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LA PROFONDEUR

De
243 pages
Fond, fonds, profond, tréfonds, sans fond, fondement et fondations…Il n’est question que de « ça » dans le langage des poètes, des peintres, des amants, des usuriers, des explorateurs, des anesthésistes-réanimateurs, des philosophes et des psychanalystes. Les géomètres de l’âme sont perplexes, voire sceptiques. Ils n’en font qu’une « dimension » parmi d’autres ; et le sens viendrait d’ailleurs. Voici tout un programme, tout un débat.
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Sous la direction de

Robert M. Palem

LA PROFONDEUR
Fondements poétiques, anthropologiques, sémiotiques, linguistiques, archétypiques, psychanalytiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

Cryptes et fantômes en psychanalyse, P. HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY, 2000. Une psychiatrie philosophique: l'organo-dynamisme, P. PRATS, 2001. Les délires de personnalité, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON, 2001. Les processus d'auto-punition, A. HESNARD et R. LAFORGUE, 2001. La schizophrénie en débat, E. BLEULER, H. CLAUDE, 2001. Lafolie érotique, B. BALL, 2001. Vrais et Faux mystiques, J. L'HERMITTE, 2001. Les constitutions psychiques, R. ALLENDY, 2002. La psycho-analyse, E. REGISet A. HESNARD, 2002. Psychologie analytique ert religion, R. HOSTIE, 2002. Le patient absent de Jacques Lacan (L'innommable menace), P. LABORIE, 2002. Psychanalyse d'un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs, P.
HACHET, 2002.

Le psychopathologique et le sentir: Nietzsche et les micro-incarnations,
A. FERNANDEZ-ZOÏLA, 2002.

Sous la direction

de Robert

M.Palem

Avec la participation active de Michel Balat, Jacques Chazaud, Jean-Claude Colombel, Suzanne FerrièresPestureau, Vincent Mazeran, Silvana Olinda-Weber, Philippe Prats, Jacques Rodier... et la participationinvolontairede Michael Balint, Gilles Deleuze, Henri Ey, Georg Groddeck, Michel Leiris, JeanPierre Richard, Paul Valery et Joseph de Clapiers, Seigneur de Vauvenargues.

«La conception psychodynamique.. Elle situe, elle, la motivation à l'intérieur du sujet.. Elle est représentée par la théorie freudienne de la psychologie et de la psychopathologie. Freud par sa découverte "copernicienne" de la sphère de rinconscient a fondé toutes les tiefenpsychologies et toutes les conceptions psychodynamiques. L'homme inconscient. a une profondeur, c'est la sphère de son

(Henri Ey, au Congrès mondial de Psychiatrie de Montréal, en 1961, Rapport sur les Théories psychiatriques)

7

Paradoxe~

provocatiom~

résistances...?

« J'espère qu'on devient plus... profond? _ Je n'ai pas cette impression. D'ailleurs, -profond ?... J'ai grand-peur qu'il n'y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser... Les uns croient pénétrer dans les couches primaires de leur existence... Ils y cherchent généralement des fossiles obscènes. _ Ils ne les chercheraient pas s'ils ne les avaient pas déjà trouvés. _ Bien entendu. Les autres imaginent qu'ils approchent ainsi de... ce qu'ils sont, au prix d'une contention et d'une sorte de... négation extérieure très pénible... Ils ne voient pas qu'ils ne font que s'infliger une déformation particulière... Ils essaient d'accommoder la sensibilité de leur conscience à je ne sais quelle vision retournée, -à des choses en deçà... En somme, il y a peut-être des profondeurs accessibles (mais ce que l'on y trouve ne vaut guère la peine d'y descendre), et des profondeurs insondables... Si même on y pouvait se risquer et y apercevoir quelque chose, on ne comprendrait rien à ce qu'on y trouverait _ Quant à moi, je suis simpliste. Si je m'observe, je trouve... qu'il y a des choses que l'on peut dire aux autres; et d'autres, qu'on ne peut dire qu'à soi-même... Et d'autres, qu'on ne peut même pas se dire à soi-même. Il y a quelques saletés, évidentes, -et d'ailleurs universelles... Cela n'a donc pas un immense intérêt. Et il Y a encore des choses... qui semblent puissantes, indistinctes.. . _Tout à fait d'accord. Des choses qui ne ressemblent à rien... J'entrevois ici la vie des viscères... _Halte. Défense d'entrer. Danger de mort... Restons à la surface... A propos de surface, est-il exact que vous ayez dit ou écrit ceci: Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau? C'est vrai. » (Paul Valery, Oeuvres, II, Pléiade, 214-218)

