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La psychologie objective

De
552 pages
Vladimir Bechterev (1857-1927) fut l'un des principaux fondateurs de l'école neurologique russe et comptait, au début du vingtième siècle, parmi les anatomistes les plus en vue dans le monde. Il fut également physiologiste, psychiatre, psychologue, sociologue. La Psychologie Objective a joué un rôle de précurseur et de catalyseur du behaviourisme américain. C'est le premier texte qui intègre les réflexes conditionnels dans une conception générale de la psychologie.
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LA PSYCHOLOGIE OBJECTIVE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Dernières parutions John Stuart MILL, La psychologie et les sciences morales (1843), 2006. A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006. Dugald STEWART, Esquisses de philosophie morale (1793), 2006. Joseph DELBOEUF, Etude critique de la psychophysique (1883), 2006. Th. FLOURNOY, Etude sur un cas de somnambulisme (1900), 2006. A. GARNIER, Précis d'un cours de psychologie (1831), 2006. A. GARNIER, La psychologie et la phrénologie comparées (1839), 2006. A. JACQUES, Psychologie (1846), 2006. G. J. ROMANES, L'évolution mentale chez l'homme (1888), 2006. F. J. GALL, & G. SPURZHEIM, Des dispositions innées (1811), 2006. Th. RIBOT, L'évolution des idées générales (1897), 2006. Ch. BONNET, Essai analytique sur les facultés de l'âme (1760), 2006. Bernard PEREZ, L'enfant de trois à sept ans (1886), 2007. Hippolyte BERNHEIM, L'hypnotisme et la suggestion (1897), 2007. Pierre JANET, La pensée intérieure et ses troub les (1826), 2007. Pierre LEROUX, Réfutation de l'éclectisme (1839), 2007. Adolphe GARNIER, Critique de la philosophie de Th. Reid (1840), 2007. Adolphe GARNIER, Traité des facultés de l'âme (1852) (3 vol.), 2007. Pierre JANET, les médications psychologiques (1919) (3 voL), 2007. J.-Ph. DAMIRON, Essai sur l'histoire de la philosophie (1828), 2007. Henry BEAUNIS, Le somnambulisme provoqué (1886), 2007. Joseph TISSOT, Théodore Jouffroy, fondateur de la psychologie, 2007. Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. I, 1898), 2007. RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II,1898),2007. D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 vol.) , 2007. Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007. Th. RIBOT, Problèmes de psychologie affective (1910), 2007. Th. RIBOT, Psychologie de l'attention (1889), 2007.
P. JANET, L'état mental des hystériques (3 vol., 1893,1894,1911),2007

Vladimir BECHTEREV

LA PSYCHOLOGIE OBJECTIVE
(1913)

Introduction

de Jean-Claude LECAS

L'HARMATTAN

L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

(Ç)

75005 Paris

http://www.librairieharmat1an.com diffusion.harmattan~wanadoo .ft harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04381-7 EAN: 9782296043817

Une introduction à "La Psychologie objective" de Vladimir Mikhailovitch Bechterev (1857-1927)

Jean-Claude Lecas CNRS, Université Pierre et Marie Curie, UMR 7102, Neurobiologie des Processus Adapatatifs (NPA), 9, quai St Bernard, 75005 Paris.

Ce livre aujourd'hui oublié, publié à Paris en 1913, est un jalon important dans l'histoire de la psycho logie. Il s'agit de la traduction française d'un ouvrage original, paru à St Petersbourg en trois volumes de 1907 à 1912, et qui fut accompagnée, la même année, d'une édition allemande intitulée "Objektive Psychologie oder Reflexologie". Mais curieusement, de ces trois textes, c'est la version française qui, malgré ses défauts, aura l'impact le plus important. En effet, elle fut étudiée attentivement par John Watson et son élève Karl Lashley et il est probable qu'elle a contribué de façon décisive à la maturation des idées béhavioristes. Aujourd'hui, après une éclipse relative jusqu'aux années 1950, V. M. Bechterev (ou Bechterew) est légitimement reconnu en Russie comme une gloire nationale. Dans les pays occidentaux au contraire, son nom évoque peu d'écho. Et pourtant, chacun connaît (ou croit connaître) Pavlov et le "réflexe conditionné" que l'on décrit habituellement comme la réaction d'un animal à un stimulus qui annonce un choc électrique. On

sait moins, en général, que cette version du conditionnement n'est pas due à Pavlov, mais à Bechterev, et que ces phénomènes d'apprentissage furent mis en évidence et étudiés parallèlement par ces deux chercheurs au début du vingtième siècle. Ils étaient alors tous deux des personnalités scientifiques de premier plan et ils enseignaient à l'Académie de médecine militaire de St Petersbourg. Professeur de psychiatrie, Bechterev est l'un des fondateurs de l'école de neurologie russe, mais il faisait également partie à l'époque de la demi-douzaine d'anatomistes les plus en vue dans le monde. Le fait d'examiner ici son principal ouvrage de psychologie indique suffisamment l'étendue de ses compétences. La Psychologie objective synthétise l'œuvre et la pensée psychologique de Bechterev à l'époque des réflexes conditionnés. Le moment où apparaît le livre, son contenu, les réponses qu'il apporte aux problèmes du moment, voire les raisons mêmes de son oubli, tout est significatif du contexte scientifique de cette période charnière où l'histoire du monde va basculer. Nous sommes à la veille de la première guerre mondiale, de la Révolution d'Octobre, de la guerre civile russe, de la fin du Reich allemand et des débuts de la République de Weimar. Après une période d'accalmie très relative vont survenir la crise de 1929 et l'arrivée de Hitler au pouvoir. Au milieu des années 1930, à l'issue de ces deux décennies dramatiques, les différents courants de la psychologie mentaliste allemande auront totalement disparu tandis que, de l'autre côté de l'Atlantique, la montée du mouvement béhavioriste marquera le début d'une nouvelle ère caractérisée par l'américanisation de la psychologie. De ce cataclysme intellectuel, seule la figure historique de Pavlov émergera et restera connue du grand public. Trois décennies prodigieuses Le contexte scientifique dans lequel se sont déroulés les travaux de Bechterev est très particulier. En 1913, nous sommes à la fin de trois décennies prodigieuses où les découvertes et les débats théoriques se sont succédé à un rythme soutenu. La psychologie mentaliste allemande est alors à son apogée. Comme chacun le sait, la psychologie expérimentale en tant que discip line scientifique, est née en Allemagne dans les années 1860, à partir de la psychophysique de Gustav Theodor Fechner, des expériences sur le temps de réaction de Cornelius Donders et des premiers travaux de Wilhelm Wundt, d'abord à Heidelberg puis à Leipzig. Avec VI

son laboratoire, fondé en 1879 et où défilent bientôt des étudiants de toutes nationalités, mais aussi avec sa revue-maison, les Philosophische Studien, fondées en 1881, Wundt exerce d'abord une hégémonie totale. Mais vers la fin des années 1880, de nouvelles écoles sont apparues, qui contestent sa suprématie. Wundt défend toujours la même théorie de la conscience, basée sur la sensation, les représentations, l'aperception (attention) et l'impulsion volontaire. En 1885 cependant, l'ouvrage d'Hermann Ebbinghaus "De la Mémoire" (Über das Gedachtnis) inaugure l'étude expérimentale des processus mnésiques, bientôt complétée par les travaux de Georg E. Müller, à Gottingen. Celui-ci analyse les interférences mnésiques pro- et rétroactives et renouvelle la psychophysique. Au tournant du vingtième siècle, ce sont aussi les principaux travaux de l'école de Würzburg, dirigée par Ostwald Külpe et consacrés à la "psychologie de l'acte" et à l'étude de la pensée. Dans le même temps, le groupe de Carl Stumpf, à Berlin, qui a élaboré une théorie de la musique, est le cadre des travaux fondateurs de l'École gestaltiste. Celle-ci, avec l'expérience de Wertheimer (1912) sur le phénomène "phi", attaque directement l'atomisme mental de la sensation élémentaire, avant de proposer bientôt une théorie complète de la perception. Wundt n'est plus le seul maître à penser et l'Allemagne n'est plus le seul pays où s'élabore la nouvelle psychologie. En France, les travaux d'Alfred Binet sur l'intelligence (une fonction qui oblige à définir toutes les autres) et l'exploration de l'inconscient par les psychiatres de l'École de la Salpêtrière ont acquis une grande renommée. En 1899 Sigmund Freud publie son "Interprétation des rêves" (Traumbedeutung), l'ouvrage fondateur de la psychanalyse. L'école psychologique américaine, la deuxième en importance et en ancienneté après l'école allemande, montre une impressionnante vitalité. Depuis les stages chez Wundt de Granville Stanley Hall et de James McKeen Cattell, au début des années 1880, de nombreux étudiants se sont formés à Leipzig et l'on a vu se développer de nouvelles disciplines: psychologie différentielle, psychologie de l'éducation, psychologie appliquée, psychologie animale. Si l'influence de William James et de ses "Principles of psychology" (1890) reste forte, les premières années du vingtième siècle sont le cadre d'un débat animé entre le groupe des "structuralistes", représenté par Edward B. Titchener, et les "fonctionnalistes" qui suivent John Dewey et James R. Angell. Finalement, la question de l'intelligence et de la

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conscience animale cristallise la querelle de l'introspection et débouche sur le manifeste béhavioriste de Watson, en février 1913. Le débat psychologique est d'autant plus vif que l'on assiste, depuis la fin des années 1880, à deux révolutions majeures dans les sciences du système nerveux. Il s'agit, d'un côté, de la révolution neuronale, amorcée par travaux des anatomistes Wilhelm His, Fridtjof Nansen, August Forel, en 1887 et concrétisée en 1891 par un article de Wilhelm Waldeyer où apparaît le terme "neurone". Ce concept anatomique est illustré par les remarquables planches histologiques de Santiago Ramon y Cajal (Prix Nobel en 1906). Simultanément, Charles Sherrington traduit la nouvelle idée en concepts physiologiques qui conduisent au modèle fonctionnel de l'inhibition réciproque des réflexes spinaux. Toutefois, l'incidence de cette révolution en psychologie sera progressive et ne fera sentir son plein effet que beaucoup plus tard. Mais d'un autre côté, on voit aboutir une longue série de travaux anatomiques et cliniques issue des travaux de Broca sur l'aphasie (1861) et consacrés à la localisation des fonctions corticales. Aiguillonnés par l'idée de Paul Flechsig d'une hiérarchie des aires corticale basée sur des critères histologiques et particulièrement sur le développement de la myélinisation, une succession d'anatomistes-neurologues tels que Theodor Meynert, Karl Wernicke, Constantin von Monakow, ou Hugo Liepmann élabore le concept "d'aire associative" à partir duquel la maladie psychiatrique devient une maladie des fonctions supérieures du cerveau. C'est le credo "physicaliste" de la neurologie: la maladie mentale résulte d'une anomalie, ou d'une lésion cérébrale sur le modèle de l'aphasie de Broca. Mais il n'existe pas toujours de trace vérifiable à l'examen postmortem et, de toutes façons, avant la mort du patient, seuls les symptômes peuvent guider le clinicien. Emil Krapelin, élève de Wundt, refuse le réductionnisme des neurologues et continue de définir la maladie par les symptômes. Il propose une nouvelle classification nosographique des données antérieures et décrit la démence précoce (schizophrénie) et la maladie maniaco-dépressive. Plus tard, l'opposition entre neurologues et psychiatres s'amplifiera encore lorsque ces derniers commenceront d'accepter les théories de Freud.

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Des enjeux décisifs pour la psychologie Au tournant du vingtième siècle, la situation de la psychologie scientifique est assez étrange. D'un côté, ses méthodes expérimentales sont parvenues à maturité. Avec le chronoscope et les dispositifs électromagnétiques de présentation des stimuli et d'enregistrement des réponses, y compris verbales, elle dispose d'une batterie d'instruments performants sur le pIan technique. Les travaux d'Ebbinghaus et de G. E. Müller ont étendu son domaine à la mémoire et aux associations verbales et non verbales, c'est-à-dire bien au-delà de la psychophysique et du temps de réaction simple. Les recherches sur l'intelligence des enfants et l'apparition des tests projectifs et des statistiques ont ouvert de nouveaux horizons. Bref, il existe toutes les raisons possibles de défendre une psychologie scientifique ambitieuse, basée sur une méthodologie expérimentale parfaitement objective. Cette tendance existe et elle est parfaitement conforme aux intentions des "pères fondateurs" . Un demisiècle auparavant, la psychologie scientifique a été fondée par des physiologistes, imbus de mesure et de positivisme, tels Ernst Weber, Hermann von Helmholtz, Wilhelm Wundt, Cornelius Donders et Sigmund Exner, ou par des physiciens comme Fechner. Et pourtant d'un autre côté, l'identité de la discipline n'est pas clairement définie. Lorsqu'on consulte la littérature de cette époque (et particulièrement jusqu'à une époque tardive, la littérature américaine en raison de la bataille du béhaviorisme), on reste frappé par le nombre d'articles consacrés à la définition de la psychologie et de ses buts en termes philosophiques. Il n'existe pas de théorie générale de la psychologie en dehors de celles qui avaient été proposées par des philosophes tels que Bain, Spencer ou William James. En Allemagne comme en Amérique, la psychologie s'était développée institutionnellement dans le cadre des Facultés de philosophie. Mais en 1913, la totalité des chaires et des laboratoires de psychologie expérimentale allemands en faisaient toujours partie. D'importantes personnalités tels que Wundt ou Theodor Ziehen firent une authentique deuxième carrière en philosophie. Ziehen par exemple, était un psychiatre très connu et l'un des fondateurs de la psychiatrie infantile ("Les maladies psychiatriques de l'enfance", 1902-1906). En 1912, il démissionna de son poste à Berlin pour devenir professeur de philosophie à Halle. À partir des années 1890, Wundt s'éloigna du travail de laboratoire pour se consacrer à IX

