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La présidentielle 2007 au filtre des médias étrangers

De
382 pages
L'élection présidentielle de 2007 a été suivie avec attention dans de nombreux pays étrangers. Elle a été très relayée par les médias, qui ont passé au crible et au filtre de leurs points de vue les mots et les attitudes des candidats. Cet ouvrage porte sur le discours médiatique et aussi sur les dimensions multiculturelles et la comparaison des réactions médiatiques entre les différentes aires linguistiques : pays européens, Etats-Unis, Canada, Chili, Japon...
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La Présidentielle 2007 au filtre des médias étrangers

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06797-4 EAN : 9782296067974

Sous la direction de

Carmen PINEIRA-TRESMONTANT

La Présidentielle

2007

au filtre des médias étrangers

Actes du Colloque International organisé par l'Université d'Artois EA 4028 : « Textes et Cultures» Arras, du 13 au 15 mars 2008

L'Harmattan

Présentation

Carmen Pineira- Tresmontant Université d'Artois
L'élection présidentielle de 2007 a été évidemment un événement majeur pour les Français et il a été perçu comme tel par l'ensemble des commentateurs. Au-delà des aspects proprement politiques, cette élection est importante à différents points de vue: le nouveau s'oppose à l'ancien aussi bien dans les attitudes que dans les discours, l'incertitude du résultat a été forte pendant la campagne, ce qui facilite les interprétations et les analyses comparatives, les candidats ont insisté sur leur engagement à travers des mots tels que « pacte », « changement », « rupture », etc. mais sont restés silencieux sur des aspects importants de leurs programmes. Cette élection présidentielle est passée au crible depuis plusieurs mois par de nombreux médias, français et étrangers. Le regard porté par les analystes étrangers sur la campagne présidentielle française, sur le choix de l' élu(e), sur l'élection de la nouvelle assemblée législative et les 100 premiers jours qui ont suivi l'élection présidentielle intéresse les traductologues, les linguistes, les civilisationnistes et les historiens. L'équipe Textes et Cultures de l'Université d'Artois a organisé un colloque international sur ce thème en mars 2008 dans une perspective interdisciplinaire et avec le souci de comparer les points de vue internationaux. Les communications ont porté sur les aspects langagiers parce que le langage est au cœur des problématiques sociétales contemporaines, mais aussi sur les questions multiculturelles et sur la comparaison des réactions des médias dans les aires linguistiques anglo-américaine, hispanique, germanique, italienne, grecque, portugaise et brésilienne, chinoise, nippone, arabe. L'analyse s'est fondée sur l'appréhension que les médias (presse, radio, TV, Internet) étrangers font de cette période d'une année (octobre 2006-octobre 2007). Ce colloque international a réuni une quarantaine d'intervenants au cours de trois journées (13-15 mars) de discussion riche. Comment s'explique un tel intérêt pour que se croisent les points de vue des nombreux médias français et étrangers qui sont représentés? Sans épuiser le sujet, trois raisons peuvent motiver la venue de ces contributeurs: en premier lieu, la campagne présidentielle a été marquée par la domination de l'opinion publique à travers notamment les innombrables sondages, analyses d'opinion, reportages de terrains et interviews. Il est évident que cet aspect, sans être historiquement nouveau, est inédit par son ampleur: il y a clairement un changement qualitatif entre la campagne 2007 et celles qui l'ont précédée. Les hommes politiques l'ont bien compris, spécialement les trois candidats arrivés en tête du premier tour, et l'ensemble des médias ont pris à cette occasion une place exceptionnelle, celle de « porteurs d'opinion ».

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Une deuxième raison est que les programmes et les stratégies proposés aux électeurs ont fait place rapidement à l'image, ou plutôt à la perception que l'opinion publique s'est forgée des hommes et des femmes politiques qui se présentaient au vote des français. Ainsi les médias ont acquis un rôle de « messagers» et, dans une certaine mesure, de «faiseurs d'opinion»: en mettant en valeur tel effet d'annonce, telle configuration scénique ou tel vêtement des candidats, les médias ont souligné et probablement renforcé l'impact de l'image politique dans l'esprit des électeurs. Rappelons par exemple, comment le candidat centriste François Bayrou a mis en scène l'annonce de sa candidature sur fond de montagne pyrénéenne avec présence de tracteur et de cheval; ou comment Nicolas Sarkozy a orchestré sa visite parmi les gardians camarguais devant de nombreux journalistes juchés sur une charrette; ou enfin la candidate Ségolène Royal a marqué sa visite en Chine d'une interview mémorable, en manteau blanc, sur la muraille de Chine. Un troisième aspect s'impose à chacun de nous un an après le choix des Français: alors que la campagne est finie les Français continuent d'en parler, détaillant l'image de leur Président qui continue d'agir comme si la campagne se poursuivait, et l'opposant aux apparitions de ses challengers comme si les choix étaient encore d'actualité entre ces candidats. On sait d'ailleurs que la campagne 2007 a donné lieu à un regain d'intérêt pour l'élection, à un extraordinaire essor des ventes de journaux et à une participation au vote très élevée des électeurs. Ainsi le Président, son gouvernement et les autres hommes politiques continuent d'entretenir de très étroites relations avec les médias alors que cette élection est passée, comme si le vote n'était qu'un moment, décisif certes, de la campagne qui continuerait encore pendant la durée entière du quinquennat présidentiel. Changement d'ère politique avec cette domination de l'opinion médiatisée! Les observateurs internationaux ont joué eux-mêmes un rôle non négligeable en contribuant, comme les médias nationaux, à forger l'image des candidats. Il est possible que l'opinion publique française ait perçu au moins partiellement ces regards extérieurs. Il est certain que les hommes et femmes politiques français ont prêté une grande attention à ce regard étranger qui a nourri les opinions publiques internationales. C'est dans ce contexte relativement nouveau que ce colloque prend place. De façon paradoxale il faut toutefois noter que les contributeurs ici représentés travaillent dans des médias écrits à quelques exceptions près. Il est en effet surprenant d'observer la place formidable de l'image politique et de l'utilisation qu'en font les candidats et les médias eux-mêmes, alors que l'analyse des mises en scènes télévisées, des signes apparents des photos et des affiches ainsi que la place nouvelle du Net, reste trop peu explorée.

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L'Université d'Artois et tous les membres de l'axe «Corpus, Linguistique, Traductologie et Société» de l'équipe Textes et Cultures (EA 4028) sont heureux d'accueillir ce colloque international dont l'essentiel des contributions sera publié aux éditions l'Harmattan dans la collection Langue et Parole dirigée par Henri Boyer. Merci à vous tous.

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Chapitre I Regards croisés

Des conditions d'analyse d'une campagne électorale: conditions structurelles, conditions circonstancielles et stratégies discursives

Patrick Charaudeau Université de Paris 13 Centre d'Analyse du Discours
Tous les objets sociaux sur lesquels se penche la recherche sont toujours des objets complexes. L'une des caractéristiques de ces objets est qu'il est possible de les appréhender à travers des disciplines différentes. Comme l'a dit, il y a déjà assez longtemps, Roland Barthes: «Aucune discipline ne peut épuiser à elle seule l'analyse d'un objet ». Quand on analyse les campagnes présidentielles, on a en effet affaire à un objet complexe (avec du texte écrit, de l'oral, des images). On peut par conséquent en avoir une approche sociologique, psychosociologique, anthropologique, ou encore une approche relevant des sciences politiques ou des sciences du langage (aussi bien de la linguistique, que de la sémiotique ou de la sémiologie). L'objet de cette communication consiste en l'analyse des discours de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal (à l'exclusion du débat de l'entre-deux tours). Analyser une campagne électorale, c'est prendre en compte trois types de problèmes: des problèmes d'ordre structurel, d'ordre circonstanciel et d'ordre stratégique. Une campagne électorale se fait à l'intérieur d'un espace public qui est socialement et politiquement organisé (ce que l'on peut appeler le «terreau social»). Au sein d'une société, il y a tout d'abord des structures, dont il faut tenir compte. Il faut commencer par analyser les caractéristiques de ces structures. Cela revient à essayer de déterminer les conditions structurelles de la naissance d'une campagne électorale, c'est-à-dire l'état du contexte politique. A cela s'ajoute la prise en considération de l'état des mentalités et du ressenti de la situation sociale au moment où se déroule une campagne électorale. Cela constitue des conditions d'ordre circonstanciel. Il s'agit de ce que Hegel nomme l' « esprit du temps », ou d'un «imaginaire social» tel que l'a théorisé Castoriadis, voire de ce que j'appellerai un «imaginaire socio-discursif», car c'est la parole qui est créatrice d'imaginaire. Et cela oblige à tenir compte également des différences de culture (par exemple les récentes élections qui viennent d'avoir lieu en Espagne ne se sont pas déroulées dans le même contexte social et politique que les françaises). S'agissant de la France, il faut tenir compte du contexte de crise. Ce contexte va. influer sur la stratégie mise en place par les conseillers des candidats au cours de la campagne: des stratégies d'action, des stratégies de parole, bien que les unes n'aillent pas sans les autres: le fait de mettre des journalistes sur une charrette, comme le fit à un moment donné de la Campagne Nicolas Sarkozy qui lui se promenait sur un cheval, est une stratégie d'action qui dit: «c'est moi qui vous 13

S'agissant de la France, il faut tenir compte du contexte de crise. Ce contexte va influer sur la stratégie mise en place par les conseillers des candidats au cours de la campagne: des stratégies d'action, des stratégies de parole, bien que les unes n'aillent pas sans les autres: le fait de mettre des journalistes sur une charrette, comme le fit à un moment donné de la Campagne Nicolas Sarkozy qui lui se promenait sur un cheval, est une stratégie d'action qui dit: «c'est moi qui vous domine, pas vous»). Il s'agit d'ailleurs d'une vieille tradition de la stratégie politique si l'on se réfère aux conseils que Machiavel dispensait au Prince: si vous voulez mener une certaine politique, il faut savoir divertir le peuple en créant l'événement. Tout débat politique se joue sur une scène de théâtre, sans oublier que derrière la scène se trouvent les coulisses. Or on ne peut pas se contenter de considérer la scène, il faut aussi regarder ce qui se passe dans les coulisses. Cependant, il ne faudrait pas établir entre ces différentes conditions, des liens systématiques de cause à effet; une explication par la causalité serait imprudente. En revanche, on peut sans trop de craintes observer des séries de corrélations qui permettent de comprendre comment s'entrelacent les raisons d'une stratégie. Par exemple, concernant les conditions structurelles, il faut considérer l'histoire de la droite et de la gauche en France. Une droite qui se débat entre les trois familles dont a parlé René Rémond : droite orléaniste, légitimiste, bonapartiste; une gauche qui ne cesse de se déchirer entre sa tradition radicale guesdiste et sa tradition de gouvernement jaurésienne. Ainsi a-t-on entendu, durant cette campagne électorale des propos qui ont fait écho à ces divers positionnements, et particulièrement à ces deux grandes filiations qui ont traversé toute l'histoire de notre pays: la républicaine et la démocratique. Les deux sont nées sur un même principe: la rupture avec le pouvoir monarchique lié à la puissance divine (ce qui explique la spécificité de la laïcité « à la française »). Mais malgré ce point commun, ces deux filiations se différencient quant à la façon de concevoir le rapport entre gouvernants et gouvernés, la conception de la souveraineté populaire et l'exercice de l'autorité de l'État2. C'est cette différence qui a été touchée dans la campagne électorale française. Autre spécificité de cette campagne c'est le rapport entre les deux principaux candidats et leur parti respectif. Nicolas Sarkozy, s'appuyant sur l'exemple de la stratégie mitterrandienne qui s'employa durant dix ans à rassembler la gauche afin de mieux la contrôler, mit cinq ans à homogénéiser le parti de droite, jusque-là très divisé, et ce au prix de toutes les compromissions et trahisons possibles (conquête de la mairie de Neuilly, contre son mentor Charles Pasqua). Stratégie qu'il revendique d'ailleurs en se référant à Gramsci, comme il le confie à Michel Onfray dans l'entretien qu'il eut avec celui-ci pour la revue Philosophie: «Pour exercer le pouvoir, il faut homogénéiser l'idéologie ». Ségolène Royal, en revanche, eut une tâche plus ardue vis-à-vis de son propre parti. Elle rencontra une grande difficulté à rassembler son parti derrière elle malgré son plébiscite par les militants: une candidature féminine qui a quelque peu déstabilisé les membres du parti, propos tenus sur l'autorité qui n'ont pas aidé à créer le rassemblement, mais au

