La psychologisation de l'intervention sociale: mythes et réalités

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Le travail social, la psychologie, la psychiatrie et la sociologie nous semblent aujourd'hui des pratiques professionnelles et des savoirs bien différents. Pourtant Elias, Foucault et Castel ont montré que leurs frontières sont floues et historiquement mouvantes. Cet ouvrage aborde un thème qui intéresse les acteurs sociaux, les politiques et tous ceux qui s'interrogent sur la manière dont nos sociétés posent les problèmes sociaux et cherchent à les résoudre.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296150539
Nombre de pages : 268
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La psychologisation de l'intervention sociale: mythes et réalités

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus

Laurent GILLE, Aux sources de la valeur, 2006. Pierre TEISSERENC (dir.), La mobilisation des acteurs dans l'action publique locale, 2006. Françoise cRÉZÉ, Michel LIU (coordonné par), La rechercheaction et les transformations sociales, 2006. Gilles LAZUECH et Pascale MOULÉVRIER (dir.), Contributions à une sociologie des conduites économiques, 2006. Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2006. Isabelle ASTIER et Nicolas DUVOUX (dir.), La société biographique: une injonction à vivre dignement, 2006. X. ENGELS, M. HÉL Y, A. PEYRIN et H. TROUVÉ (dir.), De l'intérêt général à l'utilité sociale, 2006. Abdelmajid BENNOUR, Logiques de participation, 2006. Aziz JELLAB, Débuter dans l'enseignement secondaire, 2006. Philippe HAMMAN, Les travailleurs frontaliers en Europe, 2006. Laurence CHARTON, Familles contemporaines et Tempo-ralités, 2006. John REX, Ethnicité citoyenneté, 2006. Hervé MARCHAL, Le petit monde les gardiens-concierges. Un métier au cœur de la vie HLM, 2006. Philippe VITALE, La sociologie et son enseignement. Curricula, théories et recherches, 2006. Denis LA MACHE, L'art d'habiter un grand ensemble HLM, 2006. Bernard ENJOLRAS, Conventions et institutions. Essai de théorie sociale, 2006.

Sous la direction de Maryse Bresson

La psychologisation

de l'intervention

sociale: mythes et réalités

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
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http://\VW\v.librairieharrnattan. com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00896-8 EAN : 9782296008960

LES AUTEURS
ABALLÉA François, Professeur de Sociologie, Directeur du G.R.I.S., Université de Rouen, France. AÏACH Pierre, Directeur de Recherche Honoraire en sociologie à l'I.N.S.E.R.M., Chercheur au C.R.E.S.P., Faculté de Médecine de Bobigny, Paris 13, France. BOUJUT Stéphanie, G.R.A.S.S., Paris. Post-Doctorante en Sociologie, Chercheuse au

BRESSON Maryse, Maître de Conférences en Sociologie, Habilitée à Diriger des Recherches, Université de Lille 3-I.U.T.B., Chercheuse au G.R.A.C.C., France. CHÉRONNET Hélène, Maître de Conférences associée en Sociologie, Lille 1, chercheuse au C.L.E.R.S.E., France. CONCQ Nathalie, Doctorante en Sociologie, Université de Brest U.B.O., France. DELAUNAY Bertrand, Doctorant en Sociologie, Université de Rouen, chercheur au G.R.I.S., France. DEMAILLY Lise, Professeur de Sociologie, Université de Lille1, Chercheuse au CLERSE, France. GUILLOU Jacques, Doctorant en sociologie au LASAR de Caen, Chercheur associé au G.R.I.S. de Rouen, France. GREACEN Tim, Docteur en Psychologie, Directeur du Laboratoire de Recherche EPS Maison Blanche, Paris, France. LEVENÉ Thérèse, Doctorante en Sciences de l'Éducation, Université de Lille!, C.U.E.E.P., France. LORIOL Marc, Chargé de Recherche en Sociologie, C.N.R.S.-Paris laboratoire Georges Friedmann, France. 1,

MESSU Michel, Professeur de Sociologie à Nantes, Directeur du G.R.A.S.S., Paris, France.

MILOV A Hélène, Post-Doctorante en Sociologie, Chercheuse au G.R.A.S.S., Paris, France. NIEWIADOMSKI Christophe, Maître de Conférences en sciences de l'Éducation, Directeur de l'U.F.R. Sciences de l'Éducation, Université de Lille 3, Chercheur à P.R.O.F.E.O.R., France. ORIANNE Jean-François, Docteur en Sociologie, Université Catholique de Louvain, Chercheur au G.I.R.S.E.F., Belgique. RA VON Bertrand, Maître de Conférences en Sociologie, Université Lyon II, chercheur au C.R.E.S.A.L., France. SAÏAS Thomas, Psychologue, Chargé de Recherche, Établissement Public de Santé Maison Blanche, Paris, France. SICOT François, Maître de Conférences en Sociologie, Université Toulouse II, France.. VILBROD Alain, Maître de Conférences en Sociologie, Habilité à Diriger des Recherches, Université de Brest, U.B.O., France. VRANCKEN Didier, Professeur de Sociologie, Université de Liège, Belgique. Membre du bureau de l'A.I.S.L.F.

