La protection de l'enfance

De
parents , enfants , protection de la jeunesse , protection de l'enfance
Publié le : mercredi 6 mai 2015
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EAN13 : 9782760542556
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CARL LACHARITÉ,
CATHERINE SELLENET
et CLAIRE CHAMBERLAND
LaPROTECTION
de l’ENFANCE
La parole des enfants
et des parentsLaPROTECTION
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CARL LACHARITÉ,
CATHERINE SELLENET
et CLAIRE CHAMBERLAND
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de l’ENFANCE
La parole des enfants
et des parentsCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Vedette principale au titre :
La protection de l’enfance : la parole des enfants et des parents
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 978-2-7605-4253-2
1. Enfants – Protection, assistance, etc. 2. Enfants – Psychologie.
3. Parents – Psychologie. I. Lacharité, Carl, 1959- . II. Sellenet, Catherine.
III. Chamberland, Claire, 1953- .
HV713.P762 2015 362.7 C2015-940060-0
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Imprimé au CanadaTABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION 1
Catherine Sellenet, Carl Lacharité et Claire Chamberland
PARTIE 1.
CE QUE PARLER VEUT DIRE POUR LES ENFANTS ET LES PARENTS
DE LA PROTECTION DE L’ENFANCE
9CHAPITRE 1. Dites-leur qu’on n’est pas des sauvages !
Catherine Sellenet
1.1. Quel statut donner à la parole des gens ? 10
1.1.1. La parole des gens, un réservoir d’opinions et d’anecdotes 11
1.1.2. La parole transparente 13
1.1.3. La parole comme porte d’entrée dans le monde vécu de l’interviewé 13
1.1.4. Pouvoir raconter et se raconter, une forme d’émancipation ? 15
1.2. L’univers vécu des parents en protection de l’enfance 17
1.2.1. Le temps de la déchirure, basculer dans la dépréciation de soi 18
1.2.2. Le temps de l’invisibilité 19
1.2.3. Le temps de l’installation dans une posture de parent d’enfant placé 20
1.2.4. Le temps de la reconquête 20
CHAPITRE 2. Par-delà les silences, « faire savoir » avec des familles
en irrégularité de séjour : une enquête en terrain sensible 23
Pascale Jamoulle
2.1. L’ethnographie de la précarité et de l’exil 25
2.1.1. Les enjeux d’un terrain « sensible » 25
2.1.2. L’ajustement à ce terrain sensible 27









VIII LA PROTECTION DE L’ENFANCE
2.2. « La vie de famille » en irrégularité de séjour 29
2.2.1. Le travail de l’exil en grande précarité d’existence 29
2.2.2. La précarité des liens familiaux en irrégularité de séjour 30
2.3. La légitimité des enquêtes auprès des familles
précaires et immigrées 33
2.3.1. Du sens pour la recherche 33
2.3.2. Du sens pour l’intervention sociale et les politiques publiques 34
2.3.3. Du sens citoyen 34
2.3.4. Du sens narratif 35
CHAPITRE 3. Les familles et la vulnérabilité : captation institutionnelle
de la parole de l’enfant et du parent 37
Carl Lacharité
3.1. Cadrage théorique et approche méthodologique 38
3.2. L’inscription institutionnelle des enfants et des parents
et le concept de vulnérabilité 41
3.3. Des actes de résistance et une pratique participative 45
3.3.1. Une centration sur l’expérience 46
3.3.2. Des descriptions dialogiques 47
3.3.3. Une posture réfexive 48
3.3.4. La construction de relais 48
3.3.5. Des engagements formels 48
3.4. Remarques conclusives 49
CHAPITRE 4. Les récits narratifs : un regard privilégié
sur l’enfant et la famille 51
Mélanie Bélanger et Tristan Milot
4.1. La recherche sur la négligence envers l’enfant 52
4.2. La perspective basée sur les forces et l’empowerment 54









TABLE DES MATIÈRES IX
4.3. La tâche des récits narratifs 55
4.4. Le résultat de l’analyse du contenu des récits 57
CHAPITRE 5. Le « Lost in Translation », ou la faiblesse des supports
identifcatoires en contexte de disqualifcation 65
Pierrine Robin, Marie-Pierre Mackiewicz, Bénédicte Goussault
et Sylvie Delcroix
5.1. Des récits pluriels et dialogiques, supports à l’identifcation 68
5.1.1. Un recueil en proximité 68
5.1.2. Un recueil dans l’interaction : des récits dialogiques 69
5.1.3. Des récits, supports à l’identifcation 70
5.2. Quels supports d’identifcation à l’âge adulte en contexte
de disqualifcation ? 71
5.2.1. Des parcours en transit 71
5.2.2. Un cumul de discriminations et de stigmatisations 72
5.2.3. Le passage à l’âge adulte, une nouvelle forme de transition
rapide et brutale 73
5.2.4. L’éthos de la distance 74
5.2.5. La solitude au cœur des liens, où le sentiment
que rien n’est partageable 76
PARTIE 2.
