//img.uscri.be/pth/9431d6ef4c219b68bff71f646156980a26b81155
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La puissance des rêves

De
172 pages
Le rêve n'est pas un accident de la psyché. Il nous fait pénétrer à l'intérieur de celle-ci. L'auteur propose de se centrer sur le contenu explicite du rêve, dans ce qu'il a de plus brutal, de plus surprenant. Il repousse les interprétations subtiles à base d'associations. Il préconise de revivre le rêve, dans un état de grande réceptivité, comme le font certains peuples archaïques. Cette méthode, différente de la pensée freudienne, a maintenant ses lettres de noblesse, en liaison avec le psychodrame et la gestalt-thérapie.
Voir plus Voir moins

« El Sueno de la razon produce monstruos » ( « Le sommeil de la raison produit des monstres » ) Francisco Goya Lorsque le peintre espagnol célèbre, Francisco Goya, écrivait cette phrase sur l’un de ses tableaux, nous étions à la fin du 18ème siècle, dans les années 1795-1800. La révolution française venait de passer sur l’Europe et Napoléon pointait à l’horizon. Un vent d’horreur allait souffler sur l’Espagne, lorsque celle-ci sera envahie par les troupes françaises. Goya, jusque là peintre mondain, prend la dimension de la situation et débute une des carrières les plus fantastiques dans le monde de l’art, à cause de la place qu’il fait à l’horreur, à l’épouvante, à la haine, à la barbarie. Tout cela est fait sur fond de rêve. Nous sommes dans un univers totalement onirique. Il faut que ceux qui vont lire ce livre aient présentes à l’esprit les admirables gravures de Goya.

PREMIERE PARTIE: LE REVE REVISITE

UN PHENOMENE ETONNANT C’est souvent au milieu du plus grand calme et de la plus profonde sérénité que se produisent les tourmentes les plus terribles, les orages les plus ravageurs, les états les plus exaltants. Ceci n’est pas seulement vrai sur un plan général mais se réalise ou peut se réaliser chaque jour, dans un moment qui est pour chacun de nous le moment de la grande détente, du laisser-aller, et où cessent les pressions de la réalité : le sommeil. C’est exactement à ce moment-là, où nous sommes pour ainsi dire absents à nous-mêmes, ayant perdu à peu près toute vigilance, que la nature nous fait vivre un événement passionnant, en opposition totale avec la situation de repos : le rêve. Avant de raisonner sur le rêve, ce qu’on a fait un nombre infini de fois, pour des raisons que nous verrons, il faut le vivre ou le revivre. C’est un état hallucinatoire, un délire. Nous pouvons, il est vrai, au milieu du rêve avoir un réveil de la conscience, de cette conscience que j’appelle « réfléchie », qui nous permet de resituer l’endroit où nous nous situons, mais ce réveil n’intervient pas toujours et, quand il intervient, il le fait « in extremis ». Le plus souvent, non seulement, le rêve n’a pas de passé, étant incapable de se rattacher aux repères de notre vie éveillée, mais il n’a pas d’avenir, puisque nous l’oublions aussitôt que nous sommes réveillés. Il constitue donc un espace clos, une vie dans la vie, une sorte de parenthèse. S’il n’y avait que cela de mystérieux en lui, ce serait bien. Mais il possède une caractéristique encore plus troublante que cette isolation par rapport au monde éveillé : son morcellement interne, sa fragmentation, sa discontinuité. Brusquement, au cours de cette nuit sans perceptions apparentes, surgit une scène

5

qui peut être très précise ou au contraire très vague, qui me plonge dans la terreur ou dans la volupté. Cette scène nage dans un océan de vide. Elle possède un sens très évident, elle renvoie à des réalités que je connais bien, ce qui explique qu’elle puisse faire surgir des sentiments aussi nets, des inclinations aussi contraignantes, mais elle -même n’est pas rattachée à une trame réelle ou même fictive dans laquelle elle pourrait s’insérer et qui la rendrait plus réelle. Il lui manque d’ailleurs une quantité d’éléments qui permettraient de la qualifier mieux, de la situer dans le temps et dans l’espace. Par exemple, je vois des humains, mais ils n’ont pas de visages, je vois des corps sans espace autour. Je suis nu et j’ai honte, bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de spectateurs. Je ne peux donner de nom à la plupart des personnages bien qu’ils aient une relation avec moimême ou avec des amis, etc. Un caractère qui va avec le précédent est le fait que les scènes en question, qui me touchent si profondément, sont la plupart du temps parfaitement irréelles, bizarres, incongrues, impossibles. Elles mélangent des éléments incompatibles, poursuivent des routes irréelles et arrivent à des résultats inconcevables. Le poids d’irréalité des ces scénarios n’a d’égal que leur impact dramatique et émouvant. C’est comme si quelqu’un voulait me toucher au niveau de mes forces vives, en me mettant dans un bain tout à fait artificiel et fabriqué. Nous ne sommes plus ici dans le mystérieux mais dans le paradoxe. Comment le rêve peut-il nous toucher si profondément au niveau émotionnel, tout en étant si irréel ? LES EXPLICATIONS Face à un monde si étrange, il y a deux attitudes possibles, que l’humanité a mises en place successivement. La première est d’accepter cette étrangeté, en essayant de comprendre ce qu’elle vient faire là, quel est son sens et en observant attentivement les morceaux épars qui la composent

