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La psychiatrie est-elle encore un humanisme ?

De
227 pages
La Psychiatrie est-elle encore fidèle à ce qui a présidé à son acte de naissance : l'Humanisme, que les Lumières lui ont laissé en héritage? N'a-t-elle pas été la victime complaisante de ses mauvaises fréquentations ? Engagé dans le soin et l'accompagnement de personnes en souffrance morale, le psychiatre doit être extrêmement prudent dans l'importation de concepts étrangers à son domaine. "L'homme est fait pour rechercher l'humain" disait Eugène Minkowski. Si en sa présence on recherche autre chose, l'inhumanité menace.
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Psychanalyse et Civilisations. Série Trouvailles et retrouvailles, dirigée par Jacques Chazaud Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
-L'activité psychique et la vie par W.BECHTEREW 2009 -L'Esprit. Essai sur l'unité paradoxale des flux énergétiques de la dynamique par P.MARCHAIS 2009 psychique -Du diagnostic en clinique psychiatrique. Essai pour une approche des nouvelles 2009 disciplines par L.GOLDSTEINAS -Les grandes formes de la vie mentale par H.DELACROIX 2008 -L'aliéné par Albert LEMOINE 2008 -La neurophilosophie et la question de l'être par CH. POIREL 2008 -Les névroses par Pierre JANET 2008 -Anomalies et perversions sexuelles par M. HIRSCHFELD 2007 -Elles.Les femmes dans l'œuvre de Jean Genet par C.DAVIRON 2007 -Eléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale par J.POSTEL 2007 -Les psychonévroses et leur traitement moral par le Dr DUBOIS 2007 -Demi-fous et demi-responsables par J.GRASSET 2007 -La conscience humaine par Pierre MARCHAIS 2007 -Van Gogh sa vie, sa maladie et son œuvre par F. MINKOWSKA 2007 -Écrits sur l'analyse existentielle par Roland KUHN 2007 -Les phénomènes d'autoscopie par Paul SOLLIER 2006 -Vagabondages psy ... par Albert LE DORZE 2006

Du même auteur… -Les états mixtes et les états transitionnels schizo-névrotiques. Ed.Drouillard, Bordeaux 1958. 110p. -Le Rorschach des schizophrènes. Ed.Universitaires Paris, 1969. 280 -Le psychiatre et la psychanalyse. Problèmes actuels de la psychothérapie. Editions ESF Paris 1973. 196p. -L’Electro-encéphalogramme en psychiatrie. Ed.Ciba-Geigy, Suisse 1980. 110p. -Henri Ey, psychiatre et philosophe. Ed.Rive droite, Paris 1997. 30 -La modernité d’Henri Ey: l’Organo-dynamisme. Desclée de Brouwer, Paris 1997. 132p. Traduit en japonais. -Psychothérapie pour dames (Les mariées sont toujours belles). L’Harmattan Paris 2000. 157p. -Henri Ey et les Congrès mondiaux de psychiatrie. Ed.Trabucayre Perpignan 2000. 208p. -Organodynamisme et neurocognitivisme. Ed. L’Harmattan. Coll. Epistémologie et philosophie des sciences. 2006 - De la folie au cerveau.Psychiatrie et Neurologie : une histoire de famille. L’Harmattan, coll.Trouvailles et retrouvailles, 2007. En collaboration : -à l’Encyclopédie de la sexualité, sous la direction du Pr Volcher (Louvain). Ed.Universitaires Paris 1973 ; dont il a rédigé 4 chapîtres. -au Dictionnaire de l’Epilepsie de l’OMS (I, Genève, 1973), sous la direction du Pr H.Gastaut. 80p. -Autour du traumatisé cranien (avec J.-Cl. Colombel), Cesura ed. Lyon 1988. 96p. -Les Etats limites (avec J.Bergeret, A.Green, H.Bokobza, etc...). Ed.Findakly/AFPEP Paris 1993. 397p. -Henri Ey, psychiatre du XXIème siècle. Paris L’Harmattan 1998. -Psychopathologie et philosophie de l’esprit au Salon (avec CJ.Blanc, J.Chazaud, G.Lanteri-Laura, D.Widlöcher...). 2001. 334p. ... Il a dirigé la rédaction des ouvrages collectifs suivants : - Henri Ey, un humaniste catalan dans le siècle et dans l'histoire. Ed.Trabucayre, Perpignan/Canet 1997. 181p. -La profondeur (fondements poétiques, anthropologiques, sémiotiques, linguistiques, archétypiques, psychanalytiques). Paris L’Harmattan.2002. 244p. - Histoires d'eaux. Presses littéraires, Saint Estève (66240), 2009. -Les Cahiers Henri Ey sur La schizophrénie (2003 et 2008), La Conscience (2002, 2006), L’Epilepsie (2007), Psychiatrie et philosophie (2010)

