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La propagande : images, paroles et manipulation

De
222 pages
Affiches, spots télévisés, films, clips, discours, slogans, photos. Voilà la panoplie des formes et des outils de la propagande moderne dont le caractère manipulateur est devenu de plus en plus sournois. La désaffection de la politique dans les démocraties occidentales pousse à se servir "d'images symboles" qui appellent plus au positionnement identitaire qu'à proposer et faire connaître un programme.
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La propagande: Images, paroles et manipulation

Psychologie politique
Collection dirigée par Alexandre DORNA

La collection «Psychologie politique» répond à une attente: réhabiliter la dynamique de l'âme, du logos et de la cité, afin de faire connaître et de réunir ce qui est épars dans ce domaine. En conséquence, elle s'inscrit dans une méthodologie transversale et pluridisciplinaire, contre l'esprit de chapelle et la fragmentation de la connaissance. Déjà parus:
Michèle ANSART-DOURLEN, Le Fanatisme. Terreur politique et violence psychologique, 2007. Pierre ANSART et Claudine HAROCHE (sous la direction de), Les sentiments et le politique, 2007. Alexandre DORNA et José Manuel SABUCEDO (coordinateurs), Etudes et chantiers de Psychologie politique, 2006. Alexandre DORNA et Jean QUELLIEN (coordinateurs), Les Propagandes: actualisations et confrontations, 2006. Benjamin MATALON, Face à nos différences, Universalisme et relativisme, 2006. Alexandre DORNA, De l'âme et de la cité, 2004. Michel NIQUEUX et Alexandre DORNA (sous la dir.), Le peuple, cœur de la Nation ?, 2004. Constantin SALA V ASTRU, Rhétorique et politique, 2004.

Sous la direction de

Alexandre

DORNA,Jean

QUElLIEN,

Stéphane

SIMONNET

La propagande: Images, paroles et manipulation

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07017-2 EAN: 9782296070172

Sommaire
Préface, par Stéphane Grimaldi... Avant-propos, par Alexandre Dorna, Jean Quellien et Stéphane Simonnet Première partie: sources et usages de la propagande Aux racines de la propagande: la figure de César, par Catherine Bustany-Leca L'iconoclasme protestant des années 1560 en France et dans les Pays-Bas, par Alain Joblin La propagande et l'usurpation de la démocratie, par Stéphane Corbin et Emmanuel Romain Deuxième partie: la propagande par l'image Les dessins animés au service de la propagande pendant la Seconde Guerre mondiale, par Sébastien Roffat Les mécanismes de persuasion par l'image dans les spots télévisés des partis britanniques, par David Haigron Manipulation de l'histoire et réaction de la mémoire collective au travers des affiches de propagande soviétique: mystification historique et mémoire refoulée, par Jacques Lebourgeois Troisième partie: la propagande par la parole Le discours propagandiste. Essai de typologisation, par Patrick Charaudeau L'influence par la parole, par Thierry Lefébure Pourquoi la propagande a-t-elle de l'effet? Le contre-exemple des « refusants », par Philippe Breton Quatrième partie: la propagande et la manipulation Les techniques de manipulation dans le discours de la propagande, par Alexandre Dorna Propagandes et manipulation glauques, par Jean-Léon Beauvais et Claude Rainaudi Peut-on échapper à la propagande? par Patrick Troude-Chastenet 155 173 201 III 127 19 29 41 9 11

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Préface Le mémorialiste et les sciences sociales
STÉPHANE GRIMALDII

