LA PRÉVENTION SPÉCIALISÉE

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La Prévention Spécialisée est une technique d'intervention spécifique dont la finalité est de répondre aux risques et problèmes d'inadaptations des enfants, des adolescents et des jeunes majeurs, dans leurs lieux de vie. Un cadre réglementaire et législatif permet aux éducateurs, dits de rue, de construire l'offre relationnelle aux publics présentant des difficultés. A travers plusieurs études d'implantation d'équipes de Prévention Spécialisée, l'auteur présente les outils, les méthodes et les pratiques de terrain des éducateurs de ce type de prévention.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296268111
Nombre de pages : 388
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LA PREVENTION

SPECIALISEE

OUTILS, METHODES, PRATIQUES DE TERRAIN

Du même auteur

La voie du karaté, une technique Imprimerie Durand, 1997.

éducative,

Chartres,

Le karaté de maître Kamohara, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1998. Sur une voie de l'intégration des limites, Chartres, Comité Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 1999. Le Karaté, sport de combat ou art martial, Chartres, Comité Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 1999. Les jeunes, les drogues et leurs représentations, L'Harmattan, 2000. Paris,

Le karatéka et sa tribu, mythes et réalités, Paris, L'Harmattan, 2001. Prévenir la violence, Paris, L'Harmattan, 2001. Drogues et société, Paris, L'Harmattan, 2001.

Pascal LE REST

LA PREVENTION SPECIALISEE OUTILS, METHODES, PRATIQUES DE TERRAIN

Préface de Daniel LECOMPTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

COUVERTURE:

huile de Cathy BETOUX.

A l'ensemble des professionnels de la Prévention Spécialisée d'Eure-et-Loir dont le travail quotidien, pertinent et invisible, contribue à aider les hommes, les femmes et les enfants en difficulté.

COLLECTION

Educateurs et Préventions

Dirigée par Pascal LE REST

Les éducateurs travaillent dans l'ombre et contribuent dans le quotidien à la résoluôon de situations complexes, souvent dramatiques et douloureuses. Ils interviennent dans des internats pour enfants, pour adolescents et pour adultes, dans des institutions pour déficients visuels ou auditifs, en direction des personnes handicapées physiquement ou mentalement. Dans la rue, ils travaillent, sans mandat et dans le respect de l'anonymat, à restaurer des liens affectifs, sociaux, psychologiques. Ils sont missionnés par la justice pour accompagner des enfants en difficultés ou sont présents en milieu carcéral pour aider les détenus à la réinsertion sociale et professionnelle. Tous, avec courage et détermination, ils luttent à l'aide d'outils spécifiques, de méthodes et de pratiques de terrain élaborées pour améliorer les conditions de vie des usagers et de leurs familles, et prévenir des risques de récidive, d'inadaptation, de désaffiliaôon, de rupture scolaire ou familiale. La collection veut donner la parole aux éducateurs pour mettre en lumière leur rmesse d'intervention, les lignes de force qui sous-tendent l'étayage des préventions et transmettre la mémoire des pratiques.

Titres parus ou à paraître: Paroles d'éducateurs de Prévention Spécialisée De la complexité en Prévention Spécialisée

Je remercie le Président, M TANTER Joseph, et le Directeur Général, M MATELET Christian de l'ADSEA 28 ainsi que les membres du Bureau et du Conseil d'Administration, d'avoir témoigné leur confiance et d'avoir soutenu l'ambition
de ce proJ.et.

Je remercie le directeur du service de Prévention Spécialisée M LECOMPTE Daniel pour son accompagnement chaleureux, son esprit dynamique et son aide permanente.

Je remercie Florence GAUTHIER, secrétaire de la Prévention Spécialisée de Chartres, attachée à la direction du service, pour son aide technique et son soutien efficace tout au long de l'élaboration de ce livre.

J'adresse mes compliments aux éducateurs qui ont participé, peu ou prou, à l'élaboration de ce travail et salue en particulier Christine CE, Jean-Lou PAPIN, Christine GOARANT, Saidou M'BOH, Jacqueline MOUTASSI, Ahmed ATMANI, Robert LORENZO, Antoine ORRIERE, Emilie GUICHARD.

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-1354-8

SOMMAIRE

1. Préface page Il 2. Quelques éléments d'introduction page 15
3. Méthodologie page 33 4. Spécificité de l'action de Prévention Spécialisée page 49 5. Le registre d'intervention des professionnels de la Prévention page 53

Spécialisée sur les quartiers 6. Etude d'implantation

d'une équipe de Prévention Spécialisée sur le

Plateau Nord de Dreux page 59 7. Etude d'implantation d'une équipe de Prévention Spécialisée sur le

quartier des Rochelles de Dreux page 143 8. Projet d'intervention de l'équipe éducative pour la commune de VernouiUet page 227 9. Projet d'intervention de l'équipe éducative pour le quartier de page 257

Beaulieu à Chartres 10. Projet d'intervention

de l'équipe éducative pour la commune de page 297 page 333

Mainvilliers Bibliographie

Annexes page 341

1. PREFACE
par Daniel LECOMPTE, directeur des Services de Prévention Spécialisée de la Sauvegarde d'Eure-et-Loir

1972-2002 : la perspective du trentième anniversaire des textes constitutifs de la Prévention Spécialiséel nous a donné l'idée de réunir quelques travaux réalisés au sein des services de la Sauvegarde de l'Enfance d'Eure-et-Loir et de les sownettre au regard des multiples acteurs (bénévoles, politiques, professionnels) qui concourent à rétablir, là où il fait défaut, du lien social. A I'heure où apparaissent des difficultés de recrutement dans le secteur sanitaire, social et médico-social, où des départs massifs en retraite sont annoncés pour les quinze ans à venir, les équipes de Prévention Spécialisée sont confrontées depuis longtemps aux questions des postes à pourvoir et de la qualification des personnels. A I'heure où les centres de formation de travailleurs sociaux sont invités à augmenter leur capacité d'accueil, à prendre en compte la nécessaire évolution des pratiques pour répondre aux besoins sociaux nouveaux, nous souhaitons que cet ouvrage contribue à éclairer une pratique singulière d'action sociale, voire suscite l'engouement de jeunes professionnels. Si l'identification des différents opérateurs du processus de transformation sociale et de leur mission est relativement facile, la mission de la Prévention Spécialisée comme mode d'intervention sociale global, transversal à plusieurs problématiques des quartiers, empêche qu'on la situe sur un segment d'activité bien défmi : de par sa
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Arrêté interministériel du 4 juillet 1972 et ses 8 circulaires d'application.

