La présence à l'autre

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Le droit à l'autonomie des personnes en situation de grande dépendance a été officiellement reconnu en mars 2002, et la loi du 11 février 2005 sur l'égalité des chances a contribué à la mettre en place. Dans les institutions cependant, mais aussi à domicile, l'accompagnement des personnes en situation de dépendance fonctionne toujours, grâce à la loi du silence et à la peur, sur la réduction au minimum vital ou au moindre mal. Ce système, plus proche du carcéral que d'un lieu de vie, perdurera tant que les mentalités n'auront pas évolué. C'est à ce changement des mentalités qu'invite Marcel Nuss en qui compétence professionnelle, engagement politique et grande dépendance se trouvent réunis de manière exceptionnelle.

Publié le : mercredi 2 juillet 2014
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EAN13 : 9782100715954
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Àmes accompagnant(e)s, avec toute ma gratitude,et à mes ami(e)s dit(e)s handicapé(e)s À la regrettée Nicole Diederich À Véronique,pour ses innombrables éclairagesqui ont fait mûrir mon regard…
Préface
Maryvonne Lyazid
ien avant de rencontrer Marcel Nuss plusieurs personnes m'avaient dressé son portrait, et selon B leur positionnement et leurs convictions, les avis pouvaient être diamétralement opposés. Pour les uns il était un génial précurseur, pour les autres il était l'empêcheur de tourner en rond. Munie de ce viatique, ma curiosité était aiguisée pour la première rencontre, d'autant qu'elle a été précédée d'une introduction à faire sa connaissance par un de nos amis communs Théo Schnee, qui était alors le maire de la commune d'Erstein où réside Marcel. Je ne me rappelle plus les circonstances de cette première rencontre tant est fort le sentiment que j'ai maintenant que Marcel fait partie de ma vie, dans le partage des convictions citoyennes et bon nombre de nos débats professionnels, mais aussi le partage du silence quand la présence à l'autre se nourrit aussi de cela. Pour préfacer son ouvrage je me suis dit que le meilleur moyen était de dire mon affection et mon admiration au travers de la facétie en égrenant les lettres de son prénom afin de vous dresser, chers futurs lecteurs, le portrait de « mon Marcel ». Tout d'abord le M de malicieuxLorsque vous êtes introduit auprès de Marcel par ses aides de vie, Marcel aime à capter de suite votre regard, vous jauge, regarde l'effet de surprise produit et vous guide vers l'émergence de la relation vraie. Son regard est malicieux car d'emblée il vous place dans la relation de sujet à sujet, et gare à celui qui s'amuse à biaiser ou à être condescendant, car à ce moment le regard se glace et la repartie fuse. Ensuite le A de amoureuxMarcel ose dire l'amour qu'il porte aux autres, à ses compagnes, à ses enfants, à ses amis, à ses collaborateurs, à ses étudiants, à tous ces anonymes présents en nombre dans les colloques où il intervient. Son message n'est jamais neutre tant il est convaincu que c'est dans le partage de notre commune humanité que nous progressons tous. Le R de réfléchiMarcel prend son temps pour recevoir la parole, l'interrogation, la contribution à la réflexion de son interlocuteur, je le soupçonne de temps en temps de mettre en scène une certaine lenteur pour peaufiner la réponse et l'effet de surprise qu'elle va produire tant est élaborée sa propre pensée, toujours éclairée de son expérience et ce qu'il vous renvoie de la vôtre. Il a un art consommé de la maïeutique et est de ce fait un grand pédagogue que vous soyez familiarisé ou non avec les questions de handicap. Maintenant, avec un peu de familiarité, le C de culottéRien n'est plus étranger à Marcel que le faire semblant, il dit ce qu'il pense sans afféteries particulières selon la nature de son interlocuteur. Que vous soyez humbles ou puissants, comme dans la fable de notre bon Monsieur de La Fontaine, vous risquez de recevoir une volée de bois vert, verbal s'entend bien sûr, si vous parlez pour ne rien dire ou si, pire, vos propos visent à manipuler. Dans ce cas Marcel sort de ses gonds et son ton peut être « culotté ». Le E de élégantMarcel aime les beaux vêtements, le cuir noir seyant en particulier, l'écharpe négligemment enroulée autour de son cou, mais au-delà de sa mise qui est un hommage aussi rendu à la rencontre avec l'autre, il a une élégance du verbe, du contact, de la présence signifiante. Enfin, pour terminer, le L de lutteurToute la vie de Marcel porte témoignage de ses facultés de lutteur. Albert Schweitzer, autre Alsacien célèbre a dit « je suis vie qui veut vivre, au milieu de vies qui veulent vivre ». Marcel, de la manière dont il construit sa vie, donne ce formidable hommage à la vie quels que soient les chemins qu'elle emprunte, il nous oblige à sortir de nos limites pour le suivre, il nous convie à célébrer nos vies dans toutes leurs dimensions affective, intellectuelle, sociale et citoyenne. Aucune règle ne lui paraît s'imposer en soi si elle est là pour entraver la vie ou est attentatoire à la dignité et à la liberté, les siennes mais aussi, bien sûr, celles des autres. Chers lecteurs,
Par ces quelques mots je pense vous avoir préparés à votre propre rencontre avec Marcel Nuss. Son ouvrage, nourri de toutes les facettes de sa vie personnelle et professionnelle, se veut outil didactique pour fortifier vos propres apprentissages mais je suis persuadée qu'il sera aussi pour vous une étape sur votre propre chemin dans la réflexion sur les conditions de la vraie rencontre entre les humains quelles que soient les forces ou faiblesses dont nous a gratifiés la vie.