l'élaboration d'une théorie pan-psychique centrée sur la volonté. En cela, il restait fidèle à sa conviction que seuls les processus psychiques élémentaires tels que la sensation pouvaient être étudiés par l'expérimentation objective, sur le modèle de la physio logie, puisqu'ils dérivaient de mécanismes sensoriels. Car pour lui, la complexité des processus supérieurs (conscience, volonté, pensée rationnelle, langage) les rendait inaccessib les à cette méthode, à laquelle il préférait une analyse anthropologique et philosophique. Le principe fondamental de Wundt était donc celui d'une double causalité: de type physiologique pour les processus de base, mais "purement psychologique" pour tous les processus complexes. Son concept central de "représentation" déterminait la frontière. D'un côté les représentations se constituaient par combinaison de processus élémentaires selon des règles associationistes, mais d'un autre elles étaient l'unique moyen de connaissance du monde réel. Une telle affirmation "psychologisait" (relativisait) la réalité physique et ramenait la psychologie dans le giron de la philosophie spiritualiste. Ici, Wundt était débordé par "l'empiriocriticisme" de Mach et d'Avenarius (une sorte de retour à l'idéalisme de Berkeley) qui séduisait particulièrement Ziehen. Wundt était cependant contesté par son élève Oswald Külpe, à Würzburg, convaincu de ce que la totalité du domaine psychologique, simple ou complexe, était accessible à l'expérimentation. Dans ce but, il introduisit une méthode "d'auto-observation (introspection) expérimentale" pour étudier les mécanismes de la pensée. Son ami Titchener l'adopta avec enthousiasme pour la généraliser même aux processus de la sensation. Wundt, vigoureusement opposé à l'introspection, engagea la polémique avec ses deux élèves. Mais malgré tout, ils tombaient ensemble du même côté par rapport à la question fondamentale des rapports entre l'étude des mécanismes nerveux et celle des processus mentaux, des rapports entre physiologie et psychologie. À ce retour en force de la philosophie idéaliste et spéculative en Allemagne, une première ligne de résistance était opposée par les neurologues et les psychiatres qui, pour leur part, étaient bien convaincus que le psychisme était la conséquence de l'activité cérébrale. Aujourd'hui, la même question reste posée par l'existence des neurosciences. Par ailleurs, le mouvement intellectualiste épargna la Russie. L'éco le physiologique russe, fondée à partir des années 1860 par Ivan Setchenov, se caractérisait depuis ses origines par deux principes. D'une part, elle x

privilégiait la physiologie de l'animal entier non anesthésié plutôt que celle de la fonction ou de l'organe isolé. D'autre part, la physiologie nerveuse des réflexes englobait les problématiques psychologiques en mettant l'accent sur les processus associatifs entre stimulus et réponse. Physiologie et psychologie étaient une seule et même science. Pavlov et Bechterev seront les représentants les plus éminents de cette tradition russe héritée de Setchenov. Russe et neurologue, Bechterev avait donc plusieurs raisons de rejeter l'idéalisme philosophique allemand. Sa motivation première était celle du médecin qui demande à la science de lui fournir tous les moyens possib les de soigner ses patients. La Psychologie objective est le manifeste de cette science dont il a besoin. Qui était Bechterev ? Vladimir Mikhailovitch Bechterev est né en 1857 à SoraIi, une bourgade de la Russie profonde, située dans la boucle septentrionale de la Volga, non loin de l'Oural. Il était le fils d'un fonctionnaire provincial, c'est-à-dire qu'il était issu de cette mince couche si particulière de la société russe de l'époque, hétérogène, mais curieuse de science et de culture et vivier de l'intelligentsia. À 16 ans, il entre à l'Académie de médecine militaire de St Petersbourg et attire bientôt l'attention de ses professeurs. Après cinq ans d'études et deux ans de spécialisation psychiatrique, il soutient brillamment sa thèse en 1881. Nous sommes à la grande époque des localisations cérébrales, illustrée par les travaux de Ferrier, de Goltz et de Munk. Les compétences physiologiques du jeune Bechterev sont déjà telles qu'il démontre, en 1883, c'est-à-dire vingt ans avant Sherrington, la localisation du cortex moteur dans la partie antérieure du sillon central. En 1884, il obtient une bourse de 18 mois pour compléter sa formation à l'étranger. Il se rend à Vienne, auprès de l'anatomiste et neurologue Theodor Meynert, puis, via Berlin, à Paris, où il suit l'enseignement de Jean Martin Charcot à la Salpêtrière. Mais finalement, c'est à Leipzig où il reste plus d'un an, qu'il réalise successivement quelques expériences avec Wilhelm Wundt et d'importants travaux anatomiques et neurologiques au laboratoire de Paul Emil Flechsig, l'un des inventeurs de la notion d'aire associative. À 29 ans, Bechterev acquiert la notoriété avec sa description des noyaux du tronc cérébral et en particulier du noyau vestibulaire supérieur qui porte toujours son nom. À la fin de l'année 1885, le ministère russe de XI

l'éducation lui propose un poste de professeur de psychiatrie à l'Université de Kazan. À Kazan, Bechterev déploie une énergie intense. Il réorganise les enseignements et les travaux de laboratoire, contribue à la création d'un nouvel hôpital psychiatrique, associe les études cliniques, neurophysiologiques, anatomiques et même de psychologie expérimentale. Avec éclectisme, il refuse de prendre parti dans la querelle entre neurologues et psychiatres: il veut conjuguer toutes les disciplines susceptibles de fournir des connaissances utiles pour soigner les malades. Bechterev est un précurseur des neurosciences modernes. En 1893, l'Académie de médecine militaire de St Petersbourg lui offre de succéder à son ancien professeur, 1. P. Merzejewsky qui l'avait pris sous son aile dans ses jeunes années de formation. Il devient, à 36 ans, professeur de psychiatrie et directeur de la clinique neurologique de cette prestigieuse institution. Aussitôt nommé, il réorganise son service en fonction des principes pluridisciplinaires qui lui avaient si bien réussi à Kazan. II développe des laboratoires d'anatomie, de physiologie et de psychologie expérimentale à l'appui de la recherche clinique. Hyperactif et doué d'une grande puissance de travail, il a la réputation de dormir cinq à six heures par nuit et de visiter ses patients à toute heure. Il parle plusieurs langues et ses contemporains, qui le décrivent volontiers entouré d'une montagne de papiers et d'épreuves à corriger, se demandent toujours quels ouvrages' il n'a pas lus. En conséquence de cette activité considérable, les quinze années suivantes vont être des années productives et glorieuses pour Bechterev. Ses études anatomiques culminent avec la publication, en 1896-98, des "Voies de conduction du cerveau et de la moelle", bientôt traduit en allemand et en français, et qui restera longtemps un ouvrage de référence. Ceci ne l'empêche pas de poursuivre les recherches cliniques, avec la description de nouvelles maladies neurologiques, de nouveaux réflexes et de leurs modifications pathologiques, de nouvelles méthodes de diagnostic. Son œuvre clinique se prolonge par deux grands manuels: "Les maladies nerveuses en observations séparées" (1894) et plus tard son "Diagnostic général des maladies nerveuses" (1911). Simultanément, les travaux de physio logie de son laboratoire explorent les mécanismes de l'oculomotricité et les problèmes de localisation fonctionnelle dans le cortex, particulièrement pour ce qui concerne les fonctions de régulation végétative. Il en résulte une grande encyclopédie de physiologie expérimentale et clinique en sept XII

volumes, les "Fondations de la connaissance des fonctions cérébrales", publié entre 1903 et 1907 et également traduit en allemand et (partiellement) en français. Cet ouvrage monumental illustre bien la "méthode Bechterev" qui consiste à apporter des observations convergentes émanant de disciplines diverses à l'appui d'une définition ou d'une idée. Il augmente encore la réputation internationale de son auteur, déjà très grande. Une œuvre aussi considérable n'est évidemment pas le fait d'un homme seul. Bechterev fut aussi un enseignant qui dirigea les travaux de plusieurs milliers d'étudiants et forma directement de très nombreux élèves dans diverses spécialités. Mais il fut aussi un organisateur et un administrateur hors pair, à l'origine de la création d'une bonne vingtaine d'institutions. Il a fondé plusieurs sociétés savantes et une dizaine de revues scientifiques auxquelles il avait l'habitude de contribuer par de nombreux articles. La première d'entre elles, la "Revue de psychiatrie, neurologie et psychologie expérimentale", en 1896, montre bien quelle association de disciplines il souhaitait promouvoir. Sans contestation possible, Bechterev est l'un des principaux fondateurs de la neurologie russe. À partir de 1905, la Russie entre dans une période de turbulences politiques qui va la conduire, après l'éclatement de la première guerre mondiale, à la Révolution de 1917 et à la guerre civile, avant que ne puisse commencer la reconstruction du pays dans les années 1920. C'est dans ce contexte dramatique que s'est accomplie l'œuvre institutionnelle de Bechterev, mais aussi l'essentiel de son œuvre psychologique. Au moment de la Révolution de 1905, lorsque l'armée tire sur la foule, Bechterev fait fonction de directeur de l'Académie de médecine militaire (dont les étudiants sont plutôt du côté de la contestation) et il semble avoir réussi à préserver le fonctionnement de l'institution. Cet épisode a sans doute favorisé la création, en 1907, d'un Institut PsychoNeurologique, puis, en 1909, d'un Institut Pédologique, création qu'il demandait aux autorités de tutelle depuis 1903. L'Institut PsychoNeurologique, dont il fut le premier directeur pour cinq ans, devait développer la psychologie expérimentale en relation avec la neurologie (un département sera consacrée à l'étude de l'alcoolisme). Mais le bâtiment qui devait accueillir le nouvel organisme ne verra le jour qu'en 1911 et, en 1913, Bechterev dont les opinions libérales avaient indisposé le pouvoir, tombe en disgrâce. Il se voit simultanément évincé de l'Institut XIII

Psycho-Neurologique et de l'Académie de médecine militaire et mis à la retraite à 57 ans. C'est pour lui le début d'une période difficile qui coïncide avec la guerre et l'agitation sociale qui annonce la Révolution. La guerre entraîne la reconversion de l'Institut Psycho-Neurologique en hôpital militaire et Bechterev y participe en constituant une unité de neurochirurgie. En même temps, il obtient que les enseignements pluridisciplinaires (en neuroanatomie, physiologie, psychologie et sociologie) qu'il avait conçus comme l'une des missions de l'Institut soient transférés à l'Université privée de Pétrograd, fondée en 1916 avec des fonds privés et où il a investi des ressources personnelles. Bechterev était favorable à la Révolution d'Octobre et dès décembre 1917, il commence à travailler au comité scientifique et médical du Commissariat du Peuple (Ministère) pour l'Éducation. En 1918, il obtient la création d'un Institut des Études Cérébrales où il installe ensuite un département de Réflexologie. Simultanément, il participe activement à la réorganisation de l'Enseignement supérieur et des études médicales. L'université privée de Pétrograd devient la deuxième Université d'État de la ville (1918-19) et dans les années qui suivent, un certain nombre d'Instituts spécialisés sont créés, dont plusieurs Instituts pédagogiques ou consacrés à l'étude et à la réhabilitation des enfants retardés. En 1926, un article d'une revue spécialisée dénombrait 33 institutions et 10 périodiques fondés à l'initiative de Bechterev. En septembre 1927, à l'âge de 70 ans, Bechterev meurt subitement après avoir présidé à Moscou le Congrès des neurologues et psychiatres de l'Union Soviétique. Des rumeurs persistantes dans le pays et certaines sources ont accrédité la thèse d'un assassinat ordonné par Staline. Ce dernier, déprimé, l'aurait fait appeler au Kremlin et Bechterev aurait porté un diagnostic de paranoïa aiguë qui aurait provoqué la vengeance du despote. Selon Schnierman, les conceptions psychologiques de Bechterev se sont précisées à partir de 1897-1900 avec la recherche d'indices objectifs capables de différencier les névroses traumatiques, l'hystérie et les états d'hypnose. En 1904, il publie un article intitulé La psychologie objective et son sujet et un livre, L'activité psychique et la vie, qui seront traduits en français en 1906 et 1907. On y trouve une élaboration d'un concept "d'énergie psychique" basé sur la théorie électrique de l'influx nerveux, concept qu'il reprendra dans sa Réjlexologie des années 1920. XIV

Parallèlement, entre 1905 et 1910, il emboîte le pas aux recherches de Pavlov sur les réflexes conditionnels (voir plus loin), qu'il appelle "réflexes d'association" et qui deviennent le pivot de sa nouvelle psychologie. C'est le moment de la psychologie objective. Puis, de 1910 à 1913, il se préoccupe surtout de l'utilisation de ces réflexes comme instrument de diagnostic clinique et d'analyse pédologique. En effet, il attache de plus en plus d'importance au développement pour étudier objectivement le psychisme et la personnalité à travers la manière dont ils se construisent. Cette perspective de psychologie "génétique" le conduit à un nouvel élargissement de ses intérêts. Il en vient à l'idée que l'être humain est une entité "biosociale", déterminée à la fois par son individualité biologique et par les influences sociales de son éducation. Entre 1913 et 1917-18 (période dramatique où il est mis à l'écart, bien qu'il joue encore un rôle institutionnel non négligeable), Bechterev conçoit un vaste projet de "science réflexologique" qui articule ces différents thèmes. En 1918, il publie les Bases générales de réflexologie humaine, traduites ultérieurement en allemand et en anglais. Mettant en parallèle le développement et la phylogenèse, il s'intéresse aux organismes simples, postule que les activités "reproductives" de mémoire caractérisent la matière vivante et définit le réflexe comme toute forme de réaction de l'organisme au milieu. L'arc réflexe devient un système de transformation de l'énergie. L'énergie physique est convertie par les récepteurs sensoriels en énergie nerveuse, puis en énergie psychique par accumulation au niveau des centres supérieurs et à nouveau en énergie physique mécanique au niveau des muscles. Les réflexes "associatifs" sont le principe fondamental du psychisme chez les animaux évolués. Bechterev ne s'arrête pas là et il trace ensuite une perspective typiquement "sociobiologique". Dans la Réjlexologie collective (1921), traduite en français tardivement, il considère les groupes sociaux comme des organismes qui répondent à des stimulations. Il veut étab lir une continuité entre l'étude du cerveau, celle des processus psychologiques, des interactions entre les individus, du fonctionnement des petits groupes et finalement de la société dans son ensemble. Mais cette continuité n'a de sens que dans la mesure où il existe à la base un ou plusieurs concepts communs. Pour Bechterev, le réflexe devait jouer ce rôle fondamental, mais sans doute était-ce trop lui demander. En fait, la "Réflexologie" n'était pas une véritable théorie. Elle était davantage une stratégie générale pour justifier la création de différents Instituts voués à l'étude de xv

ses différents aspects (Réflexologie génétique, pathologique, du travail, etc..). Le projet tenait sa cohérence de la personnalité de Bechterev et dans le contexte politique bouillonnant des années 1920, à Leningrad, il dégénéra en luttes de chapelles après sa mort. Le problème des "réflexes conditionnés" Comme le freudisme, les "réflexes conditionnés" font partie de la culture générale et, comme lui, ils ont acquis un deuxième contenu, extrascientifique pour ne pas dire largement mytho logique. Les termes mêmes, pourtant consacrés par un siècle d'usage, ne sont pas les termes d'origine et ils sont lourds de malentendu. Quelle est la signification d'un réflexe que l'on peut "conditionner" ? Aucune, puisque l'expression russe originellement utilisée par Pavlov est celle de "réflexe conditionnel", celle d'un réflexe survenant dans certaines conditions. Il semble que ce soit la traduction allemande, ambiguë, qui entraîna la traduction anglaise erronée du "conditioned reflex", apparue pour la première fois dans les comptesrendus de la Conférence Huxley que Pav lov donna à Londres en 1905. Le fait que Pavlov n'ait pas contesté cette terminologie fut ensuite considéré comme une approbation. Les scientifiques informés de la chose semblent l'avoir prise avec une surprenante légèreté. Sous prétexte de la nécessité de termes techniques liés à une méthode précise, ils ont vite considéré les deux expressions comme équivalentes. Pourtant la sémantique n'est pas neutre. La notion même de "conditionnement", dont les béhavioristes ont fait ensuite une variété d'apprentissage spécifique, n'est possible qu'avec l'expression "réflexe conditionné". Avec "conditionnel", elle ne veut rien dire. En fait, cette mauvaise traduction anglaise s'est imposée en raison des travaux américains des élèves de Pavlov et de l'importance cruciale accordée au "conditionnement" par John Watson et les théoriciens béhavioristes de l'apprentissage. C'est là que le "conditionnement" a acquis cette connotation absurde de "mise en condition", c'est-à-dire de contrainte exercée sur l'animal. On peut y voir un retour de l'animalmachine cartésien, bien conforme à l'anti-mentalisme d'un béhaviorisme "neuromécanique". La première traduction française (Gricouroft) était correcte ("Les réflexes conditionnels", 1927). Mais ensuite, l'on ne put s'empêcher de trouver beaucoup mieux ces "réflexes conditionnés" qui nous venaient d'Amérique, d'autant plus qu'aucun chercheur français ne les avait pratiqués et n'avait de compétence sur le sujet. XVI