Pour cette question de la différence entre république et démocratie, voir notre Petit traité de politique à l'usage du citoyen, Vuibert, Paris, 2008. 14

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contraire ont contribué à diviser le parti. De plus, elle se constitua une équipe de campagne et un réseau de partisans auxquels n'ont pas participé les éléphants du parti. Quant à l'état de l'imaginaire social français, il est marqué par le syndrome de la «Crise». Une crise qui se cristallise aussi autour des questions d'identité nationale qui serait mise à mal par trois choses: l'afflux d'immigration, la perte d'influence de la France dans le concert des nations, l'élargissement de l'Europe et la pression de plus en plus grande d'une autorité supranationale. Comment, dans ce cas, retrouver ses repères d'identité nationale? Cela crée un terreau de crise sociale, propice à l'enracinement du discours populiste, à l'instar du dangereux raccourci essentialisant : «un million d'immigrés, un million de chômeurs» longtemps martelé par Jean-Marie Le Pen.

Quelques notes d'analyse du discours de campagne3
Analyser des discours de campagne électorale exige que soient examinés: les valeurs qui sont défendues par les candidats, les images qu'ils construisent d'eux-mêmes, les façons dont ils interpellent les électeurs et dont ils s'emploient à disqualifier leurs adversaires. Voici quelques notes sur ces différents aspects.

Quant aux valeurs
On peut examiner par exemple, comment ont été traitées les questions de l'autorité, celle de l'identité, de la famille, du travail. Et on peut observer que, durant cette campagne, s'est jouée une partie importante sur la question de l'«autorité», les deux principaux candidats ayant essayé de rétablie cette valeur au nom d'une certaine idée de la gouvemance et de la place de l'État. De même, la question de l'«identité» fut au centre de bien des déclarations, mais cette fois, chacun des deux candidats en ont proposé une vision différente. Sur l'autorité La valeur commune à un régime républicain et à un régime démocratique est la souveraineté populaire. Celle-ci s'exerce par le biais de représentants, qui sont les garants de l'égalité des individus face à la loi. La différence entre les deux types de régime (républicain et démocratique) tient à ce que, dans le régime républicain, on fait allégeance vis-à-vis de celui qui est reconnu comme le chef: on a le devoir de le soutenir, de l'assister. Les individus sont dans une relation de devoir à l'égard de celui qui garantit l'égalité face à la loi (et non l'égalité entre les individus). La République se fonde sur l'autorité de l'État (surtout dans une vision bonapartiste), mais il s'agit d'une autorité consentie. Dans un régime démocratique, on insiste davantage sur la volonté populaire (le vote) dont les représentants tiennent leur pouvoir. Ceux-ci sont donc sous surveillance, ils ont des comptes à rendre, et du même coup le peuple s'octroie le droit de demander des comptes, voire d'exprimer son mécontentement et d'instaurer un contre-pouvoir
3 L'ensemble de l'analyse de la campagne se trouve dans notre Entre populisme et peopolisme . Comment Sarkozy a gagné, Vuibert, Paris, 2008, op.cit.

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(manifestations). On se trouve alors en présence d'un couple d'oppositions: république comme lieu d'autorité et de devoir d'allégeance / démocratie, lieu de discussion et contestation du pouvoir, et de manifestation de son droit. Nicolas Sarkozy n'eut pas de mal à se réclamer de l'autorité républicaine: la plupart de ses déclarations l'attestent. Ségolène Royal, en revanche, tenta de jouer sur les deux tableaux: la souveraineté populaire en lançant sa «démocratie participative» ; l'autorité républicaine en introduisant dans ses déclarations la notion de devoir, jusque là inédite dans le discours de gauche, et davantage réclamée par l'électorat de droite. Sur l'identité Il n'y a pas une seule identité mais plusieurs. L'identité nationale est l'une des multiples identités que doit assumer tout individu, et qui doit être distinguée de l'identité culturelle. On peut avoir une identité nationale en ayant des racines religieuses et culturelles provenant d'autres lieux que ceux du territoire sur lequel on vit, et ce sont ces racines et les comportements qui s'y attachent qui constituent l'identité culturelle. Cette dernière est donc largement inconsciente, ou en tout cas complètement intégrée à l'individu qui la reçoit par transmission collective. L'identité nationale est également issue d'une transmission, mais c'est celle de l'héritage historique d'un peuple qui vit sur un territoire et s'y reconnaît à travers l'organisation sociale (institutions) à laquelle il adhère plus ou moins consciemment. Cette identité est celle qui témoigne du «vouloir vivre ensemble» sur un même territoire, dans une même organisation. Parfois, identité nationale et identité culturelle coïncident, parfois elles se séparent. Ces deux composantes de l'identité nationale résultent à la fois d'un héritage et d'un mouvement d'adhésion. Selon les positionnements politiques, les leaders mettent en exergue l'une ou l'autre de ces composantes: l'extrême droite a toujours insisté sur l'aspect héritage, la droite classique plutôt sur l'aspect volontariste, la gauche sur la libre intégration. Sur cette question nos deux candidats se sont différenciés. Nicolas Sarkozy a insisté sur la composante assimilatrice (<<osmose») et d'adhésion qui devrait être passionnelle (<<sion n'aime pas la France, on la quitte»). Et il faut interpréter le nom donné à l'un de ses ministères, liant identité nationale et immigration, non pas comme une tentative de (re)définir l'identité nationale, mais comme une façon d'afficher, pour les populations immigrées, les conditions d'accès à l'identité nationale, conditions destinées à rassurer en même temps la part de la population française réclamant un arrêt de l'immigration. Ségolène Royale est moins diserte sur la question que son concurrent. Si pour elle l'identité nationale doit être entendue comme héritage de la Révolution française, elle ne problématise pas la question de l'immigration. Elle la considère comme un fait acquis et déclare qu'elle veut être «la présidente d'une France métissée», sans conditions particulières. Son discours s'inscrit là dans le droit fil de la tradition de la gauche qui n'a jamais voulu traiter les questions d'identité et d'immigration les considérant comme allant de soi.

Quant aux images
Ces deux candidats ont fortement personnalisé leur campagne en construisant d'euxmêmes une image à effet de miroir, une figure support d'identification disant: «Je suis 16

celui/celle que vous êtes». Nicolas Sarkozy en étant présent partout, en faisant des discours fleuves, n'ayant crainte de fustiger tous les «déclinologues», les fatalistes, les «mous», les résignés, ceux qui se laissent «assister». Il ne cache ni son ambition, ni son désir de puissance, et les coups d'éclat du Fouquet's et du Yacht de Vincent Bolloré qui font écho à ses déclarations sur la valeur de la richesse doivent être interprétés dans le droit-fil de cette manifestation de puissance: il incarne une volonté de puissance toute en expansion. Ségolène Royal, mue par une voix intérieure, en incarnant une volonté de partage, de protection et d'écoute fécondatrice (maternelle), s'instituant en femme porteuse d'un projet nouveau en gestation. Son ardeur est faite davantage de courage, de ténacité que de désir de puissance. Elle aussi fait preuve de souffle, mais son souffle est celui des mystiques, de qui se sent habité par une vocation, une mission, et l'épisode de «la saine colère» qui la fit exploser lors du débat face à Nicolas Sarkozy est à interpréter comme l'expression de l'indignation que peut éprouver un être «inspiré», pris d'une «sainte colère», et non pas comme un moment de perte du contrôle de soi. Ces figures sont d'autant plus susceptibles de faire mouche que les électeurs sont désemparés en raison de la perte de leurs références habituelles. Bien sûr, les deux candidats durent mettre en avant leur « humanité ». Montrer que pour être homme ou femme politique, ils n'en sont pas moins homme ou femme, comme tout le monde, avec leurs qualités et leurs défauts, image destinée à établir avec les gens une relation de proximité. Aussi ont-ils utilisé avec une très grande fréquence l'expression: « Je veux ». Toutefois, des «je veux» différents, dont on voit par leur contexte d'emploi que les «je veux» de Nicolas Sarkozy expriment une volonté quasi agressive, une volonté prête à tout laminer, dans la bonne tradition jacobine française, alors que ceux de Ségolène Royal témoignent de quelqu'un qui se sent inspiré, qui a été «appelé» à changer la politique de la France.

Sur la question des interpellations
Sur ce point, il convient de se demander quelles sont les dénominations utilisées lorsque les candidats s'adressent aux électeurs pour voir quelles catégories de public sont construites par les candidats. De ce point de vue, on constate que les deux candidats ont, par leur mode d'interpellation, eu recours au maniement de l'émotion: le pathos est également présent dans leur discours. Cela est bien normal, car une campagne électorale s'adresse au grand nombre et celui-ci est plus facilement atteignable par l'émotion que par la raison; c'est l'aspect populiste incontournable du discours politique en démocratie. Cependant, dans ces discours qui décrivent des situations de misère et proposent des formes de réparation de la souffrance, les deux candidats en maniant le couple «humiliation/revanche», se distinguent. Nicolas Sarkozy s'adressent à des catégories professionnelles: c'est la France qui souffre, la France des salariés, la France des artisans, des agriculteurs, des pêcheurs, la France des classes populaires, des travailleurs pauvres. Ségolène Royal cible davantage des groupes sociaux qui ne sont pas désignés d'après leur appartenance professionnelle, mais en fonction de ce qui les caractérise dans leur vie quotidienne: ceux qui souffrent (les «vraies gens»), ceux que la société ne prend pas suffisamment en compte (les «handicapés»), ceux qui sont marginalisés (les «familles au chômage»), ceux qui abandonnent (les «enfants déçus de l'école»), ceux qui ne voient pas l'avenir avec espoir (<<les jeunes diplômés et les jeunes formés qui ne trouvent pas de travail» ) 17

