La pluralité interprétative

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Grâce aux bascules qu'il autorise, entre son et signification, entre dit et non-dits, entre vérité et mensonge et entre respect et irrespect des règles, le signe fonde le partage du sens et son contraire. La pluralité interprétative est une expérience de chaque instant et le présent ouvrage se donne pour objet principal de l'étudier empiriquement. Les lectures plurielles dont il est ici question concernent des œuvres de fiction et des œuvres d'art. Les auteurs s'intéressent à la rencontre entre œuvres et interprètes.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296705838
Nombre de pages : 288
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LA PLURALITÉ INTERPRÉTATIVE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Anne-Cécile BEGOT, Médecines parallèles et cancer, 2010 Sabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16e arrondissement de Paris, 2010. Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré, 2010. Eric DACHEUX (dir.), Vivre ensemble aujourd'hui : Le lien social dans les démocraties pluriculturelles, 2010. Martine ABROUS, Se réaliser. Les intermittents du R.M.I, entre activités, emplois, chômage et assistance, 2010. Roland GUILLON, Harmonie, rythme et sociétés. Genèse de l'Art contemporain, 2010. Angela XAVIER DE BRITO, L'influence française dans la socialisation des élites féminines brésiliennes, 2010. Barbara LUCAS et Thanh-Huyen BALLMER-CAO (sous la direction de), Les Nouvelles Frontières du genre. La division public-privé en question, 2010. Chrystelle GRENIER-TORRES (dir.), L'identité genrée au cœur des transformations, 2010. Xavier DUNEZAT, Jacqueline HEINEN, Helena HIRATA, Roland PFEFFERKORN (coord.), Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat, 2010. Alain BERGER, Pascal CHEVALIER, Geneviève CORTES, Marc DEDEIRE, Patrimoines, héritages et développement rural en Europe, 2010. Jacques GOLDBERG (dir.), Ethologie et sciences sociales, 2010.

Sous la direction de

André PETITAT

LA PLURALITÉ INTERPRÉTATIVE
Aspects théoriques et empiriques

Du même auteur Être en société. Le lien social à l’épreuve des cultures, Québec, PUL, 2010. Le réel et le virtuel : genèse de la compréhension, genèse de l'action, Genève-Paris, Librairie Droz, 2009. Contes : l'universel et le singulier, Lausanne, Payot, 2002. Secret et lien social, Paris, L'Harmattan, 2000. Secret et formes sociales, Paris, PUF, 1998. Les infirmières. De la vocation à la profession, Montréal, Boréal, 1989. Production de l'école, production de la société. Analyse sociohistorique de quelques moments décisifs de l'évolution scolaire en Occident, Genève-Paris, Librairie Droz, 1982. L'enseignement professionnel, technique et scientifique. Eléments théoriques et historiques (en collaboration avec J.-J. Richiardi), Genève, Éd. DIP/SRS, 1974.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12700-5 EAN: 9782296127005

REMERCIEMENTS

Je remercie tous les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage collectif sur la pluralité interprétative. Tous ont participé soit au colloque « Approche empirique de la pluralité interprétative des récits », tenu à l’Université de Lausanne les 23 et 24 novembre 2006, soit au colloque « La pluralité interprétative 2 », organisé à l’Université de Lyon 3 les 7 et 8 février 2008, parfois aux deux. Ma gratitude va évidemment à Jean-Pierre Esquenazi, responsable du colloque de Lyon, et à tous ceux et celles qui ont assuré le bon déroulement des deux manifestations. Enfin, un merci tout particulier à Marc Tadorian, qui a contribué à la mise en forme du présent ouvrage et à Lorraine Odier da Cruz qui a effectué la relecture finale. À toutes et à tous, ma plus vive reconnaissance.

INTRODUCTION
André Petitat*
L’étude de l’activité interprétative nous met d’office dans une position « méta ». Nous voilà interprètes d’interprétations qui elles-mêmes témoignent déjà d’un surplomb réflexif, souvent à plusieurs étages. Cette posture dans la spirale réflexive nous pousse toujours au-delà, au-delà de l’objet à interpréter, au-delà de l’interprète, au-delà du bénéficiaire, au-delà des contextes généraux et particuliers des uns et des autres, jusqu’à une anthropologie du sens, et éventuellement au-delà de nous-mêmes. La complexité de la démarche interprétative est déjà inscrite dans les fondements universels du sens. Pour le chien de Pavlov, la cloche « signifie » déjà nourriture. La structure de base du sens, celle du renvoi, est déjà présente au niveau comportemental, quoique sous une forme associative et non réflexive. L’émergence du symbolique, qui est constitutive de l’action, greffe sur le renvoi une logique du sens à la fois partagé et non partagé, plus souple mais aussi plus fragile. Lorsque l’enfant, en s’adressant à ses parents, confond délibérément les termes « papa » et « maman », il use avec humour d’une propriété fondamentale du signe, sa déconnexion virtuelle d’avec son référent normal. D’une part, il connaît les régularités associant son père à « papa » et sa mère à « maman », et d’autre part il réalise pratiquement qu’il peut jouer avec ces appellations. Par ailleurs, si lorsqu’il est invité à « appeler l’ascenseur » il se met à crier « Ascenseur, ascenseur ! », il mobilise le fait qu’un même signe

