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La psychologie des sentiments

De
486 pages
L'ouvrage fondamental de Théodule Ribot (1839-1916) sur la vie affective et point de départ de tous ses travaux ultérieurs en la matière est La psychologie des sentiments (1896). Il a cherché à mettre à sa vraie place l'étude des sentiments et des émotions et à combattre un certain intellectualisme. L'idée fondamentale est que la vie affective est antérieure à la vie intellectuelle, le sentiment est un fait primitif et ne dépend pas des idées. Un livre fondateur de la psychologie affective.
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LA PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan!@wanadoo.fr @L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8713-4 EAN: 9782747587136

Théodule RIBOT

LA PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS
(1896)

avec une introduction de Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd 'hui la science fondamentale de I'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd 'hui. Du même auteur & sur le même auteur Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Théodule RIBOT, L'hérédité: Étude psychologique (1873), 2005. Théodule RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881), 2005. Serge NICOLAS, Théodule Ribot, philosophe breton, 2005. Dernières parutions A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905),2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908),2004 A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET & V. HENRI, la fatigue intellectuelle (1898), 2004. A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) A. BINET, La suggestibilité (1900), 2005. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779) Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 vol.), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004. J. BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004 E. E. AZAM, Hypnotisme double conscience, le cas Félida (1887), 2004. A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801),2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815,1818,2 vo1.), 2005.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR SUR LA PSYCHOLOGIE AFFECTIVE

Pour Théodule Ribotl (1839-1916), il existe une vie affective pure, indépendante de la vie intellectuelle. À cette autonomie de la vie affective, il faut ajouter la croyance de Ribot en sa primauté. Elle a sa cause dans les variations de la cénesthésie qui est elle-même une résultante, un concert des actions vitales. Dès 1870, date de parution de son ouvrage sur La psychologie anglaise contemporaine2, Ribot était déjà en possession de l'idée maîtresse de son système qui consiste à rechercher dans l'organisme la source et l'ébauche de toute la vie affective. Au lieu d'étudier les phénomènes affectifs dans leur complet développement, Ribot s'applique au contraire à découvrir leurs formes inférieures, leurs premières ébauches. C'est dans la "région obscure de la vie affective qu'il faut rechercher les germes des plaisirs, douleurs, passions de toutes sortes que le jeu de la vie féconde, transforme, affine incessamment" (p. 268). L'objectif ultérieur de Ribot fut de rechercher ce qui constitue le fond, la source profonde de la vie affective. Issu de son enseignement au Collège de France, l'ouvrage sur la Psychologie des Sentiments de 1896 connut 14 éditions françaises ultérieures et de multip les traductions en anglais, italien, allemand, russe, polonais et danois. Dès l'année suivante (1897), on trouve une édition corrigée dont le contenu ne sera plus touché dans les éditions suivantes.
1 Pour une biographie et une analyse de l'œuvre: cf. Nicolas, S. (2005). Théodule Ribot. Philosophe breton, fondateur de la psychologie française. Paris: L'Harmattan. Ribot n'a jamais été un expérimentateur au sens strict, il est tout de même considéré comme le père fondateur de la psychologie scientifique française. Il fut en effet un des premiers à rompre avec les méthodes introspectives encore à l'honneur dans le domaine de la psychologie (philosophique) et à appliquer une nouvelle méthode empirique pour l'étude des fonctions normales: la méthode pathologique.
2

Ribot, Th. (1870/2003). La psychologie anglaise contemporaine. Paris: L'Harmattan.

L'importance

de la vie affective dans l'œuvre de Ribot

L'ouvrage fondamental de Ribot sur la vie affective, celui qui constitue le point de départ de tous ses travaux ultérieurs en la matière, est La psychologie des sentiments (1896). Il trouve d'abord un premier groupe d'états purement organiques comprenant, d'une part les émotions vagues de la cénesthésie, d'autre part les plaisirs et les douleurs dépendant de nos besoins physiologiques particuliers. À son degré inférieur, la vie affective se confond avec la sensibilité prise au sens des physiologistes. Au cours de cette période préconsciente, les réactions motrices sont réductibles à des réactions physico-chimiques. Dans ces réactions organiques se trouve l'origine des états affectifs purs, c'est-àdire de ces états qui ne sont liés ni à des perceptions, ni à des images, ni à des concepts qui sont simplement subjectifs, agréables, désagréables ou mixtes. À cette période physiologique succède la première étape de la période psychique proprement dite. C'est maintenant la pleine lumière de la conscience avec la survenue des besoins, c'est-à-dire des tendances purement vitales avec la conscience en plus. La vie affective est encore liée tout entière à la vie organique. Ces besoins purement organiques se traduisent par des sensations internes: la faim, la soif, la fatigue, le sommeil, etc. Ils concourent tous au même but: la conservation de l'individu. D'où le nom d'instinct de conservation, formule qui désigne l'ensemble des tendances particulières qui assurent la persistance de l'individu. La vie à ce stade ne connaît que des plaisirs et des douleurs. Au stade supérieur, la sensibilité s'enrichit des émotions proprement dites. Ribot divise toutes les émotions en deux catégories, selon leur date d'apparition dans le développement de la vie affective: les émotions primitives, simples, irréductibles (peur, colère, émotion tendre, émotion égoïste, émotion sexuelle) et les émotions secondaires, composées ou dérivées. Les émotions primitives se distinguent des sensations de la période précédente parce qu'elles sont des états complexes synthétiques, comprenant un ensemble de mouvements, de modifications organiques diverses, et un état de conscience particulier correspondant à ces diverses manifestations. Toutes ces émotions primitives sont innées; à la racine de chacune d'elles il y a une tendance, un instinct. En parcourant toute la vie émotionnelle, à la base de chacune de ces manifestations, on rencontre une tendance, c'est-à-dire une disposition physiologique. C'est dans les éléments anatomiques, dans les VI

innervations motrices que la vie affective plonge ses racines. La tendance est le fait primordial de la vie affective, en elle réside tout le mécanisme de notre affectivité. L'émotion est dans l'ordre affectif l'équivalent de la perception dans l'ordre intellectuel. Avec les émotions dérivées, nous parvenons au dernier stade de l'évolution de la vie affective. C'est sans contredit le stade le plus riche, le plus varié, celui qui embrasse le plus grand nombre de manifestations affectives. Aux cinq émotions primitives, Ribot rattache en effet toute la gamme riche et nuancée des émotions composées. Elles résultent pour la majorité d'entre elles de l'apport dans la vie affective, d'éléments intellectuels. À mesure que les phénomènes organiques diminuent, les sentiments se dépouillent de leur caractère émotionnel et finalement se réduisent à un état intellectuel pâle et froid. Tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il s'intellectualise. La passion est une manifestation qui mérite d'être étudiée à part vu son importance, vu la difficulté aussi de lui assigner une place déterminée dans le développement chronologique de la vie affective. Il le fera plus spécifiquement dans son Essai sur les passions (1907). La passion semble cependant prendre sa source dans l'émotion mais elle est en partie naturelle, en partie artificielle, étant l' œuvre de la pensée, de la réflexion appliquée à nos instincts et à nos tendances. C'est une combinaison d'éléments affectifs et d'éléments intellectuels. Sans méconnaître le rôle des éléments intellectuels dans la genèse et le développement de la passion, Ribot affirme que le rôle primordial appartient aux tendances. Dans son livre Problèmes de psychologie affective (1910), Ribot souligne que puisque la vie affective apparaît en même temps que la vie organique, c'est à elle que revient la priorité dans la date d'apparition des phénomènes psychiques. Elle précède en particulier la vie intellectuelle. L'intelligence et la sensibilité sont hétérogènes, irréductibles; elles ont chacun leur nature et leur propre fin. Au début de la vie, seule existe la vie affective. La conscience primordiale est purement affective, les sensations internes sont tout; les sensations externes, fondement de la connaissance objective, presque rien. La conscience intellectuelle est encore en sommeil, ce sont d'abord de simples sensations externes, puis des perceptions; enfin peu à peu elle se constitue avec tout l'outillage du raisonnement: principes, déductions, concepts. La vie intellectuelle est régie par sa loi propre: le principe de contradiction; alors que pour la vie affective c'est la loi de finalité. Mais il ne faut pas oublier que c'est sur la conscience affective que la psychologie intellectuelle repose même si le VII

moi affectif et le moi intellectuel sont complètement hétérogènes (pour pénétrer la vie affective il faut s'affranchir de la méthode intellectualiste). Dans son ouvrage sur la Logique des sentiments (1905), il montre l'importance de la vie émotionnelle et des états affectifs sur notre vie intellectuelle en prenant l'exemple du raisonnement; mais il l'a aussi souligné par ailleurs dans certaines opérations de l'esprit: attention, mémoire, imagination, etc. Dans toute émotion, dans tout sentiment, nous trouvons deux éléments: l'un subjectif, l'autre objectif. Le premier est un état agréable, désagréable ou mixte; le second est un ensemble de phénomènes organiques de nature motrice: attitudes, gestes, etc. Pour Ribot, l'élément fondamental est l'élément moteur: les tendances sont la source de toutes les manifestations motrices, elles sont des mouvements réels ou des arrêts de mouvement à l'état naissant. Les tendances sont les besoins, instincts, désirs, inclinations, etc. Sur ces tendances repose toute la vie affective. C'est avec son dernier livre sur La vie inconsciente et les mouvements (1914) que Ribot terminera ses investigations psychologiques sur la vie affective. La psychologie des sentiments (1896)3 Ribot a cherché à remettre à sa vraie place l'étude des sentiments et des émotions; il a cherché aussi à combattre l'intellectualisme et à montrer que le sentiment est un fait primitif qui ne se ramène à aucun autre. Dans l'introduction (pp. 1-22), Ribot esquisse l'évolution générale de la vie affective. Il y distingue plusieurs périodes: d'abord, celle de la sensibilité vitale ou organique; puis, celle des besoins, c'est-à-dire des tendances purement vitales ou physiologiques avec la conscience en plus; ensuite, celle des émotions primitives; enfin, celle des sentiments supérieurs. L'idée fondamentale du livre est que la vie affective est antérieure à la vie intellectuelle, le sentiment est un fait primitif et ne dépend pas des idées, ce n'est pas une intelligence confuse; l'émotion est faite de tendances (états moteurs, mouvements naissants), et d'états de conscience, agréables ou désagréables. La tendance, qui s'appelle désir ou appétit, est antérieure au plaisir et à la douleur, et le plaisir et la douleur proviennent de ce que la tendance a été satisfaite ou non.

3

Ribot, Th. (1896). La psychologie

des sentiments.

Paris: Alcan.