culture originelle, ses textes fondateurs, sa pratique ancienne, les équipes de Prévention Spécialisée travaillent sur la cohésion sociale et l'insertion dans presque tous leurs aspects, aux moyens d'activités multiples et polymorphes qui parasitent son image. La nébuleuse d'objectifs et d'actions qui découlent de cette réalité fait de la Prévention Spécialisée un objet complexe et mouvant, en équilibre instable, sensible aux moindres perturbations dans la diversité des champs dans lesquels elle intervient. Créé en 1972, le service de Dreux a traversé toutes les tendances qui ont marqué et agité les acteurs de la Prévention Spécialisée et l'histoire de cette pratique singulière de l'action sociale: le militantisme post soixante-huitard réalise un mariage heureux avec les principes fondateurs de l'Arrêté du 4 juillet 1972 tels la libre adhésion, l'anonymat, l'absence de mandat et le partenariat; le militantisme et les principes fondateurs donnent naissance à des actions innovantes qui mêlent travail social et mobilisation des habitants pour produire des changements remarquables dans les quartiers; la participation des habitants devient le mythe de l'intervention sociale publique sur les grands ensembles qui agitera tous les dispositifs intenninistériels de 1977 (Habitat et Vie Sociale) à nos jours (Contrats de ville); la loi 86-17 du 6 janvier 1986, qui adapte la législation sanitaire et sociale aux transferts de compétence en matière d'aide sociale et de santé, place la Prévention Spécialisée au sein d'un ensemble de mesures cOITespondant à une redéfmition de l'Aide Sociale à l'Enfance que cette même loi entreprend; contrôlée par les élus du conseil général et parfois des communes, agissant sur des teITitoires où s'exercent la politique de la ville conduite par l'Etat, la Prévention Spécialisée est placée peu à peu comme une action sectorielle dans une action globale, confrontée à des attentes légitimes d'explicitation de ses pratiques, à des exigences de lisibilité auxquelles les acteurs sont mal préparés. Les équipes de Dreux, de Chartres et de Châteaudun se sont alternativement, en fonction des époques, des réalités rencontrées sur le teITain, des volontés politiques en place et des alliances conjoncturelles, soit engagées dans la diversification des modes

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d'intervention (en saisissant l'opportunité de financements multiples), soit repliées dans des pratiques plus orthodoxes d'immersion dans le milieu et d'accompagnement des jeunes. Quoiqu'il en soit, si les politiques sociales transversales ont prouvé qu'elles n'étaient pas une panacée universelle, les quartiers sont aujourd'hui mieux équipés et les élus locaux se sont aguerris à la gestion du social. La Prévention Spécialisée, immergée dans un ensemble de mesures nées à la fois de la décentralisation et des politiques sociales transversales, se trouve prise dans des enjeux politiques locaux, des logiques sécuritaires, une recherche de paix sociale. Alors que les dispositifs se multiplient, se surajoutent, se recouvrent parfois, l'ensemble des acteurs réclame la transparence des missions, les élus veulent savoir qui fait quoi, où, quand comment, pour qui et à quel prix. Pascal Le Rest est conseiller technique des services de Prévention Spécialisée de la Sauvegarde d' Eure-et-Loir. Il produit des diagnostics sur les quartiers, propose des projets d'intervention, en prévoit l'évaluation, participe à l'analyse des pratiques qui pennettra les réajustements. Ces travaux sont soumis à un circuit de validations par la direction du service, l'association, le conseil général et les communes. Ils témoignent d'une volonté technique, associative et politique d'appréhender au mieux une démarche spécifique d'action sociale au regard des difficultés à traiter et de l'ensemble des ressources identifiées qui participeront à la production de changements.

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2. QUELQUES ELEMENTS D'INTRODUCTION

Les éducs de rue et la Prévention Spécialisée Dans le travail social en France, l'éducation spécialisée jouit d'une place particulière. Des ouvrages, des collections2, des médiatisations diverses ont favorisé sa connaissance et sa reconnaissance par le grand public3, ce qui ne signifie pas qu'elle occupe les positions qu'elle cherche à investir, tant dans les représentations collectives et individuelles, que dans le jeu institutionnel et politique. Dans le champ de l'éducation spécialisée, il y a la Prévention Spécialisée qui, panni toutes les fonnes d'intervention, est, en revanche, méconnue. Les éducateurs qui travaillent en Prévention Spécialisée sont habituellement appelés les éducs de rue. Cette fonnule lapidaire est à l'image de ce que l'on connaît de cette fonne d'intervention sociale, c'est-à-dire infmiment peu de choses. Les rares livres qui parlent de Prévention Spécialisée sont écrits par des personnes qui se trouvent en marge de ce qui constitue les lignes de force de cette intervention ou par des professionnels qui développent des aspects très pointus de l'intervention, ne favorisant
2 Collection L'éducation spécialisée au quotidien dirigée par Joseph Rouzel, chez Erès. Par exemple Parole d'éduc de Rouzel. 1995. = Collections Logiques sociales et Emergence chez L' Hannatlan. Par exemple: Daniel Roquefort. Le rôle de l'éducateur. 1996. Collection Actions sociale / Société chez ESF éditeur. Par exemple: Etre éducateur dans une société en crise. Philippe Gaberan. 1998. Collection Pédagogie psychosociale chez Fleurus. Par exemple: Cette prévention dite spécialisée. Victor Girard, Jean-Marie Petitclerc, Jean Royer. 1988. 3 Cette médiatisation se réalise ponctuellement et dans des champs très particuliers, l'autisme, par exemple. La maladie mentale, en général, est une question plus investie par les médias que le handicap physique. On y parle plus facilement du rôle de l'éducateur et de son intervention auprès de l'enfant qui souffie. A l'époque où l'hôpital de jour de Bonneuil était dirigé par Maud Mannoni, le rôle de l'éducateur était médiatisé.

pas la lisibilité en dehors du champ. Dans le premier cas, on peut citer Guy Gilbert qui symbolise pour beaucoup de Français le travail de l'éduc de rue. C'est sans doute l'auteur le plus médiatique, celui qui a permis qu'une représentation mythifiée du travail de rue s'échafaude. Le curé en blouson noir qui revendique la droite évangélique comme support éducatif et qui traîne la nuit dans les lumières de la ville n'est pas représentatif du travail de Prévention Spécialisée. En disant cela, je ne prétends pas que l'action qu'il mène ne soit pas intéressante, pertinente ou efficace. Cependant, elle doit être distinguée de celle d'un éducateur de prévention. Le missel dans une main et la violence dans l'autre, le regard angélique dans un œil et l'enfer dans l'autre, contribuent, certes, à produire une image séduisante, attractive chez un homme dans lequel se déchaînent tour à tour le diable et le bon Dieu. Dans le second cas, des ouvrages tels que celui de Monique Besse et Annick Prigent, Prévention Spécialisée et formation, publié en 1997 chez Erès, ne s'adressent qu'à des spécialistes, ce qui ne retire rien à la qualité du travail. L'objectif de ce livre est donc de rétablir les lignes de force de l'intervention de Prévention Spécialisée, en défendant un regard, une spécificité, liés à l'auteur, de révéler ce que sont les pratiques éducatives des professionnels, de montrer les méthodes et techniques d'intervention, de donner une lisibilité sur les projets d'intervention des équipes sur une aire géographique donnée, en l'occurrence sur le département de l'Eure-et-Loir.