L'expression "réflexes conditionnels" (des réflexes qui n'apparaissent que dans des circonstances précises) met aussi l'accent sur le mot "réflexe", qui n'a pas le sens d'aujourd'hui. Sa définition est très large et englobe aussi bien le réflexe rotulien que les réactions instinctives ou plus généralement encore tout comportement dont on peut définir le stimulus déclenchant. La complexité n'est pas un critère. Dans le premier chapitre des "Conditioned reflexes" de 1927, Pavlov explique par exemple que le réflexe de vomissement, que tout le monde considère comme un réflexe, est en réalité très complexe et qu'il comporte de multiples composantes, musculaires et sécrétoires. Dans les pays occidentaux, nous avons pris l'habitude, après Sherrrington et les béhavioristes, de traiter les réflexes comme des mécanismes neuroniques élémentaires et d'utiliser le terme de "comportement", plus vague, pour désigner leur intégration. Telle n'était pas la conception de Pav lov ou de Bechterev. Le sens profond des "réflexes conditionnels" (ou "associatifs" dans la terminologie de Bechterev) est tout simplement celui de "comportement appris", à condition de se souvenir qu'ils le sont dans le cadre précis d'une procédure d'association de stimuli. Pavlov, à qui revient le mérite de la découverte, était avant tout un physiologiste de la digestion. C'est grâce à une remarquable innovation chirurgicale, la fistule gastrique, qu'il a pu étudier pour la première fois cette fonction sur l'animal entier, non anesthésié, avec des travaux qui lui ont valu le Prix Nobel en 1904. Il constate alors que l'appareil digestif est entièrement sous le contrôle du système nerveux et que toute la digestion est régulée par des réflexes. Dans ces expériences, l'apparition d'une "sécrétion gastrique psychique" à la vue des aliments était une cause de perturbation indésirable. C'est pour la comprendre qu'il se tourne vers la sécrétion salivaire et le phénomène bien connu de "l'eau à la bouche" dont l'étude est justement facilitée, à ce moment-là, par un nouveau type de fistule. À partir de la thèse de Wulfson (1898), Pavlov analyse pas à pas les conditions d'apparition de cette salivation particulière. Il constate effectivement qu'après avoir provoqué la sécrétion en versant un acide dilué dans la bouche du chien (un réflexe au sens traditionnel du terme), la seule présentation de l'éprouvette provoque la réponse. En termes psychologiques, il s'agit bien d'une "association" entre l'objet visuel et la commande salivaire, mais sur le plan physio logique comment imaginer l'apparition d'un "nouvel arc réflexe" entre les centres visuels et neurovégétatifs? Pavlov ne perd pas de vue que la sécrétion salivaire XVII

n'est qu'une composante - et un témoin particulièrement sensible - de la mise en jeu du comportement alimentaire. Celui-ci est complexe et il est déclenché normalement par des signaux susceptibles de changer rapidement. Mais le fait d'isoler le réflexe salivaire et de le considérer comme un phénomène représentatif du comportement global va permettre l'analyse des mécanismes. Au fil des expériences, Pavlov élabore les principes de ces nouveaux réflexes, leur extinction, leur récupération, leur généralisation et leur différenciation et il les interprète par des phénomènes d'inhibition. Alors que Pav lov s'orientait graduellement vers l'explication physiologique des phénomènes d'association, ceux-ci constituaient le point de départ de la démarche de Bechterev. Celui-ci était avant tout l'élève de Flechsig et de Meynert qui avaient développé le concept d'aires corticales associatives sur la base de données embryologiques et cliniques. L'idée était celle d'un arc réflexe intra-cortical: partant des aires sensorielles primaires, les influx circulaient dans les aires associatives avant d'atteindre la région appropriée des aires motrices. Wernicke et Liepmann avaient complété cette théorie en définissant respectivement l'aphasie et l'apraxie comme des conséquences de l'interruption de connexions associatives spécifiques. Bechterev voulait généraliser ce raisonnement à tous les comportements. Dans ses premiers travaux à Kazan, il s'était intéressé au problème de la cécité (ou surdité) psychique et aux expériences de Goltz et de Kalischer. Après des lésions corticales plus ou moins étendues, le chien reconnaît-il son maître? Reconnaît-il l'endroit où il est habituellement nourri? Ou un son spécifique qui signale l'arrivée de la nourriture? Est-il encore capable de donner la patte ou de faire le beau pour obtenir celle-ci? Bechterev n'a jamais douté que ces comportements appris étaient essentiellement de nature corticale, tout en admettant la possibilité de récupérations partielles à partir d'arcs réflexes souscorticaux. Mais la question était évidemment de savoir si une lésion spécifique pouvait jamais entraîner la perte d'un apprentissage spécifique. Une deuxième spécialité de Bechterev à l'époque était de délimiter les "centres" corticaux des réponses viscérales, en particulier de la respiration et de la salivation. Aussi, lorsque Boldyrev, élève de Pavlov, publie en 1905 la méthode du réflexe conditionnel salivaire, Bechterev en comprend immédiatement tout l'intérêt. Avec son élève Spirtov, il reproduit l'expérience de Pavlov (un conditionnement salivaire à la XVIII

lumière) et pense l'avoir aboli par une lésion corticale. C'est le début d'une véritable guerre entre les deux hommes. En 1907 et 1909, les élèves de Bechterev qui présentent les résultats en congrès, avec démonstration à l'appui, se font ridiculiser publiquement par Pavlov. Mais l'anecdote est rapportée par Botkine, élève et biographe de Pavlov, qui n'est pas impartial (tout comme Bechterev vis-à-vis de Pavlov dans la Psychologie objective). Cependant, en 1907, Bechterev et Spirtov obtiennent la formation chez le chien d'un "réflexe moteur respiratoire artificiellement associé" (il s'agit du conditionnement de l'arythmie respiratoire du sursaut provoqué par un stimulus intense ou un choc électrique), bientôt reproduit chez l'homme par Anfimov, en 1908. La même année, Protopopov met au point chez le chien le réflexe associatif de retrait de la patte à un choc sur la peau, ce qui constituera le sujet de sa thèse, soutenue en 1909. L'année suivante, Molotkov applique la méthode à l'homme en associant un choc électrique de la voûte plantaire à une lumière. La Psychologie objective, publiée en trois volumes de 1907 à 1910, est ex~ctement contemporaine de ces travaux. À la différence de Pavlov qui a basé la totalité de ses recherches sur le réflexe salivaire, parce qu'il le considérait comme une composante représentative et analytique du comportement alimentaire, Bechterev au contraire a cherché à utiliser le conditionnement comme un instrument d'étude des associations avec des réponses variées. Il ne se fit pas faute de présenter le conditionnement d'une réponse au choc électrique comme un progrès décisif permettant de comparer l'homme et l'animal avec des méthodes similaires. Les expériences réalisées chez l'homme avec un choc électrique sur la voûte plantaire montrèrent effectivement l'identité du seuil sensoriel du signal conditionnel et du classique seuil psychophysique (verbal) de la sensation. Beaucoup plus tard cette méthode devait supplanter la réponse salivaire. Curieusement, ce succès posthume de Bechterev doit beaucoup aux élèves américains de Pavlov, Horsley Gantt, Gregory Razran et Howard Liddell qui importèrent le conditionnement en Amérique. En fin de compte, l'histoire ultérieure des réflexes conditionnels n'a pas clarifié l'ambiguïté fondamentale de ses débuts. Le réflexe est-il un phénomène élémentaire ou un comportement global? Aujourd'hui encore coexistent le mécanisme physiologique élémentaire constitué par
des neurones
traitement

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disposés en "arc réflexe" et le concept logique, "stimulus réponse", sur lequel s'est construite la psychologie

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XIX

behavioriste SR, aussi bien que la "psychologie cognitive" du traitement de l'information à ses débuts. Bechterev précurseur du Béhaviorisme. L'influence exacte de la Psychologie objective reste difficile à évaluer. À première vue, la réorientation de la psychologie dans la direction souhaitée par Bechterev sera réalisée plus tard (et d'une manière différente) par le béhaviorisme américain. On sait que le fondateur de ce mouvement, John Watson et son élève Karl S. Lashley, ont longuement réfléchi aux thèses de Bechterev. Lashley fut le premier à utiliser le conditionnement au choc électrique en Amérique et Watson, à partir de 1915, se fit le propagandiste du conditionnement en tant que méthode psychologique. On considère donc généralement que Bechterev fut un précurseur du béhaviorisme. Mais que faut-il entendre exactement par là
?

Bechterev ne pouvait être ignoré. Il était une sommité internationale en neurologie et en psychiatrie et son rôle dans l'élaboration des réflexes "conditionnels" (appris) était peut-être plus connu à l'époque que celui de Pavlov. La Commission du cerveau, établie en 1906 par l'Association internationale des Académies des Sciences pour coordonner les travaux des principaux Instituts d'anatomie impliquait, entre autres laboratoires, celui de Bechterev à St Petersbourg et l'Institut Wistar de Philadelphie, dirigé par Henry Donaldson qui avait été l'un des directeurs de thèse de Watson à Chicago trois ans auparavant. Le témoignage de Lashley (mentionné dans Hilgard et Marquis 1940) indique qu'au début de l'année 1914, le texte français de la Psychologie objective fut discuté dans le groupe de Watson à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et que Lashley se lança ensuite dans une série d'adaptations chez l'homme et chez le rat des méthodes de conditionnement de Bechterev et de Pavlov. Des contacts avaient été pris avec le premier (par l'intermédiaire de Donaldson ?) pour un séjour de Lashley à St Petersbourg. Le déclenchement de la première Guerre Mondiale mis fin au projet. Ces éléments suffisent pour affirmer que la Psychologie objective et les écrits de Bechterev ont joué un rôle dans l'élaboration des premiers principes béhavioristes. Mais examinées de près, les choses sont moins simples et il faudrait pouvoir distinguer trois éléments. (a) Les convergences entre les xx

démarches spécifiques de Watson et de Bechterev ; (b) les sujets sur lesquels Bechterev a pu être simplement une source d'inspiration pour Watson, Lashley et éventuellement leurs successeurs; (c) les véritables emprunts ou filiations conceptuelles. Mais l'ensemble du problème est vaste et l'on se limitera ici à quelques points de repère. Un exemple évident de convergence concerne la définition de la psychologie comme une science naturelle que l'on trouve au début du "Manifeste béhavioriste" de Watson (1913) : "La psycho logie telle que la voit le béhavioriste est une branche expérimentale purement objective des sciences naturelles. Son but théorique est de prédire et de contrôler le comportement. L'introspection n'est pas une partie essentielle de ses méthodes et la valeur scientifique de ses données ne dépend pas non plus de la facilité à les interpréter en termes de conscience. Le béhavioriste, dans ses efforts pour définir un schéma unitaire des réponses animales ne reconnaît aucune ligne de démarcation entre l'homme et la bête." Quelques années auparavant, dans la préface de L'activité psychique et la vie (1904, traduction française, 1907) Bechterev écrivait: "...les processus psychiques ne sont pas purement subjectifs; ils présentent tous un côté objectif. L'étude objective du psychique... incarne en réalité un problème d'une importance considérable; elle élève la psychologie à la hauteur d'une science naturelle dans la véritable acception de ce mot; elle en fait une branche de la biologie". La convergence est frappante. Mais en février 1913, lorsque Watson lance son attaque contre la psychologie introspective, il n'a sûrement pas lu L'Activité psychique et la vie et la Psychologie objective n'est pas encore parue. Il a entendu parler de Bechterev, mais son horizon est différent. Le contenu de la "science naturelle" qu'ils évoquent tous deux n'est pas identique, tout comme celui de la "psychologie subjective" qu'ils dénoncent. Le manifeste béhavioriste est la première d'une série de conférences donnée par Watson à l'Université Columbia (New-York) sur la psychologie animale et comparative, discipline dont il est un spécialiste reconnu. Née des préoccupations de Darwin sur la plasticité du comportement comme facteur d'adaptation au milieu, cette branche de la psychologie a été illustrée par les noms de Spalding, Romanes, Morgan et Thorndike, qui ont reformulé le problème en termes d'intelligence animale. Avec le flair du publicitaire qu'il deviendra plus tard, Watson se lance dans une opération de promotion de sa discipline au moment où la XXI

psychologie traverse une crise de confiance à propos de l'introspection. Les méthodes comportementales objectives, qui sont les seules possibles chez l'animal, doivent être généralisées. La notion de conscience et son étude par l'introspection n'ont donné aucun résultat fiable et elles conduisent à des absurdités. Seules, les données objectives établies par l'observation et l'analyse du comportement possèdent une validité scientifique. Mieux, elles assurent l'unité de la psychologie, justifiée par la continuité évolutive des espèces. Watson a deux "bêtes noires." Tout d'abord, Titchener, qui incarne clairement cette "psychologie subjective" basée sur l'introspection. Élève de Wundt, il défend une théorie de la conscience qui est en fait une réinterprétation associationniste des théories du maître de Leipzig où la combinaison des sensations élémentaires sous l'influence de l'attention joue le premier rôle. Il étudie la perception au moyen d'une méthode "d'introspection expérimentale", empruntée à son ami Külpe, et qu'il a importé en Amérique où il est devenu le principal représentant du courant dit "structuraliste". L'autre objectif de Watson se situe au sein de sa propre discipline. Il existe toujours, en psychologie comparative, une tradition dite de "l'évolution mentale" qui remonte aux premiers travaux de Romanes et de Lloyd Morgan et qui traite de l'apparition de la conscience dans l'évolution. Ce courant est à l'origine de l'intérêt pour l'apprentissage animal en vertu des principes traditionnels de l'empirisme associationniste anglais, selon lesquels l'esprit se constitue par des associations qui transforment les données de l'expérience sensorielle. La modification du comportement par l'expérience (apprentissage) est donc le premier indice d'un psychisme élaboré et par conséquent de l'existence éventuelle d'une conscience animale. À l'époque de Watson ce thème d'origine britannique est représenté dans le courant "fonctionnaliste" américain où il a rencontré un écho favorable en raison des spéculations philosophiques sur l'être et la conscience influencées par William James. Pour Watson, objectiviste convaincu, toutes ces interrogations sur la conscience animale sont parfaitement gratuites et sans intérêt. Mais ni Titchener, ni "l'évolution mentale" ne sont toute la psychologie américaine, et ils ne sont même pas des tendances majoritaires dans la psychologie, considérée globalement. En fait, la psychologie objective, ou "objectiviste", n'a jamais cessé d'exister. Ni Ebbinghaus, ni G. E. Müller, ni Cattell, qui fut le premier assistant de XXII

