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La psychologie positive

De
250 pages
Qu'est ce qui fait que l'on est heureux ? Qu'est ce qui distingue les personnes très heureuses des personnes heureuses ? Comment être plus heureux ? Quelles sont les grandes forces de caractère et les grandes vertus ? Comment les développer ? Comment faire de son entreprise, de sa classe ou de sa commune un lieu de bonheur et de développement personnel ? L'objectif de ce livre est de faire connaître au public francophone la psychologie positive, une approche qui se développe depuis une dizaine d'années aux Etats-Unis.
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LA PSYCHOLOGIE POSITIVE

Renaud GAUCHER

LA PSYCHOLOGIE POSITIVE
Ou l’étude scientifique du meilleur de nous-mêmes

Du même auteur

Bonheur et économie. Le capitalisme est-il soluble dans la recherche du bonheur ?, L’Harmattan, 2009.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11391-6 EAN: 9782296113916

A mes parents, Michelle et Daniel. A ma sœur Aurélie.

CHAPITRE 1
QU’EST-CE QUE LA PSYCHOLOGIE POSITIVE ?

Martin Seligman, le père de la psychologie positive, a l‟habitude de raconter une petite histoire personnelle qui fut à l‟origine de son idée de rassembler des champs de recherche éclatés sous un même nom, psychologie positive, afin de leur donner une visibilité et un élan et de rééquilibrer la psychologie. Cela s‟est passé quelques mois après que le professeur Seligman a été élu président de l‟American Psychological Association, l‟Association Américaine de Psychologie. Il était dans son jardin en train de tondre. Sa fille Nikki, de cinq ans alors, s‟amusait à jeter l‟herbe tondue dans le ciel en dansant autour. Seligman lui cria dessus. La fillette s‟approcha et lui dit : -Papa, je veux te parler. -Qu‟y a-t-il Nikki ? -Papa, te souviens-tu avant mon cinquième anniversaire ? Du temps où j‟avais de trois à cinq ans, j‟étais une pleurnicheuse. Je pleurnichais tous les jours. Quand j‟ai eu cinq ans, j‟ai décidé de ne plus pleurnicher. C‟était la chose la plus dure que j‟ai jamais faite. Et si je peux arrêter de pleurnicher, tu peux arrêter d‟être un tel râleur. Seligman raconte que ce fut pour lui une révélation, qu‟il avait appris sur sa fille, sur les enfants, sur lui-même et sur son travail1. L‟homme de la résignation acquise2 était devenu l‟homme de l‟optimisme appris3.

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Seligman (2002, 2005). Seligman (1975). 3 Seligman (1991).

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La psychologie positive est l’étude du meilleur de nous-mêmes Bienvenue en psychologie positive La psychologie positive est l‟étude scientifique de ce qui va bien dans la vie1. Il s‟agit de reconnaître et d‟étudier le meilleur de l‟être humain 2. La psychologie positive s‟intéresse donc à la personne épanouie, à la personne qui s‟améliore, à la personne qui, même si elle rencontre des difficultés, s‟en sort et peut parfois même en tirer un bonheur plus grand, à la personne qui fait preuve de forces de caractère et de vertus. Elle s‟intéresse aussi aux groupes, aux communautés, aux organisations, aux institutions, aux sociétés. Il s‟agit d‟étudier le fonctionnement optimal de l‟être humain ainsi que de découvrir et de promouvoir les facteurs qui permettent aux êtres humains et aux sociétés de s‟épanouir3. Seligman et Csikszentmihalyi (2000) considèrent que la psychologie positive englobe trois dimensions : les expériences subjectives positives, les traits individuels positifs et les institutions positives. Les expériences subjectives positives sont marquées par la satisfaction, qui est orientée vers le passé, par l‟optimisme, l‟espoir et la foi, qui sont des cognitions orientées vers l‟avenir, et par les émotions positives, les plaisirs et le bonheur qui sont au présent. Les traits personnels positifs sont notamment l‟amour, la persévérance, le pardon, la créativité, la sagesse, la probité, la modestie, la curiosité, la spiritualité, la compassion ou la gratitude. La liste est très loin d‟être exhaustive. Certains traits personnels ont un caractère civique - par exemple l‟altruisme, la tolérance ou la responsabilité - et ouvrent sur les institutions positives, c‟est-à-dire des institutions qui portent des valeurs et ont des fonctionnements qui favorisent les expériences subjectives positives et les traits personnels positifs4. Le développement de la psychologie positive a permis de donner une identité collective à tous ceux qui œuvraient dans des champs autrefois considérés comme disparates mais qui avaient en commun de s‟intéresser à l‟être humain dans ce qu‟il est de mieux. La psychologie positive fourni aujourd‟hui un langage commun, à l‟image de ce que le DSM, qui est un manuel diagnostique développé sous l‟égide de l‟Association américaine de psychiatrie, a réalisé dans les champs de la psychopathologie et de la psychiatrie. Ce n‟est certes qu‟un début, le travail n‟est pas aussi abouti, mais il existe désormais un pendant positif au modèle traditionnel très orienté sur les émotions négatives, les faiblesses, les troubles et les maladies. L‟identité de la psychologie positive transcende les champs de la psychologie. On peut travailler dans la psychologie sociale, dans la psychologie
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Peterson (2006). Seligman (2005). 3 Sheldon, Fredrickson, Rathunde, Csiksentmihalyi et Haidt (2000). 4 Seligman (2005).

