LA PROFESSIONNALISATION DU TRAVAIL SOCIAL

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En France, la séparation de l'Eglise et de l'Etat est un facteur déterminant pour le passage de la charité à l'action sociale. Avec tous ceux qui tentent de résoudre la Question Sociale, des femmes cherchent à se démarquer des dames d'œuvres d'antan, en élaborant des stratégies de compétence et de formation. Parmi elles, les fondatrices de l'Ecole Normale Sociale se serviront de leur expérience syndicale pour développer un travail social collectif, visant à obtenir plus de justice sociale.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296323926
Nombre de pages : 208
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lA PROFESSIONNAllSA TION DU TRAVAil SOCIAL
Action Sociale, Syndicalisme, Formation

1880 - 1920

TECHNOLOGIE DE L'ACTION SOCIALE
Collection dirigée par Jean-Marc DUTRENIT Les pays francophones, européens notamment, sont très carencés, en outils scientifiques et techniques dans l'intervention sociale. Il importe de combler ce retard. "Technologie de l'Action Sociale met à la disposition des organismes, des praticiens, des étudiants, des professeurs et des gestionnaires les ouvertures et les réalisations les plus récentes. Dans cette perspective, la collection présente divers aspects des questions sociales du moment, rassemble des informations précises, garanties par une démarche scientifique de référence, permettant au lecteur d'opérationnaliser sa pratique. Chaque volume présente des méthodes et techniques immédiatement applicables. Au-delà, la collection demeure ouverte, à des ouvrages moins techniques, mais rendant compte d'expériences originales, pouvant servir de modèle d'inspiration. Méthodes de diagnostic social, individuel ou collectif, modalités efficaces de l'accompagnement social et de la rééducation, tehniques d'insertion, modèles d'évaluation et d'organisation des services et établissements du secteur sanitaire et social, en milieu ouvert ou fermé sont les principaux centres d'intérêt de cette collection. Améliorer l'expertise sociale pour faciliter l'intégration des handicapés de tous ordre à la vie quotidienne, tel est en résumé l'objectif visé. Ceux qui pensent que leurs travaux peuvent place dans cette collection peuvent contacter:
Jean-Marc DUTRENIT c/o L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

trouver

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4526-8

Christine

RATER-GARCETTE

LA PROFESSIONNALISA TION DU TRAVAIL SOCIAL
Action Sociale, Syndicalisme, Formation

1880 - 1920

Préface de Michel CHAUVIERE

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Technologie de l'action sociale dirigée par Jean-Marc Dutrenit

- P. Caspar, L'accompagnement mentales, 1994.

des personnes handicapées
1994.

- J .-M.

Dutrenit,

Evaluer

un centre social,

- Collectif, Diagnostic et traitement de l'enfant en danger, 1995. - J.-C. Gillet, Animations et animateurs, 1995. - M. Lepage-Chabriais, Réussir le placement des mineurs en danger, 1996.

Du même auteur
RATER-GARCETTE, préparationC. La formation en travail social-en

A Christine DELACOMMUNE, Suzanne BOYER, Anne d'ABBADIE d'ARRAST, Hélène GAUSSOT,
Denise CASSEGRAIN, Marie-Hélène CULPIN qui, par leur témoignage, m'ont aidée à comprendre le passé. A Xavier, Florence, Arnaud, Bertrand, mes enfants,

qui me font vivre le présent et construire l'avenir.

SOMMAIRE
PREFACE par Michel INTRODUCTION. CHAUVIERE................... ....

11 19 25 27 28 32

Chapitre 1 : De la charité à l' actio n sac la le ..............................
A. 1. 2. 3. de La République. l'Eglise et le social le social au cœur des débats.......................... répondre à la Question Sociale..................... la Séparation de l'Eglise et l'Etat et ses conséquences ............................

B. Zones d'influence et lieux de parole 1 . le sol idarisme 2. le Sillon 3. le catholicisme social et les Semaines 4. l'A ct ion Pop u Iair e 5. le courant protestant.