VIII

La première partie (pp. 23-194) du livre sur la psychologie générale est consacrée aux manifestations les plus générales des sentiments: le plaisir et la douleur, puis la nature de l'émotion, la mémoire affective et l'influence des associations d'idées. Ribot définit les faits, étudie leur nature, indique leurs caractères, leurs espèces, suit leur évolution et leur dissolution, analyse leurs formes normale et pathologique. Ribot commence cette première partie par l'étude du plaisir et de la douleur. Le premier chapitre (pp. 25-42) traite de la douleur physique. Même si les conditions de la transmission des sensations douloureuses sont obscures, on peut dire que la douleur est liée à la diminution et à la désorganisation des fonctions vitales (modification du rythme cardiaque, trouble de la respiration, abaissement de la température, troubles digestifs, décoloration stable de la peau, des cheveux, suppression totale des mouvements, etc). Ribot développe cette thèse que les effets de la douleur en tant que phénomène de conscience sont des effets du trouble de l'organisme produit par une excitation; la douleur sentie n'est qu'un signe de ce désordre organique. Il rappelle les deux théories psychologiques en présence: l'une qui considère la douleur comme une sensation, l'autre, à laquelle il adhère, qui en fait une qualité de sensation. Le second chapitre (pp. 43-48) traite de la douleur morale, du chagrin et de la tristesse. Entre la douleur physique et la douleur morale, il y a une identité foncière; elles ne diffèrent que par leur point de départ, la première étant liée à une sensation, la seconde à une forme quelconque de représentation, image ou idée. Voici les principales formes de transition: 1° douleur morale qui n'est qu'un souvenir de douleur physique; 2° douleur morale supposant des représentations comp lexes et de l'imagination; 3 ° chagrin lié à de purs concepts; telle est la douleur de l'homme religieux qui ne se sent pas assez fervent. Les effets de la douleur morale sur la circulation, le cœur, la respiration, la nutrition sont les mêmes que ceux de la douleur physique; les douleurs morales peuvent être calmées par les mêmes médicaments que les douleurs physiques; et, enfin, il n'y a aucune douleur physique, si légère qu'elle soit, qui ne s'accompagne de quelque agacement fugitif, et il n'y a aucun agacement qui ne s'accompagne de quelques légers troubles physiques. Ribot conclut: "la douleur physique n'est pas un genre dont la douleur morale serait une espèce. La douleur est toujours identique à elle-même, et les innombrab les modalités qu'elle IX

nous présente dans l'ordre physique et dans l'ordre mental tiennent à l'élément sensoriel ou intellectuel qui la suscite ou qu'elle enveloppe." Le troisième chapitre (pp. 49-61) traite du plaisir. En général, on en fait, sans preuves suffisantes, l'opposé de la douleur. Les manifestations du plaisir physique s'opposent, trait pour trait, à celles de la douleur; leur caractère général est la dynamogénie : 1° La circulation augmente; le cœur se contracte plus fort; les vaisseaux se dilatent; 2° La respiration devient plus active, les sécrétions sont augmentées; 3° Les mouvements deviennent plus exubérants. Ribot reproduit, dans ce chapitre, les mêmes thèses qu'il a déjà présentées pour la douleur: le plaisir est un épiphénomène, un signe, qui peut manquer, alors que l'activité physiologique correspondante demeure intacte; le plaisir physique est identiquement le même que le plaisir moral; le plaisir n'est pas une sensation, mais une qualité; le plaisir ne dépend pas toujours d'excitations d'intensité moyenne, pas plus que la douleur ne dépend toujours d'excitations d'intensité forte. En terminant ce chapitre, Ribot parle des prétendues transformations des plaisirs en peines. Le plaisir poussé à l'excès ou trop prolongé se transforme bien souvent en son contraire. Ainsi les états psychologiques contiennent simultanément les processus du plaisir et de la douleur; suivant les cas tel processus prédomine et efface l'autre, et ce qui tombe dans la conscience n'est que le résultat d'une différence. Le quatrième chapitre (pp. 62-73) traite des plaisirs et douleurs morbides. La méthode pathologique a deux avantages: 1° Elle grossit; par exemple l'hallucination fait comprendre ce qu'est l'image et la suggestion hypnotique fait comprendre ce qu'est la suggestion normale; 2° Elle analyse; par exemple l'aphasie décompose les différentes mémoires unies pour le langage. Les états de plaisir et de peine se présentent à l'état pathologique; on les reconnaît de cette nature quand ils donnent lieu à une réaction anormale par excès ou déficit, quand ils se produisent sans cause déterminante suffisante, et enfin lorsque leurs effets se prolongent outre mesure. La douleur morale pathologique nous est offerte par la mélancolie au sens médical du mot. Chez les mélancoliques, on observe anémie, froideur, constriction des artères, abaissement de la pression artérielle; du côté mental, on observe l'aboulie, la lenteur des associations d'idées. L'origine de la mélancolie est parfois intellectuelle, elle résulte de malheurs réels; plus souvent, elle est organique, elle résulte d'un état général de dépression et de désorganisation qui se concrétise dans une idée; ainsi les intoxications, le paludisme produisent x

un état de misère physiologique qui à son tour produit chez les individus la tristesse et la résignation. Le cinquième chapitre (pp. 74-80) traite des états neutres. Existe-t-il des états d'indifférence, purs de tout accompagnement agréab le ou pénib le ? Bain l'a soutenu, et il cite comme exemple le choc que produit la surprise. Mais la surprise n'est qu'une forme mitigée de la crainte, et il est rare qu'elle ne revête pas instantanément un caractère pénible ou agréable. Wundt admet un point neutre ou d'indifférence entre le plaisir et la douleur. Le passage du plaisir à la douleur ne se fait pas en état neutre selon Lehmann. D'autres philosophes ont fait appel au témoignage de la conscience, qui, en ces matières, est bien douteux. Ribot pense qu'on devrait surtout faire la part des variétés individuelles; les états neutres doivent être rares chez les nerveux, en état de vibration perpétuelle; ils sont plus fréquents sans doute chez les caractères froids, les intelligences bornées. Le sixième chapitre (pp. 81-91) contient une série de conclus ions sur le plaisir et la douleur. Dans ce chapitre, sont examinées deux questions importantes, le comment et le pourquoi du plaisir et de la douleur. Sur le premier point, depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque contemporaine, il y a un accord unanime: le plaisir a pour condition un accroissement, la douleur une diminution d'activité. La discussion porte essentiellement sur le second point. Pourquoi y a-t-il une liaison entre le plaisir et l'utile, la douleur et le nuisible? Spencer, Grant Allen, Schneider et d'autres ont fourni la solution la plus vraisemblable, en la tirant des idées évolutionnistes: c'est que le rapport signalé a été un facteur important pour la survivance du plus apte. Il y a cependant des dérogations à cette règle, parfois difficiles à expliquer. Ribot conclut cependant à la connexion du plaisir et de l'utile, de la douleur et du nuisible dont la formule doit son origine aux philosophes, c'est-à-dire à des esprits qui exigent avant tout et toujours l'unité. Ribot continue cette première partie par l'étude des émotions. Le septième chapitre (pp. 92-113) traite de la nature de l'émotion. Pour Ribot, c'est une attraction ou une répulsion, un désir ou une aversion, en résumé un mouvement ou un arrêt de mouvement. Après avoir rappelé que, d'après les expériences de Lombard, Broca, Gley, Mosso, Tanzi, toute forme d'activité de l'esprit est liée à une augmentation de la circulation, mais que les émotions exercent une action beaucoup plus manifeste sur la circulation cérébrale que le travail intellectuel, quelque grande que soit son énergie; Ribot rappelle la théorie de James-Lange et XI

la résume dans les deux propositionssuivantes: 10 L'émotion n'est que la
conscience de tous les phénomènes organiques (extérieurs et intérieurs) qui l'accompagnent et qui sont considérés généralement comme ses effets ; en d'autres termes, ce que le sens commun considère comme les effets de l'émotion en est la cause; 20 Une émotion diffère d'une autre émotion suivant la quantité et la qualité de ces états organiques, suivant leurs combinaisons diverses, n'étant que l'expression subjective de ces divers modes de groupement. Ribot essaye de montrer que les émotions les plus subtiles, les émotions intellectuelles, peuvent s'expliquer par cette théorie. Les émotions supérieures, vraiment humaines, sont au nombre de quatre: sentiment religieux, moral, esthétique, intellectuel. On peut se convaincre que chacune d'elles a des conditions physiologiques et des effets physiologiques; mais, pour cela, il ne faut pas prendre les formes les plus intellectualisées de ces sentiments: on n'a alors qu'un extrait d'émotion, un schéma. Ce qu'il faut étudier, c'est l'émotion vraie, ressentie, non pauvrement remémorée. Cette théorie de James-Lange, même si Ribot semble l'adopter dans le fond, ilIa rejette dans sa forme. "Il est évident, dit- il, que nos deux auteurs, inconsciemment ou non, se placent au point de vue dualiste, tout comme l'opinion courante qu'ils combattent; la seule différence est dans l'interversion des effets et des causes: l'émotion est une cause dont les manifestations physiques sont les effets, disent les uns; les manifestations physiques sont la cause dont l'émotion est l'effet, disent les autres. Selon moi, il y aurait un grand avantage à éliminer de la question toute notion de cause et d'effet, tout rapport de causalité et à substituer à la position dualiste une conception unitaire ou monistique. Aucun état de conscience ne doit être dissocié de ses conditions physiques: ils composent un tout naturel qu'il faut étudier comme tel. Chaque espèce d'émotion doit être considérée de cette manière : ce que les mouvements de la face et du corps, les troubles vasomoteurs, respiratoires, sécrétoires expriment objectivement, les états de conscience corrélatifs que l'observation intérieure classe suivant leurs qualités, l'expriment subjectivement: c'est un seul et même événement traduit dans deux langues. Nous avons assimilé plus haut les émotions à des organismes psycho-physiologiques: ce point de vue unitaire, plus conforme à la nature des choses et aux tendances actuelles de la psychologie, me paraît, dans la pratique, éliminer beaucoup d'objections et de difficultés." (pp. 112-113). Le huitième chapitre (pp. 114-124) traite des conditions intérieures de l'émotion. Ribot montre notre ignorance de XII

la nature intime des modifications qui accompagnent les émotions. Voici

les principaux problèmes: 10 Impossibilitéde localiserdans le cerveau un
centre émotionnel, car l'émotion est diffuse par sa nature; elle exige le concours d'une foule d'organes et de fonctions, qui ont chacun leur centre, centres vasculaires, thermiques, trophiques, glandulaires, etc. 20 Le cœur semble jouer un rôle important dans les émotions, il reçoit le contrecoup de celles-ci. Les métaphores populaires de cœur brisé, gros, palpitant, léger, froid, chaud, ont certainement un sens réel. 30 Les sensations internes du corps ont un rôle important dans les émotions. Mais quelle est l'origine de ces sensations? Ribot semble admettre que toute sensation organique dépend d'une excitation chimique et se produit selon les lois de la diffusion et de l'osmose. Il faut évidemment ne pas être trop exclusif: le chatouillement, le vertige, les sensations musculaires paraissent dépendre surtout d'excitations mécaniques; mais il est vrai de dire que l'excitation chimique joue un rôle dans l'effet du vin, du haschich, de la coca, des aphrodisiaques, etc. ; de plus, pendant l'émotion, l'organisme peut fabriquer des poisons. Le neuvième chapitre (pp. 125-130) traite des conditions extérieures de l'émotion. Ribot aborde ici l'étude de l'expression des émotions en rappelant les travaux de Bell, Lavater, Duchenne (de Boulogne), Darwin et Wundt. Darwin a réduit les lois générales de l'expression à trois principes: IOle principe de l'association des hab itudes utiles qui consiste à admettre que les mouvements utiles pour satisfaire un désir ou éloigner une sensation pénible deviennent habituels et continuent de se produire alors même que leur utilité devient nulle ou contestable; 20 le principe de l'antithèse selon lequel il y a une disposition primitive et générale à accompagner certains sentiments de gestes contraires à ceux qui expriment le sentiment opposé; 30 le principe de l'action directe du système nerveux selon lequel la décharge nerveuse agit sur les muscles d'une manière diffuse ou d'une manière restreinte comme pour la satisfaction des besoins éprouvés. À l'essai de Darwin, Ribot préfère celui de Wundt, qui admet également trois principes: IOle principe de la modification directe de l'innervation: c'est-à-dire que l'intensité des mouvements musculaires et des vaso-moteurs dépend de l'intensité des émotions; 20 le principe de l'association des sensations analogues, qui consiste en ce que les dispositions de l'esprit qui ont une analogie avec certaines impressions sensorielles se traduisent de la même manière; 30 le principe du rapport des mouvements avec les représentations sensorielles, qui consiste en ce que les mouvements XIII