Depuis Napoléon qui invente, avec les images d'EpinaI et l'asservissement des arts, une forme de narration patriotique moderne de ses guerres et conquêtes il est admis que la construction d'une opinion favorable fait partie des armes nécessaires aux victoires ou aux résistances. Le XXe siècle développe naturellement avec l'apparition du cinéma, des journaux, de l'alphabétisation et de l'avènement de techniques publicitaires/ propagandistes une forme très aboutie de «lavage de cerveaux» à partir de laquelle les guerres développent des objectifs ouvertement politiques ou moraux qui réclament un assentiment populaire fût-il une pure construction de l'imagination. La Première Guerre mondiale sera un temps de prise de conscience très fort de l'utilité coercitive des techniques de propagande. Il s'agit de «vendre la guerre» à un nombre considérable de personnes, situation inédite dans l'histoire, pour parvenir à une mobilisation sans précédent des énergies militaires, économiques, sociales des pays en guerre. Cette mobilisation de toutes ces forces qui complètent l'arsenal militaire traditionnel, caractérise« la guerre totale» à laquelle plus rien n'échappe. Ainsi dans tous les pays belligérants on déguise les enfants en soldats, on enseigne la haine de l'ennemi à l'école comme à l'église ou au temple, on force l'économie de guerre, on pense la guerre et on se bat, quel que soit son camp, pour une cause évidemment juste qui appelle des justifications collectives permanentes. A partir de là on construit des représentations propagandistes de l'ennemi qui justifient un sacrifice humain de plus en plus effrayant. De ce point de vue la propagande, dont l'objectif est bien la mobilisation des sociétés et qui utilise, à peu de choses près, les mêmes techniques de chaque coté, prend sa source dans l'idée fondamentale qu'une guerre moderne ne se gagne pas sans le soutien «inconditionnel» des peuples, c'est-à-dire de « l'arrière».

I

Directeur du Mémorial de Caen.

La propagande:

images, paroles et manipulation

La Seconde Guerre mondiale, livrée à une époque ou les « mass media» ont pris une place plus déterminante encore, est notamment caractérisée par l'incroyable sophistication de la propagande nazie qui dès 1933 tente de projeter le peuple allemand dans une mystification démente de sa propre histoire. Les questions que soulève l'insondable barbarie de cette époque restent parfois sans réponses et dépassent évidemment la question de la propagande et celle du conditionnement. Ces questions évoquées sont au cœur de notre travail de mémorialiste et il n'est pas concevable de tenter de dresser l'histoire du XXe siècle, de ses enseignements, sans s'interroger sur les dimensions sociales et mentales des conflits. La propagande est devenue l'un des éléments clefs de la construction des cultures de guen"e ou d'agression. C'est pourquoi ce colloque ouvre la voie d'une collaboration, je l'espère active, entre les sciences sociales et le Mémorial.

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Avant-propos Un programme d'étude sur la propagande sociétale et les témoignages d'une rencontre pluridisciplinaire
ALEXANDRE DORNA, JEAN QUELLIEN, STÉPHANE SIMONNETI

La propagande n'est guère une discipline universitaire, mais une approche technique multidimensionnelle à la recherche d'un cadre général d'explicitation et d'explication scientifique à la fois transversal et pluridisciplinaire. D'un certain point de vue, la notion de propagande politique sous-entend une relation inégale, un échange déséquilibré entre les pouvoirs (économiques, idéologiques ou politiques) de l'ensemble plurivalent des individus-cibles qui sont soumis, dans les sociétés modernes, à un mitraillage de messages (paroles, écrits, images) dont le caractère manipulateur est devenu de plus en plus fourbe. Cela est loin de ne concerner que les sociétés du XXe siècle; bien avant d'autres ont utilisé des ressources d'imagination et d'emprise pour développer la propagande. Les pouvoirs, devenus de plus en plus concentrés, sont en situation d'imposer aux citoyens une adhésion à leurs visions du monde par des moyens fort détournés. Cette pratique de gouverner et d'imposer une pensée unique ou dominante s'est fortement installée dans les régimes autant totalitaires que démocratiques, au point qu'il reste difficile d'en élucider les origines. Si, au départ, la propagande apportait des moyens aux forces politiques afin de faire connaître les projets dont elles sont porteuses, il est évident qu'à l'aune des expériences totalitaires, la perception de la propagande a changé négativement. La conception de la propagande sociétale renvoie à la rhétorique. En effet, la tradition de l'étude de la propagande (en temps de paix et encore plus en temps de guerre), suppose une source de pouvoir et une «foule» qui reçoit passivement l'endoctrinement des maîtres. Il y a là une analogie avec l'ancienne histoire des idées religieuses: le créateur est l'enchanteur des créatures qui restent en position (apparemment) de passivité. Aujourd'hui, nul besoin d'insister, les pouvoirs, en démocratie, usent et abusent des médias, de la publicité et des nouveaux moyens de communication, dont l'impact se révèle de plus en plus nuisible. Certes, les formes de la
Alexandre Dama et Jean Quellien, Université de Caen, Stéphane Simmonet, Mémorial de Caen.
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La propagande:

