La psychanalyse hors les murs

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La psychanalyse est une théorie de l'appareil psychique qui met en lumière la double vie de l'être humain : celle du corps et celle de l'esprit. C'est aussi une éthique qui rappelle que notre destin, c'est de "croître en humanité". Souvent combattue, calomniée et trahie, la psychanalyse n'en fait pas moins partie de notre culture. Elle apporte un éclairage spécifique dans des domaines aussi différents que la médecine, la pédagogie, le travail social, l'analyse politique... La psychanalyse reste un discours qui permet de lire "autrement" ce qui se joue en nous et hors de nous.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336271163
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La psychanalyse hors les murs

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Guy AMSELLEM, L'imaginaire polonais, 2006. Yves BOCHER, Psychanalyse et promenade, 2006. Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse, 2006. André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. NACHIN Claude (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. CLANCIER Anne, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAlNG Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKlR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique,2005. DELTElL Pierre, Des justices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005.

Charlotte Herfray

La psychanalyse

hors les murs

Réédition

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie ] Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

K6nyvesbolt Kossuth L u. 4-] 6

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Soc, PoL et Adm KIN XI - RDC

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de Kinshasa

BURKINA

Du même auteur
La vieillesse en analyse, Desc1ée de Brouwer, épuisé. Les figures d'autorité, Erès.

Première édition 1993, Éditions Desclée de Brouwer

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan l@wanadoo.fi ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00799-6 EAN : 9782296007994

La psychanalyse peut apprendre à lire, là où cela n'était pas attendu. La psychanalyse apprend à lire ailleurs. Roland Barthes, Le grain de la voix.

La voix de l'intellect est basse, mais elle ne s'arrête pas qu'on ne l'ait entendue. Et, après des rebuffades répétées et Ülllombrables, on finit quand même par l'entendre. Sigmund Freud, L'avenir d'un illusion.

En guise dJadresse

Le texte de ce livre a été beaucoup parlé avant que d'être
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écrit. Je dois une grande reconnaissance à tous ceux qui ont été les destinataires de mes paroles. C'est pour eux et à cause d'eux que je me suis résolue à écrire. Ce livre représente une dette. Je dois beaucoup à tous ceux qui m'ont permis de préciser ma pensée en m' oblt'geant à la formaliser clairement, afin qu'elle soit accessible au plus grand nombre. Je suis redevable à tous les membres des groupes avec lesquels j'ai travaillé: soignants, enseignants, étudiants, éducateurs spécialisés, conseillers d'orientation, assistantes sociales, responsables d'établissements, chercheurs, etc., aux amis avec qui des échanges ont été possibles, aux maîtres que j'ai eu la chance de connattre et de reconnaître, aux analysants enfin, qui m'ont appris combien d'énergie est investie pour raboter la sauf france névrotique afin que la vie continue au mieux, bref, à tous ceux qui tentent d' œuvrer là où ça vit, aime, hait, pense et souffre et qui essayent de rester fidèles à l'exigence éthique sans laquelle «l'excellence humaine» s'effiloche. Je l'écris pour tous ceux qui n'ont pas renoncé à sauvegarder et à promouvoir une haute idée de l'humain à travers leurs activités et qui veulent poursuivre l'effort, jamais achevé ni programmable, qui s'appelle «penser ». Je l'adresse à tous les artisans du culture£ qui travaillent dans l'ombre, qui investissent pour que ne tarisse pas la source d'une réflexion occupée d'autre chose que de l'utilitaire, qui se demandent comment 9

rester justes à l'égard d' autrut~ comment maintenir des valeurs qui permettent à la fois le renouvellement et la pérennîté de la spécificité humaine, protéger les plus faibles et lutter pour