..
Sociales

38 38 40 44 47 51 57 58 64 74 82 89 91 92 94 96 98

c. Les œuvres sociales ou "comment aller au peuple" ........ 1. les résidences sociales ................................... 2. les associations féminines.............................. 3. les œuvres sociales de Plaisance................. 4. le syndicalisme catholique .............................

Chapitre
A. 1. 2. 3.

2 : A la recherche .....

d'u ne corn pétence.

Les risques du social....................................... la fermeture des résidences sociales ........... la mutation du curé de Plaisance.................. la condamnation du Sillon.............................. 4. le rappel à l'ordre de l'Action Populaire ......

B. Une définition nécessaire de l'action sociale 1. les objectifs de l'action sociale 2. le rôle des femmes 3. l'importance de la formation 9

103 103 106 108

1. carrière ou profession........ ...... 2. les premières écoles........................................ 3. caractéristiques de la formation professionnelle. ......... Chapitre 3 : De l'éducation syndicale à la formation en travail social: l'Ecole Nor maIe Soc Ia le................................... A. L'itinérairedes deux fondatrices ...................
1. leur rencontre.................................................... 2. l'influence du Père Eymieu.............................

Ct le $9cial J;)rofessionnel...................................

112 112 120 128

137 139 139 142 143 146 148 149 149 151 160 165 165 166 168 173 178 183 189 195 197

3. la formation au syndicalisme ......................... 4. la rencontre des catholiques sociaux ...........
5. leur action à Plaisance.................................... B. Le syndicalisme féminin chrétien .................. 1. les syndicats féminins...................................... 2. quelques exemples ......................................... 3. l'éducation syndicale....................................... C. La formation à l'ENS........................................

1. les intuitions fondatrices .................................. 2. objectifs, lieux, enseignements......................
3. les é Ièv es.. .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .

4. trois élèves "modèles" ..................................... 5. l'incidence de la première guerre mondiale... ... ....
CON C LUS ION. .. . . .. . .. . . .. . . .. . .. . . .. . . .. . .. . . .. . .. . . .. . . .. . .. . . ..

BIB LI OG

RA PHI E. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . .. . .

IN 0 EX. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ANNEXES

...

... ....

10

PREFACE
La naissance du service social avait été envisagée jusqu'ici selon deux modes principaux: des fresques historiques, plus ou moins sytématisées, plus ou moins problématisées, et des monographies impliquant des témoignages ou à l'inverse des témoignages renvoyant à des monographies qui seraient à faire. En nous proposant une contribution originale à la compréhension de la professionnalisation du travail social entre 1880 et 1920, Christine Rater-Garcette nous ouvre indéniablement des perspectives différentes. Les dates, les acteurs et les faits principaux qui concernent au tournant des deux siècles le service social (ou le travail social, ces deux formules étant, selon l'auteur, interchangeables jusqu'en 1920) sont maintenant suffisamment connus. Place donc à des questions plus fines, plus exigeantes aussi qui s'appliqueraient tout autant à la dynamique des processus en jeu qu'à la part du contexte dans leur mise en œuvre.

Ainsi, considérant

le foisonnement

du

U

travail

du

social" à cette époque, l'explosion désordonnée des initiatives privées, publiques ou mixtes sur le marché du social balbutiant, comment et pourquoi tel ou tel groupe particulier d'acteurs conçoit-il la nécessité d'une technicisation, voire d'une professionnalisation de la pratique? Comment se fait politiquement et concrètement la mise sur agenda et la mise en chantier du service social comme champ de pratiques spécifiques, méthodiques, organisées et reconnues par l'environnement autant que par les pouvoirs publics? Et pourquoi quasi-exclusivement des femmes ou, disons le mieux, à quelle prime division du travail (social) est-on renvoyé en ces temps pionniers de l'assistance organisée? Ainsi encore cette question tout aussi importante: quelles ressources sociales, en termes de résaaux notabiliaires, confessionnels ou militants, quelles ressources doctrinales et notamment comment faire bon usage de Rerum Novarum, l'incontournable référence 11