musculaires d'expression se rapportent à des objets imaginaires. D'après Ribot, la théorie de Wundt est supérieure aux autres, parce qu'elle fait mieux ressortir l'importance des facteurs psychologiques que les autres ont trop oubliés. L'expression émotionnelle, dit-il, comprend deux couches: l'une primitive, qui dépend de la constitution anatomique et psychologique, l'autre secondaire, qui dépend de la constitution psychologique. Le dixième chapitre (pp. 131-139) traite des classifications des émotions. Pour Ribot, elles sont toutes incohérentes et

défectueuses. Elles partent de trois principes différents. 10 Les unes ne
classent que les plaisirs et les douleurs et ramènent toute la vie affective à leurs modalités. 20 D'autres classent les émotions proprement dites mais il faut distinguer deux groupes: selon que la méthode employée est purement empirique et fondée sur l'observation courante, ou selon qu'elle a recours à l'analyse et à la recherche génétique. Du premier genre est celle de Bain, qui classe sans aucun principe directeur, et suivant des ressemblances et des différences extérieures; il énumère les émotions principales, dont trois seulement seraient simples: l'amour, la colère et la crainte. Du second genre est la classification de Mercier qui divise les émotions d'après les faits biologiques ou sociaux qui s'y rattachent: ainsi, dans une première classe, il y a les sentiments qui ont un rapport avec la conservation de l'individu; dans une deuxième classe, ceux qui ont un rapport avec la perpétuité de l'espèce; dans la troisième classe, ceux qui se rapportent au bien-être commun de la famille, du groupe quelconque, etc. 30 Enfin, un troisième type de classification relève de la méthode intellectualiste : on classe purement et simplement des états intellectuels, et par contrecoup les états affectifs qui les accompagnent. C'est une classification souvent faite en Allemagne; on peut y rattacher les noms de Herbart et Wundt. Pour Ribot, toutes ces classifications ont un aspect scolastique, elles s'émiettent en divisions et distinctions. Leur caractère propre est d'admettre deux genres d'émotions: 10 celles qui dépendent du contenu, les émotions qualitatives, par exemple les émotions sensorielles, intellectuelles, esthétiques, etc. ; 2° celles qui dépendent de la forme, du cours des idées. Ribot rejette en bloc toutes les classifications, parce qu'elles sont la mise en œuvre de simples hypothèses, et parce que les émotions mixtes se refusent à toute répartition en série linéaire. Ribot termine cette première partie par l'étude des représentations des états affectifs et des émotions. Le onzième chapitre (pp. 140-170) traite de la mémoire affective. Les images des sensations XIV

olfactives et gustatives, des sensations internes, des plaisirs et des douleurs passées, des émotions éprouvées, peuvent-elles renaître dans la conscience spontanément ou à volonté, indépendamment de tout événement actuel qui les provoque? La plupart des gens ne se rappellent que les conditions, circonstances et accessoires de l'émotion; ils n'ont qu'une mémoire intellectuelle, une mémoire abstraite. Les autres, bien moins nombreux, se rappellent les circonstances, plus l'état affectif luimême, qui est ravivé. Ceux-ci ont la mémoire affective vraie. Elle se rencontre dans la plupart des tempéraments émotionnels. Ribot discute longuement la question; il montre qu'une émotion vraie, c'est-à-dire rappelée, et une émotion vraie causée par un objet rappelé sont identiques de valeur: toute émotion rappelée est réelle, revécue, et paraît actuelle; ce sont des marques surajoutées qui nous la font apparaître comme une répétition d'un état initial avec une intensité moindre. La conclusion est qu'il existe un type affectif aussi net, aussi tranché que le type visuel ou auditif. Le douzième chapitre (pp. 171-182) traite des sentiments et de l'association des idées. Les sentiments, comme les idées, sont soumis aux lois d'association; en tant qu'elle dérive du sentiment, la loi d'association est dite loi d'intérêt. Ribot étudie ici deux questions distinctes: L'influence des émotions sur la mémoire et l'association des idées, l'influence de l'association des idées sur les émotions. Première question. Ribot signale d'abord l'influence de l'inconscient personnel venant de la cénesthésie, c'est ce qu'on peut appeler dans bien des cas le tempérament. Suivant que l'on est gai, mélancolique, etc., il se produit une sélection inconsciente parmi les idées qui surgissent dans la conscience. De même une émotion accidentelle peut produire des liaisons d'idées: l'unité de certains rêves disparates peut tenir à un sentiment d'anxiété. L'audition colorée, selon Flournoy, s'expliquerait en partie par un mécanisme analogue. On conçoit que deux sensations, absolument hétérogènes, comme la couleur rouge et le son i puissent être comparables, et se ressembler plus ou moins par le retentissement qu'elles ont dans l'organisme, et l'on conçoit du même coup que ce facteur émotionnel puisse devenir entre elles un trait d'union, un lien d'association par lequel l'une réveillera l'autre. Deuxième question. - Grâce aux associations, une émotion peut se propager, se transférer d'un objet à l'autre. À la suite de Sully et Lehmann, Ribot accepte et développe cette loi; il distingue deux cas de transfert, par contiguïté et ressemblance. Contiguïté: L'amant transfère le sentiment causé d'abord par la personne de sa maîtresse, à ses xv

vêtements, ses meubles, sa maison. Ressemblance: Elle est le secret du sentiment d'amour, de la sympathie, etc., que l'on éprouve pour une personne, à première vue, sans raison apparente, et que l'on inscrit au compte de l'instinct. Le dernier chapitre (chap. XIII, pp. 183-193) de cette première partie traite de l'abstraction des émotions. Les sentiments peuvent se dissocier aussi bien que s'associer; autrement dit, ils se prêtent à l'abstraction. Ainsi je peux dégager une qualité émotionnelle ou morale des choses. Ribot voit dans la poésie des symbolistes un art subtil pour traduire la subjectivité de l'émotion sous sa forme pure et abstraite, en dehors de toute représentation extérieure ou image. Pour terminer la psychologie générale des sentiments, il restait à Ribot à les considérer au moment de leur évolution qui répond à celui des concepts, dans le développement de l'intelligence. Quand on parle d'abstraction ou de généralisation, il est toujours entendu implicitement qu'il s'agit d'une opération de l'esprit qui s'applique aux données des sens, qui reste dans l'ordre intellectuel. Sic' est le cas le plus fréquent, les états affectifs et les émotions Gaie, tristesse, peur, colère, etc.) peuvent aussi servir de matière à un travail analogue de l'esprit. Dans l'ordre de la connaissance, l'abstraction et la généralisation suivent une marche ascendante dont on peut marquer les principaux stades comme suit: les images génériques, simple condensation des concrets, formées par la fusion presque passive des ressemblances évidentes et qui n'ont pas besoin du mot pour les
fixer;

- les

abstraits fondés sur des ressemblances

moins grossières,

qui

sont associées au mot, mais peuvent s'en passer (ex. numération chez l'enfant) ; - les abstraits qui peuvent être fIXés par le mot, mais qui peuvent encore éveiller encore quelque vague image concomitante; enfin le symbo lisme pur où le mot existe seul dans la conscience et devient le substitut de la représentation impossible. Pour Ribot, l'abstraction émotionnelle ne dépasse guère le premier stade (celui des images génériques). Cette étude est le complément naturel de celle qui précède sur la mémoire affective. Ribot a essayé de montrer qu'il existe, chez beaucoup d'hommes, une mémoire affective vraie, c'est-à-dire un souvenir de l'émotion elle-même, non simplement de son objet et des circonstances où elle s'est produite. Chez ces hommes seuls, il y a les matériaux d'une abstraction émotionnelle. En effet, des émotions se produisent (premier moment) ; elles laissent des résidus susceptibles d'être ravivés comme souvenirs (deuxième moment) ; les souvenirs particuliers peuvent se fusionner en un état de conscience unique XVI

(troisième moment), et constituer ainsi un abstrait d'émotions. D'ailleurs la mémo ire affective, par sa nature même, est un premier pas vers l'abstraction; parce que l'image affective, comme l'image sensorielle, renaît presque toujours, appauvrie, partielle, réduite à ses caractères principaux. La seconde partie (pp. 193-438) du livre (psychologie spéciale) est consacrée aux manifestations spéciales des sentiments complexes. Il traite des émotions spéciales: de l'instinct de conservation sous sa forme physiologique, c'est-à-dire de la faim, de la soif et du dégoût; des formes défensive et offensive de l'instinct de conservation, c'est-à-dire de la peur et de la co1ère; de la sympathie et de l'émotion tendre; des émotions liées à la personnalité, de l'instinct sexuel, du passage des émotions simples aux émotions complexes, des sentiments sociaux et moraux, du sentiment religieux, du sentiment esthétique, du sentiment intellectuel, des caractères normaux et anormaux, de la dissolution de la vie affective. Cette seconde partie sur la psychologie spéciale devra plus à l'histoire et à la sociologie qu'à la physiologie: ici se marque un élargissement de la méthode de Ribot. Ribot commence cette seconde partie de l'ouvrage en exposant les émotions simples dans leur ordre chronologique d'apparition. Dans le premier chapitre (pp. 207-214) de cette seconde partie sur l'instinct de conservation sous sa forme physiologique, Ribot part ainsi des instincts ou tendances, qu'il étudie dans l'ordre de leur survenue. Les émotions complexes dérivent des émotions simples, celle-ci de besoins et instincts, satisfaits ou entravés, de tendances qui sont l'expression directe et immédiate de notre constitution physique et mentale. Parmi ces tendances, Ribot considère comme primitives celles qui sont fixes, spécifiques (existant dans l'espèce entière) et innées (c'est-à-dire antérieures à l'expérience). Ribot étudie dans ce premier chapitre les instincts relatifs à la nutrition, et il croit que la pathologie de son sujet montre que le plaisir et la douleur ne sont pas antérieurs à la tendance, mais postérieurs, et en dépendent, que, de plus, ils suivent les changements de la tendance. Ribot étudie spécialement le dégoût; il en fait un instinct de conservation à forme négative, rattaché à la nutrition; il montre que cet instinct n'est pas une affaire de goût individuel et capricieux; le dégoût est un sentiment instinctif de protection, et il est provoqué primitivement par tout ce qui peut nuire, et tout ce qui XVII