SOMMAIRE
Introduction, par Maryse Bresson

Il

Première partie:
LES MUTATIONS DU CONTEXTE POLITIQUE ET NORMATIF

Présentation: Individualisation des politiques et psychopathologisation du social, par Maryse Bresson I. Psychologisation ou transformation des modes de traitement social de la « question sociale» ? par Didier Vrancken II. La « psychologisation » des rapports sociaux comme thématique sociologique, par Lise Demailly III. La souffrance: lecture critique de la notion à partir de l'exemple du travail, par Marc Loriol IV. Médicalisation/santéisation et psychopathologisation du social, par Pierre Aïach V. La santé mentale comme mode de gestion politique de l'exclusion? par François Sicot

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35

51

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Deuxième partie:
LES MUTATIONS DU CHAMP PROFESSIONNEL

Présentation: L'intervention sociale, aux frontières de la psychologie et de la psychiatrie, par Maryse Bresson Chapitre 1 : professions traditionnelles
Propos introductifs, par Michel Messu

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VI. La psychologisation en travail social: assistants sociaux et éducateurs français, allemands et russes, par Stéphanie Boujut et Hélène Milova VII. Image de l'exclu et rapport à l'usager en éducation spécialisé, par Thérèse Levené

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VIII. Comment réussir la psychologisation de l'intervention sociale? par Thomas Saïas, Tim Greacen Chapitre 2 : nouveaux métiers
Propos introductifs, par Maryse Bresson

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IX. Le traitement clinique du chômage, par Jean-François Orianne X. L'ouverture de la psychiatrie à la ville: quels enjeux pour l'intervention sociale? par Maryse Bresson XI. Y a-t-il une tentative de « putsch» du corps médical sur les SDF, les exclus? par Jacques Guillou

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Troisième partie:
SAVOIRS ET FORMATIONS

Présentation: Les formations du travail social au risque de la psychologie, par François Aballéa XII. Évolution d'un savoir de référence en service social: la psychologie, par Bertrand Delaunay

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XIII. La recomposition permanente de la psychologie et de ses méta savoirs: l'exemple de la formation des éducateurs spécialisés, 191 par Nathalie Concq et Alain Vilbrod
XIV. Les savoirs et les référentiels professionnels des cadres de l'Éducation: quand l'aide à la personne s'individualise sous l'impact des politiques sociales, par Hélène Cheronnet

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XV. Mutations professionnelles, clinique psychosociale du travail éducatif et enjeux de formation, par Christophe Niewiadomski XVI. Y a-t-il sociologisation de l'intervention psychologique? par Bertrand Ravon

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Synthèse du Colloque des 14-15 Octobre 2005 à Lille y a-t-il psychologisation de l'intervention sociale? par Maryse Bresson Liste des sigles

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INTRODUCTION

Par Maryse Bresson

Pour le sens commun, la sociologie, la psychologie, le travail social sont des continents à la fois familiers et pourtant méconnus, avec des frontières floues et des recoupements mystérieux. Mais pour les sociologues, les psychologues, les travailleurs sociaux, les enjeux de différenciation sont essentiels et contribuent à la dynamique des champs professionnels: science ou action, pertinence de l'analyse ou efficacité de la pratique, accent mis sur le collectif ou sur l'individu, sur les structures sociales ou sur la psyché: les clivages affichés sont nombreux et les rapprochements, appelés de leurs vœux par certains, sont frappés d'anathèmes par d'autres, qui dénoncent les dérives, la perte d'identité, ou l'écart à l'orthodoxie de ces disciplines ou métiers. C'est pourquoi la question posée lors du Colloque1 qui s'est déroulé à Lille, les 14-15 octobre 2005, « Y a-t-il psychologisation de l'intervention sociale? » est propice à la tentation des réponses rapides, et des jugements exclusifs. Cet ouvrage collectif, issu de ces échanges, prétend pourtant dépasser l'alternative simple entre critiquer ou légitimer: mais il souhaite amener au contraire des connaissances et des outils pour dégager, derrière les simplifications, la part des mythes et celle des réalités que recèle cette expression, si obscure pour l'homme de la rue, si chargée de sens pour les acteurs.

Disons donc d'emblée que le Colloque n'a pas apporté à la question posée une réponse simple, positive ou négative. Mais à travers la diversité des réponses et des points de vue exprimés (principalement par

1 Colloque organisé par Maryse Bresson, dans le cadre du Groupe de Recherche sur les Actions et les Croyances Collectives (G.R.A.C.C.) à l'Université de Lille 3, en collaboration avec Le Groupe de Travail 19 Intervention et régulation sociales de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (A.I.S.L.F.), l'Université de Liège et le C.L.E.R.S.E. (Université de Lille 1). Comité scientifique: François Aballéa, Maryse Bresson, Lise Demailly, Colette Lamarche (Maître de conférences en sociologie, Lille3-I.U.T. B), Michel Messu, Philippe Lyet (Maître de conférences en sociologie, Nancy), Marc Henry Soulet (Professeur de sociologie, Fribourg, Suisse) , Didier Vrancken.