Avertissement ette troisième édition est une remise à jour de plusieurs chapitres, dont celui consacré à l'accompagnement sexuel très « daté », afin d'être en phase avec une actualité politique et sociale Cd'intégrer les nouvelles données politiques et législatives et de suivre la maturation de mes très dense depuis la parution de la deuxième mouture, en janvier 2008. Il me paraît donc important réflexions et de mes expériences, tant générales que personnelles, en matière d'accompagnement à la personne. Un livre tel que celui-ci ne se doit-il pas d'être évolutif ? er La loi du 11 février 2005 est entrée en vigueur le 1 janvier 2006, les décrets, les arrêtés et les [1] circulaires majeurs sont parus entre décembre 2005 et juillet 2006 , avec des résultats plus ou moins satisfaisants. Je tiens à préciser, pour répondre à certaines rumeurs et des interrogations parfois légitimes, que je n'ai aucune attente sensuelle/sexuelle vis-à-vis de mes accompagnantes (dans ce domaine, comme dans beaucoup d'autres, je me considère comme un « privilégié »), que mes expériences n'ont pas valeur d'exemple et encore moins d'exemplarité, mais que je m'appuie sur mes observations et les très nombreux témoignages qui me sont parvenus ou que j'ai recueillis pour essayer d'étayer mes réflexions et mes constatations. Certains ont pensé, à tort, que ma volonté ou mon attente, ou mon vœu, était de faire généraliser mes constats et mes convictions personnels. Une telle démarche serait une hérésie car chaque personne est unique et penser le contraire serait aller à l'encontre de l'éthique qui a inspiré ce livre et de la loi du 11 février 2005. Ma vérité n'est pas la vérité. Et je n'ai nullement la prétention de détenir la vérité, pas plus en matière d'accompagnement de la personne que dans tout autre domaine. Par contre, j'ai un vécu et une expérience dans le domaine du handicap et de tout ce qu'il recouvre qui sont indéniables. J'écris pour partager cette expérience et le regard que je porte sur celle-ci. J'écris pour interpeller et interroger les professionnels de l'accompagnement, les politiques et les personnes en situation de handicap elles-mêmes sur leur pratique et leur conception de l'accompagnement des personnes dites handicapées et, plus généralement, sur la politique sociale en France. Je lance un débat, je ne le clos pas, bien au contraire. Enfin, les reproches les plus fréquents qui ont été faits après la lecture de cet essai, directement ou indirectement, avaient trait à un style « agressif », « incisif », à une exagération dans mes propos et au fait que je n'aurais pas été tendre avec mes accompagnants, voire blessant ou vexant envers eux. Tout cela relevant évidemment de ressentis subjectifs et de spéculations projectives, car mes accompagnants sont fort heureusement à même de se défendre et, pour la plupart, très heureux de travailler avec moi et moi avec eux. S'ils n'étaient pas heureux à mes côtés, ils démissionneraient. Dans cet essai, il y a certes parfois un ton virulent mais il n'y a aucun jugement. De quel droit irais-je juger des pratiques découlant d'une culture ? Mon but est simplement de faire évoluer certaines pratiques désormais dépassées et de faire s'ouvrir certains regards. Plutôt que de s'attarder sur la virulence de certains passages, je pense qu'il faudrait essayer de comprendre, de pressentir, les conséquences de certains actes et la colère qu'ils peuvent susciter chez leurs « victimes ». Une de mes lectrices m'a un jour écrit dans un e-mail : « Avez-vous rencontré des personnes qui vous ont apporté les soins et la présence que vous souhaitiez ? Votre livre illustre plus les "mauvais" accompagnements et je me suis posée cette question ? » Non, cet ouvrage n'illustre pas les mauvais accompagnements, il montre les mauvaises pratiques et essaie de proposer des solutions pour améliorer ces pratiques professionnelles, pour le bien des accompagnants et des accompagnés. Mais pour améliorer ces pratiques, il faut montrer ce qui ne va pas, ce qu'il faut améliorer. Une journaliste a même cru trouver dans ce livre l'aveu de frustrations et d'un manque de sensualité de ma part, prenant ainsi ses désirs pour la réalité. Pourquoi des interprétations aussi hasardeuses et des [2] contrevérités, qui plus est offertes en pâture aux lecteurs ? Contrevenant ainsi à la déontologie du journalisme. Autant je peux comprendre que mon style direct et sans ambages puisse heurter certaines personnes, autant je regrette que d'autres aient pu s'imaginer que cet ouvrage était un règlement de comptes ou un [3] jugement d'êtres, mes accompagnants en l'occurrence, que je respecte et pour lesquels j'ai une grande reconnaissance, même lorsque la relation est (très) difficile, car ils m'apprennent tous quelque chose —