ressemble à des choses nuisibles, car l'instinct voit tout en bloc (ainsi s'explique la répulsion pour certains animaux rampants). On a vu que le premier de tous les instincts de conservation se présente d'abord sous la forme physiologique (besoins nutritifs: faim, soif, etc.) puis sous la forme psychologique qui se subdivise elle-même en deux: la forme défensive et la forme offensive et se traduit par la peur (chapitre II) et la colère (chapitre III). Le second chapitre (pp. 215-225) traite donc spécifiquement de l'instinct de la conservation sous sa forme défensive: la peur. Ribot montre, qu'au point de vue psychologique, il existe deux espèces de peurs: 1° l'une innée, inconsciente, antérieure à l'expérience; on la rencontre chez les animaux et les enfants (quant au mécanisme de cette peur instinctive, on peut supposer que certaines sensations produisent un choc douloureux qui suscite des réactions organiques constituant l'émotion) ; 2° une deuxième forme est la peur consciente, raisonnée, postérieure à l'expérience. La base de cette peur est la mémoire affective. Les peurs morbides, ou phobies, dont les observations sont innombrables, peuvent être rattachées à deux groupes: les unes à la peur proprement dite, et les autres au dégoût: telles sont la crainte des contacts, l'horreur du sang, etc. Trois causes peuvent être assignées aux peurs morbides: 1° un événement de la vie antérieure, dont on a gardé le souvenir; 2° un événement dont on n'a pas gardé le souvenir (mémoire inconsciente) ; 3° transformation occasionnelle d'un état vague, indéterminé, en une forme précise. Le troisième chapitre (pp. 226-236) traite spécifiquement de l'instinct de la conservation sous sa forme offensive: la colère (cette émotion apparaît la seconde dans l'ordre chronologique). La colère, comme la peur, a ses marques, son expression propre, ses degrés, ses formes normales et pathologiques, ses causes, sa raison d'être ou son utilité biologique. Surtout elle a son évolution; ainsi la colère est d'abord animale: c'est "l'agression réelle", celle du carnassier qui se jette sur sa proie; ensuite elle est proprement affective: c'est "l'agression simulée" du chien qui grogne, hérisse son poil, mais ne mord pas; enfin elle est intellectualisée: c'est "l'agression différée" ; l'instinct destructeur pousse en avant, mais la raison réfrène l'attaque. L'exagération de la colère produit les impulsions irrésistibles de l'épilepsie et de la manie; quant aux causes psychologiques de ces impulsions, Ribot les trouve dans le tempérament. Le quatrième chapitre (pp. 237-245) traite de la sympathie et de l'émotion tendre. La sympathie n'est pas proprement un instinct ou tendance, mais une propriété psychoXVIII

physiologique générale: c'est la base des émotions tendres et un des fondements de la vie morale et sociale. Au sens étymologique, elle est "la tendance d'un individu à s'accorder avec les états actifs (synergie) ou émotionnels (synesthésie) des autres". La synergie ou accord des actes est automatique, inconsciente: c'est l'imitation. La synesthésie ou accord des

sentiments est consciente. Elle a trois phases: 10 elle est "l'unisson
psychologique" et peut se définir comme "un fait affectif, réfléchi dans plusieurs consciences" ; 20 elle est "l'unisson psychologique, plus l'émotion tendre" (bienveillance, pitié, etc.) ; 30 elle est l'accord des sentiments et des actes, fondé sur une représentation. La sympathie affective est restreinte; elle n'existe pas entre des tempéraments divers, comme le timide et l'audacieux. La sympathie intellectuelle au contraire est illimitée. La sympathie n'est pas la tendresse. Mais elle la suppose et elle la développe. Celle-ci a pour point de départ le contact, l'embrassement et pour expression le sourire. Elle est innée. Le cinquième chapitre (pp. 246-253) a pour titre le moi et ses manifestations affectives. À la sympathie succède et s'oppose l'amour propre, l'ensemble des sentiments et des manifestations affectives qui gravitent autour du moi. Ce sentiment est proprement humain; il apparaît tard et prend vite le caractère de la réflexion. Il est le sentiment de la force et de la faib lesse personnelle; il a donc deux formes: positive et négative, l'orgueil et l'humilité. L'amour-propre s'extériorise et devient la crainte du blâme et le désir de l'approbation. Il est alors semi-social, mais il devient facilement anti-social. Il a aussi sa forme morbide: la mégalomanie ou délire des grandeurs (pour le sentiment de la force). Poussons-le au dernier degré de sa régression ou au terme extrême de sa négation, nous avons le suicide (pour le sentiment de la faiblesse). Le sixième chapitre (pp. 254-265) traite de l'instinct sexuel, le dernier dans l'ordre chronologique chez l'homme et les animaux supérieurs, qui donne naissance à l'émotion de l'amour avec ses nombreuses variétés individuelles. Physiologiquement, c'est une émotion sthénique, ayant quelques-uns des caractères corporels de la joie et de la colère; il faut ajouter à ces caractères le rôle dominant du toucher et des mouvements d'attraction, et aussi, comme marque spécifique un état particulier des organes sexuels, variant de l'excitation légère au paroxysme. Anatomiquement, on a décrit plusieurs centres nerveux intervenant dans l'acte sexuel. Psychologiquement, l'instinct sexuel traverse trois périodes instinctive, émotionnelle, intellectualisée: 1 Sous la première forme c'est
0

XIX

une simple réaction motrice, qui n'est accompagnée d'aucune émotion tendre: l'acte accompli, il y a séparation, oubli, parfois même hostilité; 2° L'amour sexuel est une forme plus haute; il comprend, outre l'instinct, une émotion tendre, et devient, surtout chez l'homme civilisé, une émotion extrêmement complexe l'amour comprend l'affection, l'admiration, l'estime de soi, l'amour de l'approbation, etc. Il y a encore une autre différence entre l'instinct sexuel et l'amour, c'est le choix individuel. L'instinct sexuel se contente d'une satisfaction spécifique; l'amour sexuel; 3 ° Sous une troisième forme, plus élevée, les éléments physiologiques diminuent d'importance, s'effacent même, et on a l'amour platonique, chevaleresque dont on trouve des exemples si curieux au moyen âge. Mais Ribot a peine à admettre que l'amour existe sans conditions physiques, si atténuées qu'on les suppose. Comme toutes les autres émotions, l'amour peut atteindre la folie et donner lieu notamment à ces formes si souvent décrites, les excitations causées par des impressions étrangères à la sexualité et l'attraction pour le même sexe. Ribot pense que les principales causes de ces anomalies sont ces malformations des organes génitaux, les agglomérations formées d'individus du même sexe, des associations d'idées bizarres qui se forment au moment de la puberté, et l'imagination. Ribot continue cette seconde partie de l'ouvrage par l'étude des sentiments complexes. Le septième chapitre (pp. 266-279) traite du passage des émotions simples aux émotions composées. Après avoir décrit les instincts primitifs et les émotions simples, Ribot montre par quels procédés les émotions dérivées proviennent des émotions simples. 1° Par évolution. L'évolution est à forme homogène ou hétérogène, suivant qu'un sentiment se complique et s'affine en demeurant essentiellement le même ou se transforme en un sentiment différent et même contraire (ex. instinct de conservation se changeant en avarice); 2° Par arrêt de développement. Ainsi la haine, la résignation, l'amour platonique sont des formes avortées respectivement de la colère, du chagrin, de l'amour sexuel. Dans tous les cas d'arrêt, l'émotion est intellectualisée. 3 ° Par composition. Des éléments divers entrent dans un même sentiment: ou ils sont homogènes et convergents, comme l'amour sexuel, ou ils sont hétérogènes et divergents, comme dans la jalousie. De plus ils se mélangent, comme dans les cas cités, ou ils se combinent, comme dans l'humour, ce sentiment du risible, ayant pour base la sympathie, composé d'indulgence et de mépris, négatif et destructif dans xx

sa forme, positif et constructif dans sa réalité, produit original et savoureux de sentiments contraires. Ces émotions formées par combinaison ont pour base une association d'états intellectuels qui est, le plus souvent, par contraste; elles supposent une fusion, en proportions variables, d'états agréables et désagréables (mais le tout diffère de la somme des parties). Les sentiments complexes que Ribot va soumettre à l'analyse psychologique sont les sentiments moraux et sociaux, le sentiment religieux, le sentiment esthétique et le sentiment intellectuel. Le huitième chapitre (pp. 280-306) traite des sentiments sociaux et moraux. Il existe quatre formes de sociétés animales; les sociétés fondées sur la nutrition, celles qui reposent sur la reproduction, puis les sociétés grégaires instables, enfin les sociétés à organisation stable et complète. Les sociétés de nutrition ne sont pas réellement des sociétés car les individus ne sont pas indépendants. Les sociétés fondées sur la reproduction sont des sociétés domestiques ou familles avec leurs diverses formes. Cet agrégat peut reposer sur le rapprochement sexuel, ou l'amour maternel, ou l'amour paternel. Mais, dans la majorité des cas, le rapprochement dure à peine; l'amour paternel est rare et peu stable; l'amour maternel est le seul élément universel et stable. Les sociétés grégaires instables sont fondées sur l'attrait du semblable pour le semblable. Les sociétés supérieures sont celles où l'animalité a atteint son plus haut degré de développement social. On y trouve la division du travail, la solidarité, la stabilité et la continuité à travers les générations. Les sociétés humaines ne sont pas une expansion de la famille, elles n'évoluent pas comme elle et avec elle. La famille n'a pas eu partout une évolution identique; elle a revêtu trois formes: la promiscuité, dont l'existence générale est douteuse, le matriarcat qui a été une période très longue, et le patriarcat. La société serait donc antérieure à la famille. Elle a des origines différentes. Sa première forme serait la horde, sa seconde forme le clan, agrégat fixe, stab le, cohérent, constitué par un lien de nature sociale, religieuse ou autre. La vie en commun exige une règle, une obligation de ce qui doit être fait ou évité; c'est à ce propos que s'éveille le sentiment moral. Toute morale réelle, qui a vécu, présente deux périodes principales, l'une instinctive et spontanée, qui s'exprime surtout par les mœurs, l'autre consciente et réfléchie s'exprimant dans les lois écrites, les codes religieux ou civils et dans les spéculations abstraites des moralistes. La moralité présente, dans son évolution, deux aspects, l'un positif qui correspond aux sentiments de bienfaisance, l'autre négatif, XXI

correspondant à ceux de justice. La bienfaisance, émotion tendre, résulte d'une forme particulière d'activité, l'activité créatrice, accompagnée de plaisir: elle consiste à agir, à réussir, et à s'intéresser à ce qu'on fait. La justice a une origine différente; elle provient d'un réflexe défensif, c'est d'abord la vengeance, puis la vengeance différée, remplacée par le talion; le talion, toujours violent, est remplacé par l'arbitrage et la compensation ; et enfin, l'affaire criminelle, d'abord considérée comme affaire d'intérêt privé, est devenue publique, la poursuite se faisant par l'État. On voit que l'évolution du sentiment de justice est moins affective qu'intellectuelle, elle a surtout été dirigée par la nécessité sociale. Ainsi le sentiment moral dérive d'un instinct: l'instinct social. Cet instinct a, comme les autres, ses déviations et perversions. La pathologie du sentiment moral nous apprend l'existence d'individus atteints d'insensibilité morale; plusieurs théories (à caractère physiologique et/ou psychosociologiques) ont été mises en avant pour expliquer cette anomalie. Le neuvième chapitre (pp. 307-329) traite du sentiment religieux. Dans toute croyance religieuse, il y a nécessairement deux choses: un élément intellectuel, une connaissance qui fait l'objet de la croyance; un état affectif qui l'accompagne, et sans lequel on n'aurait plus qu'une conception abstraite, métaphysique. L'élément intellectuel de la religion a une origine discutée, il ne faut le placer ni dans la perception sensorielle de l'infmi (Max Müller) qui serait sans cesse présent à nos sens compris dans le fini, ni dans le culte des ancêtres (Spencer), car de ce culte ne pourrait dériver l'adoration des animaux, des plantes, des objets inanimés. Le développement religieux a commencé par l'adoration des objets matériels (fétichisme), perçus comme animés, jugés bienveillants ou malveillants; ensuite, seconde période, il y a la croyance à des esprits indépendants de la matière. Ces formes primitives de la croyance sont nées de l'anthropomorphisme. Le sentiment religieux, à ce moment, se compose surtout de peur, beaucoup moins de sympathie, et pour une bonne part d'égoïsme; on fait des offrandes pour obtenir un large dédommagement; le culte repose tout entier sur la règle pratique; par conséquent, le sentiment religieux, que certains auteurs ont voulu considérer comme pathologique, se rattache tout simplement à l'instinct de conservation. Notons encore les tendances sociales du sentiment religieux; il cimente les associations, renforce le principe d'autorité. La seconde période de la religion se caractérise par la réflexion et la généralisation. Elle se poursuit donc soit au point de vue intellectuel, soit XXII

