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La psychothérapie institutionnelle par gros temps

De

"La psychothérapie institutionnelle en assumant la dimension analytique, vise à s’engager dans de nouvelles exigences qui n’ont rien à voir avec celles qui découlent de l’organisation thérapeutique des établissements de soins traditionnels. Ceux-ci sont surtout marqués par une résistance quasi absolue au dévoilement de l’inconscient. [...] Dans le cadre de la psychothérapie institutionnelle, ce n’est pas uniquement le médecin, mais l’ensemble du collectif, qui est concerné par la relation thérapeutique et engagé lui aussi dans sa propre problématique inconsciente, [...] ce n’est pas uniquement le médecin mais l’ensemble du collectif qui est objet et support du transfert et par là engagé dans sa propre problématique analytique."


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Horace Torrubia

La psychothérapie institutionnelle par gros temps

 

Préface de Jean Oury

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : "La psychothérapie institutionnelle en assumant la dimension analytique, vise à s’engager dans de nouvelles exigences qui n’ont rien à voir avec celles qui découlent de l’organisation thérapeutique des établissements de soins traditionnels. Ceux-ci sont surtout marqués par une résistance quasi absolue au dévoilement de l’inconscient. […] Dans le cadre de la psychothérapie institutionnelle, ce n’est pas uniquement le médecin, mais l’ensemble du collectif, qui est concerné par la relation thérapeutique et engagé lui aussi dans sa propre problématique inconsciente, […] ce n’est pas uniquement le médecin mais l’ensemble du collectif qui est objet et support du transfert et par là engagé dans sa propre problématique analytique."

Auteur : Horace Torrubia, psychiatre des hôpitaux, chef de service à Fleury-lès-Aubrais avec Gentis, après avoir participé à la guerre civile espagnole aux côtés des républicains, est obligé de fuir son pays, à l’instar de Tosquelles. Il fait sa médecine à Toulouse et est nommé à Aurillac, ce qui lui permettra des contacts intenses avec l’équipe de Saint-Alban. Il a incarné une fonction très importante dans le mouvement de psychothérapie institutionnelle, celle du doute méthodique :« et si ce n’était pas ça ? » se plaisait-il à dire lors des discussions roboratives que les uns et les autres avions avec lui.

 

Table des matières

 

Préface

À propos de la psychiatrie de secteur

Le malade et nous

Analyseurs et interprétation du transfert en thérapeutique institutionnelle

Entretien sur le secteur

La Grande coupure et les petites coupures

La Libération

Le GTPSI

La vérité

Le territoire du savoir médical

La toile d’araignée psychiatrique

Politique de l’interdit

L’exposé

Sur la polysémie de la loi*

Le Château de cartes

La psychothérapie institutionnelle par gros temps

L’institution des alliances, entre le sacré et le profane, entre la croix et la bannière

Préface

 

Torrubia, Horace Torrubia. Écrire une préface, tu te rends compte ! On a voulu ça. Il faut bien. Je vais donc m’y appliquer, lentement. Comme on travaille les gammes au piano, les accords. (Tu t’étais mis au piano, comme on dit, tardivement, très tardivement. Consciencieusement, comme toujours). Écrire une préface ! Écriture lente, hésitante, en surplomb comme les falaises du pays Dogon. Travail de deuil lent ; qu’il faut gravir, sans faiblir. Ne pas s’en laisser conter… Attente dans les gares, dans les villes, à la terrasse des bistrots, dans les aéroports, en voiture. Voyages immobiles : Barcelone, Reus, Milan, Marseille… Conversation. La première fois : à Clermont-Ferrand. À quelle occasion ? C’est loin. Peu importe. Ce n’était qu’un prétexte d’une rencontre. Ensuite c’est d’une densité an-historique. Bien sûr la fidélité au GTPSI. Ta fatigue. Tu m’écoutes ou tu dors ?… Tu ne réponds plus et c’est insupportable. Et c’est à partir de cet insupportable qu’ils – les copains – me demandent d’écrire une préface à ces quelques textes rassemblés, ici. C’est nécessaire pour moi, pour tout le monde, quoi que tu en penses. Tu disais toujours que tu avais honte de relire tes propres textes datant de plusieurs années. Était-ce du maniérisme, une hypermodestie, une transcendance toujours insatisfaite… Comme si on pouvait dire qu’une transcendance soit ou non satisfaite ? C’est un peu idiot. Mais ça veut peut-être dire quelque chose. Il y a des choses un peu bizarres. En voiture – je conduisais – et tu parlais beaucoup. C’était bien. Mais j’avais remarqué que plus tu parlais vite, plus la voiture ralentissait…