des catholiques sociaux, quelles ressources scientifiques aussi, s'agissant de déconstruire la question sociale pour mieux reconstruire des objets susceptibles d'être traités (ou travaillés), quelles ressources financières enfin, n'étant plus après 1905 sous régime concordataire, les femmes pionnières du service social ajoutent-elles à leurs propres convictions pour faire aboutir durablement leurs stratégies? Ce sont là quelques-unes des lourdes questions auxquelles Christine Rater-Garcette s'adosse. lucidement, elle ne nous propose pas une interprétation d'ensemble - une de plus pourrait-on dire! - mais l'examen minutieux d'un sous-ensemble d'acteurs et d'institutions judicieusement choisi; en l'espèce, la filière du syndicalisme féminin aboutissant à l'Ecole Normale Sociale, l'une des toutes premières écoles de service social en France. On l'aura bien compris, la variable religieuse et la variable féminine tiennent une place essentielle dans tout le développement. la thèse principale de Christine Rater-Garcette me paraît en effet être double. D'une part, la Séparation des Eglises et de l'Etat intervenue en 1905 doit être considérée comme l'événement déclencheur qui fait accéder des femmes habitées par l'apologétique sociale du catholicisme à la nécessité d'une action sociale procéduralement différente, plus technique et plus professionnelle. D'autre part, le syndicalisme féminin fournit une sorte de matrice transitionnelle pour cette mutation historique, tant en ce qui concerne la lecture de la question sociale que la conception de la socialisation au métier. Ce sont là de toute évidence, les deux points forts de la démonstration. le livre se présente sous la forme de trois tableaux différenciés mais tout à fait complémentaires. détaillée des initiatives sociales les plus significatives entre 1880 et 1920. C'est à bien des égards une période prodigieuse et Christine Rater-Garcette réussit bien à nous faire pénétrer dans les principaux enjeux politiques et sociaux de la questionsociale: problèmes 12
" De la charité à

l'actionsociale" offreune approche

d'interprétation, choix des niveaux d'intervention, mise en place d'œuvres spécialisées... ; et l'on reste frappé par une forte homologie avec la situation présente. Nous la suivons également dans son analyse de la laïcisation de la société française dont les conséquences en matière sociale (et familiale) sont effectivement moins connues qu'en matière scolaire. La manière qu'elle a de s'intéresser à l'entre-deux, aux modes de collaboration/ concurrence des républicains sOlidaristes, des catholiques sociaux et de personnalités protestantes est également très riche. Les pages les plus neuves concernent les connexions entre stratégies paroissiales et associations féminines. Ainsi, au monde opaque des oeuvres de Plaisance, dans une paroisse populaire et déchristianisée de Paris, œuvres fondées et dominées pour longtemps par la personnalité étonnante d'efficacité de l'abbé Viollet, vicaire activiste, démocrate, silloniste et dreyfusard passionné, se trouvent associées plus ou moins directement un certain nombre de femmes engagées dans le champ social. Parmi elles, Christine Rater-Garcette s'attache particulièrement aux animatrices du syndicalisme féminin naissant, trop négligé par les historiographes du service social. Nous sommes toujours dans la logique des œuvres et ces initiatives forment avant tout le terreau vocationnel, la base de recrutement de l'action sociale (forcément catholique) ; elles préparent la professionnalisation (et la laïcisation relative) mais sans être encore en mesure de la réaliser. La transformation la plus importante fait l'objet du deuxième tableau judicieusement intitulé" A la H. Que s'est-il donc passé recherche d'une compétence et pourquoi quelques-unes des femmes les plus engagées choisissent-elle délibérément (du moins leur degré de conscience parait assez élevé) la voie de la professionnalisation de leur activité, sans rompre cependant avec leur éthique initiale? Pourquoi ne pas demeurer dans les antichambres paroissiales ou dans une simple logique d'œuvre (j'hésite ici à parler de
militantisme !) ? Pourquoi ne pas s'en tenir à une