au point de vue affectif; les dieux reçoivent successivement des attributs différents; d'abord la force, puis l'intelligence, enfin la moralité; en même temps, leur nombre tend à se réduire, et ils finissent par l'unité. L'évo lution affective consiste principalement à faire prédominer sur la peur les émotions tendres, admiration, confiance, amour, extase. Enfin, dans une troisième période, purement dogmatique, l'élément intellectuel devient prédominant, et le sentiment affectif s'efface: il survit chez quelques natures spéciales, les mystiques. En terminant sur ces points, Ribot sent le besoin de prouver une fois de plus que le sentiment religieux est une émotion complète, avec son cortège de manifestations physiologiques; sous sa forme dépressive, il produit tous les effets de la peur; sous sa forme exaltée, il emploie le langage de l'amour charnel; le rite est l'expression de cette émotion, qui, par son origine et sa nature, diffère entièrement du sentiment moral. La pathologie du sentiment religieux est très riche; elle comprend des formes dépressives, comme la mélancolie religieuse, l'ascétisme, toutes les espèces de possession, et l'extase, la théomanie comme forme dérivant de l'amour religieux. De tous les sentiments, c'est le plus contagieux. Le dixième chapitre (pp. 330368) traite du sentiment esthétique. II a sa source dans un superflu de vie, dans une activité de luxe; il est une forme du jeu. Le caractère propre de cette forme du jeu, c'est qu'elle se dépense en une combinaison d'images et aboutit à une création qui a son but en elle-même. Au fond de cette activité, il faut voir un instinct, un besoin de créer, qui se manifeste d'abord dans l'invention des jeux de l'enfance, ensuite par l'éclosion des mythes, plus tard encore dans l'art proprement dit. La transition entre le jeu et l'activité esthétique, qui est un jeu-création, est fournie par un art très primitif, presque universel, la danse-pantomine. L'auteur y rattache facilement la musique, 'la poésie, un peu plus indirectement la peinture et la sculpture; quant à l'architecture, le lien, s'il existe, est bien vague. L'évolution du sentiment esthétique présente deux périodes: d'abord, il est social; la danse est une manifestation collective, sauvegardée par des lois; puis le sentiment esthétique a évolué de la forme sociale à l'individualisme, et enfin de l'homme à la nature; le sentiment de la nature était ignoré des anciens et ne date guère que d'un siècle. La pathologie du sentiment esthétique n'existe pas par elle-même; elle est l'expression, entre beaucoup d'autres déjà signalées, d'une prédisposition morbide qui ne peut suivre cette voie que chez le petit nombre, ceux qui ont la puissance de l'imagination créatrice. Le onzième chapitre (pp. 369XXIII

380) traite du sentiment intellectuel. Le sentiment qui accompagne les opérations intellectuelles revêt successivement trois formes: utilitaire ou pratique, désintéressée ou scientifique, passionnelle. Ce sentiment dépend, comme tous les autres, d'un instinct, le besoin de connaître, la curiosité. On a analysé la curiosité de la manière suivante: premier temps, surprise, résultant d'un choc; deuxième temps, étonnement, qui est la fixation de l'attention sur l'objet surprenant; troisième temps, l'interrogation. Cette curiosité a d'abord été utilitaire, puis elle est devenue désintéressée, scientifique; enfin, chez quelques-uns elle tend à atteindre l'exclusivisme et la puissance d'une passion. La pathologie de ce sentiment comprend la folie du doute, avec toutes ses variétés, et le mysticisme qui est la réintégration dans la science, de l'amour du merveilleux et du désir illusoire d'agir sur la nature, sans recherches préalables, sans peine, sans travail. Ribot termine cette seconde partie de l'ouvrage par un ensemble de chapitres à visée conclusive. Le douzième chapitre (pp. 381-405) traite des caractères normaux. Ribot considère le caractère comme ayant pour base essentielle, sinon unique, la sensibilité. Le caractère a trois marques: unité, stabilité, innéité. Mais les vrais caractères sont rares, Ribot en décrit trois genres: les sensitifs, les actifs et les apathiques. Ce qui les constitue, ce sont les modes du sentir. Les sensitifs sont impressionnables à l'excès, inquiets, craintifs, timides, méditatifs et contemplatifs; ils semblent voués au pessimisme; en eux prédomine la contraction. Les actifs au contraire sont gais, entreprenants, hardis, audacieux, téméraires, généralement optimistes; en eux prédomine l'expansion. Les apathiques ou lymphatiques sont inertes, indifférents. Si l'intelligence n'intervient pas dans la constitution des genres de caractères, elle intervient dans la constitution de ses variétés ou espèces. Ribot distingue ainsi trois espèces de sensitifs (humbles, contemplatifs, émotionnels) ; deux espèces d'actifs (actifs médiocres, grands actifs) ; deux espèces d'apathiques (apathiques purs, apathiques calculateurs). Si l'on passe des espèces aux variétés, c'est-à-dire des caractères relativement simples aux caractères composés. Les variétés de caractères sont constituées par deux marques au lieu

d'une, tantôt harmoniques, tantôt contraires. Ce sont 10 les "sensitifs
actifs", les "apathiques actifs" , les "apathiques sens itifs". En s' élo ignant de plus en plus des formes simples, on arrive à un dernier groupe les "substituts", remplaçant ou équivalent du caractère. Les individus échappent à toute définition par leur complexité. On peut dire seulement

XXIV

qu'il y a parmi eux des caractères "complets" et des caractères "partiels". Le treizième chapitre (pp. 406-423) traite des caractères anormaux et morbides. Les caractères inconséquents ou anormaux sont de trois sortes: les caractères contradictoires successifs, les caractères contradictoires coexistants, les caractères instables ou polymorphes. Les caractères contradictoires successifs se rangent eux-mêmes en deux groupes: IOle tempérament ne change pas, tout en se manifestant en sens contraire (conversions) ; 20 le second groupe comprend les caractères alternants (Félida X), la folie circulaire maniaco-dépressive, etc. Les caractères contradictoires coexistants sont ceux chez lesquels existent des tendances, soit simplement opposées ou contraires soit contradictoires. Les caractères instables ou polymorphes ne sont plus à proprement parler des caractères (ex. hystériques). Le quatorzième et dernier chapitre (chap. XIV, pp. 424-438) a pour titre: la dissolution de la vie affective. Il s'agit ici d'établir la vérification de la loi de régression dans l'ordre des sentiments. La régression affective, liée à la régression intellectuelle, est différente suivant les caractères, puisque les tendances dominantes diffèrent de l'un à l'autre. Cependant, d'une façon générale, les émotions désintéressées (esthétiques, scientifiques) disparaissent avant les émotions altruistes (sociales, morales), celles-ci avant les émotions égo-altruistes (amour sexuel, sentiment religieux, ambition), ces dernières avant les émotions égoïstes (peur, colère, besoins nutritifs). Tout ceci reste conforme à la loi selon laquelle la dissolution des tendances suit l'ordre inverse de leur évolution. Ribot termine, en conclusion (pp. 439-444), en soulignant la primauté de la vie affective dans l'ensemble de la vie psychologique en y apportant des preuves physiologiques et psychologiques. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale
Université de Paris V

- René

Descartes

Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» Institut de psychologie Laboratoire de Psychologie Expérimentale UMR CNRS 8581 et EPHE 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France

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SENTIMENrrs
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TH. RIBOT
Pl'ofc:-;:-;cul' an Collège a)il'ec.tcHl' de ]a Revue de Fl'anee philo.'wldliql'e

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PARIS
-:\NCIENNE LIBRAIRIE GERl\tIER BAJLLI.~~HE
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l~ÉJ-AIXl\LCAN,
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ÉDITEUR

S A l N T - GER 1\1A r N

1896
Tons droits réservés.

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M. L. IiIARD
DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT 8UPÉRIEUH

H 01?lrnage

?'econ1~aissan

t.

PRÉFACE

La psychologie des états affectifs est, de l'avis COIIlrnunf confuse et peu avancée. Bien qu'elle ait bénéficié en quelque mesure de l'entraînement contemporain vers les recherches psychologiques, on doit avouer qu'elle n'a exercé sur les travailleurs qu'llne séduction modérée: on a préféré (l'autres études, celles des perceptions, de la Inémoire, des images, des mouvements, de l'attention. Si la preuve était nécessaire, on la trouverait dans les listes bibliographiques qui se publient actuelleme11t e11 Allemagne, en Amérique, en France, et donnent l'inventaire psychologique de chaque année. Sur la totalité des livres, mérnoires et articles parus, ce qui se rapporte aux sentiments reste en 1110yenneau-dessous du vingtième. C'est bien peu pour le rôle que les élnotions et les passions jouent dans la vie hun1aine, et cette partie de la psychologie 118 111éritepas un tel ëlbandon. A la vérité, dans ces derniers temps, W. James et Lange semblent avoir mis un terme

VIII

PRÉFACE

à cet état de stagnation. Leur thèse, d'apparence paradoxale, a suscité, surtout en Amérique, des discussions, critiques, apologies en grand nombre et, ce qui vaut mieux, des observations et des recherches. Il faut reconnaître que, pour ceux qui ont quelque soucÎ de la précisio11 et de la clarté, rétude des sentiments présente de g'rancIes difficultés. L'observation intérieure, guide peu sûr et qui ne conduit pas loin, est ici particulièrement suspecte. L'expérilnent.ation a donné quelques résuI lats très appréciables, n1ais bien moins importants e1 bien n10i11S nombreux que pour les autres parties de la Psyc]1ologie. Les recherches de détail, les monog~rap11ies 111anquent; en sorte que notre sujet abonde à chaque instant en questions n1al éclaircies. Enfin, le préjugé dominant, qui consiste à assimi]er les états affectifs aux états intellectuels, à les considérer comme leurs analog~ues ou mêr11e leurs dépencla11ces et à les traiter comme tels, 11'est propre qu'à induire ell erreur. Nous avons, en effet, da11s toule étude sur la psychologie des sentiments, à choisir entre deux positions radicalement clistinctes et ee choix impose une différence dans la Inéthode. Sur la nature essentielle et dernière des états affectifs, il y a deux opinions contraires. D'après l'une, ils sont secol1claires, dérivés, qualités, modes ou fonctions de la connaissance; ils n'existent que par elle; ils sont de
l'