images, paroles et manipulation

propagande actuelle sont plus diffuses, néanmoins la visée reste la même: maîtriser les opinions et dominer les comportements, tout en entretenant l'illusion de la liberté individuelle. Dans ce contexte, les termes de marketing ou de communication remplacent habilement celui trop connoté de propagande. Une réflexion et une analyse critique se sont imposées, au point que la sociologie des communications de masse et la psychologie de la persuasion se sont construites à rebours des conceptions anciennes et de la passivité des cibles. Ainsi, la question de la réception des messages est devenue le centre de nouvelles recherches. II s'agit de repositionner la représentation cognitive de la propagande en opposition au modèle de la psychologie behavioriste et du conditionnement. C'est au nom des mécanismes de réception que les cibles sont jugées « actives », dans la mesure où la réappropriation d'un discours permet la création de sens. II faut garder cela en mémoire si l'on s'intéresse à de nouvelles situations de propagande, et admettre que les remarques précédentes exigent de porter une attention prioritaire aux vecteurs du pouvoir et aux sources d'influence, tout autant qu'à l'éclairage de leur degré d'autonomie, leur enracinement social et l'étude des médiations, qui ne peuvent se réduire à de simples phénomènes de transmission d'objets ou d'images. Affiches, spots télévisés, films, clips, discours, slogans, manipulation. Voilà la panoplie des formes et des outils de la propagande moderne. Mais c'est la mise en scène des manifestations de masse qui reste encore puissante dans la propagande politique. Parallèlement, loin d'être simplement illustrative, l'iconographie participe à la transmission des messages. Ici la fonction est d'ordre symbolique. Or, la désaffection de la politique dans les démocraties occidentales pousse à se servir d'« images-symboles» qui appellent plus au positionnement identitaire qu'à proposer et faire connaître un programme. La stratégie des partis est escamotée au bénéfice des figures d'identification. À travers la mise en scène de soi (décor, gestuelle, intonation, vie familiale, etc.), les leaders politiques cherchent à s'attirer les faveurs d'un large électorat, toujours volatil et de plus en plus voyeur. A titre purement indicatif, aux USA, un candidat sérieux dont l'image ne dégagerait pas un charisme certain serait immédiatement considéré comme n'ayant aucune chance. En conséquence, il ne trouverait ni donateurs ni conseillers performants. Peu importe que le candidat soit l'un des meilleurs politiques possibles, honnête, compétent, réellement attaché à des valeurs, mais s'il apparaît triste, terne et sans ce charme irrésistible de l'acteur de cinéma, alors inutile de se présenter aux élections. A chaque présidentielle américaine le facteur image joue un rôle dévastateur. Certains critiques voient d'ailleurs dans l'hyper-médiatisation du politique et des politiques, non seulement la présence d'une dérive «populiste », au demeurant fortement visible, mais la naissance d'un style nouveau de 12

Avant-propos

propagande, plus décontracté et plus intime, au point que la mode « pipole » s'impose. Si la propagande actuelle vise à séduire plus qu'à raisonner, l'appel à l'émotion est au service d'une ambition politique de plus en plus narcissique. C'est donc ce constat qui nous a conduit à bâtir un « programme pluridisciplinaire sur les propagandes (3P)) dans le cadre de la MRSH à l'Université de Caen, Le programme pluridisciplinaire sur les propagandes