Vous pourrez lire ces quelques textes, quelques-uns taillés comme des diamants. Ca paraît simple, transparent, mais ça dit simplement des choses extrêmement complexes qui prennent des tournures d’évidence. Je vais en transcrire quelques brefs extraits tout à l’heure. Et dire que la dernière fois qu’il a pu venir – comme chaque samedi soir après avoir traversé la Sologne – au « Séminaire » de la Borde, il a dit, et c’est transcrit : « À chaque fois que tu parles comme ça, je me dis : “comment se fait-il que tu me supportes ?” » Vous vous rendez compte ! Interprétez ça comme vous voulez. C’est peut-être ininterprétable. C’est une façon d’être, de l’ordre de l’aesthésis.

Il faudrait peut-être raconter la vie d’Horace Torrubia. Je ne peux guère. Bien sûr la révolution espagnole. Lui en première ligne. Et la terrible bataille de l’Ebre. Et le Parti communiste espagnol. Lequel ? Alors que François Tosquelles faisait partie du POUM. Conversation à n’en pas finir, tout en gardant le silence. Le silence, la discrétion. La résistance ? Les rencontres à Toulouse. Jean Pierre Vernant. L’arrivée à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard. La relation avec « la Grande Cordée » de Fernand Deligny. Et l’hôpital d’Aurillac. Le premier contact avec une malade : une gifle transformée en rencontre. L’humour vécu, à peine dit, à fleur de peau. Et les allées et venues à l’hôpital de Saint Alban : chaque dimanche, la « messe » de Tosquelles… Et Prémontré, et Fleury, près d’Orléans. Le GTPSI, le groupe de Brignac pendant plus de vingt ans. Et la guenon, chez lui. Tout une histoire. Et les souvenirs de Gérone, quand il était adolescent. Un flou, sans aucun brouillard. Une précision inachevée, inavouable. Est-ce qu’on a le droit de « penser » à quoi que ce soit !

Vous pourrez lire ceci : « On est toujours dans le “vide” d’un futur-présent qui exige un travail de déminage des programmations des a-priori, des préjugés, des idées toutes faites, du déjà vu, du déjà connu, qui sont autant d’obstacles, de barrages, de résistances à l’émergence d’un discours singulier, écrasé qu’il est par les discours nominatifs et les codes sociaux… »

Et plus loin, dans le même texte : « C’est peut-être ce que je viens de faire : un passage-à-l’acte – écrit en ce joli mois de mai 1994, loin du soleil brûlant du Rwanda. »

Après des phrases comme ça – et vous verrez qu’il y en a bien d’autres de la même qualité (ou plutôt, comme dirait Ch. S. Pierce, parlant de la priméité, de la même « talité ») – on n’ose plus rien écrire sinon lui retourner sa remarque, s’appliquant alors à moi-même : « Comment se fait-il que tu me supportes ? »

N’empêche ! Un jour de fin novembre 1986 on nous a téléphoné du Lot et Garonne : « Tosquelles, infarctus massif ; n’en a plus que pour trois jours. » Nous sommes partis. En voiture, rapide ; jusqu’aux « soins intensifs » de l’hôpital d’Agen. Une grande pièce. Au fond, sur un lit, François Tosquelles, avec plein de tuyaux partout. Nous lui avons dit adieu. Émotion. Quand nous sortions de la salle, de loin, il a levé un bras plein de tuyaux et dans un souffle nous a dit : « À bientôt ! ».

C’était vrai. François Tosquelles est mort en septembre 1994 ! Une « existence » qui dépassait la simple « vivance » ! Mais Horace, lui, j’ai franchi la porte de sa chambre, chez lui. Un tout petit signe de la main, discret, comme toujours. Et son regard, le dernier regard, que j’ai gardé. Rien à dire. Un regard lointain d’une extrême présence. Inoubliable.

Je raconte ça parce que c’est toujours là. Ca n’a rien d’une préface. Peut-être une postface ? Et encore ! Un liminaire.

Une fois, il y a déjà bien longtemps, il m’avait raconté qu’à un stage des CEMEA, pour les infirmiers psychiatriques, il devait faire un exposé mais qu’au moment de parler il ne savait plus quoi dire. Alors il s’est surpris à faire les mêmes gestes que moi quand je parle en public et ça a tout de suite marché : il s’est mis à parler sans difficulté. Sympathie ? Mimétisme ? L’humour, pour me le raconter, en toute simplicité… Une certaine connivence.