Wundt et l'un des fondateurs de la psychologie expérimentale américaine, ne se sont jamais lancés dans la moindre introspection. Wundt lui-même a systématiquement décrié cette méthode qui n'a jamais joué un rôle important dans les cinquante premières années d'existence de la psychologie scientifique en Europe. Tout au plus pourrait-on dire qu'au tournant du vingtième siècle, il était à la mode d'interviewer le sujet. Seule, l'école de Würzburg, animée par Külpe, l'a utilisée systématiquement mais pour de toutes autres raisons que Titchener. Ici, il faut faire justice d'une légende tenace. L'idée qu'il existait une "ancienne psychologie", héritée de Wundt, entièrement basée sur l'introspection et qui aurait finalement cédé la place à la démarche scientifique authentique des béhavioristes, a été largement fabriquée après coup. Mais il est vrai que dans cette période où Watson lance son manifeste, la situation est confuse. Pour la comprendre, il faut distinguer les travaux expérimentaux qui, en dehors des écoles de Titchener et de Külpe, n'étaient guère basés sur l'introspection, de la littérature théorique où la discussion des problèmes de la conscience tenait une grande place. Car le vrai problème, en Allemagne comme en Amérique, était (comme on l'a vu au début de cette Introduction) un problème d'identité de la psychologie, lié à son inféodation persistante aux facultés de philosophie. C'est là en particulier que se situait la "psychologie subjective" dénoncée par Bechterev : Wundt et ses théories de la "causalité psychologique", Ziehen, Mach et Avenarius. La psychologie avait besoin d'une théorie et d'un programme qui lui soient propres. La Psychologie objective devait jouer ce rôle mais l'affaire échoua pour diverses raisons. Et finalement, ce fut le mérite du béhaviorisme que de donner à la psychologie cette nouvelle identité qui lui manquait. Watson en fut l'artisan, mais sa réussite (qui lui vaut encore aujourd'hui la célébrité) fut tardive et, pour ainsi dire, "posthume". Lorsque ses idées commencèrent à s'imposer, dans les années 1920-1930, il avait disparu de la scène académique. La question devient donc la suivante: quels sont les principaux thèmes de la Psychologie objective retenus par Watson, entre son premier contact avec cet ouvrage, en 1914, et le début des années 1920 ? Comme Watson, mais avant lui, Bechterev avance deux arguments forts. Les méthodes objectives (pour lui le conditionnement au choc électrique) assurent l'unité de la psychologie, dans la mesure où elles sont utilisables aussi bien chez l'homme que chez l'animal, mais aussi chez l'enfant, l'aliéné ou le criminel. Puis, contre l'élite universitaire des XXIII

philosophes subjectivistes, il défend le principe d'une science psychologique utile par ses applications, cliniques tout d'abord. Watson lui fera écho en annonçant pour l'avenir le développement d'une "psychotechnologie" behavioriste. Mais Bechterev a sa perspective propre. Pour lui, l'appartenance biologique de la Psychologie est naturelle puisqu'elle prolonge la physiologie dans son étude des processus cérébraux. Il est le continuateur de Setchenov qui, dans son pamphlet Qui doit étudier la psychologie et comment? (1873), avait soutenu sur une base méthodologique que la construction d'une psychologie scientifique revenait au physiologiste, armé du modèle explicatif du réflexe. Il estimait en effet que la complexité du psychisme humain rendait nécessaire d'étudier préalablement (ou parallèlement) celui, réputé plus simple, des animaux. Mais l'argument principal de Bechterev reste celui du neurologue et du clinicien qui a pour habitude de baser ses diagnostics sur l'examen des réflexes. Non seulement les spéculations sur la conscience n'ont guère d'intérêt pour soigner les malades, mais une théorie psychologique unique est nécessaire pour comprendre le normal et le pathologique. La sienne est fondée, comme on l'a vu précédemment, sur le modèle de l'action volontaire de Setchenov et sur le concept des aires associatives, ce qui lui permet, à la différence de Watson, d'être à la fois objectiviste et mentaliste. Il est donc évident que des convergences sur des points fondamentaux existaient bien avant la croisade béhavioriste de Watson. Mais cette croisade tomba d'abord à plat et Watson, déprimé par les réactions négatives ou même le peu de réactions à son manifeste, a trouvé à coup sûr dans la Psychologie objective de bonnes raisons de croire en la justesse de ses analyses et une nouvelle impulsion pour ses travaux ultérieurs. Mais cette lecture fut aussi une source d'inspiration directe. En 1914, il donne comme tâche à Lashley (qui obtiendra son PhD et une bourse à l'automne de cette année-là) de refaire des expériences de Pavlov et de Bechterev chez l'homme. En 1915, Watson est élu président de l'American Psychological Association (AP A) et dans sa conférence inaugurale, publiée l'année suivante, il annonce qu'il va enfin justifier les prétentions objectivistes ("quelque peu impolies" admet-il) de son manifeste en s'inspirant des travaux des deux auteurs russes. Et il donne le compte-rendu de plus d'un an de tentatives et d'expériences basées - indique-t-iIexplicitement- sur la lecture de la Psychologie objective. Watson s'intéresse d'abord à la XXIV

méthodologie et l'influence conceptuelle de Bechterev n'apparaît pas encore. Mais il a dû lire attentivement une grande partie du livre pour trouver les rares indications techniques concernant le conditionnement au choc électrique chez l'homme. En témoigne par exemple, le fait qu'il relève la médisance d'un certain Bourmakine (rapportée avec complaisance par Bechterev) selon laquelle les chiens de Pavlov étaient souvent affectés de stomatites provoquées par l'acide dilué utilisé comme stimulus inconditionnel de la salivation. Une figure présente le montage imaginé par Lashley pour transposer au niveau de la main le conditionnement au choc électrique plantaire de Bechterev et l'essentiel de l'article présente des enregistrements des expériences chez l'homme, le chien et quelques oiseaux. Un deuxième document permet de suivre l'influence de Bechterev sur Watson. En 1916, celui-ci s'aventure timidement sur le terrain de la psychopathologie avec l'hypothèse que certains troubles mentaux seraient dus au conditionnement de réponses "mal adaptées" et il propose des "thérapies béhaviorales" avant la lettre, par contreconditionnement. En guise d'argument, il imagine un chien "neurasthénique" qui aurait subi ces traitements et il invoque l'autorité des expériences de Bechterev chez l'homme, avec le choc plantaire. Cet article lui vaut une attaque féroce de la part d'Adolf Meyer, le directeur de la Clinique Phipps à Johns Hopkins, qui héberge son laboratoire et Watson bat prudemment en retraite. Mais nous avons là, avec la référence au choc plantaire de Bechterev, une autre trace explicite des lectures de Watson. Il est donc probable que les travaux les plus connus de ce dernier, le conditionnement émotionnel d'un bébé (le petit Albert) ont été plus ont moins directement inspirés par les conceptions développementales du neurologue russe. En effet, rien ne prédisposait le psychologue animalier Watson à travailler sur les nouveaux-nés et il n'avait pas de vocation particulière pour la psychologie de l'enfant. Avec cette expérience, il voulait seulement démontrer le bien-fondé de ses options théoriques. D'ailleurs, l'exposé de celles-ci dans son manuel de psychologie de 1919, Psychology from the standpoint of a behaviorist, suit d'assez près Bechterev pour qui les tendances innées sont très frustes à la naissance et l'important réside dans leur façonnage par l'éducation et l'expérience (Psychologie objective, p. 309). Pour Watson, les réponses "héréditaires" de l'enfant se limitent à quelques émotions et instincts de xxv

base qui sont supplantés par les apprentissages car chez l'homme, tout est virtuellement acquis. Tous les deux, d'ailleurs, ne savent que faire de l'instinct. Bechterev le laisse de côté dans un chap itre à part où il en fait une catégorie particulière de réflexe sans relation avec les autres concepts. Watson retourne aux conceptions des siècles passés en niant son existence chez l'homme et en le laissant aux animaux. Le langage est un autre thème important où il est clair que Watson a réfléchi à partir de Bechterev, sans toutefois le décalquer. Il intègre deux idées différentes que l'on trouve dans la Psychologie objective: celle que nous pensons en mots (la "para le intérieure" selon Bechterev) et le fait que leur enchaînement est de nature réflexe, chaque mot servant de stimulus à la production du mot suivant. Dans le Chapitre 4 de la deuxième partie du livre (p. 267), Bechterev affirme que les associations mentales sont des réflexes "associés" de nature "verbomotrice" qui n'aboutissent pas à la prononciation car ils "restent inhibés dans les centres nerveux" (...) "il suffit d'enlever l'inhibition interne et proposer d'exprimer les pensées tout haut: nous nous trouverons en présence d'une série de réactions verba-matrices, s'enchaînant les unes aux autres comme les pensées correspondantes". Il nuance cependant son propos au Chapitre 10 en refusant, sur la base d'arguments neurologiques, une assimilation complète du langage et de la pensée, bien qu'il en soit évidemment l'outil privilégié. Watson, de son côté, avance dès 1914, dans son manuel "Behavior: an introduction to comparative psychology" (basé sur ses conférences de 1913 à Columbia), un schéma célèbre des "laryngeal habits" qui s'enchaînent mécaniquement de façon réflexe (Chapitre 7 p. 274). Dans son livre de 1919 (Chapitre 9, sections
"explicit" et "implicit language habits"), il argumente

- comme

Bechterev

-

à partir de l'apprentissage

du langage par les enfants qui commencent

par penser tout haut ("thinking aloud") puis en viennent à une pensée intériorisée ("silent talking" dit Watson), grâce à un processus de "courtcircuit". C'est le fameux concept de "comportement implicite" qui sera l'une des marques distinctives du béhaviorisme watsonien. Watson ne reprend pas l'idée de l'inhibition car (peut-être plus influencé par Freud qu'on ne l'a dit) il associe l'inhibition à des conflits. Mais par contre, on note d'autres parentés remarquab les avec Bechterev. Comme ce dern ier, Watson insiste sur le langage gestuel, ou plutôt l'accompagnement gestuel expressif du langage. Enfin et peut-être surtout, il semble adopter tel quel le mécanisme d'apprentissage et de mémorisation par frayage de voies XXVI

nerveuses et par conséquent par répétition proposé par le neurologue russe. Comme celui-ci d'ailleurs, il cite à l'appui les expériences d'Ebbinghaus. L'ensemble ne peut être fortuit. Une lecture attentive de Bechterev et de Watson suggère même d'autres ressemblances, plus difficiles à cerner, comme par exemple, le souci de forger une nouvelle terminologie pour se démarquer du subjectivisme. Au Chapitre 9 de la Psychologie objective, les sensations conscientes subjectives sont baptisée "appréciations sensorielles" et qualifiées de "jugements". Sur un plan plus général, on s'interroge également sur la parenté entre le modèle stimulus-réponse (SR) du comportement et le "réflexe" au sens large. Woodworth avait proposé un schéma "stimulus-organisme-réponse" (SOR) à substituer à (SR) qui lui paraissait trop mécanique. Ce schéma ressemble au réflexe compliqué par une phase centrale d'association chez Bechterev qui, ne l'oublions pas, restait mentaliste. Une autre différence essentielle provient de ce que le réflexe au sens large de l'école russe ancre la réflexion psychologique dans la physiologie. Mais Watson refuse cette option: au milieu des années 1920, il évoluera vers un "environnementalisme" psychologique de plus en plus éloigné des sciences biologiques et qui viendra contredire son intention première d'installer la psychologie parmi elles. Par contre, Lashley se lancera dès 1916 dans un vaste programme
"neuropsychologique" en cherchant