Conclusion
Le discours qui se déploie dans la sphère politique obéit à deux logiques: une logique symbolique, qui définit une idéalité sociale se fondant sur des valeurs et des principes, une logique pragmatique qui définit les moyens d'atteindre cette idéalité sociale. De ce point de vue, on peut dire que Ségolène Royal a perdu malgré la force de sa logique symbolique, et que Nicolas Sarkozy a gagné grâce à la force de sa logique pragmatique. L'attitude pragmatique de Nicolas Sarkozy s'est manifestée dans sa rhétorique: il proposait à son public une valeur (autorité, identité, sécurité) et avançait immédiatement une mesure concrète. Cette rhétorique qui consiste à compléter l'abstrait par le concret lui a donné du crédit face à une Ségolène Royal qui argumentait davantage sur les principes que sur les mesures concrètes, mais aussi face à un Jean-Marie Le Pen, son autre concurrent, qui en est toujours resté à l'imprécation laissant son électorat dans la déploration. De plus, cette rhétorique a eu l'avantage de rassurer la droite traditionnelle tout en marquant sa différence (<<Jene suis pas conservateur»), et de faire se rallier les classes moyennes et populaires. Également pragmatique a été la stratégie d'emprunts à des références de droite comme de gauche, faisant éclater les corpus de textes marqués idéologiquement, décomplexant certaines classes d'opinion, particulièrement à droite, mais aussi à gauche. Ainsi peut s'expliquer le revirement de certains intellectuels de gauche, désemparés depuis l'écroulement du mur de Berlin et l'antagonisme entre capitalisme et socialisme, et se déclarant déçus des conflits internes à la gauche. Ségolène Royal, elle, n'a pas su lier valeurs symboliques et mesures concrètes. On a pu l'observer durant sa campagne, et particulièrement lors du débat télévisé face à Nicolas Sarkozy. Alors que ce dernier annonçait les mesures qu'il prendrait dans tel ou tel domaine de la politique sociale, économique et institutionnelle, et qu'il interrogeait sa rivale sur les mesures concrètes qu'elle proposerait, celle-ci renvoyait, soit au «retour de la croissance par le dopage de la consommation», soit au «dialogue social». Ségolène Royal a pu soulever des enthousiasmes dans le processus de la démocratie participative, parce que, en situation de crise, les gens ont besoin de parler, de se plaindre ou de désigner les responsables à la vindicte populaire. Mais il ne faut pas s'y tromper, cette démocratie participative n'est pas la marque d'une plus grande proximité. C'est elle, la «presque élue du peuple» qui, du haut de son inspiration, offre aux citoyens, la possibilité de s'exprimer. Aussi ce mouvement vers un lieu de symboles et de principes at-il manqué d'un pragmatisme qui lui aurait donné davantage de crédit en proposant une série de mesures fortes, bien circonscrites, au lieu de renvoyer les solutions au verdict de l'opinion publique.
V oilà quelques aspects de cette campagne qui, s'ils n'expliquent pas tout sur les raisons du succès de l'un et de l'échec de l'autre, permettent de comprendre que les processus discursifs de persuasion dans le champ politique jouent leur rôle d'influence sur les opinions sans que l'on puisse dire lequel aura été le plus déterminant.

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Campagnes et Conquêtes: Les attitudes interculturelles anglo-normandes et anglo-françaises

Siobhan Brownlie Université de Manchester
Dans cet article nous examinerons deux corpus. Le premier corpus comprend 102 articles provenant des cinq journaux britanniques principaux de la presse sérieuse: Daily Telegraph, Financial Times, Guardian, Independent, et The Times.l Les articles ont été publiés entre le 14 janvier et le 24 avril 2007. Ils traitent de la campagne présidentielle française 2007. Le deuxième corpus comprend six chroniques écrites par des Anglais ou des Anglo-normands au Il èmesiècle ou au début du 12ème siècle, et qui traitent de la période de la conquête normande de l'Angleterre. Il s'agit des chroniques et des chroniqueurs suivants: Anglo-Saxon Chronicle, Eadmer, John of Worcester, William of Malmesbury, Orderic Vitalis, et Henry of Huntingdon. Deux corpus provenant donc de deux époques très éloignées l'une de l'autre dans le temps mais qui permettent justement d'éclairer d'un point de vue historique les perceptions interculturelles anglo-françaises. L'analyse se focalisera sur la représentation discursive des attitudes des journalistes et des chroniqueurs anglais envers les Français et les Normands; il sera question plus particulièrement des attitudes envers les chefs politiques de chaque époque, Guillaume le Conquérant et Nicolas Sarkozy. Peut-on parler de l'origine des attitudes, ou de l'évolution de celles-ci à travers les siècles? Quels seraient les liens entre les deux corpus? L'article s'attachera à répondre à ces questions.

Perspectives

des journalistes

britanniques

Les attitudes des journalistes britanniques envers Nicolas Sarkozy se divisent entre des attitudes positives et des attitudes négatives. Bien qu'il existe un assez large consensus, les attitudes des journalistes sont parfois colorées par l'affiliation politiqueZ, la prise de position du journal concernant certaines questions, et la spécialisation du journal britannique. Dans le Guardian, par exemple, qui est un journal de centre-gauche, on trouve davantage de critiques d'un certain populisme anti-immigrant, d'un conservatisme bourgeois, du pro-Américanisme, et d'un libéralisme qui risquerait
1 Nous nous sommes penchée sur la presse sérieuse, car l'une de ses fonctions est de traiter de l'actualité étrangère. La presse populaire britannique, par contraste, contient peu d'informations sur l'étranger: elle n'en parle en général que lorsque les Britanniques sont directement concernés (Tunstall 1996). 2 Il faut noter que la presse britannique sérieuse comporte davantage de journaux d'affiliation politique de droite ou centre-droite (Daily Telegraph, Financial Times, The Times) que de journaux de gauche ou centre-gauche (Guardian), l'Independent étant considéré comme politiquement au centre. Le 'consensus' constaté serait influencé par cet état de fait. 19

d'abandonner les éléments positifs du système social français: « On peut s'attendre à ce que Sarko, le Robespierre de l'Eurostar, passe à la guillotine les progrès sociaux ».3 Dans le Daily Telegraph, un journal de droite connu pour son euroscepticisme, on trouve des phrases moqueuses à propos de la relation soi-disant amoureuse entre Sarkozy et Tony Blair (love-in), et à propos du Gaullisme. C'est le Financial Times qui analyse de la manière la plus détaillée les propositions économiques de Sarkozy et qui est très critique à son égard: les déclarations du candidat concernant la spéculation financière, les lois européennes sur la concurrence, la Banque Centrale Européenne, et ses propositions de politique monétaire et commerciale seraient erronées. Les journalistes signalent des aspects inquiétants de la personnalité du candidat. C'est quelqu'un qui sème la discorde, il fait peur, il est égoïste, autoritaire, machiste, impulsif, excitable, imprévisible. Influencé par les idées de Le Pen, il serait capable d'embraser la France. Ses slogans sont simplistes. Sa politique n'est pas cohérente: il prône, par exemple, des réformes libérales mais également l'état protectionniste. Le financement de son programme est incertain, et il est loin d'être sûr que Sarkozy soit capable de maîtriser les dépenses publiques et d'introduire les réformes proposées. Comme, suivant la tradition gaulliste, il est nationaliste et protectionniste, il sera un interlocuteur difficile pour d'autres pays. Il a même appelé Londres une ville française: «Devant une salle comble à Old Billingsgate Market à Londres, il a osé prétendre que la capitale du Royaume-Uni était l'une des villes françaises les plus importantes ».4 Notons le mot «dared» (oser) qui indique le mécontentement du journaliste. Pour le côté positif de sa personnalité les journalistes trouvent que Sarkozy est courageux, travailleur, intelligent, dynamique, pragmatique, sûr de lui, ambitieux, franc, déterminé, et combatif. C'est un brillant orateur et stratège. Il est prêt à prendre des décisions difficiles s'il pense que les résultats seront bons. En ce qui concerne sa politique, son but est d'améliorer l'état de l'économie française, de rendre la France plus travailleuse et plus compétitive. Les journalistes estiment qu'il a de bonnes idées: introduire un contrat de travail souple; encourager les employés à travailler plus de 35 heures; supprimer les charges sociales sur les heures supplémentaires; introduire des droits préférentiels de souscription pour tous; réduire le montant des impôts, et réduire les dépenses de l'état. C'est Sarkozy qui avance les propositions les plus radicales, et qui est le plus déterminé à secouer le marché du travail français; c'est le candidat qui représente le meilleur espoir pour mener à bien des réformes urgentes. Un autre chantier national dont le candidat comprend l'urgence est le problème des ghettos des immigrants. Sur le plan international, on prévoit que si Sarkozy devenait président, les relations entre la France et l'Union Européenne, ainsi qu'entre la France et les ÉtatsUnis s'amélioreraient. La campagne électorale de Sarkozy est dynamique et bien organisée. En somme Sarkozy est le candidat le plus convaincant. Simon Heffer déclare

3

« Expect Sarko, the Eurostar Robespierre, to wield the guillotine on social enlightenment »(Mary Riddell, Observer, 4/02/07). L'Observer est le journal de dimanche appartenant au Guardian. 4 « Before a packed audience at London's Old Billingsgate market, he dared to claim the UK capital as "one of the greatest French cities" » (Quentin Peel, Financial Times, 31/01/2007). Entre 200 000 et 300 000 Français vivent actuellement à Londres ou dans la région de Londres, parmi lesquels un certain nombre de « réfugiés économiques ». 20

même que: « M Sarkozy a la capacité de devenir le chef politique le plus innovateur et combatif que l'Europe ait connu depuis 30 ans». 5 En toile de fond à la représentation de Sarkozy se trouve le portrait que font les journalistes de la France et des Français. Côté positif les journalistes font l'éloge des services publics, des services sociaux, et des droits sociaux: transports en commun, système de santé, système éducatif, congé de maternité, prise en charge des jeunes délinquants etc. Ils admirent les villes et les villages charmants, les petits commerces, les restaurants, les traditions alimentaires, viticoles et culinaires, les produits de luxe, les entreprises multinationales, le beau paysage à la campagne, les monuments et les bâtiments impressionnants des grandes villes, et la richesse de la vie culturelle. Il existe bien entendu des problèmes économiques, mais les candidats principaux à l'élection présidentielle représentent un changement par rapport à l'élite politique traditionnelle, et seraient prêts à mener de front les problèmes du pays. Mais ce sont justement ces problèmes économiques qui préoccupent surtout les journalistes. La France est le « new sick man », le « nouveau malade» de l'Europe: son PIB est presque le plus bas parmi les pays d'Europe. Elle a un taux de croissance de seulement 2%, un déficit budgétaire de l'ordre de 65% du PIB, un taux de chômage élevé (8,6% pour l'ensemble de la population, et 23% chez les jeunes), de lourdes charges pour les pensions, les allocations et la santé, et elle connaît une diminution des revenus réels et du pouvoir d'achat. Alors que les droits de ceux qui ont un travail sont protégés, il est difficile d'obtenir un travail avec un contrat à durée indéterminée. Il se crée donc une société à deux vitesses avec d'un côté les privilégiés et de l'autre les exclus. Bon nombre de ces exclus vivent dans les banlieues dans des habitations insalubres en proie à la violence et à la criminalité. En somme, au nom de l'Égalité, la France est devenue un mélange bizarre d'égalitarisme symbolique et de privilèges enracinés. Pour ceux qui se trouvent « à l'intérieur du système », la vie peut être belle en France. On bénéficie de la sécurité de l'emploi. L'Éducation Nationale et le système de santé marchent

