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La politique étrangère de Willy Brandt

De
676 pages
Willy Brandt, chancelier de RFA de 1969 à 1974, a marqué l'histoire de l'Allemagne par son Ostpolitik, politique de détente entre l'Est et l'Ouest et de normalisation des relations entre la RFA et le bloc soviétique. Mais sa carrière politique a également connu de nombreuses expériences et des engagements très divers sur le plan international. Européen convaincu de l'ancrage de la RFA à l'Ouest, il est aussi le protagoniste de l'ouverture à l'Est et l'avocat du développement dans le tiers-monde.
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Chemins de la Mémoire Chemins de la Mémoiree Série XX siècle
Ange ierry ALOUKO
La politique étrangère
Willy Brandt, chancelier de la RFA de 1969 à 1974, a, certes, de Willy Brandt
marqué l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre par son Ostpolitik,
la politique de détente entre l’Est et l’Ouest et de normalisation
des relations entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et le Préface d’Henri Ménudier
bloc soviétique. Mais, sa carrière politique a connu de nombreuses
expériences et des engagements très divers sur le plan international.
Willy Brandt, l’Européen convaincu de l’ancrage de la RFA à
l’Ouest, est aussi le protagoniste de l’ouverture à l’Est et l’avocat du
développement dans le tiers- monde.
Né en 1973 sur les bords de la lagune Aby à Akounougbé
(Adiaké), en Côte d’Ivoire, Ange Thierry ALOUKO est titulaire
d’un doctorat en Etudes germaniques, obtenu en janvier 2012,
à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3. Il est actuellement
professeur d’allemand dans le Val-de-Marne (académie de
Créteil), en région parisienne.
Photo de couverture : « Bundesarchiv B 145 Bild-F057884-0009, Willy Brandt » par Reineke, Engelbert -
Wikimedia Commons
ISBN : 978-2-343-03979-4
56,50 €
eSérie XX siècle
CHEMINS_MEM_GF_20e_ALOUKO_49_POLITIQUE-WILLY-BRANDT.indd 1 31/07/14 15:13:03
Ange ierry ALOUKO
La politique étrangère de Willy Brandt





La politique étrangère de Willy Brandt















Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

CEHRELI (Sila), Les magistrats ouest-allemands font l’histoire : La Zentrale Stelle
de Ludwigsburg, 2014.
FONTAINE (Olivier), Défense et défenseurs de l’île Bourbon, 1665-1810, 2014.
BECIROVIC (Bogdan), L’image du maréchal Tito en France, 1945-1980, 2014.
LE BARS (Loïc), Les professeurs de silence. Maîtres d’études, maîtres répétiteurs et
erépétiteurs au XIX siècle, 2014.
eLAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du XVII au
eXVIII siècle, Le quartier du port, tome II, 2014.
BOUYER (Mathias), La principauté barroise (1301-1420). L’émergence d’un État
dans l’espace lorrain, 2014.
BOWD (Gavin), La vie culturelle de la France occupée (1914-1918), 2014.
WARLIN (Jean-Fred), J. –P. Tercier, l'éminence grise de Louis XV. Un conseiller
de l'ombre au siècle des lumières, 2014
MARC (Sandra), Les juifs de Lacaune-les-Bains (Tarn) dans l’après-guerre, 2014.
LOUIS (Abel A.), Janvier Littée, Martiniquais premier député de couleur membre
d’une assemblée parlementaire française (1752-1820), 2013.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr



Ange Thierry ALOUKO



La politique étrangère de Willy Brandt




Préface de M. le Professeur Henri M ÉNUDIER
















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03979-4
EAN : 9782343039794

Ce livre est le fruit d’une thèse de doctorat, soutenue à l’Université Paris 3 –
Sorbonne Nouvelle sous la direction de Monsieur le Professeur Henri
Ménudier. Cette thèse a vu le jour grâce au soutien financier de quelques
organismes. Le DAAD (Deutscher Akademischer Austausch Dienst) et la
Fondation Alfred Töpfer, à Hambourg, m’ont, en effet, permis d’effectuer un
séjour de recherches de plusieurs mois à Bonn. Je tiens aussi à remercier
l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle et l’école doctorale EDEAGE
(Ecole Doctorale des Etudes Anglophones, Germanophones et
Européennes), qui, outre l’encadrement et la formation doctorale, m’ont
octroyé une aide de mission. De plus, j’aimerais manifester ma
reconnaissance à certains centres d’archives qui m’ont généreusement ouvert
leurs fonds. Il s’agit particulièrement des archives de la Fondation
FriedrichEbert de Bad Godesberg (près de Bonn), du Centre d’archives socialistes
(CAS) de la Fondation Jean-Jaurès de Paris, des archives de la Bibliothèque
de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) de Nanterre ainsi
que celles de l’Institut historique allemand de Paris.
Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à Monsieur le Professeur Henri
Ménudier, dont la contribution a été déterminante dans l’élaboration
définitive de ce travail. Je n’oublie pas mes parents, mon oncle Joseph
AkaKadjo, mon grand-frère Jacques Alouko et ma conjointe Roseline Kouamé
pour leur soutien, ainsi que mon ami Germain Arsène Kadi pour la lecture
attentive et attentionnée de la première version de ce travail.
Tous mes remerciements à la maison d’édition L’Harmattan qui a accepté de
publier ma thèse.
A mon fils Andy.
PREFACE

La belle thèse d’Ange Thierry Alouko va connaître, grâce à sa
publication, une publicité amplement méritée. Je tiens à remercier la maison
d’édition L’Harmattan qui, prouve une fois encore, qu’elle porte un réel
intérêt à l’Allemagne et au monde germanique. Elle contribue utilement à la
promotion des travaux des enseignants-chercheurs et à l’enrichissement du
dialogue scientifique et interculturel, en France et avec les autres pays.

Les nombreux articles de presse, les numéros spéciaux des
périodiques, les livres, les émissions à la radio et à la télévision, les
manifestations et hommages de toutes sortes lors du 100ème anniversaire de
la naissance de Willy Brandt (né le 18 décembre 1913, décédé le 8 octobre
1992) montrent que celui-ci occupe désormais une place de choix dans
l’histoire allemande du XXème siècle et qu’il se classe parmi les principaux
chanceliers de la République fédérale d’Allemagne. Né sous l’Empire de
Guillaume II, il intervient dans chacun des régimes politiques suivants. Il ne
subit pas passivement la guerre et la paix, la division et l’unité de
l’Allemagne, il s’affirme très tôt comme un acteur politique majeur. On ne
peut rien écrire sur la résistance contre Hitler, la reconstruction de
l’Allemagne après 1945, le combat de Berlin pour la liberté, la normalisation
des rapports entre les deux Allemagne et les deux Europe, le renouvellement
de la social-démocratie, le rôle accru de l’Internationale socialiste et la
solidarité à l’égard du tiers-monde sans se référer à Willy Brandt.

Comment un enfant naturel, né à Lübeck, sur les bords de la
Baltique, dans un milieu social-démocrate très modeste, a-t-il réussi à jouer
un rôle aussi important ? Grâce à son intelligence, à son travail et à la
bienveillance de quelques personnes, il fait des études secondaires dans un
lycée réputé de sa ville natale ; à l’époque une telle opportunité s’offrait
rarement pour un jeune de cette condition. Herbert, Ernst, Karl Frahm (ses
prénoms et nom de naissance) se passionne très tôt pour le journalisme
politique et fait dès l’adolescence deux choix fondamentaux qui orienteront
toute sa vie. Il s’engage résolument à gauche (il quitte en 1931 le parti
social-démocrate, pour un petit parti ouvrier d’extrême gauche, mais revient
au SPD pendant la guerre) et, au nom de la démocratie parlementaire, il
combat sans relâche le nazisme. Son antifascisme l’empêchera d’éprouver
de la sympathie pour le communisme totalitaire.



11 Menacé physiquement par l’arrivée de Hitler au pouvoir le 30
janvier 1933, il choisit la clandestinité en se donnant un nouveau nom,
Willy Brandt, et part en exil en Norvège (1933-1940) pour représenter son
petit parti auprès des socialistes norvégiens. Il commence des études
d’histoire à l’université d’Oslo. L’occupation de la Norvège par les troupes
allemandes au printemps 1940 l’oblige à se réfugier en Suède (1940-1945).
Déchu de la nationalité allemande dès septembre 1938, il devient apatride,
mais obtient en août 1940 la nationalité norvégienne. Loin d’être résigné et
fataliste, il se comporte en résistant antifasciste actif et déterminé. Il s’adapte
rapidement au monde scandinave, apprend avec facilité le norvégien et le
suédois, au point de publier des articles de presse, des brochures et des livres
dans ces deux langues. Il coordonne les activités de divers mouvements de
résistance allemands et européens. Il revient en Allemagne sous un autre
nom d’emprunt, il se déplace également à Prague, à Paris et va suivre la
guerre d’Espagne en 1937. Converti à l’idéologie sociale-démocrate
scandinave, il noue des liens durables avec de futurs chefs de gouvernement
comme le Suédois Olaf Palme (1969-1976 et 1982-1986) et l’Autrichien
Bruno Kreisky (1970-1983). En 1939, Willy Brandt écrit déjà sur les futurs
Etats-Unis d’Europe qu’il appelle de ses vœux.

En 1945-1946, il couvre pour la presse norvégienne le procès de
Nuremberg contre les principaux criminels nazis, puis portant l’uniforme il
est intégré à la Mission militaire norvégienne à Berlin avec rang de
commandant. Il renonce à la belle carrière diplomatique qui l’attend pour
devenir un acteur politique dans son pays natal. Au début de l’année 1948, le
comité directeur du SPD en Allemagne de l’Ouest le charge de développer
les relations du parti avec les Alliés à Berlin ; il reprend la nationalité
allemande et obtient le droit de conserver définitivement le nom de Willy
Brandt. Après Lübeck et la Scandinavie, la troisième phase de sa vie
(19471966) se déroule essentiellement à Berlin où il ne va cesser de gagner en
influence. Malgré de vives oppositions contre son réformisme modéré, il
s’impose peu à peu au sein du SPD qui, avec le nouveau programme de Bad
Godesberg en 1959, renonce au marxisme.

Les fonctions officielles renforcent son autorité. Député de Berlin
dès 1949 (député fédéral au Bundestag à Bonn et député régional en 1950), il
préside la Chambre des députés de Berlin-Ouest à partir de décembre 1954
et devient même chef du gouvernement régional de cette ville en octobre
1957. Les différentes crises de Berlin (blocus soviétique en 1948-1949,
soulèvement des ouvriers en République Démocratique Allemande/ RDA en
juin 1953, menaces de Nikita Khrouchtchev à partir de 1958 et construction
du Mur de Berlin en août 1963) assurent à Willy Brandt une renommée
mondiale car il incarne désormais la défense de la liberté de Berlin, face à
l’agressivité de Moscou. Ce climat de tensions extrêmes le pousse à réfléchir

12 aux moyens de rendre la division de Berlin, de l’Allemagne et de l’Europe
plus supportable pour les populations concernées. Sa politique des petits pas
veut faire de Berlin non pas un lieu d’affrontements mais un pont entre l’Est
et l’Ouest. Candidat à la chancellerie fédérale en 1961 contre Konrad
Adenauer et en 1965 contre Ludwig Erhard, tous les deux CDU, président
fédéral du SPD depuis 1964, Willy Brandt est désormais une incontournable
personnalité politique de premier plan, très critiquée par une partie de la
population allemande (enfant naturel, exil scandinave, nationalité
norvégienne, divorce …). Il bénéficie toutefois d’une véritable aura sur le
plan international car il a fait de sa ville le symbole du monde libre.

Le manque d’autorité du chancelier Ludwig Erhard, 1963-1966
(successeur d’Adenauer) provoque une crise politique à Bonn qui conduit au
niveau fédéral à la première grande coalition CDU-CSU et SPD. L’ancien
adhérent du parti nazi NSDAP, Kurt Georg Kiesinger, CDU, dirige le
gouvernement fédéral de 1966 à 1969 avec Willy Brandt, l’authentique
résistant, promu au rang de vice-chancelier et ministre des Affaires
étrangères. Les activités gouvernementales à Bonn constituent la quatrième
phase de la vie de ce dernier. Le nouveau ministre des Affaires étrangères
teste les possibilités et les limites de la politique de rapprochement avec
l’Est qui se heurte à l’hostilité des chrétiens-démocrates et à la méfiance du
camp soviétique; il assouplit néanmoins la doctrine Hallstein qui empêchait
la République fédérale de maintenir des relations diplomatiques avec les
Etats qui reconnaissaient la RDA.

Chef du gouvernement fédéral SPD-FDP (1969-1974), à l’issue des
élections générales de septembre 1969, Willy Brandt annonce un ambitieux
programme de politique intérieure, résumé par le slogan « Oser plus de
démocratie » et relance la construction européenne. Il réalise enfin son
principal objectif, la mise en place de la célèbre « Ostpolitik » grâce aux
traités signés entre 1970 et 1973 avec Moscou, Varsovie, Prague et
BerlinEst, la situation à Berlin étant pacifiée par un accord des quatre puissances
occupantes auquel participent les deux Allemagne. La photo si émouvante de
Willy Brandt, agenouillé devant le mémorial du ghetto de Varsovie le 7
décembre 1970, se retrouve dans les medias du monde entier. Les deux idées
fortes du chancelier, la reconnaissance des frontières en Europe (dont la
fameuse ligne Oder-Neisse entre la RDA et la Pologne) et le non recours à
la force pour résoudre les conflits permettent d’instaurer un véritable
dialogue Est-Ouest concrétisé par le début en 1973 des négociations sur la
réduction mutuelle et équilibrée des forces (MBFR) et la tenue de la
Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE) à Helsinki
en 1975.


13 Le prix Nobel de la paix en 1971 et l’entrée des deux Allemagne à
l’ONU en 1973 récompensent l’audace créatrice et le courage politique de
Willy Brandt, confronté toutefois à une vive opposition intérieure, malgré
son souci de ne pas compromettre la perspective de l’unité allemande. Toute
sa démarche repose sur l’idée que la détente avec l’URSS et les pays de l’Est
nécessite la fermeté et l’unité de l’Europe de l’Ouest et de l’ensemble du
camp occidental.

Cruelle ironie de l’histoire, l’homme du dialogue Est-Ouest est trahi
par les dirigeants communistes de la RDA qui ont placé l’espion Günter
Guillaume dans son entourage immédiat à la chancellerie à Bonn. Mis en
outre sous pression à cause de ses relations extraconjugales, Willy Brandt
démissionne comme chancelier le 6 mai 1974, sans renoncer pour autant à la
politique et à la recherche de la paix. Il reste député fédéral jusqu’à sa mort
en 1992 (il sera même député européen de 1979 à 1984) et président fédéral
du SPD jusqu’en 1987. Au cours de la cinquième et dernière partie de sa vie
(1974-1992), il devient un véritable globe-trotter tant il se consacre aux
relations internationales et aux problèmes du tiers-monde. Président de
l’Internationale socialiste (1976-1992), il renforce considérablement
l’audience de cette dernière dans plusieurs parties du monde. Président de la
Commission Nord-Sud depuis 1977 (sur proposition de Robert MacNamara,
président de la Banque mondiale), il publie des rapports remarquables et
toujours d’actualité sur l’indispensable solidarité des pays riches vis-à-vis du
tiers-monde.