Il partageait, avec François Tosquelles, cette idée que l’analyse doit être permanente, interminable, jour et nuit. Un processus qu’il faut entretenir, ne serait-ce que par honnêteté… « Inférence abductive » chronique, chacun avec ce qu’il est sans jamais bien savoir qui on est. Sans prétention, cultivant les paradoxes, divisant l’humanité en « grosses têtes », assez rares, et en « petites têtes » ; se rangeant parmi ces dernières.

Et pour mieux saisir ce qu’il en est de la « sous-jacence », de la complexité de nos lieux d’exercice respectifs, nous avions imaginé que chacun de nous devait suivre en psychothérapie des collaborateurs de l’autre. Entrecroisement de ces tissus institutionnels respectifs, ouverture sur ces « filets institutionnels » aux nœuds ouverts, comme je le disais. On avait appelé ça, je ne sais plus pourquoi, des échanges de petits lapins !

Les filets sont déchirés, mais reste quelque chose de l’ordre d’une connaissance transférentielle, d’une « mise en acte » de l’inconscient, des « positions subjectives de l’être », comme le disait Lacan, dans le souci constant de maintenir des « greffes d’ouvert » dans le compact des pressions aliénatoires, massives, écrasantes. Un enjeu pour maintenir contre vents et marées un « processus d’institutionnalisation » comme le souligne Hélène Chaigneau.

Mais il est temps de vous transcrire quelques phrases que vous pourrez relire tranquillement dans leur contexte, sinon nous risquerions l’artifice : promenade sur les bords d’une existence, aperçu diagramatique de systèmes emboîtés à la limite du perceptible, complexité quasi-infinie tissée d’images, véritable travail de deuil qui doit se poursuivre dans la solitude et le silence…

Alors voici : « Ma spécialité ? Dans la pratique, un décentrement constant, attiré, tiré par la difficulté de saisir le contexte, ses indécidables limites et les rapports invisibles de ses diverses singularités… »

Et : « Bref, et ceci nous paraît énorme, nous demandons beaucoup plus de compréhension au malade que nous ne sommes en mesure de lui en accorder nous-mêmes. »

Et encore : « L’approche analytique exige d’autant plus de prudence et de rigueur qu’on ne badine pas avec l’inconscient… »

Et cette vue cavalière : « Parfois je compare ma vie à un artichaut : j’ai l’impression que ça va mieux quand je désapprends ; quand j’enlève tout un tas de conneries comme les feuilles d’un artichaut… »

Et à propos de l’hôpital : « Il faudrait ouvrir les portes, non vers l’extérieur, mais vers l’intérieur. »

Je serais tenté de recopier, hors contexte, une multitude de phrases qui ont valeur d’apophtegme, comme celle-ci : « La singularité est un phénomène qui d’abord inquiète car il défie l’homogénéité rassurante et la certitude établie. Mais la singularité inquiète aussi parce que souvent elle apparaît dans des zones de clair-obscur, de l’ambigu, du paradoxal, de l’étrange, de l’inattendu. »

Et cette autre : « S’inscrire dans les systèmes symboliques, c’est entre autres choses, changer de place sans pour autant perdre son âme et son statut de sujet. »

Le sujet, l’usage de la linguistique, du sacré et du profane, des Tables et de la Loi Mosaïque, et la non séparation « entre le psychique, le somatique et le social »… Réflexions symptômes d’une complexité existentielle ne confondant pas « simple » et « simplisme ». Artisan du « concret », ouvrier à « l’écoute » du sujet qui ne se laisse pas cerner par la logique du « tiers-exclu ou de la non-contradiction ». Ces quelques textes, rassemblés ici, ne suffisent peut-être pas pour illustrer l’ensemble des préoccupations d’Horace Torrubia, en particulier son souci d’ouverture argumenté sur la « sémiotique » de Ch. S. Pierce. Les longues conversations avec Michel Balat à ce propos n’apparaissent guère ici. De même que ces dialogues silencieux avec François Tosquelles dont cette phrase revient dans différents textes : « D’une caractéristique élémentaire et constitutive de toute personne humaine, la psychopathologie a été détournée sous la forme d’expression symptomatologique d’une maladie déterminée… »

Chacun peut deviner tout ce qui n’est pas dit ici. Il ne s’agit pas de regretter une sorte d’incomplétude manuscrite, d’hypostasier un savoir qui n’en finit pas, heureusement, de se défaire : « Comme si, dit-il, entre l’adhésion et la soumission à un savoir il n’y avait parfois que l’épaisseur d’une feuille de papier… » Il faut peut-être toujours se méfier des « dictocraties », dit-il, et constater qu’on reste « entre l’apodictique et l’assertorique, le plus loin possible du problématique ».