6

La deuxième est, au contraire, de ne pas l’accepter et de chercher par tous les moyens à la réduire à autre chose qu’ellemême, qui présente des similitudes avec elle et dont elle ne serait qu’une déformation. Disons qu’en gros la première attitude fut, de tous temps, celle des gens du commun, impressionnés par ces mises en scène nocturnes troublantes ou enthousiasmantes, la seconde celle des savants et des intellectuels, habiles réducteurs dans tous les domaines et interprétateurs prébendés. La première attitude est au fond la même que celle des enfants très jeunes, qui ont une façon originale d’aborder leur environnement par la perception et l’observation, qui a été beaucoup étudiée depuis les années 60 du 20ème siècle, depuis les travaux pionniers de Fantz, Fagan et autres aux USA (voir le livre de R.Lécuyer Bébés astrologues, bébés psychologues, 1989). Cette attitude, qu’on peut vraiment qualifier d’intellectuelle, qu’on a dénommée « réaction à la nouveauté », consiste à faire l’analyse d’une portion d’espace, d’un ensemble présenté, en le fixant fortement une première fois, puis en y revenant de moins en moins longtemps jusqu’à ce qu’il ne soit plus intéressant et que se produise ce qu’on appelle l’ « habituation ». Face à un autre ensemble, l‘enfant repère qu’il est différent du premier, ce qui prouve qu’il peut faire la comparaison et il se met à analyser à nouveau ce donné pour lui-même selon le même processus, et ainsi de suite. L’appréhension des éléments, selon une méthode assez comparable à celle définie par Descartes dans les Regulae, précède la synthèse de ces éléments, qui ne peut être faite en dehors d’eux. Une telle méthode s’impose dès l’instant où le donné n’est pas réductible à autre chose, soit parce qu’il n’y a pas d’ « autre chose », dans le cas du bébé, soit parce que cette autre chose est vraiment trop différent et ne peut fournir de schéma explicatif. La deuxième attitude, par contre, se trouve d’une part chez les spécialistes de la « mantique », c'est-à-dire de l’interprétation des rêves, dans les antiquités babylonienne, égyptienne, grecque, romaine et, d’autre part, dans la méthode

7

inventée par Sigmund Freud dans les années 1899-1900, à base de technique associationiste. C’est en effet cette technique qui permet d’opérer la réduction, aussi bien dans l’antiquité qu’à l’époque moderne. Dans un ouvrage de Aelius Aristide, rhéteur du 2ème siècle après Jésus-christ, traduit par A.J. Festigière, dans lequel l’auteur s’en remet constamment à l’interprétation des rêves pour conduire sa vie, on peut lire une description de la méthode, mise au point par un contemporain, Artémidore d’Ephèse. Celui-ci définit ainsi l’onirocrasia : « L’onirocrasia, dit-il, n’est rien d’autre qu’un rapprochement du semblable avec le semblable. » (Aelius Aristide, Discours sacrés 1986) On ne peut mieux définir l’opération psychologique sur laquelle se fonde la méthode. Il s’agit de mettre en action une réaction psychologique, que les associationistes anglais avaient découverte au 18ème siècle et qui s’appuie sur ce qu’on appelle la loi de Tulving. Soit une image, une pensée, une représentation, qui se trouvent réactivées pour une raison ou pour une autre dans l’esprit. Ces productions ont tendance à faire émerger une autre image, une autre pensée, une autre représentation qui n’ont en commun avec le premier élément qu’une ressemblance de forme extérieure, un détail particulier. Tout se passe comme si la psyché procédait à une sorte d’éclatement, cherchait à produire du neuf à partir de l’ancien, voulait sortir des sentiers battus. L’ancien sert de déclencheur, de point de départ, pour susciter quelque chose qui n’a presque pas de rapport avec lui, qui lui est étranger, qui entraîne l’attention ailleurs. Par exemple, dans la chaîne d’associations Ver de terre / Terre de feu / Feu follet qui peut venir spontanément à l’esprit, les seuls éléments communs sont les mots « terre » et « feu », qui opèrent une espèce de transition. Par contre, les productions émergentes n’ont entre elles que peu de rapport, ont des significations différentes : un animal, un pays, un phénomène chimique. On peut prendre prétexte de ce qu’il y a de commun entre les productions issues de ce processus pour affirmer soit qu’elles ont un rapport de causalité, ce que fait tranquillement Freud et qui constitue la base de sa méthode, soit pour penser qu’elles visent au même but, véhiculent le même message.