Willy Brandt connaît la France depuis la seconde moitié des années
1930. Malgré une réelle sympathie et des rapports étroits avec ce pays, les
échanges restaient difficiles tant ses conceptions européennes divergeaient
avec celles de ses principaux interlocuteurs comme Jean Monnet, mais
surtout le général de Gaulle, Georges Pompidou et François Mitterrand. Il
était attristé par l’incompréhension, voire la méfiance que suscitait sa
« Ostpolitik » à Paris, dans les milieux gouvernementaux comme dans une
partie de la presse. Le reproche sous-jacent de rechercher secrètement avec
les Soviétiques l’unité allemande au prix de la neutralité le choquait. Rien ne
lui était plus étranger que l’esprit de Rapallo et le rêve du pangermanisme.
Peu de Français savaient qu’en 1983 il avait acheté au Mezy, dans un
hameau au nord du département du Gard, une vieille maison paysanne qu’il
avait rénovée et où il vivait avec sa troisième épouse Brigitte Seebacher,
quand il ne faisait pas de longues excursions en France. Il avait été soigné au
début de 1979 à Hyères (Var) à cause de problèmes cardiaques.

Willy Brandt a toujours défendu la thèse selon laquelle la présence
de deux Etats allemands, même antagonistes, ne remettait pas en cause
l’existence d’une nation allemande unique. Ainsi a-t-il eu la chance et le

14 bonheur d’assister à la réalisation de cette unité en 1989 et 1990. Le
chancelier Willy Brandt s’était intéressé à moi car j’étais un des premiers
universitaires français à publier des articles positifs sur l’Ostpolitik. Un de
mes livres, pour lequel il m’a donné un entretien, s’intitule L’Allemagne
selon Willy Brandt, Préface d’Alfred Grosser (Paris, Stock, 1976, 456 p.).
Après 1974 j’ai parfois servi d’intermédiaire entre Willy Brandt et des
journalistes français. Lors de ma rencontre avec lui, le 10 novembre 1989,
devant la Porte de Brandebourg à Berlin, il m’affirma très clairement, après
l’ouverture du Mur qui venait de se produire au cours de la nuit précédente,
que le processus de l’unité allemande était désormais en marche. Il ajouta
d’un air malicieux : « Monsieur le Professeur Ménudier quand vous
expliquerez plus tard ces événements aux étudiants, n’oubliez pas de
souligner le rôle décisif de ma politique de rapprochement avec l’autre
Allemagne et l’autre Europe ». Le même jour, Willy Brandt prononça devant
des journalistes allemands et étrangers une phrase devenue célèbre et qui
traduisait toute sa confiance dans l’avenir de la nation allemande :
« Maintenant doit grandir ensemble, ce qui est fait pour vivre ensemble ».

La vaste fresque d’Ange Thierry Alouko comporte cinq parties.
1. L’ébauche de la politique étrangère de Willy Brandt remonte
logiquement à la période de l’exil scandinave et aux leçons tirées des
responsabilités exercées à Berlin, puis à Bonn comme ministre des
Affaires étrangères. On découvre un homme politique toujours
extraordinairement ouvert sur les pays étrangers, ne cessant de
mettre à l’épreuve leur volonté de paix et de coopération.
2. L’étude de la « Westpolitik » montre bien que Willy Brandt
maintient pour la République fédérale l’ancrage à l’Ouest décidé par
Konrad Adenauer ; il le complète par le concept d’ « ordre de paix »
afin de donner de nouvelles impulsions tant à la Communauté
Economique Européenne qu’à l’Alliance atlantique. Une politique
caractérisée à la fois par la continuité et la relance.
3. La partie sur l’Ostpolitik procède à un examen détaillé des
fondements, des négociations et des textes très complexes adoptés
sur le plan bilatéral ou multilatéral. Il en ressort que la
normalisation des rapports avec l’ensemble des pays de l’Est
constitue l’œuvre historique de Willy Brandt, au même titre
qu’Adenauer intégra la nouvelle Allemagne fédérale dans le camp
européen et atlantique.
4. « La politique Nord-Sud de Willy Brandt » et le projet d’aide aux
pays du tiers-monde analyse la relance de l’Internationale socialiste
qu’il préside et les nombreuses idées qu’il a développées au sein de
la Commission Nord-Sud. Cette quatrième partie prouve à quel point
Willy Brandt, déjà riche d’une vaste expérience, s’est impliqué dans
des secteurs très variés de la coopération internationale.

15 5. « La réception de la politique étrangère de Willy Brandt en France »
attire l’attention sur les convergences et les divergences
francoallemandes ainsi que sur les réactions plutôt réservées de la presse
française. La volonté de connaître réellement la politique allemande
a souvent été remplacée par le goût du cliché et par une sorte de
renouveau de l’antigermanisme – des constatations qui, hélas,
s’imposent aussi en 2013 et 2014 !

La soutenance de la thèse d’Ange Thierry Alouko s’est tenue le 20
janvier 2013 à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, avec un jury
présidé par le Professeur Stephan Martens, de l’Université Bordeaux 3 (le
même mois il a pris les fonctions de Recteur de l’Académie de la
Guadeloupe). Les autres membres du jury étaient :
Henri Ménudier, Professeur à Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, directeur
de la thèse.
Hans Stark, Maître de Conférences à Paris 3 – Sorbonne Nouvelle
(élu ultérieurement Professeur à Paris 4 ; Secrétaire général du
Centre d’Etudes des Relations Franco-Allemandes à l’Institut
Français des Relations Internationales).
Jérôme Vaillant, Professeur à l’Université Charles de Gaulle – Lille
3 (Directeur de la revue « Allemagne d’Aujourd’hui » et des Presses
Universitaires du Septentrion à Villeneuve d’Ascq).

Des membres du jury ont critiqué le caractère descriptif et pas assez
analytique ou synthétique des passages sur l’Ostpolitik et sur les rapports de
la Commission Nord-Sud. La thèse aurait pu insister davantage sur les
perceptions contradictoires de l’Ostpolitik en Allemagne et dans les pays
d’Europe de l’Est. En revanche elle souligne à juste titre les impulsions
données par Willy Brandt à la Communauté européenne. Un débat vigoureux
s’est engagé entre le jury et Ange Thierry Alouko à propos de deux
questions de fond posées par la thèse :
Dans quelle mesure la politique de la force prônée par Adenauer et
les chrétiens-démocrates rendait-elle impossible l’unité allemande et
peut-on affirmer, comme le fait M. Alouko, qu’il n’y avait pas
d’Ostpolitik avant Willy Brandt ?
Par ses effets à moyen et à long terme, l’Ostpolitik a-t-elle consolidé
ou au contraire fragilisé les régimes communistes au pouvoir en
URSS et dans les pays d’Europe de l’Est ? On peut considérer en
effet que la signature des traités avec Bonn, l’aide économique
donnée par l’Allemagne fédérale et la reconnaissance des frontières
nées de la Seconde Guerre mondiale ont renforcé la légitimité de ces
Etats. Des experts d’Europe de l’Est expliquent volontiers que ces
régimes n’ont pas été déstabilisés par l’Ostpolitik mais par la

16
xxxxxfermeté américaine, et surtout par celle du président américain
Ronald Reagan, (1981-1989). Pour sa part, Willy Brandt s’est
toujours défendu avec véhémence d’avoir contribué à la survie des
régimes communistes.

Ange Thierry Alouko présente un travail honnête, consciencieux,
exhaustif et solidement documenté, d’autant plus agréable à lire qu’il est
bien construit et écrit dans une langue soignée. Evitant l’écueil de
l’hagiographie, il expose lucidement la pensée et l’action d’un dirigeant
politique hors du commun qui, pendant près de 60 ans n’a cessé de
réfléchir en termes de démocratie, de solidarité, de liberté et de paix.
Précurseur de l’unité de l’Allemagne et de la grande Europe, cet homme
d’Etat a été aussi un des premiers à comprendre l’étroite
interdépendance entre la politique à l’Ouest, la politique à l’Est et les
relations Nord-Sud. Sans sous-estimer les rapports de force entre les
puissances, il pense les relations internationales surtout en termes de
solidarité entre les hommes. C’est ce qu’il souligne en recevant le Prix
Nobel de la Paix, à Oslo, le 10 décembre 1971 : « J’accepte cette
distinction, pénétré d’un sentiment de solidarité avec tous ceux qui, où
ils se trouvent, s’emploient de toutes leurs forces à organiser une Europe
de paix et mettre la solidarité européenne au service de la paix dans le
monde ».

Le grand mérite de cette thèse est d’offrir un vaste tableau tout en
nuances qui fait bien ressortir les continuités, les ruptures et les
innovations de la politique étrangère de Willy Brandt, mais aussi les
interdépendances entre les différents secteurs de cette même politique et
avec la politique intérieure. Je souhaite qu’Ange Thierry Alouko
continue à mettre ses talents d’enseignant, son intelligence et son goût
de la recherche au service d’une meilleure connaissance de l’Allemagne.
Je serais comblé s’il pouvait en faire profiter directement son pays natal,
la Côte d’Ivoire.

NB. Une présentation synthétique de la vie et de l’œuvre de Willy Brandt se trouve dans
un livre publié après la rédaction de cette thèse : Hélène Miard-Delacroix (Professeur à
Paris 4), Willy Brandt, Paris, Fayard, 2013, 322 p. « C’est un Allemand qui a traversé le
XXème siècle, témoin de ce que l’Allemagne y a fait de pire et acteur de son rachat et de
son relèvement – sans jamais être un héros idéal » - selon la quatrième de couverture.

Henri Ménudier
Professeur honoraire des Universités
Paris 3 – Sorbonne Nouvelle Professeur invité, Université de
Fribourg (Allemagne)

17 INTRODUCTION GENERALE



1. WILLY BRANDT, UN FOISONNEMENT D’ENGAGEMENTS
POLITIQUES

Le nom de Willy Brandt (1913-1992) évoque immédiatement
l’Ostpolitik. Cette politique de détente entre l’Est et l’Ouest et de
normalisation des relations entre la République fédérale d’Allemagne
(RFA) et le bloc soviétique, dont il est le principal initiateur, a été
mise en œuvre depuis 1969 au sein de la coalition gouvernementale
entre le Parti social-démocrate (Sozialdemokratische Partei Deutschlands,
SPD) et le Parti libéral-démocrate (Freie Demokratische Partei, FDP). Or,
Willy Brandt a eu un foisonnement d’expériences dans sa carrière
politique. Le confiner à l’Ostpolitik, c’est se méprendre sur la
diversité de ses engagements.

Notre réflexion consistera à le présenter, non pas seulement
comme le protagoniste de l’ouverture à l’Est, mais aussi comme
l’Européen convaincu de l’ancrage de la RFA à l’Ouest ainsi que
comme l’homme favorable au développement du tiers-monde.
Manifestant son soutien aux pays du Sud, Willy Brandt est également
l’inspirateur du « rapport Brandt » sur le dialogue Nord-Sud. Il nous
est alors apparu opportun, après avoir élargi la perspective des
actions internationales de Willy Brandt, d’intituler notre sujet : La
politique étrangère de Willy Brandt.

Comment Willy Brandt évalue-t-il les possibilités de ses
actions ? Quelles sont ses motivations politiques ? Par quels moyens
espère-t-il atteindre ses objectifs ? Ce sont là des questions auxquelles
cette étude tentera de répondre.


19 2. QUELLE POLITIQUE ETRANGERE ?

La politique étrangère est un terrain privilégié sur lequel un
chancelier construit sa réputation et son autorité tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur du pays. Le chrétien-démocrate Konrad Adenauer
(18761967), premier chancelier de la RFA de 1949 à 1963, a également été
ministre des Affaires étrangères de 1951 à 1955, ce qui a contribué à
installer le chef de gouvernement comme figure dominante du
pouvoir exécutif. Plus récemment, Gerhard Schröder (SPD, chancelier
fédéral de 1998 à 2005) a gagné les élections de 2002, en grande partie,
grâce à son refus de s’aligner sur la diplomatie américaine avant la
troisième guerre du Golfe, alors que sa politique de réformes
économiques était impopulaire.

Quant à Willy Brandt, il a dominé la politique étrangère
ouestallemande car il a su profiter de son passage à l’Auswärtiges Amt
(ministère des Affaires étrangères) entre 1966 et 1969, avant d’accéder
à la chancellerie fédérale le 21 octobre 1969. Cependant, peut-on
parler d’une politique étrangère propre à Willy Brandt étant donné
que celle-ci est définie comme « l’instrument par lequel un Etat tente
1de façonner son environnement politique international » ? N’est-il
pas judicieux de chercher l’existence d’une politique étrangère privée
et personnelle qui ne se limiterait pas seulement à l’activité étatique
dirigée vers l’extérieur ? Ce qui nous amène à explorer, avant même
d’entamer une réflexion de fond sur la politique étrangère de Willy
Brandt, les premiers champs conceptuels qui sont ceux de la nature et
de l’identité de la politique concernée.

Dès lors, nous nous demandons s’il est question de la
politique étrangère de la RFA de 1969 à 1974, lorsque Willy Brandt est
chancelier ou s’il s’agit d’une politique personnelle ? En effet, après sa
démission de la chancellerie fédérale en 1974, il assume la présidence
de l’Internationale Socialiste (IS) et celle de la Commission Nord-Sud
de 1976 à 1992. Au sein de ces deux institutions internationales, il
conduit une réflexion visant, d’une part, à proposer des réformes

1 Cité d’après BATTISTELLA, Dario, Théories des relations internationales, Paris, Presses
des Sciences Po, 2003, p. 303.

20 pour le développement des pays du tiers-monde et, d’autre part, à
améliorer les relations Nord-Sud.

Fort de tous ces éléments, nous aborderons la politique
étrangère de Willy Brandt sous trois aspects différents, notamment
les relations avec l’Ouest, avec l’Est et avec le Sud. Par conséquent, les
bornes chronologiques de cette étude se situent entre 1969, date de
l’accession de Willy Brandt à la chancellerie, et 1992, lorsque celui-ci
décède. Néanmoins, une précision s’impose. En effet, si nous
débutons ce travail en 1969, il convient tout de même de souligner
que cette année ne constitue pas le point de départ de l’action
internationale de Willy Brandt. Celle-ci s’inscrit dans une durée plus
longue ; car il apparaît que l’approche de Willy Brandt, développée et
mise en œuvre à partir de 1969, est nourrie de son expérience aussi
bien en exil qu’à Berlin-Ouest, ou comme ministre des Affaires
étrangères. C’est pourquoi, notre contribution mettra l’accent sur la
genèse et les conditions de développement de sa politique étrangère.

Pour analyser la politique extérieure de Willy Brandt, nous
essayerons de comprendre les multiples courants, rapports et
relations antagonistes et divergents que celui-ci va tenter d’unir et de
faire converger. Il s’agira, par ailleurs, de cerner l’Allemagne,
l’Europe ainsi que le monde de demain, et de s’immerger dans
l’humanité qui se déploie, dans la trame complexe des relations
mondiales. Etudier l’action internationale de Willy Brandt, c’est, en
définitive, travailler sur des passés complexes et des avenirs
incertains.

3. OBJECTIFS ET PROBLEMATIQUES

A priori, le thème de cette présente thèse ne paraît pas
totalement neuf. En effet, l’Ostpolitik de Willy Brandt, ayant autant
suscité l’intérêt que la fascination, a été, déjà longuement, abordée
par de nombreux historiens au travers d’une littérature foisonnante et
2impressionnante. En outre, les études récentes d’Andreas Wilkens

2 Cf. BENDER, Peter, Die Ostpolitik Willy Brandts oder Die Kunst des
Selbstverständlichen, Reinbek, Rowohlt, 1972, 139 p. ; MENUDIER, Henri, La politique

21 sur la contribution européenne de Willy Brandt portent sur un aspect
bien précis, notamment la relance et la réorientation de la politique
3européenne de la RFA. Cependant, tous ces travaux ne traitent pas
de façon exhaustive de la politique étrangère de Willy Brandt, de
sorte que celle-ci appelle des recherches complémentaires. Il faut
noter aussi que quelques livres consacrés à Brandt, quoique
permettant une certaine approche du problème, restent
4biographiques.