des sociologues, mais aussi deux psychologues, et quelques auteurs se revendiquant à la fois intervenants sociaux et sociologues), il a permis de mieux saisir la complexité des problèmes soulevés, et les enjeux -telle est du moins la conviction qui justifie l'intérêt de cet ouvrage. Ce livre invite donc d'abord, à partir de la pluralité des points de vue exprimés, à prendre ses distances par rapport à un raisonnement à la fois simple et critique sur la psychologisation du travail social, qui repose sur trois simplifications: premièrement, que le travail social serait une pratique professionnelle « naturellement» ancrée du côté du collectif et des structures sociales; deuxièmement, que cette identité serait menacée par la psychologie, vue comme science et pratique de l'individu et de la subjectivité; troisièmement, que la sociologie, elle-même science du collectif, serait chargée d'analyser pour mieux la prévenir, cette dérive du travail social et de ses formations. Or, le lecteur trouvera dans les différentes contributions des arguments pour remettre en cause ces affirmations. D'où l'invitation à prendre au sérieux à la fois la portée mythique et l'ancrage dans la réalité de cette question ancienne, et pourtant si actuelle, de la psychologisation. L'idée n'est pas nouvelle, pour analyser les mutations du social comme celles de la prise en charge des problèmes sociaux. En 1939, dans La dynamique de l'Occident, Norbert Elias décrivait déjà le processus de civilisation de l'Occident depuis sept siècles comme un processus de rationalisation et de psychologisation, qui tend à remplacer la violence physique dans les relations sociales par des formes intériorisées d' autocontrainte individuelle: la civilité et la politesse constituant le nouveau vecteur privilégié du maintien de l'ordre2. On peut déceler trace de cette analyse chez Erving Goffman, montrant dans Asiles comment le personnel hospitalier encourage un comportement « conforme» de la personne internée dans une « institution totalitaire» 3. Ou encore chez Michel Foucault, qui fait de l'enfermement psychiatrique la forme la plus aboutie du contrôle social et d'un nouvel ordre disciplinaire, dans les années 19704. Chez ces deux derniers auteurs notamment, la psychologisation des rapports sociaux est présentée de manière négative, à travers les dérives de l'imposition d'un ordre social et moral, qui imposerait sa discipline par la douceur pour les « normaux », et par l'enfermement pour les réfractaires, avec la complicité des médecins psychiatres, des psychologues et des travailleurs sociaux.

2 Norbert Elias, La Dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, Agora Pocket, 1990 (1939,1969, 1975) 3 Erving Goffman, Asiles, Etudes sur la condition sociale des maladies mentaux Minuit, 1968 ( 1961). 4 Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique (Cours au Collège de France, 1973-1974), Hautes Etudes, Gallimard et Seuil, Paris, 2003 ; Surveiller et punir, Paris, Gallimard (coll. Tel), 1995 ( 1975). 12

De ce point de vue l'ouvrage de Robert Castel, La gestion des risques, en 1981 peut être considéré à la fois comme l'aboutissement de cette tradition sociologique critique et comme l'annonciateur d'une ère sociale nouvelle. Partant du constat que les interventions coercitives, ségrégatives ou répressives dans le champ médico-social ont été discréditées en même temps que l'asile, il analyse le développement de nouvelles régulations sociales, qui ne passent plus par un accroissement de l'emprise de l'appareil d'Etat mais par la diffusion d'une culture psychologique et relationnelle nouvelle (présentée comme une autre forme de totalitarisme). Robert Castel observe ainsi l'avènement de formes inédites de traitement des problèmes sociaux, à partir de la gestion des particularités de l'individu, et annonce l'évolution de la société vers un ordre « post disciplinaire », où coexistent des stratégies différentes. Parmi elles, il y a la politique administrative de « gestion des risques », qui distribue les populations « à problèmes» dans des circuits spéciaux (éducation spéciale, ou travail spécial par exemple) : le rôle du psychiatre étant alors réduit à celui d'un expert, auxiliaire des gestionnaires. Mais Robert Castel s'inquiète plus encore d'une autre formule: le développement de nouvelles techniques de travail sur soi, faisant de la mobilisation du sujet « la nouvelle panacée pour affronter les problèmes de vie en société »5. Dans son analyse, le travail social se trouve resitué aux côtés de l'expertise psychiatrique, de l'action sanitaire, et de la « thérapie pour les normaux» au sein de toute une gamme d'interventions, dans une stratégie générale de gestion des différences, des fragilités et des risques. Ce livre, publié il y a près de 25 ans, nous renseigne sur la prégnance et la signification du mythe de la psychologisation du social, et du travail social: en toile de fond se trouve l'idée que la diffusion des techniques psychologiques et relationnelles participe à la gestion du social en crise, et à la manipulation des populations. Et il y a aussi l'invitation par un sociologue à résister et à combattre ces orientations. La description visionnaire de Robert Castel en 1981 constitue une référence incontournable, largement citée et reprise dans les débats du Colloque de Lille en 2005, et dans les textes des auteurs qui ont contribué au présent ouvrage. Pourtant, au-delà de l'intérêt théorique à tester la validité d'une thèse ancienne, la question s'impose aussi pour son actualité. Aujourd'hui, la «psychologisation» alimente à nouveau les discussions, les débats et les publications: réflexions croisées de travailleurs sociaux, de psychiatres, de psychologues, et de sociologues. Par exemple, dans une des revues de travail social les plus diffusées, les Actualités Sociales Hebdomadaires (ASH), Stéphane Rullac, éducateur et ethnologue, fait dans une Tribune libre le 01 juillet 2005 le constat « préoccupant» que la psychologie
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Robert Castel, La gestion des risques. De l'antipsychiatrie à l'après psychanalyse, Minuit, 1981, 15. 13

