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LA PRÉVENTION DANS TOUS SES ÉTATS

De
159 pages
Riche d'une histoire faite d'initiatives et d'innovation, la prévention spécialisée a connu son " âge d'or " jusqu'aux années quatre-vingt. Puis, percutée par les phénomènes de banlieues et la recomposition des pouvoirs politiques après la décentralisation, elle a été questionnée sans ménagement sur son utilité et sur l'intérêt de ses principes. Elle est écartelée entre des missions de différents nature. Celle d'établir " hors les murs " une relation d'aide avec les jeunes " en difficulté ", qui justifie son arrimage aux compétences des Conseils Généraux et les attentes persistantes de sa contribution plus franche à l'encadrement de la jeunesse " qui échappe ".
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Gilbert BERLIOZ

LE PREVENTION DANS TOUS SES ETATS Histoire critique des éducateurs de rue
Préface de Sebastian ROCHÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L' Ha rma ttan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur:

Les 15 - 25 ans, acteurs dans la cité (Dir.), Paris, SYROS, 1995

"Il s'étaitfait mal dans la rue, mais on l'a soigné autre part. Et il est mort! .0. "

Boby Lapointe

Préface Le travail social à l'ère de l'insécurité

Les éducateurs de rue sont les grands absents des débats actuels sur l'insécurité et la réduction de la délinquance. On peut le regretter. Le gouvernement de M. RAFFARIN a mis en œuvre des réformes qui, bien que dans la droite ligne de celles de Lionel JOSPIN, ont déclenché un débat médiatique: d'un côté on a voulu réussir enfin une jonction entre police et gendarmerie, doter les policiers de moyens de se protéger et de moyens d'actions renforcés, et d'un autre on a voulu étendre les centres éducatifs renforcés sous l'appellation de centres éducatifs fermés, permettre de prononcer des sanctions éducatives contre les mineurs de 10 à 13 ans (réparations, médiations, travaux d'intérêt général). Sur la sellette, on trouve aussi l'éducation nationale et le collège unique: faut-il conserver l'apparence d'unité d'un système qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages? Bref, éducation nationale, police et gendarmerie et enfin justice: on voit bien que l'éducation de rue n'est pas dans le tiercé gagnant. Tout se passe comme si les grands enjeux de l'éducation étaient ailleurs. Pourquoi? On n'a guère de réponse à cette absence. Gilbert BERLIOZ nous en propose une. Et, pour le faire, il s'appuie sur sa connaissance fine du monde des éducateurs de rue. Connaissance n'est pas complaisance, on le verra.

Les réponses qu'il apporte à la question de savoir pourquoi il y a crise et critiques du travail social peuvent être situées dans une histoire générale du secteur de la « sécurité quotidienne ». La

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question de l'insécurité est maintenant si présente qu'on pourrait oublier qu'elle a une histoire qui remonte au milieu des années soixante-dix. C'est précisément au moment où les clubs de prévention sont institutionnalisés que la nouvelle question d'insécurité se dessine: entre 1972 avec la nouvelle législation et 1976 avec le rapport du garde des sceaux Alain PEYREFITTE (Réponses à la violence), tout est prêt à basculer. Encore quelques années et les banlieues vont connaître les premières émeutes. La crise économique va imprimer sa marque à la délinquance. La décentralisation va être votée. Tous les acteurs de la sécurité vont être sommés de travailler les uns avec les autres. Certes, ils sont loin de le faire, aujourd'hui encore. Mais, une nouvelle direction est donnée.
Dans cette nouvelle configuration, cette nouvelle donne, il faut changer. Les monopoles n'ont plus la même force. La police nationale se voit concurrencée par la police municipale, les entreprises de sécurité. La justice doit s'adapter à la nouvelle réalité et tente de s'en acquitter en créant les maisons de justice et du droit pour faire de la médiation. La police fait de l'animation avec les Centres de Loisirs. Les maires ne donnent pas d'instructions aux policiers nationaux, mais négocient avec eux les priorités dans les villes. Les éducateurs sont mis au pied du mur: il faut discuter avec les policiers, comme avec les Emplois-Jeunes non qualifiés, travailler au sein d'un ensemble qui les déborde et les dépasse. De nouvelles missions qui se transforment peu à peu en nouveaux métiers sont largement présentes. On met sur pied des correspondants de nuit, des médiateurs, tous ces agents qui veillent sur les lieux publics dans les transports ou les quartiers défavorisés. La problématique de « l'ordre en public », c'est-à-dire de l'ordre social ordinaire et des incivilités, prend place dans le débat public. Quelle plus value ont les éducateurs face à ces nouveaux acteurs? Les éducateurs ne se sont-il pas trop professionnalisés, et du coup éloignés des jeunes difficiles des quartiers défavorisés, notamment des jeunes d'origine maghrébine dont beaucoup vont précisément