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cognitive, dans la psychologie culturelle, dans la psychopathologie, dans la neuropsychologie ou tout autre champ et être un psychologue positif1. La psychologie positive ouvre sur des applications concrètes, sur sa mise en pratique. On parle alors de psychologie positive appliquée. Elle n‟est pas prescriptive, elle n‟est pas là pour dire ce qu‟il conviendrait de faire, son objectif est d‟aider ceux qui le souhaitent à réaliser leurs buts. D‟ailleurs, les psychologues positifs considèrent que chacun d‟entre nous est le meilleur expert de lui-même2. La mise en action de la psychologie positive est aussi un moyen de comprendre3. Les résultats obtenus donnent des feed-back sur les recherches entreprises. Il est aujourd‟hui possible d‟étudier la psychologie positive à un très haut niveau pour en faire son métier ou pour améliorer ses compétences. L‟université de Pennsylvanie (Etats-Unis d‟Amérique) propose un master de psychologie positive appliquée, où la psychologie positive est enseignée par quelques-uns des plus grands chercheurs du mouvement (http://www.sas.upenn.edu/lps/graduate/mapp/). Comme il s‟agit d‟une université étasunienne, le coût d‟une année universitaire est extraordinairement plus élevé qu‟en France. L‟un des objectifs de ce livre est de fournir un aperçu à la fois large et argumenté de la psychologie positive, en espérant que dans les universités françaises, rapidement, il y aura des cours de psychologie positive à l‟image de ce qui se fait aux Etats-Unis et que certaines universités développeront un cursus de psychologie orienté vers la psychologie positive. Certains résultats scientifiques obtenus par la psychologie positive pourraient vous paraître de peu d‟intérêt, puisqu‟allant dans le même sens que votre intuition. Le but de la recherche n‟est pas d‟obtenir des résultats contreintuitifs. Une étude qui aboutit aux mêmes résultats que l‟intuition est de même valeur qu‟une étude aboutissant à des résultats contre-intuitifs, toute chose étant égale par ailleurs. Mais lorsque des études aboutissent à des résultats contreintuitifs, il est plus intéressant de les transmettre au grand public, afin que les contre-intuitivités d‟aujourd‟hui deviennent les intuitivités de demain. La psychologie positive est un rééquilibrage La psychologie traditionnelle est centrée sur les faiblesses, les troubles et les maladies de l‟être humain. Elle est prise dans une tendance cognitive négative 4. Maddux (2005) considère qu‟il existe même une idéologie de la maladie. Pour lui, la psychologie clinique s‟est développée dans la seconde moitié du 20ème
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Linley et Joseph (2004). Joseph et Linley (2006). 3 Peterson (2006). 4 Beaucoup de psychologues utiliseraient sans doute le mot de « biais » plutôt que l‟expression de « tendance cognitive ». Le concept de biais implique une norme.

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siècle en faisant sienne quatre hypothèses. Premièrement, la psychologie clinique serait l‟affaire de la psychopathologie. Deuxièmement, les personnes auxquelles s‟intéresse la psychologie clinique ne différeraient pas seulement en degré, mais aussi en nature des autres personnes. Troisièmement, les désordres psychologiques seraient similaires aux désordres biologiques que traite la médecine. Quatrièmement, le psychologue clinicien aurait pour tâche d‟identifier le désordre de la personne afin de prescrire une intervention qui élimine ce désordre. Cette idéologie de la maladie est exprimée par les mots qu‟utilise la psychologie clinique, des mots issus de la médecine, comme « symptôme », « désordre », « pathologie », « maladie », « diagnostic », « traitement » ou « patient ». Ces mots sont porteurs de sens. Ils mettent en valeur la maladie plutôt que la santé et l‟ajustement ou le malajustement à l‟intérieur de la personne plutôt que dans les interactions avec l‟environnement. Les personnes sont conçues comme des victimes passives de forces biologiques et intrapsychiques au-delà de leur contrôle, des victimes passives de problèmes qu‟une expertise extérieure seule peut résoudre1. Dans cette idéologie de la maladie, un livre a pris une grande importance, le DSM. Ce manuel est issu de l‟approche athéorique. En fait, il n‟est pas aussi athéorique que proclamé. Le DSM pathologise en particulier les expériences humaines. Ainsi, dans le DSM-IV, l‟affiliation, l‟altruisme, l‟anticipation et l‟humour sont-ils décrits comme étant des mécanismes de défense. De manière plus générale, de 1952 à 1994, le nombre de désordres mentaux recensés dans le DSM est passé de 106 à 2972. En reprenant les mots du DSM, avec un peu d‟humour, je pourrais dire que celui-ci souffre d‟un désordre ou d‟un trouble d‟accumulation. Le but de la psychologie positive est de passer d‟une psychologie focalisée sur la réparation de ce qui ne va pas à une psychologie orientée sur le fonctionnement optimal de l‟être humain. La psychologie positive renouvelle l‟approche de la santé mentale, de la prévention, du diagnostic et de la relation entre psychologues et clients. Dans la perspective de la psychologie positive, la santé mentale ne peut ainsi être réduite à l‟absence de maladie mentale, elle se caractérise aussi par l‟épanouissement. Keyes et Lopez (2005) ont proposé un modèle de la santé mentale. Ils définissent la santé mentale comme un état complet présentant une absence de maladie mentale et la présence d‟un haut niveau de bonheur. Le bonheur, comme la maladie mentale, a ses signes, ses symptômes. La maladie mentale complète est marquée par un haut niveau de symptômes de maladie et un faible niveau de symptômes de bonheur. La maladie mentale incomplète est marqué par un haut niveau de symptômes de maladie mentale et de bonheur. La
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Maddux (2005). Maddux (2005).

