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La psychanalyse au travail
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont
concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept
d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société
et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et
celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et
Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour
maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour
étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable
aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui
en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe
en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus
profondes.

Dernières parutions

Alain COCHET, Le scriptal. Lacan et l’instance de la Lettre,
2011.
Nicole BERRY, La « Terre-mère », suivi de Études sur John
Cowper Powys et Joseph Conrad, 2011.
Claude PIGOTT, Jade et la quête des origines (par deux
psychanalystes) 2011.
Guy LAVAL, Un crépuscule pour Onfray, 2011.
Jean-Michel PORRET, Les modes d’organisation du transfert,
2011.
Richard ABIBON, Scène Primitive, 2011.
Marie-Noël GODET, De la réglementation du titre de
psychothérapeute. La santé mentale, une affaire d’État, 2011.
M.-L. DIMON, Psychanalyse et empathie, 2011.
Roland BRUNNER, Freud et Rome, 2011.
Renaud DE PORTZAMPARC, La Folie d’Artaud, 2011.
Harry STROEKEN, Rêves et rêveries, 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit, 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse,
2010.
Vincent Mazeran Silvana Olindo-Weber








La psychanalyse au travail
L’efficacité en question





Préface de Jean Oury


































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56867-9
EAN : 9782296568679

Sommaire
Préface ................................................................................. 7

Avant-propos ..................................................................... 11
Itinéraire - Rencontre avec JACQUES LACAN ................... 13
Modéliser l’expérience ............................................................... 20

I. EFFICACITÉ ET SAVOIR .......................................... 27
Être efficace ? .............................................................................. 27
RETROSPECTIVE : que veut dire ce texte trente ans
plus tard ? .................................................................................... 40

II. LE DÉSIR DU PSYCHANALYSTE
ET LE TRANSFERT ....................................................... 47
Voilà pourquoi je t’aime ............................................................ 47
L’entre-nous ................................................................................ 51
L’holophrase et l’Inconscient ................................................... 54
La métaphore de l’amour .......................................................... 60
L’amour comme illusion ........................................................... 64

III. L’ÉQUATION DE LA CURE ................................... 67
Pourquoi vient-on consulter un psychanalyste ? ................... 67

IV. MOMENTS CLINIQUES ......................................... 77
1. PATHOLOGIES DU FANTASME.................................. 77
L’hystérique ........................................................................ 77
L’obsessionnel .................................................................. 107
2. LES PATHOLOGIES DU RÉEL ................................... 127
La névrose traumatique .................................................. 127
La répétition : un déplacement sur place ..................... 150
Les deuils mélancoliques ................................................ 154

Le somatisant ................................................................... 164
L’addiction ........................................................................ 176

V. LES DÉFENSES ....................................................... 205
Les pathologies du réel et le mathème .................................. 208
L’espace potentiel ..................................................................... 213
L’objet transitionnel ................................................................. 215
L’holophrase : S1/S2 ............................................................... 218
L’Analyste et la Névrose.......................................................... 225
L’Analyste et le moment Réel ................................................. 228

VI. STATUT CLINIQUE DE L’INTERPRÉTATION 233
Comment interpréter ce qui n’a jamais été représenté ? ..... 236
Illustration clinique .................................................................. 238

CONCLURE................................................................... 243

BIBLIOGRAPHIE ......................................................... 247
Des mêmes auteurs 248
Articles ....................................................................................... 249


6

Préface
Les descriptions cliniques, prises dans le temps, dans le
travail, dans l’épaisseur des jours. A suivre ligne par ligne. Y
revenir, lecture à plusieurs dimensions, et par elles réépeler
Lacan, au plus près de la « clinique ». Evitant ainsi toutes
stéréotypies soi-disant « théoriques ».
Illustration – bien que ce terme reste douteux – de ce que
Lacan, dans sa rigueur, nous propose : le « semblant »,
« l’Entzweiung », etc.
Ce geste inaugural : d’aider la malade agitée à jeter au loin
tout le linge… Et le verre d’eau, offert, en traversant le contexte
des habitudes technico-carcérales… Nous retrouvons là une
dimension lointaine, profonde : Vincent d’il y a une cinquan-
taine d’années, lors de notre première rencontre.
Et par la suite, Lacan, bien sûr. Et divers groupes de travail :
à Paris, à Strasbourg, à Montpellier, etc.