La période de gestation de ce programme est aujourd'hui en voie de consolidation. Une nouvelle étape est franchie à travers un séminaire de réflexion et de recherche qui se veulent nécessaires et fécondes. Nécessaire parce qu'elle doit permettre à des équipes et des enseignants-chercheurs qui n'ont pas la pratique de travailler ensemble de mieux se connaître et de trouver une méthodologie commune. Féconde pour travailler sur une nouvelle problématique et se structurer autour d'un axe thématique porteur. La volonté d'intégration des personnes venues d'autres disciplines a permis de nouer des contacts avec des institutions étrangères et de consolider les rapports avec le Mémorial de Caen. Les conditions sont donc réunies pour assurer progressivement le caractère pluridisciplinaire et la qualité internationale de la recherche. Les premiers pas visent les méthodologies d'étude des modes de propagande par l'image fixe (affiches) et leur perception dans le temps de guerre. Depuis quelques années, en effet, plusieurs étudiants en histoire, en collaboration avec le Mémorial de Caen et avec le soutien matériel du CRHQ, ont réalisé des travaux sur les affiches américaines, soviétiques, britanniques, allemandes et espagnoles (guerre civile). Ces travaux ont permis d'établir des rapports entre historiens et psychologues dans la perspective d'appréhender les effets de la persuasion dans l'analyse des affiches. Ces études offrent d'ailleurs la possibilité d'élargir la recherche aux sémiologues, aux sociologues et aux techniciens de la communication. Certaines études ont fait l'objet de publications récentes, notamment dans les ouvrages collectifs dirigés par Doma et Quellien (2006) et Dickason et Rivière (2007), auxquels il faut ajouter cet ouvrage issu d'un colloque réalisé au Mémorial de Caen en novembre 2007, sous les auspices de la MRSH, de l'Université de Caen et du CNRS de la région Basse-Normandie. Il s'agit bien d'un effort soutenu et de longue haleine dans une perspective ouverte. Ainsi l'élargissement interdisciplinaire et la consolidation des relais institutionnels pourraient rendre envisageable la création d'un centre d'études sur la propagande et les médias.

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La propagande:

images, paroles et manipulation

La propagande:

images, paroles et manipulation

C'est avec ce titre qu'un colloque fut réalisé les 22, 23 et 24 novembre de l'année dernière au Mémorial de Caen sous la direction d'Alexandre Dorna, Jean Quellien (Université de Caen) et Stéphane Simmonet (Mémorial de Caen) avec la collaboration des membres du « 3 P» et des doctorants. Nous en profitons, ici, pour remercier les responsables des institutions universitaires qui l'on rendu possible, ainsi que la précieuse aide logistique apportée par le Mémorial de Caen, son personnel et son directeur, M. Stéphane Grimaldi. Nous remercions également nos collègues membres du comité d'organisation: O. Camus, S. Corbin, R. Dickason, P. Georget, J.-L. Leleu, N. Mettelet, F. Passera, D. Perrot, G. Sellier, J. Lebreuilly, M. Tostain, D. Toulorge, G. Valency. Les divers textes de cet ouvrage La plupart communications ici, devant une unique mais un propagande: les des textes inclus dans cet ouvrage correspondent aux rendues publiques à cette occasion. Le lecteur se trouvera, problématique dont le fil conducteur n'est pas une théorie ensemble critique des dispositifs et des objets utilisés par la images et les paroles, les sons et les lumières.

L'enjeu est clair: il s'agit de répondre à une interrogation sociétale. La cohésion sociale et la paix entre les peuples passent par la connaissance des mécanismes de l'action et de la distorsion que la propagande exerce, comme une "éritable arme létale, sur les sentiments et les émotions, les valeurs et les principes de la société démocratique et de l'humanité toute entière. Inutile de faire le résumé des textes qui composent cet ouvrage. Mais, en les reliant en trois grandes rubriques, nous avons voulu rendre compte des origines, des questions et des conséquences de la propagande. La première séance, destinée à inspecter certains moments et personnages historiques liés à la propagande, s'est ouverte par une présentation de Mme Catherine Bustany (Université de Caen) sur la figure et les diverses formes de propagande utilisées par Jules César. Ensuite, M. Alain Joblin (Université d'Artois) évoque l'acte iconoclaste huguenot de brûler des « images» peintes et sculptées au XVIe siècle. L'iconoclasme reste un révélateur d'une adhésion à une nouvelle église et surtout d'un sens religieux de purification. Plus contemporaine, l'intervention de M. Randal Marlin (Université de Charleton), montre les diverses formes que la propagande assume au XXe siècle, au point d'en arriver à une démesure inconnue aux époques précédentes. Enfin, MM Stéphane Corbin (Université de Caen) et Emmanuel Romain (programme propagande MRSH) essayent de donner une cohérence et une articulation à la fois historique et socio-politique aux diverses tentatives de définir la propagande. La question de l'image de propagande est mise en lumière par les interventions de trois spécialistes: Sébastien Roffat (Université 14