fournit la principale grille de lecture dans les mémoires des futurs éducateurs spécialisés, et il dénonce le «risque majeur» d'une «vampirisation de la clinique éducative par la clinique psychopathologique »6. En même temps, plusieurs articles récents dans la même revue invitent à un «changement culturel» chez les travailleurs sociaux, pour mieux repérer les problèmes de santé mentale chez les exclus et développer la complémentarité du travail social avec la dimension psychiatrique? Ces réflexions de praticiens du social s'alimentent de travaux et rapports de psychiatres. Depuis 1993, l'O.R.S.P.E.R.E. (Observatoire Régional Rhône Alpes sur la souffrance Psychique en rapport avec l'exclusion), animé par le psychiatre Jean Furtos, s'emploie à diffuser la «clinique psychosociale», présentée comme une théorie de la pratique «suffisamment adéquate» à la dimension de précarité sociale. Il invite à prendre en compte la souffrance psychique qui apparaît, à l'occasion et autour de la perte des « objets sociaux» (travail, logement...). En 1995, le rapport dirigé sous la direction du professeur en psychiatrie Antoine Lazarus attire aussi l'attention des politiques sur « cette souffrance qu'on ne peut plus cacher». Les psychologues ne sont pas absents des débats. Le bulletin national santé mentale et précarité Rhizome, en Juin 2005, leur ouvre ses lignes sur le thème du double mouvement « de psychologisation du social et de dépsychologisation des pratiques des psychologues ». Gladys Mondière signe l'édito: «dans le champ de la précarité, on sait que les psychologues sont de plus en plus sollicités, tant du côté des travailleurs sociaux que des usagers; ils jonglent, précaires auprès des précaires, allant parfois même jusqu'à «jouer» avec le marché au risque d'y perdre leur âme ». Et en 2004, la revue Connexions, « revue de psychosociologie sciences humaines », publie un numéro spécial sur la « psychologisation dans la société », qui pose la question d'une « banalisation du psy », dénonce comme une «psychologisation sans psychologues» et souligne le paradoxe «que ce soient des psychologues, des psychiatres, des psychosociologues, des psychanalystes qui soient amenés à (la) désigner »8. La sociologie aurait-elle délaissé ce champ d'analyse? On sait que Robert Castel lui-même n'a pas poursuivi ses travaux sur le champ médicopsychologique, préférant se consacrer à l'analyse des mutations globales de la société salariale9. Après les années 80, beaucoup de travaux sociologiques sur le
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Joseph Rouzel, psychanalyste,lui répond le 26 août 2005 en invitant à réaliser le mémoire en

partant des « énigmes présentées par la pratique» pour mobiliser ensuite les outils conceptuels, faisant appel autant à la psychologie, qu'au droit, à l'économie, à la sociologie (ASH, 2608 2005, N° 2418, « Tribune libre », 35-36. 7 Citons par exemple, Caroline Hefter, Vers une sanitarisation du travail social? ASH n° 2340, 2 janvier 2004. 8 Connexions 2004/06, N° 81, éd. Erès, en particulier Serge Blondeau, Jean-Claude Rouchy, « La banalisation du psy ». 9 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Chronique du salariat, Fayard, 1995. 14

travail social empruntent également une autre direction, s'interrogeant sur la genèse et les conséquences des nouvelles politiques d'Insertion (le «I» de RMI) d'une part, de la politique de la ville et du développement social territorial d'autre partl0. La « psychologisation » semble moins une menace que la fin de l'âge d'or du travail social, et son éclatement11: les chercheurs étudient l'émergence, à côté du noyau stable des professions « traditionnelles» avec des formations reconnues (assistant de service social, éducateur, animateur), des «nouveaux métiers» aux qualifications incertaines (chef de projet, coordinateur, médiateur...)12. Ils observent aussi le remodelage des frontières avec le bénévolatl3: C'est cet ensemble en profonde mutation qui est désigné ici par le terme «intervention sociale ». Et c'est dans ce champ, déstructuré restructuré en réponse à la crise économique et aux violences urbaines, que la question «psy» ressurgit et s'impose de nouveau comme une problématique pour le sociologue. À propos du « dispositif R.M.I. », Fabrice Dhume observe comment les difficultés rencontrées pour pouvoir élaborer des contrats individuels d'insertion avec tous les bénéficiaires, contribuent à faire émerger les « troubles de santé mentale» comme obstacle et amènent le travail social à solliciter la psychiatrie, contribuant à une «dérive» des deux institutionsl4. Vincent de Gaulejac décrit dans Les sources de la honte l'action du travailleur social, qui répond à une demande d'aide concrète et matérielle par une offre de soutien abstrait et psychologique, invitant l'individu à parler de lui, et à trouver, à l'intérieur de lui, la solution à ses problèmes: ce déplacement est présenté comme une violence symbolique, et une des causes de l'intériorisation d'une image négativel5. À propos des nouveaux dispositifs mis en place sur le terrain 16 de la santé mentale, Michel Joubert ou encore, Didier Fassin analysent les enjeux du partenariat et les difficultés de la rencontre entre les différents types d'intervenants (sociaux, médicaux)l? Didier Fassin observe aussi comment les lieux d'écoute se sont multipliés en France depuis une dizaine d'années, sous l'égide de l'EtatI8. Patrick Cingolani souligne les limites d'un tel traitement de
10 Jacques Ion, Le travail social face au territoire, Privat, 1990. Jacques Donzelot, Philippe Estèbe, L'Etat animateur, essai sur la politique de la ville, Esprit, 1994. Jean-François Bernoux, Mettre en œuvre le développement social territorial, Dunod, 2003. Il Michel Autès, Les paradoxes du travail social, Dunod, 1999. 12 Jean-Noel Chopart (dir), Les mutations du travail social. Dynamiques d'un champ professionnel, Dunod, 2000. 13Jacques Ion, Le travail social au singulier, Dunod, 1998. 14Fabrice Dhume, R.MI. et psychiatrie: deux continents à la dérive? L'Harmattan, 1997. 15Vincent de Gaulejac, Les sources de la honte, Desclée de Brouwer, 1996. 16Didier Fassin était lui-même présent au Colloque de Lille d'octobre 2005, pour une Conférence ouverte intitulée: Psyhologisation et dépsychologisation de l'intervention sociale ». Son intervention est évoquée dans la synthèse du Colloque par Maryse Bresson, en fin d'ouvrage. 17 Michel Joubert (dir), Santé mentale, Ville et violence, Erès, 2003 ; Didier Fassin (dir), Les figures de la santé publique, La Découverte, 1997. 18Didier Fassin (dir), Des maux indicibles, Sociologie des lieux d'écoute, La Découverte, 2004. 15