LA PAROLE DES ENFANTS
CHAPITRE 6. Le recueil de la parole de l’enfant victime
dans un cadre judiciaire : construire un dispositif dédié 83
Sarra Chaïeb, Cédric Fourcade et Gilles Séraphin
6.1. La méthode de l’étude menée dans les unités d’accueil
médico-judiciaire (UAMJ) 85
6.2. Un dispositif émergent : les UAMJ 86
6.3. La prise en compte de la parole ou de la souffrance :
vers l’élaboration d’un dispositif dédié 87
6.3.1. La pluralité et la variabilité des missions et des unités 89
6.3.2. Les UAMJ : une réponse à la demande judiciaire ou à la prise
en compte de la souffrance de l’enfant ? 90









X LA PROTECTION DE L’ENFANCE
6.4. L’infuence des enjeux organisationnels sur la prise
en compte de la parole de l’enfant et de sa souffrance 92
6.4.1. Le fnancement 92
6.4.2. Le pilotage 92
6.5. Les confits autour des territoires professionnels,
ou « qui est le mieux habilité à recueillir la parole
de l’enfant victime ? » 95
CHAPITRE 7. La parole… de l’enfant à son parent : regards
et représentations croisés en accueil familial 99
Nathalie Chapon et Caroline Siffrein-Blanc
7.1. Une parole, ma parole… 100
7.2. Le basculement de la parole vers le consentement 101
7.3. La nécessité d’associer l’enfant aux décisions institutionnelles
et parentales 102
7.4. La parole des enfants confés et de leurs parents en protection
de l’enfance 105
7.4.1. La parole des enfants confés, est-elle audible ? 105
7.4.2. De la parole de l’enfant à celle du parent… 106
CHAPITRE 8. L’enfant placé : parole et objet de relation :
la production d’un « livre des souvenirs » 111
Marie Bongard, Denis Mellier et Cécile Mandrillon
8.1. Les épreuves, les productions et la parole de Loïc 115
8.1.1. Quelques éléments d’anamnèse, ses épreuves 115
8.1.2. La parole de Loïc lors des entretiens avec la psychologue,
« quand j’étais avec maman » 116
8.1.3. Le « livre des souvenirs » et l’accompagnement psychologique
par la parole 116
8.1.4. Le « » comme espace de rencontre
en entretien familial 117
8.2. L’utilisation du « livre des souvenirs » 118
8.2.1. Fonctions d’extériorisation et de pare-excitation 118
8.2.2. Un travail de représentation et de mise en mots 119
8.2.3. Une utilisation à deux voix… 119
8.2.4. … puis à trois voix : la possibilité d’aborder le passé avec son père 120








TABLE DES MATIÈRES XI
8.3. L’aménagement du dispositif, le soutien de la parole
et la narration 121
8.3.1. Des objets « trouvés-créés » 121
8.3.2. Des objets dans un dispositif symbolisant 122
8.3.3. Des objets soutien d’un processus de représentation
et de symbolisation 122
8.3.4. Des objets « parlant » 123
8.3.5. La narration et la discontinuité 123
8.3.6. Le Livre de vie et le processus narratif 123
CHAPITRE 9. La parole vivante et la parole morte : le parcours
accidenté de la parole des enfants et des parents vers l’action 125
Paola Milani, Sara Serbati et Marco Ius
9.1. Problématique 125
9.2. Contexte : le Programme d’intervention pour prévenir
l’institutionnalisation de l’enfant (PIPPI) 127
9.3. Cadre de référence : Le monde de l’enfant 129
9.4. Exemples de pratiques : parole morte et parole vivante 132
9.4.1. Première séance avec la famille de M. 132
9.4.2. Seconde séance ave 135
CHAPITRE 10. Le confit de loyauté et l’exposition à la violence
conjugale : la perspective de l’enfant 143
Sarah Dufour et Nicole Maillé
10.1. État des connaissances 144
10.2. Méthode 146
10.2.1. Les situations à l’étude et le recrutement 146