Avant-propos

de Paris III) qui présente et analyse les dessins animés de propagande durant la Seconde Guerre mondiale. David Haigron (Université de Caen), qui travaille sur les spots télévisés des partis politiques britanniques, montre comment la propagande politique britannique ne se prive d'aucun effet pour capter l'attention des «téléspectateurs électeurs ». François Lebourgeois (Université de Caen) expose un aspect de ses travaux sur l'affiche de propagande soviétique, qui se caractérise comme un révélateur non seulement des intentions des idéologues et des dirigeants, mais aussi des attentes d'un peuple. L'affiche soviétique serait le miroir des mentalités d'une nation. Les rapports entre propagande et discours sont examinés en détail par Patrick Chareaudeau (Université de Paris III), Thierry Lefebure (Université de ParisDauphine) et Philippe Breton (Université de Strasbourg). Les deux premiers intervenants démontrent l'utilisation des diverses logiques discursives d'inspiration rhétorique, la place du discours de propagande et de ses avatars dans un contexte politique, où les frontières entre persuasion et manipulation sont poreuses. Le troisième, en revanche, se situe dans une perspective inversée: grâce à quels principes et à quelles compétences, certaines cibles ne se laissent pas prendre dans l'engrenage de la propagande. Finalement, la propagande et la manipulation sont traitées, en fin de colloque, avec les apports de MM. Alexandre Dorna (Université de Caen), JeanLéon Beauvois et Claude Rinaudi (Université de Nice) et Patrick TroudeChastenet (Université de Bordeaux). Dans sa réflexion, le dernier conférencier pose la relation entre information et propagande dans les sociétés démocratiques, en termes de manipulation, selon l'approche critique de J. Ellul, qui, déjà, dans les années 50, dénonce le caractère ambivalent de la propagande en démocratie. D'un autre côté, l'intervention de J.L. Beauvois et de C. Rinaudi place la critique de la manipulation propagandiste, dite «glauque », comme fàisant partie d'un système médiatique non pluraliste. Enfin, Alexandre Doma s'interroge sur les éléments qui ont précipité les hommes politiques dans le monde de la propagande « pipole ». En somme, cet ouvrage marque un nouveau jalon dans la quête d'une compréhension pluridisciplinaire d'un objet dont les aspérités idéologiques ne sont pas sans répercussions sur le plan de la méthode. C'est ainsi que l'effort des uns et des autres, pour trouver un chemin viable à travers la forêt des propagandes, mérite, nous semble-t-il, la bienveillance des autorités scientifiques et des responsables politiques qui souhaitent un citoyen libre de toute manipulation au nom de l'intérêt général.

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Les auteurs: Jean-Léon Beauvois, Université de Nice. Philippe Breton, Université de Strasbourg. Catherine Bustany-Leca, Patrick Chareaudeau, CRHQ, Université de Caen Basse-Normandie.

Université de Paris III.

Stéphane Corbin, Université de Caen. Alexandre Doma, Université de Caen. David Haigron, Université de Caen. Alain Joblin, Université d'Artois. François Lebourgeois, Université de Caen.

Thierry Lefebure, Université de Paris-Dauphine. Claude Rinaudi, Université de Nice. Sébastien Roffat, Université de Paris III. Emmanuel Romain, MRSH. Patrick Troude-Chastenet, Bordeaux IV. Université de Poitiers et Université Montesquieu