même ceux que j'ai été amené à licencier pour des fautes parfois graves —, me remettent en question et m'interpellent. Toutefois, dans la démarche de ce livre, narrer les heures de fou rire et de complicité que nous partageons quotidiennement, n'a pas beaucoup d'intérêt pour mettre en lumière la problématique des personnes nécessitant un accompagnement constant ou quasi-constant et faire avancer le débat. Et puis, n'oublions pas que je suis un employeur et qu'à ce titre j'ai des responsabilités, des devoirs mais aussi des droits, et qu'en plus j'ai un handicap, et un handicap très important et très contraignant, ce qui me met également face à des devoirs et à des droits. Accompagner des personnes en situation de handicap est probablement la profession la plus difficile et la plus riche qui soit. Et c'est tout aussi vrai pour les personnes qui sont accompagnées. C'est de chacun des partenaires de ce « couple » très particulier que dépendra la richesse ou la pauvreté de la relation qui va s'établir, de la bientraitance ou de la maltraitance qui se mettront en place. Je me demande comment réagiraient ces personnes dérangées par certains de mes propos si elles se trouvaient dans une situation de dépendance ? Comment imaginer la souffrance et les tensions que génère le côtoiement d'un accompagnant qui ne vous respecte pas, ne respecte pas son contrat, n'en fait qu'à sa [4] tête, fait les choses à moitié, pas du tout ou mal ? Comment imaginer les dépits et les conflits engendrés par la négligence ou l'indifférence d'une personne qui vous accompagne sans se sentir concernée par votre environnement, laissant traîner des affaires au bon vouloir du collègue suivant, de la compagne ou du compagnon valides, rangeant mal le lave-vaisselle et/ou le mettant en route alors qu'il est à moitié vide ? Comment imaginer la relation avec un accompagnant qui pense et qui décide à votre place ? On ne peut pas l'imaginer, il faut l'avoir vécu ou le vivre. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus stressant voire insécurisant qu'un accompagnant laxiste, pas dans ce qu'il fait au moment où il le fait, pas présent à l'autre. De tels constats ne sont pas de la dureté ou de l'ingratitude, ils sont simplement le reflet d'une réalité quotidienne pour des milliers de personnes vivant à domicile ou en institution. Vouloir essayer d'en faire prendre conscience et, peut-être, arriver à faire changer quelque peu certains comportements, me semble le moins, autant pour les accompagnants que pour les accompagnés. Je suis bien conscient que c'est peut-être encore trop demander ou espérer dans une société nourrie au sacrificiel, à la compassion, au dolorisme et à l'abnégation ? Une société qui confond être redevable avec être reconnaissant. On oublie trop facilement que l'accompagnement est un travail rémunéré non de la charité et que, par conséquent, on est en droit d'attendre une certaine qualité d'accompagnement, le respect d'une déontologie et du contrat de travail qui lie un accompagnant à la personne accompagnée. Autant une fois, deux fois, certaines attitudes ou négligences peuvent passer voire se comprendre, autant après des semaines, pire des mois de répétition de celles-ci, elles sont ravageuses. Spécialement quand, comme moi, on a tendance à avaler, à prendre sur soi car on est mal à l'aise dans les situations conflictuelles. De plus, on n'a parfois (souvent pour certains) pas le choix, il faut faire avec cet irrespect de son intégrité qui n'est que de la maltraitance, parce que sa vie peut dépendre de telles personnes, à [5] moins de les licencier – lorsqu'on est en mandataire ou en emploi direct, en institution c'est une autre paire de manches. Mais comme on n'a pas le choix, on fait avec. C'est le lot quotidien ou quasi quotidien de toute personne [6] « autrement capable », aussi autonome soit-elle et quels que soient