Quelque chose d’inaugural qui n’a pas cessé. On reconnaît
le style, la manière d’être, de dire ou de ne pas dire. Et toujours
là, le « semblant » dans ses contextualités, qui pose toujours les
équations du « sens » et du « lien social ». Reprises combien
précieuses des propositions de Lacan.

« L’efficacité » ? A quelle aune la mesurer ?
Le chemin suivi reste, non pas mystérieux, mais une
fantasmagorie, une réassurance rationalisante qui mène toujours
vers des plateformes de compréhension illusoire.
Chaque « cas clinique » vient nous montrer – avec quelle
précision, quelle mesure- que pour « comprendre » il ne faut

surtout pas chercher à comprendre. Leçon combien précieuse
d’une modestie, d’une retenue dans la pente d’un tout savoir
toujours illusoire. Cette présentation, ce « travail » est d’autant
plus rare, dans ce monde commercialisé, qu’il y a là diverses
entrées nosographiques, de l’hystérie à la névrose obsessionnelle
et à d’autres paysages.

Restent toujours les opérateurs logiques de Lacan et la façon
de les disposer. Jeu subtil et rigoureux entre « sens » et « lien
social », à partir de ces sortes d’équations des « quatre dis-
cours ». Façon de mettre en acte les différentes figures
s’articulant avec hystérie, névrose obsessionnelle, névroses
traumatiques, deuils, somatisations, addictions, etc.
Il y a là, non pas un tableau exhaustif, mais juste ce qu’il faut
– avec quel brio ! – pour nous faire accéder à la véritable
« analyse », évitant l’écueil des réalisations « clinicoïdes ».
A propos de la différence entre « névrose traumatique » et
« névrose hystérique », les auteurs soulignent « l’importance
d’établir un diagnostic différentiel ». C’est évident que ce n’est
pas porter atteinte à la « neutralité ». Bien au contraire, celle-ci
n’est possible qu’au travers d’une sorte de réduction phénomé-
nologique très concrète.

Vous pouvez suivre les présentations cliniques et propre-
ment analytiques de nos deux « auteurs ». Les problèmes sont
tellement complexes qu’il est de bon usage de nous proposer
quelques itinéraires. Et là encore, on constate que ce qui
apparaît simple est une sorte d’intégrale de plusieurs équations
qui nécessitent à chaque fois une réflexion clinique et épistémo-
logique…
Et à propos d’un travail de deuil impossible, interminable,
« il faut prendre en compte la mise en crypte d’un lien qui ne se
défait pas… » (p. 202).
8
A propos de « moment suicidaire », l’« attaque d’une figure
de l’Idéal du Moi. Figure féroce, image insupportable… A ce
stade… tous les objets se valent dans l’inanité ». (p. 205).
Et plus loin (p. 207) : « Si l’imaginaire défaille à cerner le
réel, quelle autre stratégie viendra faire défense contre l’innom-
mable ».
Ce ne sont là que quelques bribes d’un travail long et
minutieux, lourd d’expériences très diversifiées, les unes très
« anciennes », les autres récentes.
J’aurais envie de demander à Vincent : « raconte, raconte ! ».
On ne peut pas tout dire ! Mais c’est justement ce qu’il y a de
spécifique dans le « pas tout ». Il faut savoir choisir et attendre
que ça se dépose, et ne rien dire, sans trop « attendre ». Sans
trop, mais quand même : par une logique plus adéquate, plus
spécifique de cette expérience, une logique qui ne se ramasse
pas sur une simple feuille, mais qui, comme le propose Lacan,
est de l’ordre du « semblant » et de l’« Entzweiung »…
Ça vaut vraiment le coup de lire cet ouvrage !

Jean OURY
9
Avant-propos
Cinquante années d’exercice de la psychiatrie et de la
psychanalyse permettent une rétrospective critique étayée par
l’expérience et soutenue par la recherche d’une meilleure
compréhension.