la souffrance, qui ne saurait remplacer selon lui, l'impact positif sur la reconstitution de l'être que peuvent avoir les luttes sur le quotidien19. Or, ces mutations s'inscrivent dans un ensemble d'évolutions de l'action publique en général, dans le tournant social libéral des politiques20. Elles doivent également être replacées dans un contexte normatif: selon Alain Ehrenberg, l'intense attention portée à la souffrance psychique et à la santé mentale exprime la montée des tensions auxquelles est soumis l'individu moderne, auquel on demande certes toujours de la discipline et de l'obéissance, mais plus encore de l'autonomie, de la capacité à décider21. La psychologisation du social, et de l'intervention sociale, est donc comme une thématique actuelle, qui s'impose avec d'autant plus de force que son passé lui donne une histoire dans le champ, et qu'elle renoue avec des interrogations profondément enracinées dans la mémoire des acteurs: mais que recouvre-telle? S'agit-il d'une évolution tendancielle irréversible? Ou d'un état récurrent apparaissant à certains moments de notre histoire, et sous quelle condition? A ces questions, les auteurs regroupés dans cet ouvrage apportent des réponses argumentées, et les différents éclairages invitent à la prudence: derrière l'expression familière en effet, les questions posées sont multiples, et les terrains d'observation le sont tout autant: dans ces conditions, plus qu'une réponse unique, c'est à un cheminement réflexif qu'on invite ici. Dans la première partie, sont regroupés des contributions qui permettent de resituer les transformations du contexte politique et normatif, tout en illustrant la diversité des interprétations de la psychologisation. La première, écrite par Didier Vrancken, développent la thèse d'une transformation en profondeur de nos politiques sociales, à partir d'un mode d'action plus individualisant. Les trois contributions suivantes ciblent plus précisément leur analyse sur la dimension «psy» (psychologique ou psychopathologique): Lise Demailly s'interroge sur la psychologisation des rapports sociaux comme thématique sociologique. Pierre Aïach évoque la médicalisation et « psychopathologisation » du social, qu'il relie à la montée des troubles déclarés d'une part, à une évolution dans la perception du « psy » et dans le statut qui est le sien d'autre part. François Sicot insiste sur le contexte général de réduction des moyens matériels et financiers et de réformes gestionnaires, qui fait de la psychiatrie un auxiliaire parmi d'autres de la gestion des risques. Après avoir ainsi situé le contexte de l'époque contemporaine, la deuxième partie de l'ouvrage revient plus précisément sur les mutations du champ professionnel de l'intervention sociale. Contre la tentation de surestimer la
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Arlette Farge, Jean-François Laé, Patrick Cingolani et Franck Magloire, L'impossible regard

sur les pauvres, Bayard, 2004. 20 Michel Chauvière, Le travail social dans l'action publique, Dunod, 2004. 21 Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991; L'individu Calmann-Lévy, 1995. Lafatigue d'être soi, Odile Jacob, 1998.