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santé mentale incomplète est marquée par un faible niveau de symptômes de bonheur et de maladie mentale. Dans la perspective de la psychologie positive, la prévention ne cherche pas seulement à réduire les faiblesses, elle cherche ainsi à augmenter les forces, car les forces participent au bonheur et peuvent avoir un effet tampon face à l‟adversité, en particulier pour les personnes à risque 1. En fait, il ne s‟agit pas seulement de prévenir, il s‟agit aussi de promouvoir. En psychologie clinique, traditionnellement, les diagnostics sont élaborés en fonction des faiblesses des personnes, sans vraiment prendre en considération les forces des personnes et de leur environnement. La psychologie positive élargit le focus du diagnostic. Il s‟agit de faire attention aux faiblesses des personnes, aux faiblesses de l‟environnement, aux forces des personnes et aux forces de l‟environnement2. Dans la psychologie traditionnelle, les traitements cherchent essentiellement à réduire les symptômes. Les traitements positifs ont pour objectif d‟augmenter le bonheur ou de développer les forces 3. Ainsi, si une personne déprimée ne l‟est plus, seule la moitié du chemin est réalisée. Il reste l‟autre moitié : qu‟elle soit heureuse, car ne plus être malheureux et être heureux, ce n‟est pas le même état psychique. La psychologie positive change la fonction du psychologue. Il ne s‟agit plus seulement de réduire les faiblesses, mais de bâtir les forces et l‟épanouissement. Les clients sont considérés comme des chercheurs actifs de santé capables de réaliser leur plein potentiel4 et comme les meilleurs experts d‟eux-mêmes5. L’héritage de la psychologie humaniste La psychologie positive n‟est pas le premier essai pour donner de l‟importance au bonheur, aux émotions positives et à la réalisation du potentiel. Avant, il y eut notamment la psychologie humaniste, dont la psychologie positive est héritière6. Dans son livre Motivation and Personality (1954), Abraham Maslow, l‟une des grandes figures de la psychologie humaniste, avait intitulé l‟un des chapitres « Toward a Positive Psychology », « Vers une psychologie positive ». Dans ce chapitre, il appelle notamment à porter une plus grande attention à la fois aux aspects positifs et négatifs de l‟expérience humaine.

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Seligman (2005). Wright et Lopez (2005). 3 Keyes et Lopez (2005). 4 Bohart et Tallman (1999). 5 Joseph et Linley (2006). 6 Joseph et Linley (2006).

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La psychologie humaniste s‟est développée dans les années 1960 et 1970. Elle a alors été appelée la troisième force, à côté du mécanicisme du behaviorisme et du déterminisme réductionniste de la psychanalyse. Avec Abraham Maslow, la figure la plus connue est Carl Rogers. La psychologie humaniste replace l‟être humain au centre de la psychologie et avec lui la conscience, la subjectivité, les valeurs et la liberté. Pour la psychologie humaniste, les êtres humains ont une tendance innée à protéger leur vie lorsqu‟ils sont menacés et à s‟épanouir au mieux lorsque les conditions sont favorables. C‟est la tendance actualisante. La psychologie humaniste considère que les personnes sont bonnes dans le sens où elles cherchent à faire de leur mieux afin de réaliser leur plein potentiel. Ce processus a été appelé la réalisation de soi. La psychologie humaniste a des liens avec l‟approche existentialiste et l‟approche phénoménologique. L‟approche existentialiste considère l‟être humain comme un processus et non comme un produit et insiste sur le fait de le regarder tel qu‟il est et non tel que le racontent les théories. L‟approche phénoménologique est caractérisée par une centration sur l'expérience subjective telle que vécue. Seligman et Csikszentmihalyi (2000) considèrent que la psychologie positive et la psychologie humaniste se différencient sur deux points. De manière schématique, le premier point est que la psychologie positive donne autant d‟importance aux bonnes choses et aux mauvaises tandis que la psychologie humaniste considère que les êtres humains sont par nature bons. Le second point est que la psychologie positive donne beaucoup d‟importance aux méthodes scientifiques, tandis que la psychologie humaniste montre un certain scepticisme. Ces deux différences sont schématiques. Dans le détail, de nombreux psychologues humanistes se sont intéressés par exemple aux assises scientifiques1. Les imbéciles sont-ils heureux ? En français, nous avons une expression : « imbécile heureux ». Cela signifie que la personne est à la fois idiote et heureuse avec l‟idée sous-jacente que la vie est quelque peu tragique, que les personnes idiotes ne s‟en apercevraient pas et qu‟elles en tireraient un plus grand bonheur. Adoptons une démarche scientifique. Est-ce que les personnes intelligentes sont moins heureuses ? Il existe un phénomène que l‟on appelle illusions positives. Ces illusions sont fréquentes et touchent tous les horizons de la vie. Nous avons tendance à nous évaluer, et à évaluer les gens qui nous sont proches, au-dessus de la personne moyenne en ce qui concerne les traits de
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E.g. Bohart et Greenberg (1997).