Des années 50 à l’an 2011, on a pu constater que les
tableaux de symptômes du mal-être psychique et existentiel ont
évolué tant dans leur définition que dans leur répartition. Les
grandes névroses classiques se sont tempérées en névroses
mixtes. Les phobies s’atténuent et se multiplient. Les
pathologies du comportement sont plus polymorphes et,
globalement, les frontières nosologiques ne sont plus
respectées. Les troubles sont limites ou à la limite, l’angoisse est
partout mais plus rarement sidérante, l’expression
psychosomatique déborde largement la structure qui la
caractérisait.
Bref, il faut bien qu’il y ait un positionnement différent des
instances psychiques pour que les symptômes qui résultent de
ce positionnement manifestent une telle évolution.

Découpons, arbitrairement, trois tranches temporelles : de
1952 à 1968, les décennies 70 et 80, et les années 80 à nos jours.

L’année 1952 a marqué un tournant dans l’histoire de la
psychiatrie. C’est l’année de la découverte des neuroleptiques et
depuis, avec les antidépresseurs, il s’est opéré une véritable
révolution thérapeutique.

L’action sédative sur l’angoisse et, notamment, sur celle du
psychotique est certainement l’aspect thérapeutique le plus
évident. Mais si la réduction des états d’agitation, des grands
accès d’angoisse et de dépersonnalisation, apparaît évidente, en
contrepartie l’emploi du neuroleptique a entraîné l’apparition
d’effets secondaires indésirables, comme le syndrome de passivité -
à différencier d’un syndrome déficitaire.
L’emploi de la chimiothérapie a modifié les conditions
d’exercice de la psychiatrie, mais malgré les progrès indéniables
qu’a apportés la psychopharmacologie elle n’en demeure pas
moins un moyen annexe dans un arsenal thérapeutique
nécessairement diversifié.
La sédation de l’angoisse au niveau somatique par les
anxiolytiques n’éradique pas le conflit psychique. Elle permet
provisoirement d’alléger le handicap des symptômes et de
rendre parfois possible un travail de recherche de compré-
hension de ses conflits, de ses modes de fonctionnement et par
là de modifier ses réactions et ses défenses les plus domma-
geables.

Le grand bouleversement des décennies 70 et 80 intervient à
l’opposé du spectre des facteurs de l’évolution de la symptoma-
tologie. D’un côté la physiologie des cellules, de l’autre
l’éclatement des structures sociales. Le psychisme singulier
baigne dans ces deux flux et se construit avec des humeurs et
avec des valeurs.
En 1968, on a vu une grande horde de fils attaquer les
valeurs de leurs pères. Le slogan paradoxal « Il est interdit
d’interdire » résume assez bien la mise en cause de la Loi des
pères, tout en posant la nécessité d’une loi.
Or, réinventer le code des interdits n’est pas anodin si l’on
sait que toute névrose est, au départ, un compromis avec
l’Interdit. Les relations familiales et sociétales ont subi l’infle-
xion de ces nouveaux codes et l’on retrouve dans la névrose
12
singulière une façon différente d’accommoder l’interdit qui va
parfois manquer et parfois sembler incohérent plutôt qu’op-
pressif.

Quant aux dernières décennies, elles se caractérisent par la
réapparition d’un sentiment de vulnérabilité et de précarité
généralisées que, peut-être, la révolte des fils avait occultée. Les
palliatifs de réassurance appuyés sur le collectif ne fonctionnent
plus et peuvent même au contraire redoubler l’angoisse
individuelle en miroir.
ITINERAIRE - RENCONTRE AVEC JACQUES LACAN
Ce soir, il me paraît tard pour vous recevoir. Venez donc demain, le matin
de préférence, dès que vous le pouvez.

Mon premier rendez-vous avec Jacques Lacan. J’hésitais à
l’appeler, il était près de 21 heures. C’est une amie, Christiane
G., en analyse chez lui, qui m’a bousculé pour lui téléphoner,
« tu n’oses pas… Appelle-le, il te répondra ».
Intimidé, je l’étais. Il fallait que je me présente. Je savais
vaguement qu’une commission des études allait statuer sur mon
sort, accepter ma candidature, ou la refuser, en tant qu’élève
admis à entreprendre une psychanalyse avec le didacticien de
mon choix de la S.F.P (Société Française de Psychanalyse). Il
m’a reçu très cordialement.