13

perspective explicite de chrétienté et d'ordre social, et implicite de lutte contre le socialisme, si ce n'est secrètement contre la République? Ces deux derniers aspects restant à mes yeux insuffisamment développés dans cet ouvrage. Surviennent alors un ensemble d'événements plutôt extérieurs à leur pratique concrète de terrain, qui vont en modifier et l'économie procédurale et en partie la finalité, précipitant la réforme technico-professionnelle. cc Le chapitre Les risques du social" pourrait à cet égard aussi bien s'intituler" Quand Rome condamne ", puisque trois événements sur quatre retenus par Christine Rater-Garcette sont imputables au durcissement doctrinal caractéristique du pontificat de Pie X, après la période d'ouverture et de mobilisation inspirée par Léon XIII et Rerum novarum. Il s'agit de la mutation du curé de Plaisance, événement peu connu mais localement significatif, de la condamnation du Sillon de Marc Sangnier, foyer spirituel et intellectuel de tout premier plan, non seulement pour le service social naissant, et du rappel à l'ordre de l'Action populaire des jésuites, autre étayage solide des pratiques sociales. Quant au quatrième événement qui, à travers les attaques dont est l'objet Marie-Jeanne Bassot, affecte le petit monde des résidences sociales, il montre une société civile encore bien peu encline à soutenir ces

femmes
ft.

en rupture

de bourgeoisie

qui

CI

vont

au

peuple Le cumul de ces situations crée un déclic puis une métamorphose. La nouvelle mobilisation des femmes en faveur d'une indispensable structuration de leur action mettra encore quelques années à se consolider, mais ce sont les étapes essentielles qui nous intéressent ici: définition d'objectifs, approfondissement du rôle social des femmes ou mieux du " devoir social" des femmes, ce qui permet de ne pas rompre avec l'idéal vocationnel

ou le

U

célibat consacré ", mise en place de dispositifs

de formation déstinés à socialiser les nouvelles recrues, mais aussi, comprend-t-on, à maÎtriser les connaissances indispensables, toujours finalisées par l'action, et sans qu'on sache très bien le statut la de 14

théorie, en la matière. Une sorte de praxéologie utilitaire loin de la sociologie de la chaire" pratiquée en d'autres lieux. C'est donc une stratégie dont les points d'appui apparaissent clairement. L'analyse confirme en cela tout ce que la sociologie des professions nous a appris à distinguer, comme en témoigne la synthèse de Claude Dubar (1991). Fut-elle efficace? A en juger par la postérité, on peut être porté à le croire. C'est en tout état de cause ce qu'aborde Christine Rater-Garcette dans son dernier tableau. En nous proposant finalement une monographie de
U

l'Ecole

normale

sociale

surtitrée

le

De l'éducation

syndicale à la formation en travail social ", elle boucle sa démonstration de manière doublement illustrative. D'abord, pour aborder le syndicalisme féminin, elle brosse le portrait et la trajectoire de deux femmes syndicalistes relativement hors du commun: Andrée Butillard et Aimée Novo. Les personnages publics étaient déjà connus, nous les découvrons ici dans leurs pérégrinations, au prisme de leurs réseaux de familiarités et de compagnonnage, et dans l'économie de leurs convictions à l'épreuve du social. Puis, suivant l'axe stratégique principal que constitue à leurs yeux la formation, nous comprenons mieux les tenants et les aboutissants de ce type de projet. En l'espèce, leurs animatrices la conçoivent comme devant être une formation sociale (au sens cognitif et éthique), une formation syndicale (au sens stratégique et collectif) avant d'être à proprement parler une formation au travail social professionnel. Cette hiérarchie des ressources est aussi une hiérarchie des légitimités convoquées pour mieux fonder tout" travail du social ", à cette époque. L'exemple est bien choisi, presque idéal-typique. Il concentre toutes les ambiguïtés qui vont longtemps planer sur la formation des assistants et assistantes de service social et au delà sur celle de nombreux autres professionnels du social: ambiguïtés quant à l'inscription dans l'univers des professions reconnues, ambiguïté quant au modèle de développement social sous-tendant cette professionnalisation, ambiguïté quant aux critères de recrutement des futur(e)s 15