que la Cité soit habitable et vivante. . La transmission orale est portée par la chaleur de la présence. Elle ouvre quelquefois d'étonnants échanges quand les interlocuteurs ne reculent pas devant la difficulté des affrontements, devant la nécessité de préciser, au-delà des objections et des incompréhensions, l'insuffisance des mots. Le texte écrit, s'il représente un moyen plus rigoureux pour éviter les glissements de sens par rapport à une pensée, contient le danger de figer l'un et l'autre. C est dans l'angoisse, quelquefois le dégoût et en même temps une grande fébrilité que j'ai écrit et corrigé ce livre, a/in de rester aussi près que possible du récit à propos d'une chose qui me tient à cœur et qui a trait à la transmission. Elle me tient à cœur par le fait que nous humains nous léguons à nos descendants des paroles qui vont leur servir de point d'appui et dont il~ auront pour leur part à retrouver la signification. Et puis, je souhaite tenter de faire entendre l'importance du lien à l'inconscient qui nous habite. Les retrouvailles avec ce lien n'ont pas de prix. Ne vaut-il pas la peine de crier dans le désert que: « Les démons dans nos têtes ne sont peut-être que des princesses à éveiller », ainsi que le poète (Rainer Maria Rilke) l'avait déjà écrît, en proie à cette intuition étrange dont les métaphores poétiques sont riches? Je dépose donc le fardeau sans renier ce que je pense. aurais voulu l'illustrer plus abondamment, l'argumenter plus longuement, mais faut-il alourdir un texte au nom de la précision? Les grandes touches et les repères précis me paraissent plus importants. Au lecteur de poursuivre le travai'à sa manière. L' hétérodoxie est créatrice. Et nul de nous ne peut évîter que les autres fassent autre chose que nous, de ce que nous avons dit ou écrit. Les idées que nous avons laissé choir produisent leurs fruits chez tous ceux qui n'ont pas fini d'interroger les mystères du phénomène humain et l'importance de l'exigence éthique, sans laquelle nous perdons notre esprit, nos capacités de création et nos chances de libération. Notre force ausst~ qui résulte de ce que nous sommes en

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mesure de faire de nos conflits. N'oublions pas la leçon
d'Héraclite: « Guerre est de tous le père, de tous le roz~ et les

uns il les désigne comme des dieux, les autres comme hommes; les uns il lesfait esclaves, les autres, libres 1. »
Les problèmes qui me taraudent sont liés à la question du thérapeutique. Je définirais ce terme en me référant aux premiers «thérapeutes ». Ainsi se nommaient les membres d'un ordre monastique du judaïsme alexandrin. Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus-Christ, décrit le mode de vie de ces ascètes des deux sexes qui se réunissaient à partir du cinquième jour de la semaine et le Sabbat, pour se livrer à la contemplation en interprétant la Loi de Moïse. Proches en même temps que distincts des Esséniens qui croyaient en l'immortalité de l'âme, ils prenaient soin de la leur. On pense qu'ils avaient des relations avec les fraternités de Qumran. Les «thérapeutes» pratiquaient l'allégorie et écrivaient des poèmes témoignant d'une pensée élaborée, où la rencontre de l'âme attentive avec l'esprit des textes, permettait d'arracher à ceux-là des leçons qui ne se révèlent qu'à celui qui est prêt à payer le prix de leur acquisition. Prendre soin de son âme, tenter d'être à l'écoute de ce dont l'être est habité, référer sa réflexion à l'esprit qui nous vient d'autruz~ afin d'extraire, comme le chercheur d'or, les précieuses pépites de la terre vulgaire, est un travail qui équivaut à l'extraction d'un «trésor ». Un trésor symbolique, s'entend. Cette assomption de l'âme par l'esprit, dont les humains répètent ou nient l'avènement tout au long de leur histoire personnelle, fait partie de l'aventure intérieure de tout un chacun. Etrange et merveilleuse, elle balise les étapes de notre vie et n'est pas sans effet sur l' histoire collective dont nous avons à répondre et dont les modalités et les formes sont sans arrêt à réin ven ter pour échapper à la mort du corps et de l'âme. Les problèmes qui me taraudent sont liés à la question du politique. Le politique engage nos actes, personnels et collectz/s, dans la mesure où ils sont explicitement ou implicitement
1. Jean BaLLACK et Heinz WISMANN,Héraclite ou la séparation, éditions de Minuit, coll. Le Sens Commun, Paris, 1972, p. 185.