: c'est la thèse intellectllaliste. D'après l~autre, ils sont primitifs, autonomes, irréductibles à rintelligence, pouvant exister en dehors (j'elle et sallS elle; ils Ollt une origine totalelnent différe11te: c'est la thèse que, sous la forn1e actuelle, on peut nomrner ph.ysiologiq'lle.
«

intelligence

C011[use

))

PRÉFACE

LX

Ces deux thèses ont des variantes; je les nég~lige, n'écrivant pas leur histoire; filais tout rentre dans run ou l'autre de ces deux grands courants. La théorie lntellectualiste, qui est de vieille date, a trouvé sa plus cornplète expression dans Herbarl et son écoJe, pour qui tout état affectif Il'existe que par le rapport réciproque des représentations; tout sentiIIlent résulte de la coexistence dans l'esprit d'idées qui se conviennent ou se combattent; il est la conscience im111écliate de l'élévation ou de la dépression momenlallée cIe l'activité psychique, d'un état de tensi011 libre ou en.tra vée : filais il n'est pas par lui-mêr11e; il ressemble aux accords musica ux et clissonances qui diffèrent des sons élémentaires, quoiqu'ils n'existent que par eux. Supprimez tout état intellectueJ,
les eilti ill e11 s' é vaIl 0u it; t il n'a qu' U11 vie <.i pru 11, e 'em t

celle d'un parasite. L'i11flue11cede IIerbart persiste encore en Allernagne oÙ (sauf quelques exceptions COlnme I-Iorwicz, Schneider, etc.) l'intellectualisme complet ou mitigé prédo1nine. La thèse que j'ai appelée physiologique (Bain, Spencer, l\laudsley, James, Lange, etc.}rattache tous les états affectifs à des conditions })iologiques et les considère comme l'expressio11 clirecte et immédiate de la vie végétative. C'est celle qui a été adoptée, sans restrictiol1 aucune, dans ce travail. Pour elle, les sentilnents ne sont plus Ulle manifestation superficielle, une simple efflorescellce; ils plongent au plus profond de l'intiiviclu; ils ont leurs racines da11s les J)esoins et les instincts, c'est-à-dire dans des mouvements. La conscience ne livre qu'une partie de leurs secrets; elle ne peut jamais les révéler complètement;

_.x

PRÉFACE

il faut descendre au-dessous d'elle. Sans doute, il est fâc}leux d'avoir à invoquer une activité inconsciente, à faire intervenir un facteur obscur, mal déterminé; 'mais, vouloir réduire les états affectifs à (les idées .claires~ nettes et s'imaginer que, par ce procédé, on peut les fixer, c'est en n1éconnaître complètement la nature et se condamIier par avarice à échouer. Au reste, ce n'est le lieu ni de critiquer la thèse inteliectualiste, 11i de justifier l'autre en courant: l'ouvrage tout e11tier y est consacré. Il comprendra deux parties. La pren1ière étudiera les manifestations les plus généraIes: le plaisir et la douleur, rnarques propres de cette forme de la vie psycllique, diffus partout et d'aspects multiples; puis la nature de l'émotion, état complexe qui, dans l'ordre affectif, correspond à la perception dans l'ordre de la connaissance. La seconde traitera des émotions spéciales. Cette étude de {létail est d'une grande importance pour des raisons qui seront exposées plus tard, avant tout pour ne pas rester clans les généralités: elle est un contrôle et une vérification. La nature de la vie affective ne peut être comprise que si on la suit dans ses transfornlations incessantes, c'es"t-à-diredans son histoire. La séparer des institutions sociales, n10rales, religieuses, des changements esthétiques et intellectuels qui ]a traduisent et l'incar"nent, c'est la réduire à une abstraction vide et morte. Aussi, on s'est attaché à suivre toutes les émotions l'une 3près rautre daIls la n1arche .de leur développement, .à noter' les Illoments successifs cIe leur évolution ou de leur régression.

PRÉFACE

XI

La patll010gie de chaque émotion a été esquissée à titre de complément et d'éclaircissement. On a essayé de faire voir que sous des apparences de confusion, d'incohérence et de prolnjscuité, il y a, du morbide au normal, du compl"xe au simple, un fil conducteur qui peut toujours ralnener au point d'origine. Ce travail, qui a pour but d'exposer la situation présente de ]a psychologie des sentimellts, aurait pu être très long. En éliminant toute digression et tout exposé historique, on l'a fait aussi court que possible.
l\lars '1896.

PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

INTRODUCTION
L'ÉVOLUTION DE LA VIE AFFECTIVE

En C0111n1ençant, est utile cresquisser à grands traits l'évolution il générale de la vie affective, de son hUInble début - la sensibilité organique - il ses farInes les plus con1plexes et les plus hautes. En finissant, nous présenterons le tableau correspondant et inverse, celui de sa dissolution. Quand on prend au hasard et tels que l'expérience journalière nous les donne, les états connus sous les déno111inationsflottantes de sentÏ1nents, én10tiol1s,passions: la joie et la tristesse, un 111al de dent et l'agrén1ent d'un parflln1, l'an1our ou la colère, la peur ou l'alnbition, la jouissance esthétique ou l'én1otion religieuse, la fureur du jeu ou la bienveillance, le frisson du sublin1e ou le 111alaise du dégoût et ainsi de suite, car ils sont innolnbrables; une preInière reInarque s'in1pose, n1ên1eit les exan1iner superficiellement: tous ces états, quels qu'ils soient, offrent un double aspect: objectif ou extérieur, subjectif ou intérieur. Nous constatons d'abord des Inanifestations motrices: des Inouvements, des gestes, une attitude du corps, LIne1110dification dans la voix, la rougeur ou la pâleur, des trelnblen1ents, des changements dans les sécrétions ou excrétions, et autres phério111ènes corporels, variant suivant les cas. Nous les observons sur 110USmên1es, chez nos selnblables, chez les anÎlnaux. Quoiqu'ils ne
RIBOT.
-Sentin1ents. i

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PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

soient pas tous 1110teursau sens strict, il n'y a aucun abus it les nOln111erinsi, puisqu'ils sont tous l'effet d'une action centrifuge. a Nous constatons aussi, en noUS-rnê111eS direeten1ent et par le téllloignage de la conscience, chez les autres indi1'ecten1entet par induction, l'existence de certains états agréables, pénibles ou Inixtes, avec leurs 111oc1es nuances extrên1en1ent variables en ou qualité et en intensité. De ces deux groupes, les manifestations n10trices d'une part, les plaisirs, douleurs et leurs c0111posésd'autre part, lequel est fondamental? Pouvons-nous les mettre sur la n1êlne ligne et, si nous ne le pouvons pas, quel est celui qui supporte l'autre? NIa réponse il cette question sera nette: les manifestations Inotrices sont l'essentiel. En crautres te1'1nes,ce qu'on appelle états agréables ou pénihles ne constitue que la partie superficielle de la vie affective, dont l'élén1ent profond consiste dans les tendances, appétits, besoins, désirs, qui se traduisent par des mouven1ents. La plupart des traités classiques (et 111ê111e d'autres) disent: « La sensibilité est la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur». Je dirai, en elnployant leur terlninologie : c'est la faculté de tendre ou de désirer et par suite d'éprouver du plaisir et de la douleur. La tendance n'est rien de n1ystérieux; elle est un lllouvelnent ou un arrêt de Inouven1ent à l'état naissant. J'enlploie ce 1110t tendance - C01TI111e syaonyn1e de besoins, appétits, instincts, inclinations, désirs; il est le te1'n1egénérique dont les autres sont des variétés; il a sur eux ravantage d'elnbrasser à la fois les deux aspects, psychologique et physiologique, du p}lénOlTIène.Toutes les tendances supposent une innervation 1110trice;elles traduisent les besoins de l'individu quels qu'ils soient, physiques ou Inentaux : le fond, la racine de la vie affective est en eUes, non dans la conscience du plaisir et de la douleur qui les aCC0111pagne, elon qu'elles sont s satisfaites ou contrariées. Ceux-ci - les états agréables ou pénible.s - ne sont que des signes, des indices; et~ de Inême que les sYlnptÔ1l1es ous révèlent l'existence d'une Inaladie, non sa nature essenn tielle qui doit être cherchée dans les lésions cachées des tissus, des organes, des fonctions; de n1êlne aussi le plaisir et la douleur ne sont que des effets qui doivent 'nous guider vers la recherc11e et la détern1ination des causes, cacl1ées dans la région des instincts. Si

L'ÉVOLUTION

DE LA VIE AFFECTIVE

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l'opinion contraire a généralen1ent prévalu, si la priorité a été accordée à l'étude des 111anifestationsagréables et pénibles, considérées carnIne l'essentiel de la vie affective et servant à la définir; c'est le résultat d'une Inauvaise 111éthode,d'une foi exclusive ùans le tp.lllaignage de la conscience, d'une illusion C0l11n1Une conqui siste à croire que la portion consciente d'un événelnent est sa portion principale; n1ais surtout la conséquence de cette idée radicalelnent fausse que les phénomènes corporels qui accolnpagnent tous les états a11'ectifs,sont des facteurs négligeables, extérieurs, étrangers à la psychologie, sans intérêt pour elle. Pour le nloment, ce qui précède n'est qu'une affirn1ation; les preuves viendront plus tard et relnpliront tout l'ouvrage: il s'agissait seulen1ent d'indiquer claÎrelnent, dès le début, la position adoptée. Nous pouvons 111aÎntenant suivre l'évolution de la vie affective, en 111arquantses principales étapes qui sont: la sensibilité préconsciente, l'apparition des é111otionsprin1itives, leur transfor111ation en élTIotionsc0111plexes t abstraites ou en cet état stable ou e et chronique qui constitue les passions. I La première période est celle de la sensibilité protoplas111ique, vitale, organique, préconsciente. On sait que l'organisn1e a sa 111émoire; l conserve certaines in1pressions, certaines 1110d i ifications norlnales on morbides; il est capable d'adaptation: ce point a été bien établi par Hering (qui avait été précédé dans cette voie par Laycock et Jessen). C'est l'ébauche de cette forme supérieure qui est la Inénloire psychique, consciente. Senlblablen1ent, il existe

une forme inférieure, inconsciente, - la sensibilité organique qui
est la préparation et l'ébauche de la vie affective supérieure, consciente. La sensibilité vitale est au sentir conscient ce que la mé1110ire organique est it la 111én1oireu sens courant du 11101. a Cette sensibilité vitale est la propriété de recevoir des excitations et de réagir en conséquence. Dans un mén10ire très connu et déjà ancien 1, CI. Bernard écrivait: « Les philosophes ne connaissent et
1.
fi

La sensibilité

dans

le règne

anÎlnal

eL le règne

végétal

1/

(t876),

dans la Science expérÙnentale, p. 2t 8 et suiv.