bien...Pour ceux qui se trouventenlisésà l'extérieur qu'ils soient blancs,noirs, ou basanés - la vie peut être très dure. Les exclus, en particulier les enfants
-

d'immigrants, ainsi que beaucoup de jeunes de la classe moyenne aujourd'hui, restent collés en bas de l'échelle. Ce qui explique l'agitation parmi les jeunes et les étudiants des 20 derniers mois. »6 Pour les journalistes ce qui est en cause, c'est le modèle français. L'économie française serait malade parce que les lois qui réglementent le travail sont trop rigides; et de
5 «Mr Sarkozy has the power to become the most exciting and combative politicalleader Europe has seen for 30 years» (Daily Telegraph, 13/02/2007). 6 « All in all, in the name of Egalité, France has become a bizarre mixture of nominal egalitarianism and entrenched privileges. If you are "within the system" in France, life can be good. Your job is secure. The state school and heaJth systems work well. ..If you are stuck on the immigrants, but also now many of the children of the middle classes, find it difficuJt to reach the first rung of the ladder. Hence the youth and student unrest of the past 20 months» (John Lichfield, Independent 16/04/07). 21

outside - white, brown or black - life can be very hard. Outsiders, especially the children of

manière plus générale, l'État joue un rôle trop important dans l'économie. Le poids de la fonction publique, le haut niveau d'impôts, de taxes et de charges, les restrictions sur les heures de travail et les dépenses élevées de l'État ne sont pas adaptés à l'ère de la concurrence globale et des avancées technologiques. Les dirigeants politiques du passé ont manqué de détermination pour mener des réformes, et ceux d'aujourd'hui (les candidats) proposent des programmes économiques qui rappellent le socialisme des années 70 et la théorie de l'offre des années 80. Le rapport des Français au capitalisme serait compliqué; le libéralisme dit anglo-saxon est souvent l'objet de soupçons, voire de mépris. Au fond, le vieux dirigisme français subsiste dans les deux camps politiques: « le dirigisme français un peu démodé incarné par Ségolène Royale, la challenger socialiste, qui prévoit la régulation de l'économie, alors que Nicolas Sarkozy, son rival du centre-droite propose lui une augmentation de la TVA ».7 D'autres aspects de la vie politique française suscitent la critique ou la moquerie des journalistes britanniques. Il existe une confusion entre la gauche et la droite, si bien que les gouvernements français depuis 24 ans sont des gouvernements inefficaces de consensus étatiste. Les politiciens constituent une élite âgée et éloignée du peuple, parmi lesquels règnent la corruption et le népotisme. Les Français tendent vers l'extrémisme et l'excentricité: les candidats à l'élection comptent un candidat de l'extrême droite, un facteur trotskiste révolutionnaire, et «un gourou» de l'antimondialisation. Les Français savent que des réformes économiques sont nécessaires, mais en même temps ils ont peur du changement et peur de perdre leurs acquis: « Voilà plus de vingt ans que les électeurs français réclament « le changement» pour ensuite s'opposer à la plupart des réformes proposées ».8 Toute tentative de réforme donnera probablement lieu à des manifestations et à des grèves, ce qui reflète le caractère du peuple qui est, d'après les journalistes, encore empreint de l'esprit de la Révolution Française! Dans ce que nous avons décrit jusqu'ici à propos des attitudes des journalistes, on constate quelques avis contradictoires. Qui plus est, les avis positifs et négatifs reviennent dans certains cas au même: les acquis bénéfiques du modèle social français sont également ce qui paralyse l'économie; et ce que nous (les journalistes et plus généralement les Britanniques) aimons en France et chez les Français - les services publics, la splendeur rurale, le savoir-vivre, les traditions locales, les petits commerces,

le refus de l'uniformisation de la mondialisation - est également ce qui crée des
problèmes sur les plans économique et politique:
«Peut-être que ce qui rend la France si agréable est aussi ce qui la rend presque impossible à gouverner. « On ne peut pas rassembler sans problèmes les

7

« old-fashioned Gallic dirigisme with Ségolène Royal, the Socialist challenger, pledging

regulation, and Nicolas Sarkozy, the centre-right rival, promising a V A T increase» (Adam Sage, The Times, 4/04/07). 8 « For more than two decades,the French electoratehas pleadedfor "change" and then opposed

most changes» (John Lichfield, Independent 12/03/07). 22

hab~tant~ d'un fays qui produit 265 types de fromage )), a dit de Gaulle, et il aVait raison. » D'après les journalistes britanniques cet individualisme fait partie de la spécificité de la France qui la différencie de la Grande-Bretagne. D'autres aspects sont les suivants: le rôle particulier du président; la tendance générale vers la gauche du paysage politique; la participation à la vie politique des intellectuels et des sportifs; l'imprévisibilité des électeurs; la laïcité qui fait qu'il est illégal de classer les gens selon leur religion ou leur ethnie; les lois qui protègent la vie privée; et le penchant pour l'abstrait, et pour l'exposition écrite des idées. Les journalistes expliquent que la France s'accorde un destin unique parmi les nations: elle serait un rempart contre la mondialisation, elle présenterait un modèle de tolérance et de civilisation (qui remonte à la déclaration universelle des droits de l'homme). Maintenir l'identité française est important pour le peuple français, ce qui explique peut-être le vote en 2002 pour Le Pen, et le vote contre la constitution européenne en 2005. On observe toutefois que l'attitude envers la spécificité française n'est pas toujours neutre chez les journalistes; elle tend à se rapprocher de la catégorie des attitudes négatives. L'idée de destin unique, par exemple, montrerait l'arrogance et l'hypocrisie des Français. Les attitudes exprimées par les journalistes envers les Français et envers la France et ses chefs politiques, qui se traduisent par un mélange d'admiration et de critique, ne semblent pas dater d'aujourd'hui. C'est ce constat qui nous a amené à nous interroger sur les éventuels antécédents aux écrits des journalistes contemporains, voire sur les origines de leurs attitudes. Comme il s'agit d'attitudes interculturelles, on peut supposer que l'origine des attitudes corresponde au premier contact important entre les peuples anglais et français. Ce premier contact eut lieu suite à la conquête normande de l'Angleterre; pour être plus précis, les Anglo-Saxons entrèrent massivement en contact avec les Normands, un peuple de souche nordique mais de culture française. L'hypothèse que les attitudes contemporaines aient pu puiser leur source dans la période anglo-normande nous a servi de point de départ pour l'étude du deuxième corpus.

Perspectives

des chroniqueurs

médiévaux

Chez les chroniqueurs anglais il existe peu de textes qui traitent de la conquête et qui lui sont contemporains. Le Anglo-Saxon Chronicle est le seul texte d'importance de la première génération. Selon van Houts (1996) la raison de ce manque d'écrits contemporains, de ce silence, est l'impact du traumatisme et de l'horreur de la conquête. Par ailleurs, dans deux des premières chroniques anglaises (Anglo-Saxon Chronicle, siècle, John of Worcester) qui datent de la fin du 11èmesiècle jusqu'au milieu du 12ème on ne trouve aucun avis positif sur les Normands. Les chroniques rédigées à une date ultérieure (première moitié du 12èmesiècle) contiennent quelques avis positifs, ce qui laisse à penser, qu'avec le temps, les avantages de la présence des conquérants, et ce qu'ils ont apporté aux Anglais, ont su être appréciés, alors qu'au tout début ils étaient perçus comme des envahisseurs haïs. Il faut signaler également un élément important: ces chroniques plus favorables (ou équilibrées) furent rédigées pour la plupart par des
9

« Perhaps the things that make France so pleasant also make it almost ungovernable. "Nobody can simply bring together a country that has 265 kinds of cheese," said de Gaulle, and he was right» (editorial, Daily Telegraph, 17/04/2007). 23

personnes de sang mixte, des Anglo-normands (William of Malmesbury, Orderic Vitalis, Henry of Huntingdon). Les chroniqueurs racontent que dans les premières années de la conquête les Normands ont dévasté les terres, brûlé les habitations, pillé les maisons et les monastères, tué des milliers d'habitants, chassé les nobles et volé les richesses du pays. Le nord de l'Angleterre, le Northumbria, a souffert plus que d'autres régions car c'était un foyer de rebelles anglais soutenus par des étrangers, les Ecossais et les Danois. Les soldats normands ont abattu les animaux et détruit les récoltes, pour que l'ennemi étranger n'y trouve aucun moyen de se nourrir. La population locale souffrait atrocement de cette politique qui aboutissait à la famine. John of Worcester (vol.III, Il) raconte:
«Les Normands avaient dévasté l'Angleterre (tant le Northumbria que les autres comtés)... et lafamine y sévissait d'une manière telle que le peuple enfut réduit à consommer la chair des chevaux, des chiens, des chats et même des humains. »10

Après la prise de possession du pays, les chefs normands ont souvent agi de manière injuste et malhonnête. Ils ont obtenu des propriétés de manière illégale, imposé de lourdes taxes à la population anglo-saxonne, n'ont pas respecté les lois et ont abusé de leur pouvoir. Les Normands qui recevaient des paiements en échange de leur protection ne tenaient pas toujours parole. Le peuple était opprimé, non seulement par les taxes et les péages, mais par les exigences de l'armée, lorsqu'elle venait sur ses terres, et par les exigences de l'administration, par exemple lors de l'enquête qui a donné lieu au Domesday Book. Les soldats normands insultaient les demoiselles anglaises. Les chroniqueurs décrivent les Normands ainsi: ils sont sauvages, destructeurs, corrompus, hypocrites, matérialistes, jaloux de leurs supérieurs, méchants envers leurs inférieurs, et inconstants. Les chroniqueurs déplorent la présence des nouveaux maîtres: « L'Angleterre est devenue un pays d'expatriés, un terrain de jeux pour une nouvelle race de seigneurs de souche étrangère... de nouvelles têtes émergent de toute part pour profiter des richesses du pays, en rongeant ses organes vitaux. Il n y a plus d'espoir de mettre fin à cette situation lamentable. »11 Les chroniqueurs déplorent aussi le sort des Anglais surtout des nobles qui, s'ils n'ont pas perdu leur vie, deviennent soit des exilés, soit des prisonniers, dans tous les cas des soumis et des asservis de rang inférieur dans la société: « Les étrangers s'enrichirent grâce au butin anglais, alors que les fils du pays furent massacrés de façon honteuse, ou contraints à l'exil pour vivre dans l'errance dans des royaumes étrangers et inhospitaliers. »12
JO«The Normans had devastated England (that is, Northumbria as well as other shires)...and famine so prevailed that men ate the flesh of horses, dogs, cats and human beings. » JI «England has become a dwelling-place of foreigners and a playground for lords of alien blood.. .new faces everywhere enjoy England's riches and gnaw her vitals, nor is there any hope of ending this miserable state of affairs» (Malmesbury 415). 12 « So foreigners grew wealthy with the spoils of England whilst her own sons were either shamefully slain or driven as exiles to wander helplessly through foreign kingdom (Orderic Vitalis, vol.lI, 267). Egalement: The English were groaning under the Norman yoke, and suffering oppressions from the proud lords... The petty lords who were guarding the castles 24