aux Presses littéraires de Saint Estève, 66240.

Remerciements Aux philosophes : Jean CHATEAU (Bordeaux)+, Monique CHARLES (Strasbourg), Angèle KREMER-MARIETTI (Paris), JeanPaul RESWEBER (Metz), Philippe PRATS (Nancy), Mikkel BORCH-JACOBSEN (Seattle) Aux psychiatres : Claude Jacques BLANC, Georges LANTERI-LAURA et Daniel WIDLÖCHER (Paris), Jacques CHAZAUD (Perpignan), Marc BLANC+ et Michel DE BOUCAUD (Bordeaux), PASCAL LE VAOU (Metz-Thionville), Henri SZTULMAN (Toulouse) …dont les écrits, les correspondances, les actes et les paroles ont alimenté ma réflexion, souvent iconoclaste et pas toujours partagée ; dont ils ne sauraient, en conséquence, répondre qu’au deuxième et troisième degré au greffe des idées et au tribunal de l’histoire.

Sommaire
1- Introduction : Témoignages, correspondances et faits divers. D’une idéologie à l’autre : versions modernes des « animaux dénaturés » : homo psychanalyticus et/ou homo animalis. 2- Repères historiques: Hippocrate, Wier, Pinel, Ey 3-Définir l’humanisme. Une certaine idée de l’homme… -Humanisme et Conscience -Apport de la psychiatrie à la connaissance de l’humain - Humanisme angélique et Humanisme réaliste 4-Des psychiatres antihumanistes ? Freud, Heidegger, Foucault, Lacan… mauvais génies ? Les questions du Sujet, de la Vérité et du Langage chez eux et chez Ey. L’humanisme médical de Ey versus l’onto-théologie négative de Lacan. 5-Les autres dérives antihumanistes possibles dans le domaine -des Neurosciences, TCC, de la Neurophilosophie -de la Pharmaco psychiatrie accouplée au DSM. 6-Pourquoi avoir retenu (choisi) H.Ey et P.Ricœur ? 7-Retour à l’essentiel d’une définition de la nature et des buts d’une psychiatrie humaniste acceptable par tous.

HUMANISME ET ANTIHUMANISME EN PSYCHIATRIE

L’humanisme n’est plus ce qu’il était…
Serge TRIBOLET [387]

- « Oh ! que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux ! Ô, Parques, que ne me filâtes-vous planteur de choux ? Oh ! qu’il est petit le nombre de ceux à qui Jupiter a porté telle faveur qu’il les a destinés à planter des choux ! Car ils ont toujours un pied sur terre et l’autre n’est pas loin ». François RABELAIS, Le Quart Livre, p.159 - « … Je relirai ces mémoires avec toute la contention d’esprit et toute l’impartialité dont je suis capable ; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement définitif, sauf à me rétracter lorsqu’un plus intelligent que moi me démontrera que je me suis trompé ». Denis DIDEROT, Jacques le fataliste et son maître, p.326 - « Votre tir féconde ce qu'il blesse, comme les dards d'Eros, car il a la force d'une vérité séminale ». Enrique SERNA, La vanité, nouvelle, p.12