8

Cette deuxième conclusion est celle qu’utilisaient les interprétateurs dans l’antiquité. D’après eux, le rêve, interprété selon le principe de similitude, indique l’action qu’il faut effectuer. Par exemple, Aristide « rêve qu’un os s’est accroché dans sa gorge et qu’il doit le rejeter. Cela lui donne l’idée de faire pratiquer une saignée dans le talon. » Ou bien, il voit en rêve Athéna avec son bouclier, cela lui fait penser à l’Attique et il en déduit qu’il doit se laver avec du miel d’Attique, etc. Freud va plus loin dans l’interprétation. Il déduit des séquences causales, à partir de l’idée que si on retire un élément d’une chaîne et que disparaît alors un autre, le premier est la cause de cet autre. Il sait par exemple que Breuer, cherchant à comprendre la cause de l’hydrophobie d’Anna O., a fait surgir le souvenir d’une scène pénible avec la gouvernante anglaise. Cette évocation a suffit, paraît-il, à faire disparaître l’hydrophobie. Donc la scène en question était la cause de l’hydrophobie. Adolf Grünebaum aux USA ( Les fondements de la psychanalyse, 1984) et moi-même en France (l’anti-Freud, 1995) avons critiqué cette idée et montré qu’on ne pouvait faire d’imputations causales à partir d’expériences de ce genre. Le reproche le plus grave qu’on puisse faire à de telles méthodes est qu’elles laissent tomber purement et simplement ce qui fait l’essentiel du rêve, sa structure. Remettre celui-ci, d’une manière ou d’une autre, dans la trame de la vie éveillée, en l’associant avec d’autres événements qui lui sont étrangers, c’est perdre ce qu’il a de spécifique, d’étrange, de troublant. Je reviendrai plus tard sur l’ « injection faite à Irma », récit très connu de la Science des rêves. La découverte, par Freud, de sa responsabilité dans une affaire concernant une amie, est peut-être très intéressante pour la conduite de sa vie. Elle n’a aucun intérêt pour comprendre ou sentir le rêve lui-même. On peut donc faire à la méthode freudienne la même critique qu’on faisait aux méthodes de « l’interprétation des songes » jusqu’à l’époque classique : elle ne considère pas les rêves eux-mêmes, mais une utilisation de ceux-ci pour la vie sociale. Cette utilisation n’est pas sans intérêt sociologique ou historique. Tout un ensemble de chercheurs récemment, autour

9

de Florence Dumora ( Songe et représentations à l’âge classique, 1996) en ont fait une étude approfondie. Cependant ce qui reste vrai, et qui concerne le rêve, est le jugement de Jacques Bousquet dans un livre saisissant (L’histoire du rêve dans la littérature romantique. Etudes sur la naissance et l’évolution des images. 1964) : « Les hommes ne rêvent guère que depuis 1780. » L’auteur veut dire par là que le rêve n’est vraiment considéré pour lui-même, comme émergence d’une autre vision des choses qu’avec les auteurs romantiques. Faisant l’analyse de 10 600 rêves racontés depuis cette époque, il montre en quoi consiste cette révélation. C’est aussi ce qu’a voulu exprimer, en peinture, Francisco Goya. LA RECONNAISSANCE EXPLICITE Inspiré par les considérations précédentes, je me mis, dans les années 1990-2000, à étudier systématiquement mes rêves, de façon à construire une théorie satisfaisante, par une méthode que j’appellerai de reconnaissance explicite. Cette méthode s’inscrit dans l’esprit de tout un courant psychologique visant à refuser de toujours voir les opérations et phénomènes psychologiques ailleurs que là où ils se situent explicitement. Par exemple refuser de penser, comme le fait Freud, que l’expression d’un désir est l’expression d’une peur ou que quelqu’un qui manifeste de la douleur se complaît dans celle-ci ou que le plaisir est en réalité de l’angoisse, etc. Bien sûr, n’importe qui peut toujours mentir sur soi-même, ne pas dire la vérité. Cependant, même dans cette hypothèse, il faut admettre qu’il existe un sentiment donné derrière l’énonciation constatable et que ce sentiment, si on peut l’atteindre, n’est pas susceptible d’être trafiqué, manipulé, interprété de l’extérieur par un tiers, qui est par définition étranger. L’expérience du sujet face à lui-même est spécifique, unique et refuse d’être dénaturée. La méthode de reconnaissance explicite appliquée aux rêves exige qu’on prenne le rêve au pied de la lettre, aussi