Peut-on parler d’une sorte de modestie stratégique, plus ou moins consciente, telle que l’éclaire cette dernière phrase d’un texte qu’il faut lire à la loupe : « Pour en finir, si on me pose la question : “Crois-tu à ce que tu viens de dire ?” Ma réponse je la situe dans le paradoxe : je “crois” que je “n’y crois” pas, mais quand même ».

Maintenant il faut peut-être oublier tout ce que je viens de dire pour laisser le travail se faire, sans trop d’oubli, le travail de lecture, afin de deviner d’une façon fugace ce qu'Horace aimait souligner : un inaccessible « idiolecte ».

 

Jean Oury

À propos
de la psychiatrie de secteur{1}

 

Avant d’aborder le sujet, j’avoue une certaine gêne, car je ne suis pas certain que nous soyons tous d’accord sur la définition même à donner de la psychiatrie de secteur. Doit-elle être définie en fonction d’un hôpital et de ses « annexes », (dispensaires, etc.), desservant une aire géographique déterminée ; c’est le cas semble-t-il de la Seine. Doit-elle être définie comme c’est le cas en province, en fonction des limites administratives départementales ? ou doit-elle être définie en fonction de données sociologiques, ne découlant pas uniquement d’une notion de commodité administrative ou géographique ?

Un autre point qui me semble également mal défini, c’est le rôle et la responsabilité du psychiatre dans la sectorisation de son activité. Nous serons tous d’accord je pense, pour dire avec Duchêne qu’il « semble fondamental d’organiser de façon étroitement coordonnée, tous les aspects diagnostique, thérapeutique, prophylactique et hygiénique en matière de santé mentale ». Mais on voit mal comment y arriver sans une profonde modification de l’activité du psychiatre, telle qu’elle est traditionnellement conçue. La ségrégation sociale des malades dans les HPD a entraîné la ségrégation sociale du psychiatre et par là, de la psychiatrie dans son ensemble. Les connaissances, même élémentaires, de psychopathologie, les problèmes de réadaptation sociale, ont ainsi été réservés à des élus, en dehors desquels le mythe du fou a continué à évoluer pour son propre compte. Après plus d’un siècle d’efforts organisés en discipline médicale il est significatif de constater que nos problèmes essentiels sont encore ignorés de nos facultés, et que les réactions de la plupart de nos confrères vis-à-vis du malade mental, sont davantage le reflet de préjugés généraux que d’une compréhension même superficielle de ces problèmes. Au fond, rien de surprenant dans le commentaire du directeur départemental de la Santé cité par Koechlin dans son rapport, car il ne fait que traduire une opinion assez généralement répandue.

Quelle que soit l’organisation qu’on veuille donner à la psychiatrie de secteur, un principe me paraît s’imposer inévitablement : dans la mesure où le psychiatre assume un secteur, il ne lui est plus guère possible d’avoir une attitude attentiste, et son activité ne peut pas se résumer à prendre en charge les malades, à l’hôpital ou dans les dispensaires, « à la demande ». Le psychiatre, en assumant le secteur, doit assumer tous les problèmes qui relèvent de sa qualification, et véritablement intégrer son activité dans la structure sociale de son aire.

Je citerai volontiers une phrase d’Henri Ey pour mieux fixer les idées : « La maladie mentale en tant qu’altération des liens de la coexistence avec autrui, dépend dans ses symptômes et son évolution, de l’attitude d’autrui. » Adhérant profondément à cette manière de penser je ne vois pas la possibilité d’organiser valablement une psychiatrie de secteur sans considérer cet autrui dans sa totalité, et en tant qu’élément déterminant dans nos échecs et nos succès à l’égard des malades que la société met sous notre responsabilité. Pratiquement, pour moi le problème se pose ainsi : si mon département a 200 000 habitants, quels sont les moyens dont je dispose, et quels sont les moyens qui me manquent pour modifier cet autrui et faire, d’un élément pathogène, un collaborateur.

Qu’on me permette, pour exposer mon point de vue sur la sectorisation de la psychiatrie, de prendre nos propres services comme base de raisonnement. Avec les restrictions qui évidemment s’imposent, on se trouve là en effet en quelque sorte devant un « secteur » (je dirai même très bien délimité géographiquement) fortement structuré, et dont les données sociologiques nous sont relativement bien connues. (Ce secteur est d’ailleurs un objet d’expérimentation reflétant l’orientation du médecin et permettant de faire des confrontations.)