Restitution des études sur les quartiers Pour réaliser cet objectif: j'ai fait le choix de restituer cinq travaux que j'ai personnellement conduits, en qualité de Conseiller Technique pour la Prévention Spécialisée de la Sauvegarde de l'Enfant à l'Adulte d' Eure-et-Loir. Il s'agit de deux études d'implantation et de trois projets d'intervention. Dans une étude d'implantation d'une équipe de Prévention Spécialisée sur un territoire donné, il s'agit de penser les actions à conduire en

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fonction des problématiques repérées, des difficultés du telTain, d'un diagnostic social effectué qui tient compte de données socio-démographiques et d'entretiens réalisés auprès de professionnels et d'habitants. Un projet d'intervention s'écrit après qu'une étude d'implantation ait été réalisée. Il s'agit de restituer ce qu'ont été les pratiques éducatives, de donner de la lisibilité sur les actions conduites et de penser les actions futures. Les études d'implantation d'équipes de Prévention Spécialisée ont concerné le Plateau Nord de Dreux et un quartier de Dreux, appelé Les Rochelles. Les projets d'intervention d'équipes déjà en place sont ceux d'un quartier de Chartres, Beaulieu, d'une ville de l'agglomération chartraine, Mainvilliers, et de la ville de Vernouillet, de l'agglomération drouaise. Les travaux ont été élaborés avec la participation des équipes concernées. Ces cinq travaux devraient pennettre de comprendre quelques aspects de ce qu'est la Prévention Spécialisée, les objectifs qu'elle poursuit, les actions qu'elle entreprend, les méthodes qu'elle emploie. Au-delà, ils favoriseront la compréhension de la transférabilité : le lecteur retrouvera, d'un texte à l'autre, des passages communs, la méthodologie employée, des tableaux aux variables communes, une tonalité et une exigence, rendre compte de la réalité du telTain et des pratiques de telTain. Sans doute, les cinq textes qui sont présentés dans cet ouvrage ne suffIront pas à tout dire de la Prévention Spécialisée. En outre, j'ai choisi, dans l'écriture même de ces travaux, de prendre une posture, celle qui consiste à rendre compte de l'expertise des professionnels et non de justifier des positionnements, c'est-à-dire de se situer dans une démarche défensive, comme c'est souvent le cas dans ce champ précis de l'intervention sociale.

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Angles méthodologiques Une chose doit être explicitée. J'ai été recruté sur ce poste de Conseiller Technique pour un certain nombre de raisons, qui tiennent d'une part à mon parcours professionneI4 et d'autre part à mon cursus universitaire. Le fait que je sois détenteur d'un DESS en ethnométhodologie et d'un doctorat en ethnologie n'est pas étranger à ce recrutement. En effet, dans un certain nombre de textes importants de la Prévention Spécialisée, nous trouvons la référence à des concepts méthodologiques spécifiques et particulièrement rattachés à l'ethnologie et l'ethnométhodologie. C'est le cas des textes du CTPS (Conseil Technique des clubs et équipes de Prévention Spécialisée), du CNLAPS (Comité National de Liaison des Associations de Prévention Spécialisée) ou de Infonnations Sociales que je présenterai ci-dessous. On les trouve également mentionnés dans des ouvrages de référence comme celui de Maurice Capul et de Michel Lemay, de l'éducation spécialisée. Des mémoires et des travaux de troisième cycle universitaire lient ces concepts à la Prévention Spécialisée. Ces concepts seront définis dans le chapitre suivant, consacré à la méthodologie, ayant présidé par ailleurs à la réalisation des études d'implantation des nouvelles équipes de Prévention Spécialisée et des projets d'intervention des équipes éducatives déjà en place. En général, ces concepts ne sont jamais explicités et sont présentés tels des implicites fondamentaux. Pourtant, ils ont contribué à forger la Prévention Spécialisée et à la rendre telle qu'elle est. Autrement dit, les éducateurs qui travaillent en Prévention Spécialisée manipulent des techniques et des outils dont ils ne connaissent généralement ni l'origine ni la valeur. Il était par conséquent nécessaire d'apporter quelques éléments de réponse, rapides mais précis, aux questions suivantes:
J'ai commencé par enseigner les mathématiques en secondaire pendant de nombreuses années avant d'être responsable de la prévention en alcoologie et en toxicomanie sur la moitié sud du département de l'Eure-et-Loir. Dans ce cadre, j'étais chargé de la fonnation et de l'infoImation.
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D'où viennent les concepts méthodologiques qui sous-tendent la Prévention Spécialisée? Qu'est-ce que l'ethnométhodologie et qu'est-ce que l'ethnologie? Pourquoi les concepts méthodologiques issus de ces deux derniers champs se sont-ils imposés à la Prévention Spécialisée? Comment expliquer la plus grande attraction de la Prévention Spécialisée pour la micro sociologie ?

Références à l'ethnologie au travers de textes Au regard de certains textes qui figurent comme des références pour le champ de la Prévention Spécialisée, il ne fait nul doute que l'ethnologie est la discipline qui offre la plus grande similitude avec la pratique de terrain. Cela est si vrai que dans un texte de mars 1998, sous le contrôle du CNLAPS (Comité National de Liaison des Associations de Prévention Spécialisée), intitulé La Prévention Spécialisée en France, et dont le sous-titre était Une action éducative en direction des jeunes fondée sur le travail de rue, on lit en page cinq, dans le paragraphe c :
« Travailler dans la rue, c'est être disponible pour écouter, observer sans insistance et avec discrétion, sans intention autre que d'aller à la rencontre. Proposer trop vite des solutions aux problèmes énoncés, sans connaissance des personnes et du milieu, se révèle souvent être une erreur. Il faut arriver à faire partie du paysage et avoir intégré les codes, les rituels autour desquels s'organise la vie des jeunes sur le quartier. L'éducateur est pratiquement en position d'ethnologue dans le milieu qu'il pénètre. Il se doit d'accepter l'existence de modes de fonctionnement sociaux dont il est le témoin préalablement à toute réaction visant une transformation des comportements. Cette position de réserve et de discrétion peut durer des semaines, voire des mois, avant de faire place à plus d'engagement et de prises de position. La solidité de la relation établie est à ce prix. »

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Les choses peuvent difficilement être plus clairement exprimées: l'éducateur est pratiquement en position d'ethnologue dans le milieu qu'il pénètre. S'il est dans une telle position, c'est qu'il manipule des techniques, des savoir-s'y-prendre, des méthodes, qui sont comparables à ceux de l'ethnologue. Cependant des différences se laissent rapidement trahir puisque dans le paragraphe suivant, le d, les buts poursuivis sont déclinés de la façon suivante:
Etablir des liens Connaître et être connu Etablir des relations de confiance Etre repéré en tant qu'éducateur Ecouter et observer Evaluer les dysfonctionnements, les manques ou les besoins Etc