10.2.2. Les outils de collecte de données et le déroulement 147
10.2.3. L’analyse des données 148
10.3. Résultats 148
10.3.1. La nature du confit de loyauté 148
10.3.2. Les émotions suscitées par le confit de loyauté 150
10.3.3. Le sens du confit de loyauté 150
10.3.4. Les conséquences du confit de loyauté 151
10.3.5. Les groupes d’enfants selon leur discours sur le confit de loyauté 152














XII LA PROTECTION DE L’ENFANCE
10.4. Discussion 156
10.4.1. La déconstruction du confit de loyauté en contexte
de violence conjugale 156
10.4.2. La valeur d’une pluralité de points de vue sur l’expérience
des enfants 157
10.4.3. Les forces et les limites de la recherche 158
10.4.4. Les implications 159
CHAPITRE 11. Les plans et les rêves de vie formulés
par des jeunes suivis en protection de la jeunesse :
facteurs de stabilité et de changements 161
Claire Malo et Josiane Lamothe
11.1. L’étude initiale 163
11.2. Les résultats 164
11.3. L’infuence des services de protection
sur les aspirations des jeunes 169
11.4. Le besoin de parole 170
PARTIE 3.
LA PAROLE DES PARENTS
CHAPITRE 12. La participation des parents en protection de l’enfance :
une injonction paradoxale 173
Isabelle Lacroix, Anne Oui et Gilles Séraphin
12.1. La participation parentale : du cadre juridique
à sa mise en œuvre 175
12.1.1. L’encadrement du droit 175
12.1.2. Les techniques de mobilisation parentale : « faire avec » les familles
et « faire ensemble » 178
12.1.3. Des principes d’action aux pratiques 180
12.2. Les spécifcités de la participation en protection de l’enfance :
un cadre contraint 181
12.2.1. La recherche de participation voile la prise en compte
et l’explicitation du contexte 181
12.2.2. Des capacités inégales des parents face à la question
de la participation 183








TABLE DES MATIÈRES XIII
CHAPITRE 13. Les paroles de parents sur l’accès et l’adhésion
aux services de la pédiatrie sociale en communauté 187
Marie-Ève Clément, Annie Bérubé,
Daphné Fallu et Caroline Gosselin
13.1. Objectifs de l’étude 190
13.2. Méthodologie 190
13.2.1. Le contexte de la recherche 190
13.2.2. Les familles 191
13.2.3. Le guide d’entretien 192
13.2.4. Les stratégies d’analyse 192
13.3. Résultats 192
13.3.1. Le choix des CPSC par les parents 193
13.3.2. L’adhésion des parents aux services des CPSC 194
13.4. Discussion 198
CHAPITRE 14. La reprise du pouvoir sur sa vie
lorsqu’on perd la garde de son enfant ? 205
Julie Noël et Marie-Christine Saint-Jacques
14.1. Problématique et recension 206
14.2. Méthodologie 208
14.3. Résultats 209
14.3.1. La perception des motifs ayant mené au placement
209ou à l’adoption de l’enfant
14.3.2. L’adoption ou le placement d’un enfant : un événement
209qui suscite des sentiments douloureux et de vives réactions
14.3.3. La stigmatisation sociale 211
14.3.4. Leurs besoins et les ressources présentes 212
14.3.5. La reprise du pouvoir sur leur vie : quelques facilitateurs 213
14.4. Discussion 214
CHAPITRE 15. Le placement en famille d’accueil en vue d’adoption :
un quatuor de parents sans voix 219
Geneviève Pagé et Marie-Andrée Poirier
15.1. Le programme québécois Banque mixte 220
15.2. La redéfnition des axes de la fliation provoquée par l’adoption 221
15.3. Quelques éléments méthodologiques 222















XIV LA PROTECTION DE L’ENFANCE
15.4. Le sentiment d’être plus qu’une « simple » famille d’accueil 224
15.5. L’absence de droits et de pouvoir de décision
en tant que parents 225