passée la première génération placée de fait en situation d'autosélection. L'école est toujours un élément déterminant dans le processus de professionnalisation. L'évocation de l'ENS montre comment une école est non seulement un espace/temps protégé et surveillé de transmission des savoirs et de reproduction technicienne, mais aussi une image sociale, un référentiel sectoriel, offerts à toute la société civile du moment, pour servir et valoir bien au delà des promotions successives. L'école est toujours une stratégie de socialisation élargie. C'est un attribut essentiel pour la plupart des centres de formation au travail social, vu leurs origines très majoritairement privées et confessionnelles; et on peut même se demander si ce n'est pas cette mission sociétale qui fait le plus défaut aux cent-cinquante-trois instituts d'aujourd'hui, toutes professions confondues. Obsolescence du modèle ou empêchements majeurs? La question mérite d'être posée. Pour toutes ces mises en perspective, le livre de Christine Rater-Garcette est précieux. Il nous renseigne sur certaines déterminations de la toute première professionnalisation, sur l'empreinte de certaines conditions initiales du côté de ce que plusieurs historiques appellent le "social pur ", par différence avec le courant médico-social qui connaÎt un autre type de développement. Il nous permet aussi de mieux comprendre les" stratégies de compétence" de femmes ayant fait le choix du social, pour des raisons qui restent encore insuffisamment connues, concurremment à d'autres choix possibles, comme celui de l'enseignement, ce qui, toutes proportions gardées, est aujourd'hui mieux appréhendé. Son mérite est de mettre à la disposition de ses lecteurs, des éléments importants permettant d'apprécier la part relative dans ce processus de la culture catholique, dans sa double dimension doctrinale et événementielle. Nous sommes en France et le poids spécifique de la politique de laïcisation de la société, non pas dans l'émergence mais plutôt dans la formation du service social, n'avait pas encore été souligné aussi nettement. 16

professionnel(le)s,

On pourrait soutenir que le service social est plus adossé qu'ailleurs à la doctrine sociale de l'Eglise et à sa politique du Ralliement (en très large partie destinée à la France, du reste), comme seule source de légitimation opposable à la norme d'intégration républicaine, dont les premières travailleuses sociales perçoivent au quotidien et sur le tas les limites voire les contradictions. Le service social, tel qu'il apparait sur le chemin qui mène du syndicalisme féminin à l'Ecole normale sociale, est alors objectivement réformiste et pragmatique. En attendant d'être incorporé par l'Etat administratif (diplôme d'Etat de 1932 et politique d'Henri Sellier en 1936), ne serait-ce que pour exister sans se renier, il est prêt à collaborer avec tout~s les bonnes volontés qui veulent bien s'inscrire dans sa perspective d'utilité au monde et soutenir son développement concret. Toute une économie des échanges transparaÎt derrière le récit des étapes de l'institutionnalisation de cette formation sociale. Des questions nombreuses surgissent à la lecture de ces pages très suggestives. Dans l'analyse contextuelle, quelle est la part des modèles étrangers importés, mais aussi quelles variables influent sur la mise en forme d'une activité, notamment sur sa professionnalisation ? Dans le cas analysé, quelle est la part de la dimension cognitive, sous forme d'expertises ou de savoirs à transmettre, dans la consolidation du processus? Comment intégrer la personnalité de certains leaders dans l'analyse? Comment apprécier le degré d'acceptation par l'environnement de toutes ces initiatives et spécialement de celles qui portent la technicisation de l'activité? Selon quels critères distinguer les interactions positives et les interactions négatives pour le processus considéré? Quand une profession est constituée dans quels nouveaux rapports sociaux entre-t-elle, à qui et comment donne-t-elle le change, etc.? Toutes ces questions disent la richesse de la voie problématique qu'ouvre Christine Rater-Garcette à travers cette contribution. 17