C’était fin juin de l’année 1960. Je venais d’être admis à
l’écrit du C.E.S de neuropsychiatrie avec un oral prévu pour le
mois de septembre suivant.
En fait, Jacques Lacan, je l’avais déjà rencontré de par ses
travaux publiés dans la revue L’Evolution Psychiatrique et dans
celle, récemment parue La Psychanalyse. Deux titres m’avaient
13
accroché : Propos sur la causalité psychique où il critiquait la théorie
organiciste de la folie, l’organo-dynamisme d’Henri-Ey, et
Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, rapport
qu’il avait prononcé à Rome en septembre 1953.


Nous étions un petit groupe d’internes à l’Hôpital
Psychiatrique de Montpellier, qui avait pris l’habitude de se
réunir régulièrement pour débattre d’un thème précis concer-
nant la maladie mentale.
Nous ne savions pas grand-chose. Nos livres de référence
étaient la partie psychiatrique de L’Encyclopédie Médico Chirurgicale
dirigée par Henri EY et la Psychiatrie Clinique de Paul Guiraud.
L’Enseignement universitaire était inexistant.

Pourquoi ? Comment ? Que faire ? Les réponses n’étaient
pas faciles à trouver. Nous comprenions confusément que le
comportement spontané des malades qui venaient, à notre
arrivée dans un pavillon, nous toucher, tendre la main et
repartir sans un mot avait du sens. Mais lequel ? Saluer l’autre
simplement par politesse. Pourquoi pas ? Mais la gêne que nous
ressentions, le besoin d’avoir recours aux infirmiers pour
assurer notre présence, témoignait qu’il y avait un code d’être avec
l’autre que nous n’avions pas ou que nous ne comprenions pas.
D’autant que nos chefs de service, les responsables soignants,
une fois le diagnostic de psychose posé, évaluaient la qualité des
soins proposés, ou le choix de tel neuroleptique, au degré de
soumission, de calme apparent ou d’agitation, obtenu par le
protocole thérapeutique.

Me vient en mémoire cette anecdote où au cours de la
« visite » que faisait notre chef de service (le service comprenait
plus de 300 malades) une schizophrène, enfermée dans une
cellule complètement vide avec de la paille en guise de matelas,
14
lui avait jeté le contenu de son pot de chambre à la figure au
moment où l’infirmière ouvrait la porte de la cellule.
Alors révolte ou agitation ?
C’est le deuxième terme qui a prévalu entraînant une aug-
mentation du dosage du Largactil. La Clorpromazine, qui en est
le nom scientifique, était le premier neuroleptique disponible.
C’est cette même malade pour laquelle je fus appelé en
urgence parce qu’elle agressait physiquement les autres pension-
naires dans la cour du pavillon. A mon arrivée, les infirmières
avaient fait rentrer l’ensemble des malades à l’intérieur pour les
mettre à l’abri du comportement furieux de notre patiente, qui
s’obstinait à jeter, par-dessus le mur de la clôture, haut de 5
mètres, du linge qui séchait. Il était évident que ce geste de jeter
au-dehors était significatif d’une demande, informulable autre-
ment que par cet agir. Je me suis mis à mon tour à jeter le linge
par-dessus le mur, l’infirmière a fait pareil, et le tout s’est
terminé par un éclat de rire général une fois accompli cet exploit
qui était devenu simplement une activité ludique.

Ces gestes accomplis spontanément peuvent paraître non
pas absurdes, mais l’équivalent d’un n’importe quoi.
Dans les pavillons de malades dont j’avais la charge, le
personnel infirmier était censé faire respecter l’ordre et surtout
prévenir toute manifestation qui aurait pu déranger la sacro-sainte
visite quotidienne que notre chef de service menait au pas de
charge. Toute velléité de le contacter était considérée comme une
attitude inacceptable, voire dérangeante, à la limite de l’hostilité.
Ce geste naturel de jeter à notre tour le linge qui séchait par-
dessus le mur de clôture venait témoigner non seulement que
l’on validait le comportement de cette schizophrène, mais que
l’on avait réussi à décoder la demande que ce geste supportait.
J’en étais le premier étonné. Tout le monde l’était. La malade
riait en battant des mains.