On évalue la nuance introduite par le terme pratiquement, utilisé pour différencier ce qui distingue les positions de l'éducateur et celles de l'ethnologue. Cela signifie que si l'éducateur peut s'identifier à l'ethnologue, qui est dans la rencontre d'une autre culture ou d'un groupe, son travail comporte d'autres aspects qui ne peuvent pas se limiter aux positions ethnologiques. L'éducateur accompagne des jeunes et travaille avec eux aux changements dans le quartier ou dans le centre ville, cherche à favoriser les conditions d'une modification des comportements. Ainsi, si des méthodes de l'ethnologie peuvent être investies, c'est au service d'une autre dimension, que la simple mise en relation avec des groupes, celle d'une métamorphose sociale. Dans un autre texte, du CTPS (Conseil Technique des clubs et équipes de Prévention Spécialisée), intitulé Note technique sur le travail de rue, daté du 18 mai 1993, on retrouve des analogies avec le document précédent, sans toutefois rencontrer la mention de l'ethnologie. Je cite quelques passages pour signifier ces ressemblances: «La Charte nationale d'objectifs adoptée au Congrès du CNLAPS de Strasbourg (4 juillet 1992) rappelle que ce ne sont pas ses objectifs généraux (de la Prévention Spécialisée) qui distinguent son

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action de l'ensemble des interventions du secteur social et éducatif; mais plutôt sa démarche et sa méthode d'intervention basée sur une pratique de terrain, le plus souvent appelé« travail de rue ». » (Page 37). « C'est aussi, pour l'éducateur, le moyen le plus rapide et le plus efficace de connaître personnellement les jeunes, de se familiariser

avec leur comportement et d'être reconnu par le milieu. [",]

Tout

espace non institutionnel peut être fréquenté par les éducateurs de Prévention Spécialisée: la rue, les squares, des porches d'immeubles ou des cages d'escaliers mais aussi des espaces commerciaux et publics, les cafés, salles de jeux, cafétérias, centres commerciaux, les gares, etc. Travailler dans la rue, c'est aller là où se trouvent les jeunes. [".] Le travail de rue est incompatible avec un cadre horaire trop rigide. Il s'agit de tendre vers une présence constante et régulière sur les lieux, aux moments où les jeunes ont l 'habitude de s y trouver, quels que soient le jour et l 'heure. Il convient donc de cerner ces moments et pour cela, réaliser sur ces lieux une observation d'amplitude maximale: journées, soirées, week-ends, jours de fite, etc. » (Page 38). « Travailler dans la rue, c'est d'abord être là, disponible, pour écouter et observer sans insistance et avec discrétion. Proposer trop vite des solutions aux problèmes énoncés, avant qu'une connaissance suffisante des personnes et du milieu ne le permette, se révèle souvent être une erreur. Il faut arriver à « faire partie du paysage» et avoir intégré les codes, les rituels autour desquels s'organise la vie des jeunes sur le quartier. L'éducateur devra accepter et respecter ce mode de fonctionnement avant de réagir afin d'exercer une influence positive sur les comportements. » (Page 39).

Le vocabulaire emprunté réfère à l'ethnologie. Les tennes et expressions tels que pratique de terrain, moments de présence, codes, rituels, faire sa place, etc., renvoient inévitablement à l'ethnologie. Celle-ci est désignée par Infonnations Sociales, dans le numéro 60 de

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1997, intitulé la rue: « Les difficultés propres à cette pratique singulière et la méconnaissance de son objectif essentiel d'éducation la réduisent souvent à n'être qu'une étape préalable à une pratique éducative qui se déroule dans d'autres lieux, en des temps imposés. C'est ainsi que parfois le travail de rue se voit essentiellement assigner une fonction de connaissance du terrain de vie des jeunes, par l'observation participante (il est alors fait appel à l'approche ethnologique pour l'expliquer), ou (et) une fonction de contact et de transmission d'information et d'orientation [...J. L'approche se fait sur ce territoire que les jeunes se sont appropriés et sur lequel l'éducateur doit se faire accepter comme adulte capable d'établir une relation. Une période d'observation permet une connaissance fine du quartier, de ses institutions, des pratiques d'appropriation spontanée des jeunes, des rythmes de présence et d'absence, des temps forts d'agrégation ou de dilution des groupes,. l'éducateur découvrira les moments et les endroits où il pourra se faire accepter le plus aisément. [... J L'observation sur le terrain est primordiale. La présence aux jeunes sera progressive, afin qu'ils ne perçoivent pas cet adulte comme dangereux ou étrange et qu'ils puissent établir un début de partage et de relation. » (Page 48).

Références aux sociologues de l'école de Chicago, au travers de textes Dans leur livre De l'éducation spécialisée, qui est devenu un livre de référence, incontournable, pour tous les éducateurs spécialisés mais au-delà pour tous les travailleurs sociaux et tous les acteurs du champ social, Capul et Lemay, dans le dixième chapitre, intitulé Action éducative et environnement, consacrent un passage à la Prévention Spécialisée. Il est vrai que ce passage est laconique. D'autre part, il ne mentionne pas directement le mode d'intervention, son titre étant L'expérience des « éducateurs de rue ». Néanmoins, le texte possède plusieurs avantages. En premier lieu, il associe au mode d'intervention des éducateurs de rue, une origine qu'il est peu habituel de considérer. C'est ainsi qu'ils

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réfèrent la Prévention Spécialisée d'aujourd'hui, au courant des sociologues de Chicago, qui dans les années 1930, avec Shaw notamment, cherchent à rendre les hommes et les femmes acteurs de leurs vies au sein des quartiers5. Or, l'école de Chicago est celle dans laquelle se développera l' ethnométhodologie avec des chercheurs tels que Harold Garfmkel, par exemple. Il n'est pas inutile de rappeler que ce courant s'origine lui-même dans les travaux de Georges Simmel, le grand sociologue allemand, puis donnera, dans les années cinquante et soixante, au travers de Erving Goffinan, des élaborations sociologiques fondamentales, avec des livres comme Asiles, Les rites d'interaction, Stigmate, etc. Ce courant initié par Goffman s'appellera la microsociologie et inspirera les ethnométhodologues. Capul et Lemay, en situant l'école de Chicago dans la proximité de ce qui se joue en Prévention Spécialisée, pennettent la construction d'un enracinement dans des méthodes, des choix méthodologiques, dans des manières de faire et de voir, de parler et d'agir. Il est évident que ce lien aux sociologues de l'école de Chicago, compte tenu des travaux produits, des expériences et des expérimentations, des positionnements réalisés, est d'un secours supérieur à celui que peut offrir le pragmatisme poétique d'un Deligny6, qui du reste demeure une figure mythique, emblématique, un père fondateur, une référence, un phare dans l'histoire de ce mode d'intervention en France. Mais les années cinquante sont loin. Aujourd'hui, on perçoit les influences, les incidences des courants de pensée. Chicago est l'une des villes d'où ces influences ont été des plus marquantes pour la France des années soixante et soixante dix. Quelqu'un comme Bruno Bettelheim a produit par ses écrits et son Ecole Orthogénique de Chicago un effet durable sur la France des années soixante et continue à exercer une influence non négligeable sur les professionnels des pathologies mentales. La ville américaine,

dès les années 1920, avec Park, Burgess, fait parler d'elle, avec le
courant de l'écologie urbaine qui suppose que I'homme a les moyens et la capacité de transfonner et d'adapter son environnement à ses
5 Capul et Lemay. Pages 272-273. 6 Graine de Crapule. Edition du Scarabée. 1994.