Premième partie Sources et usages de la propagande

Aux racines de la propagande:

la figure de César
CATHERINE BUSTANY-LECA

Il m'incombe, au moment où s'ouvre ce colloque, de montrer que le concept de propagande n'est pas l'apanage d'une réflexion sur des faits contemporains, mais puise ses racines dans l'antiquité, dès lors que se constitue un État, incarné par un « chef », soucieux de diffuser une image et une conception de l'exercice de son pouvoir auprès de ses sujets. J'ai choisi pour exemple César, figure emblématique du chef charismatique, qui semble avoir très tôt saisi les leviers de la ferveur populaire pour emporter l'adhésion des foules. Il faut toutefois mener une réflexion préalable sur cette notion de propagande et en saisir les limites, du moins pour la période antique qui nous intéresse ici. En effet, si la prise de conscience de l 'Imperator Caesar de la nécessité de construire une idéologie de pouvoir susceptible de fonder sa popularité peut être démontrée, si la source et les vecteurs de cette construction idéologique du pouvoir sont établis, il reste qu'il nous est difficile de mesurer, à nous historiens de l'antiquité, la part de la réceptivité de la « cible» de cette « propagande» en fonction de critères objectifs. P. Veyne s'était déjà interrogé naguère sur la « propagande» supposée de la colonne Trajane, au début du second siècle avo J._c.l, colonne dressée sur le forum de Trajan et porteuse d'un bas-relief historié sur un fût qui s'élève jusqu'à 30 mètres du sol. Cette longue «bande dessinée », compte-rendu des campagnes victorieuses de Trajan contre les Daces2 , est indiscernable au-delà des deux premières spires, pour les touristes contemporains comme pour les Romains du Il" siècle, quels que soient les artifices imaginés pour la rendre plus lisible (notamment l'accès à sa partie médiane depuis les terrasses des bibliothèques qui l'encadraient). Pour P. Veyne, « la colonne n'informe pas les humains, n'essaie pas de les convaincre par sa rhétorique: elle les laisse seulement constater qu'eIle proclame la gloire de Trajan à la face du ciel et du temps ». Or, « la propagande est une rhétorique, elle s'adresse à autrui et affecte d'agir sur sa conviction, en agissant sur sa raison ou sur sa sensibilité; elle est « démocratique », son action se déguise en information ». En cela, parce qu'elle ne cherche pas à convaincre, mais proclame seulement la gloire militaire d'un empereur auquel il convient de se soumettre, elle n'est pas œuvre de propagande, comme les historiens l'ont souvent présentée, ou du moins ne l'est
I

P. Veyne, Propagande expression roi, image idole oracle, dans P. Veyne, La Société romaine,
Seuil, 1991 p.311-342.

2 Peuple barbare vivant sur le territoire de l'actuelle

Paris,

Roumanie,

donc au-delà du limes danubien.

La propagande:

images, paroles et manipulation

qu'à moitié: «en tant que médium reçu, la colonne Trajane visait les spectateurs, mais le message produit, à savoir le peu visible décor, n'avait pas, lui, de destination politique ou sociale. »3 Cette incursion postérieure de deux siècles au sujet de notre propos initial m'a paru nécessaire pour éclairer mon propos. La question de la finalité d'un discours, qu'il soit proclamé, écrit ou imagé, est essentielle au sujet de réflexion qui nous réunit. S'agissant de César, figure charismatique et source d'imitatio dont j'histoire contemporaine fourmille d'exemples fameux, il semble bien que le souci de convaincre et de s'inscrire ainsi dans une logique de « propagande» soit plus conscient. Nous prendrons ainsi trois exemples pour tenter de le démontrer. Le premier est la très fameuse Guerre des Gaules. Ce récit, contemporain des événements qu'il relate, et chronique d'une conquête orchestrée par son meneur de jeu, est à ce titre un document unique: dans sa préface du texte, Paul-Marie Duval insiste sur son caractère d'œuvre de propagande «composée à chaud dans la foulée d'une marche au pouvoir qu'il s'agissait d'assurer. »4 Consul en 59 avo J.-c., César ne pouvait en effet briguer cette magistrature que dix ans plus tard ( au tenne de la réfonne syllanienne sur les modalités de l' iteratio) et devait pendant cette période se construire une popularité sans faille dont le principal levier était ses légions. Ses commentarii de la guerre des Gaules se devaient donc d'être publiés vite et, de fait, ils le furent dès avant la fin du conflit. Que pouvait-on y lire? « Un récit, suivi de mois en mois, dans le cadre annalistique des huit années» de campagne militaire, mais qui, subtilement et sous apparence d'objectivité, verse vers l'apologie de son auteur. Citons à l'appui de cette assertion le discours de Césars prononcé en 58 avo J.-c., consécutif à des rumeurs circulant dans l'armée sur l'invincibilité des Germains que les soldats auraient à affronter6, génératrices de peurs irraisonnées et de tentatives de désertion. « Voyant cela, César réunit le conseil, et il y convoqua les centurions de toutes les cohortes; il commença par leur reprocher avec véhémence leur prétention de savoir où on les menait, ce qu'on se proposait, et de raisonner là-dessus. Arioviste avait, sous son consulat, recherché avec le plus grand empressement l'amitié des Romains quelle raison de penser qu'il " manquerait avec tant de légèreté à son devoir? Pour sa part, il était convaincu que lorsque le Germain connaîtrait ce que César demande, et verrait combien ses propositions sont équitables, il ne refuserait pas de vivre en bonne intelligence avec lui et le peuple romain. Et si, obéissant à l'impulsion d'une
3