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référés à l'aune d'une éthique. Agir, en effet, c'est choisir.' nos choix sont fonction de critères qui révèlent nos pertinences et nos préférences, et où s'avouent nos mouvements intérieurs et la vérité de notre être. Enfin, les problèmes qui me taraudent sont liés à des questions épistémologiques: comment penser sans trop se tromper, sans trop être pris dans les illusions, sans rester enfermé dans un délire stérile ou une «docte ignorance» ? Les exigences dont nous sommes habités ne nous sont pas personnelles: des paroles et des écrits des temps présents et passés surprennent souvent par leur questionnement si proche du nôtre. Ils prouvent que d'autres ont connu nos doutes et que nous partageons leurs questions. Ils témoignent que nombreux sont ceux qui ont cherché éperdument à ne pas se tromper afin que leurs actes restent sensés, réfléchis et justes, c'est-à-dire référés à des savoirs exacts et éclairants, à des valeurs universellement recevables, non soumis à la seule passion. Nous découvrons ainsi notre appartenance à des familles, à des courants disparus, dont les discours restent étonnamment vivants et où nous entendons des interrogations familières. Nous avons perdu l'illusion du siècle des Lumières qui espérait que la raison éclairerait le monde. En fait, nul de nous n'est exempt d'affects dans ses engagements: le désir soutient l'investissement de l'acte. 'Mais pour ne pas nous enferrer dans l'aliénation il est important que nous ne cessions d'être de ceux qui « prennent soin de leur âme ». C'est la seule voie qui peut nous protéger des méfaits de l'aliénation à la volonté et à l'amour d'autru~ car toute aliénation comporte le risque de nous entraîner là où se situe son désir et non le nôtre, là où s'obscurcit l'esprit, où l'on perd son âme et quelquefois même

sa peau!
Le titre d'Essai conviendrait mieux au présent livre, fruit de longues pérégrinations au travers de champs où.la rencontre inter-humaine est le pivot d'un travail.' édt1catij, pédagogique, médical thérapeutique, psychanalytique. C'est grâce à la rencontre avec ceux qui y œuvrent que mes questions ont pris forme. C'est la rencontre avec le discour$ freudien qui leur a donné leur sens. C'est mon étonnement devant
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certaines certitudes bien établies qui a nourri mes élaborations. Ainsi la question centrale de ce livre s'est imposée: à quoi peut bien servir un discours qui a pour objet l'inconscient? Que peuvent en faire ceux qui n'ont pas pour objet de travaille sujet de l'inconscient? Cest également à travers la rencontre et le heurt avec une multitude d'autres discours théoriques et de paradigmes relattls à l'être, la parole, le soin, la santé, la maladie, l'éducation, etc., qu'il m'a fallu frayer un chemin afin de mettre de l'ordre dans mes options. C est ainsi que lai découvert (ou re-découvert) que l'épistémologie est une morale. Elle doit nous permettre de choisir nos repères (donc de renoncer aux autres) afin de pouvoir être au clair sur le sens et la valeur des actes que nous posons. Nous n'avons pas le droit de mêler improprement différents discours: ten/ant de Freud et l'enfant de Piaget, par exemple, ne sont pas les mêmes. Il faut savoir quelle est la famille épistémologique à laquelle nous appartenons: toute appartenance fonde une identité en même temps qu'elle signe une limite et une rupture. Ce livre est le fruit d'une expérience. L'expérience ne se transmet pas, nous ne pouvons qu'évoquer quelques-unes des conclusions auxquelles nous sommes arrivés. C est ce que je tente ia; avec « crainte et tremblement ». Je dédie ce livre à tous ceux qui ont bien voulu m'écouter, qui ont accepté de me critiquer, qui ont su tirer profit de ce qu'ils ont entendu dans ce que lai eu l'occasion de dire et qui m'ont permis en retour de tirer profit de leurs remarques et critiques, de la richesse du matériau qu'ils ont glané sur le terrain. Qu'ils en soient tous remerciés. Beaucoup d'entre eux font partie des « Invisibles », au sens que Soljenitsyne donne à ce terme 2. Beaucoup de ces « Invisibles» ont un visage dans mon souvenir. Et ce qu'ils m'ont appris mérite d'être rapporté car pour ma part je vais probablement peu à peu l'oublier. Mais je n'oublierai pas que tout ce travai~ tous ces tâtonnements, ces découvertes, furent un grand plaisir pour l'esprit :

2. A. SOLJENITSYNE, Invisibles, éd. Fayard, Paris, 1992. Les

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le « Gai Savoir» en quelque sorte 3... Il est disponible. Il suffit de le saisir. C est donc avec gratitude que je clos cette
« adresse», gratitude envers tous ceux qui contribuent au

« Gai Savoir », dans un monde qui se contente si facilement. d'idées reçues.