9

Pourquoi la profondeur?
Parce que, comme nous l'expliquera lumineusement Jacques Chazaud, la psychiatrie a entretenu depuis un siècle un

cousinage fécond avec la "Psychologiedes profondeurs" (Jung,
Freud., Bleuler...) et que, ainsi que le déplorait récemment G.Lanteri-Laura, il y a dans la psychiatrie contemporaine d'obédience anglo-saxonne (DSMisée, dite "pragmatique", "empirique", "objective", etc.) un véritable "déni de la profondeur"!. Le psychiatre et son patient risquent d'en faire les frais et d'être les premières victimes de ce naufrage. Rassurons les "usagers", ça ne sera pas perdu pour tout le monde: les psychanalystes non-médecins et autres psychologues occuperont le terrain et en tireront des bénéfices certains et pourquoi pas mérités. Le fait que cinq de nos plus brillants contributeurs ne soient pas des psychiatres, serait d'un certain point de vue, plutôt réconfortant au regard de ce qui vient d'être avancé. Michel Balat, Suzanne Ferrières-Pestureau, SHvana OlindoWeber, Philippe Prats et Jacques Rodier ont ainsi enrichi ce volume du poids de leur expérience dans les sciences humaines et de leur crédibilité dans leurs spécialités respectives. La profondeur.. .sujet romantique à souhait, mais questions de principe, aussi, sur sa légitimité. Les avis sur ce point sont partagés d'où l'intérêt de ce travail (débat). Ainsi, au fil des siècles, sont résolument pour des personnalités aussi différentes, par leurs activités et leurs priorités conceptuelles, que Vauvenargues, Cézanne, Bachelard, Klee, Merleau-Ponty, Eyet Maldiney. . .
I

l'Evolution

Psychiatrique.

Il

Et, plutôt contre, Voltaire, Valéry, Lacan, Deleuze et M.ToumÏer. Des hommes d'honneur assurément et cela promet des échanges stimulants entre leurs lointains héritiers du temps présent.. . Vaste programme, dont J.Chazaud a bien voulu (avec la sensibilité et les "prévenances" amicales qui le caractérisent) nous faire entrevoir la vanité, en même temps qu'y contribuer souverainement par ses "promenades sémantiques'. où phénoménologie et psychanalyse se complètent heureusement dans la tradition de la meilleure psychiatrie, celle que nous aunons. Conscient de la difficulté tout de même, puisque Freud luimême, nous rappelle-t-il, a fait montre d'une "véritable contradiction entre une mise en garde constante contre toute «prise au mo!», ou au pied de la lettre, des métaphores topographiques dont il dénonce les réifications et une tendance constante à tomber dans le travers qu.il condamne". Et de rappeler quelques vérités fortes, comme celles-ci: que "dans la conduite de la cure, les «interprétations profondes» ne sont celles que des «sauvages»" et que l'analyse du rêve est toujours "la voie royale vers l'approfondissement psychologique" . Que la topologie ait son mot à dire au plus profond de cette affaire ne le dérange pas, même si sa référence est G.Simondo2 plutôt que M.Balat (dont il ne connaissait pas le texte, en nous offrant le sien). Michel Balat qui nous en entretiendra dans la première partie, en référence aux écrits de Lacan et surtout de Peirce dont il est l'incontestable spécialiste... ainsi qu'à ceux des linguistes Benveniste et KAbel. Ce qui nous vaut une enquête soigneuse qu'il appelle, modestement, "petite contribution au savoir verbal
2 L'individu et sa genèse physico-biologique.PUF