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caractère. Nous avons aussi tendance à sous-estimer les risques de santé pour nous-mêmes et les personnes que nous connaissons 1. Mais il n‟est pas dit que les personnes moins intelligentes au niveau cognitif aient plus d‟illusions positives. Surtout, les études montrent que la corrélation entre intelligence et bonheur, quoique très faible, est positive 2. Etant donné ce que l‟on sait aujourd‟hui, on ne peut pas dire que l‟intelligence cognitive soit une cause de malheur et si l‟on devait avancer une idée, ce serait plutôt que l‟intelligence cognitive peut participer un tout petit peu au bonheur. Dit crûment, il n‟y a pas d‟imbécile heureux, mais peut-être existe-t-il des imbéciles malheureux. Cela sonne moins bien, mais la probabilité d‟être vrai, là, existe. La psychologie positive n’est pas un luxe La psychologie positive pourrait être considérée comme un luxe, un petit plus pour privilégiés, en d‟autres termes pour les plus riches. Il y a tant de souffrance et de malheur dans le monde qu‟il faudrait s‟y consacrer d‟abord avant de penser au bonheur et à l‟épanouissement des personnes, atteindre un état neutre avant de chercher plus. Cette idée a d‟ailleurs d‟une certaine manière traversé la psychologie positive au début du mouvement. Seligman et Csikszentmihalyi (2000) pensaient dans un premier temps que le développement de la psychologie positive serait seulement possible dans les sociétés qui vivent dans la paix et la prospérité. Mais l‟attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis d‟Amérique a changé profondément les esprits des psychologues positifs. La tragédie renforça certaines forces de caractère. Les étasuniens qui complétèrent le VIA-IS3, un questionnaire mis en ligne sur les forces de caractère, dans les deux mois suivants le 11 septembre, exprimaient plus de foi, d‟espoir et d‟amour que ceux qui l‟avaient complété auparavant. Ensuite, alors que le pays n‟était plus en paix, l‟intérêt pour la psychologie positive prospéra 4. L‟idée que la psychologie positive est un luxe repose vraisemblablement sur deux présupposés : le premier est que ce qui est objectif est plus important que ce qui est subjectif, le deuxième est que le négatif est plus important que le positif. Or ces deux présupposés ne sont pas forcément vrais. Le présupposé d‟une supériorité de l‟objectif sur le subjectif est faux. Nous savons que les facteurs personnels et les processus émotionnels et cognitifs sont

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Harris et Middleton (1994). Argyle (1999). 3 VIA-IS signifie Values in Action- Inventory of Strengths, de manière littérale « Les valeurs en action - Inventaire des forces ». 4 Peterson et Seligman (2003).

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bien plus importants que les facteurs objectifs dans la satisfaction 1. Les facteurs internes concourent davantage à la satisfaction que les facteurs externes. Le présupposé d‟une plus grande importance du négatif que du positif n‟est pas faux. L‟étude du bonheur, en considérant que celui-ci peut être prédit par un rapport entre affects positifs et affects négatifs, montre qu‟une personne heureuse vit largement plus d‟émotions positives que d‟émotions négatives et qu‟une personne qui vit autant d‟émotions positives que d‟émotions négatives est une personne malheureuse, souvent dépressive 2. Cependant, les émotions positives peuvent diminuer et même annihiler les émotions négatives psychologiquement et physiologiquement 3. L‟étude de la relation entre bonheur et pauvreté apporte un éclairage supplémentaire. La relation entre revenu et bonheur semble curvilinéaire : l‟augmentation des revenus augmente le bonheur lorsque les revenus sont faibles ; à partir d‟un certain niveau, l‟augmentation des revenus n‟augmente plus ou quasiment plus le bonheur4. Biswas-Diener et Diener (2001) ont trouvé des niveaux de satisfaction inattendus chez des personnes extrêmement pauvres de la ville de Calcutta en Inde. Le groupe étudié était formé de trois sous-groupes : les habitants des taudis, les sans-abri et les prostituées. Dans une analyse plus fine, il apparaissait que les sans-abri avaient une satisfaction globale faible, contrairement aux habitants des taudis et aux prostituées. Lorsqu‟elle est vécue comme un choix religieux ou politique ou lorsqu‟il s‟agit de sociétés traditionnelles, la pauvreté ne semble pas être vécue comme un problème dans les groupes étudiés5. Comparant différentes études basées sur des auto-évaluations du bonheur sur une échelle de 1 à 7, Diener et Biswas-Diener (2005) donnent les résultats suivants : sans-abri de Californie, 2.8 ; sans-abri de Calcutta, 3.2 ; habitants des taudis de Calcutta, 4.4 ; étudiants de l‟université de l‟Illinois, 4.7 ; Amish de Pennsylvanie (qui sont une communauté chrétienne vivant à l‟écart de la vie moderne), 5.1 ; Maasaï traditionnels (Afrique de l‟Est), 5.4 ; Etasuniens les plus riches selon le magazine Forbes, 5.8. La relation entre bonheur et revenu n‟est pas une simple relation linéaire. Une question mérite d‟être posée : quelle est la meilleure stratégie ou quel est le meilleur mélange de stratégie pour améliorer notre vie ? Le développement économique ou plus précisément le développement économique seul n‟est pas forcément la meilleure réponse (Gaucher, 2009). La psychologie

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Schwarz et Strack (1991). Schwartz et al. (2002). 3 Fredrickson, Mancuso, Brannigan et Tugade (2000). 4 Cummins (2002) ; Diener et Oishi (2000) ; Inglehart (1997). 5 Jacob et Brinkerhoff (1999) ; Yamamoto (2005) ; Brown et Kasser (2005) ; Biswas-Diener, Vitterso et Diener (2005).