- d'abord

avec Shepherd Ivory Franz,

puis seul - à interrompre par des lésions (et par conséquent à localiser) ces nouveaux arcs réflexes constitués par les apprentissages. Ces arcs réflexes se superposent très exactement aux voies nouvellement frayées des réflexes "associés" de Bechterev. Ici, on peut penser que la réflexion de Lashley, objectiviste et mentaliste tout à la fois, doit finalement beaucoup à Bechterev dont l'influence réelle a certainement été sous-estimée. En conclusion La Psychologie objective est un document relatif à une époque charnière de l'histoire de la psycho logie et des sciences du système nerveux dont beaucoup de caractéristiques ont été oubliées et dont nous avons par conséquent maintenant une perception déformée. Son intérêt est donc lié à l'époque et à la personnalité de son auteur. Bechterev fut probablement unique par le nombre de ses spécialités et de ses compétences. Il fut à la fois anatomiste, physiologiste, neurologue, XXVII

psychiatre, psychologue et finalement sociologue. Son parti pris encyclopédique nous offre un panorama des recherches de son temps (russes, allemandes, américaines, françaises et italiennes) qui présente un intérêt documentaire évident. Ce livre est donc une source irremplaçable. Mais il existe également trois grandes raisons de le considérer aussi comme un événement en lui-même. (1) C'est la prem ière définition systématique de la psycho logie expérimentale comme une science naturelle, c'est-à-dire en continuité avec les sciences du cerveau. Bechterev prend le parti de Setchenov contre Wundt. C'est une position très moderne à l'heure des neurosciences. (2) C'est le premier texte qui intègre les réflexes conditionnels dans une conception générale de la psychologie, mais aussi (ce que l'on souligne moins souvent) la révolution neurologique des aires associatives. L'aspect anecdotique est présent et l'aigreur de la dispute entre Pavlov et Bechterev est sensib le dans la rédaction du Chapitre 4-11. (3) L'impact du livre sur l'émergence du béhaviorisme. Quelles sont les convergences et les filiations entre Bechterev, Watson et son élève Lashley, dont toute la carrière fut consacrée au problème de la localisation des "réflexes appris" -?Il s'agit d'un problème complexe. Si le manifeste béhavioriste de 1913 ne doit rien à Bechterev, la réorientation des travaux de Watson après 1914 et les premières études de Lashley font écho à de nombreux thèmes de la Psychologie objective. Beaucoup plus tard, le béhaviorisme réussira ce que le livre de Bechterev n'a pu faire: donner une nouvelle identité à la psychologie encore tiraillée entre expérimentalisme et philosophie. Pour autant, il ne faut pas se cacher que la lecture de la Psychologie objective est difficile. Tout d'abord par la terminologie maintenant obsolète. Mais aussi en raison du contenu. Selon Yakovlev, tous les écrits de Bechterev, qui fut un auteur extrêmement prolifique, n'emportent pas également l'adhésion. Cette opinion semble bien s'appliquer à la Psychologie objective où l'on trouve aussi bien des intuitions visionnaires et des développements d'une modernité remarquable que des passages obscurs, redondants et d'une logique moins évidente. Certes, la traduction est peut-être fautive. Les trois volumes de l'édition russe ont été concentrés en un seul où l'on remarque quelques négligences et l'inversion probable de l'ordre des Chapitre 8 et 9 de la seconde partie. Le traducteur, Kostyleff, élève de Bechterev, est le même
XXVIII

qui a traduit plus tard la Réjlexologie collective, dans laquelle il déclare froidement avoir corrigé le texte de son maître. Comprendre la Psychologie objective. Le système psychologique (ou psychologique-physiologique) de Bechterev est un assemblage cohérent de notions acceptées à l'époque et articulées autour de quelques idées-forces. Le principe de base est le modèle de l'action volontaire exposé par Setchenov dans les "Réflexes du cerveau" (1861-1866). Il s'agit d'un réflexe compliqué dans son étape centrale par des processus associatifs, c'est-à-dire des processus mnésiques. Dans l'acte volontaire, le stimulus ou la situation présente ne sont que des agents évocateurs. L'origine causale effective de l'action est en mémoire. Elle se rapporte à des situations ou des événements passés et quelquefois même appartenant au passé lointain. En outre, Setchenov accordait énormément d'importance aux phénomènes d'inhibition qui expliquent que l'action soit souvent contenue ou différée et qu'elle ne montre en tous cas aucune proportionnalité avec l'intensité du stimulus ou avec celle des activités centrales. Ce modèle général, dont le potentiel explicatif reste très grand, présente quelques similitudes avec la théorie de l'activité mentale proposée par Hebb en 1949 et dont l'objectif, nous dit son auteur, est de rendre compte "du délai entre le stimulus et la réponse, qui est si caractéristique de la pensée" . Les idées de Setchenov sont à la base des raisonnements de Bechterev et de Pavlov. On ne soulignera jamais suffisamment qu'elles impliquent d'abord une définition très large de la notion de réflexe. Comme on l'a vu plus haut à propos des réflexes conditionnels, le critère du réflexe est le déterminisme causal à partir d'un stimulus déclenchant et non la complexité de la réponse. Dans son essai, Setchenov l'illustre par des situations de la vie courante. Lorsqu'on lit "réflexe" dans la Psychologie objective, il faut généralement penser "comportement". Mais comme l'auteur n'est guère pédagogue et qu'il multiplie la terminologie (psycho-réflexes, réactions neuropsychiques, réflexe de concentration, etc..) nous éprouvons quelquefois des difficultés à le suivre. Une deuxième implication du modèle de Setchenov est le rôle crucial des processus d'association à la base de la mémoire. L'analyse de ces processus est l'objectif visé par l'étude des réflexes "conditionnels" (Pavlov), ou "associés" (Bechterev). Les deux démarches sont différentes. XXIX

Pavlov, en physiologiste du système digestif, explore toutes les modalités (toutes les conditions) expérimentales de déclenchement de la salivation psychique. Il considère le conditionnement comme un moyen d'isoler une par une les associations composant le système de signalisation complexe qui déclenche opportunément le comportement alimentaire dans les conditions naturelles. Bechterev au contraire, veut appliquer le principe de l'association à tous les comportements, instinctifs ou appris. Il étudie la "conditionnabilité" des réflexes végétatifs (respiratoire, salivaire) et le conditionnement au choc électrique chez l'animal et chez l'homme. Sa conception, que l'on retrouve ensuite chez les béhavioristes, est celle d'une substitution de signaux déclenchants expliquée par la création de nouvelles voies nerveuses dans les régions associatives du cortex reliant le "centre de réception" du stimulus aux commandes de la réponse. Anatomiste et neurologue, Bechterev se préoccupe de la manière de relier les associations à la "reviviscence" des "traces matérielles" laissées dans les centres par le passage du "courant nerveux". Il adopte la théorie d'Exner du frayage de nouvelles voies nerveuses par la répétition (Bahnung, ou facilitation). Lors de la réévocation, explique-t-il (Chapitres 3 et 10, première partie), le courant nerveux "rencontre de mo ins en moins de résistance et reprend de plus en plus facilement la voie tracée par l'exercice" (p. 134) grâce à un mécanisme biologique de nature "chimio-moléculaire. Ainsi, l'association s'imprime-t-elle dans le tissu nerveux et le mot "trace" doit-il être compris au sens littéral. Avec le temps et le non-usage, l'oubli survient, qui se traduit par un affaib lissement de cette "trace" et il se produit "un engorgement" de la circulation des influx. En définitive, cette théorie quelque peu simpliste, qui évoque un réseau ferroviaire avec ses aiguillages semb le difficilement capab le de rendre compte de la comp lexité des associations dont Bechterev détaille à loisir le versan psychologique et l'étude expérimentale dans les autres chapitres. Si chaque nouvelle association correspond au frayage d'une nouvelle voie, comment expliquer que de nouvelles associations se forment facilement à partir de la reviviscence d'anciennes traces, sans pour autant que celles-ci perdent leur efficacité (sans mélange général) ? Par ailleurs, il décalque les principes associationnistes en assimilant la représentation mnésique d'un objet (un fruit) à l'ensemble des traces laissées par ses différents attributs (forme, couleur, etc). L'émergence d'une abstraction ou d'un concept devient la conséquence d'une "désignation générique", le "dénominateur commun" xxx

du vaste ensemb le de nouvelles voies formées par tous les attributs. Mais comment se représenter "l'évocation d'un tout par l'une de ses parties", à laquelle Bechterev se réfère fréquemment? Ces explications biologiques ont un aspect "ad hoc" évident. Cependant, quels que soient la nature et le substrat neurologique des associations, il est clair que celles-ci se développent avec l'âge, et le point de vue ontogénétique, qu'il adopte ensuite, aboutit à des propositions beaucoup p lus modernes. Chez le nouveau-né dont les organes des sens sont immatures et dont le répertoire de réponses comportementales est encore très limité, les associations se développent surtout à partir des "impressions" (sensations, afférences) internes ou végétatives, dont beaucoup sont liées à la nutrition. D'emblée, les événements associés prennent un caractère favorable (bien-être) ou défavorable (répulsion) qui déterminent des préférences et se traduisent ensuite par des réactions d'approche, d'appétence et de gaieté, ou au contraire d'évitement, de protection ou de tristesse. Cette dualité dénommée "sthénique/ asthénique" (de sthenos, force) structure le "noyau organique" primitif des associations autour duquel s'organise la personnalité (le caractère). Avec l'éducation et le développement du langage, de nouvelles associations apparaissent, liées à la "sphère sociale" où les réactions positives et négatives sont "altruistes" ou "égoïstes". Cette réflexion basée sur le développement permet ensuite à Bechterev de regrouper, sous le terme de "réflexes personnels", tous les comportements volontaires, en accord avec la thèse classique selon laquelle la volonté est l'expression de toute la personnalité. Le point de vue ontogénétique consiste à rechercher les fonctions les plus primitives à partir desquelles peuvent se construire les autres. Cette démarche est également présente dans l'étude de l'évolution et de

l'hominisation, et l'on se souvient de l'aphorisme d'Haeckel - alors très populaire - selon lequel "l'ontogenèserésume la phylogenèse". Darwin lui-même avait compté parmi les pionniers des études ontogénétiques en notant minutieusement les stades de développement de sa fille. Mais surtout, dans "l'Expression des émotions", il avait analysé les mimiques faciales humaines et conclu après une enquête approfondie à leur indépendance vis-à-vis de la race et de la culture. Comportement inné, spécifique de l'espèce humaine, les mimiques se reconnaissent immédiatement, ce qui leur confère une fonction de communication sociale qui a pu servir de base au développement du langage.
XXXI

Bechterev consacre deux chapitres de la seconde partie aux "réflexes mimiques", c'est-à-dire aux comportements expressifs, émotionnels et de communication sociale. Leur place dans la progression des chapitres, entre les réflexes conditionnels et l'attention, montre qu'il les considère comme des entités complexes. Le problème, cependant, provient de ce qu'il élargit cette notion de réflexes mimiques jusqu'à englober les comportements animaux de défense et de parade nuptiale (avec leurs corrélats végétatifs) qui sont typiquement instinctifs. Cet élargissement du concept de mimique avait peut-être pour objectif d'établir une continuité entre la psychologie animale, la psychologie de l'enfant et la psycho linguistique. Mais n'ayant défini aucune relation entre instinct, émotions, mimiques et langage, l'auteur nous laisse avec une catégorie comportementale supplémentaire qui emprunte quelque chose à toutes les autres. On rencontre même des mimiques instinctives et des mimiques acquises. Au lieu d'être un concept susceptible de relier les différentes sous-disciplines psychologiques, les mimiques introduisent la confusion dans la progression logique de son ouvrage. L'origine du problème provient certainement de ce que Bechterev a emprunté la mimique à Darwin sans entrer dans la logique évolutionniste de continuité des espèces. Il ne sait pas comment classer les instincts. Le Chapitre 2 de la seconde partie n'en fait qu'une variante un peu élaborée de réflexe, déterminée par les besoins internes et il hésite continuellement entre l'inné et l'acquis. Terminologie/ glossaire. Pour comprendre la Psychologie objective, il faut un glossaire tant sa terminologie nous paraît vieillie. Ce fait en lui-même montre l'échec des ambitions de Bechterev qui était de fonder une science "réflexologique" qui aurait installé la psychologie et les sciences sociales en continuité avec la physiologie et les sciences naturelles. Impression. Excitation sensorielle ou sensation. Ce dernier terme est écarté car trop "subjectif', ce qui n'empêche pas les résurgences de la subjectivité avec les "impressions internes" (Chapitre 6-1), ou "l'appréciation sensorielle" (Chapitre 9-11). Excitant. Stimulus.

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Courant nerveux. Influx nerveux. À l'époque les données physiologiques de base concernent le "courant d'action" (Du BoisReymond) et la théorie électrique de l'influx nerveux est dominante. Réflexe. Comportement ou réponse. L'emploi du terme "réflexe" au lieu d'un terme plus neutre (et plus vague) tel que "comportement" (dont l'usage n'était pas encore généralisé en psychologie), ou "conduite" (qui était employé), correspond, comme chez Pavlov, à un parti pris théorique issu de Setchenov. Le "réflexe" est un concept général qui implique le déterminisme causal d'un stimulus (ou d'une situation initiale) et d'un processus nerveux séquentiel (un circuit) dont "l'arc réflexe" est le modèle. Chez Setchenov, l'acte volontaire est un réflexe qui n'a pas de stimulus immédiat, mais dont l'agent causal est l'expérience passée, conservée en mémoire sous forme d'associations. Tout est par conséquent réflexe: réflexe associé, de concentration, mimique, symbolique, etc. Lorsque Bechterev par le également de "réponses" ou de "réactions", telles les "réactions sthéniques", il entend la partie finale d'un processus réflexe. Réflexe associé. Réflexe conditionné. Mais comme ce terme (malheureusement consacré par l'usage) est aberrant, le sens est plutôt celui d'une "réponse associative", ou plus simplement d'une réponse ou d'un comportement appris. Réflexe mimique. Comportement expressif. Les mimiques faciales et gestuelles ont une origine émotionnelle tout en assurant une fonction de communication sociale chez les animaux et les humains. Ce concept d'origine darwinienne introduit beaucoup de complexité (pour ne pas dire de confusion) dans la Psychologie objective. Il recoupe partiellement les réflexes et les instincts. Réflexe symbolique. Langage. Mais aussi, plus généralement, activités basées sur un principe de communication codifiée: dessin, musique, pantomime. Réflexe personnel. Comportement vo lontaire. Personnel. Qui se rapporte à la volonté et à la personnalité, c'est à dire au "noyau" d'associations organiques (internes, viscérales), constituées depuis la naissance et qui fait ressentir un événement comme favorable ou défavorable. Réflexe de concentration nerveuse. Comportement attentif. Concentration nerveuse. Attention.

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Notion d'appréciation. Jugement. En fait, conscience de quelque chose, d'une sensation. Mais Bechterev s'interdit les termes de la psychologie "subjective". Sthénique/asthénique (de sténos, force). Sthén ique signifie dynamisant, stimulant, mais aussi favorable, enthousiasmant. Asthénique signifie déprimant, calmant, attristant. Tonus positif/négatif. Pas seulement humeur Reproduction. Réévocation, remémoration, restitution mnésiques, mais avec connotation de mouvement-réponse ou de réponse parlée. Reviviscence. Réactivation de traces mnésiques. Traces. Au sens étroit: effets du frayage d'une voie par les influx nerveux. Au sens large (resté dans la culture psychologique) : la mémoire.

Un Précis de la "Psychologie

objective".