incertain,

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« nouveauté », Michel Messu insiste sur l'utilité d'une analyse circonstanciée des pratiques effectives des travailleurs sociaux. De ce point de vue, il ne faudrait pas oublier que les professions « traditionnelles » (assistant de service social, éducateur notamment) pratiquent depuis longtemps le recours à la psychologie. Trois contributions se penchent ainsi sur leurs usages anciens et éventuellement renouvelés. S'employant à analyser les discours écrits ou oraux des assistants sociaux français, et aussi des éducateurs allemands, russes et français, Hélène Milova et Stéphanie Boujut montrent à la fois la prégnance des références explicites ou implicites à la psychologie, mais aussi les limites de l'influence de cette discipline -qu'elles lient notamment, à la revendication d'une identité professionnelle propre. Thérèse Levené met en évidence des « pratiques silencieuses» des praticiens français de l'éducation spécialisée, qui constituent des solutions pragmatiques au double défi de tenir compte des déterminismes sociaux, sans nier la dimension psychologique de leur intervention. Thomas Saïas et Tim Greacen, seuls psychologues à apporter dans cet ouvrage leur contribution écrite, à partir d'une analyse des pratiques en centres maternels, défendent la nécessité de réussir la psychologisation, puisqu'elle permet précisément selon eux d'éviter la médicalisation des situations de précarité sociale. Dans le sillage de la lutte contre les exclusions, de nouvelles professionnalités cependant sont apparues, qui sont également traversées par des questionnements sur leur relation avec la psychologie ou la psychiatrie. Du côté des «nouveaux métiers» de l'insertion, Jean-François Orianne revient sur l'exemple belge du traitement clinique du chômage. Maryse Bresson analyse les enjeux professionnels et les difficultés concrètes du partenariat de la psychiatrie et de l'intervention sociale dans les dispositifs urbains de lutte contre les exclusions. S'interrogeant sur la prise en charge des S.D.F., Jacques Guillou discute l'idée d'un « putsch» du corps médical sur cette population: sans être généralisé, celui-ci lui semble avoir néanmoins trouvé des lieux d'expérimentation dans certains dispositifs récents (réseaux, lieux d'écoute). Dans le monde du social et du sanitaire peut-être plus encore qu'ailleurs, les enjeux professionnels croisent la question des formations et de savoirs. Si le médical, le psychologique et le social sont si étroitement imbriqués dans la pratique, ne sont-ils pas séparés de toute façon, au niveau des filières d'apprentissage et des diplômes? Ou bien assiste-t-on à un glissement dans l'évolution des formations et des programmes d'enseignement, qui pourrait être interprété comme une psychologisation de l'intervention sociale? C'est sur ce point sans doute, que les contributions présentées sont le plus nuancées, comme le souligne justement François Aballéa dans son propos introductif à la troisième partie. Ainsi, Bertrand Delaunay met-il clairement en cause l'idée de « psychologisation »des programmes d'enseignement des «assistants de service social ». Rappelant que la psychologie est depuis toujours, un savoir de 17

référence, il montre que son poids a même plutôt diminué récemment, au profit de la montée en puissance d'autres savoirs comme le droit, la gestion. En ce qui concerne la formation des éducateurs spécialisés, Nathalie Concq et Alain Vilbrod rappellent comment les pédopsychiatres ont été « aux commandes» dès les années 1942-44; et soutiennent que les enseignements qu'on lui dispense font de l'éducateur un «technicien de la relation» féru de psychologie à usage immédiat. S'intéressant aux référentiels de formation des cadres de l'éducation spécialisée, Hélène Chéronnet pour sa part, insiste sur la concurrence qui existe entre la référence au droit des personnes et à la psychologie d'une part; la logique de rationalisation du secteur et les références à la gestion d'autre part. Christophe Niewiadomski regrette pour sa part, que les conditions concrètes du travail éducatif aboutissent trop souvent à occulter la parole du sujet au bénéfice de l'obligation de résultat et appelle de ses vœux une formation inspirée des tendances récentes de la clinique psychosociale. Bertrand Ravon rappelle à cet égard, qu'il n'y a pas une, mais des psychologies, comme il y a aussi, des sociologies et qu'au lieu de les opposer, on peut établir des correspondances entre par exemple, l'approche psychopédagogique et la vision « durkheimienne» du social, l'approche psychodynamique et la vision « bourdieusienne », ou encore, l'approche psychosociale et la vision « castelienne ». Si l'on veut bien admettre que c'est précisément un apport de ce livre de montrer, à travers la diversité des auteurs et des points de vue exprimés, la complexité de la question de la «psychologisation» du social, et de l'intervention sociale, il ne saurait être question de « conclure» au sens exact du terme. Pourtant, sans qu'il s'agisse de gommer les différences ou même dans certains cas, les désaccords exprimés, l'ouvrage se termine sur la synthèse présentée par Maryse Bresson à la fin du Colloque de Lille, suggérant ainsi une possible mise en cohérence de l'ensemble. Cette contribution, construite sur le schéma d'une dissertation, sur le sujet de la question posée au Colloque, « Y at-il psychologisation de l'intervention sociale»?, abandonne le singulier simplificateur pour mieux dégager les différentes facettes ou interprétations de la psychologisation, et reprendre au pluriel les arguments développés en faveur de la thèse, puis de l'antithèse, afin de chercher dans le concret des pratiques sociales et professionnelles des formes de psychologisations qui s'appliquent (ou ne s'appliquent pas), chaque fois différemment, à des interventions sociales elles-mêmes multiples.