15.6. L’expérience du morcellement de la fliation : deux profls
de parentalité distincts 227
15.7. Discussion 228
CHAPITRE 16. L’expérience parentale des pères impliqués
dans une problématique de négligence 233
Denise Côté et Carl Lacharité
16.1. But et question de recherche 234
16.2. Méthode 235
16.2.1. Les participants 235
16.2.2. L’entretien sur l’expérience paternelle (EEP) 235
16.2.3. Le cadre d’analyse 235
16.3. Présentation des résultats 236
16.3.1. La perception qu’ont les pères de leurs enfants
et de leur relation père-enfant 236
16.3.2. Le réseau social des pères 240
16.3.3. Les obstacles dans la relation père-enfant 241
16.3.4. L’arbre thématique de l’expérience paternelle 242
16.4. Discussion 243
CHAPITRE 17. « Can You Hear Me, Major Tom ? » :
les liens entre les intervenants et les pères dont les enfants
sont sous les soins des services de protection de l’enfance 249
Annie Devault, Marie-Claude Huard-Fleury,
Maxime-Florence Monette-Drévillon, Carl Lacharité,
Francine de Montigny et Diane Dubeau
17.1. Les enjeux relatifs à la masculinité en contexte
de services sociaux 251
17.2. Les liens entre les pères et les intervenants
en centres jeunesse 253








TABLE DES MATIÈRES XV
17.3. Les caractéristiques aidantes des intervenants
selon les pères 254
17.3.1. La considération et l’écoute 254
17.3.2. La confance que les intervenants démontrent
envers la contribution des pères 255
17.3.3. La sincérité et la transparence 256
17.4. Les attitudes des pères qui semblent favoriser la qualité
du lien avec les intervenants 257
17.5. Discussion 258
CONCLUSION 263
Carl Lacharité, Catherine Sellenet et Claire Chamberland
RÉFÉRENCES 267
NOTICES BIOGRAPHIQUES 291







CATHERINE SELLENET
CARL LACHARITÉ INTRODUCTION CLAIRE CHAMBERLAND
DANS LE cadre d’un partenariat de recherche Québec-France, initié et dirigé
par Carl Lacharité (Université du Québec à Trois-Rivières) et Catherine Sellenet
(Université de Nantes), nous proposons de faire entendre la voix des enfants
et des parents en protection de l’enfance.
En 1982, Pierre Bourdieu publiait un essai intitulé Ce que parler veut
dire. Économie des échanges linguistiques, où il examinait la fonction sociale
du langage et ses possibilités de violences symboliques. Si l’analyse de
l’époque s’intéressait principalement à la parole dominante, Pierre Bourdieu
fera aussi entendre dans La misère du monde, écrit en 1993, des témoignages
de personnes qui souffrent directement ou indirectement des conditions
défavorisées du système politique, social ou économique dans lesquelles elles
vivent. Depuis, d’autres auteurs se sont intéressés à cette parole, dont Payet,
Giuliani et Laforge (2008) qui la qualifent de « voix des acteurs faibles ».
En regroupant, sous ce vocable, toutes les personnes disqualifées, privées
de reconnaissance, affaiblies par une catégorisation de l’action publique, les
auteurs nous invitent à relire autrement le rapport dominant-dominé. Faibles, 2 LA PROTECTION DE L’ENFANCE
les parents et les enfants de la protection de l’enfance le sont, car discriminés,
mais ils possèdent aussi des espaces d’autonomie, y compris celui de dire ou
de ne pas dire, de répondre ou non à l’invite du chercheur qui sollicite une
narration de son histoire. Le terme « faible » est emprunté à Michel de Certeau
(1980), et celui d´« acteur faible » s’inscrit dans la volonté de réhabiliter les
capacités et ressources d’action d’individus dominés, stigmatisés.