Ce bref survol de l’état des recherches et des publications
suffit pour mettre en évidence l’intérêt particulier ainsi que le
caractère novateur de notre sujet, en l’occurrence la politique
extérieure de Willy Brandt, car la réflexion historiographique sur
cette question n’a pas encore fait l’objet d’une étude générale. Le but

à l’Est de la République Fédérale d'Allemagne (L'Ostpolitik), Paris, Documentation
Française, 1976, 67 p. ; EHMKE, Horst, KOPPE, Karlheinz, WEHNER, Herbert
(Hrsg.), Zwanzig Jahre Ostpolitik. Bilanz und Perspektiven, Bonn, Verlag Neue
Gesellschaft, 1986, 394 p. ; BENDER, Peter, Die neue Ostpolitik und ihre Folgen. Vom
Mauerbau bis zur Wiedervereinigung, München, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1996,
369 p. ; MARTENS, Stephan, La Politique à l’Est de la République fédérale d’Allemagne
depuis 1949. Entre mythe et réalité, Paris, PUF, 1998, 242 p. ; cf. également d’autres
ouvrages dans la partie Archives et bibliographie de notre étude (ouvrages généraux
sur la politique à l’Est), pp. 610-613.
3 Cf. WILKENS, Andreas (Hrsg.), Wir sind auf dem richtigen Weg : Willy Brandt und die
europäische Einigung, Bonn, Dietz, 2010, 511 p.; WILKENS, Andreas, « L’Europe en
suspens : Willy Brandt et l’orientation de la politique européenne de l’Allemagne
fédérale 1966-1969 », in LOTH, Wilfried (dir.), Crises and Compromises : The European
Project 1963-1969, Bruxelles, Bruylant, 2001, pp. 323-343 ; WILKENS, Andreas,
« Relance et Réalités : Willy Brandt, la politique européenne et les institutions
communautaires », in BITSCH, Marie-Thérèse (dir.), Le couple France-Allemagne et les
institutions européennes, Bruxelles, Bruylant, 2001, pp. 377-418 ; WILKENS, Andreas,
« Willy Brandt und die europäische Einigung », in KÖNIG, Mareike, SCHULZ,
Matthias (Hrsg.), Die Bundesrepublik Deutschland und die europäische Einigung
19492000, Stuttgart, F. Steiner, 2004, pp. 167-184.
4 Cf. SEEBACHER, Brigitte, Willy Brandt, München, Piper Verlag, 2004, 456 p. ;
WEIN, Martin, Willy Brandt. Das Werden eines Staatsmannes, Berlin, Taschenbuch
Verlag, 2003, 509 p. ; MERSEBURGER, Peter, Willy Brandt 1913-1992 : Visionär und
Realist, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 2002, 927 p. ; SCHÖLLGEN, Gregor,
Willy Brandt : Die Biographie, Berlin, Propyläen, 2001, 320 p. ; MARSHALL, Barbara,
Willy Brandt, eine politische Biographie, Berlin, Bouvier, 1993, 295 p. ; KOCH, Peter,
Willy Brandt : Eine politische Biographie, Frankfurt-am-Main, Ullstein, 1988, 512 p.

22 de cette thèse est, en prenant en compte tous les aspects et les
différentes facettes de la carrière de Willy Brandt, de contribuer à la
compréhension de la politique étrangère de ce dernier par l’examen
de sa pensée et de ses actions.

En proposant une réflexion globale sur les initiatives
internationales de Willy Brandt, nous nous assignons comme objectif
d’étudier la politique qu’il a proposée lorsqu’il était chancelier fédéral
et président de l’IS mais aussi de la Commission Nord-Sud. Ses
engagements peuvent être regroupés en trois grandes idées : la
Westpolitik (la politique à l’Ouest) et l’Ostpolitik (la politique à l’Est),
développées entre 1969 et 1974, et la politique Nord-Sud, entre 1976
et 1992. Quelle est donc la teneur exacte de ces trois domaines
d’action ? La politique d’intégration à l’Ouest engagée en faveur de
l’organisation de l’Europe et d’un partenariat transatlantique
s’estelle concrétisée ? Qu’en est-il du souhait de Willy Brandt d’un grand
élargissement de la Communauté européenne ? Quant à sa politique
d’ouverture à l’Est, a-t-elle cimenté la division allemande ? Ou a-t-elle
plutôt colmaté le hiatus entre les deux blocs Est et Ouest, dominés
par les superpuissances que sont les Etats-Unis et l’Union
soviétique ? La troisième dimension de la politique étrangère de
Brandt, l’équilibre Nord-Sud, a-t-elle contribué au dialogue entre les
pays industrialisés et les pays en développement ? Les
recommandations du « rapport Brandt » sont-elles toujours
actuelles ? Si l’Ostpolitik a favorisé la réconciliation Est-Ouest avec
notamment la chute du Mur de Berlin, en est-il autant pour
l’équilibre Nord-Sud ? Peut-on parler aujourd’hui d’une coopération
Nord-Sud saine et loyale ?

A cette problématique s’ajoute deux autres aspects : le rapport
entre les trois dimensions de la politique étrangère de Willy Brandt et
la perception de celle-ci par les Français. S’agit-il d’actions séparées,
voire contradictoires ? Ou est-il possible de les concilier dans un
même projet ? Sont-elles liées et interdépendantes ? Au demeurant,
quel est l’objectif poursuivi par Willy Brandt en initiant toutes ces
actions extérieures ? Quel est l’impact de ses initiatives sur la
politique internationale ? La politique extérieure de Brandt est-elle

23 digne d’intérêt et quels sont les enjeux liés à celle-ci ? A-t-elle été
profitable à l’environnement mondial ? Enfin, comment a-t-elle été
perçue par l’opinion française ? A partir de l’élaboration des diverses
images de Brandt et de sa politique étrangère, est-il possible de parler
d’une vision française de la politique extérieure brandtienne ?

4. LES SOURCES

La réalisation de ce travail nous a conduit à recourir à diverses
sources, tant en ce qui concerne leur provenance que leur nature.
Elles regroupent aussi bien des documents allemands que français et
sont, pour l’essentiel, écrites et quelque peu audio-visuelles. Elles
nous viennent des centres de recherche suivants : la Fondation
Friedrich-Ebert (Friedrich-Ebert-Stiftung), à Bonn, la Bibliothèque de
Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) de Nanterre,
l’Institut historique allemand de Paris et le Centre d’archives
socialistes (CAS) de la Fondation Jean-Jaurès, à Paris, pour ne citer
que les plus importants et ceux qui nous ont été d’un précieux apport
du point de vue de la quantité et de la qualité des fonds. Les
documents allemands, tant sous forme inédite qu’éditée, représentent
cependant la plus grande partie des sources exploitées. Celles
produites par Willy Brandt, lui-même, ont été évidemment
privilégiées.

La présente thèse s’appuie surtout sur l’analyse des sources
non publiées provenant des archives de la social-démocratie (Archiv
der sozialen Demokratie, AdsD) de la Fondation Friedrich-Ebert de
Bonn. Nous y avons exploité les documents personnels de Willy
Brandt qui sont regroupés dans un fond spécial portant son nom,
Willy-Brandt-Archiv (WBA). Les archives de Brandt sont classées en
dix-neuf parties, s’étalant sur une longue période de sa carrière,
c’està-dire de l’exil en 1933 jusqu’à la fin de la présidence de l’IS en 1992.
On y retrouve notamment des articles de journaux – dont une grande
partie a été produite par Willy Brandt lui-même, de la
correspondance, des notes confidentielles, des discours ou des
ébauches de discours, des manuscrits de livres, des télégrammes, des
interviews et des entretiens, des coupures de presse, des

24 communiqués, etc. Ces documents sont accessibles ; toutefois, leur
reproduction est strictement interdite. Les archives de la
socialdémocratie renferment aussi le Depositum Egon Bahr, les fonds d’Egon
Bahr, le conseiller de Willy Brandt. Ces fonds se sont avérés
pertinents pour l’analyse de notre sujet.
D’autres sources inédites sont aussi fort utiles. Il s’agit des archives
socialistes de la Fondation Jean-Jaurès. Elles contiennent la
correspondance entre le Parti socialiste français (PS) et le SPD, des
notes sur le SPD et sur la vie politique ouest-allemande, des
comptesrendus des rencontres, des visites de délégations du PS et du SPD,
des dossiers sur les interdictions professionnelles en RFA ainsi que
certains documents concernant l’Internationale socialiste (IS), etc.

Plusieurs documents d’archives, dont nous avons eu besoin,
ont déjà été publiés. Les divers tomes de la collection Berliner Ausgabe
de la Bundeskanzler-Willy-Brandt-Stiftung (Fondation du chancelier
Willy Brandt) permettent, avec le choix de certains discours, articles
et lettres de Willy Brandt, d’appréhender l’action politique de ce
dernier. L’accent est non seulement mis sur la présentation des textes
fondamentaux de Willy Brandt mais aussi et surtout sur leur
5interprétation. Le ministère allemand des Affaires étrangères fait
paraître chaque année des documents diplomatiques dans les Akten
zur Auswärtigen Politik der Bundesrepublik Deutschland, AAPD
(Documents sur la politique étrangère de la République fédérale
6d’Allemagne). Nous avons consulté des textes qui concernent Willy
Brandt, couvrant la période allant du début de la Grande coalition en
1966 à sa démission de la chancellerie en 1974.

Comme sources éditées, l’utilisation des comptes-rendus des
congrès et des procès-verbaux des réunions du comité directeur du
SPD s’est révélée judicieuse pour comprendre la contribution de

5 L’édition « Willy Brandt – Berliner Ausgabe » est publiée sous la direction de Gregor
Schöllgen, Heinrich August Winkler et Helga Grebing. Elle compte dix volumes.
Pour plus de détails, cf. Archives et bibliographie (sources publiées), pp. 598-599.
6 Les AAPD sont publiés par le ministère des Affaires étrangères (Auswärtiges Amt) en
collaboration avec l’Institut d’histoire contemporaine (Institut für Zeitgeschichte) de
Munich.

25 Willy Brandt au renouveau du parti. Les recherches ont été également
enrichies par l’étude des journaux. Il s’agit essentiellement du Bulletin
de l’Office de presse et d'information du gouvernement fédéral (Bulletin des
Presse- und Informationsamtes der Bundesregierung), du Monde et du
Figaro. Les deux derniers journaux nous ont donné la possibilité
d’analyser la perception de la politique extérieure de Willy Brandt
par l’opinion française. Enfin, quelques films (documentaires,
fictions) permettent de compléter l’examen des fonds d’archives et le
corpus de sources.

Outre ce recueil de documents, notre travail se fonde aussi sur
une abondante littérature secondaire. Nous avons classé les ouvrages
selon les différents aspects politiques étudiés. Il convient toutefois de
préciser que les publications de Willy Brandt doivent être intégrées
7 Tout au long de sa vie, celui-ci a au corpus de sources primaires.
écrit de nombreux ouvrages. D’ailleurs, avant d’embrasser sa carrière
politique, il a travaillé comme journaliste. Aussi, ses articles, ses
discours ainsi que ses monographies sont particulièrement utiles
pour cerner ses idées, sa conception et sa pensée politiques. Ils
possèdent indéniablement une valeur considérable comme matériau
d’interprétation historique.

En somme, pour l’exploitation et la mise en valeur de
l’éventail d’informations disponibles, nous optons pour une approche
alliant une mise en perspective et en parallèle. La mise en perspective
vise à reconstituer soigneusement le contexte des faits étudiés. Puis,
une fois dégagés, ces faits sont regroupés par thème avec la
détermination de leurs facteurs. Dans la pratique, il s’agit pour nous
de rechercher, à partir des sources, tous les éléments susceptibles
d’éclairer les choix des actions internationales de Willy Brandt entre
1969 et 1992. Au-delà du mérite de mieux faire appréhender les
événements relatés, cette démarche permet de faire apparaître les
différents aspects de la politique étrangère de Willy Brandt, à savoir
la politique à l’Ouest, la politique à l’Est et la politique Nord-Sud,
pour en définir les origines, les fondements et les enjeux. Quant à la

7 Nous avons retrouvé une bonne partie des écrits de Willy Brandt dans ses archives.

26 mise en parallèle, elle consiste à établir une comparaison entre les
différentes politiques citées plus haut puis à chercher l’existence
d’une interdépendance entre elles.

5. PLAN DE LA DEMONSTRATION

Dans le cadre de ces travaux, il nous a paru plus efficace
d’aborder en premier lieu la politique étrangère de Brandt sur un
plan thématique pour rendre compte des différents aspects. Puis, le
choix d’un plan chronologique dans l’analyse de chaque thème
permet de cerner l’évolution temporelle des problèmes posés. Ainsi,
cette étude s’articule-t-elle autour de cinq grandes parties,
ellesmêmes composées de quatre chapitres chacune, hormis la dernière
qui n’en compte que deux.

La première, intitulée « L’ébauche de la politique étrangère de
Willy Brandt », porte sur les origines, le développement des idées et
des conceptions de Willy Brandt sur la politique extérieure jusqu’à
l’arrivée au pouvoir de la coalition sociale-libérale en 1969 et sur la
déclaration gouvernementale du 28 octobre. Tout d’abord, nous
examinerons l’influence de l’exil sur sa future carrière politique. Le
second chapitre décrit la notoriété internationale du bourgmestre
régnant de Berlin-Ouest et les positions de celui-ci sur les orientations
fondamentales de la politique étrangère de la RFA. La participation
de Willy Brandt au pouvoir à Bonn, notamment son travail comme
ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Grande
coalition, et sa lutte pour accéder à la chancellerie fédérale sont
évoquées dans le troisième chapitre. Enfin, nous mettons, dans le
quatrième chapitre, l’accent sur l’importance du discours
gouvernemental du 28 octobre 1969 dans la politique étrangère de
Willy Brandt.

La seconde partie, « La Westpolitik de Willy Brandt, continuité
et relance », analyse quatre sujets importants.
Les sociaux-démocrates et la politique d’ancrage à l’Ouest
d’Adenauer.

27
x La conceptualisation et la mise en place d’un « ordre de paix
européen ».
La relance de la construction européenne.
Les relations avec les Etats-Unis et l’Otan.

La troisième partie, intitulée « L’Ostpolitik de Willy Brandt,
les traités avec l’Est », dévoile la politique orientale de la RFA sous
l’ère du chancelier Willy Brandt. Après avoir défini la nouvelle
Ostpolitik (chapitre 1), nous analyserons ses véritables fondements
(chapitre 2), avant d’évoquer sa mise en œuvre (chapitre 3). Le
dernier chapitre présente l’Ostpolitik comme le facteur-clé de la
normalisation des relations entre la RFA et ses voisins de l’Est ; il
souligne que l’admission des deux Etats allemands aux Nations unies
et l’ouverture des négociations multilatérales en sont les résultantes.

La quatrième partie, « La politique Nord-Sud de Willy Brandt,
le projet d’aide au tiers-monde », s’intéresse à la lutte pour l’abolition
de la fracture entre le Nord et le Sud. Pour étudier cette action, qui
n’est en fait qu’un projet, initié après sa démission de la chancellerie
fédérale en 1974, il est non seulement important de comprendre sa
vision du tiers-monde, mais aussi ses efforts pour la démocratisation
des pays d’Amérique latine, son combat contre l’Apartheid en
Afrique du Sud, ainsi que son rapport sur le dialogue Nord-Sud.