les moyens financiers mis à sa disposition dans le cadre de la Prestation de Compensation du Handicap (PCH). Nous sommes faillibles et imparfaits, nous les humains, mais lorsqu'on a un handicap être confronté ou subir une certaine faillibilité presque journellement est insupportable. Cet essai n'a nullement la prétention de s'attaquer à cette faillibilité, elle a uniquement pour but de la mettre en lumière, de l'aborder sous un autre angle et de susciter une réflexion sur les véritables enjeux de l'accompagnement des personnes en situation de handicap, quel qu'il soit. Et, par corrélation, sur les enjeux de toute interrelation, en général, et de toute interdépendance, en particulier. Ce en quoi il semble avoir atteint son but… N'en déplaise aux je-m'en-foutistes, le prix à payer pour aboutir à une relation vraie dépend de notre [7] capacité à nous imposer de la rigueur et une certaine éthique en toutes circonstances . Car rien n'est plus gratifiant et enrichissant, de mon point de vue, que d'être dans la posture juste, celle par laquelle l'on est présent à soi et à l'autre.
Notes [1] Grâce à une manifestation faite devant l'Élysée le 4 mai 2006, à l'initiative de la CHA, le décret du 19 décembre 2005 est rectifié par le décret modificatif du 7 juin 2006, instaurant explicitement l'accompagnement 24 heures sur 24, et un arrêté du 27 juin 2006 défini clairement les situations d'urgence. De même, cette manifestation aura permis l'inscription, dans la circulaire du 19 mai 2006, d'une dérogation pour les mineurs nécessitant un accompagnement constant ou quasi-constant, leur permettant désormais d'être accompagnés jour et nuit, comme leurs aînés. Quant à la rémunération des obligés alimentaires, elle sera acquise par décret, en août 2006, grâce à trois membres de la CHA dont la pression, à la fois « musclée », diplomate et concertée, sera décisive, de plus. Enfin, un groupe de suivi, rattaché au CNCPH, est mis en place, après des mois d'insistance.Néanmoins, ces avancées indéniables sont entachées, à mon sens, par la nécessité de manifester pour être entendus. Donnant le sentiment que le gouvernement est dirigé par des gamins qui ne fonctionnent qu'à la carotte et au bâton, non des personnes responsables qui écoutent et savent faire la part des choses. Hélas, car que de temps et d'énergie perdus ! M. Philippe Bas ne m'a-t-il pas dit, le 27 juin 2006, lors de la remise du rapport que le ministre m'avait commandé quatre mois plus tôt, que nous avions eu raison de réclamer la modification du décret ? Par parenthèse, Philippe Bas aura été, de mon point de vue, et de très loin, le meilleur « gestionnaire gouvernemental » de la politique du handicap depuis juin 2002, sur une pléthore de cinq ministres, secrétaires d'État/délégué ministériel en huit ans ! Qui dit mieux ?Il faut également préciser que l'article 9 de la loi du 11 février 2005, relatif à la délégation des gestes de soins, n'est toujours pas mis en application en 2010, malgré tout les risques que cela implique pour les personnes qui nécessitent un accompagnement constant. Le décret reste bloqué à cause de l'inconséquence et de l'irresponsabilité du lobby des infirmiers libéraux et du manque d'autorité et d'intérêt des différentes secrétaires d'État. Pas plus que l'accompagnement en milieu hospitalier n'est généralisé bien qu'étant une avancée majeure. Mais il est vrai que les grandes associations se soucient très peu de ces mesures vitales... [2]Dernières Nouvelles d'Alsacedu 29 décembre 2005, « Pour un accompagnement de qualité », Laurence Rey. D'après cette dame je serais intubé, alors que je suis trachéotomisé (elle a dû oublier de lire certains passages du livre) et puis, summum de la subjectivité, elle trouve « un appel désespéré à la sensualité » dans mon passage évoquant la toilette à mains nues…, etc. [3] Si c'était le cas, je les aurais nommés au lieu de respecter leur anonymat. [4]d'entre eux m'enlèvera un jour la canule parce qu'il était dans ses préoccupations personnelles, L'un alors qu'il ne devait pas la changer et que je venais de lui repréciser qu'il ne fallait pas la changer. Je le licencierai finalement parce qu'il me menacera de me traîner devant les Prud'hommes si je ne l'augmentais pas, alors qu'il ne travaillait avec moi que depuis trois mois et ne cessait d'accumuler les