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André Petitat est professeur de sociologie à l’Université de Lausanne

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puisse posséder plusieurs sens. La structure symbolique du renvoi sert de support à un sens marqué par l’incertitude de ce qui est communément partagé (polysémie, ambiguïté, etc.) et par l’incertitude du référent (erreur, mensonge, etc.). Le signe est né. Comme le dit Umberto Eco (1975, p. 17), « La sémiotique (…) étudie tout ce qui peut être utilisé pour mentir. » Et tout ce qui permet de « faire comme si », peut-on ajouter. Le signe fonde le partage et son contraire. Cette dialectique est indispensable à la dynamique des acteurs collectifs et individuels, dont les définitions variables sont tributaires du symbolique et des compétences qu’il requiert. Si les signes étaient univoques et reliés fixement aux référents, le monde de l’action serait un monde de transparence pure qui ne se modifierait que sur la base d’accords intersubjectifs unanimes, autant dire assez modestement. Et l’art de l’interprétation, dans ce monde sans ombre, ne serait pas nécessaire. La médiation du signe complique tout puisqu’elle fonde à la fois l’existence sociale du symbolique et ouvre sur son érosion interactive permanente. Cette indétermination du sens s’approfondit avec les développements ultérieurs de la révolution symbolique. Avec l’avènement de la compréhension des croyances dans l’action, l’humanité a accédé à la bascule de la vérité et du mensonge délibéré, puis à celle de la règle coopérative et de sa transgression, puis enfin aux systèmes de règles et aux systèmes de systèmes de sens et à leur indétermination encore supérieure. La sémantique de l’action telle que nous la connaissons (motivations, moyens, objectifs, croyances, valeurs, règles, intérêts, volonté, évaluation, régulation, etc.) n’est pas née toute constituée. Elle s’est construite dans une histoire au long cours, qui sans cesse a ménagé des espaces d’indétermination, donc des espaces d’interprétation. Les mots pour le dire sont aussi des mots pour ne pas le dire, des trompe-sens, des passeurs à deux têtes. Nos jeux humains sont fondés sur ces troubles interfaces. Les anges, nous dit Dante Alighieri, ne se perdent pas dans ce labyrinthe, mais ils disposent
pour exprimer leurs sublimes pensées, d’une capacité intellectuelle rapide et ineffable, qui leur permet de se manifester aux

Introduction / A. Petitat

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autres, soit par le seul fait d’exister, soit au moyen de ce miroir resplendissant dans lequel tous se reflètent en pleine beauté et se contemplent avidement ; ils n’ont donc aucun besoin d’un signe linguistique quelconque (Dante, 1996, p. 388).

La plupart du temps, nous ne sommes ni anges ni diables ; nous occupons ce lieu intermédiaire entre paradis et enfer, entre certitude et incertitude, entre exagération et euphémisation, entre vérité et mensonge, entre dit et non-dit, entre discrétion et indiscrétion, un lieu de bascules, de coups de théâtre, de surprises, de retournements, bref un lieu où nous sommes condamnés à l’interprétation. Et malheur à celui qui est moins bien outillé que les autres en compétences interprétatives, car celles-ci sont indispensables dans les conflits qui déchirent et dynamisent le monde symbolique. Ces bases anthropologiques communes du sens ne sont pas seules à rendre problématique l’étude de l’interprétation. Celle-ci se déploie non pas dans une culture commune universelle, mais entre des milliers de cultures distinctes et, à l’intérieur de chacune d’elles, dans une quasi-infinité de contextes différents. Un mot, un discours, un geste, une institution ne dit pas tout par lui-même. Pour se dire entièrement, il faudrait chaque fois qu’il se situe dans la totalité hétérogène d’une culture en renvoyant aux autres mots, discours, gestes,… eux-mêmes renvoyant, etc., à l’infini. Autant dire que tout objet symbolique est obligatoirement contextualisé, que c’est une condition d’existence. Il s’ensuit plusieurs difficultés pour le travail interprétatif. Rappelons-les brièvement. La première difficulté est celle de l’accès aux autres cultures. Le problème, impossible à surmonter complètement, provient du fait que les découpages sémantiques et l’arrière-fond culturel ne sont pas les mêmes d’une culture à l’autre, et que même si « frère » et « fratello » sont équivalents du point de vue de la filiation, ils ne le sont pas par exemple du point des obligations réciproques, des alliances, des amitiés, de l’héritage, des rituels relationnels, etc. Tous ceux qui vivent entre deux ou plusieurs cultures connaissent ce genre de difficultés, plus particulièrement les passeurs de toutes sortes, aventuriers, voyageurs, immigrants, couples mixtes, colons, commerçants, soldats et administrateurs impériaux, etc.,