La dernière partie de notre étude, « La réception de la
politique étrangère de Willy Brandt en France », tentera de définir
l’image de celui-ci dans l’opinion française. Afin d’appréhender et de
cerner le jugement des Français sur cette question, notre choix s’est
porté sur l’analyse de la perception de deux dirigeants politiques à
savoir Georges Pompidou et François Mitterrand, mais également sur
un ensemble d’articles publiés dans les quotidiens Le Monde et Le
Figaro.


28
xxxPremière Partie
L’EBAUCHE DE LA POLITIQUE
ETRANGERE DE WILLY BRANDT
INTRODUCTION



La première partie de cette étude mettra l’accent sur la genèse
et les conditions préalables de développement de la politique
étrangère de Willy Brandt et se focalisera sur des considérations
inhérentes à la vie et à l’engagement de cet acteur politique qui, à
première vue, semblent n’avoir aucun lien avec le sujet traité. Il y a
néanmoins intérêt à inscrire l’analyse de l’action du chancelier Willy
Brandt dans une durée plus longue. Nous remonterons jusqu’aux
années d’exil scandinave pour comprendre les fondements de sa
politique étrangère et de son action internationale. Si la construction
du Mur de Berlin marque, à cet égard, une césure incontestable, elle
n’est pas le point de départ de la nouvelle approche du
rapprochement Est-Ouest ou Nord-Sud et de la relance européenne
développée par celui-ci au cours de son mandat à la chancellerie
fédérale et bien après. Il apparaît ainsi que les réflexions muries sur
les conceptions nouvelles de la politique extérieure sont le résultat de
sa longue expérience d’exilé politique, de son engagement à
BerlinOuest, de ses efforts de réforme au sein de son parti politique ainsi
que de sa responsabilité au ministère des Affaires étrangères.

Les lignes qui vont suivre permettront d’analyser tous les
facteurs pour connaître les premières formes, les manifestations
initiales, encore imparfaites, de la politique étrangère de Willy
Brandt.


31



CHAPITRE 1

L’EXIL ET L’APPRENTISSAGE POLITIQUE



Willy Brandt est un enfant naturel, appelé à l’état civil Herbert
8Ernst Karl Frahm ; il s’intéresse très tôt à la politique, du fait de
l’ambiance militante de la famille. En effet, sa mère, Martha Frahm,
vendeuse dans un magasin d’alimentation, « vivait depuis ses jeunes
9années dans le mouvement [ouvrier] » et son grand-père Ludwig
10Frahm , dont il porte le nom et chez qui il a grandi, était ouvrier et
membre du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Ce

8 En 1933, après l’accession d’Adolf Hitler (1889-1945) au pouvoir, Herbert Ernst Karl
Frahm, alors âgé de vingt ans, décide de fuir sa ville natale de Lübeck et l’Allemagne
nazie. Pour ce faire, il prend pour des raisons de sécurité le pseudonyme de Willy
Brandt. Il est déchu de sa nationalité allemande par les nazis en 1938. Un temps
apatride, c’est sous son pseudonyme de résistant qu’il devient citoyen norvégien en
1940. Après la Seconde Guerre mondiale et la chute du nazisme, Willy Brandt
conserve légalement son nom en Allemagne.
9 Cité par LORENZ, Einhart, Willy Brandt in Norwegen: Die Jahre des Exils 1933 bis
1940, Kiel, Neuer Malik Verlag, 1989, p. 12 : „lebte seit ihren jungen Jahren in der
Bewegung.“
10 Né le 18 décembre 1913, Willy Brandt n’a jamais connu son père, John Heinrich
Möller, comptable, décédé en septembre 1958 à Hambourg. Il n’a bénéficié que de
l’éducation de sa mère Martha Frahm et de celle de son grand-père Ludwig Frahm.
Cf. BRANDT, Willy, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 74 ; SEEBACHER,
Brigitte, Willy Brandt, München, Piper Verlag, 2004, p. 92-97; MERSEBURGER, Peter,
Willy Brandt 1913-1992 : Visionär und Realist, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt,
2002, p. 21; SCHÖLLGEN, Gregor, Willy Brandt: Die Biographie, Berlin, Propyläen,
2001, p. 13; WEIN, Martin, Willy Brandt. Das Werden eines Staatsmannes, Berlin,
Taschenbuch Verlag, 2003, pp. 13-14.

33 militantisme familial va lui permettre de s’engager activement dans le
mouvement des jeunes socialistes, les Faucons rouges (Rote Falken),
les scouts du SPD. Il tente de rédiger un livre sur son modèle
politique, August Bebel (1840-1913), socialiste allemand et l’un des
anciens présidents du SPD. A l’âge de seize ans, il intègre le
mouvement des jeunes du SPD, et devient vice-président de son
district. L’année suivante, Willy Brandt, alors âgé de dix-sept ans et
11« politiquement adulte », est accepté au SPD sur proposition de
Julius Leber (1891-1945), député social-démocrate au Reichstag. Un
an plus tard, il quitte le SPD et devient, au niveau régional, le
président de la Jeunesse Ouvrière Socialiste (la Sozialistische
Arbeiterjugend, SAJ) – l’organisation de jeunesse du Sozialistische
12Arbeiterpartei (SAP), le Parti ouvrier socialiste. Mais cette rupture
avec le SPD l’empêche de bénéficier d’une bourse après l’obtention
de son baccalauréat et d’accéder à l’université. Il est contraint de faire
un stage chez F. H. Berting, une entreprise de courtage maritime
lübeckoise. En 1933, après la prise de pouvoir d’Adolf Hitler, le SAP
est interdit. Cependant, l’aile gauche du parti à laquelle appartient
Willy Brandt, continue de travailler dans la clandestinité. Face au
risque imminent d’arrestation par le régime national-socialiste, Willy
Brandt, âgé de dix-neuf ans, est obligé de fuir son pays. Il passe par le
Danemark pour se réfugier en Norvège. Les années d’exil de Willy
Brandt peuvent être divisées en deux phases : d’avril 1933 jusqu’en
été 1940, celui-ci vit comme réfugié politique en Norvège, ensuite, la
période d’exil en Suède dure jusqu’à la chute du nazisme, en 1945.




11 BRANDT, Willy, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 77.
12 Fondé le 4 octobre 1931, le SAP est un petit parti dissident du SPD, proche du KPD
(Kommunistische Partei Deutschlands), le Parti communiste d’Allemagne. Ses
principaux dirigeants sont Max Seydewitz, Kurt Rosenfeld et Heinrich Strobel. Il
lutte dès sa création contre la montée du parti nazi et propose un front unique
antifasciste qui sera refusé par le SPD et le KPD. Le SAP est interdit en 1933 dès la prise
du pouvoir des nazis. Les dirigeants s'exilent ou sont internés en camps de
concentration. Le parti sera actif dans la résistance en exil mais son responsable,
Ernst Eckstein, resté en Allemagne, meurt sous la torture.

34 1. L’ENGAGEMENT POLITIQUE ET LES CONTACTS
INTERNATIONAUX

En avril 1933, Willy Brandt arrive à Oslo avec une mission
précise du SAP. Il doit d’abord réunir, avec le Parti ouvrier
norvégien, de l’argent pour les activités politiques de son parti,
notamment pour développer la résistance contre le régime hitlérien.
Ensuite, il a pour tâche de mettre sur pied une base du SAP à
l’étranger afin d’engager la lutte contre le régime fasciste allemand.
Enfin, son troisième travail consiste à organiser les jeunes socialistes
allemands à l’étranger, à tisser des contacts internationaux et à
13publier des articles contre le national-socialisme.

Grâce à son extraordinaire capacité à comprendre et à
s’adapter, Willy Brandt maîtrise suffisamment le norvégien en peu de
temps. Il s'engage alors dans le mouvement ouvrier et exerce comme
journaliste. D’ailleurs, son premier article de journal paraît quatre
jours après son arrivée dans la capitale norvégienne, c’est-à-dire le 11
avril 1933. Publié dans l’Arbeiderbladet, le principal journal du Parti
ouvrier norvégien, cet article, intitulé « Comment se sent-on dans
14l’Allemagne d’Hitler ? », aborde les dangers du nazisme et la
montée du nationalisme. En juin 1933, il publie une brochure de
vingt-quatre pages, intitulée Pourquoi Hitler a-t-il conquis
15l’Allemagne ? En dehors de l’Arbeiderbladet, d’autres organes de
presse tels que la presse ouvrière norvégienne, les journaux
syndicaux, ainsi que l’organe théorique du Parti ouvrier norvégien,
eDet 20de århundre (le 20 Siècle), ne manqueront pas de publier ses
16analyses et critiques. Ses articles font un large écho à l’évolution
politique en Allemagne, aux arrestations arbitraires et aux procès
17expéditifs dans ce pays. Il importe de rappeler également que Willy

13 Willy-Brandt-Archiv (WBA) in Archiv der sozialen Demokratie (AdsD),
Publizistische Äußerungen 1933-1992 [WBA, A3], carton 1 à 11.
14 WBA, A3, carton 1 ; BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck –
Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, pp. 115-120.
15 WBA, A3, carton 1.
16WBA, A3, carton 1 à 11.
17 WBA, A3, carton 1 à 11.

35 Brandt avait, dès l’âge de quinze ans, commencé à écrire des articles
pour le journal social-démocrate de Lübeck, le Volksboten (Messager
18du Peuple). Ce qui n’était pour lui qu’une activité ludique à
l’époque devient maintenant sa profession. Parallèlement, il s’engage
fortement dans la résistance socialiste contre la dictature nazie et les
autres mouvements fascistes en Europe, en tant que représentant du
SAP.

Outre son travail de journaliste politique, Willy Brandt
entreprend d’étudier l'histoire à l’université d’Oslo. Mais, il met, très
tôt, un terme à ses études en raison du manque de temps. Ses
activités politiques et journalistiques l’en ont sérieusement empêché.
Il se consacre exclusivement à la mission que lui a assignée le SAP. Ce
faisant, il adhère au mouvement ouvrier des jeunes et au Parti
ouvrier norvégien au pouvoir. Il tisse des contacts dans la direction
de ce parti et réussit, bien que n’étant pas un universitaire, à devenir
membre du Mot Dag (à la rencontre du jour), une organisation des
19intellectuels et des élites du parti. Il prend des initiatives, multiplie
les conférences et sillonne l’Europe afin d’établir des contacts avec les
personnalités les plus importantes de la résistance politique et
syndicale.

A partir d’août 1933, Willy Brandt crée à Oslo une cellule du
SAP dans laquelle il organise des réunions toutes les semaines. De
plus, il propose à la centrale étrangère du SAP à Paris de publier un
bulletin international pour la jeunesse. Grâce à lui, le parti ouvrier
norvégien et les organisations syndicales ont pu soutenir moralement
et financièrement les activités du SAP. Chargé d’établir des contacts
entre les exilés et les amis du parti restés en Allemagne, Willy Brandt
voyage sous une fausse identité à Paris, à Barcelone et à Berlin.


18 BRANDT, Willy, Ma ville Berlin, Paris, Morgan, 1960, p. 34; BRANDT, Willy,
Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 76.
19, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, Paris, Albin Michel, 1990, p.
86.

36 20De 1934 à 1938, Willy Brandt organise huit voyages à Paris.
Ses premier et deuxième séjours parisiens se déroulent en 1934 et
211935. Il y participe à de nombreuses conférences. L’on retrouve dans
ses discours des mises en garde permanentes en l’endroit des jeunes
et l’importance de la jeunesse pour le combat contre le nazisme
(protocole de la conférence du SAP qui s’est tenue du 4 au 9 mai 1934
22à Paris). En mai 1935, à l’occasion de son second voyage à Paris, il
réaffirme la nature de l’enjeu de la jeune génération face au péril
fasciste :

« Le fascisme mène de façon planifiée une politique destinée à la
jeunesse pour isoler la génération des jeunes gens des traditions du
mouvement ouvrier. Même s’il n’y arrivera jamais, de façon totale,
avec la structure sociale allemande, il y a pourtant un réel grand
danger. Plus notre perspective est longue, plus le travail des jeunes
23est important ».

La guerre civile ravageant l’Espagne, Willy Brandt décide de
se rendre dans ce pays, en qualité d’agent de liaison du SAP, pour
vivre le conflit au côté des républicains. Cette guerre oppose, de 1936
à 1939, le gouvernement républicain espagnol du Front populaire
(Frente popular) à une insurrection militaire et nationaliste dirigée par
le général Francisco Franco (1892-1975). Pendant son séjour catalan,
Willy Brandt s’informe directement sur le déroulement des combats
et luttes, en tant qu’immigré allemand, contre le fascisme et contre
l’Allemagne hitlérienne qui soutient les rebelles nationalistes. La

20 BRANDT, Willy, Links und frei : Mein Weg 1930-1950, Hamburg, Hoffmann und
Campe,1982, p. 121.
21 MERSEBURGER, Peter, Willy Brandt 1913-1992 : Visionär und Realist, Stuttgart,
Deutsche Verlags-Anstalt, 2002, p. 109 ; LORENZ, Einhart, Willy Brandt in Norwegen :
Die Jahre des Exils 1933 bis 1940, Kiel, Neuer Malik Verlag, 1989, p. 145.
22 Cité par BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in
Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, p. 40.
23 Cf. BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen
1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, p. 40 : „Der Faschismus macht planmäßig Jugendpolitik, um
die heranwachsende Generation von den Traditionen der Arbeiterbewegung abzuschneiden.
Wenn ihm das bei der deutschen Klassenstruktur auch nie restlos gelingen wird, so besteht
doch eine große reale Gefahr. Je länger unsere Perspektive, desto wichtiger ist die
Jugendarbeit.”

37 guerre civile espagnole est pour lui la première bataille ouverte
contre le fascisme international ; elle est le combat préliminaire entre
le fascisme et le socialisme. Cependant, l’espoir des antifascistes en la
défaite du général Franco et avec lui d’Hitler, ne se réalise pas. Willy
Brandt reste à peine quatre mois en Espagne (fin février - fin juin
24 251937) et publie plusieurs articles sur le conflit. Cet engagement lui
vaut la privation de sa nationalité allemande par les autorités nazies
en septembre 1938, faisant de lui un apatride. De retour en Norvège,
Willy Brandt se consacre à l’aide à l’Espagne, en organisant avec les
26syndicats des livraisons de médicaments et de nourritures.

Il résulte de l’expérience espagnole une grande prise de
conscience sur le non recours à la force. Ayant assisté à cette guerre
avec son corollaire de brutalité, de cruauté et d’effroi, Willy Brandt
comprend davantage que le travail pour la paix revêt une importance
capitale. En outre, sa relation avec le Parti ouvrier norvégien, qui a
développé une version pragmatique de la social-démocratie, a
influencé énormément sa pensée. A cela s’ajoutent ses contacts avec le
milieu international qui ont eu, eux aussi, une emprise sur son
évolution politique et lui ont donné un nouveau regard sur la
situation en Europe et dans le monde. Ces éléments aiguisent la
clairvoyance de Willy Brandt. Il devient conscient de la nécessité
27d’établir un ordre de paix européen, fondé sur l’unification
européenne. Il énonce ce concept pour la première fois, le 28
décembre 1939, dans un article intitulé « Le rêve des Etats-Unis
28d’Europe », paru dans le journal norvégien Bergens Arbeiderblad.