3. Friedrich NIETZSCHE,Le Gai Savoir, Club Français du Livre, Paris, 1965.

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Préambule

Certains disent que la psychanalyse est moribonde, dépassée, lourde et compliquée alors que tant d'autres moyens (chimiques par exemple) et tant d'autres techniques thérapeutiques «nouvelles» permettent de porter remède efficacement aux dysfonctionnements des comportements comme à ceux de la pensée. D'autres disent qu'elle n'est pas scientifique, ce qui à une époque comme la nôtre est un «mauvais point ». On dit aussi qu'elle est dangereuse, qu'elle fait courir des risques graves à l'ordre personnel comme à celui des institutions. Et puis ceux qui en sont les défenseurs ne permettent guère d'accéder aux arguments qu'ils avancent, car leur langue est souvent fort compliquée. Sont-ils des imposteurs ou des créateurs au" thentiques? Les élaborations qu'ils poursuivent sont-elles des fictions délirantes ou ont-elles valeur d'exactitude? Les théories qu'ils développent et les hypothèses qui les sousctendent sont-elles fiables? Les humains ont besoin de référer leurs discours à autre chose qu'à eux-mêmes, mais comment savoir si l'on se trompe, si l'on s'illusionne, si l'on peut se fier à tel ou tel savoir dès lors que nous savons la part subtile de la croyance. qui enrobe toute connaissance? Et quelle valeur a notre travail si des croyances (les idéologies étant des croyances collectives) tiennent lieu de connaissances?

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La psychanalyse: une heuristique Certes aucune théorie n'est d'un accès facile; il faut accepter de payer le prix de l'initiation afin d'acquérir les clés de sa signification. Et dans le prix à payer, il yale sacrifice de bien des illusions et de bien des croyances sur l'autel de l'exigence d'exactitude. La théorie psychanalytique est d'un abord complexe. Son exposition se présente souvent de manière fort absconse pour des non-spécialistes. Toute tentative de vulgarisation et de simplification risque de vider de son sens et de sa portée les concepts qui la constituent. Mais un langage trop spécialisé décourage la bonne volonté de ceux qui voudraient en pénétrer les arcanes. L'expérience nous montre que ce n'est pas forcément l'intelligence supposée d'un analyste qui conduira un patient à lui adresser une demande d'analyse; c'est autre chose qui a davantage trait à un rapport subtil entre le désir de l'un et celui de l'autre. Par quel mystère ce désir suinte-t-il de l'un à l'autre et conduit-il au «contrat» qui ouvre le procès analytique? Pour entreprendre une démarche analytique il faut bien admettre la valeur heuristique de la psychanalyse. Ce qui n'est guère évident, car les formations de l'inconscient paraissent généralement absurdes au premier abord. De même que nous semblent étrangères les lois qui régissent les affects et qui font de nous humains, autre chose que des bêtes soumises aux instincts. Le discours freu" dien est toujours en rupture avec ce que nous croyons

être car il a pour objet le sujet de l'inconscient et , le
dévoilement de ce que nous ne savons pas. Faut-il rappeler que l'objet de la psychanalyse ne relève pas de l'observation des faits mais de l'écoute d'une parole? 'Il a trait à ce que le sujet raconte, aux images" et .aux. représentations dont il est habité et qui traduisent en'ffiots:un « impensé» intime et inconnu. C'est cet « impensé» qui sous-tend la signification que le sujet prête à ce qui le concerne. La rupture entre la théorie du sujet chez Freud et l'être que nous croyons être est patente. Or l'intuition du poète ne 16