P. Veyne, ibid. p.339.

4

5

Jules César, La Guerre des Gaules, Gallimard, 1981, préface de P-M. Duval, p. 8.
Bellum Gallicum. 1. 40

6 Bellum Gallicum, J, 39 : « Ils parlaient de la taille immense des Germains, de leur incroyable valeur militaire, de leur merveilleux entraînement: « Bien des fois, disaient les Gaulois, nous nous sommes mesurés avec eux, et le seul aspect de leur visage, le seul éclat de leurs regards nous furent insoutenables. )}
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Sources et usages de la propagande

fureur démente, il déclarait la guerre, qu'avaient-ils donc à craindre? Quelles raisons de désespérer de leur propre valeur et du zèle attentif de leur chef?On avait déjà connu cet adversaire du temps de nos pères, quand Marius remporta sur les Cimbres et les Teutons une victoire qui ne fut pas moins glorieuse pour ses soldats que pour lui-même; on l'avait connu aussi, plus récemment, en Italie, lors de la révolte des esclaves, et encore ceux-ci trouvaient-ils un accroissement de force dans leur expérience militaire et leur discipline, qualités qu'ils nous devaient (...) » Sous la forme du discours rapporté, César use de toutes les ficelles du discours de propagande: infaillibilité du chef, pour ses subordonnés comme pour ses potentiels ennemis, capacité à conduire ses soldats à la victoire, fondée sur ses qualités propres et sur l'exemplum des épisodes victorieux des Romains face aux Germains: Cimbres et Teutons vaincus en 104 et 101 avo J.-c. par Marius, dont il importe de souligner qu'il était l'oncle de César, esclaves révo ltés aux côtés de Spartacus en 73 av. J.-c. et écrasés par Crassus, collègue de César au sein de ce pacte occulte que nous appelons triumvirat. Ainsi César est-il bien au centre de ce récit qui vise avant tout à fonder sa propre gloire et à consolider son destin politique. Mais qui entend-il convaincre? Derrière cette question, se pose celle des lecteurs de la Guerre des Gaules. Peut-on penser que le peuple de Rome avait accès à cette connaissance? La question de l'écrit et de sa diffusion constitue aujourd'hui un thème d'étude profondément renouvelé.? Guy Achard, notamment, dans son chapitre sur la communication écrité, clarifie la notion de « publication» d'une œuvre dans la Rome antique. Il s'agit de faire recopier des ouvrages scientifiques (comme le De agricultura de Caton l'Ancien dès le II" siècle avoJ.-c. ou, pour le lef siècle, des traités d'histoire, de grammaire...), ou encore des discours (ceux de Cicéron) de manière à en pérenniser l'existence. Mais la diffusion n'en est pas très développée et ce constat ressortit à deux raisons. Les auteurs, d'abord, sont rares, car ils doivent être « compétents» dans leur registre d'écriture. César répond bien évidemment à ce critère et son autorité dans l'art de la guerre ne peut être contestée. Mais qu'est-ce, concrètement, qu'éditer un livre? La pratique reste artisanale, pas de sorties massives et simultanées d'ouvrages comme nous l'entendons aujourd'hui. Le livre est généralement édité « à compte d'auteur », copié par un ou des copistes appelés librarii, et diffusé dans un cercle restreint de lecteurs. Ces exemplaires sont eux-mêmes, dans un second temps, recopiés par les
7