La révolte des Anglais dans certaines villes et dans certaines régions se poursuivit pendant quelques années; les rebelles furent sévèrement punis. Petit à petit, les relations entre les deux peuples s'améliorèrent; les mariages entre les Normands et les Anglaises contribuèrent à cette harmonie. Ils adoptèrent les coutumes les uns des autres. Les avis positifs que l'on trouve dans les chroniques concernent certaines qualités des Normands: ce sont des guerriers courageux, ils sont bien habillés, ils ont des goûts culinaires raffinés, ils sont modérés dans leurs dépenses et dans leurs goûts (alors que les Anglais, par exemple, buvaient de manière excessive), et accueillants envers les inconnus et les étrangers. Bon nombre de nobles, d'évêques et de gens de la cour de Guillaume I sont d'une grande sagesse et d'un haut niveau d'instruction, éloquents, habiles, talentueux, protecteurs de leurs gens, stoïques, vertueux et loyaux. Certains Normands auraient bien gouverné le peuple. Ce qu'ils ont surtout apporté, c'est une certaine amélioration de la vie religieuse dans le pays grâce à l'importance qu'ils accordaient aux pratiques religieuses, et grâce à la construction de nouveaux monastères. Les Normands donnaient aussi des terres et de l'argent aux moines. C'est également un trait positif que les chroniqueurs signalent chez Guillaume. Il est pieux; il honore le clergé. Il assure les moyens de subsistance des monastères et des églises. Il nomme des évêques vertueux et efficaces; il suit les conseils, pleins de sagesse, du grand archevêque de Canterbury, Lanfranc. D'autre part il est digne, honorable, vertueux, courageux, fort de caractère, énergique, et intelligent. Il respecte les Anglais de la très haute société tel qu'Edgar Atheling de l'ancienne famille royale anglo-saxonne, que Guillaume accueille dans sa cour. C'est un chef habile et efficace sur le champ de bataille, qui n'hésite pas à donner l'exemple ni à mettre en danger sa personne. Il réussit brillamment la gestion de ses deux territoires, la Normandie et l'Angleterre. Non seulement l'Angleterre était tenue d'une main de fer en son pouvoir, mais il dominait également le Pays de Galles et l'Écosse. Il pouvait être gentil, généreux, clément, et juste dans la poursuite du bien, le soutien des lois et de l'ordre dans le pays. Il interdisait les meurtres et les pillages et recommandait à ses magnats de se comporter de manière digne et juste envers le peuple anglais. Pour Henry of Huntingdon (411) il est meilleur que les rois précédents d'Angleterre: « Guillaume, en plaçant la barre bien au-dessus des rois précédents, brilla glorieusement jusqu'à la 21èmeannée de son règne ».13 Mais, selon les chroniqueurs, il était également fourbe: il n'honorait pas toujours sa parole: « il promit d'être un suzerain bienveillant, mais ses hommes dévastèrent tout sur leur passage» 14; il fit semblant d'être clément envers Earl Waltheof qui avait eu connaissance d'un complot contre le roi, mais par la suite il le fit exécuter. Il était vengeur, violent et cruel envers ses opposants et envers les rebelles anglais. Il pouvait
oppressed all the native inhabitants of high and low degree, and heaped shameful burdens on them» (Orderic Vitalis, vol.lI, 203). [Les Anglais ont beaucoup souffert sous « le joug normand» de l'oppression exercée par l'orgueil des seigneurs...Les petits sires chargés de garder les châteaux opprimèrent tous les habitants natifs du pays, qu'ils soient issus de la haute ou de la basse société, en les accablant de fardeaux honteux.]
13

« William, higher than all the preceding, shone gloriously until his twenty-first year. »
he'd be a gracious 144). liege lord, and yet they ravaged all they overran» (Anglo-

« he promised Saxon Chronicle.

14

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être injuste. Cette injustice était motivée surtout par sa cupidité pour l'argent, et par sa peur de l'insurrection. Il imposa de lourdes taxes, et ramassa de l'argent de manière malhonnête. Il priva les nobles anglais de leurs revenus, de leurs terres, et de leur vie. Il destitua des abbés et des évêques anglais sans justification, les remplaçant par des Normands ou des étrangers. Il donna également des terres et des richesses anglaises aux églises en Normandie. Il jeta des personnes en prison contre lesquelles il n'existait aucune preuve d'insoumission; il punit des coupables ainsi que des innocents. Il était orgueilleux, hautain, dominateur. Sans la moindre pensée pour les villages détruits et la perte de terrain pour les pauvres, il créa la New Forest dans l'unique but de satisfaire sa passion pour la chasse. Il se montra même impie en donnant l'ordre de piller les monastères lorsqu'il sut que les riches anglais y cachaient leurs biens. Le chroniqueur, William of Malmesbury (471, 509), présente toutefois des excuses pour le comportement de Guillaume: il aurait été dur vis-à-vis des Anglais, car ceux-ci semblaient s'acharner contre le roi et donc étaient indignes de confiance; il lui fallait imposer de lourdes taxes et ainsi amasser un maximum d'argent dans tout le pays pour pouvoir régner sur ce nouveau royaume ou plutôt sur ce nouveau groupement de territoires, ce qui exigeait des sommes importantes pour financer l'effort de protection du pays et les efforts de guerre contre les ennemis du roi. Le cas échéant cet argent pouvait servir à faire des dons à l'ennemi, si tel était le prix à payer pour sauver ses terres. Par ailleurs, chez Guillaume son caractère autoritaire, sa fermeté et sa dureté peuvent être critiqués, mais en même temps ces traits lui permirent d'établir la sécurité et la paix: « Il était un homme sévère et violent, à tel point que personne n'osait faire quoi que ce soit allant à l'encontre de sa volonté. Il jeta en prison les nobles qui avaient agi contrairement à ses désirs. Il expulsa des évêques de leur évêché, et des abbés de leur abbatiale. Il n'épargna pas non plus son propre frère qui s'appelait Odo ; ...Entre autres choses on ne doit pas oublier qu'il établit la paix

et la sécurité dans ce pays

-

pleines d'or en allant partout dans le royaume sans risquer d'être attaqué, et plus personne n'osait frapper qui que ce soit, quelque soit la gravité du dommage occasionné. Et si un homme avait des rapports avec une femme contre sa volonté, il était castré sur-le-champ. »15 Selon certains chroniqueurs, à sa mort, Guillaume se serait repenti de ses actes de cruauté, d'injustice et de cupidité. 11donna l'ordre de libérer des prisonniers et de distribuer de l'argent aux églises.

tout homme honnête pouvait voyager les poches

« He was a very stern and violent man, so that no one dared do anything contrary to his will. He had earls in his fetters, who acted against his will. He expelled bishops from their sees, and abbots from their abbacies, and put thegns in prison, and finally he did not spare his own brother, who was called Odo;... Amongst other things the good security he made in this country is not to be forgotten - so that any honest man could travel over his kingdom without injury with his bosom full of gold; and no one dared strike another, however much wrong he had done him. And if any man had intercourse with a woman against her will, he was forthwith castrated» (AngloSaxon Chronicle, 164).

15

26

Parallèles entre les deux corpus
En comparant ces deux corpus dans leur ensemble, on constate une différence d'importance majeure ainsi que des similitudes. La différence importante concerne le cadre religieux des chroniques médiévales qui est absent du corpus contemporain. Ceci reflète bien entendu la différence par rapport au rôle de l'église aux deux époques. Dans les chroniques médiévales, Guillaume réussit à conquérir l'Angleterre grâce à la volonté de Dieu. Les chroniqueurs considèrent en effet que la conquête est une punition divine pour les péchés des Anglais. Dans le corpus contemporain, les journalistes ne font nullement allusion à un éventuel rôle de l'au-delà dans la campagne électorale, pas plus que dans la conquête de l'Élysée. Nous aborderons maintenant les similitudes entre les deux corpus. En ce qui concerne les deux chefs politiques, Guillaume et Sarkozy, on constate pour chacun d'eux autant d'éléments positifs que d'éléments négatifs dans les représentations discursives. Cette caractéristique indique une véritable ambivalence. Dans le détail des représentations discursives des deux chefs politiques, on remarque certaines similitudes au niveau de leur caractère: ils sont surtout efficaces et dynamiques et capables aussi de dureté. Il s'agit d'un équilibre délicat entre la fermeté qui peut être bénéfique, et l'excès de fermeté. En ce qui concerne les attitudes envers les Normands et envers les Français et la France, dans les deux cas, les auteurs des articles et des chroniques expriment bien plus d'attitudes négatives que d'attitudes positives. Nous avons constaté, cependant, que loin d'être un phénomène de polarisation sans ambiguïté, le négatif et le positif sont parfois les deux faces d'une même pièce, et qu'il existe également des représentations contradictoires. 11faut ajouter que pour le corpus contemporain, une troisième catégorie apparaît qui est absente du corpus médiéval: la spécificité. La reconnaissance de la différence, de la spécificité de la France et des Français, et donc du droit à la différence signale dans certains cas une perspective de tolérance. Pour résumer, les deux corpus ont en commun l'expression de l'ambivalence et en général davantage de négativité que de positivité. En dégageant cette similitude on ne répond nullement à la question posée au début de l'article, à savoir: peut-on parler de l'origine de ces attitudes? Car mainte entreprise humaine a tendance à susciter des attitudes polarisées. Pour tenter de mieux comprendre les liens entre les deux corpus, il faut ébaucher une série d'hypothèses sur l'évolution de la mémoire culturelle britannique concernant la conquête normande.

Hypothèses britannique

sur

l'évolution

de

la mémoire

culturelle

Loin d'être uniquement un phénomène chez l'individu, la mémoire relève toujours du social et du culturel, car ce sont des groupes sociaux qui décident de ce qui est mémorable et de la manière dont on s'en souviendra. Des événements importants du passé sont reconstruits pour servir les objectifs du présent et du futur à travers textes, monuments et rites. L'une des fonctions principales des souvenirs collectifs est d'affirmer l'identité du groupe (Caldicott & Fuchs 2003). En ce qui concerne la conquête normande, les souvenirs et la question d'identité posent problème; on peut proposer que la construction de la mémoire culturelle britannique passe par une série d'oublis qu'ils soient totaux ou partiels.

27

A travers le temps, trois aspects de la conquête normande semblent être oubliés ou occultés par la population britannique: l'horreur et le traumatisme de la conquête; le fait que les conquérants normands sont devenus anglais et donc que ces Normands font partie des ancêtres des Anglais; et la réalité historique et géographique qu'en 1066 la Normandie et le territoire gouverné par le roi de France étaient des territoires autonomes et des ennemis (Bates 1982). Concernant ce troisième point, Thomas (2003) affirme même que l'une des raisons pour lesquelles les Normands (issus) de la conquête sont devenus relativement vite des Anglais (en 125 ans environ), est qu'ils n'aimaient pas les Français et voulaient s'en distinguer. Les deux premiers aspects évoqués ci-dessus ne peuvent cependant pas être oubliés de manière absolue ni supprimés dans la mémoire populaire. Puisque les conquérants normands sont assimilés à tort aux Français (erreur soutenue par le fait que la Normandie fait partie de la France depuis 1204), la négativité de l'expérience de la conquête peut être transférée vers les Français. Les Anglais peuvent ainsi éviter de critiquer leurs ancêtres normands, puisque l'expression de la négativité et de l'ambivalence se dirige vers une autre entité extérieure à l'Angleterre, que sont les Français et les Normands considérés eux-mêmes comme sous-ensemble des Français. Ce transfert de négativité et d'ambivalence vient s'ajouter à la longue histoire de relations et d'attitudes contradictoires et souvent conflictuelles entre la France et l'Angleterre (Gibson 1995).16Dans des textes britanniques rédigés à diverses époques, on peut observer ces attitudes négatives ou ambivalentes ainsi que l'amalgame non seulement des Normands et des Français de l'époque de la conquête, mais surtout l'amalgame des Normands de la conquête et des Français des époques ultérieures.