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concernant le mot profondeur"3 (dans le contexte psychanalytique, celui d'une certaine conception de la psyché... que l'on devine et dont il nous dit quand même que sa conception des "chaines de signifiants" évoque plutôt une image de densité que de profondeur; mais sans doute a -t- il pensé que d'autres seraient naturellement plus diserts sur la question, et nous verrons plus loin J.Chazaud y répondre dans une certaine mesure, avec des références particulières à Freud, Ferenczi, Rank, Greenacre), un travail lexicographique approfondi très précieux. Nous entretenant de la pensée de Charles S.Peirce qui lui est familière, il nous fait connaître cette image étonnante de la conscience "comme un lac sans foru:t dans lequel les idées sont suspendues à différentes profondeurs", sur lequel tombe "une chute de pluie continuelle"... On pourra trouver réconfortant (rassurant) qu'un logicien et philosophe de la connaissance de cette qualité ait encore à sa disposition de si belles images et métaphores et n'en réclame pas l'exclusive propriété, puisque (si notre mémoire ne nous trahit pas), "L'âme de l'homme [qui] ressemble à l'eau venant du cief' est le titre donné par Franz Schubert à l'une de ses compositions musicales. Remarquons également que le «je l'ai toujours su!» de l'analysant "perlaborant" de son mieux, comme on l'attend de lui, et qui laisserait à penser "que ce qui est ainsi «extrait des profondeurs» était en fait à la surface même du psychisme" nous
3

Il évoque ainsi les variations sur Fundus, A/Jus et Profundus. Et nul n'ignore que, depuis le XVIIème siècle (malgré Vaugelas et Furetière), la distinction entre Fond et Fonds (contestée par Ménage) est toujours source de confusion. Sauf chez les comptables et les banquiers qui ne confondent pas du tout «faire les fonds de tiroir» et « côter les fonds en bourse ».

4 On songe à R.Ruyer: « Notre conscience est une forme-surface, sans être pourtant superficielle relativement à une réalité qui serait profonde »...

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remet en mémoire cette phrase d'Henri Ey5: «C'est, en effet, parce que l'Inconscient de l~homme est situé au coeur de son existence et non pas seulement au fond du Sujet, que le rêve, l'hallucination et le délire sont possibles ». C'est dire que si l'on ne peut pas prétendre, en lisant M.Balat, que l'on a "toujours su" les faits et les interprétations qu'il nous rapporte, on ne peut que se réjouir de voir les ponts qu'il nous ouvre sur les disciplines voisines ou apparentées. Il était aussi nécessaire de rappeler l'ambiguïté de certains mots, comme altus en latin qui veut dire à la fois haut et profond et les conséquences de cette ambivalence n'avaient pas échappé à Freud. La pertinence de la "métaphore géologique" est critiquée (par J .Lacan et M.Balat), mais sa prégnance demeure alors inexpliquée. On sait que les Jungiens ont des idées sur la question et défendent une conception providentiellement isomorphique (ou homeomorphique) de la psyché et du monde. Les modernes constructivistes en ont une approche qu'on pourrait dire symétrique. Autre déception "la topologie fondée sur les mathématiques, est aussi peu «intuitive» que possible". Et autre suspicion (corollaire), implicite, sur ce que Eugène Minkowski appelait avec beaucoup de conviction et d'éloquence: les "catégories vitales". Là, il me semble que nous perdrions, avec elles, beaucoup de notre "âme". Mais que n'avons-nous déjà perdu, avec nos illusions? L'âme même en étant sans doute la plus belle, la plus ambitieuse, la plus folle. Décidément, il est grand temps de relire "Vers une cosmologie"6, avant qu'il ne soit trop tard.

