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La psychanalyse de Freud à aujourd'hui

De
319 pages

Depuis les découvertes freudiennes jusqu'aux débats les plus actuels, en passant par les auteurs importants qui ont suivi Freud, cet ouvrage présente un panorama précis et accessible de la psychanalyse. Rédigé de façon claire pour un public non spécialiste, ce précis est ponctué de vignettes explicatives sur des oeuvres, des cas ou des rêves célèbres, des indications bibliographiques.


Ce titre s'articule autour de 3 aspects de la pensée psychanalytique :

- son histoire, avec les découvertes, les revirements et les conflits qui l'ont jalonnée ;

- les concepts fondamentaux que les auteurs ont élaborés pour penser les maladies de l'âme ;

- les pratiques thérapeutiques qui donnent à ces concepts tous leurs sens.

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CHAPITRE
I
Freud, le conquérant d’un espace ignoré
Sigismund Freud, dit Sigmund, naît en 1856 à Freiberg, en Moravie, village que sa famille quitte pour Vienne quand l’enfant a trois ans, à la suite de revers de fortune de son père, le négociant juif Jakob Freud. La structure familiale est particulière, puisque son frère aîné Emmanuel, né d’un premier mariage, a vingt ans de plus que lui, et se trouve donc proche par l’âge de la jeune maman, Amalia – deuxième ou peut-être troisième femme de Jakob Freud –, lequel est nettement plus âgé. Un autre personnage marquant de la petite enfance de Freud est sa Nania, nourrice catholique qui lui raconte nombre d’histoires et de légendes, mais qui sera chassée pour vol. Mentionnons enfin l’oncle Joseph, autre point noir de l’entourage de l’enfant, puisqu’il sera compromis dans un trafic de fausse monnaie. Tous ces personnages apparaissent directement ou indirectement dans les rêves que Freud accepte de livrer au public en 1900, pour soutenir son propos sur l’interprétation des rêves* : nous connaissons donc non seulement les événements, mais la façon dont ils ont mar-qué la réalité psychique* de l’enfant, par la relecture que Freud en fait lors de son auto-analyse*, dont une partie nous est livrée par L’interprétation des rêves(1900). Une autre source directe nous est fournie par la correspondance de Freud, très abondante pendant toute sa vie. SesLettres de jeunessenous font découvrir l’adolescent, puis le jeune chercheur. L’amoureux se livre dans ses longues lettres à Martha, sa fiancée, tout au long des quatre années pendant lesquelles ils restent séparés, jusqu’à ce que Freud trouve les moyens financiers nécessaires pour se marier, en renonçant à la recherche et en s’instal-lant comme neurologue. Les hypothèses de recherche sont exposées à Fliess, un ami oto-rhino-laryngologiste aux hypothèses pour le moins audacieuses, qui s’intéresse à la bisexualité* constitutive des êtres humains et construit des théories complexes sur les cycles vitaux de l’homme et de la femme.
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LA DÉCOUVERTE FREUDIENNE
Mais la source incontournable de toute étude de la vie de Freud demeure la biographie en trois tomes rédigée par l’un de ses disciples, Ernst Jones,La vie et l’œuvre de Sigmund Freud.Même si les bio-graphes modernes peuvent relever des lacunes ou trouver certains propos tendancieux – Jones a ses préférences et ses jalousies parmi les autres diciples de Freud – l’ensemble reste une somme qui permet de se représenter non seulement l’histoire personnelle de Freud, mais les premières décennies du mouvement psychanalytique.