cesse d'affirmer que « Je est un autre 1 » ! C'est ce « je »-là qui se donne à entendre lorsqu'émerge la souffrance sans nom. C'est ce «je »-là que Freud, Lacan et quelques autres ont tenté de repérer dans le déploiement d'une énonciation: celle du patient qui poursuit ses associations d'idées. Et c'est à la lumière des paroles que chacun trouve pour métaphoriser sa souffrance, qu'ils ont découvert et formalisé la théorie qui vise à saisir la fonction et le rôle de l'inconscient humain ainsi que l'importance d'une clinique de la parole. Une théorie née de la clinique La théorie psychanalytique ne peut être dissociée de la clinique, eh même temps qu'elle s'en différencie. Rencontrer l'insu qui nous habite est d'abord affaire d'expérience. C'est la clinique qui révèle la pérennité et l'universalité de cet insu, cet étranger non familier qui constitue notre identité psychique. Une théorie qui prétend parler de ce qui en nous est ignoré ne peut être que controversée ou mal entendue, car hors la clinique elle devient un discours insensé. De plus ce discours présente un handicap de taille: les «preuves» nécessaires à la reconnaissance de son exactitude ne sont pas disponibles comme dans les sciences du comportement basées sur l'observation. Elles ne sont disponibles que pour celui qui a rencontré l'épreuve clinique (dans sa chair quelquefois) et découvert, à son corps défendant, les effets de la parole chez les humains. Ce sont ces effets dont le sujet est prisonnier, protégé par le refoulement qui tient ces « choses» à distance. La teneur de vérité du discours psychanalytique ne se donne à entrevoir que dans la cure. C'est aussi là qu'apparaît la rupture entre la théorie et l'expérience. Du fait de cette rupture qui se révèle à travers une épreuve subjective, le
1. Arthur RIMBAuD, uvres, Club du Livre Français, 1950, p. 337 : Œ « Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire: Je pense. On devrait dire: On me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre. » 17

discours freudien occupe-une place particulière dans l'ordre des théories. Faut-il s'étonner qu'il soit exposé à tant de doutes, d'errements, de trahisons involontaires et de glissements de sens qui en dénaturent la portée? Toute théorie est un discours. Celui-ci peut être énoncé, raconté, voire enseigné et répété indépendamment de la clinique. Mais comment va-t-il être entendu hors de celle-ci? Et que vont en faire ceux qui l'entendent et l'utilisent sans avoir éprouvé l'étrange rencontre avec l'épreuve clinique? D'autant plus que cette épreuve est elle-même clivée: expérience ineffable dans un premier temps (au sens de ce que la langue allemande appelle ein Erlebnis), médiatisée par le langage dans un deuxième temps (au sens de ce que la langue allemande appelle eine Er/ahrung), elle est aussi expérience pour un témoin qui entend les paroles d'un autre (ce qui constitue aussi ein Erlebnis en même temps que eine Er/ahrung pour l'analyste). Alors que la théorie en tant que discours formalisé (eine Wissenschaft en allemand), et qui se prête à l'enseignement, relève d'un tout autre registre.

Polysémie du terme Le terme de psychanalyse est éminemment polysémique puisqu'il permet de nommer une expérience en même temps qu'un discours. Par extension de sens ce-terme en est venu à désigner tout discours qui se réfère à Freud ou à Lacan pour éclairer la signification de certaines œuvres ou de certaines situations (ce qu'il est souvent convenu d'appeler la «psychanalyse appliquée »), hors toute référence à la clinique. Sans parler de la psychanalyse sauvage qui explique tout et n'importe quoi en prétendant se référer à Frèud ou Lacan, alors qu'une des spécificités de la psychanalyse est qu'elle ne cherche pas à expliquer les conduites mais à en éclairer le sens. Et ce sens ne peut relever que du sujet qui en est habité. Cette théorie est peu à peu sortie du dispositif qui lui a donné le jour. Et bien des abus en ont résulté. Toute référence à la théorie de Freud hors de la clinique mérite 18