5

dans le Traité des hallucinations (tJI,plOO2) 6 Aubier-Montaigne 1936, réédition récente en 1999 (Payot 00.).

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Tout ceci est avancé après quelques généralités d'un autre ordre (Robert M..Palem), voire banalités, dont un lecteur malveillant n'aurait pas manqué de [nous] reprocher l'omission. À commencer, bien sûr et par exemple, par la fameuse déclaration de Paul Valery, reprise par presque tous les contributeurs, que "Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau". Dans la suite de ces remarques générales, on trouvera une récréation sans prétention de l'auteur sur la profondeur du regard, comme en réponse à ce problème de grande difficulté (soulevé par J.Chazaud) : s'agit-il de marquer ainsi un aspect de l'extériorité ou de l'intériorité ? fi est possible que les Lacaniens, malgré leur déni avoué de la profondeur, aient fait malgré eux avancer la question en insistant tout particulièrement, comme l'on sait, sur le Désir.. Mais c'est de la profondeur de la nuit qu'ont choisi de nous parler Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber, plus précisément de la profondeur du sommeil d'où jaillit le cauchemar. Car la vie, comme le mythe, est « feuilletée» : la vie implique le sommeil, qui contient le rêve, qui masque le cauchemar, qui « renforce les topiques» et ramène l'éveil. Le cauchemar: au-delà du (plus profond que le) rêve ?.. On savait déjà qu'il n'habite pas la phase paradoxale mais le sommeil lent le plus profond. Henri Gastaut pouvait ainsi (en 1971) déclarer: «...11 devient même probable que la représentation des conflits les plus graves ne doit être possible qu'au cours du sommeil le plus profond qui les protège davantage». C'est ignorer cette autre finalité du cauchemar: réveiller. Les auteurs évoquent ainsi un « travail du réveil» par quoi l'ICS pèse encore sur la conscience, l'informe et facilite le rendement du principe de réalité. Au-delà du sempiternel «rêve-gardien du sommeil» de Freud, déjà mis à mal par Kleitman et Dement, V.Mazeran et

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S.Olindo-Weber poursuivent leur exploration dans les terra incognita de l'archaïque et de l'originaire, et enrichissent (renouvellent) la métapsychologie. Profondeur de l'interprétation? On pourrait se croire, sur ce sujet, abondamment pourvu et suffisamment mis en garde par l'estimable Michael Balint7. Sans doute.. .dont la contribution paie son dû à l'image (les oenophiles et les philobates) et à l'affect (la régression). Impossible de ne pas la rappeler, à sa juste place. Mais l'accent (la mode) est maintenant plutôt au langage.
C'est à ce questionnement aussi classique que fallacieux que je ramènerai, pour l'introduire, l'éblouissant texte de Jacques Chazaod intitulé «Rêve, traumatisme, lUlissance» et sous-titré «Les Eaux-mères et les rêveries de l'originaire» ; que l'on pourra lire aussi comme une autre avancée (audace) Ferenczienne8. Les premiers psychanalystes visaient la «psychologie des profondeurs» et se croyaient obligés, tôt ou tard, de produire des interprétations dites « profondes» ; ne serait-ce que pour se démarquer des anciennes psychothérapies rationnelles, exhortatrices.. .jugées plus superficielles (naïves) et autres « traitements moraux », qui leur préexistaient. Mais on s'aperçut par la suite et entre les mains de quelques robustes thérapeutes et analystes que n'effleuraient guère (ou pas assez) le doute, que les interprétations en profondeur étaient
7

8 Ferenczi était bien le disciple turbulent mais chéri de Freud., d'une part. D'autre part, le Maître selon son cœur de Balint...et de Chazaud, se présentant là comme «analyste [pas si] orthodoxe., imbu de préjugés freudiens et ferencziens » .

Le défaut fondamental., 1967., trad.Payot., PariS., 1977.