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jusqu’aux anthropologues, traducteurs et spécialistes aujourd’hui de l’interculturel. La deuxième difficulté concerne l’accès à des stades antérieurs de notre propre culture, ou de notre famille ou encore de nousmêmes. L’expérience la plus universelle est celle des strates de notre propre devenir individuel, avec la difficulté que nous éprouvons de reconstituer nos logiques d’action anciennes, parce que la mémoire fait défaut ou que les souvenirs sont devenus incertains. La reconstitution de la vie d’une ville antique, d’une seigneurie médiévale, d’un royaume de l’Ancien Régime présente des problèmes ardus que les historiens de toutes spécialités – pas seulement ceux de l’art et de la littérature – connaissent bien. Leurs divergences témoignent des difficultés de l’entreprise, dues tantôt à la faiblesse des sources et tantôt à la possibilité de les interpréter de plusieurs manières. L’accès aux différences interculturelles nous est probablement facilité par notre expérience d’un troisième aspect, celui des différences à l’intérieur de notre propre culture. La première expérience de l’altérité se fait chez soi : entre enfants et adultes, entre hommes et femmes, entre dominants et dominés, entre riches et pauvres, entre régions, entre villes, entre métiers, entre clans, etc. Il n’existe pas de société complètement homogène. La différenciation est la règle. Et ce n’est pas un hasard si, dans le monde fictionnel, l’aventure de notre intégration sociale prend si souvent la forme d’un voyage initiatique qui confronte le héros avec des situations non familières. Ces considérations n’épuisent pas le rôle des contextes dans la détermination du sens, puisque même si l’on suppose que l’interprète et son objet font partie du même ensemble ou sousensemble socioculturel, les caractéristiques de la situation qui les met en relation seront décisives pour produire l’interprétation la plus pertinente possible. Les dimensions de la situation comprennent l’identité et l’image réciproque des interlocuteurs, l’existence ou pas d’échanges antérieurs, les représentations des milieux physique et social, l’arrière-fond intellectuel des protagonistes... Pour déterminer à qui renvoie je, tu, il, ici, là-bas,

Introduction / A. Petitat

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maintenant, pour savoir à quel lieu s’applique le constat « il pleut », pour comprendre à quoi se rapporte un geste et ce qu’il signifie, il faut retourner au contexte de l’énonciation. Enfin, une quatrième différenciation nous intéresse plus particulièrement dans ce recueil de textes, celle qui oppose monde factuel et monde fictionnel, plus particulièrement récit factuel et récit fictionnel. Ces deux mondes sont irréductibles l’un à l’autre, l’un étant peuplé de référents réels, l’autre de référents partiellement ou complètement imaginaires. Nous vivons dans un univers composé de mondes partiellement irréductibles (mondes factuel, fictionnel, mensonger, onirique, religieux, utopique, …) et c’est une des fonctions de l’interprétation de construire et reconstruire en permanence des ponts signifiants entre ces mondes. L’interprétation d’une œuvre fictionnelle passe par la compréhension de sa polysémie textuelle, tâche souvent difficile à séparer de l’interprétation de sa signification générale (plus abstraite et orientée vers les autres mondes symboliques ou, par le biais de liens intertextuels, vers le monde fictionnel lui-même) et de son évaluation au regard des normes diverses en vigueur (morales, esthétiques, etc.). Interpréter une œuvre fictionnelle consiste à effectuer des renvois à plusieurs étages et dans plusieurs directions, ces opérations survenant sous la forme d’un mélange de succession et de simultanéité. Une œuvre fictionnelle se présente comme une « synthèse de l’hétérogène » (d’événements naturels, de comportements, d’actions, de hasards). On peut en dire autant de l’interprète : lui aussi est une synthèse continuellement en train de se faire d’emprunts multiples et d’expériences disparates. Ces deux entités hétérogènes se rencontrent dans des conditions extrêmement variables (lecture solitaire ou collective, lecture comme plaisir ou devoir scolaire, lecture ordinaire ou scientifique, etc. ), et les conditions dans lesquelles l’interprétation est recueillie varient tout autant : questionnaires individuels, entrevues individuelles ou collectives, intra- ou extra-institutionnelles, à chaud ou à froid, spontanées ou consécutives à un effort réflexif plus ou moins savant, avec ou sans questions orientées, etc.).

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Pourquoi le lecteur choisit-il telle ou telle porte d’entrée d’une œuvre ? Pourquoi se focalise-t-il sur tels aspects ? Pourquoi à un autre moment s’intéresse-t-il à d’autres fragments ? On a presque envie de dire, avec Montaigne et Bakhtine, que chaque personne s’est approprié les mots de la langue et les figures relationnelles en les teintant de son expérience propre. Il faut parfois peu de choses pour que la situation d’enquête, l’actualité du jour ou la préoccupation du moment infléchissent le travail réflexif, la jouissance esthétique, le jugement évaluatif. On comprend dès lors que la multiplicité intarissable des interprétations provoquées par une œuvre, malgré les encadrements institutionnels et les orientations de lecture glissées par les auteurs dans l’œuvre elle-même (commentaires reconnus comme légitimes, dossiers de presse, présentations publicitaires, critiques journalistiques, explications des musées, insistance de la caméra sur certaines images, titre, quatrième de couverture, etc.), bref, on comprend que la pluralité interprétative, en dépit d’un fléchage parfois serré et encombrant – qui inclut aussi les abus et les erreurs manifestes – soit toujours là, disruptive, inattendue, un peu folle, entre écart et conformité, ingénuité et stratégie, couardise et témérité, feu follet et feu domestique. Comme l’écrivait déjà Montaigne :
Iamais deux hommes ne iugerent pareillement de mesme chose : et est impossible de veoir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures (Montaigne, 1836, p. 558).