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besoins7. Park estime que pour connaîtrela communautédans laquelle
les hommes et les femmes vivent, il faut comprendre leurs attitudes et leurs histoires personnelles. En retour, plus la connaissance du milieu dans lequel les personnes vivent est grande, et plus le comportement de ces personnes devient intelligible. Cela signifie que l'environnement détennine des habitudes et des manières d'être8. De ces travaux, de l'école de Chicago, des expériences diverses ont été menées pour agir sur le milieu au niveau communautaire, groupai ou individuel9. On perçoit aisément la filiation avec les méthodes de teITain qui sont celles de la Prévention Spécialisée. Ce qui est plus invisible, c'est la façon dont ces recherches nous sont parvenues. Là encore, Capul et Lemay ont réalisé un travail remarquable. Ils disent le lien entre d'une part la pénétration des recherches de l'école de Chicago en France et d'autre part la prédominance de l'ethnologie sur la micro sociologie et l'ethnométhodologie de l'école de Chicago. «A Paris, les chercheurs en écologie urbaine réunis autour de Paul Chombart de Lauwe vers 1950 (Groupe d'ethnologie sociale du Centre d'études sociologiques) n'ignorent pas les travaux américains, mais sont fortement influencés par les écoles françaises d'ethnologie, de sociologie et de géographie humaine. Ils emploient la notion alors classique de « milieu ».10»

Quelques éléments à l'origine de l'attrait Spécialisée pour l'école de Chicago

de la Prévention

Dans les années 1970, l'ethnologie reste, en France, la référence en matière d'étude des milieux restreints, des groupes. La microsociologie américaine et ce sur quoi elle a débouché, l'ethnométhodologie, a encore peu de résonance. Colette Pétonnet, au sein du laboratoire d'ethnologie urbaine de NanteITe, dit d'ailleurs:
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Capul 8 Capul 9 Capul 10Capul

et Lemay. Pages 261-262-263. et Lemay citent Park: «La ville comme laboratoire et Lemay. Page 262. et Lemay. Page 263.

social », in L'école de Chicago.

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« Accorder aux faits et aux gestes autant d'importance qu'à la parole selon la méthode artisanale et lente du déchiffrement ethnologique!! ». Or, on pourrait remplacer ethnologique par micro sociologique, au sens de Goffinan, tant sa méthode n'est guère éloignée de celle exprimée par Pétonnet. Le laboratoire lui-même est appelé ethnologie urbaine. Or, le thème de la socialité urbaine est l'apanage des chercheurs américains de l'Ecole de Chicago, dès le début du siècle. C'est l'importance de l'immigration dans cette ville américaine qui a suscité des travaux, sous fonne de monographies de quartier et d'histoires de vie de migrants. Park, Thomas, Mc Kenzie, Wirth considéraient la ville comme un laboratoire social. Leur regard sociologique était nouveau et cherchait à défmir l'espace urbain comme le produit des mécanismes et des processus sociaux. Ils prétendaient donc que les activités humaines se déployant sur un territoire détenniné entraînaient des incidences sur les modalités de la vie sociale, les fonnes d'organisation collective et les représentations. L'école de Chicago s'interroge sur les modes de vie urbains, sur la réalité d'une culture urbaine. La question des distances sociales entre les hommes est importante, ainsi que celle de I'hétérogénéité de la société américaine, jugée complexe. Dans 1U1 immeuble de la ville, deux voisins ne sont pas vraiment semblables. La proximité physique ne signifie pas qu'il n'existe pas une distance sociale phénoménale. Il était alors habituel de considérer que dans les sociétés traditionnelles, jugées moins complexes, la proximité physique renforçait les liens sociaux, minorait les distances sociales. Par exemple, Wirth préférait parler d'une condition du citadin que d'avancer l'idée de l'existence d'une culture urbaine. Ce choix s'opérait encore dans l'opposition des sociétés traditionnelles à la société américaine. Les sociétés traditionnelles étaient jugées comme présentant un système unifié de nonnes et de valeurs, que leurs membres intégraient, les rendant par voie de conséquence solidaires du groupe. Dans la complexité de la ville, les situations d'interaction, de communication, de conflit, de
Il Colette Pétonnet. Les chemins de la ville. Editions cms. 1987.

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manipulation, n'offraient pas cette vision de solidarité, d'unité, d'homogénéité. Au contraire, ce qui semblait dominer, c'était l'hétérogénéité, l'instabilité, la fluidité. Cette nonne mettait en évidence l'apparence de la singularité de l'individu et l'acceptation de la singularité de chacun par tous. L'apparence de la singularité était même valorisée, ce qui ne s'opposait en rien au nivellement et à la massification des comportements. Ces défmitions de l'urbanité s'étayaient à partir de la réalité de la mobilité sociale et résidentielle, ainsi qu'à partir d'une succession de mouvements migratoires propres à l'histoire américaine, du début du vingtième siècle. Sans doute, ce qui peut intéresser la Prévention Spécialisée dans ce nouveau regard porté sur Chicago à partir des années 1920, par les chercheurs, c'est l'étude de phénomènes urbains qui, s'ils sont différents de ce qui se passe en France dès la fm des années 1970, présentent néanmoins des similitudes. On peut parmi ces phénomènes citer la question des flux migratoires, l'élaboration de ghettos, la montée de la paupérisation, les problèmes de violence, sur soi ou sur l'autre. Dans leur ouvrage, The City, en 1925, Park et Burgess insistent sur les effets réciproques entre l'environnement urbain et les individus qui y vivent. Ils parlent d'ailleurs d'écologie urbaine. Le monde est en train de se créer en pennanence. William Thomas développe l'idée d'efilitement des nonnes morales et sociales traditionnelles dans la ville et met en évidence des logiques de désorganisation sociale. La ville se défmit par une instabilité pennanente, un état d'esprit. Wirth, dans ce contexte, va réfléchir sur la marginalité. La ville moderne produit un homme qui n'a plus de repère et qui, déraciné, cherche à s'intégrer dans la vie de la ville, sans toutefois le vouloir ni le pouvoir. Ces réflexions, de l'école de Chicago, sont de nature à penser la marginalité à laquelle est confrontée la Prévention Spécialisée. Les marginaux, hommes, femmes, adolescents, disent les sociologues de l'école de Chicago, sont pris dans une spirale d'ambivalences, celle du désir de s'intégrer dans la culture d'accueil qui ne favorise pas leur

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insertion ou celle de leur rapport à la culture d'origine. Mais l'ambivalence ne s'exprime pas qu'au travers du rapport aux deux systèmes culturels de référence qui divise I'homme plongé dans la ville. Cet homme est lui-même divisé et l'ambivalence s'exprime à l'égard de lui-même. De ceci découle une posture logique: il ne faut pas se contenter de considérer des faits objectifs mais prendre en compte également les représentations collectives produites par les hommes et les femmes que l'on observe. Plus tard, dans les années soixante, Harold Garfinkel12 dira qu'il faut étudier attentivement les stratégies des acteurs parce qu'ils créent le social. Le souci de considérer l'autre dans le travail sociologique situe l'ethnométhodologie aux antipodes du structuralisme, par exemple. Par ailleurs, pour l'école de Chicago, pour la micro sociologie puis l'ethnométhodologie, il faut être attentif à un piège méthodologique: la réalité sociale est construite, dès qu'on la décrit, et est non naturelle. Donc défmir une situation crée la situation. D'où l'objectivité et l'apparence d'objectivité sont deux choses distinctes.