L’invasion de la Norvège par les troupes allemandes, le 9 avril
1940, contraint le natif de Lubeck, exilé à cause du nazisme en
Allemagne, à abandonner sa seconde patrie pour le pays voisin

24 MERSEBURGER, Peter, Willy Brandt 1913-1992 : Visionär und Realist, Stuttgart,
Deutsche Verlags-Anstalt, 2002, p. 126.
25 WBA, A3, carton 5 à 10B.
26 WBA, A3, carton 6.
27 Ce concept d’ordre de paix européen fera l’objet d’une analyse dans la deuxième
partie de notre étude, cf. p. 163.
28 Cf. WBA, A3, carton 10A; BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in
Lübeck – Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, pp. 452-458.

38 neutre, à l’Est. Avec l’aide du gouvernement norvégien réfugié à
Londres, Willy Brandt obtient la nationalité norvégienne et s’établit à
Stockholm, la capitale suédoise. La Suède lui offre une deuxième
terre d’asile. Il y rencontre celle qui deviendra sa seconde épouse, la
29norvégienne Rut Hansen, plus tard Rut Brandt (1920-2006). En
Suède, Willy Brandt n’a pas besoin de s’adapter de nouveau à la vie
scandinave. Il reprend avec ardeur ses activités politiques et
journalistiques. Il publie de nombreux articles dans les journaux de
30Stockholm. Tout en fréquentant le milieu des exilés norvégiens,
Willy Brandt n’oublie pas le cercle d’émigrés allemands et ses amis
du SAP qui ont réussi, comme lui, à s’enfuir en Suède. La France
ayant été aussi envahie par l’Allemagne nazie et Jacob Walcher, le
président de l’organisation étrangère du SAP, s’étant réfugié aux
Etats-Unis, Willy Brandt reçoit les pleins pouvoirs pour diriger
31 C’est à ce titre qu’il encourage toutes les provisoirement le parti.
tendances du SAP de Stockholm à se fondre dans le groupe local des
32sociaux-démocrates. Il redevient, lui-même, en 1944, membre du
33SPD, parti qu’il avait quitté en 1931.

L’engagement politique le plus remarquable de Willy Brandt à
Stockholm est sa participation au « Groupe international des
socialistes démocrates ». C’est en effet au cours de l’été 1942 que se
tient, suite à une initiative norvégienne, un colloque international où
se retrouvent des sociaux-démocrates d’une douzaine de pays de
l’Europe occidentale et centrale. Willy Brandt sera en contact avec

29 Avant de rencontrer Rut Hansen, Willy Brandt était marié de 1941 à 1948 à
Carlota Thorkildsen. Il eut avec elle une fille, Ninja, en 1940. Après le divorce, il se
remaria avec Rut Hansen en 1948. De cette relation, ils eurent trois fils, Peter (né en
1948), Lars (né en 1951) et Matthias (né 1961). Après trente-deux ans de mariage, ils
se séparèrent en 1980. Le 9 décembre 1983, Willy Brandt épousa l’historienne et
journaliste Brigitte Seebacher.
30 WBA, A3, carton 12A à 16B.
31 BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen
1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, p. 66 ; BRANDT, Willy, Zwei Vaterländer.
DeutschNorweger im schwedischen Exil – Rückkehr nach Deutschland 1940-1947, Bonn, Dietz,
2000, p. 37.
32 BRANDT, Willy, Zwei Vaterländer. Deutsch-Norweger im schwedischen Exil – Rückkehr
nach Deutschland 1940-1947, Bonn, Dietz, 2000, pp. 38-39.
33 Ibid., p. 42.

39 d’innombrables personnalités qui, comme lui, marqueront de leur
empreinte le destin politique de leurs pays respectifs et les relations
internationales de l’après-guerre. Il s’agit entre autres de
Bruno Kreisky (futur chancelier fédéral autrichien), Gunnar Myrdal
(futur ministre suédois du Commerce, représentant de l’Onu et prix
Nobel d’économie en 1974), Alva Myrdal (futur ambassadrice et
ministre suédoise, prix Nobel de la paix en 1982), Halvard Lange
(futur ministre norvégien des Affaires étrangères), Maurycy Karniol
(avocat et ministre polonais des Affaires scandinaves dans le
gouvernement polonais exilé à Londres) et de Henry Grünbaum
(futur ministre danois des Finances). Les discussions aboutissent à la
création du Groupe international des socialistes démocrates, appelé
également la petite Internationale. Ernst Paul, un social-démocrate des
Sudètes, qui après la Deuxième Guerre mondiale devient membre du
Bundestag, est élu président du Groupe International des Socialistes
démocrates. Quant à Willy Brandt, il est chargé d’en organiser le
secrétariat.

La première mission de la petite Internationale a consisté à
sauver, avec l’aide de contacts politiques et religieux, certains chefs
socialistes enfermés dans les camps allemands. Il s’agit en particulier
du Français Léon Blum, du Néerlandais Koos Vorrink et du
Norvégien Einar Gerhardsen. De plus, la petite Internationale qui n’est,
en réalité, qu’un simple cercle de discussion compte, en s’inspirant de
l’exemple de l’Internationale Socialiste, non seulement traiter les
problèmes du moment mais aussi réfléchir à une stratégie socialiste
pour la période d’après-guerre. Concrètement, les discussions ont
tourné autour de trois thèmes principaux:
les dangers d’une politique d’occupation tournée vers le
passé,
l’unité de l’Europe
et le rôle de l’URSS.





40
xxx« Une rupture entre l’URSS et les démocraties anglo-saxonnes ferait
surgir le danger d’une nouvelle guerre. […] La politique d’après-guerre
ne devrait pas être dominée par la vengeance, mais portée par la volonté
34d’une reconstruction commune ».

Telle était la conception soutenue par Willy Brandt lors des réunions
de la petite Internationale.

Les réflexions et les discussions sur les objectifs de paix, destinés à
instaurer la stabilité en Europe après la guerre, aboutissent, en mars
1943, à la publication d’une plate-forme, intitulée Les objectifs de paix
35des socialistes démocrates. Celle-ci met l’accent sur une paix durable
dans le monde et prône une « victoire totale sur le nazisme et le
36fascisme ». Elle demande que le problème des frontières orientales
de l’Allemagne soit résolu au plan européen. Pour ce faire, un
système de coopération entre tous les Etats doit être au préalable
élaboré. Les socialistes démocrates souhaitent également la
démocratisation de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, la
condamnation des criminels de guerre, le désarmement, le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes, une organisation du droit
international (une nouvelle Société des Nations), la coopération
économique et l’aide aux peuples coloniaux. A propos des colonies,
Les objectifs de paix des socialistes démocrates déclarent :

« Le mouvement ouvrier socialiste exige […] une modification décisive
de la politique à l’égard des pays coloniaux et semi-coloniaux. Les
socialistes démocrates se sentent solidaires des mouvements nationaux
et démocratiques dans les colonies et luttent contre toutes les tendances
donnant lieu aux préjugés raciaux et à la discrimination des peuples de
couleur. La future politique doit avoir pour objectif d’aider les peuples
coloniaux à atteindre le plus rapidement possible les conditions qui leur
37permettent d’assumer leur propre gestion ».

34 BRANDT, Willy, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 114.
35 Cf BRANDT, Willy, Zwei Vaterländer, Deutsch-Norweger im schwedischen Exil,
Rückkehr nach Deutschland : 1940-1947, Bonn, Dietz, 2000, p. 88.
36 Ibid., p. 90.
37 BRANDT, Willy, Zwei Vaterländer, Deutsch-Norweger im schwedischen Exil, Rückkehr
nach Deutschland : 1940-1947, Bonn, Dietz, 2000, pp. 100-101 : „Die sozialistische

41
Toutefois, au vu de la composition hétérogène de la « petite
internationale » et des intérêts nationaux de ses participants, le
document final donne une solution de compromis qui ne satisfait pas
pleinement Willy Brandt. Ayant apporté une remarquable
contribution aux discussions, celui-ci a le sentiment que Les objectifs de
paix n’offrent pas un contenu optimal ; ils préconisent des fédérations
régionales en Europe et mettent l’accent sur les sentiments nationaux
qui, selon lui, serait un facteur préjudiciable à l’effort de
reconstruction de l’Europe. Aussi, publie-t-il un livre Après la
38victoire, dans lequel il aborde la discussion inachevée sur les aspects
de l’Europe d’après-guerre, engagée dans le Cercle de Stockholm. Il
imagine alors une Europe avec des Etats et des nations reconstruits
tendant vers des formes nouvelles de coopération. Toutefois, il se
rend à l’évidence, quant à ses idées personnellement défendues à
propos de l’unification européenne, qu’il sera difficile de les concilier
avec les réalités et les défis de l’après-guerre, et que leur
concrétisation ne peut s’inscrire que dans une perspective à long
terme.

eAprès la capitulation du III Reich, Willy Brandt repart en
Norvège, désormais libre. De là, il renoue ses contacts avec les
sociaux-démocrates qui, dans l'intervalle, ont repris les rênes du pays
sous la direction d’Einar Gerhardsen (1897-1987). Mais que sait-on
sur les publications de Willy Brandt ? Quelle est la teneur de ses écrits
en exil ? Et quelle est l’importance de la politique étrangère dans ses
livres et articles ?


Arbeiterbewegung fordert [...] eine entscheidende Änderung der Politik gegenüber den
kolonialen und halbkolonialen Ländern. Die demokratischen Sozialisten fühlen sich
solidarisch mit den national-demokratischen Bewegung in den Kolonien und bekämpfen alle
Tendenzen zu rassenmäßigen Vorurteilen und zur Diskriminierung farbiger Völker. Die
zukünftige Politik muss zum Ziele haben, den Kolonialvölkern zu helfen, raschestens die
Bedingungen zu erreichen, die ihnen die Übernahme der Selbstverwaltung ermöglichen.“
38 WBA, A3, « Nach dem Siege. Die Diskussion über die Kriegs- und Friedensziele »,
manuscrit de trente-sept chapitres, daté de mars 1944, traduit du norvégien en
allemand par Olov Janson, du 16 octobre au 22 novembre 1962, carton 32-36.

42 2. LES ECRITS EN EXIL

Au cours de son exil scandinave, Willy Brandt a publié, en
dehors des nombreux articles de journaux, neuf livres, huit brochures
39et quatre documentations. Nous examinons quelques articles de
journaux et quelques extraits de ses livres pour tenter de comprendre
sa perception du monde.

40« Hitler n’est pas l’Allemagne »

Article publié le 28 septembre 1938, dans le journal norvégien
Telemark Abeiderblad et le lendemain dans Sørlandet. Willy Brandt
affirme sa foi en la puissance de la démocratie capable de briser les
chaînes des dictatures :

« […] Le peuple allemand souhaite la paix. Le peuple allemand est
sur le point de chercher des contacts avec les forces pacifiques en
Europe. Il n’y a aucun doute que les ouvriers et les paysans
transformeront une éventuelle guerre nazie en une guerre de liberté
contre le nazisme. Les forces démocratiques n’ont aucune raison
d’oublier qu’elles peuvent avoir un allié important en Allemagne, si
elles engagent une politique résolue et musclée contre les
41bellicistes ».


39 BRANDT, Willy, Zwei Vaterländer, Deutsch-Norweger im schwedischen Exil, Rückkehr
nach Deutschland : 1940-1947, Bonn, Dietz, 2000, pp. 15-16.
40 WBA, A3, „Hitler ist nicht Deutschland” (manuscrit en norvégien), carton 6, traduit
en allemand par Einhart LORENZ, cf. BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland.
Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, p. 386.
41 Extrait de « Hitler n’est pas l’Allemagne » („Hitler ist nicht Deutschland”), cf.
BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen
19281940, Bonn, Dietz, 2002, p. 386 : „[…] das deutsche Volk wünscht Frieden. Das deutsche
Volk ist im Begriff, mit den friedenswilligen Kräften in Europa Kontakt zu suchen. Es besteht
kein Zweifel darüber, dass die Arbeiter und Bauer einen eventuellen Nazikrieg in einen
Freiheitskrieg gegen den Nazismus verwandeln werden. Die Kräfte der Demokratie haben
keinen Grund zu vergessen, dass sie, wenn sie eine konsequente und starke Politik gegen die
Friedensstörer führen, einen wichtigen Alliierten in Deutschland erhalten können.“

43 42« Le socialisme allemand et la guerre »

eArticle de journal publié en décembre 1939 dans Le 20 Siècle.
Dans « Le socialisme allemand et la guerre », Willy Brandt exprime le
point de vue des socialistes allemands et européens sur la
réorganisation de l’Europe d’après-guerre, notamment sur la relation
entre l’Allemagne et les peuples d’Europe centrale. Si ceux-ci sont
tous contre le régime national-socialiste en Allemagne, il y a des
divergences de vue quant à la réorganisation de la société allemande
et celle des peuples de l’Europe centrale.

Willy Brandt cite une brochure des dirigeants socialistes
allemands et autrichiens intitulée « La prochaine guerre ». L’idée
principale de cette brochure part du principe qu’il faut instaurer une
révolution démocratique pour venir à bout du nazisme et permettre
aux Etats victimes du régime hitlérien d’avoir un droit à
l’autodétermination. Toutefois pour ces dirigeants socialistes allemands et
autrichiens, l’on doit faire beaucoup d’efforts pour éviter la
démoralisation de l’Allemagne. Trois tâches doivent être entreprises
avec le soutien de toutes les couches de la population active :
1. dissolution de l’appareil d’oppression et de propagande des
nazis et formation d’organisations de masse démocratiques,
2. prise en charge sociale de l’appareil économique centralisé,
3. socialisation des trusts industriels et bancaires et des grandes
propriétés foncières.

Les auteurs de cette brochure insistent sur le fait que la révolution
socialiste en Allemagne ne doit pas tomber dans les mêmes excès
qu’en Russie et qu’elle doit se fonder sur une politique socialiste à la
fois radicale et démocratique. En ce qui concerne les relations entre la
nouvelle Allemagne et ses voisins, les dirigeants socialistes allemands
et autrichiens estiment que la politique socialiste de l’Allemagne aura
une logique anti-impérialiste et garantira le droit à
l’autodétermination des Etats voisins. Ils prônent, en outre, une libre

42 WBA, A3, « Deutscher Sozialismus und der Krieg », article publié en décembre
1939 dans Det 20de århundre carton 10B ; BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland.
Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, pp. 434-451.

44 fédération entre l’Allemagne et les pays de l’Europe centrale et
orientale.

« Une vraie solution démocratique qui prend en considération […] le
droit à l’auto-détermination de toutes les nations, ne peut être que
fédérale, ne peut avoir pour but qu’une libre cohabitation des
nations avec une grande administration, mais sans frontières
militaires et douanières qui entraveraient la coopération
économique. Les peuples d’Europe n’ont pas besoin de nouvelles
frontières et de nouveaux petits Etats, leur essor économique et
culturel exige la suppression des barrières douanières superflues,
des obstacles économiques et routiers par une grande autonomie
politique et culturelle pour toutes les nations et minorités
43nationales ».

Willy Brandt cite une autre contribution à la discussion : il
44s’agit du livre Le parti de la liberté de Curt Geyer (1891-1967) –
président du Conseil ouvrier de Leipzig (1919-1922) et rédacteur du
Vorwärts, le journal du SPD, de 1924 à 1933. Pour Curt Geyer, le
combat contre le nazisme doit être uniquement politique et non
économique ou social. En effet, l’expérience russe ayant montré que
les révolutions sociales conduisent inexorablement à une dictature, il
faut donc éviter à l’Allemagne « l’expérimentation de la
socialisation ». Geyer soutient que la lutte contre le fascisme ne peut
être que celle pour la liberté, pour des droits démocratiques et pour le
rétablissement de la démocratie.