Puisse

son exemple être stimulant pour tous ceux qui

s'interrogent sur les origines du travail social et qui surtout veulent se donner les moyens de progresser dans la compréhension de quelques enjeux d'importance. C'est tout cela la recherche sur le travail social.
Michel Chauvière Directeur de recherche au CNRS Groupe d'analyse des politiques publiques
Paris, ENS/Cachan

18

INTRODUCTION
Qu'est-ce que le social? Vaste question sur laquelle se sont penchés déjà bon nombre de théoriciens, sans que la polysémie du terme ne permette d'en définir les limites, de circonscrire son histoire. Les thèses divergent quant à sa date de "naissance", selon la lecture que "on en fait, comme d'un espace social autonome ou comme d'un "balancier" nécessaire entre le politique et l'économique. Mon propos n'est pas ici de trancher cette question mais plutôt de m'interroger sur ce qui, au sein de ce vaste champ qu'on dénomme le social, s'est peu à peu défini comme le travail social, ou plus précisément, comme "le travail du social", pour reprendre l'expression de Michel Chauvière 1 . Il est indéniable pour la plupart des historiens et des sociologues que la question du social s'est plus particulièrement développée au 19ème siècle, lorsque la croissance parallèle de l'ère industrielle et de la misère qu'elle engendre a fait apparaÎtre la crise de la sociabilité primaire et l'impossibilité pour l'Etat d'assurer le progrès social promis à tous au lendemain de la Révolution Française. On a ainsi pu dire que le social se pensait alors en terme de "réparation", à travers le travail social, c'est à dire à travers tout ce qui a pu être dit et mis en place, public ou privé, pour essayer de résoudre "la question sociale". Difficile également à définir, celle-ci interpelle à la fois le politique, l'économique et le religieux qui se trouvent profondément imbriqués autour de cette question dans la deuxième moitié du 19ème siècle et qui sera au centre de l'essentiel des théories de cette période.

1 Michel Chauvière
sociologiques

: Essai de décomposition du travail social, lectures du travail social, Ed. Ouvrières 1985, p. 160 et suivantes

19

Ce préambule revient à dire que l'on ne peut pas partir au préalable d.une définition du social et, à partir de là, retracer son histoire; on ne peut qu'en faire la généalogie à partir du postulat que le social est produit par son histoire et que ce n'est donc qu'à postériori que l'on peut essayer d'y apposer un modèle d'analyse. Si l'on considère comme étant "du social" l'ensemble des pratiques qui se situent entre l'économique, le politique, et nous y rajoutons le religieux, on peut alors considérer la totalité des faits et dires qui font du social un "travail", une gestation permanente. Il importe alors, si l'on accepte ce postulat, de tenir compte pour analyser "l'invention du social", de prendre en compte pour une période donnée (ici la fin du 19ème siècle), tout ce qui, sur le plan du développement économique, des théories politiques successives, de l'évolution des idées en matière de religion, d'éducation,... de l'émergence des mouvements sociaux (le mouvement ouvrier, le courant féministe, etc...) a participé de façon directe ou indirecte à ce travail du social. L'ambiguïté me semble être tout autant présente lorsque l'on parle de l'histoire du travail social. De quoi parle-t-on en accolant ces deux termes, à quant fait-on remonter le début de son existence, si existence il y a ? Le terme actuel renvoie le plus souvent à l'ensemble des professionnels que sont les travailleurs sociaux - terme à nouveau ambigu qui peut recouvrir jusqu'à cinquante professions différentes! Le Réseau sur l'Histoire du Travail social (cf annexe) que nous avons créé il y a quelques années, se heurte également à la difficulté de circonscrire son objet: il le fait progressivement en centrant ses recherches sur la généalogie des professions sociales, c'est à dire sur leur condition d'émergence, sur leur constitution et sur leur reconnaissance en tant que telle par la suite, sous l'influence croisée des biographies des "pionniers", des centres de formation, des écrits professionnels, des pratiques de terrain, du cadre politique et institutionnel de leur développement.