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souvent rejetées par le «sentiment de soi », provoquaient la dénégation et augmentaient les résistances, voire provoquaient la rupture. On glissait subtilement, comme le fit remarquer P.Ricoeur9, de la négation à la dénégation.. .et à la confusion du psychanalyste amateur ou novice, «prenant pour vérité de l'Inconscient l'interprétation qui déclenche la dénégation, la «vérité» étant d'autant plus <<profonde»que la dénégation est plus forte. Absurdité qui ouvre une voie sans limites [la fausse profondeur, en quelque sorte] aux interprétations les plus délirantes. Avec ce système on peut dire (et l'on ne s'en prive pas) n'importe quoi, puisque la seule preuve est la dénégation elle-même» commentait R.Mucchielli1o. La réponse à ce problème crucial est dans J.Chazaud (qui est tout sauf un « amateur»).. .lequel nous montre, à la faveur d'une observation privilégiée, l'authentique travail du vrai psychanalyste. Non pas celui qui (traquant déjà le paradigme, le plus souvent la vérification de celui du père fondateur) nous livre le produit achevé (fini) de sa méditation en nous exonérant de la nôtre, mais celui qui (comme lui) nous prend par la main et à témoin pour refaire (avec lui) le chemin parcouru avec son patient; suscite ou provoque notre « disposition à la surprise, à l'ouverture», voire au jeu. Avec humilité, mais prenant des risques, il nous invite implicitement à l'indulgence et, en quelque sorte, à partager les risques. Ce travail de l'analyste, présenté avantageusement par d'autres comme un approfondissement11, est réalisé en fait
9 De l'interprétation, Seuil 1965,534p. 10Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-structurale, Dessart 1967,p227,237,275. 11 Jean Château disait: « on n'approfondit point sans élargir» (L'intelligence ou les intelligences? Mardaga ed. 1983, pl68).

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(contre tout espoir sensé d'y mettre un terme définitif!) comme une aventure (de « réinterprétation» en réinterprétation...) ; un parcours plutôt labyrinthique, comme le rêve. C'est le sommeil qui est profond, pas le rêve, laisse-t-il entendre dans un autre texte. Ni «sujet supposé savoir» (Lacan), ni savoir établi et plan tout-fait (la « monstrueuse exigence» de Bouvet, Lebovici et consorts selon M.Mannoni et quelques autres), mais aventure au monde des fantasmes polysémiques. Car s'« il n'y a de symbolique que du général.. .il n'y a de psychanalyse que de la particularisation et de l'individuation de la signifiance de la " langue fondamentale" » dit-il. La profondeur de l'analyse ne peut venir que de cette « élaboration secondaire sans fin» dont J .Chazaud en virtuose nous fait l'étourdissante monstration. Profondeur de l'interprétation qui, à la limite, comme l'avait prédit (ou deviné) H.Ey12 ajoute le délire interprétatif de l'analyste à celui du patient?.. Non, plutôt «casse-tête théorique », énigme policière à suite, cascades et rebondissements, comme l'auteur semble les aimer. À ce stade, ou plutôt selon ce protocole thérapeutique (le patient est venu consulter un médecin pour insomnie rebelle), la profondeur n'est plus que de la connivence. Et ce n'est pas en creusant plus profond que s'en sortent thérapeute et patient, mais en changeant d'explication et de théorie. L'humour n'en est pas absent13et donne parfois l'impression d'en être le moteur essentiel. La hardiesse interprétative ne se soutient que de ce
12 Traité des hallucinations,t.II,pl002.Entretiens psychiatriques nos 13 et 14. 13 Cette question de l'humour en psychothérapie et en psychanalyse n'est point si futile qu'on pourrait le penser: voir beaucoup d'écrits sur le sujet de P.Watzlawick en particulier, mais aussi le n° 4 (juillet 1973) de la Rev.fr.de psychanalyse (PUF) et B.Cyrulnik, Les vilains petits canards, O.Jabob 2001~ppll0-114. Et Deleuze: «l'humour est l'art des surfaces et des doublures... toute profondeur et hauteur abolies» (Logique du sens,pI66).