43 Extrait de « Le socialisme allemand et la guerre » („Deutscher Sozialismus und der
Krieg“) article de Willy Brandt rédigé en décembre 1939. Cf. BRANDT, Willy, Hitler
ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002,
p. 444 : „ Eine wirkliche demokratische Lösung, die […] das Selbstbestimmungsrecht aller
Nationen berücksichtigt, kann nur föderativ sein, kann nur ein freies Zusammenleben der
Nationen mit weitgehender Selbstverwaltung, aber ohne trennende Zoll- und Militärgrenzen
der wirtschaftlichen Zusammenarbeit zum Ziel haben. Die Völker Europas brauchen neue
Grenzen und neue Kleinstaaterei nicht, ihr ökonomischer und kultureller Aufstieg erfordert
das Niederreißen überflüssiger Zollschranken, Wirtschafts- und Verkehrshemmnisse bei
gleichzeitiger voller politischer und kultureller Autonomie für alle Nationen und nationalen
Minderheiten.”
44 GEYER, Curt, Die Partei der Freiheit, Paris, Selbstverlag, 1939, 71 p.

45 Le troisième élément de l’article de Willy Brandt porte sur un
article de journal publié dans un hebdomadaire de Münzenberg. Cet
article présente quelques points du programme sur lequel le futur
gouvernement provisoire allemand doit travailler : négociations
immédiates de paix, rétablissement du droit à l’auto-détermination
pour la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’Autriche, propositions pour
le désarmement de tous les pays, reconnaissance de la propriété
privée, union économique.

L’idée de la fédération européenne est également reprise dans
„Sozialdemokratischer Informations-Brief ”, (la Lettre d’information
social-démocrate). Mais pour ce journal, la première tâche des
socialistes consistera à créer une Allemagne non impérialiste et à
montrer par des actions la différence entre la politique
nationalsocialiste et la leur.

Le même point de vue est exprimé dans Le Prolétariat et la
45guerre d’Austriacus. Le vrai nom de cet auteur est Oscar Pollak
(1893-1963), rédacteur en chef du quotidien autrichien
ArbeiterZeitung. Il met en garde contre la division de l’Europe
qu’imposeraient les grandes puissances victorieuses et plaide pour
l’unification européenne sur un modèle socialiste. Il rappelle, par
ailleurs, comment est né, en 1941 à Vienne, contre l’Europe fasciste
l’espoir d’une révolution européenne afin de construire une Europe
socialiste, sur la base d’une fédération de pays libres malgré
l’opposition des grandes puissances. Selon lui, les travailleurs
autrichiens peuvent, dans cette lutte contre la division de l’Europe,
apporter une grande contribution grâce à leur refus de l’idéologie
impérialiste de l’Allemagne, bien qu’ils appartiennent à la langue et à
la culture allemande, et surtout grâce à leur tradition de solidarité
avec les nations non germanophones.




45 Austriacus, Le Prolétariat et la guerre, Paris, Nouveau Prométhée, 1935, 30 p.

46 46« Le rêve des Etats-Unis d’Europe »

Avec cet article, publié le 28 décembre 1939 dans le journal
norvégien Bergens Arbeiderblad, Willy Brandt s’interroge sur le rêve
des Européens de créer une Europe unie. Selon lui, cette idée émane
du quaker John Beller (†1725) qui propose la création d’un Etat
européen sur le modèle de la République fédérale suisse et
néerlandaise. Une conception semblable se développe en France
notamment avec l’abbé Charles de Saint-Pierre (1658-1743) et son
47livre Projet de paix perpétuelle, publié en 1712, avant de faire des
sympathisants parmi les philosophes éclairés tels que Voltaire
(16941778), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Diderot (1713-1784). Au
cours du siècle suivant, le « socialiste utopiste » Saint-Simon
(17601825), le concepteur des thèmes fondamentaux du socialisme
moderne, aspire à une union des peuples européens qui créerait « un
patriotisme européen » comme supplément du sentiment national
pour les différents peuples d’Europe. Willy Brandt cite aussi
l’écrivain Victor Hugo (1802-1885) qui prône l’idée des Etats-Unis
d’Europe lors de la conférence de paix de 1849 à Paris. Ce congrès,
qu’il a présidé en tant que député à l’Assemblée constituante, a posé
avant tout une question fondamentale : comment maintenir la paix en
Europe, à un moment où les révolutions de 1848 ont fait apparaître le
désir d’autonomie et de libéralisation de nombreux peuples
européens, soumis à des monarchies ou des empires autocratiques ?
L’Europe doit se construire sur la base de la dignité des peuples,
libres et démocratiques. Les Etats-Unis d’Europe, que Victor Hugo
appelle de tous ses vœux, s’inscrivent dans cette vision. Il déclare à
cette conférence :

« Un jour viendra où il n’aura plus d’autres champs de bataille que
les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées
[...]. Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les
Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe placés en face l’un

46 WBA, A3, carton 10A ; BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck
– Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz, 2002, pp. 452-458.
47 Cf. CARBONELL, Charles-Olivier, L’Europe de Saint-Simon, Toulouse, Editions
Privat, 2001, p. 52.

47 de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs
produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies,
défrichant le globe, colonisant le désert améliorant la création sous le
regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le
bienêtre de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la
48puissance de Dieu »

Pour Willy Brandt, cette idée de communauté européenne
développée par John Beller, l’abbé Charles de Saint-Pierre,
SaintSimon et Victor Hugo a fait son chemin malgré les obstacles des
politiques et des guerres impérialistes. Au point que, dans les années
1920, Aristide Briand (1862-1932), ministre des Affaires étrangères
français, avait eu pour mission, en tant que président d’une
commission de la Société des Nations (SDN), d’examiner et de mettre
en œuvre les propositions paneuropéennes. Il est l’artisan du traité de
Locarno en 1925, de l’entrée de l’Allemagne à la SDN en 1926 et du
pacte, mettant la guerre hors-la-loi, qu’il construit en 1928 avec Frank
Billings Kellog (1856-1937), le secrétaire d’Etat américain. Il propose
même, en 1929 devant l’Assemblée générale de la SDN, la mise en
place d’un lien fédéral entre les pays européens. Il est donc l’un des
porteurs de l’idée d’une union européenne large, dans le but
d’apaiser les tensions ancestrales entre les vieux ennemis, notamment
allemand et français. L’œuvre d’Aristide Briand pour la paix et la
construction d’une Europe unie est, certes, immense. Mais, elle s’est
révélée comme un château de sable qui s’est écroulé sous les coups de
butoir de la montée des régimes totalitaires. Le nazisme et le
communisme ont dévoyé l’idée de communauté européenne. Les
nazis voulaient, en effet, un nouvel ordre européen sous hégémonie
allemande ; quant aux bolchéviques, ils aspiraient à une Europe
soviétique.

En faisant l’historique du projet d’une communauté
européenne, Willy veut inciter ses lecteurs à croire à cette idée et à
œuvrer pour sa réalisation. Il préconise personnellement une avancée
par étapes des Etats-Unis d’Europe. Cependant, pour qu’elle se

48 HUGO, Victor, Actes et paroles, Tome 1 (Avant l’exil 1841-1851), Paris, Librairie
Ollendorff, 1937, p. 160.

48 concrétise, il estime que les canons et les bombes doivent se taire. Il
souhaite aussi que les dictatures et les velléités impérialistes
s’estompent en Europe. Il écrit à ce propos :

« Tant que les canons et les bombes ne se taisent pas, tous les
discours sur les objectifs de paix donneront facilement l’impression
d’être une illusion. Et il est clair aussi qu’il ne peut y avoir de paix
sûre tant que les dictatures provoquent des dévastations et que la
49politique impérialiste peut donc agir à sa guise ».

50« Les objectifs des grandes puissances et la nouvelle Europe »

Willy Brandt dessine – dans ce livre, paru en avril 1940 à Oslo,
dont quelques extraits ont été traduits en allemand – une voie pour
l’établissement des Etats-Unis d’Europe. Selon lui, si les relations
entre la France et l’Allemagne joueront un rôle essentiel dans la
construction de l’Europe, il n’en demeure pas moins que les rapports
entre l’Allemagne et ses voisins de l’Est seront au cœur du débat et
constitueront un élément important sur le chemin de la fédération
européenne. Willy Brandt affirme que la solution, adoptée en 1919
pour fixer les frontières en Europe centrale et de l’Est, n’était pas
satisfaisante. Certes, plusieurs nations ont eu droit à la souveraineté
qu’elles réclamaient. Mais, la délimitation de frontières arbitraires,
approuvée par les puissances victorieuses, a créé des minorités
nationales à l’intérieur des nouveaux Etats indépendants qui ont
développé une politique de discrimination à leur égard. Aussi, Willy
Brandt espère-t-il que les mauvaises décisions de 1919 ne seront plus
répétées afin d’éviter une nouvelle balkanisation de l’Europe centrale.

49 Extrait de « Le rêve des Etats-Unis d’Europe » („Der Traum von Europas Vereinigten
Staaten”) article de Willy Brandt, rédigé le 28 décembre 1939. Cf. BRANDT, Willy,
Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen 1928-1940, Bonn, Dietz,
2002, p. 458 : „Solange Kanonen und Bomben das Wort haben, werden alle Worte über
Friedensziele leicht illusorisch wirken. Und es ist auch einleuchtend, dass es keinen sicheren
Frieden geben kann, solange die Diktaturen Verwüstung anrichten und die imperialistische
Politik so schalten und walten kann, wie sie will.”
50 Extrait de Die Kriegsziele der Großmächte und das neue Europa, avril 1940, in
BRANDT, Willy, Hitler ist nicht Deutschland. Jugend in Lübeck – Exil in Norwegen
19281940, Bonn, Dietz, 2002, pp. 474-482.

49
Pour lui, tous les projets, qui visent à améliorer les relations
entre les pays d’Europe centrale et de l’Est, reposent sur la question
primordiale de l’organisation entre la future Allemagne et ses voisins.
Il est clair que de nombreux arguments militent pour une union
fédérale entre l’Allemagne et ces pays. Ainsi, l’ensemble de ces Etats
ayant de forts intérêts économiques en commun, les conditions du
commerce pourraient être largement améliorées. De même, une
solution de la question des minorités nationales deviendrait plus
facile. Etant donné que le national-socialisme a profité de cette
situation en annexant les Etats voisins, il paraît opportun de créer une
fédération en Europe centrale qui ne soit pas dominée par une
Allemagne impérialiste. Les peuples slaves n’accepteront jamais, par
exemple, un ordre fédéral, tant qu’ils craindront de devenir l’objet
d’exploitation de l’impérialisme allemand. Une étroite coopération
entre les pays d’Europe centrale et de l’Est doit se réaliser sur la base
de l’égalité.

Tous les écrits de Willy Brandt traduisent bien l’engagement
du jeune exilé à en finir avec le régime dictatorial allemand et ses
conséquences destructrices et à œuvrer pour la reconstruction de
l’Allemagne et de l’Europe d’après-guerre. Selon lui, les relations
entre l’Allemagne et ses voisins européens sont au cœur du débat et
constituent l’élément central de la construction d’une fédération
européenne. Il dessine donc, depuis son exil scandinave, la voie à
suivre pour réaliser une fédération des Etats européens ainsi qu’une
stabilité mondiale par le biais des pouvoirs démocratiques et
socialistes, au détriment de l’impérialisme.

D’une manière générale, les articles de Willy Brandt traitent
de la situation politique en Europe et en Amérique ; ils condamnent
le fascisme et font l’apologie du socialisme. Les autres parties du
monde sont à peine évoquées dans ses écrits d’exil. L’étude des
archives montre néanmoins qu’il consacre, le 11 janvier 1936 dans les
colonnes de l’Abeider-Ungdommen, un article sur la situation politique
en Ethiopie, l’un des pays africains qui ne subissait pas la
colonisation européenne à cette époque. Cet article, intitulé

50 « L’Afrique en émeute » critique l’invasion de l’Ethiopie par le Duce,
51Benito Mussolini (1883-1945). Willy Brandt publie également deux
articles sur le Brésil et un autre sur le Mexique. En février 1936,
apparaît en effet, dans Neue Front (l’organe de presse du SAP),
« Luttes des classes au Brésil », un réquisitoire sur la situation difficile
des ouvriers brésiliens, privés, selon lui, de la richesse de leur pays et
52exploités par l’impérialisme occidental. On note aussi « Le leader du
Front populaire du Brésil en danger de mort », publié, le 7 juillet
531936, sous le pseudonyme de Felix Franke dans Folkets Dagblad.
L’article sur le Mexique a pour titre « Combat pour le pétrole au
54Mexique », paru le 9 avril 1938 dans l’Abeiderbladet. Willy Brandt y
critique les visées capitalistes sur le pétrole mexicain.

Contrairement aux nombreuses spéculations et diffamations
55 l’exil scandinave de quatorze des années soixante et soixante-dix,
ans n’a en aucun cas offert à Willy Brandt une vie confortable et
oisive, il lui a plutôt donné l’occasion de lutter contre le fascisme et
de se former personnellement sur le plan politique. En effet, il a fait
un travail d’explication sur le régime nazi et a soutenu la résistance
intérieure ; il a entrepris de nombreux voyages à l’étranger, organisé
des rencontres avec les exilés allemands et participé à plusieurs
conférences sur la démocratie et le socialisme. Son séjour de plusieurs
mois en Catalogne lui a permis non seulement d’écrire des articles sur
la guerre civile espagnole mais aussi de participer à l’aide
humanitaire.






51 WBA, A3, « Afrika in Aufruhr », carton 4.
52 WBA, A3, « Klassenkämpfe in Brasilien » carton 4.
53 WBA, A3, « Der Führer der brasilianischen Volksbewegung in Todesgefahr »,
carton 4.
54 WBA, A3, “Kampf um Mexikos Öl ”, carton 7.
55 LORENZ, Einhart, Willy Brandt in Norwegen : Die Jahre des Exils 1933 bis 1940, Kiel,
Neuer Malik Verlag, 1989, pp. 8-9.

51 3. L’INFLUENCE DE L’EXIL

L’exil scandinave de 1933 à 1947 a été pour Willy Brandt un
processus d’apprentissage politique. Il s’est familiarisé durant toutes
ces années avec les systèmes démocratiques de la Norvège et de la
Suède. Il a compris le fonctionnement d’un Etat social et le
pragmatisme des mouvements ouvriers. Idéologiquement, l’exil a
permis à Willy Brandt de rompre avec le dogmatisme socialiste
allemand en assimilant le socialisme norvégien qui offre des
perspectives « tellement différentes de celles dont il avait
56l’habitude » et de jauger ensuite le caractère résolument
démocratique de la Scandinavie, particulièrement de l’Etat norvégien,
pour comprendre l’échec du mouvement ouvrier allemand, voué à la
division et à l’impuissance :

« J’étais impressionné par le caractère d’un Etat démocratique, fondé
sur le droit, qui considérait cette démocratie comme son sol
nourricier. Il sautait aux yeux que les luttes sociales très dures de ces
années-là ne mettaient pas en question le fonctionnement interne du
pays […]. Une politique résolument active face à la crise – en créant
des emplois, en assurant l’existence des paysans – n’avait-elle pas
une chance justement pour cette raison ? De toutes les façons, elle
n’avait pas eu besoin de l’exemple américain, et avait été testé
d’après les propres conceptions scandinaves ; la simultanéité du
New Deal de Roosevelt montrait à quel point la gauche allemande
57n’avait été à la hauteur de son époque ».

