La Propension des choses. Pour une histoire de l'efficacité en Chine

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En suivant à la trace un mot chinois (che), François Jullien nous entraîne à travers les champs de la stratégie, du pouvoir, de l'esthétique, de l'histoire et de la philosophie de la nature.Chemin faisant, on vérifiera que le réel se présente comme un dispositif sur lequel on peut et doit prendre appui pour le faire oeuvrer - l'art et la sagesse étant d'exploiter selon un maximum d'effet la propension qui en découle.D'un mot embarrassant (parce que limité à des emplois pratiques et rebelle de toute traduction univoque), ce livre fait donc le révélateur d'une intuition fondamentale, véhiculée par la civilisation chinoise à titre d'évidence. S'éclairent du même coup, en regard, certains partis pris de la philosophie ou "tradition" occidentale: notamment ceux qui l'ont conduit à poser Dieu ou penser la liberté.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021140521
Nombre de pages : 288
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Cetouvrageaétéprécédemmentpublié danslacollection«Destravaux». Collectionfondéeen1982parM.Foucault,P.VeyneetF.Wahl DirigéeparA.deLiberaetP.Veyne
ISBN978-2-02-114052-1 (I S B N2-02-013629-5, 1re publication) ©ÉditionsduSeuil,février1992 Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou rceopllreocdtiuvctei.oTnosuterepdreésstienprreucodoenétiuoatguénersàiistnouititlnalteionu cueparqtieuledefuaritoeslitsouqleuqrapauteel'ntdtemesnneeocsnl,aseayadécésoarcsputnsts,eeitcililrtnoceetinscotutaf.L5-332çonsanctionnéeaprelsraitlcseetsuivantsduCoudnedee la propriété intellectuelle. www.seuil.com
A ma mère, ledernier été. Guillestre, 1990.
Introduction
I .D'un côté, nous pensons la disposition des choses condition, configuration, structure ; de l'autre, ce qui est force et mouvement. Le statique d'une part, le dynamique de l'autre. Mais cette dichotomie, comme toute dichotomie, est abstraite ; elle n'est qu'une faci-lité de l'esprit, un moyen temporaire – éclairant mais simplificateur – de se représenter la réalité : qu'en est-il donc, devrons-nous nous demander, de ce qui, laissé dans l'entre-deux, est condamné à l'inconsistance théo-rique et demeure par conséquent largement impensé, mais où se joue néanmoins, nous le sentons bien, ce qui seul existe effectivement ? La question, refoulée par notre appareillage logique, ne cesse pourtant de nous revenir : comment penser le dynamismeau travers mêmede la disposition ? Ou encore : comment toute situation peut-elle être perçue en même tempscomme cours des choses ? I I .Un mot chinois (che*) nous servira de guide
*s h ienpinyin. Nous garderons la transcriptionch epour l'exposépuisqu'elles'accordemieuxànotreprononciation, tandis que lepinyinestutiliséuniformémentdanslesnoteset référencesainsiquedansleglossaire. Ce termecheque le mot, , est le même yi, qui est censéreprésenterunemaintenantquelquechose,symbolede la puissance et auquel a été ajouté par la suite leradical dia-critiquedelaforce.CequiestainsitenuestconsidéréparXu Shencommeunemottedeterre,etcelle-cipourraitsymboli-serunemplacement,une«position».Commetel,lemotche
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La propension des choses dans cette réflexion. Il s'agit pourtant là d'un terme relativement commun auquel on n'attribue guère, d'ordinaire, de portée philosophique et générale. Mais ce mot est en lui-même source d'embarras, et c'est de cet embarras qu'est né ce livre. Les dictionnaires, pour leur part, rendent ce terme aussi bien par « position » ou « circonstances » que par « pouvoir » ou « potentiel ». Quant aux traduc-teurs et aux exégètes, sauf dans un domaine précis (en politique), ils compensent le plus souvent leur impré-cision à son égard par une note de bas de page qui se borne à faire état de cette polysémie – sans y attacher plus d'importance. Comme si nous avions seulement affaire à l'une des nombreuses imprécisions de la pensée chinoise (insuffisamment « rigoureuse ») dont il faille prendre son parti et auxquelles on s'habitue. Simple terme pratique, forgé d'abord pour les besoins de la stratégie et de la politique, utilisé le plus souvent dans des expressions typées et glosé presque exclu-sivement par quelques images récurrentes : il n'y a rien là effectivement qui puisse lui assurer la consis-tance d'une véritable notion – comme la philosophie grecque nous en a donné l'exigence – à finalité des-criptive et désintéressée. Or, précisément, c'est l'a m b i v a l e n c ede ce terme qui m'a attiré, dans la mesure où elle trouble insidieu-sement les antithèses bien faites sur lesquelles repose – se repose – notre représentation des choses : parce que ce terme oscille ostensiblement entre les points de vue du statisme et du dynamisme, un fil nous est donné à suivre pour nous glisser derrière l'opposition de plans dans laquelle se laisse murer notre analyse de la réalité. Mais aussi le statut même de ce terme porte à réfléchir. Car, en même temps qu'on constate que
estlecorrespondant,pourl'espace,dumotchetemps,, , pris dans le sens d'opportunité ou d'occasion, et il arrive mêmequecelui-cisoitécritpourcelui-là.