Références bibliographiques DANTE (1996) [1305], « De l’éloquence en langue vulgaire », dans Œuvres complètes, Paris, LGF-La Pochothèque. MONTAIGNE, M. de (1836), Essais, Paris, Firmin Didot.

PREMIÈRE PARTIE

Histoire, connaissance et pluralité interprétative

Introduction à la pluralité interprétative des récits
Jacques Leenhardt*
La possibilité même qu’existent diverses lectures d’un même texte écrit repose, historiquement et culturellement, sur le développement, non pas seulement de l’alphabétisation, mais, comme l’ont montré François Furet et Jacques Ozouf (1977) sur la pratique même de l’écriture. D’abord circonscrite aux clercs, la pratique de l’écriture se développa par la suite dans des journaux de voyage, des correspondances, des journaux intimes et finalement dans des fictions, bref dans des récits qui donnaient à l’existence des personnes privées une valeur suffisante pour faire l’objet d’une consignation écrite. Ainsi se trouvait dépassé le cercle restreint de la mémoire orale et privée, et la personne accédait à l’existence publique par diffusion de ces récits. La consécration de la valeur nouvellement attachée à la personne privée s’est accompagnée de l’apparition, puis de la généralisation, de la signature, marque absolue du sujet de droit, d’abord apposée au bas des contrats puis se généralisant aux diverses manifestations sociales de l’individu. Ce sont les contrats accordant à l’individu signataire un statut d’autonomie à l’égard des décisions de la collectivité qui fait les vrais sujets de droit. Il a donc fallu que l’emprise de la collectivité sur l’individu se desserre pour que celui-ci s’autorise et soit autorisé par les autres à apparaître en son nom propre. C’est l’économie de marché, appuyée sur et par l’État centralisé, qui ouvrira la voie à cette modernisation des rapports entre les personnes au sein d’une collectivité, laquelle devient de ce fait cha-

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Jacques Leenhardt est directeur d’études à l’EHESS (Paris), directeur de l’Équipe fonctions imaginaires et sociales des arts et des littératures (EFISAL) au Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL).

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que fois plus abstraite et indépendante des solidarités communautaires. Comme l’écrivent Furet et Ozouf :
Dans la société à alphabétisation restreinte, le texte est sacré, il dit le vrai. Son approche requiert un apprentissage interminable et codé : c’est qu’il ne cesse de se répéter lui-même, comme une généalogie sans fin, dont le clerc se consacre à décrypter les énigmes pour en extraire la vérité. Au niveau matériel, l’écriture est un art de copiste, un dessin, une symbolique collective, de même que la lecture est un chant. Le recopiage et la répétition manifestent la dépendance où elle est de la tradition orale. (Furet & Ozouf, 1977, p. 355)

L’extension de l’alphabétisation et des pratiques de lecture et d’écriture introduit une rupture importante :
Tout change à partir du moment où tout le monde doit savoir lire et écrire ; le rapport de l’individu au texte écrit s’en trouve radicalement transformé ; la fonction de médiateur culturel disparaît et les conditions de la communication, de collectives, deviennent individuelles. L’écriture masque un « je » et non plus un « il », la lecture découvre un contenu et plus seulement une remémoration. (id., p. 355)

Cette rupture affecte l’assise et la dynamique du lien social :
La transformation du mode de communication dominant modifie le tissu social même et désagrège le groupe au profit de l’individu. La culture orale est publique; la culture écrite est secrète et personnelle. C’est le grand silence à l’intérieur duquel l’individu s’aménage une sphère privée et libre. (id., p. 358)

L’écrit possède des vertus individualisantes et en même temps agrégatives :
L’écrit constitue à la fois les fondements des moeurs nouvelles, c’est-à-dire des bonnes moeurs, l’instrument de leur perpétuation et le moyen de réagrégation du familial dans le social par la célébration commune. La « foule solitaire » des familles retrouve la communion républicaine par le livre de ses vertus. (id., p. 366)

Le projet des Confessions de Jean-Jacques Rousseau va dans ce sens. Il s’agit pour l’écrivain, non seulement de dire sans fard la