Fasciné par le socialisme non marxiste scandinave, fortement
influencé par l’expérience anglo-saxonne de la démocratie et le
travaillisme britannique, Willy Brandt va réussir à transformer, sous
l’impulsion du mouvement ouvrier norvégien, les jeunes exilés
allemands, redresseurs de torts, en socialistes pragmatiques. Pour lui,
il n’est plus question de s’accrocher aux dogmes, mais de renouveler
constamment le socialisme afin de séduire la nouvelle génération qui
doit reconstruire l’Allemagne post-nazie.

56 BRANDT, Willy, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 85.
57 Ibid.

52 En outre, le natif de Lübeck a adhéré à certains courants
politiques et intellectuels : le « Mot Dag » en Norvège et le « Cercle de
Stockholm » en Suède. Ce qui lui a permis donc de se frotter au gotha
d’intellectuels, d’éminents politiques scandinaves ainsi que de
résistants sociaux-démocrates européens. Nous pouvons citer, entre
autres personnalités importantes, Einar Gerhardsen, Halvard Lange,
Gunnar Myrdal, Bruno Kreisky, Oscar Torp etc. Par tous ces contacts,
Willy Brandt a beaucoup appris sur la culture et l’évolution politique
des autres pays. Il a également appris plusieurs langues : le
norvégien, le suédois, l’anglais, le français, l’espagnol, etc. Il a
participé à plusieurs conférences sur la lutte contre le fascisme et sur
la reconstruction de l’Europe d’après-guerre. Il n’est pas inutile
d’ajouter qu’il a aussi écrit des articles de journal, des brochures et
plusieurs livres. Le travail de Willy Brandt en exil et ses nombreux
voyages ont conduit à un élargissement de son horizon intellectuel, à
une grande ouverture d’esprit ainsi qu’à l’établissement de
nombreuses relations politiques et personnelles. De ce fait, nous ne
pouvons pas réduire ses activités à une fonction ordinaire de
journaliste ou à du « tourisme politique ».

Alors, quel est l’impact réel que le séjour de Willy Brandt en
Scandinavie a eu sur son engagement et sur sa vision politique et
particulièrement sur sa façon de concevoir la politique étrangère ? De
son exil, a-t-il appris à voir l’Allemagne de l’extérieur et à tenir
compte des positions étrangères ?


53



CHAPITRE 2

UNE CARRIERE POLITIQUE A
BERLINOUEST



En novembre 1945, Willy Brandt est envoyé comme
correspondant du journal norvégien Abeiderbladet dans l’Allemagne
d’après-guerre, complètement détruite. Il rédige pour la presse
ouvrière scandinave des articles sur le procès de Nuremberg,
58organisé par les vainqueurs de l’Allemagne nazie. En effet, du 20
ernovembre 1945 au 1 octobre 1946, le Tribunal militaire international
juge vingt-quatre dirigeants du parti nazi, le NSDAP
(Nationalsozialistische deutsche Arbeiterpartei), et huit organisations de
l’Allemagne hitlérienne. Ceux-ci doivent répondre de crimes de
guerre et de conspiration contre l’humanité. Douze accusés sont
condamnés à mort, dont Hermann Göring (1893-1946), le chef de la
Luftwaffe, l’armée de l’air, et Joachim von Ribbentrop (1893-1946),
ministre des Affaires étrangères du Reich de 1938 à 1945. Willy
Brandt résume ses impressions dans un livre, paru en 1946 à Oslo et
59Stockholm, qui n’est traduit qu’en 2007 en Allemagne. Il considère
le procès de Nuremberg comme une nécessité pour surmonter le
pouvoir national-socialiste qui demeure le chapitre le plus sombre de
l’histoire allemande. Il établit, de ce fait, une distinction entre la
eresponsabilité politique, qui touche tous les Allemands du III Reich,
et la culpabilité individuelle, qui doit être déterminée judiciairement.

58 WBA, A3, carton 16A, carton 16B, carton 18B.
59 WBA, A3, „Verbrecher und andere Deutsche“ (manuscrit), carton 38-40 ; BRANDT,
Willy, Verbrecher und andere Deutsche. Ein Bericht aus Deutschland 1946, Bonn, Dietz,
2007, 399 p.

55 C’est pourquoi, il refuse que tous les Allemands soient qualifiés de
criminels. Il s’oppose énergiquement à la thèse de la culpabilité
collective en écrivant dans le premier chapitre de son livre :

« Les sentences capitales contre des milliers d’Allemands,
adversaires des nazis, l’incarcération des centaines de milliers de
travailleurs et intellectuels allemands dans des prisons, des maisons
de correction et des camps de concentration devraient être une
preuve suffisante contre l’affirmation insensée que tous les
60Allemands ont été des nazis ».

Willy Brandt montre ainsi qu’il y a eu une autre Allemagne et
regrette que les puissances victorieuses n’aient pas permis aux juges
allemands de demander, à Nuremberg, des comptes aux criminels
nazis au nom du peuple allemand. Cependant, son livre ne se
contente pas de traiter du procès des criminels de guerre, mais il
décrit aussi les conditions de vie en Allemagne pendant le dur hiver
1945/46 et la situation dans les zones d’occupation : la politique des
Alliés, la dénazification et la rééducation, les difficultés de la
reconstruction économique, le rétablissement des partis, les premières
élections. Willy Brandt, en véritable observateur – car il a entrepris
plusieurs voyages à travers sa patrie dévastée avant d’écrire le livre –
parle des espoirs futurs de la société allemande après l’effondrement.
Il ne fait aucun doute pour lui que l’avenir de l’Allemagne s’inscrit
dans le cadre européen :

« Les nazis ont essayé de germaniser l’Europe. Maintenant, il est
important d’européaniser l’Allemagne. Cela ne doit pas passer par
un morcèlement encore moins en jouant un groupe d’Allemands
contre un autre. Le problème de l’Allemagne et de l’Europe peut être
réglé seulement par le fait que l’Ouest, l’Est et – celui qui se trouve

60 BRANDT, Willy, Verbrecher und andere Deutsche. Ein Bericht aus Deutschland 1946,
Bonn, Dietz, 2007, p. 54 : „Die Todesurteile gegen Tausende von deutschen Nazigegnern,
die Inhaftierung von Hunderttausenden deutscher Arbeiter und Intellektueller in
Gefängnissen, Zuchthäusern und Konzentrationslagern sollten ein hinreichender Beweis
gegen die törichte Behauptung sein, alle Deutschen seien Nazis gewesen.“

56 au milieu – soient unis. Il ne peut être résolu que sur la base de la
61liberté et de la démocratie ».

En janvier 1947, Willy Brandt obtient par le biais de
Halvard Lange (1902-1970), désigné ministre des Affaires étrangères,
un poste d’attaché de presse dans la mission militaire norvégienne,
auprès du Conseil de contrôle allié à Berlin. Il assume efficacement
cette responsabilité sans toutefois renoncer à ses ambitions politiques.
Cette option l’oblige, un an plus tard, à abandonner la citoyenneté
norvégienne avec tous les avantages financiers et matériels, pour
prendre en charge, en janvier 1948, les fonctions de représentant du
ercomité directeur du SPD à Berlin. Le 1 juillet 1948, il obtient de
nouveau la nationalité allemande, dont l'avaient déchu les
nationauxsocialistes en 1938. Il est par la suite réhabilité dans ses droits
civiques, juridiques et politiques avec en prime l’acquisition
définitive du nom « Willy Brandt ». Dès lors, sa carrière politique
prend une orientation déterminante à Berlin et le SPD lui offre un
cadre idéal où il fera émerger sa vision politique, conçue en l’exil.

1. BOURGMESTRE REGNANT DE BERLIN-OUEST

La carrière politique de Willy Brandt commence véritablement
en 1949 quand il est élu député social-démocrate de Berlin-Ouest
dans le premier Bundestag. Il siègera à la première chambre du
parlement fédéral de 1949 à 1957, de septembre à décembre 1961 et de
1969 jusqu’à sa mort en 1992, soit au total trente et un ans. En 1949, il
devient aussi rédacteur en chef du Social-démocrate, le journal du
parti à Berlin, qui prend plus tard le nom de Berliner Stadtblatt pour
devenir un hebdomadaire après son départ. En 1950, il entre à la

61 BRANDT, Willy, Verbrecher und andere Deutsche. Ein Bericht aus Deutschland 1946,
Bonn, Dietz, 2007, p. 347 : „Die Nazis versuchten, Europa zu verdeutschen. Jetzt kommt es
darauf an, Deutschland zu europäisieren. Das geschieht nicht durch eine Zerstückelung und
auch dadurch, dass die eine deutsche Gruppe gegen die andere ausgespielt wird. Das Problem
Deutschlands und Europas kann nur dadurch gelöst werden, dass man West, Ost – und das,
was in der Mitte liegt – vereint. Es kann nur auf der Grundlage von Freiheit und Demokratie
gelöst werden“.

57 62Chambre des députés (Abgeordnetenhaus) de Berlin-Ouest. Il
n’abandonnera ce mandat que le 6 avril 1971. En automne 1953,
lorsque le second Bundestag se réunit, Willy Brandt accède au
Comité directeur du groupe parlementaire du SPD. Cependant, il ne
siège pas encore dans les instances suprêmes du mouvement. Il faut
attendre 1958 et le congrès de Stuttgart pour qu’il soit élu membre du
Comité directeur du parti.

Entre temps, au sein de la section locale de Berlin-Ouest et
d’une façon plus générale dans le Land de Berlin-Ouest, il s’est acquis
de solides sympathies, malgré ses rivalités avec l’homme fort du SPD
berlinois, Franz Neumann. La presse locale le considère même
63comme l’homme politique le plus moderne et le plus dynamique.
Battu par deux voix seulement au printemps 1954, lors du
renouvellement de la présidence de la section régionale du parti,
Willy Brandt obtient, toutefois, le titre de vice-président. Après la
victoire du SPD aux élections de décembre 1954, il est élu président
de la Chambre des députés de Berlin-Ouest, en remplacement du
professeur Otto Suhr 1894-1957), nommé bourgmestre régnant après
la mort d’Ernst Reuter (1889-1953), le 20 septembre 1953. Willy
Brandt ne renonce pas à son mandat au Bundestag, étant donné que
la fonction de président de la Chambre des députés est honorifique.

Toutefois, ce poste prestigieux lui permet d’exercer une
certaine influence politique tant au sein de son parti que dans
d’autres domaines. Après le décès d’Otto Suhr le 30 août 1957, Franz
Neumann, le président de la section berlinoise du SPD, sachant qu’il
n’a aucune chance de devenir bourgmestre régnant, propose Willy

62 La Loi fondamentale (das Grundgesetz), adoptée le 23 mai 1949, faisait de
BerlinOuest à la fois une ville et un Etat (Land), le douzième de la République fédérale
d’Allemagne. L’Assemblée municipale s’était muée en Chambre des députés
(Abgeordnetenhaus) et le Conseil municipal en Sénat. Le Maire n’était plus un simple
bourgmestre mais recevait le titre de Maire-Gouverneur ou de bourgmestre régnant,
titre qui définissait à la fois ses fonctions de premier édile d’une ville et celle de
premier ministre d’un Etat, en d’autres termes, il remplissait les fonctions du chef de
gouvernement d’un Land.
63 BRANDT, Willy, Berlin bleibt frei. Politik in und für Berlin 1947-1966, Bonn, Dietz,
2004, p. 30.

58 Brandt comme candidat à l’hôtel de ville de Berlin-Ouest. Le 3
octobre 1957, il est effectivement élu bourgmestre régnant par la
Chambre des députés et, la même année, il accède à la fonction de
président du Bundesrat. Il assumera la présidence de la deuxième
erchambre du parlement fédéral pendant une année, du 1 novembre
er1957 au 1 novembre 1958. Le congrès régional de janvier 1958 le
placera à la tête du SPD de Berlin-Ouest, en remplacement de Franz
Neumann.

En tant que bourgmestre régnant de Berlin-Ouest, Willy
Brandt se fait connaître politiquement, surtout avec l’éclatement de la
crise de Berlin, comme le défenseur de la liberté démocratique.
Comme ses deux prédécesseurs sociaux-démocrates, Ernst Reuter et
Otto Suhr, il incarne, dans le monde entier, l’esprit de la lutte contre
la répression soviétique à Berlin.

1. Liste des bourgmestres régnants de Berlin-Ouest de 1948 à
641977

NOM MANDAT PARTI
Ernst Reuter 07.12.1948 - 29.09.1953 SPD
Walter Schreiber 22.10.1953 - 11.01.1955 SPD
Otto Suhr 11.01.1955 - 30.08.1957 SPD
Franz Amrehn* 30.08.1957 – 03.10.1957 CDU
Willy Brandt 03.10.1957 - 01.12.1966 SPD
Heinrich Albertz 02.12.1966 - 19.10.1967 SPD
Klaus Schütz 19.10.1967 - 02.05.1977 SPD
*Par intérim






64 Cf. Berlin et ses bourgmestres :
http://www.berlin.de/rbmskzl/rbm/galerie/index.html (consulté le 27 janvier 2009)

59 1.1. Willy Brandt et les crises de Berlin

Lors du blocus de Berlin-Ouest (enclavée dans la zone
d’occupation soviétique), l’URSS coupe toutes les voies d’accès
terrestres et fluviales avec l’Allemagne de l’Ouest. Les Américains
organisent un gigantesque pont aérien pour ravitailler les Berlinois
des secteurs occidentaux (un atterrissage par minute pendant un an,
soit un total de 275.000 vols et le transport de 2,5 millions de tonnes
65de matériel). La première crise de Berlin qui dure onze mois,
c’est-àdire de juin 1948 à mai 1949, fait de Berlin-Ouest le symbole de liberté
pour l’Occident. Willy Brandt et son mentor en politique, Ernst
Reuter, élu bourgmestre régnant de Berlin-Ouest pendant le blocus,
luttent pour consolider le « front de la liberté » face à la « vague
66totalitaire » que veut imposer l’Union soviétique à l’Allemagne. Le 9
septembre 1948, Ernst Reuter prononce un discours devant les ruines
du Reichstag, dans lequel il appelle le monde entier à faire face à
l’oppression soviétique et à ne pas abandonner Berlin :

« Peuples du monde, peuples d’Amérique, peuples d’Angleterre,
peuples de France, peuples d’Italie. Voyez cette ville, et admettez
que vous ne devez pas, que vous ne pouvez pas l’abandonner, ni
elle ni son peuple ! Il n’y a qu’une possibilité pour nous tous : être
aussi longtemps ensemble jusqu’à ce que ce combat soit gagné,
jusqu’à ce que ce combat soit enfin couronné par la victoire sur les
67ennemis, par la victoire sur le pouvoir des ténèbres ».