Conclusion:

deux exemples

En guise d'illustration des propos précédents et de conclusion à cet article, examinons deux textes. Le premier texte est un poème de Dryden rédigé lors de l'inauguration en 1674 du nouveau Théâtre Royal. Dryden se plaint que non seulement les Anglais adoptent le mode d'habillement français, mais les normes françaises pour le théâtre: « Il est ridicule de construire un beau théâtre, alors que vous rabaissez la qualité des pièces de théâtre. On assiste au règne de scènes, de machines, et d'opéras vides. Des troupeaux de Français affamés arrivent, et se moquent de ceux qui les nourrissent. De vieux auteurs anglais disparaissent, laissant la place à ces nouveaux conquérants de la race normande. Vous vous soumettez plus docilement que vos aïeux, vous êtes leurs vassaux dans le domaine de l'esprit. Remarquez nos beaux dandys qui vantent les mérites du théâtre de ces hommes de France. Respectez le rythme, amusez-vous bien. Mais il est certain que les machines françaises n'ont jamais fait du bien à l'Angleterre. »17
16Les hypothèses que nous avançons devront bien entendu être mises à l'essai et affinées dans une étude ultérieure. 17« Twere Folly now a stately Pile to raise, to build a Play-House while You throw down Plays. Whilst Scenes, Machines, and empty Operas reign, and for the Pencil You the Pen disdain. While Troops of famisht Frenchmen hither drive, And laugh at those upon whose Alms they live: Old English Authors vanish, and give place To these new Conqu'rors of the Norman Race; More tamely than your Fathers you submit, You'r now grown Vassals to 'em in your wit: Mark, when they Play, how our fine Fops advance The mighty Merits of these Men of France, Keep Time, cry Ben and humour the Cadence: Well please your selves, but sure 'tis understood That French Machines have ne'r done England good. » (gras ajouté) 28

Dans ce poème les « nouveaux conquérantsde la race normande» sont les Français du 1ime siècle. Les Normands sont assimiléssans problèmeaux Français.Cette conception
va plus loin que celle ébauchée plus haut, car il ne s'agit même pas d'un sous-ensemble. Le dernier vers révèle de manière explicite l'attitude négative de l'auteur envers l'influence française. Le deuxième extrait de texte provient d'un article de notre premier corpus. Le journaliste adopte un style moqueur pour parler de l'épuisement des Français. Cet épuisement, dit-il, n'est certainement pas provoqué par le travail, car les 35 heures constituent une espèce de « mass torpor-by-decree », la torpeur de masse par décret. L'affaire de l'appartement de Sarkozy à Neuilly indiquerait la vraie cause de l'épuisement, c'est-à-dire, d'après ce journaliste, le cynisme et le désespoir chez les Français qui ne font plus confiance à leurs élus. Pour revenir à l'affaire de Sarkozy, celui-ci aurait payé pour cet appartement un prix bien en-dessous de celui du marché. Mais Sarkozy conteste bien sûr cette version des faits. Voici le passage en question: « Faisant remarquer que la vente avait été approuvée par l'expert compétent, Sarko déclara: " Aucun mensonge, aucune calomnie ne me fera dévier de mon chemin. Ceux qui sont à l'origine de ces manœuvres indignes perdent leur

temps. " Il ne s'agissait pas d'un scandale, mais de la plus grande manipulation
depuis la tapisserie de Bayeux. »18

Il semble peu probable que Sarkozy ait fait cette allusion à la tapisserie de Bayeux. Le journaliste présente probablement une interprétation de l'attitude de Sarkozy en utilisant ses propres mots qui lui permettent de faire un jeu de mots entre «stitch-up» et « tapestry», « stitch» ayant le sens d'un point de couture. Le mot « stitch-up» signifie un coup monté, ou la manipulation d'une situation à l'avantage du manipulateur. La tapisserie peut être considérée comme une manipulation car elle présente l'une des versions de la conquête normande, celle des vainqueurs qui est favorable à Guillaume en soulignant la légitimité de son droit à succéder au trône d'Angleterre ainsi que le serment que Harold, devenu vassal de Guillaume, lui aurait prêté pour soutenir cette ambition. Bien que le jeu de mots crée de l'humour qui dédramatise l'événement historique, on s'aperçoit cependant d'une certaine négativité qui recouvre à la fois les Normands et les Français. Non seulement les Français, en l'occurrence les journalistes du Canard Enchaîné qui ont révélé l'affaire et les adversaires de Sarkozy seraient des manipulateurs, mais contrairement aux affirmations de Sarkozy, les journalistes du Telegraph ont à plusieurs reprises critiqué la corruption du milieu politique français, surtout en ce qui concerne l'immobilier. Cet extrait tiré du Sunday Telegraph nous donne un deuxième exemple de l'amalgame, que l'on trouve chez les Britanniques, des Normands de la conquête et des Français des époques ultérieures y compris de l'ère contemporain. C'est cet amalgame qui permet le transfert de sentiments négatifs et ambivalents.
« Pointing out that the deal had been cleared by the district valuer, Sarka declared: "No lie, no calumny, will knock me off course. Those behind these base manoeuvres are wasting their time." What it all amounted to, he angrily complained, was not a scandal, but the biggest stitch-up since the Bayeux Tapestry)) (William Langley, Sunday Telegraph, 4/03/2007).
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L'extrait indique qu'il est possible de tisser des liens, pour reprendre la métaphore de la tapisserie, entre mes deux corpus. Quelle est donc la nature de ces liens? Il faut plutôt renoncer à l'idée d'origine, car l'origine d'un élément culturel est toujours complexe, floue et impossible à confirmer. Par contre, notre étude indique que la similitude entre les attitudes des chroniqueurs anglais envers les conquérants normands et celles des journalistes britanniques contemporains envers les Français ainsi qu'envers leurs chefs politiques ne serait pas arbitraire, mais il serait question en partie d'un transfert des attitudes au cours de l'évolution de la mémoire culturelle britannique.19

Références
Bates, David. 1982. Normandy Before I066. London & New York: Longman. Caldicott, Edric & Anne Fuchs, eds. 2003. Cultural Memory: Essays on European Literature and History. Oxford, Bern etc.: Peter Lang. Gibson, Robert. 1995. Best of Enemies: Anglo-French Relations since the Norman Conquest. London: Sinclair-Stevenson. Houts, Elisabeth van. 1996. The Trauma of 1066. History Today 46( 10): 9-15. Kushner, Tony. 2004. We Europeans? Mass-Observation, 'Race' and British Identity in the Twentieth Century. Hampshire, UK: Ashgate. Thomas, Hugh M. 2003. The English and the Normans: Ethnic Hostility, Assimilation, and Identity J066-c.1220. Oxford: Oxford University Press. Tunstall, Jeremy. 1996. Newspaper Power: The New National Press in Britain. Oxford: Clarendon Press. Corpus I 102 articles de journaux britanniques provenant de: Daily Telegraph (14/01/200724/04/2007); Financial Times (15/01/2007-17/04/2007); Guardian (15/01/200719/04/2007); Independent (31/01/2007-19/04/2007); The Times (16/02/200718/04/2007). II Anglo-Saxon Chronicle, Revised Trans. & Ed. Dorothy Whitelock, D. Douglas, STucker. London: Eyre & Spottiswoode, 1961. Eadmer, Historia Novorum in Anglia - History of Recent Events in England. Trans. Geoffrey Bosanquet. London: The Cresset Press, 1964. Henry of Huntingdon, Historia Anglorum - The History of the English People. Ed. & Trans. Diana Greenway. Oxford: Oxford University Press, 1996. John of Worcester, Chronicon ex Chronicis - The Chronicle of John of Worcester. VoUI-III. Ed. R.R. Darlington, P. McGurk. Trans. 1. Bray, P. McGurk. Oxford: Oxford University Press, 1995-1998. Orderic Vitalis, Historia Ecclesiastica - Ecclesiastical History. Vols ll-IV Ed. & Trans. Marjorie Chibnall. Oxford: Oxford University Press, 1969-1973. William of Malmesbury, Gesta Regum Anglorum - The History of the English Kings. Vol. 1. Ed. & Trans. R.A.B. Mynors, R.M. Thomson, M. Winterbottom. Oxford: Oxford University Press, 1998.
19 La prédominance des attitudes négatives s'expliquerait par le fait que l'identité (dans ce cas l'identité britannique) se construit de façon plus efficace en critiquant et donc en se distinguant de j'autre (en l'occurrence des Français) (Kushner 2004,32). 30

Derniers jours de la campagne présidentielle française dans la presse espagnole: au-delà des mots, la vision d'un pays et de sa culture

Angeles Sanchez Hernandez Richard Clouet
Université de Las Palmas de Gran Canaria (Espagne)

Le présent travail constitue une analyse du discours journalistique des articles consacrés à l'évolution de la campagne présidentielle française dans la presse espagnole vers sa période finale. Pour ce faire, nous avons choisi de sélectionner les journaux nationaux d'une plus ample diffusion et de tendances idéologiques diverses -El Pais, El Mundo, ABC, La Vanguardia et La Razon- pour montrer de quelle manière s'amorce le portrait des deux candidats et la présentation de leurs projets politiques lors de ces élections. L'intervalle sélectionné s'étend du jeudi 3 mai, lendemain du débat télévisé, au lundi 7 mai, jour des résultats définitifs. Nous essayerons de montrer le véritable enjeu des mots choisis pour dévoiler le sens de l'énoncé et signaler les valeurs ..sémantiques additionnelles. Dans la société contemporaine, les stéréotypes médiatisent notre rapport au réel et le discours des médias les favorisent (Amossy et Herschberg Pierrot, 2004: 36). Ces images construites dans nos têtes offrent sans doute une vision bien précise du pays et de sa culture, les commentaires des journalistes agissant de façon plus importante sur l'opinion des lecteurs que les interventions des personnalités politiques. Dès le lendemain de la diffusion du débat télévisé du mercredi 2 mai 2007, la presse étrangère entre dans une course imparable contre la montre qui ne prendra fin qu'avec l'élection de l'actuel président de la République française, Nicolas Sarkozy. La presse espagnole, quant à elle, présente les faits d'une manière bien singulière empreinte du vécu linguistique et culturel de la péninsule ibérique. Son interprétation des événements et de leurs conséquences lors des derniers jours du processus électoral va bien au-delà de la description objective du débat tel qu'il s'est déroulé. Voici donc la chronique des derniers jours de la campagne présidentielle française outre-Pyrénées.