15
Aujourd’hui encore, en écrivant ces lignes, je reste surpris
par le bouleversement que peut entraîner la lecture de ces petits
riens, apparemment insignifiants mais tellement chargés d’une
dynamique affective insoupçonnée. Cette attitude rejoint, dans
un autre contexte, le… dites n’importe quoi, mettez en mots les pensées
qui vous viennent spontanément… que propose le psychanalyste à
celui qui se soumet à l’écoute de sa propre parole.
Or, était-ce n’importe quoi ? En fait, nous avions trans-
formé un acte agressif destructeur en un jeu collectif, donc
partagé. Et ce partage validait la révolte « haineuse » et la
déplaçait en un jeu de révolte. C’est ce déplacement qui a
certainement produit l’efficacité calmante de notre geste.

Dans le cadre hospitalier que je décris, le geste, le mot, le
regard, aussi anodins soient-ils, peuvent déclencher ou apaiser
une angoisse épouvantable.
Il est vrai que le diagnostic de psychose posé, le malade était
isolé, interné, dans un lieu dénommé l’asile. L’asile, le lieu où
normalement on se met à l’abri d’un danger… La question que
nous nous posions alors : Qui protège-t-on ?...

L’ouverture dans ce paysage plutôt sinistre fut apportée par
la rencontre avec François Tosquelles et celle de son équipe de
l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère.
Tosquelles, psychiatre catalan réfugié de la guerre d’Espagne
et directeur de l’hôpital de Saint-Alban, avait accepté de siéger
comme président du jury du concours de l’internat. A la fin du
concours, il avait invité les internes à venir passer quelques
jours à Saint-Alban.

La rencontre avec Tosquelles dans le lieu où il officiait n’a
fait que renforcer notre étonnement. Des réunions, où il était
difficile de désigner qui étaient soignants ou soignés et où
chacun prenait la parole à sa convenance. L’assistance écoutait
16
attentivement ce que chacun avait à dire. L’acteur principal était
la parole qui circulait librement de part et d’autre, venant d’un
ailleurs, d’une autre « scène », d’un lieu Autre, dira-t-on, pour
aboutir à cette question fondamentale du : Que désire-t-on ? Ou
Quoi faire ?

C’était bien le désir de chacun qui s’exprimait là, en toute
liberté. Quel en était l’élément organisateur ? C’est plus difficile
à préciser. Il y avait un thème de départ, responsable du
discours qui se déployait là. Mais après ? Chacun pouvait parler,
donner son avis, et surtout être écouté. C’est bien ce qui nous
étonnait le plus, donner la parole à quelqu’un qui pouvait à la
fois délirer et dire aussi des choses passionnantes.

En repartant de Saint-Alban, nous avions acquis une
certitude, celle de ne rien savoir, sinon peu de choses. Par
contre, nous en revenions avec une multitude de questions.
Comment ? Pourquoi ? Qu’est-ce que nous devions faire ?
Qu’est-ce que je fais là ? Notre étonnement, à la suite de ce que
nous venions de vivre, n’a fait qu’amplifier notre désir d’en
savoir plus.

Ce fut pour nous une révélation, cette épiphanie de la parole
qui ancrait le symptôme dans le langage. A partir de là, il
devenait évident d’aboutir à l’enseignement de Jacques Lacan
qui venait de publier le rapport de Rome où il démontrait
l’importance du langage et de la parole dans l’expression de
l’inconscient.

Le projet d’entreprendre une psychanalyse s’est joué à ce
moment-là, car je savais que la bonne volonté qui nous habitait
était susceptible de nous entraîner dans une série de projections
personnelles et dans la confusion qui en découlerait.

17
Il est difficile de parler de soi, de son itinéraire. On a
l’impression d’être constamment au départ de quelque chose
qui n’arrête pas de se répéter. Comme si ce qui se répétait
n’était que faux départ. Au départ de quoi ? De ma curiosité ? Il
y a de ça. Savoir pourquoi les choses sont tordues, mal foutues,
et savoir les réparer. C’est peut-être pour ça que j’ai choisi,
depuis tout jeune, de devenir médecin.