fautes, dont certaines graves, mettant ma vie en danger. [5] Avec le recul, les personnes qui fonctionnent comme moi, c'est-à-dire avec quatre accompagnants travaillant entre 48 et 72 heures d'affilée en moyenne, sont coincées par le Code du travail qui limite à deux mois la période d'essai maximum pour tester un employé. En effet, un accompagnant qui assure en moyenne un service de 48 heures d'affilée travaille environ sept à huit jours par mois, c'est-à-dire une quinzaine de jours en deux mois. Or il est impossible d'évaluer les compétences et les motivations réelles d'une personne en une quinzaine de jours, il faudrait donc permettre à certains particuliers employeurs, sous certaines conditions bien précises, d'étendre la période d'essai à trois, voire quatre mois, pour éviter certaines mésaventures et licenciements qui en découlent généralement. [6]mauricienne des personnes handicapées. Dans la précédente édition, j'avais employé Dénomination exclusivement cette dénomination dans un souci de sensibilisation du lecteur. Néanmoins, dans cette nouvelle édition, j'ai préféré revenir à une dénomination plus traditionnelle, car je ne suis plus très convaincu par l'effet cathartique de la dénomination mauricienne. Plus prosaïquement, je pense qu'elle a fait son temps, et je cherche toujours la dénomination « idéale » qui tienne compte à la fois de la notion de handicap et de capacité. [7] Sans une certaine rigueur, je ne serais plus de ce monde depuis longtemps.
Introduction
elivre est né de la demande réitérée de Frida Remp, directrice de l'unité Schweitzer du Sonnenhof, à Bischwiller, dans le Bas-Rhin. Il fait suite à une conférence que j'ai donnée en 2003 dans cette C institution pour personnes déficientes mentales, sur le thème de la relation aidant/aidé, soignant/soigné. C'est là que, pour la première fois, j'ai abordé le concept de la présence à l'autre et ses corollaires. Ce concept évolutif est le fruit d'une vie « sous totale dépendance physique », d'années d'observations, d'écoute, d'interrogations, d'analyses croisées, d'expérimentations personnelles et de concertations. Des années au cours desquelles je n'ai cessé d'être à la fois acteur, spectateur et cobaye de mes explorations et étudesin vivovis et j'éprouve dans ma chair et dans mon esprit ce qui est à l'origine de ce travail de. Je mise en mot et en forme d'un ressenti éprouvé et analysé. C'est ma conception de l'accompagnement de personnes nécessitant un accompagnement constant ou quasi-constant et du métier d'accompagnant médico-[1] social que je propose. Cette profession, née des besoins induits par la reconnaissance du droit à l'autonomie et au libre choix des personnes dites handicapées, est la première à nécessiter une réelle polyvalence de la part des postulants. L'accompagnant médico-social doit avoir à la fois les capacités et les compétences d'une auxiliaire de [2] vie, d'une aide-soignante et même d'une infirmière libérale, lorsqu'il effectue des gestes de soins . À domicile, il doit savoir assumer l'entretien de la maison, la confection et la prise des repas, les soins d'hygiène corporelle, les déplacements, la gestion administrative et éventuellement, désormais, les gestes de soins relevant jusqu'ici de la seule compétence des infirmières. À quoi, on pourra ajouter des connaissances en informatique — car de plus en plus de personnes dites handicapées sont équipées d'un ordinateur —, des connaissances en bricolage, etc. La modernité de cette profession est évidente. Les leçons que je retire de mon expérience vont au-delà de la simple problématique du handicap et des assujettissements physiques. Elles s'inscrivent dans le relationnel entre les êtres et les autres, soi et son prochain ou son conjoint. Ces leçons seront illustrées par des anecdotes dont les protagonistes sont généralement mes [3] accompagnants parfois depuis des années . J'ai respecté leur anonymat car il ne s'agit pas de dénoncer, d'accuser ou de juger quiconque — j'ai trop de respect voire d'estime à leur égard pour vouloir les discréditer —, mais d'illustrer, d'expliquer et d'étayer ma conception et mon positionnement face à la profession d'accompagnant médico-social. Ce livre est ma représentation de l'amour du prochain, de l'attention et de l'empathie à son encontre, loin de toute forme de pitié