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PREMIÈRE PARTIE

Les mutations du contexte politique et normatif

PRESENTA TION

Individualisation

des politiques et psychopathologisation par Maryse Bresson

du social,

Dans cette première partie, il s'agit de resituer les transformations des politiques sociales et de l'univers normatif contemporain, tout en illustrant la diversité des interprétations de la psychologisation. L'idée de psychologisation est suggérée d'abord par l'évolution d'une partie de l'intervention sociale vers une prise en charge de plus en plus « individualisée» et personnalisée. La première contribution développe la thèse d'une transformation en profondeur de nos politiques sociales, à partir d'un mode d'action plus individualisant. Didier Vrancken avance trois arguments à l'appui de cette thèse. D'abord, le mouvement de la modernité, qui appelle l'individu à la fois à être autonome et paradoxalement à se couler dans un moule et des normes très strictes de performance, nous fait passer d'une société du travail à une société du travail sur Soi. Ensuite, l'élargissement du travail à la construction de soi rend caduque la distinction établie par nos politiques sociales, entre assurance et assistance; l'activation des dépenses transforme la relation d'assistance sur un modèle inspiré du contrat du travail: chacun étant désormais tenu responsable de son parcours, ceci contribue à une individualisation des réponses et des modes de lecture des problèmes sociaux. Enfin, la notion de risque est elle-même redéfinie: à la place des risques sociaux couverts par notre édifice d'assurances, une nouvelle conception s'impose, qui tend à lier les risques aux choix posés par les individus en matière de conduite de vie et fait rechercher de nouveaux types de droits capables de sécuriser des trajectoires discontinues, à partir de la dynamique de projet et d'implication permanente. Selon l'auteur, on assiste donc à un vaste mouvement de déconstruction des collectifs, annonçant l'introduction de critères subjectifs dans les catégories de traitement des politiques sociales, pour « accompagner» les trajectoires et forcer les destins. Alors que le texte de Didier Vrancken donne à voir un vaste mouvement d'individualisation des problèmes et des modes d'intervention sur autrui, les contributions suivantes ciblent plus précisément sur la dimension «psy» (psychologique ou psychopathologique). S'interrogeant sur la 21

« psychologisation » des rapports sociaux comme thématique sociologique, Lise Demailly insiste sur l'ambiguïté de la notion de psychologisation, qui peut marquer une opposition disciplinaire (en s'opposant à approche sociologique des problèmes sociaux) ou désigner, de manière polémique, un regard dépolitisé et une manière de penser qui oublie l'histoire. Se penchant alors sur les modes de réponses à la souffrance apportés dans les dispositifs situés aux confins du travail et de la santé mentale, lieux d'écoute ou dispositifs « interstitiels », l'auteur présente la psychologisation comme un complément et une remise en cause des formes traditionnelles d'action, qui mettaient en œuvre des réponses stéréotypées. Sans remettre en cause les observations de Didier Fassin (2004), elle souligne que les lieux qu'elle a observés n'interdisent pas l'action politique et l'action collective et conclut à l'existence de profondes divergences éthicopolitiques, au sein de dispositifs qui ne sont semblables qu'en apparence. Selon les lieux, le sens éthique et politique de la parole s'inverse et on peut observer des formes de culpabilisation individuelle, ou au contraire, de nouveaux modes de résistance aux normes dominantes. Analysant à partir d'un autre exemple les discours sur la souffrance et les réponses sociales qui lui sont apportées, Marc Loriol rappelle que la montée des discours psychologisants s'observe aussi dans le monde du travail, à travers deux mouvements complémentaires: d'une part, la tendance à minorer le rôle des facteurs organisationnels, en attribuant les problèmes comme les réussites au caractère des personnes (leurs défauts ou qualités) ; d'autre part, l'interprétation des problèmes comme des déséquilibres d'ordre « psy » devant être pris en charge par des professionnels. Cependant, la description des problèmes en termes de souffrance et les réponses apportées sous forme de soutien psychologique mis en place suscitent des réactions variables selon les groupes professionnels: l'acceptation de la psychologisation est beaucoup plus forte chez les infirmières que chez les conducteurs de bus; chez les policiers, la souffrance reste taboue, et l'aide psychologique reste vue comme une solution de dernier recours, si le collectif de travail et la hiérarchie sont défaillants. S'interrogeant également sur le contexte social, Pierre Aïach formule la double hypothèse d'une médicalisation des problèmes et difficultés d'ordre social, et d'une psychopathologisation des phénomènes proprement somatiques. S'appuyant sur les statistiques qui font état d'une progression en France des déclarations de maladies et troubles de santé, en particulier dans le domaine psychopathologique, il interprète cette forme de « médicalisation» comme le produit d'une évolution générale, qu'il relie à une évolution dans la perception du « psy» et dans le statut qui est le sien. La revendication par les médecins généralistes d'une compétence dans ce domaine, l'usage de plus en plus fréquent des médicaments psychotropes, la diffusion d'une vulgate « psy » dans la population, l'atténuation du caractère stigmatisant de la maladie mentale... tout ceci a contribué à faire de l'aide médicale la chose la mieux acceptée du 22

monde. Or, proposer l'aide psychologique permet aux politiques d'éviter d'avoir à proposer d'autres solutions plus coûteuses. Dès lors, il ne faut pas s'étonner que le champ social intègre de plus en plus la dimension «psy », notamment sous l'angle pathologique. C'est précisément le contexte général de réduction des moyens matériels et financiers et de réformes gestionnaires sur lequel insiste à son tour François Sicot. Abordant la question du point de vue de la psychiatrie, l'auteur insiste sur un paradoxe apparent: d'une part, la psychiatrie est en effet aujourd'hui appelée au chevet des assistés, et enjointe à se réorienter vers la santé mentale; d'autre part, cette transformation semble devoir se heurter au refus réitéré des psychiatres de participer à une psychiatrisation du social, et à l'appauvrissement programmé de la psychiatrie publique. Mais cette contradiction apparente est levée si l'on observe que les psychiatres sont précisément mobilisés au nom d'un impératif de réduction des coûts. En effet la psychiatrie n'est pas requise pour soigner ou « psychiatriser » ; mais pour participer à l'accueil des assistés dans les structures sociales et gérer sur place, dans la communauté, la détresse sociale. Et ce traitement pragmatique, gestionnaire des populations, participe à faire de la gestion des risques une stratégie individuelle, contribuant à produire une identité d'individu libéral, capable de s'adapter à sa situation, de l'accepter.