Ça me rappelle une anecdote où enfant de chœur, j’avais
demandé au curé de mon village, alors que nous regardions du
haut du clocher de l’église le coucher du soleil, pourquoi il est
facile de regarder le soleil se coucher sans avoir mal aux yeux, et
sa réponse : parce qu’il est déjà couché, tu ne vois que son reflet. C’est
exactement ce qui se passe quand tu plonges un bâton dans l’eau, il prend
l’aspect d’être cassé et d’aller ailleurs que là où tu crois qu’il est.

Dès mon enfance, j’avais fait l’expérience que ce que je
voyais ne correspondait pas à une réalité évidente. Il y avait
donc une autre réalité, différente mais plus juste, sous l’aspect
d’une illusion et d’un donner à voir trompeur.

Etre avec Jacques Lacan en 1960, c’était rentrer dans une
épopée psychanalytique tourmentée. C’était l’époque des scis-
sions, des exclusions, et des passions. Jacques Lacan et quelques
autres, dont Juliette Favez-Boutonnier, Daniel Lagache,
Françoise Dolto, venaient de créer la Société Française de
Psychanalyse, en réaction à la Société Psychanalytique de Paris,
à laquelle ils appartenaient et dont ils jugeaient les méthodes
d’enseignement trop scolaires. De plus, il existait un conflit avec
l’Internationale de Psychanalyse, dirigée essentiellement par
l’école américaine, qui refusait de reconnaître la nouvelle société
analytique et n’acceptait pas la place de didacticien de Jacques
Lacan.

18
Lacan a toujours essayé de protéger ses élèves des remous
passionnels du milieu psychanalytique. Néanmoins, il lui arrivait
d’en être suffisamment affecté pour nous laisser en percevoir
les effets. Notamment en 1964, lors des journées provinciales
d’automne, je me souviens de son bouleversement lorsque j’ai
dû présenter les conclusions d’un groupe de travail, auquel
j’appartenais, sur la genèse de la paranoïa. Alors que j’avançais
l’hypothèse d’un moment paranoïaque au cours de l’adoles-
cence lorsque l’adolescent passe de l’état de protection à l’état
de participation, il fut saisi d’une grande émotion, comme si
cette hypothèse le concernait personnellement. Il faut dire que
c’était l’année où certains de ses élèves, et non des moindres,
voulaient l’exclure de son poste de didacticien de la S.F.P.

C’est à cette époque-là où, face à la passion de son enga-
gement dans l’enseignement du séminaire qu’il tenait tous les
mercredis à midi, à l’hôpital Sainte-Anne, je lui posais
naïvement cette question : Pourquoi vous donnez-vous tant de mal à
votre séminaire ? Sur l’instant il bondit de son fauteuil et arrêta la
séance, pour me répondre deux heures plus tard au cours du
séminaire par une phrase que je résumerai par : moi aussi, je
désire…

Cette passion de l’enseignement ne fut pas sans effet sur ses
élèves. Plusieurs groupes informels se réunirent spontanément
pour continuer à approfondir le contenu des séminaires en le
confrontant à l’expérience clinique de chacun. Ainsi,
rapidement, nous avions formé un groupe avec quelques-uns
dont Gaston CHABALIER, Michel LASSELIN, Ginette
MICHAUT, Jean OURY et moi-même … un groupe qui se
réunissait chaque mercredi matin dans un café du Quartier
Latin.

19
Ce phénomène de formation de groupes de travail devint
suffisamment conséquent pour que LACAN s’y appuie lors de
la fondation de l’Ecole Freudienne de Paris.
L’encadrement didactique et le désir du psychanalyste
démontraient ainsi leur nécessaire recouvrement réciproque.
MODELISER L’EXPERIENCE
Entre l’ineffable et l’opératoire il s’agit de rendre compte
d’une pratique dans l’effort de la rendre transmissible alors
même qu’elle s’invente au jour le jour sur le terrain. Un modèle
est toujours un artéfact mais l’ordonnancement logique qu’on
en retire permet la reproduction des dynamiques opératoires
sans porter atteinte à l’ineffable des effets de présence. Nous
nous servons d’un cas (idéal-type) pour chacune des pathologies
analysées, mais il est évident que de nombreux cas convergent
dans le même sens que ce cas idéal-type. Tous ces cas ont par
ailleurs été publiés soit dans les actes de colloques, soit dans nos
précédents ouvrages. Nous les avons repris ici en les réexa-
minant sous l’angle du principe d’efficacité qui est l’objet de ce
livre.