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vérité de ce qu’il est, ou du moins ce qu’il prétend ou croit être la vérité. Sa vérité: le possessif ici indique déjà l’ouverture de cette notion à l’idée de pluralité, renvoie au processus de construction dont il est, dans le présent, l’aboutissement. Le sujet Jean-Jacques apparaît dès lors comme le résultat d’un processus psychologique, d’une part, dont les anecdotes plus ou moins scandaleuses que révèlent les Confessions développent l’aspect intime, mais d’autre part aussi il est, à travers ses lectures, le produit d’une culture qu’il intègre petit à petit à travers un parcours d’oeuvres dans lesquelles s’est cristallisé le savoir collectif. Il est appelé, au long de ce processus à interpréter ces ouvrages dans le même temps où ceux-ci l’interprètent. L’appropriation de la culture par la lecture des textes constitue autant de lectures de soi et invite le lecteur Jean-Jacques à se réfléchir en eux et à les laisser l’interroger à partir de leur extériorité objective. Les Confessions montrent ainsi comment l’enfant qu’il fut, puis l’adulte qu’il devint et finalement l’écrivain qu’il est, sont le fruit d’une constante pratique d’interprétation et d’échange entre la matière littéraire et le sujet vivant. Rousseau transforme donc en récit un processus pédagogique d’autoconstruction personnelle, dont les étapes sont marquées chacune par des lectures. Mais l’ordre de celles-ci importe au plus haut point à la connaissance du processus constitutif de la personne; la succession des « bibliothèques » (entendons les genres d’écrits) auxquelles le sujet puise, constitue les phases de cette édification. La « bibliothèque » de sa mère, faite de romans sentimentaux, puis celle de son père, fournissant à travers Plutarque un apprentissage de citoyen, celle de son oncle, pasteur, apportant le versant éthique, ces séries de lectures organisées comme une progression construisent par étapes la personnalité de Jean-Jacques, tandis que les romans empruntés à la Tribu, cette loueuse de romans qu’il raconte avoir si souvent fréquenté, le font régresser à des étapes antérieures de son parcours. La « bibliothèque » et le soutien plus personnel de Mme de Warens relanceront la dynamique progressive des lectures en offrant à Jean-Jacques une initiation aux belles lettres qui par étape le préparera à devenir Rousseau.

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Cette séquence d’expériences de lecture différentes, savamment graduée, met en évidence le vecteur qui les organise : le passage de la sensibilité première de l’enfant à la raison conquise par l’adulte. La trame narrative a sans doute tendance à faire de cet apprentissage de la raison critique le terminus ad quem d’une évolution, bien dans l’esprit des Lumières. Mais Rousseau se renierait s’il ne tentait en permanence de redonner à la sensibilité un poids aussi important que celui qu’il accorde à la raison. L’expérience de la lecture est donc pour lui aussi, elle est même essentiellement, une dialectique entre sensibilité et raison, comme facultés de l’esprit humain également importantes, chacune devant être pondérée, ou dynamisée, par l’autre tant il est vrai que sans désir, sans émotions ou sans passions, la raison elle-même s’étiolerait1. C’est dans cette dualité des facultés de la sensibilité et de l’entendement que la pluralité des interprétations trouve son fondement, au plan psychosociologique, si on le considère sous l’angle des hésitations et des retours sur soi, aussi bien que sous l’angle philosophique. La mise en relation dynamique de la sensibilité et de l’entendement est le chemin philosophique par lequel Rousseau pose les conditions du dépassement de l’opposition ruineuse entre sujet et objet, qui a marqué la pensée occidentale. À propos de cette pratique sensible de la lecture des romans, Ian Watt note de son côté :
And of this sort are romances ; which are to be comprehended without any great labour of the mind, or the exercise of our rational faculty, and where a strong fancy will be sufficient, with little or no burthen to the memory. (Watt, 1964, p. 49)

C’est autour de cette nouvelle fonction de l’écriture romanesque, dans la redéfinition des rapports sociaux qu’elle vient désormais médiatiser, que naît la littérature telle qu’on l’entend aujourd’hui, expression de la singularité des voix qui la nourrissent et passion des cœurs qui la lisent.
1

J’ai donné une analyse plus détaillée des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, envisagées sous l’angle du processus de lecture, au cours d’un séminaire à la New York University en 1992.

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La littérature est doublement située sur la frontière de l’objectif et du subjectif, du corps et de l’esprit : du côté de l’écriture, elle est une prise singulière dans le corps de la langue, bien commun, tandis que du côté de la lecture, elle est une prise singulière dans le texte, bien commun en tant que « littérature ». Cette dernière, comme nouveau canal de la communication sociale, se trouve historiquement placée entre la tradition de l’imitation, au sens que cette notion a dans l’ouvrage de Ignace de Loyola L’imitation de Jésus-Christ, et celle de l’apprentissage, ou encore de la formation. Ces différents registres sont rendus nécessaires à la socialisation des individus dans une société qui exige de ses citoyens une capacité d’adaptation à des rôles sociaux qui se redéfinissent en permanence sur l’horizon démocratique. Un des enjeux de cette nouvelle imitation, appelée désormais apprentissage, c’est qu’elle oblige à se confronter à des profils inédits, personnels ou sociaux, qui n’ont rien à voir avec la stricte obédience exigée jadis par Ignace de Loyola. Les figures que la fiction romanesque propose à travers la représentation d’actions constituent à la fois des idéaux et des figures imparfaites, des personnages en train de se faire, pris dans un processus de réalisation de soi qu’ils objectivent. Ce qui devient modèle social, c’est la réalisation de soi comme finalité, et celle-là peut correspondre à une infinité de cas, de parcours, de figures. De même que la pratique de l’écriture taille dans la monumentalité de la langue et de la littérature des formes et des expressions singulières, de même la lecture arrange dans la monumentalité du texte imprimé une chambre en repli où le lecteur peut dialoguer avec lui-même à travers cet alter ego que lui propose la fiction. L’écrit fictionnel est une pratique de la solitude, côté écriture comme aussi côté lecture : solitude de l’individu isolé dans le corps social et tentant de se donner, par l’écriture, des représentations capables de l’aider à dépasser la douleur que fait naître en lui son isolement social, solitude aussi du lecteur, qui dans la confrontation fictionnelle revit l’épreuve de ses émotions secrètes face à la grande machine du monde.