4

PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

n'adn1ettent en général que la sensibilité consciente, celle que leur atteste le 1110Ï. 'est pour eux la lllodification psychique, plaisir, C douleur, détern1inée par les lTIodificationsexternes Les physiologistes se placent nécessairen1ent à un autre point de vue. Ils doivent étudier le phéno111èneobjectivelnent, sous toutes les forInes qu'il revêt. Ils observent que, au mOIllent oÙun agent 1110dificateur agit sur 1'h01n111e, ne provoque pas seulement le plaisir et la il elouleur, il 11' affecte pas seule1nent l'ân1e : il affecte le corps, il détern1ine d'autres réactions que les réactions psychiques et ces réactions auto1l1atiques, loin d'être la partie accessoire du phénomène, en sont au contraire l'élén1entessentiel. » Puis il 1110ntrait, par des expériences, qne relnploi cles anesthésiques, poussé à outrance, abolit d'abord la sensibilité consciente, puis la sensibilité inconsciente des jntestins et des glandes, puis l'irritabilité 111USCUlaire, enfin les lllouvenlents si vivaces du tissu épithélial. De lllên1e pour les végétaux: sous l'influence de l'éther, la sensitive perd ses propriétés singulières, les graines cessent de gernler, la levure de fermenter, etc. D'oÙ cette conclusion, que la sensibilité ne réside pas dans les organes ou les tissus, 11laisdans les élélne11tsanat0111iques.

Depuis, ces recherches sur la sensibilité pl'otoplasn1ique ont été poursuivies avec beaucoup d'ardeur dans le règne des 111icro-organisllles. Ces êtres, tantôt ani111aux~ tantôt végétaux, sin1ples 111asses de protoplaslna, sont en général 1110nocellulaires et paraissent hOlTIogènes, sans différenciation de tissus. Or, on constate chez eux des tendances très variées. Les uns cherchent, les autres fuient obstinément la lU111ière.Les 111yxon1icètes,llasse protoplaslnique l qui vit dans l'écorce du chène, placés dans un verre de 1110ntre plein d'eau s'y tiennent en repos; B1aissi l'on dispose autour d'eux de la seiure de bois, ils élnigren t aussitôt vers elle, COll1nle ris de p nostalgie. L'actynophrys fait de 111ên1eour l'anlidon. Les bactéries p déeouvrent dans un corps voisin jusqu'à un trillionièn1e de ll1illigran11ne d'oxygène. Certains ciliés sédentaires paraissent choisir leur nourriture. Enfin on a cru voir une tendance élective dans le 1110UVelTIent entraîne l'ovule InÙle vers l'ovule fen1e11e.Je ne qui rappelle qu'une faible partie des faits qu'on a énu111érés. S'il me fallait invoquer crautres exe111ples, citerais encore les je

L'ÉVOLUTION

DE LA VIE AFFECTIVE

D

cas étudiés de nos jours sons le nonl de « phagocytose». La lutte
pour la vie existe non seulenlent entre les individus, 111ais entre les élélnents anatonliques constituant l'individu. Chaque tissu, 111USCUlaire, conjonctif, adipeux, etc" possède des phagocytes (cellules

dév'\rantes)dont le rôle consiste à

«

dévofer », il détruire les cel-

lules de nlênle nature affaiblies ou vieillies. Outre ces phagocytes spéciaux, il y a les phagocytes généraux C0111111e globules blancs les du sang qui viennent au secours des prenliers, quand ils ne suffisent pas à la tàche. Ils résistent aux 111icrobes athogènes, soutienp nent contre eux une lutte interne, s'opposent à l'envahisse111ent des gernles infectieux. Cette propriété, d'apparence téléologique, selnbla d'abord fort étonnante. Les recherches ultérieures ont 1110ntréque les phagocytes sont doués d\U1Csensibilité (dite chinliotaxique) grâce itlaquelle ils distinguent la cOlnposition chinlique du nliIieu~ s'en rapprochent ou s'en éloignent: les tissus dégénérés attirent certains d'entre eux qui s'incorporent les eellulës lésées ou n10rtes; quant aux élélnents sains et vigoureux peut. être se défendent-ils en sécrétant quelque substance qui les préserve de la phagocytose, Ces faits pris entre beaucoup d'autres sur lesquels nous aurons d'ailleurs à revenir à propos de l'instinct sexuel (2e partie, ch. VI) ont été interprétés de deux manières très différentes: rune psychologique, l'autre chin1ique. Pour les uns, il Y a dans tOllSces phéno111ènesun rudinlent de conscience. Puisque les lllouvelnents sont adaptés, appropriés, variables suivant les circonstances, il faut, disent-ils, qu'il y ait un choix, et le choix inlplique un élélnent psychique: leur lllotilité est la révélation d'une « psyché» obscure qui est douée de tendances attractives et répulsives. Pour les autres (et nous adoptons cette opinion), tout est réductible à des explications physico~'chinliques. Sans doute, il y a affinité, attraction, répulsion, Blais au sens scientifique; ces mots sont des nlétaphores dérivées du langage de la conscience, qui doivent être purgées de tout élélnent anthropon1orphique. Divers auteurs ont montté, par de nombreuses observations et expériences, les conditions chiIniques qui déternlinent ou enlpêchent le prétendu choix (Sachs, Ver,vorn, Lüb, ~iaupas, Bastian, etc.).

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PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

Sur ce point; con11nepour toutes les questions d'origine, on ne peut opter que d'après des vraisen1blances et elles paraissent toutes en faveur de l'hypothèse chin1iqne. Au reste, ceci n'a pour notre sujet qu'un intérêt secondaire. Si l'on achnet des tendances conscientes, alors l'origine de la vie affective coïncide avec l'origine 111êlnede la vic physiologique. Si l'on élin1ine toute psycllologie, il reste encore la tendance physiologique, c'est-il-dire l'élén1ent Inoten!' qui, il aucun degré, du plus hUl1lble au plus élevé, ne fait ja111aisdéfaut. Cette excursion dans la période préconsciente - puisque nous 1(1tenons pour telle - nous Inet en possession d'un résultat. Au terlne de cette recherche, nous trouvons déjà deux tendances physico-chimiques, organiques, Inais bien dessinées: l'une d'ath'action, l'autre de répulsion: ce sont les deux pôles de la vie affective. L'attraction, qu'est-elle ici? Sin1plen1ent l'assin1ilation, elle se confond avec la nutrition. Pourtant avec l'attraction sexuelle, notonsle, nous atteignons déjà un degré plus élevé; le phénomène est plus c01l1plexe;l'être 111onocellulairen'agit plus seulen1ent pour se conserver, l1lais pour 111aintenirl'espèce. Quan t à la répulsion, nous pouvons ren1arquer qu'elle se 111anifestede deux n1anières. D'un côté, eUe se confond avec la clésassin1ilation : la cellule ou le tissu rejette ce qui ne lui convient pas. D'un autre côté, à un stade un peu supérieur, elle est en quelque façon déjà défensive. Nous avons ainsi donné une hûse à notre sujet, en 1110ntrantqu'il existe au-dessous de la vie affective consciente, une région très inférieure, très ohscure, celle de la sensibilité vitale ou organique qui est une forn1e elnbryonnaire de la sensibilité consciente et la supporte.

II Passons des ténèbres à la IUlnière et du vital au psychique. Mais, avant d'entrer dans la période consciente de la vie affective et de la suivre dans la marche progressive de son évolution, ici est peutêtre le lieu convenable pour examiner une question assez Ünportante et qui a été généralelnent résolue à tort dans le sens de la

L'ÉVOLUTION

DE LA VIE AFFECTIVE

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négative: Y a-t-il des états affectifs pur's, c'est-à-dire vides de tout élén1ent intellectuel, de tout contenu représentatif, qui ne soient liés l1ià des perceptions, ni à des images, ni à des concepts, qui soient sinlplement subjectifs, agréables, désagréables ou Inixtes? Si l'on répond négativen1ent, il s'ensuit que, jalnais et sans aucune exception, aucun lTIodede sentiulent ne peut exister par lui-mêlne; il lui faut toujours un soutien; il n'est toujours qu'un acconlpagnenlent. Cette thèse a pour elle la majorité; elle a été adoptée naturellelnent par les inteUectualistes et tout récenl111ent Lehnlann l'a soutenue sous sa forn1e radicale: un état de conscience énlotionnel pur ne se rencontre pas; le plaisir et la douleur sont tOl~ours liés à des états intellectuels 1. Si l'on répond affirnlativelllent, alors l'état atTectif est considéré C01111ne ayant, au nloins quelquefois, une existence propre, indépendante, non assujetti au rôle perpétuel d'acolyte ou de parasite. Ceci est une question de fait et l'obsel'vati on seule peut répondre. Bien que nous ayons d'autres raisons it donner en faveur de rauto~ nOlnie et lllêllle de la prinl0rdialité de la vie afTective,nous les renvoyons à la conclusion de ce livre, pour rester actuellenlent dans l'expérience pure et sin1ple. Il est incontestable (lue, dans la règle, les états én10tionnels accon1pagnent les états intellectuels; ll1ais qu'il n'en puisse être autren1ent, que les perceptions et représentations soient la cond.ition d'existence nécessaire, absolue, sans exception, de toute lTIanifestatiol1affective, c'est ce que je nie. Il y a une pren1ièl'e classe de faits que je ne nlentionne que pour Inénl0ire. Quoiqu'ils aient été invoqués, ils Ille paraissent peu probants. Je veux parler de certaines énlotions qui éclatent brusquen1ent chez les animaux, sans aucune expérience antérieure qui les explique. Gratiolet ayant présenté Ù un tout jeune chien un débris de peau de loup si usée qu'elle ressen1blait à du parchenlin, ranin1al en le flairant fut saisi d'une frayeur indicible. I{rœner dans son livre sur la cénesthésie 2 a recueilli des faits analogues. Toutefois, il est si difficile de savoir ce qui se passe dans la conscience
BewllssLseinszl1sland kOllllnt nicht '1. « Ein rein eUlotionneller Zust unel Unlust sind steLs an inLellekLuclle ZnsUindc geknÜpfl. Hauptgesetze der rnenschlichen GefÜhlslebens (1892), p. 16. 2. Das k01'perliche GefÜhl ('J887), p. 80-8-1. VOl';
))

Die

8

PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

d'un anÏ1nal, de faire la part de l'instinct et de la transn1ission héré~ ditairc, que je n'insiste pas. De plus, dans tous ces cas, rén1otion est suscitée par une sensation e.1:ter'n.e ui pousse le ressort, Inet q en jeu le Inëcanis111ede l'instinct; en sorte qu'on pourrait arguer de là que ce n'est pas un état affectif pur, indépendant. Pour ne laisser aucun doute, il faut des cas oÙ l'état affectif précède l'état intellectuel, n'est pas provoqué par lui, lnais tout a11 contraire le provoque. L'enfant ne peut avoir au début qu'une vie puren1ent affective. Durant la période intra-utérine, il ne voit, ni n'entend, ni ne touche; InêlIle après la naissance il lui faut plusieurs semaines pour apprendre à localiser ses sensations. Sa vie psychique, si rudi.. 111entairequ'elle soit, ne peut éviclen1mentconsister qu'en un vague état de plaisir et de peine, analogues aux nôtres. Il ne peut les lier à des perceptions, puis flu'il est encore incapable de percevoir. CJest une opinion très accréditée que l'enfant entre dans la vie par la douleur: Preyer l'a contesté; nous verrons plus tard pour quelles raisons. Toutefois, n'insistons pas encore sur ces faits, puisque aussi bien nous ne pouvons les interpréter que par induction. Les adultes vont nous fournir des argun1ents irrécusables et abondants. Plègle générale: tout changen1ent profond dans les sensations 'internes se traduit d'une façon équivalente dans la cénesthésie et 1110difiele ton affectif; or, les sensations internes n'ont rien de représentatif et ce facteur, d'une }n1portance capitale, les intellectualistes l'ont oublié. De cet état purelnent organique qui devient ensuite affectif, puis intellectuel, nous trouverons plus tard de n0111breuxexelnples, en étudiant la genèse des émotions; il suffit pour le l11on1entd'en noter quelques-uns. Sous l'influence du 11achich, dit lVloreau (de Tours) qui l'a si bien étudié, « le senti111ent u'on éprouve est un sentin1ent de bonheur. J'entends par là q U11 état qui n'a rien de C0111n1Un le plaisir puren1ent sensuel. .avec Ce n'est pas le plaisir du gourn1and, de l'ivrogne, 111ais bien plutôt un plaisir con1parable il la joie de l'avare, it celle qu'apporte une bonne nouvelle. J'ai beaucoup connu un h0111111e ui, pendant q dix ans, s'est hachiché continuellen1ent et il hautes doses; il a résisté Ù ce régilne plus qu'il n~était probable et est I110rtfou. Je recevais ses confidences orales et écrites, souvent plus que je ne
))