Introduction
ce mot, dans les divers contextes où il se rencontre, échappe à une interprétation univoque et demeure insuffisamment défini, on sent bien qu'il joue un rôle déterminant dans l'articulation de la pensée : fonction le plus souvent discrète, rarement codifiée, fort peu commentée, mais dont l'exercice paraît sous-tendre, et fonder en raison, des réflexions chinoises parmi les plus importantes. C'est donc aussi sur lacommodité propre à un tel terme que je me suis interrogé. Il y a ainsi un premier pari au départ de ce livre : que ce mot déconcertant, parce que écartelé entre des perspectives apparemment trop divergentes, soit néanmoins un motpossible, dont on puisse décrire la cohérence. Mieux : dont la logique nous éclaire. Elle ne doit pas éclairer seulement la pensée chinoise, et cela selon le plus large spectre, elle dont on sait qu'elle s'est adonnée, depuis les origines, à penser le réel en transformation. Elle doit éclairer aussi, en dépassant les différences d'optique propres aux diverses cultures, ce sur quoi le discours a, en général, si peu de prise : l'efficacité qui n'a pas son origine dans l'initiative humaine, mais résulte de la disposi-tion des choses. Plutôt que d'imposer toujours au réel notre aspiration de sens, ouvrons-nous à cette force d'immanence et apprenons à la capter. I I I .J'ai donc choisi de profiter de ce biais d'un mot servant d'outil sans correspondre pour autant à une notion globale et définie (dont le cadre serait déjà prêt et la fonction marquée d'avance), en y voyant une occasion de déjouer le système catégoriel dans lequel risque toujours de s'enliser notre esprit. Mais cette opportunité possède aussi son revers. Puisqu'un tel terme n'a jamais donné lieu, de la part des Chinois eux-mêmes, à une réflexion d'ensemble, sur le mode général et unificateur du concept (même chez Wang Fuzhi, auXVIIesiècle, qui est pourtant allé le plus loin en ce sens), qu'il ne fait même point partie, nous l'avons dit, des grandes notions (la « Voie »,Ta o;le
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La propension des choses « principe organisateur »l,i, etc.) qui ont servi à thé-matiser leurs conceptions, force nous est, pour en saisir la pertinence, de le suivre d'un champ à l'autre : de celui de la guerre à celui de la politique ; ou de l'esthétique de la calligraphie et de la peinture à la théorie de la littérature ; ou encore de la réflexion sur l'Histoire à la « philosophie première ». Nous sommes ainsi conduits à considérer successivement ces divers modes de conditionnement du réel et dans les directions apparemment les plus diverses : d'abord, le « potentiel qui naît de la disposition » (en stratégie) et le caractère déterminant de la « position » hié-rarchique (en politique) ; puis, la force à l'œuvre à travers la forme du caractère calligraphié, la tension qui émane de la disposition en peinture ou l'effet qui ressort du dispositif textuel en littérature ; enfin, la tendance qui découle de la situation, en histoire, et la propension qui régit le grand procès de la nature. Chemin faisant, et par le moyen de ce terme, ce sont tous ces grands domaines de la pensée chinoise dont nous sommes portés à interroger la logique. D'où résultent des questions d'un intérêt général. Pourquoi, par exemple, la réflexion stratégique de la Chine ancienne, comme aussi un versant de sa pensée politique, se défend-elle de faire intervenir les qualités personnelles (le courage des combattants, la moralité du gouvernant) pour atteindre au résultat fixé. Ou encore à quoi tient, aux yeux des Chinois, la beauté d'un tracé d'écriture, qu'est-ce qui justifie de monter une peinture en rouleau ou d'où procède, pour eux, l'espace poétique ? Ou, enfin, comment les Chinois interprètent-ils le « sens » de l'Histoire et pourquoi n'ont-ils pas besoin de poser l'existence de Dieu pour justifier la réalité ? Surtout, en nous faisant passer d'un domaine à l'autre, ce mot nous permet de repérer bien des recou-pements. De la dispersion initiale procède une série de convergences. Des thèmes communs s'imposent : celui depotentialité à l'œuvre dans la configuration