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Comment relier ces niveaux disparates ? Historiquement, on constate un déclin de la littérature édifiante au profit d’une littérature d’édification, de construction de soi. Toutefois, ce qui change au cours de cette transformation concerne moins le processus que son horizon. Didactique ou édifiante, la littérature endosse pour l’individu une mission constructive : édifiante, l’individu est pensé comme membre d’une communauté rassemblée autour d’une vérité dont chaque lecture a pour fonction de raviver le sentiment d’appartenance, tandis que la littérature didactique, part de la prémisse inverse. L’individu est abandonné à sa solitude et l’écriture didactique se donne pour rôle de lui enseigner les moyens de s’inscrire dans une vérité qu’il ne perçoit pas clairement. Cette littérature aborde l’insertion de son lecteur dans une collectivité sociale moins comme une évidence première qu’il convient éventuellement de confirmer ou renforcer que sous l’angle d’un devoir-être, d’une transformation nécessaire. La pluralité des lectures tient sa nécessité de l’éventail infini des désirs, des valeurs et des ambitions qui s’investissent dans toute activité symbolique. À la fois constructive, démonstrative et probatoire, la lecture qui s’appuie sur la fiction littéraire ouvre un espace de jeu proprement expérimental. C’est ce jeu que Schiller nommait « l’éducation esthétique de l’homme ». Par là il entendait l’articulation des états passifs de la sensation, les passions, aux états actifs de la pensée. Ce dépassement de la contradiction entre sensibilité et entendement conduit à ce qu’il nommait un état « raisonnable », dans lequel il n’y a nulle priorité de l’un ou de l’autre, mais une forme vivante conduisant à un équilibre organique et vital. L’activité esthétique est donc, soulignait Schiller, essentielle à la formation de cet état raisonnable conçu comme équilibre vital. La pluralité des lectures se trouve donc être la conséquence logique de la fonction édificatrice qui est attribuée, dans la civilisation individualiste, à l’expérience esthétique. Ce qui en fonde la pluralité tient à l’ouverture essentielle du texte littéraire, à son caractère de proposition. Même si une narration fictionnelle peut se présenter aux yeux d’un lecteur comme une série de réponses à

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des situations données, le fait que ces réponses lui parviennent par la médiation du jeu avec la fiction réduit ces prétendues réponses au statut de propositions auxquelles il répond librement, qu’il organise et avec lesquels il joue. Il y a donc deux aspects à l’ouverture du texte littéraire, au jeu esthétique de l’expérience de lecture. D’une part, le texte n’échappe jamais aux ambivalences propres à toute langue articulée et de l’autre, chaque lecteur apporte, dans la confrontation qu’est sa lecture, la singularité de son existence et de son expérience du monde. Nous avons fortement souligné dans Lire la Lecture (Leenhardt, Józsa & Burgos, 1999) cet aspect qui fait du monde du lecteur une inconnue dans l’équation de la lecture. Chaque lecture est une perspective ouverte sur la diversité du monde, une aventure entreprise à partir de la singularité d’une position personnelle dans un monde singulier. C’est pourquoi il n’y a jamais deux lectures équivalentes, sauf dans l’espace mental, réduit et contraint, des communautés de croyance absolue. S’il y a une sociologie de la lecture, c’est que chacune des lectures effectivement réalisées est ancrée dans une expérience sociale singulière. Toute lecture est une tentative de réponse aux interrogations existentielles qui s’imposent aux sujets sociaux, singulièrement dans des sociétés organisées par une pluralité d’idées, de comportements et de fonctions sociales. C’est pourquoi le lecteur est toujours déjà inscrit dans le dialogue des textes écrits. Chaque société fait naître – on pourrait dire accouche – ses sujets en même temps qu’elle les inscrit dans un réseau de textes, de récits et d’images définissant leurs devoirs et leurs espérances. L’expérience moderne de la solitude
La solitude, comme capacité de s’isoler d’un contexte familier et protecteur, est la condition de l’expérience émotionnelle de l’objet esthétique : elle permet au sujet de s’exposer de manière plus réceptive, de risquer au-delà des cadres qui, en même temps qu’ils remplissent une fonction défensive, atténuent l’intensité et la fécondité du choc de la rencontre avec le nouveau. (Magherini, 1990, p. 21)