Avant-propos
L’ « Idiot », de Nicolas de CUSE et de DESCARTES, « c’est le penseur privé par opposition au professeur public », nous expliquent DELEUZE et GUATTARI [89]… Le professeur ne cesse de renvoyer à des concepts enseignés (je pense à la Vérité, au Pouvoir, à l’Histoire, au Surhomme, à la Révolution, à la Modernité…) tandis que « le penseur privé forme un concept avec des forces innées que chacun possède en droit » pour son propre compte. Je pense que l’Humanisme, en est un1 et que tout le monde comprend ce que cela veut dire et même (par antithèse) ceux, avocats du diable, qui prennent le parti de le tourner en dérision. Je ne vais toutefois pas vous faire un cours sur la question, dont l’Association Guillaume BUDE fit jadis son cheval de bataille [348] et sur lequel Jean CHATEAU, élève d’ALAIN, à l’Institut de Psychologie de Bordeaux, a écrit tant de bons livres [62]. Mais bien plutôt me limiter à ce questionnement paradoxal mais hélas bien d’actualité : L’humanisme est-il encore un concept opératoire en psychiatrie ?2 Car certaines pratiques et certaines déclarations (fussent-elles noyées dans des élaborations théoriques grandioses
1

Il n’est pas le seul, bien sûr. On songe aussi à l’Amour, à la Fraternité, à la Haine… Mais si, selon DELEUZE, philosopher c’est inventer de nouveaux concepts, je pense qu’il y a déjà beaucoup de pain sur la planche pour définir, délimiter, approfondir les concepts existants depuis l’antiquité et que cette tâche est prioritaire. Reconnaître donc, avant d’innover : l’inventaire avant l’invention, en gardant à portée de main le « rasoir d’Ockham » (ne pas multiplier les êtres sans nécessité). Et, de fort beaux esprit l’ont soutenu depuis longtemps déja, on ne connaît que ce que l’on reconnaît. L’humanisme ressortit lui-même à ce type de reconnaissance. 2 La formulation interrogative de ma question (reprise d’une table ronde de l’Association Karl POPPER à la Cité des sciences à Paris), faussement ingénue ou trop ouverte au pire, a paru suspecte (« inconvenante ») à l’Ordre des médecins. Il m’a fallu donner un titre plus inoffensif (Humanisme et antihumanisme en psychiatrie).

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par des « pâtissiers du Signifiant » comme les appelle ClaudeJ.BLANC) justifient d’en douter. Actualité… car il en a été beaucoup question ces temps derniers, passé le cap de l’an 2000 : - A l’atelier de l’Association Karl POPPER à la Cité des sciences à Paris le 5 novembre 2003 : L’humanisme en question. A propos des représentations de la vie mentale et des théories de l’esprit, organisé par les docteurs Claude J.BLANC et Jacques BIRENBAUM (Paris). -Au Colloque sur Psychiatrie et humanisme (Psychiatrie, humanisme et pensée philosophique) du 7 décembre 2002 au château de Suze la Rousse (Drôme), organisé par le docteur Jean-Louis GRIGUER (Valence). -Au Colloque de Metz le 29 mai 2008 (organisé par le docteur Pascal LE VAOU) sur Humanisme et antihumanisme en Psychiatrie. -Plus récemment et dans un excellent livre La cigale lacanienne et la fourmi pharmaceutique [318], Philippe PIGNARRE semble exprimer, paradoxalement, un point de vue opposé sur « la nécessité de sortir de la vaine opposition entre psychiatrie humaniste et psychiatrie déshumanisée ». L’opposition n’est qu’apparente et tient en ceci seulement que les psychanalystes se sentant menacés (à tort ou à raison), « se sont regroupés pour des raisons opportunistes sous le drapeau de l’humanisme », face à l’ennemi que serait la psychiatrie biologique et le DSM qui l’accompagne. C’est ce réductionnisme manichéen (qui est celui des psychanalystes, lacaniens surtout ; pas de Ph. PIGNARRE) que nous allons déconstruire en montrant, par une démarche complémentaire et en remontant aux sources, que le mal est tout à la fois plus étendu, plus profond et plus insidieux et met en cause de haut personnages (philosophes) vis à vis desquels une tradition scolaire et universitaire conserve une étrange indulgence et de coupables aveuglements.