Rendre audibles les voix oubliées en protection de l’enfance, tel est sans
doute l’objectif central de ce livre, mais il est aussi d’interroger les pratiques
des chercheurs, leurs propres capacités ou incapacités à rendre compte d’un
univers vécu qui n’est pas le leur, en n’oubliant pas qu’ils peuvent, à leur corps
défendant, participer à la domination dénoncée. Nous avons ainsi préféré
parler d’enfants et de parents, plutôt que d’acteurs, tant certains témoignages
inscrits dans ce livre révèlent la faiblesse des marges de l’action. C’est sur ces
marges que nous sommes allés repérer les enjeux de la recherche dans ce
domaine qui est le nôtre : la protection de l’enfance. Mais nous ne
méconnaissons pas, au-delà de l’humanité développée dans ces rencontres par entretiens,
que la dissymétrie entre le chercheur et l’interviewé persiste, que ce dernier
reste du mauvais côté de la barrière et que la notion d’acteur qui lui est
octroyée n’est souvent qu’une illusion masquant la domination qui persiste.
Ne parle pas qui veut ni qui peut, mais plutôt celui qui est parfois désigné
pour le faire par l’institution, aussi ne sommes-nous pas dupes des enjeux
qui traversent les recherches présentées dans cet ouvrage.
Ces enjeux se sont révélés multiples tant pour les témoins que pour
les chercheurs. Personne ne sort totalement indemne de l’aventure de se
dire, d’approcher au plus près des parcours de vie accidentés. Sept types de
diffcultés ont été repérés, tous présents dans les textes proposés, sans que ce
nombre de sept vise une quelconque exhaustivité et fasse référence à la magie
de ce chiffre. Sept serait plutôt ici la représentation du terrain miné qu’il faut
parcourir pour donner corps à une recherche dont on ne sait jamais quel usage
en feront les pouvoirs institutionnels et politiques qui l’ont parfois fnancée.
Le premier enjeu est éthique pour des chercheurs qui se réclament
d’une sociologie engagée visant à modifer les pratiques des professionnels
en direction des populations stigmatisées, dites aussi « vulnérables » par un
phénomène d’euphémisation. Mais celles-ci le sont plus que d’autres puisque
massivement elles font l’objet d’interventions le plus souvent judiciaires. Elles
ont dû, plus que d’autres, se mettre à nu pour répondre de leurs actes, raconter
leur vie pour obtenir tel ou tel subside, entrer dans des cases, des
dénominations qui catégorisent et problématisent. En demandant à ces enfants et
parents de témoigner, nous sommes conscients du risque de renforcement du
stigmate, de rendre nos interlocuteurs de nouveau captifs d’une image que INTRODUCTION 3
nous cherchons pourtant à combattre. Jusqu’où le chercheur, sous prétexte
et au nom de la recherche, peut-il s’autoriser à ouvrir de nouveau certaines
blessures, à pénétrer dans des histoires de vie déjà largement exposées ?
Le second enjeu est identitaire tant pour le chercheur qui peut se défnir
comme le bras armé des sans-voix, le dépositaire d’une parole, son protecteur,
un libérateur de mots, un passeur entre deux mondes, un maïeuticien… que
pour l’enfant et le parent qui témoignent de leur existence et qui ont à faire
des choix, pas toujours conscients, des facettes de leur identité qu’ils voudront
bien dévoiler et reconstruire dans et par le récit. Mais plus important encore,
quelle écoute et quelle lecture aura le chercheur de ce qui se dévoile, ne
sera-t-il intéressé que par l’identité blessée qui fascine ou par les axes de
résistance, les refus, les stratégies de contournement, les silences, les zones
d’ombre ? En d’autres termes, la recherche contribuera-t-elle à fxer le parent
et l’enfant sous une image fgée « d’enfant et de parent de la protection de
l’enfance », sous une unique « d’acteur faible », ou saura-t-elle dessiner
des portraits en couleurs et des trajectoires adaptatives variées ? La notion
d’acteur faible, malgré son intérêt, a été abandonnée pour cette raison. Nous
préférions garder l’idée de rencontre avec des parents et des enfants de chair.