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laxisme bonhomme et amusé (non dépourvu de rigueur conceptuelle toutefois), de ces « Idées en folie» (pour reprendre le titre d'un de ses bons ouvrages14), de cet « indécidable renvoi de l'imaginaire et du réel» dit-il. Si, comme le disait Eliane Amado-Levy-ValensiI5, « le pire écueil pour l'analyste, c'est de se prendre pour l'analyste»... pas de danger avec Jacques Chazaud. Et pourtant... Quelle splendide démonstration que cette cure qu'il nous autorise à reproduire ici! Il était inévitable qu'à parler de profondeur et d'approfondissement, on arrive à parler de descente (ou de remontée, peu importe au fond) vers le Corps Originaire. Passé le temps des pionniers (J.Laplanche,l964; Piera Aulagnier, 1975), nous avons le privilège de réunir ici trois des spécialistes actuels de la question: le tandem V.MazeranlS.Olindo-Weber (1989), JCl.Colombel (1988) et Mme Suzanne Fenières... Pestoreau (1993). Cette dernière rappelle ici avec force cette évidence qu'il faut «penser le corps comme origine absolue, point de vue immédiat sur le monde interdisant toute appréhension qui ne serait pas régressive ». Il existe un «fonds représentatif» (P.Aulagnier) hors du champ du connaissable usuel, à l' œuvre chez tout sujet, repérable dans le discours psychotique et alimentant l'activité métaphorique; au-delà des relations imaginables et dicibles. Il était donc bien normal que la seconde personne à laquelle l'auteur devait songer en abordant ces questions soit G.Groddeck, qui s'était trouvé en première ligne de notre propre
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sous-titré Fragments pour une histoire critique et psychanalytique de la psycJwpathologie, avec un exergue de Chogyam Trungpa: «Depuis l'aube des temps, méditer c'est accepter d'être pris pour un fou ». L'Harmattan 1994,240p.
15 Les voies et les pièges de la psychanalyse. Ed.Universitaires 1971, 39Op.p12.

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investigation... De la «pensée du dedans» de la première au «psychéique du ventre» du second, il n'y aurait qu'un pas? Difficile à franchir sans doute. Mais Mme Ferrières ne s'y risque pas. Avec Jean-Claude Colombel (Détresse et profondeur. L'invention de l'espace chez le tétraplégique), la profondeur du corps et de l'espace est mise à la question chez le tétraplégique... «jusqu'au fond de l'être» pour parler comme M.Merleau-Ponty, jusqu'à l'épouvante des « agonies primitives» (Winnicott). Nous ne sommes plus dans le conte mais dans la tragédie, hélas bien réelle et presque quotidienne, dont il porte témoignage. Mise à plat du corps et privation de profondeur de la vie psychique paraissent plus consubstantielles qu'en rapport chronologique et de causalité16. Comment l'accès à la profondeur d'un espace recréé correspond« à la mise en sécurité de l'être par la sollicitation d'une place en creux, à l'intérieur d'un contenant ...», C'est ce qu'explicite J.Cl. Colombel, témoin ô combien engagé dans ces « affres ». «L'évidement catastrophique de l'intérieur constitue en réalité un vide investi en tant que lieu vacant en attente de sens ». Membres fantômes et tiers hallucinés tenteront de le combler: «mécanismes aussi ordinaires qu'archaïques de défense contre l'effroi. L'horreur naît de la destruction de tout l'ordre imaginaire par l'irruption du réel que les mots ni les pensées ne peuvent dire ». La profondeur, c'est aussi la dimension vertigineuse d'une souffrance qui ne peut être dite. Et s'il est une chose que n'ignore pas JC. Colombel, c'est bien l'importance des mots.
« La dépersonnalisation ne commence en effet que lorsque l'altération du corps est vécue comme une altération du sujet et non seulement de son corps» écrit H.Ey. 16

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Tout son travail pourrait être reformulé sous cette perspective. C'est dire sa richesse. Mais c'est l'autre perspective qu'a choisi de souligner, à propos du texte de JC.Colombel auquel il réagit, Philippe Prats, philosophe: celle d'un espace-temps qui est celui du « devenir conscient» (H.Ey). « Nous ne sommes pas dans l'espace, nous
sommes l'espace

...