La Psychologie objective est en deux parties comprenant respectivement douze et onze Chapitres. Ce plan suit, de très loin, les principes classiques d'organisation d'un traité de psychologie après la Psychologie physiologique de Wundt, principes adoptés par Watson dans sa Psychology from the standpoint of a behaviorist (1919) et par beaucoup d'auteurs de manuels ensuite. Après l'introduction et/ou les tout premiers chapitres où Bechterev définit sa conception de la psychologie, la première partie développe les connaissances anatomiques et physiologiques sur lesquelles elle repose. En général, la progression va du plus simple au plus complexe: influx nerveux, organes des sens, réflexes, voire localisations corticales. Puis, dans la seconde partie, l'auteur détaille les grandes fonctions psychologiques, en allant du plus élémentaire au plus "cognitif'. L'exposition commence par les instincts et les émotions, se poursuit avec les principes de l'apprentissage et de la mémoire, puis avec le développement, pour finir avec le langage, la volonté et la personnalité. Dans cette progression, la place ou l'absence de l'attention (ici, le Chapitre 11-7) est significatif d'une psychologie mentaliste ou nonmentaliste. Première Partie L'lntroduction et le Chapitre 1 (Les principes de la psycho logie objective) sont un manifeste contre la psychologie subjective qui se XXXIV

définit elle-même comme vouée à l'exp lication des phénomènes de conscience (William James). En faisant de la conscience le principal critère de classification des phénomènes psychologiques (et par conséquent de l'introspection leur moyen d'étude privilégié), cette Psychologie limite abusivement son domaine. Elle nous interdit en effet l'étude des mécanismes inconscients, pourtant démontrés dans la mémoire par Ebbinghaus, mais aussi celle du psychisme des animaux, des enfants et des malades mentaux. Les données subjectives n'apportent rien à l'explication des phénomènes. Leur inutilité est illustrée par le fait que les actes d'autrui ne peuvent être compris qu'à partir de signes objectifs et qu'aucune introspection n'y ajoute quelque chose. Dans tous ces domaines, il faut une psychologie basée sur des méthodes objectives, sur l'enregistrement des actions et des réponses à des stimuli et seule capab le de corrélations avec la physiologie et la clinique. Le concept de base est le "processus neuro-psychique" que Bechterev définit comme une extension du principe de l'arc réflexe dans la. perspective tracée par Setchenov : on trouve toujours un stimulus à l'origine de l'action, même s'il faut remonter dans le passé. Lorsque la réponse ne suit pas immédiatement le stimulus, c'est qu'une étape centrale, de nature associative, s'est interposée. Le schéma fondamental: excitation, traces mnésiques, association, processus réactif, qui implique des "variations matérielles dans les voies nerveuses du cerveau", ouvre la possibilité d'une psycho logie objective qui étudiera dans les meil1eures conditions les sujets normaux et pathologiques, les humains et les animaux. Au début, Bechterev a distingué une psychologie" individuelle", "sociale", "comparée" (psychologie des peuples) et "zoologique" et il a subdivisé la première en psychologie enfantine pédagogique, pathologique, criminelle et physiologique. Les méthodes objectives sont les seules à permettre le développement de chacune de ces branches. Le Chapitre 2 (Les processus neuro-psychiques) développe ensuite plus en détail différents aspects du concept. Dans le processus neuro-psychique la réponse à un stimulus obéit au principe du réflexe. Bechterev distingue trois phases: réceptive, associative et réactive. La seconde est l'objet privilégié de la psychologie, puisque le comportement est modifié par l'apprentissage associatif (conditionnement). Par exemple, un chien qui vient réclamer une caresse et qui se trouve piqué par une aiguille effectue d'abord un retrait de la patte (réflexe), puis plus tard, manifestera des réactions de fuite/défense à la vue de l'aiguille ("psycho-

xxxv

réflexe" associatif). La réponse est donc changée par l'expérience. Ici, elle peut être amplifiée (mauvais traitements dans l'intervalle), ou inhibée (par dressage). Elle est complexe, avec de multiples composantes neurovégétatives et motrices. Elle implique l'existence et la reviviscence de nombreuses traces cérébrales. Selon l'état momentané du sujet, une même impression peut s'associer à des traces différentes, ce qui entraîne des réponses différentes, par exemple d'approche ou de recul. L'auteur esquisse ensuite quelques mécanismes d'association par circulation des messages cérébraux et inhibition. En raison de cette phase associative, les psycho-réflexes sont toujours plus lents que les réflexes. Le Chapitre 3 (Le schéma objectif des processus neuropsychiques) se concentre sur la phase centrale, associative, du "processus neuropsychique" et sur les mécanismes nerveux élémentaires qui la soustendent. Les mécanismes associatifs apparaissent dès que le système nerveux (ganglionnaire, par ex. chez amphioxus) est en mesure de garder des traces des réactions précédentes et que la "reviviscence" de celles-ci modifie les réactions. Bechterev estime que le courant nerveux est de nature électrique (courant d'action) et qu'il se transmet de neurone en neurone par les contacts entre axones et dendrites, grâce une "différence de tension avec les dendrites". Les traces cérébrales se constituent selon le principe de facilitation d'Exner ("Bahnung"), le passage d'un influx diminuant la résistance, ce qui réalise le "frayage d'une route de conductibilité nerveuse." Inversement, en cas de non utilisation, l'oubli se manifeste par une moindre capacité de conduction et un engorgement des voies nerveuses. Les traces se combinent et les concepts sont supposés émerger d'une agglomération de traces. Les centres nerveux (corticaux) ont toujours une "réserve d'énergie nerveuse" que les différents types d'inhibition (par ex. l'inhibition latérale entre deux centres actifs et antagonistes) empêchent de décharger complètement. Enfin, les "impressions internes", du fait qu'elles agissent en permanence depuis la vie intra-utérine, jouent un rôle essentiel dans la constitution du "noyau individuel" d'associations qui détermine la personnalité. Ces influx viscéraux règlent le "tonus affectif'. À la fin de la deuxième partie, Bechterev reprendra ces notions aux Chapitres 10 (développement de l'enfant) et Il (volonté et structure de la personnalité). Les Chapitre 4 (Les impressions externes) et Chapitre 5 (Conditions anatomo-physiologiques des impressions externes) sont consacrés aux mécanismes sensoriels extéroceptifs. Bechterev détaille les XXXVI

mécanismes sensoriels au niveau des cinq surfaces réceptrices du corps (rétine, labyrinthe, organe de Corti, papilles, surface cutanée) et des énergies externes (mécanique, chimique, thermique, lumineuse, électrique) qui sont leurs stimuli efficaces en raison de la structure des organes récepteurs. Chez l'animal, ou même chez l'homme, on peut utiliser une "réaction associée" (réponse conditionnée) pour étudier les seuils, la finesse de discrimination, etc. L'auteur rapporte ensuite plusieurs séries d'expériences tachistoscopiques avec des sujets humains sur le "processus d'impression" (la perception, sa vitesse, l'empan d'appréhension, etc.) qui l'éloignent des mécanismes physiologiques mais montrent la complexité de la perception. Influence de "l'état de concentration" (attention) ou des stimuli d'ambiance. Il revient ensuite (Chapitre 5) aux voies sensorielles, à l'anatomie, au processus récepteur dans la rétine et à la théorie des couleurs. Après une digression sur la "nature du courant nerveux" qu'il a déjà traitée auparavant, Bechterev aborde le problème de la localisation des aires corticales sensorielles, en particulier visuelles et auditives, avec les expériences de Kalischer sur des Chiens habitués à venir prendre leur nourriture à l'appel d'un son et qui subissent des lésions corticales. Il discute également l'effet des lésions calcarines chez le singe. Le Chapitre 6 (Les impressions internes ou organiques) aborde les sensibilités internes, ou intéroceptives. Ici, Bechterev attribue aux sensibilités viscérales un rôle déclencheur des phénomènes de motivation dont on sait qu'ils résultent au contraire d'une intégration cérébrale de l'état de l'organisme. Ainsi, la faim et la soif sont dues à des influx provenant de l'intestin, la sensation d'étouffement aux réafférences pulmonaires (et non à la baisse de l'oxygène sanguin), la pulsion sexuelle à des sensib ilités organiques qui reflèteraient le gonflement des gonades. Mieux encore, la proprioception musculaire, encore discutée à l'époque (mais Bechterev ignore superbement les travaux de Sherrington), est jugée à l'origine des états de fatigue, en plus de son rôle effectif dans le contrôle des mouvements, mais aussi d'une fonction dans la perception spatiale, conforme à la vieille thèse empiriste selon laquelle la notion d'objet résulte d'une intégration de la vision et des mouvements d'exploration. Après l'inventaire anatomique des voies afférentes issues du nerf vague, des nerfs sympathiques et de la proprioception spinale, l'auteur va jusqu'au bout de son contresens en évoquant les effets de la fatigue intellectuelle, du manque de sommeil et de l'intoxication XXXVII

alcoolique sur les performances psychométriques, comme s'il existait des nerfs viscéraux capables d'informer le cerveau sur de tels états. Et dans cette rubrique, il se lance même pour finir dans une digression où il envisage l'effet des psychoses, considérées comme des processus "d'autointoxication" . Dans les Chapitre 7 (Les réactions externes) et Chapitre 8 (Les réactions internes) sont examinées les "réactions" externes (mouvements) et internes (végétatives), sous la forme d'un catalogue descriptif détaillé. Ici, sont regroupés des réflexes simples ou complexes, locaux ou généraux, avec leurs corrélats neurovégétatifs, mais aussi des réponses apprises conventionnelles, des réactions d'imitation, les mimiques et le langage. Cet inventaire aboutit à une classification selon la nature du stimulus ou de la cause du comportement. Les événements "favorables" provoquent des réactions dites "sthéniques" (de "sthenos", force), c'est-àdire des comportements dynamiques contribuant à la nutrition et au développement. Au contraire, les stimuli ou situations "défavorables" entraînent des réactions dites "asthéniques", impliquant des mouvements de retrait et de protection, des mouvements défensifs, d'expulsion ou l'immobilité. À cette dichotomie fondamentale qui reviendra dans les chapitres suivants, s'ajoutent les réactions préparatoires d'orientation ou de "concentration" (d'attention) et les réactions imitatives chez les animaux sociaux et les enfants. Ces catégories sont ensuite plus ou moins complètement utilisées dans la description du développement psychomoteur du jeune enfant. L'auteur applique ensuite la différenciation "sthénique" / "asthénique" aux réactions "internes", respiratoires, vasculaires, sécrétoires ou trophiques, qui sont très hétérogènes et qui accompagnent tous les comportements mais qui n'en sont pas moins susceptibles d'apprentissages spécifiques (c'est la première allusion au conditionnement salivaire). Dans la dernière partie du Chapitre 8, Bechterev passe en revue les études, déjà nombreuses, concernant les corrélats cardio-vasculaires et neurovégétatifs au sens large (respiration, pupilles, tonus musculaire, composition de l'urine, température, circulation cérébrale) du travail intellectuel, considéré comme spécialement représentatif de l'activité associative des centres nerveux. Le Chapitre 9 (Les états affectifs) est consacré à la notion de "tonus affectif' qui se dégage des manifestations "internes" précédentes. Ce tonus affectif peut être positif ou négatif mais, au-delà d'une certaine limite, on est en présence d'émotions. Des études variées ont analysé les XXXVIII

concomitants physiologiques du "tonus affectif'. Pouls, pléthysmogramme, respiration ne sont pas unanimement corrélés avec les états affectifs. Bien que le "tonus positif' soit plus souvent corrélé à des augmentations et inversement pour le tonus négatif, la variabilité des résultats montre que" les altérations viscérales ne forment pas la base même des processus affectifs". Dans cette veine, parmi les nombreuses études consacrées aux corrélats physiologiques (pupilles, tonus musculaire, intestin, vessie, salivation, sudation) des émotions, on note avec Binet et Courtier que la respiration, le pouls et la constriction vasculaire dépendent de la force et non de la nature des émotions. Bechterev rapporte également de nombreuses expériences sur l'action des émotions sur les processus mentaux (temps de réaction visuel, associations de mots, mémorisation de syllabes) suggérant un effet positif du "tonus joyeux" et un ralentissement avec le tonus négatif. Il estime que les émotions favorables facilitent (par les réactions vasculaires) la nutrition du cerveau qui travaille mieux et plus vite, dans l'esprit des théories de Meynert postulant une homologie entre la circulation et la nutrition cérébrale, l'activité des centres et la vigueur des réactions comportementales (réactions "sthéniques"). Les Chapitres 10, Il et 12 (La corrélation des impressions avec les processus réactifs. La corrélation des impressions avec les processus réactifs - suite. Conditions anatomo-physiologiques de l'association.) forment un tout qui termine la première partie par une biologie des "traces cérébrales" et de la mémoire. Bechterev y tente une explication théorique des associations par le frayage des voies nerveuses qui oblige à redéfinir les associations et se heurte au problème des localisations cérébrales. Il commence par souligner le rôle directeur des "impressions" (phénomènes sensoriels) dans la "reproduction", c'est-à-dire la mémoire, puisque même les mouvements sont guidés par la proprioception. À l'appui, il cite les arguments classiques de l'empirisme et les expériences de son laboratoire, reproduisant des données d'Ebbinghaus ou de G. E. Müller (d'inspiration très moderne) qui n'ont cependant qu'un rapport indirect avec la question. Ensuite, Bechterev formule une théorie des traces mnésiques conforme aux idées du temps et qui imprègne l'histoire de la psychologie: "le courant nerveux consolide les voies par lesquelles il passe, et facilite la répétition du même trajet. Il se créé ainsi dans l'écorce et ses fibres nerveuses, des voies de moindre résistance en rapport avec le nombre de réactions passées, avec l'intensité des excitations et quelques autres XXXIX

facteurs concomitants." (pp. 127-128) Ayant admis la nature électrique de l'influx nerveux, il ajoute: "Plus le courant électrique sera vif, plus l'effet.. sera.. nettement marqué", avant de conclure: "les traces forment des enchaînements très étendus." Le problème toutefois provient de ce que de telles traces s'atténuent avec le temps et le non-usage de la voie nerveuse. Bechterev le reconnaît, mais c'est pour conclure que la mémoire comporte un aspect latent, démontré par Ebbinghaus, dont il a reproduit certaines expériences. Il n'en estime pas moins plus loin (p. 134) que la reviviscence des traces obéit bien au principe du frayage : "Il est clair que le courant nerveux rencontre de moins en moins de résistance et reprend de plus en plus facilement la voie tracée par l'exercice. En fin de compte on peut admettre une transposition des mo lécules qui se conserve dans les voies nerveuses." Dans cette dernière phrase, on peut trouver l'écho des théories "molécularistes" de Du Bois-Reymond concernant le mécanisme du potentiel d'action (les canaux ioniques et la biophysique du neurone étaient encore inconnus). On remarque ici que les principaux facteurs de l'enregistrement mnésique sont la répétition ou la fréquence et l'intensité de la stimulation. Mais surtout, Bechterev souligne la nature combinatoire et "constructionniste" de la trace mnésique qui n'a rien à voir avec un cliché photographique. La preuve est donnée par la vision: la rétine ne fournit ni la profondeur, ni la distance, ni la grandeur des objets qui sont reconstruites par le cerveau. Il n'existe aucune "empreinte statique", mais seulement des "processus réactifs". Pour finir, cette biologie de la mémoire invoque le rôle des facteurs trophiques de l'activité nerveuse: fixation et reviviscence dépendraient de la nutrition et de la circulation cérébrale, dans la perspective des idées de Meynert qui sont récurrentes dans le livre. La classification des associations (par contiguïté, succession, contraste ou ressemb lance) est envisagée à partir de la littérature expérimentale (temps de réaction d'association de mots), mais aussi d'exemples concrets. La vue d'un citron ou d'une orange déclenche l'excitation d'un ensemble de voies. Celle d'un autre fruit, l'excitation d'un ensemb le différent, mais avec une partie commune qui correspondrait au concept de fruit. L'affirmation n'est évidemment pas convaincante et n'établit aucune correspondance avec la théorie du frayage. Finalement, Bechterev ne retient que deux catégories d'associations: celles qui résultent des impressions externes et les associations internes, ou