Introduction
(qu'il s'agisse de la disposition des armées sur le terrain, de celle que donnent à voir l'idéogramme calligraphié et le paysage peint ou qu'instituent les signes de la littérature…) ; celui debipolarité fonction-n e l l e(que ce soit entre souverain et sujets en politique, entre haut et bas dans la représentation esthétique, entre « Ciel » et « Terre » comme principes cos-miques…) ; ou encore celui d'unete n d a n c eengendrée sponte sua, par simpleinteraction, et se développant p a ralternance(qu'il soit question, là aussi, du cours de la guerre ou du déroulement de l'œuvre, de la situa-tion historique ou du processus de la réalité). Autant d'aspects qui, se corroborant, deviennent significatifs de la tradition chinoise. Mais peut-on encore parler aussi simplement – aussi naïvement – de « tradition », alors qu'on sait bien qu'un courant important de la réflexion sur les sciences humaines, surtout depuis Foucault, a rendu suspecte une telle représentation ? Serions-nous trop influencés par la civilisation chinoise elle-même, elle qui fait un si grand usage de la référence au passé et porte tant d'attention aux rapports de transmission ? Ou serait-ce que la civilisation chinoise a été plus unitaire et continue que d'autres ? (Mais nous savons aussi que l'impression d'« immobilisme » qu'elle peut donner n'est qu'une illusion puisqu'elle a aussi très fortement évolué.) Ou ne serait-ce pas plutôt que notrepoint de vue d'extérioritépar rapport à cette culture – le point de vue d'« hétérotopie » qu'évoquait précisément Foucault en tête desMots et les chosesnous permet de percevoir, par comparaison, des modes de perma-nence et d'homogénéité qui n'apparaissent pas aussi nettement aux yeux de qui considère de l'intérieur les « configurations discursives » qui ne cessent de se remplacer? Il y a donc un second pari au départ de ce livre : c'est que, plutôt décevant du point de vue d'une his-toire notionnelle de la pensée chinoise, un tel terme est au contraire précieux à étudier pour servir derévé-
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La ProPension des choses la t e u rà celle-ci. Car, à l'intersection de tous ces domaines, nous pressentons la même intuition de base qui semble véhiculée, pour une large part, et durant des siècles, à titre d'évidence acquise : celle de la réalité – de toute réalité – conçue comme undisPositif esur lequel il faut prendre appui et qu'il faut fair œuvrer ; l'art, la sagesse, tels que les ont conçus les Chinois, sont dès lors d'exploiter stratégiquement la P r o P e n s i o nqui émane de celui-ci – selon un maxi-mum d'effet. Iv .Une telle intuition de l'efficacité est trop communément répandue, en Chine, pour donner à réfléchir de façon abstraite, trop disséminée aussi pour être perceptible à l'état isolé. Restant enfouie dans la langue, elle y constitue unfond d'entente d'autant plus solide qu'elle n'a pas besoin, à l'intérieur de celle-ci, d'être commentée. Toujours en retrait par rapport aux explicitations du discours, elle n'affleure complètement en aucun terme particulier, mais c'est elle que laisse entrevoir – en passant mais de façon significative – le motche, c'est elle que reflète chaque fois celui-ci à partir d'un domaine propre, comme un exemple privilégié : il ne l'exprime pas à lui tout seul, mais il nous permet d'en détecter la présence et d'en repérer la logique. Il nous revient donc, à partir de lui, en remontant àtravers lui – et ce sera là mon effort – d'essayer de nous représenter cette intuition, de la tirer de son silence, de la développer en théorie. Certes, de notre côté aussi, aucune notion donnée ne pourra suffire à saisir ce qui se glisse ainsi, comme allant de soi, au travers du discours chinois. Non point parce qu'il s'agirait, comme en Chine, d'un consensus de la pensée, mais, au contraire, parce que cette intuition implique, pour être comprise, que ne soient pas disso-ciés les plans dont l'opposition est pourtant, pour nous, ce qui nous sert à penser (et dont la diffraction du mot c h eentre les points de vue du statisme et du dyna-
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