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PAROLES

- « Le psychiatre est de plus en plus un médecin qui soigne et guérit ses frères diminués en humanité et de moins en moins un personnage auquel la Société délègue ses pouvoirs de défense sociale ». Henri EY

- « La psychiatrie est une pathologie non pas de la vitalité ou des fonctions instrumentales de la vie de relation, mais une pathologie de l’humanité, de la liberté et de l’existence ». Henri EY -« Tout homme est tout l’homme ». JP.SARTRE

-« L'homme est fait pour rechercher l'humain ». Eugène MINKOWSKI -« Henri Ey est bien philosophe ! mais avant tout pour servir la psychiatrie qui peut servir l’Homme… ». Monique CHARLES - « Toute clinique débarrassée de sa théorie parle de l’humain, de l’homme et de sa souffrance, du sens qu’elle revêt pour lui et pour autrui et c’est cela qui est un plus grand trésor encore qu’il nous faut défendre à tout prix ». Patrice BELZEAUX

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Préambule
Témoignages et faits divers. D’une idéologie à l’autre : Homo psychanalyticus et/ou homo animalis. Moulins à vent, escarmouches et batailles rangées.
[55][57], m'écrit ceci en janvier 2003 :

Monique CHARLES, agrégée de philosophie et psychanalyste

Un couple de psychiatres chevronnés (dont je tairai le nom bien sûr) et qui avaient fait entrer leur fils à la clinique de L… l'en ont retiré, fort mécontents contre l’« actuelle désertion des psys en HP [et de citer plusieurs grandes métropoles de l’Hexagone] et leur indifférence à sauvegarder la dignité des malades, gagnés qu'ils sont par le l a c a n i s m e d i s c o u r e u r » et devenus plutôt « des compagnons de haine ou de mépris » comme dit Maria PIERRAKOS, la « Tapeuse de Lacan » [317]. « Illusion d’une distance technique entre les internes et les malades, observe de son côté Emile ROGE [328]… mais cela leur a été appris dans maints services à patrons « structuralistes ». Certes, ces internes sont « désangoissés », mais ils sont surtout condamnés à la nullité thérapeutique ! » ose-t-il dire. Jean OURY lui-même pourtant, il y a longtemps, avait eu le courage de dénoncer le scandale du « laisser-mourir », chez ces nouveaux psychiatres, disciples du docteur qui « vous ouvrait la porte de la mort non avec tristesse mais avec dérision. » [317]. Et Philippe PIGNARRE de répondre à son interviewer : « La tentative lacanienne est à bout de souffle. Quand elle se prétend « humaniste », je trouve que c’est à mourir de rire ! » [318]

Entendons-nous bien… Je n’aurai pas l’outrecuidance de penser ou de dire qu’il n’y a pas d’authentiques humanistes chez les lacaniens (nous en connaissons tous3, mais en général ils ne sont pas que cela). Je dis simplement qu’il n’y a pas dans la doctrine explicite (si l’on peut dire) ou dans les Ecrits ou les Séminaires auxquels ils se réfèrent pieusement aucun indice d’un humanisme revendiqué, valorisé, recommandé, transmissible. Il

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Il y aurait des « bons lacaniens » : cf Elisabeth ROUDINESCO, 2004 [355].