précautions. La clinique psychanalytique est une clinique où le malade en tant que sujet, son discours et ses paroles, prennent une importance' essentielle. Nous ne sommes pas dans la clinique médicale dontles prémisses ont été établies par Hippocrate et dont l'objet est la maladie et ses causes. La théorie freudienne n'a cessé d'évoluer grâce aux découvertes qui se sont révélées à travers la clinique. Cette évolution continue a contraint Freud à intégrer de nouvelles hypothèses au fil de ses recherches. Quand certaines formulations lui ont semblé insuffisantes il en élabora de nouvelles pour nommer ce que la clinique lui enseignait. C'est ainsi qu'en 1899 il nous présentait les lieux qui constituent l'appareil psychique en ayant recours aux concepts de Conscient, d'Inconscient et de Préconscient (il s'agit de la première topique), alors qu'en 1921 il nous propose la seconde topique qui dessine un appareil psychique construit à l'aide des concepts du Moi, de Surmoi et du ça. Entre-temps de nouvelles hypothèses s'étaient imposées, par exemple celles qui ont trait aux instances psychiques . idéales (Moi Idéal et Idéal du Moi) et celles qui ont trait au Narcissisme (l'investissement du désir dans l'image que le sujet se fait de lui-même). Lacan, pour sa part, a enrichi largement les découvertes freudiennes: son commerce avec la psychose a permis de faire apparaîire un autre paradigme pour appréhender le fonctionnement psychique et d'avancer l'hypothèse d'une structure. Il a su utiliser fort opportunément les apports de l'anthropologie structurale ainsi que ceux de la linguistique pour éclairer plus précisément le problème de la structure de l'appareil psychique. Un grand nombre de cliniciens se réfèrent aux enseignements de ces deux cliniciens-chercheurs dont les découvertes soutiennent leurs propres investigations théoriques et les actes thérapeutiques qui s'y rattachent. La marque spécifique de ces travaux, c'est que leur objet ne relève pas de l'observation, mais de ce qui se donne à entendre dans la parole d'un sujet humain que ses symptômes conduisent chez un. autre, parce qu'il pense qlle dire ce qui l'entrave pourra l'éclairer et le soulager. Freud écrivait pour sa part que dire la vérité guérit. Or cette vérité concerne le désir inconscient, le désir en 19

souffrance, dont tout humain est habité. Lié aux souvenirs inconscients dont le sujet porte la trace, ce désir renvoie à notre mémoire inconsciente, le lieu le plus inconnu, le plus insu, le plus impensé, le plus étranger qui soit et qui résiste à être connu. Structuré par nos premières perceptions objectales, lors des tout premiers temps de la vie (le texte de Freud; «Esquisse pour une psychologie scientifique », écrit en 1895 en témoigne 2), l'inconscient conserve les traces des expériences ineffables de nos origines. Ces traces (Spurren) sont inscrites (niedergeschrieben, dit Freud). Elles sont inscrites comme une lettre qui ne cesse de faire effet, à l'insu du sujet. Ce sont les effets de cette lettre qui entravent l'aptitude des êtres humains à pouvoir prendre de la vie le plaisir qu'elle offre. Pire même; ils se punissent là où ils n'ont pas péché et jouissent de cette punition. Ou, inversement, ils ne se sentent quelquefois ni coupables ni responsables des actes commis, dès lors qu'ils sont en proie à un désir qui peut être « sans foi ni loi» et qui les contraint... à mort! Un tel fonctionnement est à mettre au compte d'une structure psychique qui détermine un mode à être. C'est ce mode à être qui demande à être interprété, c'est-à-dire à être traduit en mots. L'interprétation signe l'avènement des retrouvailles avec le sens caché de la lettre. Le mot allemand deuten (interpréter) a la même étymologie que deutsch : rendre allemand un mot qui n'existait qu'en latin. La théorie freudienne est une théorie de la translation. L'accès à cette théorie est difficile car sans l'expérience de la cure, une cassure impose sa limite à qui ne dispose que des livres. C'est bien pourquoi la transmission de lapsychanalyse ne relève pas que d'un enseignement et que la cure ne suffit pas non plus. Entre le Charybde de la dérive et le

2. Ce texte, ainsi que 284 lettres à Wilhelm Fliess, 14 manuscrits numérotés de A à N, plus un certain nombre de notes, ont été écrits avant 1900, perdus pendant un demi-siècle, publiés - quelque peu expurgés en 1950 et seulement dans leur intégralité ces dernières années. Le livre qui les présente au public a pour titre La Naissance de la psychanalyse, PUF, 1re édition, Paris, 1956. L'histoire de ces écrits est toute une aventure!
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Scylla du dogme, comment concevoir une psychanalyse favorable à l'enrichissement des connaissances humaines? Rappelons ce qu'écrivait Freud lui-même en 1924 : «Ainsi, grâce à l'une de ces évolutions contre lesquelles on se défendrait en yain, le mot de psychanalyse lui-même a pris plusieurs sens. A l'origine il désignait une méthode thérapeutique déterminée; maintenant il est aussi devenu le nom d'une science: celle de l'inconscient psychique. Cette science peut rarement à elle seule résoudre pleinement un problème, mais elle semble appelée à fournir des contributions importantes aux domaines les plus variés des sciences. Le domaine où s'applique la psychanalyse est en effet de la même ampleur que celui de la psychologie, à laquelle elle apporte un complément d'une puissante portée.
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Jetant un regard en arrière sur la part de travail qu'il me fut donné d'accomplir dans la vie, je puis donc dire que j'ai ouvert beaucoup de voies et donné bien des impulsions, qui pourront aboutir à quelque chose dans l'avenir. Je ne puis moi-même savoir si ce quelque chose sera beaucoup ou peu3.» L'avenir a bel et bien commencé. Comment cette théorie tient-elle la route? Le mal court et nous n'avons plus le « diable» pour endosser nos crimes. Le combat contre l'ombre