A. Avant la psychanalyse 1. Les années de formation Freud fait des études de médecine et devient biologiste spécialisé dans l’étude du système nerveux – les « neuro-sciences » avant la lettre. De ses brillantes études au lycée, il garde un attachement à la cul-ture grecque et aux œuvres classiques. S’il se compare volontiers à Hannibal, le général carthaginois, c’est Cervantes, l’auteur deDon Quichotte,qui lui fournit une identification* privilégiée, puisque Freud et Silberstein, l’un des ses amis, signent alors les lettres qu’ils s’envoient du nom de deux chiens, Cipio et Berganza, qui figurent dans une très intéressante nouvelle de Cervantes – récit qui pose en particulier la question de l’identité féminine. C’est la lecture d’un poème de Gœthe,Sur la nature,qui décide le jeune Freud, encore hésitant sur son orientation professionnelle, à s’en-gager vers la médecine. À la fin de ses études, il entre au laboratoire de physiologie du système nerveux de Brücke, chercheur envers qui il manifestera toujours un grand respect. Freud partage l’idéal scienti-fique de son temps, de type positiviste et de coloration plutôt scientiste. (Il comprendra toujours le fonctionnement psychique – comme le fonc-tionnement physiologique – en termes énergétiques, et la référence au principe de constance* de l’énergie, posé par Fechner, est une clé importante de son œuvre). Des travaux sur le système nerveux d’ani-maux élémentaires, de très précieux aperçus sur les troubles du langage qui apparaissent dans les différentes formes d’aphasie*, une étude com-parée des paralysies hystériques* et des paralysies dues à des lésions nerveuses témoignent de la fécondité de cette période de recherche neurologique. Freud s’occupa également des effets de la cocaïne, mais troublé par ce qui arrive à l’un de ses amis, Fleisch, du fait du traite-ment de douleurs consécutives à une amputation, devenu dépendant de cette drogue, il tarde à publier ses travaux et se fait devancer par un autre chercheur. Dans la Vienne cosmopolite des années 1890, brillante, mais anti-sémite, le métier de chercheur ne permet pas de vivre. Il y faut une for-tune personnelle. L’université reste fermée aux jeunes talents, surtout
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FREUD, LE CONQUÉRANT D’UN ESPACE IGNORÉ
s’ils sont juifs. Freud ne peut donc gagner sa vie et fonder une famille qu’en s’installant comme médecin spécialiste des « maladies ner-veuses ». C’est ainsi que, sans avoir eu beaucoup de contacts directs avec la psychiatrie proprement dite, Freud rencontre l’hystérie*. Un stage à Paris, auprès de Charcot, est d’un apport décisif. Freud a obtenu une bourse d’études pour passer six mois à la Salpêtrière où, dans ses leçons publiques qui sont des présentations de malades, Charcot déclenche et calme à volonté des crises hystériques specta-culaires. Nous avons des échos détaillés de ce séjour, notamment par les lettres de Freud à sa fiancée Martha. En privé, Charcot convient du caractère sexuel de la crise et de la pathologie hystériques, mais il n’en fait pas état dans ses publications. Il cherche à établir par l’hyp-nose l’explication physique, lésionnelle, de l’hystérie et ses « présenta-tions de malades » qui donnent lieu aux « leçons de morale » sont célèbres ; il ne conteste pas la théorie de la dégénerescence*, alors dominante, ou celle de Janet, à la fois médecin et philosophe, attaché à son laboratoire, qui voit dans les hystéries et les « psychasthénies » des formes de faiblesse de la synthèse psychique*, donc des maladies fondamentalement déficitaires. Si Charcot est un homme du regard, qui donne à voir, Freud sera un homme de l’écoute, qui sait entendre. Pendant son séjour à Paris, Freud a par ailleurs des contacts avec la médecine légale, et les recherches alors en cours sur la maltraitance et les abus sexuels. Il est influencé aussi par l’école de Nancy, réunie autour de Bernheim, qui étudie systématiquement les possibilités thé-rapeutiques de la suggestion* hypnotique. Freud se trouve donc par sa formation, au croisement de la science allemande en biologie du sys-tème nerveux et des recherches de pointe de la psychiatrie française.