Jeudi 3 mai 2007: candidats

lendemain

du débat télévisé entre les

Parmi les articles que nous avons dépouillés, il y a d'abord ceux qui ont centré l'attention du lecteur sur l'affrontement des candidats et sur leur attitude; d'autres se sont arrêtés sur la personnalité cachée du personnage politique; d'autres encore ont révisé le modèle d'émission choisie; finalement, un dernier groupe s'intéresse à la portée de l'élection pour la France. En général, les gros titres et les en-têtes des chroniques ne reflètent pas le contenu tendancieux qu'elles expriment ensuite. Nous avons tenté de synthétiser les décors sur lesquels se formulent les clichés suivants. 31

Le duel dans l'arène
La Razon voit le débat commencer comme une sorte de duel entre les deux candidats où est définie la nature psychologique de chacun: Ségolène Royal est associée à un félin qui sort ses griffes et Nicolas Sarkozy, homme belliqueux, est prêt à dégainer son arme. Mais la confrontation va se transposer très vite sur une toile de fond beaucoup plus naturelle pour les lecteurs espagnols et leur culture: la corrida de taros où madame Royal joue le rôle du taureau et monsieur Sarkozy celui du toréador. Tout d'abord, le taureau entre en scène: «Royal, très nerveuse et n'arrêtant pas de tousser, se lança comme un taureau sauvage» let fonce sur son adversaire: « [...] et finit par attaquer: 'Êtes-vous responsable de la situation de la France? »2. Il est aussi évident combien le journaliste souligne la politesse et l'habileté masculine du candidat en remarquant que « Sarkozy refusa de sortir son épée et y préféra la passementerie rouge en guise de leurre »3. Ce dernier a choisi le côté élégant du toréador qui sait faire preuve d'une grande capacité de lutte, de jeu et de prédominance sur l'animal, mais dont le but n'est pas « la mise à mort »4.

Le match nul aux échecs
Le journal El Pais présente le débat comme une partie d'échecs, indice du déroulement jusqu'au moment où il entre dans ce qu'on décrit comme « phase dense »5 ; lorsqu'ils abordent les problèmes sociaux, Sarkozy donne des réponses spécifiques et Royal des arguments volontaristes. Le jeu a conclu par un match nul, 'en tablas'.

Le combat de boxe
Dans le journal El Munda, sous le titre « Royal montre son côté agressif à la télévision afin de raccourcir la distance avec un Sarkozy plus modéré »6, Rubén Amon raconte les faits à la manière d'un combat de boxe. Il essaie de commenter les deux heures d'entretien des candidats en jouant sur ce décor sportif si rude par des mots tels que: « [...] intimider son adversaire et dessiner la stratégie du harcèlement verbal. On aurait dit un boxeur décidé à mettre son adversaire hors de combat par KO... Il montra tout de suite son jeu et réalisa son tour de force >/. Il essaie ainsi de rendre l'attitude de Ségolène Royal au commencement du débat, moment où elle s'était montrée agressive mais où elle avait aussi naïvement dévoilé ses points faibles, démontrant, selon Amon, un certain manque d'intelligence. Puis, quelques paragraphes plus loin, le journaliste poursuit sa représentation du pugilat et affirme, à propos de Nicolas Sarkozy : « Plutôt que de se battre au corps à corps, Sarkozy maintenait ses distances. Un match nul lui
1« 2« 3 « 4« 5« 6« Royal, muy nerviosa y sin dejar de toser, salio coma un toro bravo ». [...] y embistio finalmente: 'l,Es usted responsable de la situacion de Francia?' ». Sarkozy se nego a sacar la espada. Prefirio la muleta ». entrar a matar ». fase espesa ». Royal muestra su perfil mas agresivo en TV para acortar distancias con un Sarkozy moderado ». 7 « [...] intimidar a su adversario y delinear la estrategia dei acoso verbal. Parecia un pûgil dispuesto a terminar el combate por KO [...]. Ensefi6 de inmediato sujuego y su higado».

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était suffisant» ou encore «Ils semblaient échanger des coups dans l'intimité». Il semble évident que l'article souligne que monsieur Sarkozy n'avait besoin d'aucune agression puisque les sondages lui étaient favorables et, par conséquent, la simple survivance au combat lui attribuerait la victoire, laissant intacte sa suprématie intellectuelle et physique. D'une manière générale, l'impression que le journaliste retient de Sarkozy est celle d'un orateur puissant et versatile face auquel Madame Royal est restée nerveuse, agressive et imprécise. Puis il conclut en revenant à l'image du combat de boxe et affirme: « Sarkozy acheva le combat sans aucune blessure grave. Ségolène, quant à elle, s'était battue avec acharnement mais avait tout juste porté un coup à son adversaire »9. De tels propos ne font qu'envisager le triomphe aisé du candidat de l'UMP face à la candidate du PS qui, malgré ses efforts, n'a pas réussi à trouver une occasion pour un véritable affrontement étant donné la supériorité de Sarkozy.

La nonne et le curé
L'article insiste encore sur la candidate socialiste et retient explicitement la façon dont Madame Royal est habillée: «Elle ne s'était jamais habillée de noir »10.Ses vêtements vont être dessinés verbalement pour marquer le fait que, face à lui qui a refusé son uniforme de policier symbolique, car il est resté dans le calme durant toute l'émissionll, Ségolène Royal s'est introduite dans le «fond de l'armoirefamiliale afin d'y récupérer un vieil habit monastique et une chemise blanche à laquelle il ne manquait que le col officier »12. Il s'agit là d'une référence explicite à sa famille et à l'éducation stricte qu'elle a reçue de la part de son père. En revanche, on ne nous dit rien à propos de l'habillement de son opposant, le candidat de l'UMP. Évidemment, l'image ambivalente de la nonne et du curé réunis dans la même personne vient à l'esprit et, bien que le journaliste lui-même soutienne que les petits détails formels sont sans importance, il les ajoute toutefois pour souligner l'allure et le comportement d'une femme prise au piège dans une ambiance presque étouffante qui fait penser aux romans de Bernanos.

Le dernier duel et l'immobilisme
Le journal ABC titre en page 2, photo à l'appui: «Face àface Sarkozy-Royal pour un 'retour à la dignité' de la France» 13,soulignant notamment la phrase du candidat de la droite pour insister sur l'aspect suranné de l'émission, trop figée et sans aucune émotion à l'image de la situation du pays lui-même, paralysé depuis longtemps. Le journaliste insiste sur la rigidité des thèmes accordés, celle aussi des présentateurs et souligne les
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« Lejos de mezclarse en el cuerpo a cuerpo, Sarkozy mantenia una cierta equidistancia. Le valia un combate nulo, un empate » ... « Los dos parecian cruzar los golpes en la intimidad ». 9 «Sarkozy, como minimo, sin heridas de importancia. Ségolène sudo la camiseta y busco la pelea, pero apenas encontro al boxeador ». la « Nunca se habia vestido de negro ».

lIOn assureà la page 27 que Sarkozyest surnommé"el primerpoli de Francia",le 1er flic de

France. 12« fondo del annario familiar para rescatar un sayo monjil y una camisa blanca a la que solo le faltaba el remate dei alzacuellos ». 13« Cara a cara Sarkozy-Royal para la 'devolucion de la dignidad' de Francia ». 33

limitations techniques de ce produit télévisé déjà vieillot, en faisant référence aux propos de 1. Lang sur le parallélisme entre ce type de débat et ceux qui avaient lieu dans l'Allemagne communiste des années 50. Il conclut qu'il s'agit d'« un long chemin de croix bordé de contraintes techniques qui donnent à l'affrontement final un parfum empreint d'archaïsme »14. L'impression qui en ressort est celle d'une action bien harmonisée qui marque la symétrie d'arguments pour défendre deux visions des mêmes valeurs traditionnelles et des solutions contraires par rapport aux questions posées. En général, l'effet qui se dégage du texte de Quifioneros est celle d'un débat bien hannonisé à l'image d'un concert où l'ordre est établi à l'avance; spectacle médiatique dépassé où il n'y a plus de place pour la surprise; espace du passé à l'instar d'un pays resté, lui aussi, dans l'inertie depuis longtemps.

L'eucharistie de la grand messe républicaine
C'est sur cette même idée de débat suranné que revient La Vanguardia dans l'un de ses articles sur un débat présidentiel présenté comme « La grand-messe de la république cathodique» 15, la cérémonie sacrée de la République. Il s'agit de montrer l'évolution des élections lors de la Ve République, depuis le premier débat entre le vieux De Gaulle et le jeune Mitterrand jusqu'à celui qui nous intéresse. Le journaliste qualifie la démocratie française des années soixante de vivante et participative et semble regretter la situation politique actuelle devenue sclérosée et trop affectée. Il joue notamment sur les paronymes 'cathodique-catholique' pour accentuer le caractère trop solennel de l'entretien télévisé peu naturel et rien de spontané: «Le débat télévisé face à face à la française -les deux candidats, chacun retranché derrière sa table, face à des journalistes hiératiques- ressemble à l'eucharistie de la grand-messe républicaine. L'instant suprême où, par le miracle de la télévision, les adversaires ne font plus qu'un, corps et âme, aux yeux du peuple et donnent la communion à la moitié plus unl6 ». Le rédacteur de l'information décrit ledit duel comme un événement vécu par le peuple français d'une manière quasi religieuse, un peuple qui semble avoir une vision presque sacrée de son système républicain. Si le pouvoir de l'Église en Espagne est encore très important et décisif sur le plan social, la France, quant à elle, sacralise tout ce qui émane de son histoire révolutionnaire et politique. Il s'agit donc de faire comprendre ce caractère sacré par des éléments reconnaissables par les Espagnols. Ce débat reproduit la communion du peuple, des dirigeants et des institutions, mais c'est aussi la représentation d'un certain immobilisme qui est dénoncée. Cette sacralisation de l'État s'accentue par la conclusion finale qu'apporte le journaliste: « En France, comme nous le savons, rien n'a changé depuis la prise de la
14« un largo rosario de limitaciones técnicas que dan al enfrentamiento final un perfume de profunda arcaîsmo ». 15« La gran misa de la républica catodica ». 16« El debate televisado cara a cara a la francesa -Jas candidatos atrincherados en una mesa ante dos periodistas hieniticos- es coma la eucaristîa de la gran misa republicana. El supremo instante en que los adversarios devienen cuerpo y alma ante el puebla par el milagro de la television y ofrecen la comunion a la mitad mas uno ». 34

Bastille et le sacre de Napoléon)} 17.Mais l'idée s'articule autour d'un autre référent important du monde actuel, à savoir le facteur femme qu'on saisit comme agent contradictoire dans la société française. C'est d'ailleurs avec ironie qu'on constate la candidature d'une femme, Ségolène Royal, à la présidence d'une nation qui est symbolisée par une femme (Marianne), mais toujours dirigée par de grands hommes.ls Une femme à la tête de l'État semble inconcevable pour le peuple français, même si cette impossibilité reste dans le domaine de l'inconscient collectif.

Vendredi 4 mai 2007 : dernier jour de la campagne
Le dernier jour de la campagne, les journaux continuent encore à se faire écho du débat et insistent davantage sur la représentation sociologique des deux candidats.