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positive n‟est donc pas un luxe, elle est une partie importante des solutions de demain.

La psychologie positive se construit sur des méthodes scientifiques solides L‟une des caractéristique essentielle de la psychologie positive en tant que mouvement est son exigence méthodologique, afin de donner aux résultats obtenus par les recherches une assise scientifique puissante. Cette exigence méthodologique est d‟ailleurs une des caractéristiques qui la distingue, souvent, de la psychologie humaniste de Rogers et Maslow dont elle est héritière. La psychologie positive utilise une vaste palette de méthodes. Celles-ci, pour la plupart, sont issues du fond commun des psychologues. Certaines, cependant, ont été créées par des psychologues positifs et il y a une recherche en psychologie positive pour développer de nouvelles méthodes et améliorer les anciennes. En psychologie, on distingue les données objectives et les données subjectives1. On peut retrouver cette distinction sous différents noms, par exemple hard data versus soft data2. Peut-être que certains d‟entre vous considèrent que les données objectives ont plus de valeur que les données subjectives. Il y a en effet comme un présupposé flottant : ce qui est subjectif serait douteux et inférieur et ce qui est objectif supérieur et vrai. Pourtant, même dans les sciences dures telles la physique, les données objectives peuvent prêter à critique car l‟observation d‟un phénomène peut jouer sur le phénomène luimême. Surtout, même si nous avions atteint un niveau de connaissance nous permettant de mesurer objectivement ce que nous ne pouvons mesurer aujourd‟hui que subjectivement, la pertinence des données subjectives ne serait pas épuisée. Peterson (2006) développe le raisonnement suivant. Il prend l‟exemple du bonheur et compare le résultat de données subjectives et de données objectives. La méthode habituelle pour mesurer le bonheur est de demander à des personnes à quel point elles se sentent heureuses, la formulation et le nombre de question pouvant varier. Disons qu‟une personne rapporte qu‟elle est heureuse. C‟est une donnée subjective. Admettons maintenant que nous puissions avoir, par la neuroimagerie par exemple, une donnée objective du bonheur que ressent cette personne, ce qui est aujourd‟hui impossible. Dans la plupart des cas, les résultats obtenus seraient les mêmes que ceux obtenus par déclaration. Mais il y aurait sans doute aussi des exceptions, soit des personnes qui se disent
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Baumgardner et Crothers (2008). Peterson (2006).

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malheureuses alors que les données objectives les affirment heureuses, soit des personnes qui se disent heureuses mais que les données objectives affirment malheureuses. Dirions-nous qu‟elles ont tort ? « Les caractéristiques psychologiques sont mieux mesurées à leur niveau de signification car elles ne sont pas réductibles à un autre niveau » conclut Peterson (2006, p. 90). En d‟autres termes, le bonheur est un état conscient subjectif, le meilleur moyen de le mesurer est donc de demander directement à la conscience du répondant ce qu‟elle en pense. Une des valeurs de la psychologie positive est en outre de faire confiance sans être pour autant naïf ni oublieux des tendances cognitives et avec l‟idée qu‟il y a des façons de produire des données subjectives qui favorisent la sincérité. Les méthodes que nous allons voir maintenant ne forment pas l‟ensemble des méthodes utilisées en psychologie positive. C‟est un échantillon choisi avec l‟idée de donner un bon aperçu de la richesse méthodologique employée. Ces méthodes ne sont pas forcément indépendantes les unes des autres. Dans une même étude, diverses méthodes peuvent se retrouver qui s‟enchevêtrent ou se juxtaposent. Une étude très originale : l’étude des nonnes Danner, Snowdon et Friesen (2001) ont mené une étude très originale qui a consisté à comparer le contenu émotionnel exprimé dans des lettres autobiographiques écrites dans les années 1930 par 180 postulantes catholiques à la vie de nonne - elles avaient en moyenne 22 ans - à leur longévité. Ces lettres évoquaient leur enfance, leur expérience religieuse et les raisons pour lesquelles elles souhaitaient devenir nonnes. Pour chacune des lettres, les chercheurs analysèrent le contenu émotionnel de la lettre afin de le traduire en chiffre : étant donné que peu d‟émotions négatives avaient été exprimées, ils se concentrèrent sur le nombre et la variété des émotions positives. Le résultat de l‟étude est que le contenu émotionnel positif est lié à la longévité. Les nonnes les plus heureuses, les 25% de nonnes qui exprimaient dans leur lettre le contenu le plus positif, ont vécu en moyenne 10 ans de plus que les nonnes les moins heureuses, les 25% de nonnes qui exprimaient dans leur lettre le contenu le plus négatif. Cette étude est particulière. Il y avait un matériel pour et il y a eu la créativité des chercheurs. Mais elle est d‟un grand intérêt méthodologique : c‟est une étude longitudinale qui n‟a pas été bâtie sur des auto-évaluations.