En outre, nous avons choisi d’appuyer notre expérience
clinique sur le modèle des quatre discours mis en place par J.
Lacan.

Faire se rejoindre une modélisation très abstraite, les
mathèmes, avec une pratique quotidienne très concrète nous a
semblé une évidence dès lors que le problème est posé sous
l’angle de l’efficacité, c'est-à-dire d’essayer de traduire ce qui
fonctionne et comment ça fonctionne dans la cure analytique et
dans la psychothérapie analytique.
Les discours sont un montage imaginé par Lacan pour faire
synthèse d’un certain nombre de relations constantes et
20
générales régissant le psychisme humain. C’est un point de vue
structural, et en cela applicable à des phénomènes divers, c’est-
à-dire à la batterie des symptômes et des comportements, et qui
les met en ordre et les rassemble sous leur diversité.

Dès que l’on participe à la langue commune, soit en paroles,
soit en signifiants, c'est-à-dire en s’engageant dans l’intention-
nalité d’une représentation sémantique, on met en œuvre ce qui
nous détermine en tant qu’humain et ce qui détermine notre
rapport à d’autres humains.
Quatre discours, quatre structures organisatrices de fonc-
tions et des relations que ces fonctions instaurent. Il y est
question du Désir et du manque qui le cause, de la Vérité
refusée, et donc de l’Inconscient, et de cette part divisée qui
travaille dans l’ombre.
Il y est question du Symptôme qui en résulte, de l’écart entre
le sujet et ce qui le divise mais aussi le représente dans l’acte du
refus, du rejet hors champ de la conscience.
Il y est aussi question de la Pulsion de mort sous
l’infigurable de la Jouissance au-delà du principe de plaisir et des
constructions conservatrices de ce principe.

Les Quatre Discours de Lacan abordent en somme
l’essentiel de la psychanalyse sous une forme renouvelée,
délibérément tournée vers la deuxième topique freudienne
(topique du surmoi et de la pulsion de mort). Cette métapsy-
chologie, qui ne s’affiche pas comme telle, rend opératoire le
rapport de la pulsion de mort (jouissance chez Lacan) au
principe de plaisir et fait donc apparaître une dialectique
permanente entre ces deux principes.


Intégrer les mathèmes lacaniens à la clinique au jour le jour
est donc une gageure qui vise à souligner leur dimension
21
pratique et, d’autre part, à penser par eux les manifestations
mortifères que nous rencontrons de plus en plus souvent.

Nous n’utilisons que deux discours sur quatre : celui du
psychanalyste et celui de l’hystérique. En effet, les deux autres,
le discours du Maître et le discours de l’Université ne concer-
nent pas directement la relation thérapeutique mais sont des
structures tout à fait communes et normales : le rapport à la Loi
et le rapport au Savoir en général. Ces deux discours ne sont
pas centrés sur le symptôme en tant que production de l’in-
conscient et donc n’intéressent notre propos que lorsque les
défenses du névrosé s’emparent de la Loi et du Savoir pour en
faire des vecteurs de la pathologie. Bien qu’ils soient actifs dans
la structuration du Sujet et constituent des axes fondamentaux,
le discours du maître et le discours de l’université ne seront
évoqués que dans l’exhaustion du Phallus en termes de loi ou
de connaissance.

C’est dans le « face à face » du discours du Psychanalyste et
du discours de l’Hystérique que se déploie le champ de
l’Inconscient par l’effet du transfert. C’est donc en nous
appuyant sur le rapport de ces deux discours que nous
tenterons d’élucider ce qu’il en est d’une efficacité clinique de la
psychanalyse en tant que pratique. Son apport en tant que
corpus de concepts ayant par ailleurs fait largement matière à
controverses.

Cependant, nous avons à intégrer ce qu’on appelle les
nouvelles pathologies. Nous avons évoqué les modifications
des tableaux symptomatiques actuels. Il faut tenir compte de
pathologies qui ne relèvent plus directement et seulement du
refoulement comme mécanisme basique de la névrose, mais
s’organisent, plus précocement, sur le refoulement originaire qui
instaure les deux catégories psychiques de dedans/dehors et
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Moi/non-Moi, catégories que nous ne pouvons pas exclure de
l’Inconscient dont elles forment la matrice, mais relèvent d’un
inconscient narcissique au moins autant que de l’inconscient des
représentations refoulées.