Le troisième enjeu est méthodologique, non seulement dans la
sélection du type d’entretien, mais aussi dans le choix d’une approche déductive
ou inductive, dans les thématiques adoptées, dans les tris jamais nommés
entre ce qui est « entendable » et ce qui ne le sera pas. Le recueil de la parole
des enfants pose encore d’autres problèmes liés à l’âge, au développement
cognitif, au bagage linguistique. Le chercheur doit-il innover, proposer des
outils plus ou moins standardisés ? Faut-il, comme le propose l’un des textes
présentés, instituer des groupes de « chercheurs en herbe » constitués de
jeunes, sortes d’intermédiaires entre le monde de la recherche et ceux qu’on
veut rejoindre ? Mais ne crée-t-on pas ainsi un artéfact, un groupe
artifciel, dont rien n’est dit des attentes personnelles, moteur de cette
participation ? Qui sont ces jeunes qui coopèrent et, plus largement, tous ceux qui
témoignent ? Pour eux quels sont les enjeux, les risques à s’exposer ainsi,
mais aussi les avantages ?
Bien que ces recherches ne soient pas directement ancrées dans la
clinique et la thérapie, nous ne pouvons méconnaître les risques liés à
l’exposition de soi. Risques immédiats, mais aussi dans le temps, car l’anonymat
respecté par les chercheurs n’interdit pas au lecteur de se reconnaître, de
mesurer l’écart entre ce qu’il a voulu dire, cru dire, et ce qui a été entendu.
Si la recherche peut permettre un renforcement narcissique, elle peut aussi
déposséder celui qui s’est prêté au jeu.4 LA PROTECTION DE L’ENFANCE
Le cinquième enjeu est institutionnel et à ce titre non anodin. Les enjeux
sont souvent majeurs pour l’institution qui met en jeu son image, qui attend
un retour de ces témoignages, qui espère parfois la confrmation de son action.
Mais les enjeux sont aussi du côté des témoins, qui ne mesurent pas toujours
les répercussions de leur parole. Accéderont-ils par elle à une plus grande
reconnaissance, à une meilleure visibilité, ou au contraire à une méfance
renforcée, voire à un retour au silence et à l’invisibilité, une fois le rideau de
la scène participative refermé ?
En sixième lieu, les enjeux sont politiques, car le plus souvent les
études sont commanditées pour les besoins de l’action. Recherches tiroirs,
aussitôt oubliées parce que venant bousculer l’ordre établi, recherches
instrumentalisées dont on ne ponctionnera que l’utilement « correct »,
recherches créatrices d’autres pratiques… Le spectre est large et
imprévisible, mais pour les témoins, c’est souvent l’invisible qui surgit, l’incapacité à
connaître les effets de cette parole confée. Don sans contre-don, du moins
dans ce champ politique qui reste opaque et inaccessible, d’où la nécessité
pour le chercheur de penser à l’après, à la restitution peut-être, mais pas
toujours, d’au moins son écho pour dire à celui qui a parlé qu’il ne l’a pas
fait pour rien.
Enfn, l’idée qui anime tous les contributeurs de ce livre est que cette voix
des enfants et des parents revêt une valeur inestimable, en matière de savoirs
d’expérience, des savoirs qui échappent à toute personne hors de cet univers
vécu. C’est à partir de ces savoirs que nous espérons alimenter la réfexion
des professionnels du terrain, pour conforter, valider, alimenter, transformer
ou interroger leurs pratiques. C’est notre septième enjeu, non le moindre.
Nous avons regroupé les contributions en trois parties. La première
interroge les méthodes et les questions d’éthique de ce type de recherches
qui proposent aux enfants et aux parents de prendre la parole. Le chapitre de
Sellenet met en perspective le positionnement éthique et social du chercheur
face aux parents de la protection de l’enfance qui se livrent dans le cadre
d’entretiens qualitatifs. Dans le chapitre 2, Jamoulle décrit les jeux de tension,
les risques éthiques et les ajustements méthodologiques liés à une enquête
ethnographique auprès de familles immigrées, précaires et banlieusardes.