65 Cf. JESCHONNEK, Friedrich, RIEDEL, Dieter, DURIE, William, Alliierte in Berlin
1945-1994. Ein Handbuch zur Geschichte der militärischen Präsenz der Westmächte, Berlin,
Berlin Verlag, 2002, pp. 253-264.
66 WOLFGANG, Schmidt, Kalter Krieg. Koexistenz und kleine Schritte. Willy Brandt und
die Deutschlandpolitik 1948-1963, Wiesbaden, Westdeutscher Verlag, 2001, p. 57.
67 Cf. REUTER, Ernst, Schriften, Reden, Berlin, Propyläen, 1974, p. 479 : „Ihr Völker der
Welt, ihr Völker in Amerika, in England, in Frankreich, in Italien! Schaut auf diese Stadt und
erkennt, dass ihr diese Stadt und dieses Volk nicht preisgeben dürft und nicht preisgeben
könnt! Es gibt nur eine Möglichkeit für uns alle: gemeinsam so lange zusammenzustehen, bis
dieser Kampf gewonnen, bis dieser Kampf endlich durch den Sieg über die Feinde, durch den
Sieg über die Macht der Finsternis besiegelt ist.“

60 Willy Brandt, qui est très proche du maire de Berlin-Ouest aussi
68bien en politique que sur le plan personnel, partage cette conviction
et son anticommunisme. Le 12 mai 1949, date de la levée du blocus, il
se prononce clairement, dans les colonnes d’un journal
hambourgeois, pour l’intégration économique et politique de
Berlin69Ouest dans la République fédérale. Il fait également une autre
analyse de la fin du Blocus :

« Pour Berlin, le 12 mai ne signifie pas la fin de la lutte pour la liberté et
pour l’administration autonome, mais le début d’une nouvelle période
70de combat ».

Pendant son mandat de bourgmestre régnant de Berlin-Ouest,
une seconde crise se produit le 10 novembre 1958 à Berlin, traduisant
toujours les tensions entre les deux blocs qui s’opposent dans le
contexte de la guerre froide. En effet, Nikita Khrouchtchev
(18941970), le président du Conseil des ministres de l’URSS, pose un
ultimatum aux trois occupants occidentaux – les Etats-Unis, la France
et la Grande-Bretagne. En exigeant que Berlin devienne une ville libre
et démilitarisée, placée sous le contrôle de l’Onu, il demande le retrait
de toutes les troupes alliées de la ville. Son objectif est, en réalité,
d’intégrer la moitié Ouest de la ville dans le domaine d’influence
soviétique. Après avoir demandé aux Berlinois de garder leur
71calme, Willy Brandt exprime un refus catégorique face aux
72propositions de Khrouchtchev. Dans sa déclaration devant le Sénat,

68 BRANDT, Willy, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1990, p. 18; MERSEBURGER, Peter,
Willy Brandt 1913-1992 : Visionär und Realist, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt,
2002, p. 286.
69 BRANDT, Willy, “Der nächste Schritt. Berlin will wieder einheitliche Verwaltung”,
in Hamburger Echo, 12 mai 1949 in WBA, A3, carton 45B.
70, “Der nächste Schritt. Berlin will wieder einheitliche Verwaltung”,
in Hamburger Echo, 12 mai 1949 in WBA, A3, carton 45B : „Für Berlin bedeutet es der
12. Mai kein Abschluss seines Ringens um Freiheit und Selbstverwaltung, sondern die
Einleitung eines neuen Abschnittes seines Ringens.“
71 BRANDT, Willy, “Wir behalten die Ruhe”, in Welt am Sonntag, 16-22 novembre
1958 in WBA, A3, carton 89.
72 “Willy Brandt zur politischen Situation”, in Berliner Stimme, 22 novembre 1958 in
WBA, A3, carton 89.

61 il affirme que la partie libre de Berlin appartient au monde libre
73comme un élément permanent.

L’ultimatum de Khrouchtchev et la seconde crise de Berlin
propulsent Willy Brandt sur le devant de la scène politique
allemande et internationale. Le maire de Berlin-ouest décide de
parcourir l’Europe occidentale et les Etats-Unis non seulement pour
leur rappeler le sort auquel sont confrontés la ville et ses habitants,
mais aussi pour montrer du doigt le laxisme dont fait preuve, dit-il, le
chancelier fédéral, Konrad Adenauer, à l’encontre des Soviétiques. Il
préconise une attitude de fermeté vis-à-vis de l’URSS et appelle les
Occidentaux à défendre vigoureusement la cause de la paix et de la
liberté. Au cours de son tour du monde pour promouvoir « la liberté
de Berlin », Willy Brandt n’hésite pas à défendre le statu quo de la
ville, c’est-à-dire son administration quadripartite. Il estime que la
question de Berlin ne peut être réglée que dans le cadre d’une
négociation globale sur l’avenir de l’Allemagne. Mais, il précise aussi
que, pour que la ville de Berlin-Ouest soit viable économiquement, il
74faut que celle-ci soit liée à la République fédérale.

Il fait une escale à Paris où il est interviewé par Michel Gordey,
journaliste à France Soir. Dans cette interview, Willy Brandt affirme :

« Je ne suis pas partisan d’un non brutal à Moscou. J’estime […] qu’on ne
peut négocier avec un ultimatum sur la table. D’ailleurs, la note
soviétique ne prévoit même pas de véritable négociation. Elle dit en
somme : avalez cette amère potion, sinon nous ferons, de toute façon, ce
que nous avons décidé de faire à Berlin dans six mois. Notre non doit
donc être clair et ferme, mais il ne doit pas fermer la porte à toutes les
75conversations avec les Russes ».

73 Déclaration du bourgmestre régnant de Berlin-Ouest, Brandt, face à l’ultimatum de
Khrouchtchev, le 22 novembre 1958, cf. BRANDT, Willy, Berlin bleibt frei. Politik in
und für Berlin 1947-1966, Bonn, Dietz, 2004, pp. 245-246.
74 BRANDT, Willy, Begegnungen und Einsichten. Die Jahre 1960-1975, Hamburg, Verlag
Hoffmann und Campe, 1976, pp. 18-19.
75 GORDEY, Michel : « Willy Brandt, maire de Berlin-Ouest : „Je suis prêt à accepter
un plébiscite sur le futur régime de Berlin ‟ » in France Soir, 16 décembre 1958, in
WBA, A3, carton 90.

62
Grâce aux réactions résolues des trois puissances occidentales et du
bourgmestre régnant de Berlin-Ouest, l’ultimatum de Khrouchtchev
est resté sans effet.

Toutefois, en 1961, le dirigeant soviétique essaye de profiter de
l’inexpérience du jeune président américain John F. Kennedy
(19171963), au pouvoir depuis janvier, et déjà embourbé dans la
76malheureuse affaire de la Baie des Cochons. La réunion de Vienne
en avril 1961 tourne au cauchemar pour le président américain qui
doit subir une forte pression des Soviétiques, et en particulier sur la
question de Berlin. Finalement, John F. Kennedy repousse les
exigences de l’URSS en réaffirmant les trois principes intangibles de
la politique américaine concernant Berlin (The three Essentials) :
1. la présence américaine à Berlin-Ouest,
2. le libre accès des troupes américaines à Berlin-Ouest, ce qui
veut dire le droit de transiter par le territoire de l’Allemagne
de l’Est,
3. la viabilité et la sécurité de la ville et la possibilité pour la
population de Berlin-Ouest de choisir son propre mode de
77vie.

Devant l’intransigeance du président américain, le gouvernement
de la République démocratique allemande (RDA), encouragé par les
autorités soviétiques, dénonce ce qu’il présente comme des visées
78impérialistes et une politique d’agression des Occidentaux. Il fait

76 La Baie des Cochons fait partie de la côte méridionale de l’île de Cuba, dans une
zone marécageuse de la province de Matanzas, à l'ouest de la ville de Cienfuegos.
L'endroit est devenu célèbre à la suite d'une péripétie des relations internationales,
connue sous le nom de « débarquement de la Baie des Cochon ». C’était une tentative
de débarquement à Cuba d'exilés cubains anticastristes, appuyés par les Etats-Unis –
dans le but de renverser le gouvernement de Fidel Castro – qui s’est déroulée en
avril 1961 et s’est soldée par un échec total.
77 STÜTZLE, Walther, Kennedy und Adenauer in der Berlin-Krise 1961-1962, Bonn-Bad
Godesberg, Verlag Neue Gesellschaft, 1973, p. 106 ; BIRKE, Adolf M., Nation ohne
Haus. Deutschland 1945-1961, Berlin, Siedler, 1989, p. 479.
78 Le 12 août 1961, le gouvernement est-allemand adopte un décret dénonçant les
visées impérialistes et la politique d’agression des Occidentaux à l’encontre de la

63 édifier dans la nuit du 12 au 13 août 1961 un mur qui coupe la ville en
deux, mettant ainsi fin à un exode massif vers l’Ouest d’Allemands
de l’Est, désireux d’échapper au régime communiste et aux privations
économiques. Le Mur de Berlin, appelé par les Occidentaux le Mur de
la honte, matérialise le Rideau de fer que Wilson Churchill (1874-1965)
79évoquait en 1946 et devient le symbole le plus tangible de la Guerre
froide et du déchirement de l’Europe.
Résignées, les puissances occidentales ne peuvent protester
que verbalement. Lors d’un voyage à Berlin le 26 juin 1963, presque
deux ans après la construction du Mur, le président John F. Kennedy
marque sa sympathie pour Berlin-Ouest en prononçant un discours
historique :
« Il y a deux mille ans, la phrase qu’un homme pouvait fièrement
prononcer était : je suis un citoyen romain. Aujourd’hui, voilà la phrase que
80quelqu’un du monde libre peut dire avec fierté : je suis un Berlinois ».

République démocratique allemande (RDA). Le texte prévoit aussi un contrôle très
strict des frontières séparant Berlin-Ouest et Berlin-Est.
79 Le 5 mars 1946, Wilson Churchill, l’ancien Premier ministre britannique, prononça
à Fulton (Missouri, Etats-Unis d’Amérique), un discours sur la division du monde –
et plus particulièrement de l’Europe – en deux blocs ; il parlait pour la première fois
du « rideau de fer » entre « le monde libre et le bloc communiste ». On considère ce
discours comme la première manifestation officielle, du côté américain, de l’état de
guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Extrait du discours :
« De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer s'est abattu sur le
continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens Etats de l'Europe
centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia,
toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent dans ce que je dois
appeler la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non
seulement à l'influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à
un degré croissant, au contrôle de Moscou. » La version anglaise : “From Stettin in the Baltic
to Trieste in the Adriatic an iron curtain has descended across the Continent. Behind that line
lie all the capitals of the ancient states of Central and Eastern Europe. Warsaw, Berlin,
Prague, Vienna, Budapest, Belgrade, Bucharest and Sofia, all these famous cities and the
populations around them lie in what I must call the Soviet sphere, and all are subject in one
form or another, not only to Soviet influence but to a very high and, in some cases, increasing
measure of control from Moscow.” Cf. GILBERT, Martin, Winston S. Churchill, Volume
VIII (« Never Despair » 1945-1965), Londres, Heinemann, 1988, p. 200.
80 Le discours du Président John F. Kennedy du 26 juin 1963 à Berlin, in Pressedienst
des Landes Berlin, 26 juin 1963 dans WBA, A3, carton 158 : „Vor zweitausend Jahren

64 Le président américain indique par ces mots que tout habitant
du monde libre se sent solidaire avec les Berlinois des secteurs
américain, britannique et français de la ville. Mais au-delà de la
rhétorique, le simple fait que le président américain soit venu à
Berlin, en plein paroxysme de la Guerre froide – édification du Mur
81en 1961 et crise des fusées à Cuba en 1962 – est un événement
hautement politique, rehaussé par un fort soutien populaire. Si cela
peut être considéré comme un plébiscite, alors nous pouvons dire que
les habitants de Berlin-Ouest ont émis un vote non seulement pour
John F. Kennedy mais aussi pour l’ordre libéral et capitaliste.
Mais deux ans avant le voyage du président américain à
Berlin, le bourgmestre régnant de Berlin-Ouest, Willy Brandt,
réagissant après la fermeture de la frontière est-allemande à Berlin
déclare, le 13 août 1961 devant la Chambre des Députés de
BerlinOuest, que les puissances occidentales doivent exiger des autorités de
la zone soviétique de revenir sur les mesures de contrôle d’isolement
de Berlin-Est des secteurs occidentaux de la ville et du reste de
82l’Allemagne occidentale. Tout en faisant appel aux grandes
puissances occidentales, Willy Brandt ne manque pas de dénoncer les
mesures illégales et injustes des autorités de la zone soviétique. Il
choisit deux journaux français pour faire entendre son message : il
s’agit du Monde et du Monde diplomatique. Dans le quotidien Le Monde,
il rejette les accusations des communistes selon lesquelles
BerlinOuest serait le centre d’une activité subversive contre l’Allemagne
orientale et déclare :

war der stolzeste Satz, den ein Mensch sagen konnte, der : Ich bin ein Bürger Roms. Heute ist
der stolzeste Satz, den jemand in der freien Welt sagen kann : Ich bin ein Berliner “; cf.
DAUM, Andreas W., Kennedy in Berlin, Paderborn, Ferdinand Schöningh, 2003, p.
201.
81 La crise des fusées créa une tension majeure de la Guerre froide qui opposa les
Etats-Unis à l’Union soviétique ; elle fut déclenchée, en octobre 1962, par
l’installation à Cuba de rampes de lancement de missiles soviétiques.
82 WBA, A3, “Verbrechen gegen die Menschlichkeit. Brandt: Die eigentliche
Bewährungsprobe hat begonnen” (Discours de Brandt in Vorwärts, du 16 août 1961),
carton 122 ; BRANDT, Willy, Berlin bleibt frei. Politik in und für Berlin 1947-1966, Bonn,
Dietz, 2004, p. 330.

65 « Berlin-Ouest est aujourd’hui plus qu’hier la seule ville normale
derrière le Rideau de fer, et elle le restera. Ceux qui veulent troubler
la paix se trouvent au-delà de la porte de Brandebourg. Pour tout ce
qui s’est passé et pourrait encore se passer, la responsabilité remonte
83jusqu’à Moscou ».
Il est clair que, dans cette déclaration, Willy Brandt ne ménage
aucune critique envers l’Union soviétique à qui incombe, selon lui, la
responsabilité de la construction du Mur. En outre, dans les colonnes
du mensuel Le Monde diplomatique, il engage un virulent réquisitoire
contre les Soviétiques. Pour le premier magistrat de Berlin-Ouest,
l’offensive soviétique ne vise pas seulement Berlin mais l’Allemagne
tout entière. C’est pourquoi il invite tous les Allemands à refuser le
diktat de la division que les autorités soviétiques veulent leur imposer
afin de ne pas se transformer en eunuques :
« Ce que l’URSS offre aujourd’hui à l’Allemagne, ce qu’elle veut
obtenir avec le traité de paix séparé, ce qu’elle veut faire de Berlin,
c’est de nous transformer en eunuque qui pourrait faire tout ce qu’il
voudrait dès lors qu’il le serait devenu. Je ne crois pas que nous
puissions nous déclarer d’accord avec une telle offre. Je crois que
nous devons concentrer toute notre force à empêcher le partage de
l’Allemagne sur le plan du droit international, à maintenir la liberté
de Berlin et ses liens vitaux avec l’Allemagne occidentale, et à faire
reconnaître que le temps est venu seize ans après la guerre non
seulement où l’on doit parler ouvertement du droit du peuple
allemand à la libre autodétermination mais où l’on doit aussi
84finalement en décider une fois pour toutes […] ».
Le 18 août 1961, Willy Brandt réitère devant le Bundestag les
mêmes protestations, que celles présentées à la Chambre des députés
de Berlin et dans les colonnes du Monde et du Monde diplomatique,
contre la décision unilatérale des autorités de l’Union soviétique de
construire à Berlin un mur de séparation entre les secteurs Est et
Ouest de la ville. Il invite ensuite les députés à manifester plus

83 BRANDT, Willy, « Berlin-Ouest est et restera la seule ville normale derrière le
rideau de fer », in Le Monde, 15 août 1961, p. 2.
84 « L’offensive soviétique ne vise plus seulement Berlin mais
l’Allemagne », in Le Monde diplomatique, Août 1961, pp. 1 et 4.

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