La référence au diable était bien commode pour désigner la part de l'ombre qui habite tout un chacun. En attribuer la paternité à cet ange déchu qui osa se révolter contre Dieu le Père et qui s'est vu attribuer le nom de Lucifer (lequel nom est construit sur la racine de ce qui signifie lumière) délivrait l'humain d'une charge de péché trop lourde. Du fait de la désignation et de la nomination de celui qui venait ainsi prendre « possession» de l'âme, en lui insufflant un « mauvais esprit », la séparation entre le Bien et le Mal était
3. Sigmund FREUD,Ma vie et la psychanalyse, collection Idées, Gallimard, 1950, p. 87. 21

chose aisée et la «nature» humaine d'un homme créé à l'image de Dieu pouvait s'argumenter. Le danger venait de la tentation; la «possession» promettait la perdition, faisant de l'être une créature du Diable. La vie était lutte afin que le « règne de Dieu» advienne. Il s'agissait de « mener le bon combat ». Mais même si Dieu et le Diable n'existent pas il est de notre devoir de «mener le bon combat ». Nous sommes confrontés à la notion d'épreuve et de combat dans tous les mythes qui prêtent sens à la finalité. de l'existence. Les mythes traduisent en métaphores recevables l'aventure des êtres humains, pris entre des menaces extérieures et une réalité psychique conflictuelle. Les mythes qui constituent la tradition orale ainsi que les grands textes écrits qui en ont résulté, apportent aux humains une dimension de sens qui transcende les discours qui Qnt pour objet les besoins matériels. Ce patrimoine oral et écrit nourrit les pensées. Il permet de prêter sens et signifiance aux objets du monde à l'intérieur desquels les humains tentent de trouver des points d'appui afin de poursuivre un chemin cahoteux que le sens rend moins absurde. Si le besoin et la nécessité sont les moteurs du développement de toute civilisation, l'énergie psychique investie dans la recherche nous conduit à prendre en compte la question du désir. C'est celui-ci qui pousse à élaborer des savoirs. Nous le retrouvons à l'œuvre dans tout acte créateur, qu'il s'agisse des sciences ou des arts. Toutes les créations humaines qui enrichissent le capital symbolique humain, sont des métaphores rappelant que toutn't.:st pas pérenne et que l'humain est soumis au temps et àla mort, Le mot «savoir» est porteur dans ~on étymologie de cette double signification: scire et sapience. Si scire a doqué le mot science, celui de sagesse (comme celui de goût) dérive de sapience. Il est important de souligner que la sagesse parle du goût qu'ont les choses. La grande spécificité de la découverte freudienne c'est qu'elle a partie liée aussi bien avec le champ des sciences qu'avec le champ de la philosophie. Elle a la même fonction que les discours religieux par le fait qu'elle rappelle que « l'homme ne vivra pas que de pain» et que toute vie est 22

tragédie. Elle est une théorie du non-mesurable, du qualitatif, de l'inutile (économiquement parlant). Elle a pour objet le désir qui se nourrit de rêves en même temps qu'il alimente les processus de la pensée opérative et spéculative. Elle nous apprend qu'il n'est plus possible d'attribuer au Diable la part de mal qui nous habite. Ce n'est plus à lui et à notre péché qu'il revient d'avoir cédé à la tentation. C'est en nous que se joue le drame et le combat. Etn'importe qui peut y succomber s'il ne réussit pas à renoncer en «pleine lumière 4» à la mort dont il est porteur. Celle-ci n'est pas seulement biologique, elle est aussi psychique. La découverte freudienne concerne la vie et la mort psychique, celle qui a trait à la survie du sujet comme eile a trait à la survie de l'espèce. Elle parle de çe qui est à l'humain insupportable : ses manques, ses limites, ce que la théorie a nommé la « castration ». C'est dans une telle perspective qu'il nous a paru important d'évoquer la portée de la théorie qui r,econnaît aux êtres humains une part importante dans l'accomplissement de leur destin. Née dans le champ thérapeutique, la théorie freudienne éclaire bien d'autres champs où il s'agit de l'humain, donnant un relief inattendu et étonnant aux phénomènes dont les sociétés humaines sont la scène. Nous ne sommes pas des bêtes, que diable!