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s’agit là d’une théorie (un système plutôt4) qui ouvre directement à une pratique, celle de la cure, dont il est permis de se demander (avec L. FERRY et A. RENAUT [148]) « ce qu’elle peut être dans les conditions qui lui sont ménagées par la théorie ». Où apparaît l’homo patiens, l’homme souffrant dans cette algèbre et derrière ces pitoyables jeux de mots ? demande Maria PIERRAKOS. On parle plus souvent de négatif 5 et de manque, d’ « objet petit a », de phallus et de jouissance que d’angoisse, de souffrance ou de désespoir. Discours abscons (ou se voulant esthétisant) de mise à distance du sujet souffrant et de sa problématique réelle. On a l’impression la plupart du temps qu’autour de quelques banalités dont les lacaniens n’ont, bien sûr, pas le privilège, de pesantes obscurités ou d’affligeantes cuistreries (dont certains éditeurs se sont faits les récipiendaires affamés et reconnaissants), on remplace une obscurité (celle qui s’attache aux phénomènes) par une autre obscurité supposée éclairer la précédente, « à jour frisant » comme dit André GREEN [196]. A jour frisant, dit A. GREEN ; sans profondeur, dis-je. Et, comme par hasard, les lacaniens n’aiment pas ce concept (cher à VAUVENARGUES, CEZANNE, BACHELARD, KLEE, MINKOWSKI, MERLEAU-PONTY, BINSWANGER, MALDINEY…[273] [306]) impossible à réduire à un graphe.
« En fait, d’une part, rien n’est éclairé et, d’autre part, quand du texte sort une lumière -parfois brillante- cette lumière-là n’illumine que le texte, jamais la clinique sur laquelle il s’appuie. Il tourne à vide. Mais enfin, cela conforte le narcissisme de se dire qu’on est entre gens intelligents. La richesse de la « clinique » 6
4 « Quand l’hypothèse est soumise à la vérification expérimentale, elle devient une théorie ; tandis que si elle est soumise à la logique seule, elle devient un système » (Claude BERNARD, Médecine expérimentale) 5 La conscience est la vie et c’est une valeur qui n’a pas besoin de négatif pour exister (Jean GILLIBERT [189]). 6 Car, en plus il y aurait une « clinique lacanienne » dont même El. Roudinesco pense qu’elle n’est qu’un « commentaire de commentaire » : commentaires des dévots de Lacan commentant ses commentaires des Cinq psychanalyses de Freud ; dont une au moins, on le sait, était, déjà, un

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balaie ces artifices ». Le patient lui, attend, dubitatif, étourdi, inquiet. Pour les lacaniens, pratique, travail et matière sont des lieux psychanalytiques et littéraires, écrit G. Jervis [211]. « La socialité est le langage et le langage épuise la socialité. Et la subversion n’est que la façon à travers laquelle, dans les pièges du texte, ainsi que dans les incongruences, les vides et l’obscurité du langage, s’exprime le Désir ».

Le patient est bien « le grand absent » des E c r i t s (Colette CHILAND [70]). Bien sûr, il y a toujours l’écart entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, de ce que l’on enseigne et ce dont on prend charge. Mais ce qui est sûr aussi, c’est que l’on peut faire plus de mal avec une théorie inadéquate de l’homme qu’avec un électrochoc (Victor FRANKL).
« J’estime qu’il est possible d’utiliser l’EC sans attenter le moins du monde à la dignité humaine du patient, alors que je connais, à l’inverse, des psychologues des profondeurs qui se refuseraient avec indignation à prescrire des médicaments, à plus forte raison à proposer un EC, mais qui lèsent pourtant profondément la dignité humaine du patient par leur simple façon d’interpréter sa maladie, en passant à côté de son humanité. Ce qui importe en effet ce n’est pas telle ou telle technique, mais l’esprit dans lequel on manie cette technique : ce sont deux choses bien différentes que j’utilise un appareil ou que je considère le patient comme un appareil et un mécanisme » [169].

A l’autre extrémité de l’échelle, dans la psychiatrie contemporaine, la chimiothérapie peut-elle être une pratique inhumaine ?... de la « camisole neuroleptique » aux indications punitives qu’en avaient les « criminels de guerre en temps de paix » de l’Institut SERBSKI à Moscou, avant GORBATCHEV. Certes, comme toute thérapeutique mal indiquée ou détournée. Même au temps de PINEL et de PUSSIN, à Bicêtre, puis à la Salpêtrière, il y avait des douches thérapeutiques et des « douches répressives » [176]. Même le pittoresque mais si estimable TOSQUELLES, Pape de la psychothérapie institutionnelle, n'a pas reculé devant
commentaire de l’observation de quelqu’un que Freud n’a jamais rencontré, observé, ni traité : l’illustre Schreber.