Nous avons donc introduit une division de la pathologie
névrotique en deux grandes catégories : les pathologies du
fantasme et les pathologies du Réel.

Les pathologies du fantasme couvrent les névroses bien
organisées. Les scénarios de l’Inconscient déforment la réalité
dans le sens du désir sans en nier le principe et supportent le
conflit au sein même du désir. L’élément matériel, qui a donné
naissance au fantasme, est isolé, déformé et le plus souvent
« oublié », bien que le fantasme y fasse constamment référence
en raison de sa fixation à la racine de ce qui l’a produit.
La clinique met en évidence comment l’hystérique se sert du
jeu du paraître, et l’obsessionnel du jeu du savoir pour activer la
mise en scène du fantasme.

Les pathologies du réel couvrent les névroses mal orga-
nisées, sur des défenses peu efficaces, avec des mécanismes
archaïques. L’élément matériel qui soutient le fantasme, n’est ni
isolé ni déformé et revient tel quel, dans les cauchemars, les
rêves et le symptôme de répétition.

Dans les pathologies du Réel, l’aptitude à fantasmer des
scénarios inconscients s’avère avoir été mise en défaillance par
l’emprise massive d’un événement ou par l’incongruité perma-
nente d’un discours parental déstructuré par le déni ou par
l’enclave d’un hiatus non symbolisé. L’inconscient n’est pas mis
hors-jeu, l’énigmatique est actif mais laisse en instance le
représentant d’une signification qui n’a pas eu lieu. C’est
l’emprise du réel qui domine la pathologie. Les répétitions ou
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retours de l’événement passé tendent à faire advenir le réel à sa
représentation dans une dynamique analogue à celle du
refoulement. Il s’agit là plus précisément d’une présentation
bien qu’il y ait répétition, la chose ayant eu lieu sans avoir été ni
symbolisée, ni imaginée. L’effet de la répétition est de refendre
un événement pour le rendre représentable en le présentant une
nouvelle fois dans son assomption primitive. Un tel processus
n’étant pas hors la langue a par conséquent toute sa place dans
la clinique et dans la conceptualisation de la psychanalyse.

Notre démarche assume un autre parti-pris théorique. Nous
mettrons en avant, dans l’étude de la relation d’objet, l’angle
primitif d’une perception minimale de l’objet soit : la
dynamique de présence/absence. Les autres qualités, indénia-
bles, de l’objet, (interne/externe, partiel/total, bon/mauvais…)
étant secondaires. Elles courent au travers du transfert, mais
n’affectent pas fondamentalement la position du sujet face à
l’autre, alors que l’intégration de l’objet en présence/absence
renvoie à des catégories subjectives essentielles : la capacité
d’être seul, ou seul en présence d’autrui, l’aménagement de la
distance dans la relation et par conséquent l’expression de la
demande ou du besoin ou encore la condition d’une dynamique
d’autoréparation en jouant sur et avec la présence et l’absence
1(fort/da) .

Les pathologies du fantasme ont un rapport médiatisé par
l’imaginaire à la présence/absence de l’objet. Par définition,
l’imaginaire fait image. Il représente. Il met en fiction.
Les pathologies du réel se fixent à la formule d’une
dynamique isolée, à la répétition du battement présen-
ce/absence. C’est le mouvement sans forme, le déplacement et
les lieux de déplacement qui organisent la défense.

1 Freud : Au-delà du Principe de plaisir.
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Une présence écrasante (événement, choc, emprise…) ne
permet pas l’éloignement imaginaire. Il ne reste alors comme
défense que le tout ou rien, l’emprise ou la destruction,
fantasmes préalables aux fantasmes dits « originaires » de
séduction, de scène primitive ou de castration, l’apocalypse du
sujet n’est pas moins fantasmatique, le regard est aveuglé, sidéré
par le vide ou par l’excès de présence. La médiation de tels
fantasmes passe par des agirs, des substances, un rapport
renforcé et défensif à la réalité, tant il est vrai que la réalité est
une limite à l’infini du potentiel Réel.



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