4. Sigmund FREUD, Cinq leçons sur la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1969, p. 29-30, à propos de la sublimation du désir: «On remplace le mécanisme automatique, donc inst1ffisant, du refoulement, par un jugement de condamnation morale rendu avec l'aide des plus hautes instances spiritllelles de l'homme; c'est en pleine lumière que l'on triomphe du désir. » Ecrit en 1904. ' 23

1 Psychanalyse et médecine

Le péché et la maladie Les affections du corps ou de l'âme qui rendent les humains malades ont été considérées longtemps, dans le cours de l'histoire humaine, comme des punitions des dieux:. Inscrites sur le registre de la « faute» eUes se voyaient ainsi revêtues d'un sens. Le sens que nous prêtons aux événements sur lesquels nous n'avons pas de prise permet, à ceux qui sont frappés, de ne pas se sentir exposés à un arbitraire absurde, 'insensé et menaçant. Croire que les maladies sont des pugitions permet sans doute de mieux en supporter le poids. Etant le salaire de la faute elles permettent d'expier et quelquefois de rachett;r celle-ci. Ainsi apparaissent celles comme des épreuves qui s'inscrivent dans un ordre,cehIi de l'échange, qui les rend un peu plus supportables. Disposer d'une explication (la maladie, salaire du péché) permet d'éclairer le mystère, voire de le conjurer. Se référer à une explication ou à une interprétation donne le sentiment de comprendre ce qui échappe à l'entendement, de médiatiser par des mots ce qui est incompréhensible, de le pen~er de façon logique, de le rendre intelligible, même si cette intelligibilité est fruit de l'erreur. Disposer d'une théorie, même délirante, permet de se révolter ou de se soumettre à ces « choses» qui nous frappent et nous menacent. Sans mots, elles ne représentent ni ne signifient rien. 25

Les contes et les légendes de la tradition orale jouent un grand rôle dans l'histoire des êtres humains. Leurs scénarios laissent entendre qu'il y a des épreuves à traverser, des risques, des devoirs, des erreurs. Ils nous confirment dans l'idée que nous aurons affaire à des appuis, que nous rencontrerons des opposants 1. Le héros est affronté à de mystérieuses embûches afin que soit éprouvée sa capacité à déjouer les illusions et à poursuivre son chemin. Ce faisant, il est soumis à la « trempe ». Comme l'acier il sort « autre» de ce qu'il faut bien appeler une initiation. Les discours racontés par les anciens et transmis par voie orale ainsi que les formations intérieures de l'être s'articulent à ce qui s'impose comme une spécificité humaine dont nous nous révélons tous habités: la notion de faute, la nécessité de la punition dès lors que nous avons « péché », et le droit à une récompense dès lors que nous avons respecté une Loi implicite. Comme si, indépendamment de toute raison, nous portions en nous la croyance en une sorte d'Autorité mythique, à laquelle nous sommes redevables et devant laquelle nous sommes coupables, si notre conduite n'a pas été conforme à ce que cette « figure» exigeait de nous. La référence à cette Autorité nous habite et inscrit en tout un chacun le sens du devoir, fondement de l'exigence éthique, même si les formes de ce devoir et les valeurs qui constituent cette exigence sont différentes selon les temps et les lieux. Cette «figure» aurait-elle des intentions à notre propos? Tous se conduisent comme s'ils le croyaient. Nous lui attribuons une sorte de projet nous -concernant, comme si elle était en attente par rapport à nous. La référence à la faute et au péché, ainsi que l'idée de punition, sont des données spécifiquement humaines. Nous en retrouvons trace dans le rapport que les humains entretiennent avec la maladie. Tous les discours de malades portent, en filigrane, la marque de ce scénario. Même sous le vernis scientifique de notre époque, il persiste et fait retour dans telle ou telle question que le malade pose et se pose.
1. Vladimir PROPP, Morphologie Seuil, Paris, 1965-1970. du Conte, collection Poétique, Le

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