«le

sujet

est

l'espace

qu'il

s'est

approprié ». Non pas l'espace Kantien «renvoyé dans les lointains comme la simple condition de toutes nos expériences possibles », ni ce seul temps tellement privilégié dans les conceptions de la conscience depuis Saint Augustin, mais le temps incorporé du « corps psychique ». Et Ey, Prats, Colombel et beaucoup de ces psychiatres de l'Ecole catalane boivent à la source Merleau-Pontienne: «Avant d'être un fait objectif, l'union de l'âme et du corps devait [donc] être une possibilité de la conscience elle-même...Être une conscience ou plutôt être une expérience, c'est communiquer intérieurement avec le monde, le corps et les autres ». L'esprit ne se déploie qu'en prenant corps dit Prats, qui ajoute: Le Je n'existe qu'en prenant de la durée et de la profondeur. Avec Colombel, dit-il encore, nous voyons enfin traités à parité l'espace et le temps. « L'espace n'est plus le fond neutre sur lequel se détachent nos actions, il est la chair de nos actions et de notre action primordiale, la reconnaissance de soi comme un écho venant des profondeurs de l'espace»... La profondeur est «condition de la conscience ». «Il n'y a pas d'être sans profondeur». Mais ce qui est «essentiel» dit bien Prats, au-delà de Merleau-Ponty semble-t-il, c'est que « le langage dit bien ce phénomène de profondeur, alors que la pensée l'aplatit dans une.simple représentation ». À ce problème classique des rapports du langage et de la pensée, plus moderne, du corps et du langage, et de leurs

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priorités respectives (l'oeuf et la poule), on peut s'attendre à des « révélations» de la part des psychanalystes. Ils nous parleraient de « profond désir », que je ne serais pas étonné... Le langage parlerait le corps désirant. La pensée désirerait se couler dans des mots. Les mots serviraient ensuite (ou auparavant) à appeler l'autre, l'intimider ou le séduire. Etc.Etc... "La philosophie traditionnelle s'est toujours considérée comme la mise en profondeur par l'esprit des problèmes posés par la vie" écrivait récemment France Quéré, à l'ombre du très estimable Paul Ricoeur1? Il se pourrait que Jacques Rodier dans la post-face (Le regard du boiteux) appartienne bien à ce club très fermé des philosophes "Cyniques" (Diogène, Chrysippe...) dont Nietzsche disait qu'ils étaient "profonds à force d'être superficiels". Mais le lecteur déjà averti ne s'en laissera sans doute pas compter plus qu'il ne faut. Intercalés entre ces développements: quelques brèves mais mémorables déclarations d'Henri Ey, Paul Valery, Vauvenargues et l'évocation de quelques textes où le présentateur s'efface largement devant l'auteur et le laisse s'exprimer en son langage: Jean-Pierre Richard, Michael Balint, Michel Leiris, Georg Groddeck, Gilles Deleuze. Ceuxlà, à la limite, se passent de commentaire. La force de leur dire, leur poésie, leur «héroïque trivialité» ou leurs folles extrapolations explorent les dimensions les plus insolites de la profondeur qui les habite et nous en font profiter.

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Conscience et neurosciences.

Bayard 200I~ pI07.

22

Les textes 1~ 2 et 3 de RM. Palem sont la matière d'une conférence-débat prononcée à Dimension psychologique (Dr Emile Rogé), Salle Jean XXill, à Paris le 17 novembre 1986. Ds ont fait l'objet de publications préliminaires dans la revue Psychiatries. Le second texte de J..Chazaud a été publié dans Traverses analytiques~ en 1989. Le texte de Mme S.Ferrières-Pestureau a été publié dans ['Evolution psychiatrique, 58,2,1993, 293-302. Les autres textes de Michel Balat, Jacques Chazaud, JeanClaude Colombel, Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber~ Philippe Prats et Jacques Rodier sont des textes inédits.