20

Pour la plupart d'entre elles, et plus précisément pour la profession d'assistante de service social, c'est aussi le 19ème siècle qui sert de point de départ: nous reviendrons en détail sur la richesse de cette période, féconde en évènements et en discours, dont les historiens s'accordent à dire qu'elle se poursuit jusqu'en 1914, date de la première guerre mondiale. N'ayant pas de formation d'historienne, c'est en tant que sociologue que nous nous proposons d'interroger la période 1880-1920, pendant laquelle s'instaure u n processus de professlonnalisatlon du travail social. Pour parler de profession à proprement parler, au sens de la sociologie des professions, il faut que soient réunis une définition officielle et reconnue, un corpus théorique transmissible, des références déontologiques spécifiques. L'ensemble de ces conditions ne sera réuni que plus tard, mais quant au processus qui va permettre d'y parvenir, il nous semble présent dès le début du 20ème siècle. La séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, est un facteur déterminant pour le social, qui devient un enjeu de légitimation pour la 3ème République d'une part, pour l'Eglise Catholique d'autre part. Dans un contexte conflictuel depuis 1880, où tous veulent "faire du social" en revendiquant d'être plus aptes que les autres à résoudre la Question Sociale, des femmes vont peu à peu investir cette scène du social. Sous l'influence du catholicisme social, courant dont se réclament plusieurs d'entre elles, mais aussi du féminisme qui prend un essor important, elles vont s'engouffrer dans le creuset provoqué par la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, en affirmant qu'il est aussi de leur devoir en tant que femmes de se lancer dans l'action sociale. Elles vont stratégiquement chercher à définir leurs objectifs, leur compétence, afin de se démarquer des "dames d'œuvres" d'antan, montrant que la notion de
charité doit faire place à celle de justicesociale.

21

L'objectif de leur action sera large, porteur d'un projet de société qu'elles expliciteront en fonction des lieux de parole où elles se feront peu à peu admettre et entendre. Très tôt, elles vont chercher à définir les méthodes, les compétences, les références morales, (nous dirions aujourd'hui déontologiques) qu'elles voudront, parallèlement à leur action, transmettre à d'autres. Les premières écoles de travail social naissent à partir de 1908 et seront le principal vecteur de ce désir de professionnalisation de l'action sociale. Le terme de travail social, comme celui d'ailleurs de service social, est sous la 3ème République, un terme générique qui englobe toutes les interventions sociales, publiques ou privées. Ce ne sera qu'à partir de 1938 que le terme service social ne désignera plus que l'exercice professionnel des assistants et assistantes de service social, le terme de travail social sera, quant à lui, davantage utilisé après les années 1970. Mais ils sont tous deux présents dans les écrits et les discours de notre période de référence 1880 à 1920. Pour aller à la rencontre de ce contexte et pour construire notre problématique, il nous a fallu croiser des informations tirées d'ouvrages, de comptes-rendus de réunions et de colloques dont les revues du début du siècle se sont fait largement l'écho, également d'archives privées. Le recueil et la conservation des archives du social est un problème difficile et urgent à traiter: dans le domaine qui nous intéresse ici, il s'agit essentiellement d'archives privées, considérées parfois comme de moindre importance par leurs propriétaires, souvent éparpillées et brûlées au décès des personnes qui y sont mentionnées, ou à la fermeture de l'établissement qui les détenait. Difficile de ce fait d'avoir une mémoire précise et exhaustive: il est toujours inquiétant lorsqu'on trouve des archives concernant telle ou telle institution sociale, de se demander sur quels critères d'autres ont été détruites. ..

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