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I.
Psychologisation ou transformation des modes de traitement de la « question sociale» ?1 par Didier Vrancken2 social

L'interrogation sur une tendance à la psychologisation de nos sociétés contemporaines n'est certes pas neuve. Déjà en 1981, Robert Castel, pour ne citer que cet auteur parmi d'autres, était arrivé à de telles conclusions dans un de ses ouvrages intitulé La gestion des risques. Il pressentait alors que nous étions confrontés à l'émergence d'une nouvelle culture relationnelle plutôt qu'à une culture narcissique de l'individu. Il avait diagnostiqué le développement de ce qu'il appelait une «a-sociale sociabilité». Il désignait par là un type d'échanges caractérisé par un surinvestissement des pratiques relationnelles. Cette culture se distinguait encore par le décrochage de sa filiation psychoclinique, aboutissant à un brouillage des frontières entre le psychologique et le social où les techniques, je cite, «psychologiques et relationnelles jouent le rôle de substitut d'un social en crise »3. Pour Castel, « le psychologique envahit et sature de nouveaux espaces libérés par le reflux du social, il Jait Jonction de social »4. Ces analyses, on le sait, n'ont plus été poursuivies par l'auteur qui délaissa par la suite ces terrains de la psychiatrie et de la santé mentale. Au-delà de ce constat choc, s'amorçait bien toute une nouvelle connaissance d'une gestion des risques, adossée au développement de techniques psycho-relationnelles et d'intervention sur les personnes. Castel invoquait certes un manque de recul historique pour asseoir son analyse. Mais il postulait qu'il ne s'agissait pas d'un renforcement de dispositifs déjà existants (avec plus de patients, plus de technologies, plus de spécialisation accrue, de densification des réseaux, etc.). Au contraire, s'esquissait bien là un nouveau mode original de gestion des
1 Nous reprenons l'expression à Michel Chauvière, Le travail social dans l'action publique. Sociologie d'une qualification controversée, Paris, Dunod, 2004. 2 Professeur de sociologie, Université de Liège, Belgique. 3 Robert Castel, La gestion des risques. De l'anti-psychiatrie à l'après-psychanalyse, Paris, les éditions de minuit, 1981, p. 197. 4 Robert Castel, op. ci!., p. 184.

différences, des fragilités et des risques cultivant le «potentiel humain» pour assurer toujours plus de performance dans les relations, le travail, les jouissances. On voit là tout un constat repris aujourd'hui et amplifié par d'autres auteurs autour de thèmes tels que l'entrepreneur de soi, l'individu hypercontemporain, l'individu hypermoderne, le travail sur soi ou sur autrui, etc. Plutôt que de parler de « psychologisation » de l'intervention sociale, je pense que l'on peut aujourd'hui formuler l'hypothèse d'une transformation en profondeur de nos politiques sociales à partir de la généralisation à de nombreux secteurs d'un mode de traitement et d'intervention sur les personnes, entraperçu il y a plus de 20 ans. C'est là un des points forts d'une analyse dont les traits avaient bel et bien été esquissés mais interrompus par Castel à partir des changements qu'il observait à l'époque dans le monde médicopsychologique. Je pense qu'il s'agit d'un phénomène dont l'extension a trouvé un terreau favorable autour des nouvelles politiques sociales dites « d'activation ». A partir de cette ouverture offerte par les travaux de Castel et partant également de mes propres analyses développées dans un ouvrage intitulé Le travail sur Soi5, je voudrais développer ici succinctement trois réflexions. Premièrement, nous vivons aujourd'hui le passage d'une société du travail à une société du travail sur Soi où la production porte désormais également sur Soi, ses manières d'être et d'être relié aux autres. Deuxièmement, ce passage entraîne également des modes de relecture de la question sociale et une réorientation de nos modes d'intervention sociale. Une déclinaison de plus, en somme, de la métamorphose du social. Troisièmement, cette transformation s'accomplit autour d'une nouvelle constellation du risque que déjà Castel tentait de saisir dans son ouvrage de 1981. Le travail sur Soi Premier point. Le passage d'une société du travail à une société du travail sur Soi ne signifie pas que nous sortons unilatéralement du rapport salarié et des modes d'intervention sociale qui lui sont liés. Au contraire, les débats permanents autour de l'avenir de la sécurité sociale, du financement des retraites et de l'emploi, de la santé, l'allongement de la période de travail, illustrent toujours la pertinence du problème du travail au cœur de la régulation sociale de nos sociétés européennes. Le passage du travail au travail sur Soi est à cet égard moins un franchissement irréversible qu'un déplacement de perspective qui n'en est pas à un paradoxe près. C'est précisément après tout un débat sur l'avenir du travail et sa remise en cause en tant que valeur centrale, à laquelle se ramenait le tout d'une vie, que nous constatons que sa sphère
5 Didier V rancken et c. Macquet, Le travail sur Soi, Paris, Belin, 2006, à paraître.

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