Origine de l'attrait de la Prévention Spécialisée pour l'ethnologie De l'ethnologie, je crois pouvoir dire que les apports essentiels qui ont pénétré la Prévention Spécialisée sont ceux du fonctionnalisme. Ce n'est pas tant le cadre théorique qui a séduit, mais plutôt le cadre méthodologique tel qu'il a été élaboré par Bronislaw Malinowski, le père fondateur du fonctionnalisme. Dans son livre Les Argonautes du Pacifique, écrit en 1922, sa méthode de telTain apparaît de façon explicite. C'est par une enquête prolongée en Mélanésie et un enracinement dans le telTain de la production de la monographie qu'il renouvelle la pratique ethnologique. Cette pratique se développera avec la génération de chercheurs que Malinowski fonnera à Londres où il est d'ailleurs titulaire de la première chaire d'anthropologie

12 Garfmkel. Studies in ethnomethodology.

1967.

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sociale. L'un de ses élèves les plus brillants sera Evans-Pritchard dont le livre Les Nuers montre l'intérêt de la méthode. La contribution de Malinowski à l'ethnologie est reconnue par tous les ethnologues. Si l'on discute aujourd'hui les fondements théoriques du fonctionnalisme, en revanche, nul ne disconvient de l'intérêt d'un travail prolongé sur le terrain. Au cœur de sa méthodologie, la présence sur le terrain de l'étude est l'aspect novateur qu'il introduit. Il en démontre l'intérêt dans des publications qui ont fait le tour du monde13. Par ailleurs, on ne peut ignorer l'importance du fonctionnalisme, dans le développement de la pensée ethnologique, comme moyen de combattre les tendances à réduire l'étude des problèmes sociaux dans une sociologie des groupes marginaux. La vue synthétique de la société qui s'impose avec le fonctionnalisme rend caduque les tentatives d'analyser une société en se centrant sur des aspects repérés comme problématiques ou déviationnistes par rapport à la société dite «nonnale ». Autrement dit, ces aspects sont à étudier au même titre que d'autres, jugés «nonnaux », comme les systèmes de parenté, les croyances religieuses ou les institutions. Les fonctionnalistes se sont également intéressés à d'autres sujets comme la religion pour Evans-Pritchardl4 et la magie pour Radcliffe-BrownI5. Mais les recherches sur ces thèmes liés aux croyances montrent que les structures sont autant mentales que sociales. Par là, le fonctionnalisme manifeste ses limites. En effet, ses fondements théoriques ne le préparaient pas à une telle révélation. Plus récemment, l'ethnologie a exploré de nouveaux terrains. Des objets apparaissent, qui éveillent l'attention et l'intérêt des
13Les Argonautes du Pacifique. 1963. Paris. Gallimard. Trois essais sur la vie sociale des primitifs. 1980. Paris. Payot. La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives. 1980. Paris. Payot. Une théorie scientifique de la culture. 1979. Paris. Le Seuil. 14 Les Nuer. 1978. Paris. Gallimard. Anthropologie sociale. 1965. Paris. Payot. 15 Structure et fonction dans la société primitive. 1969. Paris. Editions de Minuit.

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ethnologues pour leur propre culture. Colette Pétonnet, au début des années soixante dix, s'est intéressée aux banlieues, Jean Monod aux jeunes. En 1979, Pascal Dibie écrit Le village retrouvé16 après avoir publié en 1978 les Traditions de Bourgogne. L'élaboration d'une critique de la distance entre l'observateur et l'observé se développe et notamment à l'université Paris 7 dont Robert Jaulin17 est alors le directeur. Cette critique se révèle dans une partie de la postface du premier tome de son livre La paix blanche: «Une civilisation ne circonscrit pas seulement un univers, elle est un univers, et tout univers tend à masquer sa mort, son mouvement de mort,. ce masque est, pour l'occident notre fuite. Cette fuite est l'extension, nommons-la, coloniale,. l'intégration, son corollaire. Extension du « progrès» et intégration du «sauvage» sont notre lot et une mascarade meurtrière. Ils se jouent par construction à nos frontières, près d'un au-delà où nous nous réfugions et que nous nions, privés que nous sommes (en raison même de ce mouvement de mort) d'un univers fini, d'un univers de paix. » Dans la postface du second tome, les choses sont encore plus clairement exprimées: «La civilisation occidentale, parce qu'elle prétend «être la civilisation» ne peut se saisir que dans le mouvement de cette prétention, de cet universalisme exclusif Ce mouvement est nécessairement de fuite, et peu importe les mots dont nous dorons cette fuite. Nous n'existons que de cet imaginaire, nos frontières en sont l'expression la plus certaine et aussi, assurément, la plus consternante. La paix blanche, tome 1, est parti de l'assaut

colonial mené contre le monde bari
colombo-vénézuélienne
-

-

Indiens sis à la frontière
mené vers l'idéologie

et a été naturellement

coloniale, c'est-à-dire l'ethnologie coloniale, les pratiques missionnaires et les théories ou délires qui les sous-tendent. Dans le tome 2, les mythes « blancs» et quasi fascistes de « l'institution », comme les procédures scientistes ou publicitaires, parmi lesquelles le
16 Grasset. 17 La paix blanche. Tomes 1 et 2. 1974. Paris. 10/18. La décivilisation. 1974. Bruxelles. Edition complexe. La mort sara. 1971. Paris. 10/18. Gens de soi, gens de l'autre. 1973. Paris. 10/18.