charitable. Et, partant, de l'accompagnement sous toutes ses formes. Il ne veut condamner qui que ce soit mais il veut interpeller, poser des questions – quitte à ce qu'elles soient (très) dérangeantes – et remettre en question des comportements et des habitudes désormais obsolètes, voire nuisibles, donc inadmissibles dans le courant de la déontologie et de l'ontologie actuelles. Ainsi, des soi-disant « aidantes » d'une MAS (Maison d'Accueil Spécialisée) n'hésitent pas à dire ouvertement qu'elles trouvent scandaleux que l'on gaspille autant d'argent pour garder « les handicapés » à domicile, alors qu'il suffirait « de les entasser dans des institutions, de les nourrir et de les laver », à la chaîne de préférence. Entre de telles mains vous êtes moins que rien, et de telles mains bien-pensantes sont encore légion sous nos latitudes condescendantes, quoi qu'on en pense ou qu'on en dise ! Cet essai traite de l'accompagnement au sens humaniste du terme, non d'un point de vue simplement technique et complaisant. D'où, au fil de la lecture, des répétitions essentielles à mon sens, parce que « cent fois sur le métier, il faut remettre l'ouvrage » afin d'éveiller la petite lumière d'une certaine prise de conscience, mais aussi des répétitions motivées par des approches différentes amenant à la même conclusion. Car si, jusqu'à présent, la technicité primait sur l'humanité en matière d'accompagnement et de soin, la tendance s'inverse nettement depuis la reconnaissance officielle du droit à l'autonomie des personnes « handicapées », le 11 mars 2002 et le 11 février 2005.
Depuis lors il est de bon aloi de prôner et de défendre le droit à l'autonomie… Du moins en théorie et en paroles… En vérité, l'accompagnement des personnes dites « dépendantes », et vivant pour un grand nombre d'entre elles dans des institutions, fonctionne toujours, grâce à la loi de l'omerta et à la peur, sur un mode de conditionnement, de chantage et/ou de pression très réducteur et désincarnant à l'endroit des personnes accompagnées. Le tout dans un système plus proche du carcéral que d'un lieu de vie qui perdurera tant que les mentalités n'auront pas évolué, tant que les gardes-chiourme socio-éducatifs resteront convaincus de leur bon droit. Ce qui, heureusement, n'empêche pas l'éclosion de réels lieux de vie par-ci par-là, des lieux qui sont animés par une authentique démarche humaniste et citoyenne. Cela ne signifie pas qu'ils sont parfaits mais constamment portés par le souci de l'autre et de la perfectibilité. Jusqu'à présent, tant que l'on faisait bien son travail — ou ce que l'on estimait être bien fait et suffisant —, tout était bien dans le meilleur des mondes. Une minorité se posait des questions éthiques ou avait des états d'âme. Et ceux qui s'en posaient rentraient vite dans les rangs ou se taisaient, plus rarement ils changeaient de métier, écrasés par un sentiment de lassitude et d'impuissance. La loi du silence se chargeant de maintenir une chape de bonne conscience sur les rares velléités de rébellion. e e On ne peut pas être au xxi siècle et continuer à fonctionner avec une mentalité du xix siècle en matière de politique sociale, en général, et d'accompagnement de la personne dite handicapée, en particulier. L'altruisme charitable a fait son temps. La promesse d'un paradis n'est plus un avenir crédible, sauf cas exceptionnel. Les laissés-pour-compte de la citoyenneté ne se contenteront plus indéfiniment d'avaler les couleuvres, ils finiront tôt ou tard de subir en silence, eux. L'enjeu est de taille. C'est d'un choix de société dont il s'agit, celui de la place et de la valeur de chacun dans notre société démocratique. Mais qui dit « choix de société », dit « mouvement social consensuel ». Remise en question collective dans la mesure où, de près ou de loin, chacun de nous sera impliqué et concerné par ce mouvement. Donc, dialogue et écoute devront être au rendez-vous. Ils seront la clé de voûte de ce virage socioculturel. À tous les niveaux, même dans les institutions, quelles qu'elles soient, que cela plaise ou non. Une dernière précision : pour des raisons pratiques et de meilleure lisibilité, j'ai fait le choix de mettre le plus souvent les professions au masculin mais, bien évidemment, ce masculin inclut également le féminin.
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