
le paradis westphalien ; l’Eldorado ; le jardin de la Propontide.
Tous trois dressent des mondes imaginaires et symboliques : la
Westphalie est un jardin en-deça de la vie réelle ; l’Eldorado, un
jardin au-delà de la vie terrestre. L’un, illusion creuse, volera en
éclats au premier choc ; l’autre, utopie trop pleine, ne peut
s’incarner. Reste le dernier jardin, qui s’installe entre l’ignorance
des réalités et l’utopie du bonheur parfait.
Ce qui frappe, c’est que ces trois moments cruciaux du récit se
situent presque en marge de l’action. La frénésie du monde se rue
entre trois jardins calmes, où la vie s’étale, où le temps se fige.
Deux temps semblent ainsi rythmer Candide : le temps saccadé des
fuites et des malheurs, aux rebondissements cocasses et savants, le
seul qu’on retienne dans la plupart des analyses ; le temps
perpétué du château, de la métairie et de l’Eldorado. On peut
donc se demander si le dilemme brusquement souligné à la fin du
conte – léthargie de l’ennui ou convulsion de l’inquiétude – ne
règle pas aussi, en partie, le rythme secret du récit.

Les trois cibles

Mais un autre découpage peut paraître plus convaincant parce que
plus apparent. Il porterait à dessiner, à travers trois étapes du récit,
trois cibles essentielles. a/ Le monde comme il va : dans la première
partie du récit, il accumule contre Pangloss un véritable déluge de
catastrophes ; cataclysmes naturels et calamités humaines
s’abattent en trombe pour nous convaincre de l’irréductible réalité
du mal, qu’aucun système philosophique ne saurait effacer, si ce
n’est en imagination. b/ Le monde comme on le rêve : l’Amérique
émerge au centre du récit comme le continent de l’utopie : l’utopie
politique des jésuites ; l’utopie naturelle des Oreillons ; l’utopie
philosophique de l’Eldorado. L’utopie politique se révèle trop

1. Il y aurait même le jardin (entretenu !) de Cunégonde au Portugal : « Ils
arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux ».
38