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La pluralité des lectures renvoie donc à ce trouble qu’éprouve l’individu surpris dans sa solitude. La solitude est un moment de relâche pour les liens sociaux, même pour les liens familiaux. Les gardiens sont en vacances et les structures les mieux en place viennent à vaciller. Il y a dans ces moments du plaisir, plaisir de se jeter dans une expérience esthétique de soi en confrontation avec d’autres mondes et d’autres soi, et de l’angoisse, liée à la perte des repères familiers. La science moderne a tendu à séparer radicalement l’intellect du domaine des passions, dans l’espoir de le voir seul régenter les comportements. La rationalité devait dominer, même si l’expérience prouvait le contraire. Les émotions n’étaient que des humeurs, des « passions de l’âme » comme disait Descartes, des états physiologiques indignes d’une nature raisonnable. Or, avant l’objectivité, il y a ce que la phénoménologie nomme « l’horizon du monde ». Avant le sujet de la théorie de la connaissance, le sujet cognitif, il y a la vie opérante, que Husserl appelle parfois la vie anonyme. Paul Ricœur remarque à ce propos que la question de l’historicité, qui revient souvent à propos de la pluralité des interprétations, n’est pas une question posée à la connaissance historique et qu’on pourrait donc la considérer comme une question épistémologique, ou une question de méthode. Il écrit :
L’historicité désigne la manière dont l’existant « est avec » les existants; la compréhension n’est plus la réplique des sciences de l’esprit à l’explication naturaliste ; elle concerne une manière d’être auprès de l’être, préalable à la rencontre d’étants particuliers. (Ricœur, 1969, p. 13)

Or, comme le note Richard Sennett :
L’émotion est toujours acte d’interprétation, par lequel nous nous engageons pleinement, par lequel nous donnons un sens au monde qui nous entoure. Nous sommes par conséquent, du point de vue légal autant que moral, responsables de nos émotions. (Sennett, 1981, pp. 12-13)

La lecture de la littérature est un espace libre parce que fictionnel, un espace d’expérimentation et donc de gestion de cette responsabilité.

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La multiplicité des lectures est un fait social dont l’origine est à chercher d’abord dans le statut de l’écrit dans la société. Les sociétés sans écriture confient à la tradition orale la formation des esprits et leur intégration à la communauté. La société où l’écrit est devenu, à partir des contrats, le ciment essentiel entre ses membres, fait passer par diverses formulations écrites une partie de la pédagogie nécessaire à sa survie. En outre, la productivité sociale de ce jeu par détours fictionnels interposés s’appuie sur le fait que l’essence même du langage littéraire contient les ferments de cette ouverture multiple, et cela dès l’instant où la maîtrise suffisante de la lecture assure à chacun la liberté de ces jeux et qu’aucune censure n’est imposée par le contrôle social. On l’a bien vu avec le texte biblique. Aussi longtemps qu’il était l’objet d’une lecture autorisée dans le cercle limité des clercs, sa plurivocité était elle-même un phénomène limité aux discussions entre clercs. Les autres lecteurs potentiels n’en connaissaient que l’univocité proclamée au nom de la communauté et dont l’autorité renvoyait au magistère de l’Église. Le développement de l’écrit suit donc une double voie : d’une part les clercs développent leur propre pouvoir et leur raison d’être sociale à travers l’élaboration des techniques herméneutiques ou mieux, à travers la production de savoirs et de techniques liées à l’interprétation des textes. Cette nouvelle création de règles conduit à la normalisation de la langue et de la grammaire à travers le pouvoir d’exemplarité médiatisé par l’Académie puis, plus largement, par les systèmes d’enseignement. La littérature devient le réceptacle, mais aussi le modèle, de cette correction qui dans l’espace limité des clercs, va très vite donner lieu à l’élaboration de techniques critiques : critique des sources, lexicographie, analyse structurale du texte, que les sciences religieuses développeront surtout à partie de l’école critique allemande du XIXe siècle. « Le fractionnement du langage, contemporain de son passage à l’objectivité philologique, ne serait alors que la conséquence la plus récemment visible (parce que la plus secrète et la plus fondamentale) de la rupture de l’ordre classique » (Foucault, 1966, p. 318). La philologie rompt l’évidence de la capacité représentative du langage, elle en rend problématique l’ancienne

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transparence. Dès lors l’Homme, le sujet pensant, apparaît en pleine lumière, objet du savoir, dès lors qu’il est saisi comme producteur de langue, mais en même temps sujet de cette connaissance à bâtir : souverain soumis, spectateur regardé comme dit Foucault. L’autre voie sera celle de la psychologie, que ce n’est pas le lieu de développer ici. Quelle place les recherches empiriques occupent-elles dans ce tableau où la pratique pluraliste de la lecture fait signe à la place radicale et angoissante de l’impensé dans la construction de l’homme ? Comme le rappelait encore Foucault, l’invention de l’homme comme objet des sciences de l’homme, et corrélativement comme leur sujet, s’impose dans la culture occidentale au moment même où le discours classique se diffracte et disparaît comme discours et que la littérature apparaît. Cette coïncidence rappelle que c’est la supposée transparence du langage, sur laquelle était gagé le discours classique, qui devient problématique. On ne peut plus croire qu’il suffit d’énoncer des vérités clairement pour qu’elle soient dites comme vérités ni qu’elles soient actives dans l’échange intellectuel. La Vérité éclate en une poussière de vérités au pluriel qui deviennent régionales, sectorielles, se particularisent et perdent de ce fait leur trop belle unité. Le relativisme mais aussi la dialectique trouvent là leur origine. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! » disait Pascal. Mais il faut insister ici sur le fait que cette « littérature », qui va occuper un espace de plus en plus important, n’est pas seulement une pratique du texte, pratique qui se réduirait aux cercles restreints des clercs, critiques, écrivains et professeurs. Elle n’est pas seulement ce corpus, voire ce canon, qui sélectionne des œuvres bonnes à lire, choix déterminé, délimité et enseigné comme une source légitime à laquelle le lecteur devrait puiser des vérités écrites. La littérature se donne d’emblée comme beaucoup plus que cette seule pratique encadrée par l’institution savante et scolaire. Elle est plus largement un échange social, complexe, largement détaché des cadrages assez stricts de l’espace pédagogique.