2. Breuer et Anna O. La communauté juive de Vienne pratique une solidarité active. Un médecin juif plus âgé que Freud, Josef Breuer, l’aide à s’installer, aussi bien financièrement qu’en favorisant la constitution de sa clientèle. Breuer a eu en traitement une jeune hystérique, Anna O., aux symptômes spectaculaires : « absences » psychiques au milieu des conversations, contractures* de la main, impossibilité de parler sa langue maternelle alors qu’elle peut s’exprimer en anglais, dégoût devant toute boisson, changements d’humeur imprévisibles… Breuer met en œuvre les possibilités de l’hypnose*. Tous les jours, il endort Anna et l’invite à formuler ce qui lui occupe l’esprit, ce qui l’absorbe pendant ses moments d’« absence » : elle raconte des rêve-ries tristes, laisse s’exprimer ses états d’âme et, au réveil, se trouve soulagée. Un moment décisif dans cette cure par la parole – que la jeune fille nomme aussi « ramonage de cheminée » – intervient lorsqu’Anna se remémore un incident qui l’avait choquée sans qu’elle
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ait osé dire quelque chose : sa gouvernante française avait laissé son petit chien, détesté par Anna, boire dans un verre. Le récit fait sous hypnose s’accompagne d’émotion et de marques expressives de dégoût. Au réveil, Anna réclame à boire : elle est délivrée par cette abréaction* que Breuer et Freud nommeront aussi du terme grec de catharsis* : libération, purification des émotions violentes et des troubles par la représentation et la parole, de même que selon Aristote, le spectacle tragique est unecatharsisqui libère les hommes de la violence destructrice de leurs passions. Cependant, les deux médecins ne comprendront pas de la même façon le phénomène par lequel Anna se trouve soulagée. Pour Breuer, si le symptôme disparaît grâce à l’hypnose, c’est que déjà c’était en un état second, « hypnoïde », qu’Anna avait vécu l’épisode qui s’est révélé traumatisant : l’hystérie est donc une faiblesse de l’unité psychique, et les symptômes sont des traces et des effets de ces moments de disso-ciation*. Freud quant à lui n’est satisfait ni de la technique de l’hyp-nose, dont on ne sait comment elle agit, ni de cette explication ; c’est en distinguant sa technique de traitement de celle de Breuer, et en particulier en cherchant à obtenir la même abréaction, tout en renon-çant à l’hypnose, qu’il sera amené à proposer de nouvelles hypothèses. Avant de les présenter, il nous faut mentionner l’issue du traite-ment d’Anna – même s’il n’est pas aisé de faire la part des faits et celle de la légende dans la présentation de ce cas princeps. Breuer s’est donc intéressé au cas de cette patiente, jeune et assez jolie, au fil de ses visites quotidiennes. Sa femme en aurait conçu de l’ombrage. Breuer n’en fait pas trop de cas, jusqu’au jour où le comportement d’Anna elle-même met en évidence l’ambiguïté de ces visites fré-quentes : lors d’une rechute violente, Anna présente des maux de ventre et tous les symptômes d’une grossesse nerveuse, et ne cache pas son désir d’avoir un enfant du Dr Breuer. Celui-ci, effrayé par la violence des affects qu’il avait déclenchés, interrompt le traitement. La légende dit que Breuer s’est enfui en courant, et qu’il emmène sur le champ sa femme pour un voyage au cours duquel ils auraient conçu un enfant – réel cette fois. Mais la naissance de la fillette de Breuer, trois mois et non neuf mois après ce voyage, dément cette interprétation. Ce qui est sûr, c’est que l’interruption du traitement n’arrange pas l’état de santé immédiat d’Anna, et que Breuer sera longtemps réticent devant les sollicitations de Freud pour publier ce cas clinique. De son vrai nom Bertha Pappenheim, Anna restera célibataire, et connaîtra toute sa vie des moments plus difficiles que d’autres – ce qui a servi récemment d’argument dans la polémique américaine contre la psy-chanalyse. Néanmoins, elle a su affirmer sa personne et ses projets, puisqu’elle est la principale fondatrice du métier d’assistante sociale.
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FREUD, LE CONQUÉRANT D’UN ESPACE IGNORÉ
B. La naissance de la psychanalyse 1. L’invention freudienne : les associations libres Freud n’est pas satisfait de l’interprétation que Breuer donne des troubles d’Anna O., même s’il juge essentiel ce que cette cure a mis au jour. Pendant plusieurs années, il pousse Breuer à publier avec lui desÉtudes sur l’hystériequi présenteront le cas d’Anna, quelques autres exemples de traitement, ainsi qu’une réflexion sur les principes de la psychothérapie. Le livre finit par paraître, en 1895, chacun des deux collaborateurs signant séparément ses propres contributions. Après la publication desÉtudes,les relations entre les deux hommes se refroidiront considérablement.