L'ÉVOLUTION

DE LA VIE AFFECTIVE

9

l'aui'ais désiré. Pendant cette longue période, j'ai toujours constaté ce sentÎlnent de satisfaction inépuisable qui se traduisait de telnps en telnps par des inventions étranges ou des élucubrations Inécliocres, 111aishors de pair à son avis. - A l'époque de la puberté, lorsqu'elle suit sa 111archel1orn1ale, on sait qu'il se produit une Inétan10rphose profonde. Des conditions quelconques, connues ou

inconnues, agissent sur l'organis111e t 1110difient état (1cr lllOe son
111ent);traduites dans la conscience, ces conditions organiques engendrent un ton affectif particulier (20 ll10111ent); et état affectif c institué suscite des représentations correspondantes (3° llloment). L'élén1ent représentatif apparaît en dernier lieu. Des phénol11ènes analogues se produisent dans d'autres circonstances oÙ la cénesthésie est 1110difiée l'état des organes sexuels (lnenstruation, par grossesse) : l'état én10tionnel se produit d'abord, l'état intellectuel ultérieurelllent. - Mais la source la plus abondante oÙ l'on pourrait puiser à volonté est cel'tainen1ent la période d'iricuhatiol1 qui précède l'éclosion des 111aladies Inentales. Dans la plupart des cas, c'est un état de tristesse vague. 1'ristesse sans cause, dit-on vulgairelnent : avec raison, si l'on entend qu'elle n'est suscitée ni par un accident, ni par une 111êluvaise nouvelle, ni par les causes ordinaires ; Inais non pas sans cause, si l'on prend garde aux sensations internes dont le rôle, en pareil cas inaperçu, n'en est pas n10ins efficace. - Cette disposition n1élancolique est aussi la règle dans les névroses. Parfois, il se trouve que l'état affectif, au lieu d'être une incubation lente, est une aura de caractère élTIotionnel, d'une durée très courte (quelques Ininutes à quelques. heures au plus). Certains 111alades,par des expériences répétées, s'en rendent bien cOlnpte; ils savent par ce changelnent que l'accès va venir. Fêré (Les Ép'ilepsies) en a donné plusieurs exen1ples, entre autres celui d'un jeune hOffilne qui, clans cette circonstance, changeait totale111ent e caractère; ce qu'il exprin1ait d'une 111anièreoriginale en d disant: « Je sens que je change de emuI' ». C'est ullél~ieureÎnent que cet état affectif prend corp s, se fixe dans une idée, C01111ne cela se voit au n1ieux dans le délire des persécutions. Sans insister davantage, ce qui serait facile, sur une énun1ératiol1 de faits, on peut ran1ener ces états affectifs purs à quatre types principaux:

IL

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PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

'10:État agréahle (plaisir ~ joie) : celui du hachich et ses analogues~ certaines périodes de la paralysie générale des aliénés, l'euphorie des phtisiques et des 1110Urants: beaucoup de gens qui ont échappé à une 1110rtqu'ils considéraient C0111111e certaine se sont sentis envahis it son ~lpproche d'un état de béatitude, sans autre détern1ination, qui n'est peut-être que l'absence de toute souffrance t ; 2° État pénible (tristesse, chagrin) : la période crincubation de la plupart des Inaladies, la Inélancolie des périodes Inenstruelles ; 30 État de peur: sans raisons, sans causes apparentes, sans jus tiHcation, sans objet; peur de tout et de rien: état assez fréquent qui sera exan1iné en détail sous le titre des phobies; 1,.0 État d'excitabilité: se rapproche de la colère, est fréquent dans les névroses; c~est une 111anièl'ed'être instable et explosive qui, d'abord vague et indétern1inée, finit par prendre une forn1e, s'attacher à une représentation et se décharger sur un objet. Enfin, il y a les états 111ixtes arInés par la coexistence ou ralterf nance des états sin1ples. De tout ce qui précède, il résulte qu'il existe une vie affective pure, auton0111e, ndépendante de la vie intellectuelle, qui a sa cause i en bas, clans les variations de la cénesthésie qui est elle-nlên1e une résultante, un concert des actions vitales. Dans la psychologie du sentÜnent, le rÔle des sensations externes est bien Inince, cOlnparé à celui des sensations internes, et certes il faut ne rien voir au delà

qu~iln'y a pas d'état én10tionnel qui ne soit lié à un état intellectuel» .
«

des pl'en1ièrespour ériger en règle

Ce point élucidé, revenons it notre tableau général de l'évolution. J. Au-dessus de la sensibilité organique, nous trouvons la période des besoins, c'est-à-dire des tendances purelnent vitales ou physiologiques, avec la conscience en plus. Cette période existe seule chez }'ho111111e début de la vie et se traduit par les sensations internes au (fahn, soif, besoin de SOn1111eil, fatigue, etc.). Elle est constituée par un faisceau de tendances el'un ~aractère surtout physiologique, et ces tendances ne sont rien de surajouté et d'extérieur; elles sont la vie en action. Chaque élénlent anato111ique,chaque tissu, chaque
L Pour des Jnars 18H6. observations sur ce point, voir Revue philosophique,

1'1 organe n'a qu'un but, exercer son activité, et l'individu physiologique n'est pas autre chQse que l'expression convergente cIe toutes ces tendances. Elles peuvent se présenter sous une double forn1e. Ou bien elles exprhllent un manque, un déficit; l'élément anato111ique,e tissu, l'organisn1e a besoin de quelque chose. Sous cette l forIne la tendance est in1périeuse, irrésistible; telle la fain1 du carnassier qui engloutit sa proie vivante. Ou bien elles traduisent un excès, un superflu: tels, une glande qui a besoin de sécréter, un animal bien nourri qui a besoin de se n10uvoir : c'est la forIlle eI11bryonnairedes én10tions de luxe. Tous ces besoins ont un point de convergence: la conservation de l'individu, et pour en1ployer l'expression courante, nOLlStrouvons en eux l"instinct de la conservation en exercice. Au sl~et de cet instinct, on s'est. livré dans ces derniers ten1pSÙ des discussions qui 111earaissent assez oiseuses. L'instinct de la conservation p est-il prin1itif? est-il dérivé? Quelques auteurs sont pour la pren1ière hypothèse; d'autres (notan1111e11t Jalnes, Sergi) penchent vers W. la seconde. Selon le point de vue, chacune des deux solutions est adn1issible et vraie. Au point de vue synthétique, l'instinct de la conservation est prilnordial, puisqu'il n'est pas autre chose que la résultante, la son1111e toutes les tendances particulières de chaque de or'gane essentiel: il n'est qu'une forn1l11ecollective. Au point de vue analytique, il est secondaire~ puisqu'il suppose avant lui toutes les tendances particulières en lesquelles il se résout; puisque chacun de ses élélllents est sin1ple, puisqu'il n'y ajoute rien et n'en est que la traduction dans la conscience. -- On pourrait se den1ander pareillen1ent si une sensation de son est sin1ple ou C0l11posée ici encore, selon le point de vue, la réponse varierait. et Pour la conscience l'événel11ent est un, shnple, irréductible; pour l'analyse objective, l'événel11entest COlllposé,réductible à un nOlnbre déterIlliné de vibrations. Dans les diverses parties de la psychologie, on trouverait beaucoup de questions du 111êlne genre. L'important est de c0111prendreque l'instinct de la conservation n'est pas une entité, n1ais l'expression abréviative qui désigne un groupe de tendances. II. En sortant de la période des besoins, réductible à des tendances d'ordre physiologique, accolnpagnées de plaisirs ou de dou..
L'ÉVOLUTION

DE LA VIE AFFECTIVE

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PSYCHOLOGIE

DES SENTIMENTS

leurs physiques, nous entrons dans la période des {hnotions pr'ilTtitives. Nous ne pouvons pour le 11101nent détern1iner avec rigueur et en détail, ce qu'il faut entendre par én10tion (voir 1re partie, ch. VII); il suffit d'une caractéristique grossière, mais saisissable. Pour nous, l'én~olion est, dans l'or'clr'ea/lectif, téquivalent de la percepl'ion dans l'ordre intellectuel, un état con1plexe, synthétique qui se C0111pOSe essentiellen1ent : de 111011Ven1ents produits ou arrêtés, de lllodifications organiques (dans la circulation, la respiration, etc.), d'un état de conscience agréable ou pénible ou n1ixte, propre à chaque én10tion. Elle est un phéno111èneit apparition brusque et à durée liu1itée; elle se rapporte toujours it la conservation de l'individu ou de l'espèce; - clirectelllent pour les élllotions prin1itives, inclirecten1ent pour les éInotions dérivées. L'én1oLÏ0l1,llên1e il s'en tenir aux farInes prin1itives, nous introl duit donc dans une région supérieure de la vie affective, oÙ les manifestations deviennent assez cOlnplexes. Mais ces forITIesprin1ilives - les éU10tions sin1ples, irréductibles -- con1111ent déterles. 111iner", tel est notre principal but? Beaucoup négligent cette car c1étern1ination ou la font au hasard, arbitrairen1ent. Les anciens auteurs selnblent, clans cette occurrence, avoir suivi une llléthode d'abstraction et de généra1isation qui ne pouvait les conduire qu'à des entités. C'était une doctrine accréditée chez eux que toutes les « passions» sont finalelnent rédLtctibles à l'an10ul' et à la haine; celte thèse se rencontre COUran1111ent. atteindre cette concluPour sion, ils paraissent avoir rapproché et c0111paréles diverses passions, dégagé les ressemblances, élin1iné les di1l'érences et, de réduction en réduction, avoir abstrait de cette lllultiplicité les caractères les plus généraux 1. Si l'on entend par nlnouI' et haine les n1ouven1ents d'attraction ou de répulsion qui se trouvent au fond des én10tions, il n'y a pas it contredire; 111aÎson ne nous donne que des abstractions, des concepts théoriques; une telle déterIllination est illusoire et sans utilité pratique. Si l'on entend an10ur (quel amour? car rien de plus. vague flue ce 1110t) t haine en un sens plus concret. et que l'on e
1. DescarLes est une exception éclatante il ceLLeInanière de procéder:, on reviendra ailleurs sur la n1élhode qu'il a suivie (2° parUe, ch. VII).