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Les outils statistiques Pour ceux qui ont quelques divergences avec les mathématiques (et je pense à l‟un de mes amis en particulier au moment où j‟écris ces lignes), voici sans doute le passage le plus compliqué du livre. Les recherches en psychologie positive, comme de manière générale en psychologie, utilisent beaucoup les statistiques. Développer une base scientifique forte nécessite que le travail qualitatif soit complété par un travail quantitatif et s‟en nourrisse. Il ne s‟agit pas seulement de créer de nouveaux concepts, il faut les mesurer afin de se donner une idée de leur pertinence. L‟outil statistique le plus utilisé est sans nulle doute la corrélation. Le coefficient de corrélation est la statistique qui dit à quel point deux variables ou plus sont liées. Il peut être positif ou négatif. Une corrélation négative signifie que les variables évoluent ensemble mais de manière inverse. Le coefficient varie de -1 à +1. Plus un coefficient se rapproche de +1 ou de -1 et plus la corrélation est forte. On considère qu‟une corrélation est petite si elle va de 0 à 0.2 ; modérée de 0.2 à 0.5 ; forte au-delà de 0.5. De la même manière, elle est petite si elle va de 0 à -0.2 ; modérée de-0.2 à -0.5 et forte en dessous de -0.51. Le coefficient de corrélation peut être mal interprété. Un coefficient fort ne signifie pas l‟établissement d‟un lien de causalité entre deux variables. Il peut y avoir une troisième variable, une variable qui ne serait pas prise en considération dans l‟étude mais qui serait responsable de l‟association apparente entre les deux variables étudiées. Le coefficient de corrélation peut aussi prendre par hasard une valeur forte. Un coefficient faible ne signifie pas l‟absence de lien entre les variables. Des éléments non corrélés peuvent interagir, le lien pouvant en effet être non linéaire. En outre, si plus de deux variables sont utilisées, le coefficient de corrélation partielle donne une meilleure représentation de la relation de deux variables. Les études de corrélations peuvent être effectuées pour toute étude de quelque nature qu‟elle soit qui permet d‟obtenir une liste de valeurs pour au moins deux variables : une enquête, une expérience de laboratoire, etc. La méthode des jumeaux Comment se donner une idée de l‟influence de la génétique dans le bonheur, dans l‟affectivité positive, dans l‟optimisme ou dans tout autre caractéristique psychologique ? Il y a ce qu‟on appelle la méthode des jumeaux. C‟est la méthode la plus utilisée en génétique comportementale 1. Il s‟agit de comparer le taux de
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Peterson (2006).

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concordance de la donnée étudiée parmi les jumeaux monozygotes (MZ), que l‟on appelle aussi jumeaux identiques ou vrais jumeaux et qui ont en commun 100% des gênes, et les jumeaux dizygotes (DZ), aussi appelés jumeaux fraternels ou faux jumeaux et qui partagent en moyenne 50% de leurs gênes. Traditionnellement, on calcule la corrélation d‟une mesure observée chez les deux membres d‟un certain nombre de paires de jumeaux MZ. On fait de même pour les jumeaux DZ et l‟on compare les deux corrélations obtenues. Si la corrélation obtenue chez les jumeaux MZ est supérieure à celle obtenue chez les jumeaux DZ, on considère qu‟il y a une influence génétique sur la donnée étudiée. A partir des résultats obtenus, on peut calculer l‟héritabilité Héritabilité et hérédité ne doivent pas être confondues. L‟hérédité est la fait que l‟on hérite des gènes de ses parents. L‟héritabilité est un calcul statistique qui estime l‟importance de l‟action des gènes sur un échantillon de personnes. L‟héritabilité n‟est pas une notion causale, mais statistique. Elle se réfère à un groupe de personne, pas à une personne. Une héritabilité au dessus de zéro ne signifie pas que des gènes responsables ont été identifiés et n‟exclut pas l‟influence de l‟environnement. La méthode des jumeaux est en effet une méthode qui a quelques limites. D‟abord, elle s‟appuie sur le postulat que les jumeaux sont exposés à des milieux similaires. Elle pose aussi un problème de généralisation, car les jumeaux ont des caractéristiques physiques et psychologiques différentes du reste de la population. En outre, des recherches récentes se demandent si les jumeaux identiques sont vraiment identiques 2. Enfin, les coefficients d‟héritabilité incorporent aussi ce qui ne change pas dans l‟environnement. Ainsi, si l‟environnement était totalement uniforme, l‟héritabilité de l‟intelligence serait de 100%3. D‟autres méthodes existent qui permettent aussi d‟estimer l‟influence génétique et l‟influence de l‟environnement comme par exemple la méthode du jumeau contrôle, où l‟on modifie le milieu pour l‟un des jumeaux, ou la méthode plus naturelle d‟étudier des jumeaux MZ qui ont été élevés séparément. Les échelles d’auto-évaluation Une échelle d‟auto-évaluation est un questionnaire qui permet des mesures. C‟est la méthode la plus utilisée en psychologie positive : échelles sur le bonheur, échelles sur les forces de caractère, échelles sur le sentiment amoureux, etc. Elles ont l‟avantage de permettre un accès direct à l‟expérience, au ressenti du répondant. L‟utilisation des échelles d‟auto-évaluation est fondée
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Neale et Cardon (1992). Charlemaine, Pons et Duyme (1998). 3 Diener et Lucas (1999).