ÉCLAIRAGE LesÉtudes sur l’hystérie(plan)
L’ouvrage se compose de trois parties. Une communication prélimi-naire, signée à la fois de Breuer et de Freud, reprend un texte publié deux ans auparavant, qui présente « le mécanisme psychique des phé-nomènes hystériques ». Une deuxième partie présente des histoires de malades : Anna O.dont le traitement est raconté par Breuer ; en 1909, la première desCinq leçons sur la psychanalysenous donne une version freudienne de ce même cas clinique. Emmy von N.est une mère de famille, femme impérieuse d’une quarantaine d’années, que Freud traite par l’hypnose. Lucy R., jeune gouvernante, souffre de rhinite chronique et a des hallucinations olfactives (une odeur d’entremets brûlé) qui se révèlent être une forme de conversion hystérique. Katharinaest une jeune paysanne rencontrée par Freud lors d’un séjour en montagne : ce n’est qu’après coup, devenue pubère, qu’elle a compris en surprenant une scène sexuelle entre son oncle et sa cousine ce qui a failli lui advenir autrefois (dans le récit de Freud, il s’agit de l’oncle ; les recherches historiques ont confirmé que l’auteur de la ten-tative incestueuse avait été le propre père de Katharina). Elisabeth von R., 24 ans, souffre de fortes douleurs aux jambes qui la rendent presque invalide, après avoir été longtemps la garde-malade de son père, désormais décédé. C’est elle qui avait, en un éclair aussitôt réprimé, souhaité épouser son beau-frère subitement devenu veuf. Ses symptômes manifestent la culpabilité inconsciente qui désor-mais domine sa vie psychique. L’ouvrage s’achève par des contributions théoriques, une de Breuer, et une de Freud, consacrée à la « Psychothérapie de l’hystérie », où il présente sa technique.
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LA DÉCOUVERTE FREUDIENNE
Freud a renoncé à l’hypnose : c’est un procédé obscur, on ne peut rendre compte de son action ; tous les patients ne s’y prêtent pas. Mais alors, comment faire revenir à la mémoire les souvenirs signifi-catifs ? Freud peut questionner, ou agir par suggestion en mettant la main sur le front de sa patiente en l’assurant que la première idée qui lui viendra sera la bonne. Mais aucune de ces techniques n’est satis-faisante. C’est une patiente que Freud traite encore par l’hypnose, me M Emmy von N., qui met Freud sur la voie. À plusieurs reprises au cours de son traitement, et notamment lorsqu’elle rapporte un récit qui l’angoisse ou l’émeut, elle s’écrie : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas ! » Freud accepte de respecter l’injonction. D’autre part, même hors de l’hypnose et en particulier pendant les massages qui lui sont prescrits, Emmy von N. parle très librement, surtout si on ne l’interrompt pas, et ses propos contribuent à dresser le tableau de sa vie familiale et de sa maladie. Il est donc possible de retrouver ce que le médecin ignore – tandis que le malade le sait sans le reconnaître, ou même l’a oublié –, pour peu que la pensée aille librement son cours, sans interruption ni censure. Les associations libres* (« Dites tout ce qui vous vient à l’esprit ») sont nées.
2. La règle fondamentale Il importe de bien comprendre qu’il s’agit là de la règle fondamen-tale* de la psychanalyse. Laisser venir à l’esprit, et dire à quelqu’un, choisi et investi* comme thérapeute, tout ce que l’on pense, comme cela vient, sans souci de critique rationnelle ni de convenance, voilà ce qui permet non seulement de retrouver des souvenirs oubliés, qui sont souvent à la source des symptômes qui ont conduit à l’analyse, mais de découvrir des aspects de soi-même et de son fonctionnement psychique habituellement occultés ou sous-estimés. Les associations libres sont ainsi à la fois la source et la condition de la découverte des processus inconscients, la technique qui s’impose pour y avoir accès, et la caractéristique essentielle de la cure. Les autres éléments du dis-positif analytique qui s’imposeront peu à peu : position allongée, ana-lyste hors de vue de celui qui parle, rythme des séances plusieurs fois par semaine, seront au service des associations libres et du processus analytique. Il faut d’ailleurs noter qu’il s’agit d’une injonction para-doxale*, puisque le patient est invité – ce qui est une prescription – à parler en toute liberté – ce qui invite à une spontanéité qui s’oppose à l’obligation de formuler – ; la difficulté de la règle tient naturellement à l’exigence de tout dire, donc de surmonter hontes et inhibitions, et de formuler même les pensées agressives visant le thérapeute, ce qui contribue au surinvestissement* affectif de celui-ci. Le silence devient transgression, ce qui ne veut pas dire que toute parole est d’emblée de
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nature associative ; curieusement peut-être, la volonté de parler libre-ment suppose de surmonter nombre de résistances* et d’évitements*. Du côté de l’analyste, la règle qui fait pendant aux associations libres est celle de l’abstinence* : cela n’inclut pas nécessairement un silence rigide, mais cela suppose que l’analyste s’abstienne de tout jugement et de tout conseil, n’intervienne pas sur les éléments de réa-lité de la vie du patient et n’influence pas ses décisions. L’idée de neutralité bienveillante*, paradoxale elle aussi, tire son origine de cette exigence interne à la cure : laisser se déployer les associations libres sans interférences. C’est ainsi que née de la suggestion hypno-tique, la psychanalyse se définit d’emblée par opposition à celle-ci : il s’agit de se déprendre de toute intention de suggestion, et de construire un cadre* de travail qui permette de ne pas y avoir recours.