Rambo et la Madonne
Le témoignage de la Razon est la constatation sereine de l'avantage du candidat de l'UMP ; sous le titre « Sarkozy conforte son avantage face à Ségolène après sa victoire lors du débat)} 19,on insiste sur le résultat du débat et on raconte les événements des derniers meetings. Les mots calmes de Sarkozy et l'image qu'il tente de rendre à l'électorat dans ces derniers jours sont présentés ironiquement par l'antithèse de ses mots: «la politique, ce n'est pas la guerre )}20et les appréciations divergentes du rédacteur à son sujet. Il constate, en effet, qu'il s'agit de propos prononcés par quelqu'un qui « comprend la politique avec un couteau entre les dents )}21, politicien ce à l'image de Rambo ne communie pas avec l'idée de tranquillité et d'union qu'il essaie de faire passer. Quand ce même journaliste parle du meeting à Lille de Mme Royal, il fait état de la contradiction au sein du parti socialiste lorsque les propos de la candidate concernant les futures fonctions de François Bayrou dans son gouvernement sont démentis par le secrétaire du parti François Hollande. Quelques mots de Royal sont aussi mis en valeur à propos de sa condition de femme « osez choisir une femme »22,mais elle ne semble pas offrir d'arguments pour aider les électeurs à faire leur choix. Cette affirmation est corroborée par d'autres marques du registre sentimental et ce, en lien avec ses caractéristiques féminines: « avec un style messianique, parlant lentement et les bras ouverts, Ségolène a insisté sur le registre sentimental: 'je ressens votre amitié, je ressens votre proximité' »23.Bref, on présente la candidate sous l'aspect messianique de quelqu'un qui promet de sauver le peuple sans en assurer les moyens pour y arriver;

« En Francia, coma es sabido, casi todo subsiste desde la toma de la Bastilla y el sacre de Napoleôn ». 18 « [...] una republica simbolizada par una mujer (Marianne) y dirigida siempre, sin embargo, par grandes hombres. Incluso de talla pequefia, coma la fue Bonaparte y aspira a ser Sarkozy ». 19 « Sarkozy asienta su ventaja frente à Ségolène tras su victoria en el debate ». 20 « la polîtica no es la guerra ». 21 « entiende la polîtica sôlo con un cuchillo entre los dientes ». 22 « osad elegir a una mujer ». 23 « con un estilo mesianico, hablando despacio y con los brazos abiertos, Ségolène insistiô en el registro sentimental: 'siento vuestra amistad, siento vuestra proximidad'».

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une personne qui, en plus, est dénigrée par ses proches; elle demande un acte de foi aux votants. Dans la même perspective, La Razon offre la vision d'une véritable croyance religieuse en cette femme qui fait appel aux sentiments de son électorat, mais qui ne lui propose pas d'éléments objectifs et raisonnables pour croire en elle. C'est une représentation proche de celle des prêcheurs des églises américaines que le journaliste réaffirme en conclusion: «Comme si la clé de sa victoire dimanche prochain résidait dans son sourire pérenne de Joconde, caractéristique bien à elle »24.Le chroniqueur réduit tout son programme électoral à son image, tout simplement, puisqu'on la compare non pas à une autre personnalité, mais au portrait d'une femme méconnue sur laquelle les gens s'interrogent toujours: la Joconde. En d'autres termes, La Razon ne semble insister que sur le manque de projet politique de Ségolène Royal.

Le génie malin
Dans El Pais, le journaliste se fait l'écho de l'avantage que continue à avoir Sarkozy dans les sondages et rappelle aux lecteurs le duel télévisé. La candidate avait tiré la dernière balle sur Sarkozy mais n'avait pas atteint ses points vitaux. On observe aussi dans l'article un retour à l'affrontement Sarkozy-Chirac lors duquel le candidat à la présidence s'était affirmé et avait réussi à donner l'image d'un nouveau leader «propre comme un sou neuf»25 non responsable de la situation actuelle du pays et qui incarne le renouveau du système. Il est ironiquement qualifié de 'génie politique' : un véritable génie pour tromper l'électorat.

Le jeu paronymique

gallo/galo

Un article du quotidien El Munda revient encore sur le débat-combat télévisé et signale le discours de Sarkozy comme implacable avec le 'sectarisme de la gauche'. Il rappelle aussi l'incapacité de Ségolène Royal à l'abattre: « elle fut incapable de le jeter au tapis lors des 144 minutes de combat cathodique »26.Toutefois, le cliché en question va être remplacé par un autre qui semble plaire davantage aux Français. Lorsqu'il rapporte le dernier meeting de Montpellier, ce journaliste transforme l'image du champion de boxe en celle de coq gaulois. Rappelons qu'en espagnol la graphie du nom de l'animal gallo (coq) est très proche de celle de l'ancien habitant de la Gaule gala; le journaliste parvient ainsi à faire passer à ses lecteurs les deux symboles les plus emblématiques des Français pour le public espagnol. On affirme que ce gallo avait été applaudi27 par le public; c'est-à-dire, qu'i! avait été suivi par les applaudissements de milliers des Français dans une ambiance de fête andalouse. Le champion était sorti dans la clameur générale sous l'égide de personnalités importantes.

24« Y como si la clave de su victoria el proximo domingo residiese en su sonrisa perenne de Gioconda, su rasgo mas reconocible ».
25

26« fue incapaz de arrojarlo a la lona en los 144 min. dei combate catodico ».
27 jaleado.

« limpio de polvo y paja ».

36

Samedi 5 mai 2007 : la veille des élections
La veille des élections, La Razon retient l'idée du bouleversement qui va se produire dans la façon de gouverner des deux candidats puisqu'il s'agit d'une nouvelle génération de dirigeants. Le journal analyse surtout le rapport du conjoint au président/présidente; c'est-à-dire, le rôle que François Hollande ou Cécilia Sarkozy peuvent jouer. Les deux couples ont, semble-t-il, des problèmes -aujourd'hui les doutes sont bel et bien levés- et on retient la photo de Sarkozy enlaçant Bernadette Chirac à la fin du meeting de clôture de la campagne électorale. La question est lancée: « Faute de première dame »28.Dans la journée de réflexion, le titre de l'article se fait donc l'écho des mésententes conjugales des politiciens avec un certain sarcasme: « Un adieu entre cornes et résistance »29. El Pais et El Munda publient tous les deux l'opinion d'André Glucksmann sur les candidats et leurs projets. Dans la section titrée 'El correo catalan' de El Munda, Arcadi Espada manifeste son opinion -et surtout sa joie- en ce qui concerne le déroulement des élections françaises dans une lettre dirigée àJ30. Lajubilation de l'émetteur du message vient de son sentiment « anti-espagnol » qu'il réaffirme explicitement, mais qui n'est pas éclairci. Selon lui, les élections françaises ont contribué à matérialiser « l'envie de la France »31 du peuple espagnol. Il plaisante quand il voit comment, en Espagne, on 'pontifie' sur la crise française. Le journal ABC apporte des points de vue distincts; il revient sur le meeting de Sarkozy à Glières pour faire remarquer au lecteur l'importance du lieu pour les Espagnols et leur mémoire historique32, en reproduisant le poème de José Angel Valente, Cementerio de Morette-Glières (1944), dans son intégralité. Sur une autre page, c'est la préoccupation qui prédomine avec le titre en forme d'interrogation: «~ Una mujer en el Elfseo? » Une fois de plus, il s'agit d'un retour sur le machisme de la société française qui s'interdit le discours de la suprématie masculine mais qui, en fait, révèle un pays bien conservateur: «La France conservatrice qui, bien qu'elle méprise le machisme, met à l'écart la candidate socialiste» 33.Villapadierna analyse les relations franco-allemandes pour mettre en parallèle les personnalités de deux peuples et souligne l'admiration des Allemands pour le modus vivendi français jusqu'à en faire un dicton: «vivre comme des Rois en France »34.

28

« GA falta de primera dama? ». 29 « Una despedida entre cuernos y resistencia ». 30 Surnom par lequel on reconnaît le directeur du journal Pedro 1. Ramirez. 31 « la envidia de Francia ». 32 Question qui est au cœur du débat de la politique espagnole en ce moment. 33 « la Francia conservadora que, aunque huye dei machismo, descarta a la candidata socialista ». 34 « vivir como di os en Francia ». 37

Dimanche 6 mai: journée concluante
Le jour des élections, La Razon revient au meeting de Bercy où le vrai Sarkozy s'était manifesté en candidat fort qui ne fait pas de clin d'œil au centre, celui qui incarne la droite moderne et stimulante, capable de dénoncer les syndicats arthritiques, une université rouillée et des médias périclités, tous ces maux qui ont fait de la France une nation ravagée par le 'relativisme moral', ce même relativisme dénoncé par l'église catholique. Sarkozy va s'ériger en référence politique et morale, paladin des valeurs enterrées en mai 68. Et toute cette reconnaissance du politicien pour dire au lecteur espagnol: regardez bien et réveillez-vous! Nous, les Espagnols, restons hypnotisés et 'apantojados', endormis par le même chant séraphique de Mme Royal. Le journal El Pais publie un article de l'écrivain mexicain Carlos Fuentes qui avoue aimer la France pour de nombreuses raisons qu'il tente d'argumenter en révisant l'histoire du pays à rebours. Ses propos sont représentatifs d'un secteur de la population espagnole qui a ressenti la France comme le pays d'accueil et l'idéal à atteindre pendant la dictature franquiste. D'abord, il rappelle comment Mitterrand avait gouverné au centre, mais avec le cœur à gauche ou comment le conservateur Ch. de Gaulle avait réussi à sauver l'honneur français pendant la Seconde Guerre Mondiale et s'était débarrassé du lourd fardeau colonial. Mais il remonte encore dans le temps pour signaler que Colbert avait créé le premier état moderne d'Europe et du monde. Et tout cela pour que les Français se souviennent de la solidité de leur culture historique qu'ils semblent parfois oublier, s'adonnant souvent à la polémique stérile en tant qu'idéologues convaincus, d'où une certaine confusion qui les empêche de voir clair dans certains problèmes qui, il y a très peu de temps, ne les inquiétaient pas. De même, lorsqu'il aborde le sujet de l'immigration, il évoque la bonne entente qui régnait dans les quartiers parisiens entre immigrés et Français, si bien retracée dans le roman de 1. Goytisolo Paisajes después de una batalla. À travers une enquête d'opinion sur la Toile, El Munda constate le renversement du stéréotype initial des deux candidats tout au long de la campagne. Le portrait des personnages se complète par les appréciations des psychanalystes sur leurs personnalités. Tous deux ont en commun l'ambition et l'orgueil mais, surtout, la belligérance contre le père. Le slogan de campagne favori de Sarkozy est 'rupture', il est obsédé par l'idée de détruire l'état préexistant des choses et de délaisser tout lien avec ses pères politiques. Un homme capable de toutes les trahisons est un héros dans l'inconscient collectif, d'où cette séduction irréfléchie qu'il exerce sur le public. Son rêve est de métamorphoser les 'petits Français' en 'grands Nicolas'. La personnalité psychique de Ségolène est bisexuelle: elle est d'autant plus hyper féminine qu'elle devient plus sévère; sa défense de 'l'ordre juste' met en évidence sa généalogie militaire, elle glisse facilement de l'image virginale à la main de fer. La fascination phallique de l'éloquence propre du mâle lui manque et, pour parvenir à ses fins, elle demande au peuple de lui apporter ce langage qui lui fait défaut pour cette 'démocratie participative' qu'elle réclame.

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