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l'électrochoc comme « thérapie » de l'agitation ; fut-ce en partant, disait-il, de l'idée d'Herman SIMON selon lequel « l'hôpital luimême est une personnalité malade qu'il faut soigner » [385]. L’idée de l’homme du Neurocognitivisme (l’homme neuronal de CHANGEUX -machinal dit GREEN-, l’homo animalis ?) est-elle si inhumaine que ça ? N’a-t-on pas, en d’autres temps, fait le même reproche à la psychanalyse freudienne ? et à cette époque l’homo animalis n’était pas le client du cognitivo-comportementalisme, mais bien l’homo psychanalyticus Relisons ce que nous écrivions sur le point de vue économique freudien en 1973 [299]. FREUD assigne à « l'appareil psychique » pour fonction et but de « maîtriser et de réduire les innombrables stimuli, les excitations qui lui viennent de l'extérieur et de l'intérieur », empruntant à la physique de son temps et à une certaine biologie les concepts de détente et d'homéostasie. « Pour FREUD, le plaisir était le relâchement de la tension et non l'expérience de la joie » (E. FROMM). Dans son élaboration théorique, Freud présente l’homme comme un système fermé sur soi, comme un œuf (P. RICŒUR [347]). Or, réduire l'être vivant à la réduction de tension est abusif : les processus de croissance et de reproduction contredisent ce point de vue (Ch. BUHLER [43], L. BERTALANFFY [30], K. GOLDSTEIN [191]). Le créateur crée de nouvelles tensions plutôt qu'il ne s'adapte passivement en réduisant les siennes propres. Il est le contraire de l'opportuniste qui lui recherche équilibre, repos, adaptation, satisfaction, homéostasie. Son effort personnel se caractérise précisément par sa résistance à l'équilibre (G.-W. ALLPORT [3]). « Loin, très loin de la réalisation du désir au sens freudien qui cherche sa réalisation comme décharge de tension, l'autre désir, celui d'être, celui qui n'apparaît à aucun moment dans la métapsychologie de FREUD, est une tension vers la Valeur » (R. MUCCHIELLI [287]). Et en ce sens, Henri EY est formel : « Pour si fort que soit le désir, il n’est pas l’être » [115][121]. Que les conflits, les rêves et les symptômes représentent bien une charge, une hypothèque, cela est possible dit FRANKL [161], mais il faut « mettre en garde contre l'erreur toujours très répandue selon laquelle seule cette charge psychologique serait 18