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sur l‟idée que nous savons dans quel état nous sommes, quelles croyances nous traversent et comment nous nous comportons. Certaines échelles ne possèdent qu‟une seule question, par exemple « A quel point êtes-vous heureux ? » ou « A quel point êtes vous satisfait de votre vie prise dans son ensemble ? ». Elles sont rares. La plupart sont beaucoup plus longues et précises. Le développement d‟internet constitue un énorme avantage par rapport à la situation antérieure. En terme d‟échantillon, les chercheurs peuvent toucher un plus grand nombre de personnes et des personnes plus variées. L‟anonymat d‟internet favorise aussi la sincérité des réponses. Enfin, cela fait baisser le coût de l‟étude1. Des échelles d‟auto-évaluation ont été conçues pour les enfants et même pour les très jeunes enfants. Pour ces derniers, afin de savoir à quel point ils se sentent heureux, on peut leur demander de désigner du doigt des petits dessins. Chaque dessin est un cercle à l‟intérieur duquel se trouvent deux points noirs pour les yeux et un trait pour la bouche. Ce trait varie en fonction de l‟émotion : d‟un arc de cercle très orienté vers le bas pour la tristesse la plus grande à un arc de cercle très orienté vers le haut pour le plus grand bonheur2. Une échelle doit répondre à certaines exigences. Il y a d‟abord la fiabilité. L‟échelle doit être cohérente : des questions similaires doivent obtenir des réponses similaires et des questions inverses des réponses inverses. La question de la fiabilité de l‟échelle ouvre sur une autre difficulté : la stabilité des réponses. Une personne, malgré la fiabilité de l‟échelle, peut répondre de manière incohérente. Il y a aussi la validité. L‟échelle doit mesurer ce qu‟elle cherche à mesurer. Pour différentes raisons, des biais peuvent apparaître. Les répondants peuvent ne pas avoir d‟opinion ou reporter une fausse opinion. Les échelles d‟auto-évaluations sont critiquées. Leur qualité est limitée par l‟influence de la situation, par divers biais (biais cognitifs, biais de désirabilité) et par les styles dans les réponses3. Il est important d‟avoir ces limites en tête, mais il est important aussi de reconnaître l‟apport extraordinaire de cette méthode et son lien particulier avec la psychologie positive. La confiance est une force valorisée par la psychologie positive4 et l‟on sait aujourd‟hui utiliser des contextes qui favorisent la sincérité des réponses5. La conception que chacun est le meilleur expert de lui-même, même si cela ne veut pas dire qu‟il n‟y a pas de limite et de besoin d‟aide dans cette expertise, est une conception partagée en psychologie positive 6. Enfin, dire

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Gosling, Vazire, Srivastava et John (2004). Peterson (2006). 3 Crowne et Marlowe (1964) ; Schwarz et Clore (1983) ; Green, Goldman et Salovey (1993) ; Schwartz et Strack (1999). 4 Peterson et Seligman (2004). 5 De Sutter (2009). 6 Joseph et Linley (2006).

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la vérité, notamment dans le but de faire avancer la recherche scientifique, est aussi socialement désiré. Joiner et al. (2005) ont mené une étude étonnante au sujet des avantages et des limites des auto-évaluations. Des enfants ont évalué leur niveau d‟anxiété. Le niveau d‟anxiété de ces enfants a aussi été évalué par des cliniciens. Les évaluations des enfants se sont montrées de bien meilleurs prédicteurs de leurs profils neuroendocriniens, qui est une mesure biologique. En d‟autres termes, cette étude a montré que des auto-évaluations pouvaient être plus précises que des évaluations menées par des spécialistes. Il est cependant d‟un grand intérêt de coupler les résultats obtenus au moyen d‟échelles d‟auto-évaluation avec d‟autres mesures, afin d‟obtenir des réponses plus fondées encore. Les rapports d’informateurs Les rapports d‟informateurs sont un moyen de compléter les autoévaluations. Les informateurs sont souvent des membres de la famille, des amis, des collègues ou toute personne qui connaît bien la personne à laquelle on s‟intéresse. La meilleure approche est d‟avoir plusieurs informateurs, afin de faire la moyenne des évaluations des informateurs et de réduire ainsi les différences entre les diverses évaluations. Les expériences de laboratoire Les expériences de laboratoire sont particulièrement utilisées en psychologie positive dans les expériences d‟induction d‟émotion. Dans ce cas l‟émotion peut être induite par un film racontant une histoire, par une musique, par un don, le plus souvent inattendu, tel celui d‟une barre chocolatée, d‟une part de gâteau ou d‟une pièce de monnaie. Elle peut être aussi induite par une interaction sociale. Voici une expérience sur la relation entre comparaison sociale et bonheur. Strack et al. (1990) ont mis une personne à côté d‟une autre qui avait la particularité de suivre une dialyse. La personne dialysée était en fait un complice. Le sentiment de bien-être de l‟autre personne était l‟objet de l‟étude. Ils ont reproduit l‟expérience de nombreuses fois. Cette expérience a montré que le fait d‟être placé à côté d‟une personne affaiblie augmente le sentiment de bien-être. Cette expérience, comme toute expérience de laboratoire, a une limite : la situation est artificielle. Ici, en particulier, l‟expérience ne tient pas compte que dans la réalité nous choisissons les personnes avec lesquelles nous nous comparons, si nous nous comparons. Mais les expériences de laboratoire ont