3. La symbolisation Les récits de cas de Freud se présentent ainsi comme des histoires presque romanesques dans lesquels l’analyste mène l’enquête en fai-sant revivre des biographies tourmentées. Les associations libres peu-vent se déployer en tout sens, sans ordre ni plan, mais le récit de cure réordonne une temporalité rendue complexe par les rapports entre la parole présente, les symptômes et les événements remémorés au fil des associations libres. Elisabeth von R. est une jeune femme de vingt-quatre ans qui souffre de douleurs aux jambes et marche avec difficulté. Son traitement en vient à mettre en évidence que des douleurs physiques remplacent la culpabilité (inconsciente), suscitée par des désirs libidinaux inter-dits : c’est la conversion hystérique*. Celle-ci suppose une double transformation : le passage de l’impression psychique à la sensation corporelle, et la transformation d’une signification – par exemple la douleur du deuil – en une localisation corporelle et une forme de dou-leur symboliquement associée à la personne ou à la situation qui est en cause dans le souvenir sous-jacent. Une autre patiente, Cecilie M., permet à Freud de préciser sa compréhension de telles symbolisations. Elle aussi souffre de sensa-tions physiques qui ont une origine psychique, et sa douleur disparaît chaque fois que le problème est résolu : « j’ai quelque chose en tête qui me préoccupe » ne se manifeste pas par une pensée, mais par un mal de tête. Si la préoccupation est reconnue et désignée, le mal de tête disparaît. De même, une contrariété se formule non par l’idée imagée : « me voilà obligée d’avaler ça », mais par une sensation de boule dans la gorge. Ainsi la conversion hystérique prend-elle appui sur le langage, et même plus particulièrement sur des métaphores habituelles : le sens est « traduit » en sensations qui le symbolisent.
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LA DÉCOUVERTE FREUDIENNE
Dès le début de la psychanalyse, Freud est donc confronté à la question du langage : par la méthode des associations libres qui font du traitement analytique une cure de paroles, avec un usage très par-ticulier du langage ; par les récits de cas, nécessaires pour rendre compte de ses hypothèses et de ses traitements ; enfin par les symbo-lisations hystériques de ses patient(e) s, qui montrent que ce n’est pas seulement le médecin qui a affaire au langage, mais que déjà le symp-tôme lui-même est imprégné par une symbolisation liée aux méta-phores de la langue parlée.
4. Les lettres à Fliess C’est ainsi que Freud en vient à s’intéresser aux « inscriptions » des souvenirs dans le psychisme. Cette préoccupation restera présente, sous des formes diverses, tout au long de son œuvre. La première for-mulation en est donnée dans une lettre à son ami Wilhelm Fliess, la lettre 52 du 6 décembre 1896. Le psychisme enregistre sous forme de traces mnésiques* les matériaux de la mémoire. Les enregistrements sont multiples :
Perception > Perception S > er 1 enregistrement 2 associations simultanées
Inconscient > Préconscient > Conscience e e enregistrement 3 transcription traces inaccessibles liée aux représentations à la conscience verbales
Le psychisme forme donc un « appareil* » comportant plusieurs stratifications. Dans cette organisation, «le conscient et la mémoire s’ex-cluent mutuellement» : la pensée consciente est ouverte sur les situa-tions actuelles et reçoit les perceptions du monde extérieur. La mémoire est au contraire un phénomène interne, fait de traces d’ex-périence, enregistrées inconsciemment par le psychisme. Certaines de ces traces peuvent devenir conscientes parce qu’elles sont liées à des représentations verbales (c’est-à-dire au langage) ; c’est ce qui forme une sous-partie de l’appareil psychique, le préconscient*, zone intermédiaire entre les traces inconscientes et la pensée consciente qui permet le passage entre inconscient* et conscient*. Nous avons ici un exemple de l’immense travail d’élaboration auquel Freud se livre au fil de ses lettres à Fliess, pris comme interlo-cuteur et comme confident. Les deux amis se rencontrent de temps à autre, pour des « congrès » privés, mais il est manifeste que Fliess est de moins en moins capable de suivre la pensée de Freud. Peu à peu, leurs relations deviendront plus orageuses, et par la suite, Fliess accu-sera Freud de lui avoir volé l’idée de bisexualité…
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