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Dès lors qu’on accepte de la penser en dehors de ces cadrages institutionnels, la littérature comme activité sensible et réflexive révèle son autre aspect. Elle apparaît comme une pratique dans laquelle se construit pour chaque sujet lecteur la figure de l’homme, sa multiplicité, son ambiguïté. La définition de l’homme que véhicule la littérature est celle d’un être en transformation, processus infini, aux formes constamment renouvelées et transitoires. C’est pourquoi on comprend bien que la littérature apparaisse en même temps que cette notion moderne de l’homme, de l’homme en construction, en devenir, celui-là même qui avait été longtemps enfermé dans son essence d’origine divine. Désormais, il se trouve redéfini comme une entité vivante, dont l’existence prend forme au carrefour des contraintes qui le cernent. Cet être humain conçu dans son immanence incertaine, c’est-à-dire intégré-désintégré par rapport à des ensembles sociaux qui le constituent, se construit sur l’horizon moderne d’une autonomie rêvée, désirée et cependant toujours hypothétique. Il se saisit sujet et réflexivité subjective dans le concert des discours et des actes qui lui attribuent une place et une fonction. C’est donc pour une large part dans la littérature que se cristallise cette nouvelle image de soi de l’homme de la modernité. L’étude empirique de la littérature trouve ainsi sa place dans le cadre de cette affirmation douloureuse d’autonomie. Elle se donne des méthodes pour capter le jeu de cette ambition et de ses impasses, la multiplicité des identifications et des rejets, le carnaval des masques que le sujet essaie, dans le temps de sa lecture, et tout au long de celui de sa réflexion. Autant dire que cette étude de la littérature comme activité ne saurait être autre qu’empirique, fragmentée, en situation. Est-ce à dire que les vastes regroupements lui sont interdits ? Que la statistique lui est impossible ? Sans doute pas, et nous avons essayé avec Pierre Józsa et Martine Burgos de montrer, dans Lire la lecture (1982), comment les expériences les plus personnelles recevaient aussi du contexte social dans lequel elles se déroulent une forme commune. C’est que le projet d’autonomie de l’individu, sa volonté de s’affirmer en particularisant des ensembles de valeurs, ne se déroulent pas dans un champ de forces à

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résultante nulle. Faire des choix, affirmer des préférences, se laisser émouvoir ou même ne rien comprendre à ce qu’on lit, attitude qui peut signifier ne pas vouloir comprendre, rester étranger à des enjeux que d’autres ont investi de leur désir de sens, toutes ces activités qui saturent l’expérience polymorphe de la littérature sont aussi des manières de se donner une place parmi les autres, de se trouver des accointances et des similitudes. Chacun de ces actes construisant des communautés éphémères de sens, inscrit le sujet qui s’y livre dans une logique de l’action et de la passion, du sentir et du faire, qui dessine à son tour des profils communs. Ainsi prennent forme les groupes et les générations, les mouvements et les « esprits du temps ». Le quantitatif est alors à la fois la combinaison inattendue des individualités les plus farouches et le symptôme paradoxal des illusions de la pure singularité. Un jeu à somme variable où le nombre rejaillit sur le singulier qu’il attire et repousse à la fois. En un mot, une croix méthodologique et une dynamique propre à ce vivant, l’être humain, qui s’exerce et se forme dans l’activité où il se projette. On l’aura compris, cette figure de l’homme ne s’entend pas au singulier identitaire. Le pluriel des genres, des inscriptions nationales, des affiliations sociales ou familiales en spécifient constamment la singularité. Dans le même temps, ces déterminations offrent à qui les subit un cadre de référence et de résistance par rapport auquel chacun est appelé à prendre ses responsabilités. C’est sans doute pourquoi la recherche empirique est aussi difficile et aussi nécessaire. Elle n’a de chances de réussir qu’à la condition d’être menée dans la double perspective de la compréhension multiple des textes et de la connaissance diversifiée des groupes qui y jouent leur identité.

Références bibliographiques FOUCAULT, M. (1966), Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences sociales, Paris, Gallimard. FURET, F., OZOUF, J. (1977), Lire et écrire, L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Paris, Minuit.

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