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occuper ces postes d'agents de veille? Les éducateurs peuvent vouloir se réfugier derrière leur éthique (personnalisation, anonymat, etc...), mais cela suffit-il à ceux qui demandent des actions qui donnent des résultats tangibles? Relations avec d'autres professionnels constitués, relations avec les élus politiques locaux, mise en concurrence, demande de résultats, introduction de l'évaluation et des mesures d'impact: tous ces impératifs sont vrais pour toutes les professions qui vont se trouver impliquées malgré elles dans la question mêlée de la tranquillité et de la sécurité publiques, tel qu'elles sont définies par la demande sociale croissante. Les couches modestes et défavorisées ont des attentes et le font savoir. La dénonciation du « flicage » ou de la répression ne confère plus de légitimité à la prévention sociale. Il me semble que les travailleurs sociaux sont pris dans le même tourbillon de reconfiguration des acteurs que tous ceux qui contribuent à la sécurité. Mais, malgré leurs atouts, ils ont peut-être moins bien anticipé les nouvelles règles du jeu, perçu les nouvelles contraintes et impératifs. C'est ce que Gilbert BERLIOZ suggère, et on ferait bien de l'entendre. De même que « faire de l'État» n'est plus une finalité, faire du social n'est plus une fin en soi. Qui plus est, ce n'est plus une fin en soi définie par les professionnels du secteur eux-mêmes. Et, ces changements ne sont pas réversibles. Sebastian ROCHÉ, Chercheur au CNRS, Institut d'Études Politiques de Grenoble

Il

INTRODUCTION

Les émeutes urbaines des années quatre-vingt: point de bascule concernant les représentations de la jeunesse ... et des éducateurs de rue
Pendant l'été 1981, quelques grands ensembles de la banlieue lyonnaise sont le théâtre d'une explosion de violence dont la nature et l'intensité choquent profondément la société française. Les jeunes des Minguettes, puis ceux de Villeurbanne et de Vaux en Velin font irruption sur le devant de la scène d'une France en «état de grâce ». Le spectaculaire domine. Ils volent des (grosses) voitures, provoquent la police et font connaître nationalement - avec le concours de média complaisants - la pratique des rodéos réservée d'ordinaire aux seuls initiés des « quartiers périphériques ». Ces émeutes se terminent généralement par des incendies entre la fête et le sacrifice. Cet « évènement-avènement» de l'été « chaud» constitue une sorte d'électrochoc. Date clé dans l'histoire des représentations de la marginalité des jeunes et des quartiers populaires, il va constituer le départ de nouvelles politiques en la matière et marquer la fin d'un certain «âge d'or» de la prévention spécialisée. De manière générale durant ces évènements, les travailleurs sociaux ont semblé absents du terrain. Plus singulièrement une question plus directe a été adressée à la prévention spécialisée: pourquoi les éducateurs de rue situés aux avant-postes du travail social en matière de jeunesse en difficulté sont-ils restés, comme les autres, sinon sans voix, à tout le moins sans prise sur les évènements? Pourquoi la position de flottement, ou d'essoufflement souvent évoquée pour caractériser le travail social s'est-elle étendue à la prévention spécialisée alors que cette dernière revendiquait au sein de ce secteur un appareillage théorico-pratique spécifique?

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Par quel processus, elle qui avait su innover et exister en face des institutions de la jeunesse issues de l'après-guerre, se faire reconnaître et se développer à partir des problèmes posés par les blousons noirs des années soixante, puis trouver une place importante dans les politiques de la jeunesse des années soixantedix, pouvait-elle se retrouver « dépassée par les évènements» en 1980 ? En retraçant les étapes successives de la « déjà longue histoire» de la prévention spécialisée, les pages qui suivent se proposent d'éclairer les différents enjeux liés d'abord à sa constitution, puis aux modalités de son inscription dans le champ des politiques publiques dédiées à la «jeunesse en difficulté». Ce premier ouvrage couvre la période qui va des origines de la prévention spécialisée jusqu'aux années quatre-vingt-dix et la recherche d'une nouvelle stabilité. Il reprend les éléments d'un travail universitaire conduit au tournant des années quatre-vingt-dix1 en accordant une importance particulière au choc provoqué par les émeutes des jeunes « desesperados lyonnais» et aux déséquilibres successifs qu'elle a connus tout au long des années quatre-vingt. Mais le déséquilibre n'est-il pas le principe du mouvement?
Un second ouvrage portera sur la période contemporaine et les ajustements de la prévention spécialisée au nouveau paradigme de la sécurité publique et à l'inexorable montée en puissance de la gouvemance locale.

1

G. BERLIOZ, Jeux et enjeux d'une forme spécifique de travail social: la
spécialisée, DESS Politiques Sociales, lEP Grenoble, 1992.