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structuralisme, se trouvent ici, et en fonction de cette optique, considérés. » Une ethnologie du monde moderne s'affmne par des publications nombreuses et parfois contre une ethnologie de l'exotisme. Les objets d'études sont innombrables. Au début des années quatre vingt dix, Marc Jeanjean réalise une étude originale qu'il signe chez Métailié : Un ethnologue chez les policiers. En 1993, Pascal Dibie publie une ethnologie des prêtres, La tribu sacrée. En 1994, Martine Segalen explore le monde de la course à pied dans Les enfants d'Achille et de Nike. Les pratiques de terrain ont changé. L'ethnologue est plongé dans un terrain dont la proximité est pensée, analysée, réfléchie. Le proche n'est plus un obstacle à la recherche d'objectivité parce que les méthodes évoluent. il ne s'agit plus d'être simplement rivé à la parole de l'infonnateur. Il s'agit plutôt de rechercher des sources d'infonnations plurielles, contradictoires, et de jouer avec les paradoxes, les tennes contradictoires, pour saisir la complexité d'une réalité en train de se créer. De l'ethnologie exotique, le fonctionnalisme, la Prévention Spécialisée a saisi l'intérêt du regard minutieux dans les descriptions ethnographiques mais surtout les capacités d'intégration de l'ethnologue dans un groupe différent du sien, où tout est à construire dans la relation, les premiers contacts, le cheminement vers l'autre, l'apprentissage de la langue, la compréhension des rites, la mise en confiance de l'autre et de soi, le partage des moments de vie, l'acceptation de nouveaux rythmes, de nouvelles façons de manger, de se vêtir, de penser le monde, la vie, les hommes, l'amour, la mort, les échanges. De l'ethnologie du monde moderne, de l'étude des nouveaux objets, de leur proximité, la Prévention Spécialisée a retenu la nouveauté des regards portés sur la rue, la manière de lire les comportements, les actes posés, les pratiques groupales, les trajectoires, les productions de sens, etc. Pour entrer en relation avec l'autre, il y a des préalables à

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respecter, des limites à penser, un territoire à réfléchir, des situations à évaluer, des groupes à repérer, et entendre les choix qui sont opérés par les habitants d'un quartier, d'une cité, qui créent au quotidien du sens pour mettre en ordre leur rapport au temps et à l'espace. Ce ne sont pas les théories échafaudées18 qui ont retenu l'attention de la Prévention Spécialisée, mais un cadre méthodologique, des méthodes d'observation et des moyens d'entrer en relation, de se faire connaître, reconnaître et accepter sur un terrain.

18 Les grandes tendances de la pensée ethnologique, passées ou actuelles, que sont l'évolutionnisme, le diffusionnisme, le fonctionnalisme, I'historicisme, le structuralisme ou le structuralomarxisme n'intéressent pas réellement les éducateurs spécialisés.

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3. METHODOLOGIE

Au-delà de l'utilisation des données socio-démographiques, de la construction de modalités de conduites d'entretien, de l'élaboration d'une grille et d'un échantillon, échafaudées avec rigueur, et qui participent de façon récUtTente aux contenus des études d'implantations de nouvelles équipes de Prévention Spécialisée dans le département et à ceux des projets d'intervention des équipes implantées sur les temtoires, j'ai choisi de porter un regard chaud sur les «choses» c'est-à-dire de revendiquer des choix discutables, critiquables, empreints de subjectivité. Nous savons tous qu'en matière de sociologie ou d'ethnologie, il est tout à fait vain de prétendre à l'objectivité. Celle-ci était d'autant moins accessible que les éducateurs de Prévention, connus des personnes interrogées par exemple, participaient au déroulement des entretiens et à leur construction méthodologique. Il n'était pas possible de croire à l'étude impartiale d'un objet dont nous étions l'une des parties intégrées. C'est la raison pour laquelle je pense que dans le travail d'élaboration d'un projet d'intervention ou d'une étude d'implantation, nous nous ajoutons au terrain d'étude. Conscients d'être incapables de tout dire, de tout objectiver, de tout restituer, nous nous concentrons, éducateurs et conseiller technique, sur l'importance de dégager les éléments significatifs pour construire les projets d'intervention et les études d'implantation. Ceux-ci reposent sur deux types de méthodes d'investigation. Celle de l'ethnologie et celle de l'ethnométhodologie. Afm qu'il n'y ait pas de méprise sur les techniques utilisées, sur les outils et les concepts que j'ai pu manipuler, je vais les définir.

3.1 Le regard chaud En tant qu'ethnologue, je suis sensible à Wl certain nombre de réalités. En premier lieu, l'observateur et le terrain sur lequel il porte le regard, sur lequel il chemine fonnent Wl tout indivisible. Ceci constitue en quelque sorte une première évidence. L'observateur et le terrain s'influencent mutuellement au point où observation et préméditation sur l'observé deviennent synonymes19. Plus qu'une évidence, ce second point est Wl danger permanent pour l'observateur et, par voie de conséquence, pour l'observé. De la rencontre de l'observateur et du terrain naît Wle histoire qui est la somme des histoires respectives. L'observateur ajoute au teITain ce qu'il esfo, ce qui fonde son regard, ce qui produit ses réflexes dans les déambulations, les manières d'être et de faire. Il y ajoute aussi ses motivations, sa curiosité, son désir, ses choix. Ce troisième point ne peut être négligé. L'observateur, sur le teITain, est dans une intentionnalité, qui se donne à lire sous des fonnes très diverses, dont il ne peut se mettre à distance21. Elle l'accompagne. L'observateur doit être conscient de ce qu'il véhicule s'il ne veut pas uniquement trouver ce qu'il cherche22. Il est crucial de considérer que toute enquête, toute étude, toute recherche menée sur un groupe ou un quartier est dépendante de l'histoire, des convictions, des a priori et de la vie personnelle du chercheur. Il existe, par ailleurs, une autre dépendance qui renvoie aux contextes organisationnels (état, institution, justice, théories de l'enquête) qui permettent, fondent et légitiment l'enquête, l'étude ou
la recherche23.

L'ethnologue ne peut pas ne pas considérer qu'il est par ailleurs simultanément acteur et témoin de la quotidienneté de sa vie pratique, acteur et témoin de son enquête, et ne doit pas être dupe24 : il conduit sa méthode d'enquête en l'improvisant au quotidien. Il ne doit pas être
19Ethnométhodologies. Page 28. 20Cressweel. Page 45. 21Cressweel. Page 22. 22Cressweel. Page 27. 23Ethnométhodologies. Page 28. 24 Cressweel. Page 46.

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aveugle des préjugés, des hiérarchies, des choix, des décisions qu'elle favorise. Les hommes, les femmes, les enfants, les adolescents, au niveau de leur vie ordinaire, connaissent, fabriquent, produisent et mettent en œuvre des méthodes pour défmir leurs situations d'action, pour coordonner leurs activités, pour prendre leurs décisions, pour se servir de leur connaissance de l'organisation sociale de leur environnement, pour exhiber des conduites rationnelles, régulières, typiques, ritualisées25. Ce dont il s'agit pour nous, qui intervenons en Prévention Spécialisée, c'est de comprendre ces méthodes. Comprenant ce qui fonde ces méthodes, nous comprendrons comment adapter les nôtres, pour atteindre avec eux, les objectifs que nous nous fixons dans le cadre de notre mission. Cela signifie qu'il faut analyser le ou les quartiers en train de se faire et le comment de cette auto-organisation26. C'est croire également à la réalité que les hommes et les femmes sont acteurs et construisent un rapport au monde, aux choses, à la vie qu'il s'agit de déchiffrer Vivre, quelle que soit sa situation professionnelle, matrimoniale, scolaire, c'est s'engager dans des pratiques sociales, humaines, culturelles, qui conduisent à mobiliser un savoir-s'y-prendre27. La question est de lire, d'observer, de restituer les savoir-s'y-prendre d'un quartier. C'est à partir des savoir-s'y-prendre que nous repérons et que nous listons, qu'il est possible de travailler sur l'élaboration de propositions d'objectifs. Agir dans la vie courante au sein d'un environnement intelligible, analysable et familier, nécessite que les hommes et les femmes produisent en pennanence du sens, ce qui implique qu'ils ne peuvent pas faire l'économie d'analyses complexes pour rendre pensables des faits, des situations, des pratiques ou des conduites dans lesquels ils se
25Ethnométhodologies. 26Ethnométhodologies. 27Ethnométhodologies. Page 31. Page 31. Page 36.