Lacharité, dans le chapitre 3, présente une analyse de dispositif de la
protection de l’enfance en tant que contexte institutionnel qui transforme plus ou
moins radicalement la parole des enfants et des parents ainsi qu’une
description des actes de résistance de ces derniers qui servent de fondements à une
pratique professionnelle participative. Le chapitre 4 permet à Bélanger et
Milot de faire état d’une méthode d’analyse des échanges verbaux entre de
jeunes enfants et leur mère et d’explorer l’utilité de ces récits narratifs dans INTRODUCTION 5
le contexte de la protection de l’enfance. Le dernier chapitre de cette partie,
rédigé par un collectif d’auteurs sous la responsabilité de Robin, décrit les
principaux enjeux liés à la participation de jeunes de la protection de l’enfance
non seulement comme sujets de recherche, mais également comme acteurs
et coconstructeurs de cette recherche.
La seconde partie, composée de six chapitres, rend compte de certaines
recherches directement centrées sur la parole des enfants en protection de
l’enfance. Les trois premiers chapitres sont ancrés dans le contexte français.
Chaïeb, Fourcade et Séraphin décrivent les Unités d’accueil médico- judiciaire
(UAMJ) en tant que dispositif permettant de soutenir la prise de parole des
enfants et de formaliser le recueil de celle-ci. Chapon et Siffrein-Blanc
s’interrogent sur la parole de l’enfant, son expression, sa mise en œuvre au regard
de celle de son parent dans le contexte de l’accueil familial. Bongard, Mellier
et Mandrillon, quant à eux, présentent une modalité clinique, le « Livre des
souvenirs », qui permet au psychologue de soutenir la parole de l’enfant
placé en tenant compte des formes d’adversité auxquelles il a été exposé
et qui affectent sa capacité psychologique à rendre compte de son vécu
expérientiel. Le chapitre suivant décrit une expérience italienne, menée par
Milani, Serbati et Ius, à l’intérieur de laquelle un outil graphique, Le monde
de l’enfant, est utilisé pour soutenir les enfants (et aussi leurs parents) dans
l’analyse de leurs propres besoins, de la réponse que leurs parents apportent
à ceux-ci et des facteurs environnementaux qui les touchent directement. Les
deux derniers chapitres de cette partie présentent des travaux ancrés dans
le contexte québécois. Dufour et Maillé se sont penchées sur les défs du
recueil de la parole des enfants qui sont exposés à la violence conjugale et
sur la contribution de leur perspective à la compréhension de la complexité
relationnelle inhérente à ces situations familiales. Malo et Lamothe, de leur
côté, s’attardent à faire état de la perspective qu’ont des adolescents suivis
en protection de l’enfance sur les rêves qu’ils ont et les plans d’avenir qu’ils
font à propos d’eux-mêmes.
Enfn, la dernière partie se centre sur la parole des parents. Elle est
composée de six chapitres, dont le premier permet à Lacroix, Oui et Séraphin
de présenter une analyse qui articule les dimensions juridiques de l’action
publique et du travail social dans le but de rendre compte des principaux
enjeux liés à la participation des parents en protection de l’enfance
administrative en France. Les autres chapitres de cette partie sont tirés du contexte
québécois. Dans le collectif sous la responsabilité de Clément, le dispositif
de pédiatrie sociale qui vise les enfants et les familles « vulnérables » est
examiné sous la perspective qu’en ont les parents qui ont été en relation
avec les professionnels qui y œuvrent. Les deux autres chapitres se penchent 6 LA PROTECTION DE L’ENFANCE
sur la perspective des parents lorsque l’enfant est placé en famille d’accueil
au Québec. Noël et Saint-Jacques abordent la perspective des mères des
familles d’origine de ces enfants, et Pagé et Poirier, par un effet de miroir,
font état de la perspective des parents qui accueillent ces derniers et qui font
partie de ce qui est appelé la « banque mixte » des centres jeunesse. Les deux
derniers chapitres de cette partie présentent les résultats d’études menées
auprès d’un personnage souvent oublié de la protection de l’enfance : le père.