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Introduction et repères graphiques sur la Profondeur
par Robert M.Palem (Perpignan)

biblio-

La profondeur est d'abord un attribut, dit le Robert, pas une qualité en soi. On parle aussi bien de profond sérieux, d'ignorance profonde, de profond respect, de profond mépris, de volupté profonde, de mélancolie profonde et Nietzsche parle de la profonde éternité (Zarathoustra). Pourtant, nous avons le sentiment que la profondeur, mot galvaudé peut-être, est bien aussi le paradigme de quelque chose de fondamental en nous, et c'est à cela que nous nous sommes promis de réfléchir ensemble. Sans doute est-ce ce mystérieux «Originaire» dont nous parlent à mots couverts et d'un air entendu J.Laplanche et JB. Pontalis, P.Castoriadis-Aulagnier, V.Mazeran et S.OlindoWeber, S.Ferrières-Pestureau... sans peut-être penser tout à fait à la même chose. On peut être à la fois déçu et rassuré d'apprendre, après maintes périphrases, déclarations obscures ou sibyllines et logogriphes, que pour Piera Castoriadis, c'est "la rencontre entre bouche et sein U . Mais si l'attente de l'homme, comme elle le laisse entendre, vise "l'illimité et l'atemporel" faisant en sorte que ce qu'on lui offre présente(ra) toujours un "en-moins" par rapport à son attente, il n'est pas étonnant qu'il rencontre la Profondeur sur son chemin. En quoi il fait retour sans le savoir, mais en le pressentant, à l'Originaire.

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Si la profondeur de la mer va de soi, qu'en est-il de la profondeur d'un regard, d'une pensée, d'un sentiment? "Plus on plaît généralement, moins en plaît profondément" dit Stendhal (De l'Amour) ; de la profondeur d~un tableau, d'un ciel, d'une nuit, d'une couleur, d'un sommeil, d'une musique (on l'a dit de Bach et de Ravel) et même d'un dictateur (on l'a dit de Cromwell). Si le langage emploie le même qualificatif pour exprimer la profondeur d'un puits ou d'un sentiment, nous explique Eugène Minkowski, "c'est qu'avant tout il a soin de nous révéler la catégorie vitale"18. D'autres, en revanche (Nietzsche, Maurice Blanchot, Valéry), pensent que la littérature moderne, pour ne parler que d'elle, devrait se détourner de toute profondeur. Conviction ou coquetterie?... le saura-t-on jamais? Bachelard, pourtant, a écrit quelque part que la psychologie n'existerait pas sans la notion de profondeur et nous avons tous l'impression, sinon de l'avoir en nous, du moins de l'avoir rencontrée quelque part. Il nous faut donc prêter l'oreille à sa phénoménologie, à ses métaphores, ses contenus, ses mythes, à commencer par ses connotations diverses. On peut en trouver d'innombrables: le vide, l'insondable, les entrailles, l'originel: origine et fin de toutes choses ("l'océan primordial et terminal" dont parle Jankélévitch); l'intime, l'impénétrable, le ténébreux, qui n'est sans doute pas étranger au "sentiment océanique" évoqué par Freud19 à propos de la fusion avec l'objet dans une recherche de Nirvana, plus suspecte qu'il n'y paraît à beaucoup de psychologues et de psychanalystes, même ceux qui l'utilisent largement dans leur pratique et leur théorisation. Je pense, en particulier~ à Hanna Segal, Ideinienne~ qui y voit un désir d'annihilation dès le début, à la fois dirigé contre le soi et contre
La schizophrénie, réed.1953, Desclée de Brouwer, p247. C'est dans Malaise dans la civilisation, 1929, chap.!, lettres échangées entre Romain Rolland (5/1211927) et Freud (14-20/7/1929).
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