M. Corbier, « L'écriture dans l'espace public romain», L'Urbs, espace urbain et histoire.

Rome. EFR. 1987. G. Achard, La Communication à Rome. Belles Lettres. collection Realia, Paris, 2006. C. Bustany, N. Géroudet. Rome, maîtrise de l'espace, maîtrise du pouvoir, Séli Arslan, Paris. 2001 p. 215-218 8 G. Achard. op.cit. chapitre VI « La communication écrite: l'information. l'authentification, la diffusion, p.123-130.

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La propagande:

images, paroles et manipulation

librarii de leurs possesseurs. La diffusion est donc lente et aléatoire, même si il existe sans doute des vendeurs d'ouvrages qui peuvent à leur tour faire recopier le texte... la notion de propriété intellectuelle est alors inconnue. Certes, au rr siècle avant notre ère, Rome se dote de grandes bibliothèques, comme celle d'Asinius Poli ion, mais force est de constater que seules les élites devaient les fréquenter. La communication écrite est pourtant omniprésente dans la ville, mais sous des formes accessibles à l'ensemble de la population: dédicaces de monuments, affichage « officiel », dans les lieux publics, en particulier sur le Forum (rostres, temple de Saturne) ou sur le Capitole, de textes qu'il convient de porter à la connaissance du public (textes de lois, senatus consulte, traités...), parce qu'ils le concernent. Les graffiti à caractère politique, souvent satiriques, couvrent les murs de Rome, des «tracts» circulent... Faudrait-il dès lors se convaincre que le degré d'alphabétisation des Romains leur permet de lire tous ces textes et conclure à une communication par l'écrit «de masse»? M. Corbier est plus circonspecte en évoquant une «alphabétisation pauvre, largement répandue ». Une partie de l'écriture officielle use d'un vocabulaire simple et codifié, les inscriptions sont en majuscules, et peuvent donc être déchiffrées ou simplement reconnues. L'accès à la littérature est, lui, réservé aux élites cultivées. Pour revenir à la « propagande» de la Guerre des Gaules, donc, force est de constater qu'elle s'adresse davantage aux sénateurs qu'au peuple. Dans la Rome tardo-républicaine, le Sénat reste un des maîtres du jeu politique; le séduire ou le convaincre est nécessaire à un Imperator désirant s'imposer à la tête de l'Etat. L'impressionner aussi: montrer au sénat, par la lecture édifiante de la Guerre des Gaules, la puissance de son armée et la force de son ascendant sur elle, tel est peut-être l'enjeu du livre. Il est significatif qu'après le franchissement du Rubicon, en 49 avo J.-c., le sénat ait majoritairement fui en Grèce aux côtés de Pompée... Mais le jeu de César est plus subtil. S'il lui appartient de devoir composer avec le sénat, il est d'abord le chef de file du parti popularis, l'héritier de Marius qui a conquis le consulat, en 107 avo J.-C., alors qu'il n'avait pas d'ancêtres nobles, à la seule force de sa valeur militaire. Ce leader populaire, qui se targuait de ne pas savoir le grec9, fut élu grâce au peuple en plaidant son expérience d'homme de terrain proche de ses hommes. L'exemple de Marius a indéniablement inspiré César. Soucieux d'une popularité seule à même de lui assurer son ascension politique, il a su jouer sur plusieurs tableaux. Et la séduction du peuple, ce colloque ne manquera pas de le montrer, passe par le charisme et l'éloquence. La biographie qu'en brosse l'historien Suétone, dans sa Vie des douze Césars, insiste sur ce trait de la personnalité du wnquérant des Gaules: « Au point de vue de l'éloquence et de l'art militaire, il égala ou surpassa la gloire des plus grand5 maîtres. Après son réquisitoire
9 Salluste, Guerre de Jugurtha, 80. 22