toujours pathogène et rien d'autre et jamais le fait d'être déchargé psychologiquement ; éventuellement même cette charge, tant qu'elle est dosée - ou, en d'autres termes, le fait de se trouver face aux exigences d'une tâche à remplir - peut être « antipathogène ». L'être humain, à l'encontre de l'animal, ne subit pas seulement l'existence, il ne vit pas seulement le présent. Il a le pouvoir de se représenter son passé, son histoire et de prendre position vis-à-vis d'eux. « L'homme a, non seulement un milieu (Umwelt), mais encore un monde (Welt). Si l'homme ne doit pas être enfermé dans la gangue du milieu syncrétique où l'animal vit comme en extase, s'il doit avoir conscience d'un monde comme raison commune de tous les milieux et théâtre de tous les comportements, il faut qu'entre lui-même et ce qu'il appelle son action, s'établisse une distance7... Force nous est donc de considérer la personne, non seulement comme le sujet qui s'éprouve, mais comme l'individu découvrant en lui-même ce qui le transcende » (Ch. BAUDOUIN [20]). Voilà ce qui se disait il y a trente cinq ans, lorsque l’« homo animalis » et l’ « homme machinal » n’étaient autres que... « l’homo psychanalyticus ». En ces temps où Marc BLANC disait que la psychanalyse était une théorie de la vie instinctivo-affective, mais pas une théorie de l’homme… Où EY faisait narquoisement remarquer aux psychanalystes que le « corps psychique » dont il parlait n’avait rien à voir avec le squelette ou modèle réduit de l’ « appareil psychique ». Un autre angle d’attaque récent, à peine différent du précédent litige, réactivé par le problème d’une possible réglementation des psychothérapies (l’amendement Accoyer), est celui d’un trio de psychopathologues freudo-lacaniens (R. GORI, Ch. HOFFMAN, A. VANIER [192]), auxquels on peut ajouter El. ROUDINESCO, leur impétueuse porte-parole [355][356], visant les thérapies cognitivo-comportementalistes (TCC), qui « ne seraient pas des psychothérapies ». Le problème d’une éventuelle
Dût-il « rattraper le monde » qui a d’ores et déjà une avance sur lui, comme dit Gunther ANDERS [10]. C’est l’ « extranéité de l’homme au monde ».
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« instrumentalisation » est évoqué et CANGUILHEM appelé à la rescousse, pour ne pas dire annexé. Nous y reviendrons dans la troisième partie. Les TCC, tout dépend de ce que l’on en fait et pourquoi on le fait (problème des indications et des limites de l’intervention thérapeutique). Mais ce sont les mêmes exigences éthiques pour la Psychanalyse qui ne saurait se barricader derrière une éthique surmesure (dite « régionale », bien sûr) : son classique « complexe obsidional » (Eliane AMADO LEVY-VALENSI [7]) et n’intervenir dans le domaine médical (forcément réparateur) que pour y faire des leçons de morale en se désimpliquant d’une guérison qui n’est pas son problème (qui ne peut venir que « par surcroît », sinon par hasard…) et proposant une quête (sans aucune garantie de résultat) d’une soi disant « vérité du sujet » qui n’est pas inscrite au programme de la Médecine proprement dite8. Sans oublier que « la corrélation entre la vérité et le bonheur n’est pas invariablement positive » [358] et que le lien moderne entre connaissance et vérité ne va pas de soi (cf. les travaux d’Isabelle STENGERS). Il y a un vocabulaire lacano-démago (le Désir, la Jouissance, le Manque…) qui traîne encore, mais en voie d’essoufflement. Il quitte l’hôpital et la faculté de médecine (où il n’a, à vrai dire, jamais pu s’imposer) pour les facultés de lettres où, là, il a encore un bel avenir devant lui ; depuis cette période inespérée où Psychanalyse à l’université et Laïen-analyse faisaient si bon ménage, dans la complémentarité pour ne pas dire complicité9. Période charnière ? changement de paradigme ? Baroud d’honneur d’un certain « fonctionnement en autarcie »10 avec autodistribution de satisfecit sur cette psychiatrie psychanalytique si intelligente et si lucide, à qui on ne la fait pas…11
Ou inversement, comme le dit C. DELORO [91], commentant P. BERCHERIE [27] : la psychanalyse est moins ce domaine où a cessé de se jouer la vérité de la médecine que cette bonne fée qui pourrait « reérotiser la psychiatrie… » ( ?) 9 Voir par exemple ce système et sa dégradation in El. ROUDINESCO, 2004 [355]. 10 Ce que Fr. RICHARD appelle, à Paris VII, « une cohérence épistémique forte des enseignements » [339]. Ça sonne mieux, évidemment… 11 Cf J.-M. THURIN [381] et M. AISENSTEIN [1].
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Pour Philippe PIGNARRE [318], il n’y a pas, comme font semblant de le croire les psychanalystes, un « complot des comportementalistes »12. Il y a seulement une forme de psychothérapie qui se calque mieux et plus au contact des progrès des sciences du cerveau et de la neurobiologie (pharmacothérapie comprise) que l’exégèse interminable des textes freudiens et lacaniens. Il pense même que « les psychanalystes sont perdants sans qu’il y ait eu bataille » ; mais cela est moins assuré . HENRI EY, le « Pape de la psychiatrie française » (« Un demi siècle de Lumières… » [217]) avec son Organodynamisme pourrait-il être en position d’arbitre ? Je le pense et l’ai écrit dans deux petits essais en 1997 [302] et en 2006 [308]. EY qui, étant par ailleurs, fort admiratif de FREUD et de son œuvre, n’en était pas moins très critique vis à vis de ce qu’elle était devenue entre les mains de ses élèves :