XL

"personnelles", liées aux besoins vitaux et qui constituent la base de la personnalité. Une théorie de la mémoire basée sur le frayage de voies nerveuses implique nécessairement le problème des localisations cérébrales. Bechterev y revient plusieurs fois. Il évoque les expériences de décortication après lesquelles le Chien ne reconnaît plus son maître ou qui abolissent les comportements appris ou les comportements sexuels bien que les réflexes de base soient préservés. Les expériences de Kalischer montrant que la destruction du cortex auditif n'empêche pas la discrimination de signaux d'approche ou d'évitement de la nourriture semb lent le contredire, mais il estime que les discriminations complexes sont les seules qui exigent l'intégrité corticale et il souligne l'importance des fibres et des régions associatives dans la conservation des traces cérébrales. Celles-ci seraient localisées au voisinage des régions sensorielles. La lésion de l'aire visuelle entraîne la cécité, celle des aires associatives adjacentes, la cécité psychique. Pour conclure, Bechterev souligne la complexité des traces cérébrales et le fait que leur nature reste inconnue. Ni la phylogenèse des apprentissages, ni l'ontogenèse, qui montre l'apparition des premières associations dans les premiers mois de la vie, n'apportent beaucoup d'indications. Seconde Partie Dans le Chapitre I (Les réflexes simples), Bechterev passe en revue les données concernant les réflexes élémentaires et les automatismes, présentés sous forme d'un catalogue distinguant les réflexes externes et internes (neurovégétatifs). Il s'intéresse ensuite plus particulièrement à la maturation et au développement des réflexes chez l'enfant et particulièrement à l'acquisition de la station debout et de la marche qui incorporent de nombreux apprentissages, ou "psychoréflexes" (dép lacements en terrain accidenté, activités sportives, etc). Il détaille enfin l'anatomie des mécanismes de l'équilibration et de la marche. Il montre la superposition des réflexes élémentaires localisés dans la moelle, de mécanismes de régulation situés dans le tronc cérébral, mais toujours sous le contrôle des "centres supérieurs" (le cortex). Il souligne l'importance du cervelet, organe central des coordinations. Le Chapitre 2 (Les réflexes instinctifs) examine la notion d'instinct, pour Bechterev un degré supplémentaire de "différentiation des réflexes" mais dont les termes sont loin d'avoir un sens bien défini. Cette XLI

notion renvoie d'un côté à des comportements "si particuliers" chez certains animaux et d'autre part à des points de vue hétérogènes chez les philosophes et les biologistes. On a avancé différents critères de l'instinct: finalité téléologique, absence de conscience, origine innée, variante ou complication du réflexe (enchaînement de réflexes). Bechterev le définit comme une activité réflexe déterminée par le besoin organique interne. Le réflexe de succion à la naissance répond à des stimuli bien précis mais qui ne suffisent pas. Le déterminisme est interne. Dans la suite du chapitre sont examinés différents exemples: les tropismes, le perfectionnement des comportements instinctifs par l'action de facteurs externes et les capacités d'acquisition (l'instinct de nutrition, en rapport avec le conditionnement), l'instinct sexuel (déclenché par des stimulations "génésiques") sur lequel l'auteur s'attarde longuement, l'instinct de conservation (rattaché à l'instinct de nutrition) et l'instinct social (rattaché à l'instinct sexuel). Le problème général de l'origine des instincts, exclusivement innée ou innée et acquise, n'est pas tranché. Le Chapitre 3 (Les réactions neuropsychiques) est une revue de la littérature sur la remémoration, ou restitution mnésique. Celle-ci est assimilée à une "persistance" et à une "reviviscence des traces", illustrées dans la vie courante. Un mot saillant reste longtemps à l'esprit. Lorsqu'on observe un mouvement, un pas de danse par exemple, on a "une impuls ion à le faire soi-même". Ces phénomènes de "reproduction" (la terminologie de Bechterev) peuvent être étudiés au laboratoire par des situations de temps de réaction manuel (exécuter un acte figuré sur un panneau) ou vocal (répéter un mot-stimulus), voire sous hypnose. Avec l'invention des listes sans signification de syllabes, Ebbinghaus a dissocié les processus mnésiques des associations et montré l'effet du nombre et de l'espacement des lectures d'apprentissage. G. E. Müller et ses collaborateurs ont perfectionné ses méthodes et analysé l'impact de différents facteurs (fatigue, attention, etc.) sur la rétention, en particulier celui des associations: les syllabes sont mieux retenues que les lettres (surtout lorsqu'elles sont rimées), les mots que les syllabes, etc. Bechterev évoque ensuite les nombreuses recherches (y compris celles de son laboratoire) consacrées à l'étude de ces facteurs et en premier lieu les tentatives pour définir des associations contrôlées. Il souligne que l'oubli se manifeste par une diminution de la reproduction "en proportion géométrique" du temps écoulé, mais la modalité sensorielle, le matériel mémorisé, la procédure d'apprentissage sont déterminants. Reproduction XLII

de mouvements passifs et actifs, combinaisons multi-sensorielles, configuration spatiale ou temporelle des informations visuelles ou auditives sont examinées. Parmi ces facteurs de la reproduction, Bechterev s'attarde sur l'âge des sujets qui montre l'intérêt d'une ontogenèse des fonctions mnésiques. Il s'intéresse également aux recherches de Claparède sur l'exactitude des remémorations et compare la reconnaissance (d'une image parmi d'autres) et la restitution. Ce chapitre se termine bizarrement par un retour à des problèmes non mnésiques de psychophysique et par une bourde: il affirme que l'illusion de MüllerLyer est due à la position respective des objets et de l'observateur. Mais doit-on douter du traducteur ou de l'auteur? Au Chapitre 4 (Les réactions neuropsychiques - suite), Bechterev expose les recherches sur les réflexes conditionnels, dénommés "réflexes associés", et définis comme des réponses à une excitation "qui ne leur est pas propre", mais fonctionnant par association. Ainsi, s'enfuir à la vue d'une bête féroce est un réflexe associé car' l'agent causal est une signification acquise et non le stimulus physique. Bechterev décrit ensuite ses expériences de conditionnement chez l'homme, avec un choc électrique plantaire et des stimuli visuels, auditifs et même olfactifs. Il présente ses travaux sur le chien comme une recherche des principes de dressage utilisés jusque là dans l'étude des localisations fonctionnelles par lésion cérébrale. Ayant étudié l'association d'un signal lumineux avec le réflexe respiratoire consécutif à une détonation, il remplace celle-ci par un choc électrique qui provoque un réflexe de la patte. Avec cette nouvelle méthode, il analyse ensuite avec ses élèves les caractéristiques de différents conditionnements basés sur des signaux visuels, auditifs et tactiles, etc. (la force des réponses dépend de la modalité sensorielle). Leurs travaux portent sur l'extinction, la généralisation du stimulus conditionnel et sa différenciation, la substitution de stimulus dans le conditionnement secondaire (l'ancien signal conditionnel devenant le renforcement d'une nouvelle association), ou l'utilisation de signaux conditionnels composites (lumière-son, par exemp le). En fin de compte, le conditionnement devient le moyen privilégié de mesurer un seuil
psychophysique chez l'animal - et même l'ensemble des capacités sensorielles - puisqu'il a été vérifié chez l'homme que le seuil obtenu par

la méthode du choc électrique coïncidait avec celui de la sensation. Ces recherches, conduites parallèlement, ou peu d'années après celles de Pavlov, ont été ponctuées d'âpres controverses avec celui-ci, tout XLIII

particulièrement lorsque Bechterev étendit ses travaux au conditionnement salivaire. La rédaction du chapitre en témoigne. Le nom de Pavlov est peu cité. Ses découvertes sont attribuées à ses élèves. La comparaison des résultats et des méthodes des deux laboratoires est présentée à l'avantage de Bechterev, quand elle n'est pas l'occasion d'un franc dénigrement de celles de son adversaire. Bechterev n'était pas toujours fair-play. La seconde partie du chap itre est consacrée aux associations mentales, c'est-à-dire aux mécanismes de la pensée, avec l'idée de base qu'ils sont constitués d'enchaînements complexes de réflexes associés (conditionnés) de nature "verbo-motrice". Mais ceux-ci ne s'expriment pas ouvertement parce qu'ils "restent inhibés dans les centres nerveux" (p. 267). "Pour s'en convaincre", ajoute-t-il, "il suffit d'enlever l'inhibition interne et proposer d'exprimer les pensées tout haut: nous nous trouverons en présence d'une série de réactions verbo-motrices, s'enchaînant les unes aux autres comme les pensées correspondantes". Soulignons que c'est cette même idée de la pensée-langage, langage intériorisé et composé de réflexes successifs, qui sera défendu par John Watson (de 1914 à 1924) dans les versions successives de son béhaviorisme (la preuve que nous pensons en mots, ajoute Watson, c'est que les enfants pensent tout haut quand ils sont seuls, mais l'éducation et la pression sociale nous apprennent à nous taire...). Après ces principes, Bechterev passe en revue la littérature et les méthodes concernant les associations verbales, libres ou orientées par une consigne. On utilise couramment le temps de réaction verbal. Après la présentation d'un mot inducteur, les mots donnés par le sujet en réponse libre sont analysés dans leur relation avec lui, logique, catégorielle, de similitude, d'assonance, etc. Ainsi sont explorés l'imagination, les jugements de comparaison, les syllogismes et les opérations logiques, etc., de même que l'incidence du "tonus neuro-psychique" positif ou négatif (humeur et dynamisme) sur les performances. Cette variété de méthodes permet la comparaison des sujets normaux et anormaux, mais aussi, comme l'évoque la fin du chapitre, de nombreuses recherches consacrées à la "mesure des capacités mentales" et à l'intelligence (Bechterev n'utilise pas ce terme), dans lesquelles s'illustrent déjà l'école française avec les travaux de Binet, particulièrement chez les enfants d'âge scolaire. Jusqu'aux Chapitre 5 (Les réflexes mimiques) et Chapitre 6 (Les
réflexes mimiques

- suite),

le plan du livre paraissait relativement

logique

XLIV

et progressif: du simple au complexe et du physiologique au cognitif (excepté le début, consacré à définir la psychologie). Avec les mimiques et les phénomènes expressifs puis, plus loin, les problèmes du langage, l'exposé devient plus sinueux, récurrent et même parfois confus. Les mimiques ne se limitent pas aux expressions faciales, elles sont des traductions de l'état émotionnel qui comportent des aspects "externes" (les mimiques proprement dites) et "internes" (leurs corrélats neuro-végétatifs, rougeur, rythme cardiaque, etc..). En parlant de "réflexes mimiques", Bechterev élargit la notion jusqu'à en faire des comportements d'expression émotionnelle qui deviennent une catégorie "transversale" par rapport aux réflexes et aux instincts. Il introduit ainsi une complexité illustrée par le fait que, selon lui, de telles mimiques peuvent être de type "réflexe" (chatouillement) ou de type "réflexe associé" (comportement appris), alors que bien souvent, nous les rattacherions plutôt aux instincts. Mais cependant il insiste pour distinguer ces comportements mimiques de la gestuelle expressive qui accompagne le langage dont il réserve l'analyse pour les derniers chapitres. L'exposé souligne ensuite l'origine biologique des mimiques, avec leur description chez les animaux et chez l'homme par Darwin et ses contemporains: manifestations de peur, de joie, d'abattement, d'attention, de colère et de défense, de soumission, de faim, d'excitation sexuelle, etc. Il s'attarde sur le rire chez les singes et les parades nuptiales. L'important pour lui est de reconnaître les phénomènes réflexes "répondant à l'excitation des organes récepteurs" des manifestations "indirectes" qui incorporent un mécanisme associatif. Par exemple, le rire est une réponse réflexe au chatouillement, mais l'éducation en fait la réponse à une infinité de situations comiques. Le fait d'avoir défini comme mimiques "internes", les composantes neurovégétatives de ces comportements lui donne alors l'occasion de revenir sur les réflexes conditionnés. Il vise en particulier l'étude physiologique de la "salivation psychique" qu'il attribue à "l'école physiologique de St Petersbourg", en citant la thèse de Wulfson (1898), le premier étudiant de Pavlov sur le sujet, mais surtout pas celui-ci! Enfin, pour finir le Chapitre 5, Bechterev replace les réactions mimiques dans le cadre des étapes du développement de l'enfant. La mimique "rudimentaire" est innée mais elle se perfectionne et se complète avec l'éducation. Après ces considérations, l'auteur esquisse une mise en contexte physiologique au Chapitre 6. Celui-ci contredit le principe d'organisation XLV

de la psychologie objective: dominante physiologique dans la première partie, psychologique dans la seconde. En effet il est presque entièrement consacré aux localisations cérébrales et aux données physiologiques (lésions) relatives au comportement, qui sont des données précieuses d'un point de vue documentaire. Il rappelle au début la théorie des émotions de Meynert qui attribue le "tonus neuro-psychique" à une augmentation d'activité des centres nerveux consécutive à une meilleure nutrition des cellules nerveuses, l'hyperhémie étant liée à des facilitations et à un état de dynamisme général, l'anémie à des phénomènes d'inhibition. Ensuite, Bechterev recherche quelle partie minimum du système nerveux est nécessaire au comportement. On sait depuis longtemps que l'exclusion du cervelet et du cerveau supra-pontique n'empêche pas "de réagir aux excitations par des mouvements et des cris" et que la moelle contient des "centres associatifs de locomotion et de défécation". Si la poule décapitée peut traverser la cour, nombre de coordinations motrices exigent l'intégrité des centres nerveux sous-corticaux jusqu'au' niveau des tubercules quadrijumeaux et des couches optiques (thalamus). Ceci correspond à l'état des animaux décortiqués (chiens) qui sont capables de "mimiques défensives", mais pas d'exprimer "la joie et la reconnaissance" (!) : le cortex est le siège des associations indispensables aux mouvements psycho-réflexes. Chez l'animal, les mimiques émotionnelles disparaissent après des lésions corticales étendues et pour Plechsig, la perte des régions frontales chez l'homme entraîne l'apathie et un défaut d'attention, c'est-àdire une perte de la volonté et des émotions. Pour terminer ce chapitre, Bechterev revient sur la description des mimiques animales et humaines par Darwin et ses successeurs. Il critique leurs interprétations anthropomorphiques selon lesquelles les colorations, les postures, le chant signifieraient que l'animal (le mâle) veut effrayer ses adversaires ou ses concurrents dans la compétition sexuelle. Il se range à l'avis de Wallace qui voit simplement dans les postures et les couleurs chatoyantes des signes manifestes de bonne santé et de vigueur qui sont finalement les facteurs décisifs. Enfin pour conclure, il tombe d'accord avec Darwin sur le rôle de communication sociale des mimiques. Le Chapitre 7 (Les réflexes de la concentration nerveuse) est consacré à l'attention et il est remarquable par sa modernité. L'attention (la concentration nerveuse) est un comportement (un réflexe) à fonction préparatoire qui adapte "l'organisme à ses fonctions sensorielles". D'emblée, Bechterev affiche une position mentaliste en distinguant XLVI