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aussi des avantages : elles permettent de maintenir de nombreuses variables constantes et d‟étudier la causalité et les processus 1. Les méthodes non-verbales Le non-verbal joue dans la communication humaine et peut révéler des éléments émotionnels que l‟on souhaiterait cacher, même si les idées passées dans le grand public ne sont pas forcément vraies et même si une même expression dévoilée peut avoir différentes significations selon la personne et la situation2. Harker et Keltner (2001) ont analysé 114 photographies tirées d‟annuaires scolaires datant des années 1958 à 1960. Toutes les jeunes femmes photographiées, à l‟exception de trois, souriaient. Mais depuis les travaux de Duchenne dans la seconde moitié du 19ème siècle, nous savons qu‟il y a divers types de sourires : sourire authentique, sourire volontaire. Les sourires ont donc été notés sur une échelle selon leur degré d‟authenticité. Les photographies n‟avaient pas été choisies au hasard. Les femmes prises en photo de 1958 à 1960 avaient par la suite participé à une étude sur les évènements de vie importants3. Harker et Keltner ont montré que les femmes qui exprimaient des émotions positives dans leur sourire sur la photographie de l‟annuaire avaient fait de meilleurs mariages que les autres. Cette étude n‟est pas seulement une étude non-verbale, c‟est aussi une étude longitudinale qui exploite une étude précédente. L’ESM et le DRM L‟ESM ou Experience Sampling Method, en français méthode d‟échantillonnage des expériences 4, est une méthode dans laquelle il est demandé aux personnes participant de donner leur humeur et leurs cognitions lorsque le boîtier qu‟on leur confie leur demande. Ces moments sont choisis de manière aléatoire. Le boîtier sert à la fois de signal et d‟enregistreur des réponses. L‟intérêt de cette méthode est d‟éviter les problèmes liés aux erreurs de la mémoire et à l‟influence du contexte présent dans le rappel des évènements passés5. Les nombreuses données obtenues permettent également d‟annuler les effet de facteurs situationnels et momentanés.
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Joseph et Linley (2006). Collett (2006). 3 Helson (1967). 4 Larson et Csikszentmihalyi (1983). 5 Schwarz et Strack (1991).

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L‟ESM connaît aussi quelques limitations. Cette méthode produit énormément de données, ce qui rend l‟analyse plus compliquée1. De plus, elle n‟est pas adaptée à tous les sujets de la psychologie positive. Ses meilleures indications sont l‟évaluation moyenne de l‟humeur, la dynamique des humeurs et des émotions2 et le flow, qui peut être défini comme l‟expérience de travailler au niveau optimal3. Les résultats obtenus par ESM ont été comparés à ceux obtenus par les échelles d‟auto-évaluation et les rapports d‟informateurs pour ce qui est des mesures de la satisfaction. Les corrélations trouvées étaient de modérées à fortes4. Le DRM ou Day Reconstruction Method, en français méthode de reconstitution de la journée, est une méthode où il est demandé aux participants de reconstituer de manière systématique leurs activités et leurs expériences du jour d‟avant, en utilisant des techniques permettant de minimiser les biais de la mémoire. Les réponses permettent de connaître le temps passé dans les diverses activités de la veille et les émotions et les cognitions du répondant lorsqu‟il a été engagé dans chacune des activités. Le DRM est moins dérangeant pour les activités quotidiennes des répondants. Le raffinement de la méthode permet en plus de réduire les biais de la mémoire susceptibles d‟intervenir dans la qualité des réponses lors de tout rappel5. Etudes en coupe et études longitudinales Beaucoup des études menées aujourd‟hui en psychologie positive sont des études en coupe. Les études en coupe sont très utiles au début d‟un programme de recherche, par exemple pour développer de nouvelles mesures. Ensuite, afin d‟obtenir des résultats plus précis, notamment dans la compréhension de la causalité et des processus, il est intéressant de faire appel à d‟autres formes d‟étude. Les études longitudinales sont des études menées sur un intervalle plus ou moins long. Cela peut aller de quelques mois à quelques années, voire même quelques décennies. Elles permettent d‟explorer causalité et processus. Les études longitudinales ont été utilisées avec beaucoup de persévérance et de résultats en psychologie. Terman a ainsi suivi pendant des décennies la vie de personnes extrêmement intelligentes afin de voir ce que leur intelligence leur

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Scollon et al. (2003). Pavot (2008). 3 Nakamura et Csikszentmihalyi (2002). 4 Sandvik, Diener et Seidlitz (1993). 5 Kahneman et al. (2004).

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apportait1. Werner et Smith2 ont suivi des enfants nés dans des circonstances difficiles avec persévérance aussi afin de voir comment leur capacité d‟adaptation et de résilience agit. Des études longitudinales sont menées en psychologie positive, mais elles sont encore très sous-représentées par rapport aux études en coupe. Leur développement est souhaité, étant donné leur apport dans l‟étude des liens de causalité et des processus. Les méta-analyses Les méta-analyses sont une forme particulière d‟étude. Elles compilent des études précédentes, études indépendantes portant sur un même problème, afin de les ré-analyser au moyen d‟outils statistiques. En augmentant le nombre de cas étudiés, les méta-analyses permettent des analyses plus précises. Elle sont aussi soumises à de nombreux biais. Premièrement, elles peuvent répercuter des biais issus des études utilisées. Deuxièmement, toutes les études menées sur un problème ne sont pas forcément publiées. Troisièmement, toutes les études sur un problème ne sont pas forcément compilées.

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Terman (1926, 1959). Werner et Smith (1982, 1992).

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