prévention

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Entre hétérogénéité un « champ»

et diversité:

la prévention spécialisée est

La notion de champ semble la plus appropriée pour pouvoir rendre compte de la plasticité de la prévention spécialisée sans perdre de vue son référentiel commun d'exercice. Par les possibilités qu'elle offre d'établir des liaisons entre diversité et unité, cette notion évite de butter contre le constat d'hétérogénéité de ses multiples modalités de mise en œuvre. Car, malgré leur multiplicité et leur dispersion, toutes ces dimensions sont, malgré tout, insérées dans une entité attestée par l'appellation générique de « prévention spécialisée». La première difficulté à franchir pour parler de la prévention spécialisée consiste à trouver, dans cet ensemble protéiforme de lieux, de publics, de pratiques et de discours, les principes cohésifs qu'il contient. Dans cette perspective, on peut rechercher un fil conducteur à travers une analyse des enjeux internes que rencontre depuis toujours la prévention spécialisée pour se constituer comme champ, et dans les différentes occurrences de son rapport à l'environnement socio-politique pour se faire reconnaître comme acteur. Le tournant de la place de la prévention spécialisée dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, et les difficultés qu'elle rencontre jusqu'à nos jours, ne parviennent à être lisibles qu'avec une mise en perspective des enjeux différents qui ont marqué les différents moments de son histoire et une compréhension des places successives qu'elle a occupées dans le domaine des réponses publiques aux «jeunes en difficultés». Pour cela il faut regarder son développement comme un processus historique fait de mouvements, de rapports de force et de luttes d'influences ininterrompues qui viennent éclairer sa situation actuelle. Depuis ses prémices dans la période de l'après-guerre, l'existence et le développement des Clubs et Equipes de Prévention (C.E.P.) sont en relation permanente d'un côté avec les représentations des conduites marginales de la jeunesse qui ont caractérisé les différentes époques, et d'un autre côté avec les luttes

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d'influences internes aux appareils politico-administratifs viennent progressivement structurer le champ institutionnel.

qUI

L'objectif n'est pas - ne peut pas être - de dégager une relation de causalité directe entre une représentation de la marginalité des jeunes ou un épisode du rapport de force dans la sphère politicoadministrative et telle forme prise par la prévention spécialisée à un moment donné, mais plutôt d'éviter les explications unidimensionnelles. Aussi bien celles qui sont issues du monde professionnel, qui la présente comme la simple élaboration d'un système de réponses aux conduites marginales des jeunes, en reconstruisant sans fin son histoire et en courant le risque de « poser les pratiques à la fois au principe et à la finalité de la prévention spécialisée2» ; que d'autres plus savantes qui produisent des interprétations théoriques ou surplombantes, réduisant les enjeux du champ aux seules stratégies institutionnelles ou idéologiques. Pour cela, on doit s'intéresser dans un premier temps à un aspect contextuel, plus sociologique, concernant l'émergence d'un «phénomène jeunesse» concomitant à la période des Trente 3 Glorieuses . Sans se laisser abuser par l'usage du mot « jeunesse» qui désigne implicitement «des» jeunesses différentes4, ce référentiel constituera la toile de fond permettant de voir l'évolution des différentes représentations de la jeunesse déviante et marginale. L 'histoire de la prévention spécialisée est contemporaine à la montée en puissance d'une jeunesse d'abord comme phénomène de masse, puis comme problème social. Cette nouvelle problématisation constitue le cadre obligé de toute réflexion sur la déviance des jeunes et les politiques qui lui sont rattachées. Parce qu'inévitablement elle exerce son influence sur
?

- J.L. CARDI, La prévention spécialisée, un secteur spécifique du travail social: transformations, modalités de fonctionnement, idéologie, Université Paris VIII, 1987, Thèse de sociologie.
in Questions de sociologie,

3 1. FOURASTIE, Les 30 Glorieuses, Fayard, 1983. 4 P. BOURDIEU, « La jeunesse n'est qu'un mot» Ed. Minuit, 1980.

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les représentations dominantes, les opinions publiques, les choix institutionnels et le contexte relationnel dans lequel évoluent tous ceux qui sont en contact avec elle. Dans un deuxième temps, une lecture historique des différentes périodes de son évolution permet d'observer les conditions de l'émergence de « l'objet» prévention spécialisée. Les « périodes» que nous avons délimitées sont à prendre comme des repères théoriques de compréhension tenant compte d'un compromis entre la réalité sociologique, par essence toujours mouvante, et un continuum judirico-administratif dont nous voulons repérer la scansion. Tout en sachant que les évènements qui se succèdent ne s'engendrent pas nécessairement et que leur co-présence dans la même période est souvent possible, le raisonnement en terme d'étapes est nécessaire pour arrêter certains jalons dans le flux des transformations des différents niveaux afin de comprendre la logique de leur évolution. On observera tout à tour: - la phase des expérimentations locales, en cherchant à savoir comment, dans le contexte de reconstruction et de développement de la protection sociale de l'après-guerre, ceux que l'on appelle les pionniers de la prévention parviennent à investir le «milieu naturel» des jeunes comme espace laissé libre par les institutions traditionnelles; - la phase de structuration: Comment à partir de l'irruption des bandes de blousons noirs et de leur représentation comme problème social, les Clubs et Equipes de Prévention sont reconnus comme réponse appropriée, et comment cette reconnaissance les place immédiatement comme enjeu entre les différents segments de la sphère politico-administrative pour en exercer la tutelle. On verra ensuite comment l'émergence du référentiel d'action sociale globale dans la préparation du VIe plan, à la fin des années soixante, amène le fameux « Arrêté de 72 » qui vient officialiser l'action des Clubs et Equipes de Prévention comme secteur spécifique du travail social. Considéré depuis comme la « clé de

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