l'attention "externe", tournée vers les objets de l'environnement, et l'attention "interne", orientée vers des objets mnésiques ("reviviscence des traces cérébrales d'une impression", dans sa terminologie). Il arrive souvent que l'attention externe, engagée d'abord dans la préparation d'une action, change d'objet et s'oriente vers la réflexion, qualifiée plus loin de "parole intérieure". Mais dans les deux cas, il existe des signes objectifs: immobilité, respiration, froncement des sourcils, etc. Il évoque même des expériences d'attention en vision périphérique montrant des variations de la pupille et de l'accommodation, près d'un siècle avant la psychologie cognitive des années 1970-80. Cependant, l'une des complexités de l'attention provient de sa mise en jeu selon deux modalités fondamentales, l'une réflexe (ou passive, les réactions d'orientation) et l'autre volontaire (ou active). Sur la base de ces définitions, Bechterev examine les méthodes permettant de mesurer l'attention, généralement à travers la performance d'une tâche dont elle est la condition. On peut alors examiner comment varie l'attention, souvent meilleure au début et à la fin d'une épreuve. La question suivante est celle des moyens de diriger l'attention des sujets, une question difficile car beaucoup de procédés n'ont pas d'effet durable. Il choisit finalement la technique, décidément très moderne, des doubles tâches. Un calcul arithmétique dont on peut ajuster la difficulté sert à détourner l'attention de la tâche principale, perceptive ou motrice. Ainsi peut-on étudier l'action de l'attention sur "l'étendue des impressions" (l'empan perceptif), sur les tâches motrices (Ie sujet augmente son travail musculaire pour résister à la distraction), ou sur les indicateurs physiologiques (pupille, pouls, réactions vasa-motrices). Enfin, après un bref examen des capacités d'attention des nouveaux-nés basé sur l'étude de leur regard, Bechterev prend position contre les théories "périphériques" suggérant que les changements vaso-moteurs, respiratoires, ou musculaires augmenteraient l'énergie nerveuse cérébrale par hyperhémie circulatoire (Meynert). S'il admet que les contractions musculaires peuvent contribuer par des influx centripètes à entretenir l'état de tension centrale approprié (une idée qui sera défendue dans les années 1950 par les tenants de "l'activation" et de la "dynamogénie sensorielle"), l'existence de l'attention "interne" démontre que cet état peut être engendré par la seule "articulation intérieure" de l'activité associative. L'attention ne se réduit pas aux seuls processus moteurs comme le prétendait Ribot.

XLVII

Ici, l'ordre des chapitres paraît si curieusement illogique qu'on suspecte une erreur éditoriale. Les Chapitre 8 et 10 font un tout cohérent, consacré au langage. De plus, le Chapitre 9, intitulé "Les réflexes symboliques - suite" qui traite des activités mentales liées aux sensations conscientes serait plus à sa place après le Chapitre 7 sur l'attention. À propos des sensations, Bechterev emploie les termes pudiques "d'appréciation sensorielle", de "jugement" ou de "verbalisation symbolique" pour se démarquer des subjectivistes. Mais il s'agit bien de perception comme l'atteste, à la fin, le développement consacré au "contrôle objectif' des témoignages par les réflexes associés (conditionnels) dont les réponses sont indépendantes de la volonté et dont les seuils sont identiques à ceux des sensations. Ce passage où il est question de simulateurs et de malades peu coopératifs évoque irrésistiblement le détecteur de mensonges. Cependant, avant d'en venir là, le chapitre est organisé de façon progressive, depuis les seuils psychophysiques classiques de la somesthésie, : stimulation tactilemécanique, tactile-pilaire ("trichesthésique"), tactile-vibrations, ou les effets de la stimulation therm ique (dont la nature est encore incertaine), ou encore les sensibilités gustatives et olfactives (le sucré, le salé, l'amer et l'acide, complétés par l'ofaction dans le goût), jusqu'aux sensibilités plus complexes de l'audition et de la vision. Dans l'audition, Bechterev distingue les sons de fréquence pure (diapason) ou composite (musique) et les bruits qui sont représentés dans la parole par les consonnes. Dans la vision il souligne l'importance des couleurs complémentaires, dont l'addition donne le blanc, et les difficultés méthodologiques d'établir le seuil des couleurs. Il aborde ensuite des sensibilités à caractère plus
intégratif

- et plus

problématique

- mais

sans remarquer

toujours qu'elles

sont nécessairement tirées des précédentes. Concernant la perception (appréciation) "du déplacement des membres dans l'espace", il évoque les travaux sur le seuil des mouvements passifs (liés aux sensibilités articulaires) ou actifs et sur leur reproduction de mémoire. Un problème connexe est celui du soupèsement de poids, problème classique depuis Fechner et lié aux concepts de seuil absolu et différentiel. On arrive ensuite à l'état des connaissances concernant la perception de la distance, du temps et de la "conscience de soi", des questions toujours mystérieuses malgré de nombreux travaux. La distance, dont l'explication constitue l'une des bases de la philosophie associationniste, est analysée par Bechterev avec éclectisme. Il fait référence à la fois à l'ancienne théorie XLVIII

des "signes locaux" (localisation des parties du corps), à l'analyse du rôle des mouvements de vergence par le français Benjamin Bourdon, comme aux récupérations de la vue par des aveugles de naissance. L'appréciation du temps est encore plus hétérogène, comme le montrent les nombreuses recherches qui la relient aux mouvements rythmiques (marche), aux sons, à l'attention, ou au rythme circadien. Quant à la conscience de soi, qui précède la section finale du contrôle "objectif', évoquée plus haut, Bechterev distingue l'intégration des "processus organiques" révélés par les altérations de la personnalité (délires hypocondriaques) de la conscience réflexive Uugement de ses propres capacités) pour laquelle il n'existe pas de données. Les Chapitres 8 et 10 (Les réflexes symboliques. Les réflexes symboliques - fin) traitent du langage, verbal et gestuel, du langage écrit et du dessin, ainsi que des localisations cérébrales des centres du langage. La parole, la gestuelle expressive et la pantomime sont définies comme des "réactions qui établissent des rapports conventionnels avec le monde ambiant, des rapports basés sur une association convenue". Ensuite, Bechterev se lance dans une explication associationniste du langage, peu convaincante, mais d'un très classique "atomisme mental". L'orange est une association des sensations liées à ses différents attributs, couleur, forme, odeur, poids, etc., d'où émerge le noyau commun d'un "complexus générique", le concept "d'orange", puis le concept de "fruit". Ce processus d'emboîtement de concepts est appelé "synthèse" et il lui correspond un processus "d'analyse" d'extraction des attributs. À ces abstractions symboliques se trouvent attaché des mots qui sont les éléments d'une sorte d'algèbre qui court-circuite la réévocation complète des objets et des situations. Sur cette base, Bechterev veut explorer ensuite les relations entre les mots avec le temps de réaction vocal. Si l'on demande au sujet de répondre avec le premier mot qui lui vient, la différence avec la situation où il se contente de répéter le mot inducteur fournit un "temps d'association" . Avec des consignes différentes, on peut explorer d'autres relations entre les mots. Les données expérimentales montrent par exemple, que la réponse verbale à un stimulus simple (son) prend plus de temps qu'une réponse verbale à un mot inducteur (un problème classique de "compatibilité stimulus-réponse" pour la psychologie cognitive des années 1950-60). On peut également utiliser la suggestion hypnotique, qui entraîne une levée d'inhibition, pour explorer les reviviscences affectives associées aux mots et qui provoquent des erreurs de langage dans la veille XLIX

normale. À la fin du chapitre, Bechterev discute la pantomime qu'il caractérise comme un art particulier, sans équivalent dans la gestuelle associée au langage et il croit nécessaire de distinguer celui-ci de la pensée sur la base des capacités des sourds-muets de naissance, ne craignant pas là de se contredire par rapport au Chapitre 4. Cet argument sera développé plus complètement au cours du Chapitre lOque Bechterev commence par une revue des "données documentaires" sur le développement. L'enfant passe par trois stades: cris, babillage et parole articulée. Dans une certaine mesure, dit-il, cette évolution reproduit la phylogenèse. Cris, mimiques et mouvements expressifs sont très primitifs et la communication animale repose sur eux. Mais avec l'hominisation, la station debout a permis le développement d'un langage gestuel de la main, tandis que la différenciation buccale autorisait le langage articulé. Chez le nouveau-né, les cris préfigurent les voyelles, auxquelles les débuts de l'articulation ajouteront les consonnes. C'est le stade du babillage, où l'on voit déjà l'imitation gestuelle et vocale des adultes. L'audition est alors essentielle pour une reproduction exacte des phonèmes, puis des mots. Simultanément, les associations, qui concernaient surtout la désignation d'objets concrets, impliquent de plus en plus d'abstractions construites à partir des désignations génériques. Ici, Bechterev prend parti contre l'assimilation complète de la pensée et du langage sur la base d'arguments neurologiques. D'accord avec Wernicke, il estime que l'aphasie résulte de lésions spécifiques tandis que les troubles de l'intellect impliquent des lésions très étendues. De plus, il existe des cas de démence où la paro le est intacte. Mais il est vrai que le langage reste l'outil indispensable au développement de la pensée et que leur corrélation est très étroite. Quant au langage écrit, il pose le problème de la latéralisation des fonctions qui se manifeste dès la première année de l'existence. Il est précédé par le dessin qui passe, lui aussi par plusieurs stades: le gribouillage, les schématisations accompagnées d'une histoire et enfin l'imitation. À la fin du chapitre, Bechterev résume le système des aires corticales du langage qui comprend le centre verbo-moteur de Broca, l'aire temporale de la compréhension verbale de Wernicke, en liaison étroite avec le cortex auditif, mais aussi avec l'aire visuelle accessoire, nécessaire à la lecture, sans oublier le réseau de connexions associatives entre elles. Les pathologies du langage sont expliquées par des atteintes spécifiques des différentes composantes de ce système.

L

Le Chapitre 11 (Les réflexes personnels), consacré à la volonté et à la personnalité, termine la psychologie objective. L'acte volontaire semble spontané, mais il ne l'est pas. II est seulement plus indépendant de l'environnement que les réflexes car il a pour origine la mémoire, les associations créées par l'expérience antérieure. Il est intimement lié à la personnalité (d'où l'expression "réflexe personnel") dans la mesure où tous deux reposent sur le même noyau primitif d'associations formé chez l'enfant à partir des impressions (afférences) internes, ou "organiques". Ces associations sont responsables de la perception favorable ou défavorable des événements externes et par conséquent du caractère "sthénique" ou "asthénique" (dynamisant ou déprimant, d'approche ou d'évitement) des réactions à ces mêmes événements. Mais à côté de ce "noyau organique", il existe aussi une "sphère sociale" de la personnalité dont les associations sont tout aussi déterminantes pour l'action volontaire (réactions "égoïstes" ou "altruistes"). Le déterminisme de celle-ci est par conséquent complexe, il n'est pas mécanique: c'e,st le problème du librearbitre. Bechterev évoque alors les recherches expérimentales basées sur les temps de réaction de choix, sur l'étude des facteurs de préférence dans les classements libres ou contraints, sur l'analyse des facteurs d'interférence dans une tâche musculaire, telle l'imposition de mouvements passifs (indifférente) ou actifs (perturbatrice). Il s'attarde ensuite sur les expériences et les spéculations visant à dissocier la fatigue musculaire et la fatigue centrale, supposée due à un état d'inanition des centres nerveux qui auraient consommé leurs "réserves d'énergie". Ces données maintenant obsolètes auront néanmoins des conséquences sur le développement de l'ergonomie. Enfin, après avoir esquissé rapidement l'ontogenèse de l'action volontaire selon les principes énoncés plus haut, Bechterev conclut en attribuant ces "réflexes personnels" à de larges régions corticales comprenant les aires motrices et tous les centres
récepteurs, mais

-

chose surprenante

-

sans référence

particulière

au

cortex frontal. La dernière section récapitule les principes de l'ontogenèse des associations évoqués dans les derniers chapitres.

LI

LA

PSYCHOLOGIE
OBJECTIVE
PAR

w. BECHTEREW
Professeur Directeur i1 l'Académie impériale de ~lédecine de Saint-Pétersbourg de la Clinique des Maladies mentales et nerveuses,

TRADUIT

DU RUSSE

PAR N. KOSTYLEFF

ÉTCDE ODJECTIVE DES PHÉNO~IÈNES NEURO-PSYCHfQUES. LES Hl~FLEXES. LES MOUVRMENTS INSTII\C'!'(FS. LA MtAlIQ DE ET LES GESTES,
LES R~~ACTIONS LA MARCHg LA CONCENTRATION tES ACTES NER YEUSE.

SYMBOLIQUES.

PEHSONNELS,

GÉ~ÉRALE

DU DÉVELOPPEMENT

NEURO-PSYCHIQU[~

CHEZ L'HOMME

.p ARIS L[BRAIRIE
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BOU LEV A {\ lJ

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-G E 1\ M A IN,

'19t3
Tou~ droit:; de reproduetioll et d'adaptation réservé~ pour tous pays.

PRÉFACE

Est-il nécessajre de présenter Bechterew au public français ? Comme neurologiste, comme clinicien, certes non. Mais, cette fois-ci, il se trouve sur un terrain un peu différent, sur le terrain de' la psychologie générale où les hypothèses sont nombreuses et l'entente plus difficile, surtout' lorsqu'il s'agit d'une traduction..
,

L'œuvre qui est présentée aujourd'hui au lecteur français,

peut sembler au premier abord un peu ardue. C'est pourquoi nous saisissons bien volontiers l'occasion d'en dire quelques mots.. Ce qui nous vient aujourd'hui de !'éulinenl neurolog'iste russe, ce n'est pas seulement un essai personnel de saisir les phénomènes psychiques de leur côté objectif, c'est la mise all point de t01lS les efforts qui ont ét(! !a'Ïts dans cette direction. Ce livre est le manuel de la p$ychologie de demaiTl. Car quelque opinion qu'on ait sur l'ernploi de la méthode subjective et les avantages de l'introspection, personne ne saurait nier rintérêt qu'il y a à saisir le côté objectif de ces mêmes phénomènes. On ne doutait que d'une chose: de l'extension de cette méthode à tous les phénomènes de la vie psychique, Le travail du professeur Bechtere,v donne à ces doutes un démenti éclatant. On trouvera ici le moyen d'engager des recherches objectives sur tous les points de la psychologie.. A ce point de vue, le nouveau volume de Bechterew a sa place marquée d'avance dans. toutes les bibliothèques..
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il EClITEfiE\V.

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