Côté et Lacharité ont permis à ces pères de s’exprimer sur leur expérience
paternelle, la relation avec leurs enfants de même que sur le soutien et les
obstacles qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur rôle au regard du
dispositif de protection de l’enfance. Le collectif sous la responsabilité de Devault,
quant à lui, examine plus particulièrement la perspective que ces pères ont
de l’organisation institutionnelle à l’intérieur de laquelle ils se retrouvent et
les conditions qui favorisent l’expression et la prise en compte de leur parole
à l’intérieur de celle-ci.
L’ouvrage se termine par une brève conclusion qui propose aux lecteurs
certains grands débats qui demeurent d’actualité dans la prise en compte, le
recueil, l’interprétation et les répercussions de la parole des enfants et des
parents en protection de l’enfance. Elle les invite notamment à se poser un
ensemble de questions qui demeurent en suspens.La protection de l’enfance
La parole des enfants et des parents
NE PARLE PAS QUI VEUT NI QUI PEUT, mais souvent celui qui est
désigné par l’institution pour le faire. Dans le contexte de la protection
de l’enfance, la parole des enfants et des parents est rarement entendue,
et les marges d’action qui en découlent sont souvent réduites. Rendre
audibles ces voix oubliées, tel est l’objectif central de cet ouvrage. Ce sont en
effet sur celles-ci que se sont appuyés les auteurs pour repérer les enjeux
de la recherche et de la pratique en protection de l’enfance. Conscients
qu’ils peuvent eux aussi, à leur corps défendant, participer à la
domination qu’ils dénoncent, ils ne négligent pas de s’interroger sur leurs propres
pratiques de chercheur, sur leurs capacités ou incapacités à rendre compte
d’un univers vécu qui n’est pas le leur.
L’ouvrage présente ainsi les principaux défi s soulevés par le recueil
et la prise en compte de la parole des enfants et des parents qui gravitent
dans l’orbite du dispositif de protection de l’enfance. Il comporte une série
d’études mettant en relief l’enfant ou le jeune qui s’exprime sur lui-même et
sa vie, de même que le point de vue des parents, autant ceux qui bénéfi cient
des divers services en protection de l’enfance que ceux qui participent à
cette protection en accueillant un enfant en danger.
Carl Lacharité est professeur titulaire au Département de psychologie
de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il dirige le Centre d’études interdisciplinaire
sur le développement de l’enfant et la famille.
Catherine Sellenet est professeure des universités en sciences de l’éducation à Nantes,
psychologue, sociologue et titulaire d’un master de droit (France). Elle est l’auteure
de plusieurs ouvrages sur l’enfant, la parentalité et la protection de l’enfance.
Claire Chamberland est professeure émérite à l’Université de Montréal.
Ses recherches ont notamment porté sur l’épidémiologie de la maltraitance
et sur le développement et l’évaluation d’innovations sociales pour promouvoir
le développement de jeunes vulnérables.
Avec la collaboration de Mélanie Bélanger, Annie Bérubé, Marie Bongard, Sarra Chaïeb, Claire
Chamberland, Nathalie Chapon, Marie-Ève Clément, Denise Côté, Sylvie Delcroix, Francine
de Montigny, Annie Devault, Diane Dubeau, Sarah Dufour, Daphné Fallu, Cédric Fourcade, Caroline
Gosselin, Bénédicte Goussault, Marie-Claude Huard-Fleury, Marco Ius, Pascale Jamoulle, Carl
Lacharité, Isabelle Lacroix, Josiane Lamothe, Marie-Pierre Mackiewicz, Nicole Maillé, Claire Malo,
Cécile Mandrillon, Denis Mellier, Paola Milani, Tristan Milot, Maxime-Florence Monette-Drévillon,
Julie Noël, Anne Oui, Geneviève Pagé, Marie-Andrée Poirier, Pierrine Robin, Marie-Christine
Saint-Jacques, Catherine Sellenet, Gilles Séraphin, Sara Serbati et Caroline Siffrein-Blanc.
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PUQ.CA
ISBN 978-2-7605-4253-2

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