psychanalyse à la psychiatrie (sa psychiatrie anthropologique et existentielle) ; pas à la psycho-pharmacologie qui, pour lui, était un adjuvant utile, et pas encore au cognitivo-comportementalisme qui n’avait pas dépassé ses bases pavloviennes qui lui faisaient dire que « le psychique commence là où s’arrête le réflexe conditionné ». Mais je ne pense pas qu’il aurait exprimé (pragmatisme oblige, quand on est médecin) une opposition de principe aussi manichéenne qu’on la voit aujourd’hui chez les analystes plus haut évoqués contre les développements cognitivistes actuels ; quand
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« Ma position est très claire (écrit-il à H. SZTULMAN [135]), je suis pour Freud et la psychanalyse, mais je suis résolument contre les psychanalystes qui n’ont su depuis cinquante ans qu’acheter un monopole pour l’exploiter médiocrement quant au savoir et à l’efficacité ; et opuleusement quant à l’honorabilité, en donnant à ce mot, le sens de ce contraire qui permet au psychanalyste de se faire honorer comme un médecin qu’il ne veut pas être, même si parfois il l’est ». Mais il opposait alors -et s’y refusait en même temps ! [108]- la

En revanche, comment appeler ce manifeste/programme de La Cause freudienne [47], qui encourage ses membres à une démarche interventionniste, entend poursuivre le chaland là où il se trouve, pour « l’éclairer », selon la conceptualisation lacanienne - on en frémit - et l’aider dans le combat des Lumières - on rêve - ? Etc.

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bien même ceux-ci (mais peut-être aussi à cette condition même) ne se soucient de mobiliser que des dispositifs opératoires, sans poser une ontologie. * Ces variations sur les pratiques, elles-mêmes en permanente évolution, ces banalités et ces points d’histoire rappelés…ce que je voudrais dire ici et sur quoi je voudrais insister, c’est qu’il y a un danger beaucoup plus grand et plus sournois parce que dissimulé derrière des déclarations paravent et des théories de diversion, soutenues par des personnages fortement médiatisés (parmi lesquels j’ai retenu HEIDEGGER, FOUCAULT, ALTHUSSER, LACAN) mais dont souvent les vies personnelles ont été de piètres illustrations et contre-modèles pour le plus grand nombre. Il y a danger à se donner pour référents des pensées douteuses, confuses, dogmatiques (doctrinaires) ou aux conséquences funestes, foncièrement anti-humanistes dans leur formulation ou leurs conséquences. C’est ce que j’essaierai de montrer. Il en est résulté l’émergence et la prolifération (par scissiparité) d’étranges psychiatres, « pomos »13 et paumés, prenant souvent, douloureusement et dans la revendication, le monde à témoin de leur schizoïdie et la projetant sur le monde ambiant qui souvent ne comprend pas ce qu’ils veulent dire (à tout le moins ne comprend pas pourquoi il faudrait l’exprimer toujours dans un langage codé mais néanmoins sibyllin ou exagérément polysémique, voire surréaliste et volontiers incantatoire, quand ce n’est pas menaçant14). Leurs scrupules paradoxaux, leurs interrogations extravagantes (ou plus exactement leur formulation extravagante de problèmes bien identifiés du plus grand nombre),
« Post modernes » (cf Jordi VIDAL [390]). Louis ALTHUSSER [4] a bien décrit cette caractéristique de LACAN (et de beaucoup de ses disciples) de ne pouvoir vivre et survivre qu’ « à l’état d’alerte et de prévention », condamné à devancer les coups, à feindre au moins de les rendre avant de les avoir reçus, décourageant l’adversaire de l’écraser sous les siens… ». Et Jean-Luc DONNET [98] : leur « incapacité à élaborer un conflit, le deuil interminable », vivant de simples divergences d’opinion comme des trahisons. D’où leur goût pour les « dissolutions » en chaîne et la multiplication des groupuscules et des associations concurrentes, toutes plus freudiennes ou lacaniennes les unes que les autres.
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