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trouvent intégrés, plus ou moins directement. Le monde n'est rationnel pour des hommes et des femmes que s'il est pensable. Il n'est pensable que s'ils le créent. Or, ils le créent chaque fois qu'ils agissent, qu'ils pratiquent, qu'ils produisent des interactions, du lien. Cela suppose qu'ils disposent d'une connaissance, peut-être jugée non savante, mais sans doute plus ou moins partagée par les structures sociales qui interviennent sur l'aire géographique. Cette connaissance, ils s'en servent aux fms pratiques de leurs activités et de leurs interactions28 et elle leur donne l'assurance d'appartenir à un monde commun, de partager une réalité commune. Il ne faut pas minimiser ces aspects de la réalité sociale, sous peine d'être dans une illusion, dans un phantasme de chercheur, dans un danger de production d'inductions. L'induction est un mode de raisonnement erroné qui se construit à partir du ressenti du chercheur sous forme d'hypothèses qui ne sont en réalité que des a priori. Ma démarche méthodologique consiste à refuser ce mode de raisonnement. La meilleure manière d'éviter le raisonnement par induction est de manifester le plus grand intérêt pour le quotidien, le directement observable: cette existence n'a pas à être induite puisqu'elle se voit. Les méthodes et les stratégies de recherche doivent reposer sur l' observabilité du ou des quartiers, du ou des groupes de l'aire géographique considérée. L' observabilité est une condition nécessaire et suffisante. C'est par l'observabilité de la vie quotidienne que l'on pourra tendre vers une majoration de l'objectivité29. Le souci méthodologique, auquel il faudra toujours être sensible, sera d'atteindre la plus grande précision dans les descriptions des situations observées, dans les restitutions de conversations ou d'entretiens3o. Confonnément aux méthodes ethnologiques, pour rendre visibles des pratiques, des rites, des rituels, des mythes ou des mythifications, des représentations et des allant-de-soi, il faut les connaître de
28Ethnométhodologies. Page 37. 29Cressweel. Pages 47-48. 30Ethnométhodologies. Page 52.

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l'intérieur31. C'est l'affmnation que la réalité d'un quartier ou d'un

groupe n'a de sens que local, c'est-à-dire en rapport avec un tenitoire
donné et une histoire donnée et qu'il n'y a pas de généralisation possible de ce sens à d'autres quartiers, d'autres groupes. Analyser un mot ou un symbole ne peut se faire qu'en référence au contexte de leur production selon des conditions d'énonciation particulières. Analyser une pratique ou une institution ne peut se faire qu'en référence à leurs conditions d'existence dans un contexte donné. Je pars d'un supposé fondamental, celui qui consiste à dire qu'il n'existe pas un ordre social préétabli qu'il s'agirait de découvrir et d'analyser mais, qu'au contraire, il est constamment en train de s'accomplir. C'est parce que ce supposé est très présent dans la démarche méthodologique qu'il est possible, en aval, de penser qu'un changement peut s'opérer par le truchement de la Prévention Spécialisée. Autrement dit, si le monde est fait de désordre, il reste que fondamentalement les hommes et les femmes ont une intelligence du désordre, qu'ils fabriquent en pennanence un ordre instable et éphémère, mais suffisamment affmné et clair cependant, pour qu'ils se comprennent, qu'ils puissent être tant dans des échanges de biens que de maux, qu'ils produisent des signes et des symboles leur pennettant de vivre ensemble32. Ce qui est essentiel, pour l'ethnologue comme pour le professionnel de la Prévention Spécialisée, dans le cadre de cette méthodologie, c'est la qualité du détail, la richesse du détail. Il faut être sensible aux faits tels qu'ils se produisent; aux représentations telles qu'elles sont véhiculées, aux symboles tels qu'ils apparaissent. Je n'ai pas besoin d'explications, encore moins de jugements, sauf s'ils émanent des hommes et des femmes du groupe ou du quartier que j'étudie. Je considère que dans le travail ethnologique, je suis l'étranger, celui qui n'a pas les moyens, ni la capacité de faire des interprétations
31Cressweel. Pages 21-22. 32Ethnométhodologies. Page 60.

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intelligentes, de comprendre l'espace et le temps d'un groupe ou d'un quartier. Les signes et les symboles m'échappent car je ne connais rien de l'histoire et des histoires de l'univers que je découvre. N'est réel que ce que l'on connaît. Et on ne connaît que ce qui est pensable, que ce sur quoi on a fabriqué des représentations, des allant-de-soi. On ne peut pas faire l'économie des interprétations que les hommes et les femmes produisent dans leur vie de tous les jours. Elles nous sont essentielles pour avancer dans l'analyse. Tenter de décrire la manière dont les hommes et les femmes produisent du sens dans leur vie, de la rationalité est premier. En qualité d'ethnologue, je cherche à comprendre, à me représenter l'univers vécu des hommes et des femmes du groupe ou du quartier où j'entre, à trouver le sens des signes et des symboles qui me sont donnés de voir. Cette ethnologie du dedans est aussi une ethnologie du visible et de l'invisible dans le sens où il s'agit de faire apparaître la profondeur des signes et des symboles, l'origine des significations et des représentations, leur histoire, toutes choses cachées, refoulées, ensevelies. Elle peut prendre des orientations diverses c'est-à-dire ethnolinguistique ou ethnohistorique33, par exemple. Cette ethnologie engage donc à faire l'expérience de l'état de conscience de l'autre, préalable à la communication avec l'autre, à l'échange. Autrement dit, l'observateur doit être dans une démarche empathique. Dans cette perspective, il s'agit également de pouvoir renvoyer à cet autre, l'objet de la recherche34, dans un contre don qui fasse retour à son don de paroles, de représentations, de signes. En effet, les études, les recherches, les analyses qui racontent des histoires et n'apprennent rien, ne renvoient rien à ceux qui ont donné de leur temps, de leur énergie, de leur désir, de leur attente et qui sont concrètement concernés par le projet, sont aux antipodes de ce que ma méthodologie suppose. Une étude qui met en évidence un mode de structuration interne des phénomènes, des pratiques, des
33 Cressweel. 34 Cressweel. Page 18. Pages 22-23.

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