10

bien du point de vue de son énoncé que du point de vue des réalités qui servent de référents à cet énoncé. Si je vois dans mon rêve ma mère, je reconnais ma mère et je ne peux dire que c’est quelqu’un d’autre, par exemple moimême ou une amie. Je refuse de toujours me réintroduire moimême dans le rêve, comme certains ont tendance à le faire. Bien sûr que j’y suis toujours à titre de rêveur. Cela ne veut pas dire à titre de protagoniste. La méthode en question est très précise et pose parfois certains problèmes, par exemple quand le rêve évoque explicitement certaines réalités qui ne trouvent leur explication qu’en recourant à la réalité. Ce recours à la réalité est nécessaire et ne doit pas poser de problème. Je vais donner un exemple tiré de mon histoire personnelle. 27 12 01- Rêve de Michel - Rêve très fort, très hallucinatoire, que j'ai fait la nuit dernière. Il y a devant moi un homme très bien mis, genre médecin, avec des lunettes d'acier, qui examine les yeux des gens. Je ne sais pas ce qu'il examine exactement, mais peu importe. Il examine les yeux de quelqu'un et porte un jugement, je ne sais plus lequel. Ensuite, il veut examiner mes yeux et je me laisse faire. Mais des yeux il passe au cou et là, je me sens mal. Il me palpe le cou, mais je ne veux pas qu'il le fasse. Je me défends, le repousse, mais il insiste, disant que j'ai une névrose au cou (?). Tout à coup, je crie : non je ne veux pas de cette auscultation, et je me réveille en m'apercevant que je me suis plus ou moins assis dans le lit et projeté sur le côté, en me cognant la tête sur une étagère qui se trouve près du lit. Je me frotte la tête, en proie à une certaine angoisse. Commentaire - Rêve très clair, qui touche une quasi impossibilité que j'ai d'être touché au cou. Il y a assez longtemps, dans un groupe de Shia-tsu, l'animatrice m'avait touché à un certain point dans le cou et je m'étais effondré, comme une masse; j'avais mis longtemps à me remettre. Depuis, j'ai gardé cette peur d'être touché au niveau du cou. Cette peur ici est d'autant plus forte qu'elle est provoquée par un spécialiste qui use de son pouvoir et qui apparemment n'a pas l'intention de se laisser impressionner par mon refus.

11

Ce que je ne veux pas faire, par rapport à ce rêve, est de considérer que ce médecin est par exemple mon père. Il n’y a rien dans ce rêve qui l’indique, même si j’ai des médecins dans ma famille. Face à cette conception du rêve, on va nécessairement rencontrer le type d’objection que les freudiens n’arrêtent pas de faire depuis un siècle, par exemple de dire : mais ces personnages ou ces événements, que vous évacuez de vos explications, sont en réalité inconscients. Merveille de l’inconscient, qui permet de tels tours de passe-passe ! Cela, à mon sens, ne veut rien dire ou est purement verbal. Supposons en effet qu’il y ait derrière le personnage X un autre personnage Y qui ne se manifeste pas, qui serait inconscient. Si ce second personnage est réellement là, cela veut dire qu’il est vécu par moi avec sa charge attractive ou répulsive, ce qui est la seule manière pour lui d’exister dans un tel cadre. Mais qu’est-ce que cela veut dire sinon que je perçois et vis son rapport à moi, la manière dont il me touche et me concerne, ce qui signifie qu’il est conscient ? Qu’est-ce que la conscience, sinon le savoir vécu du rapport à moi ? Une autre objection est de dire que toutes ces réalités qui apparaissent et disparaissent ont nécessairement une valeur symbolique, sont des symboles, des représentants d’autres réalités. Le mécanisme de symbolisation commence maintenant à être connu, en particulier à travers les recherches faites en Virginie par J. DeLoache. Pour qu’une image ou un objet puisse devenir le symbole d’un autre et jouer le rôle précis de symbole, qui lui permet de ne pas être confondu avec l’objet symbolisé, il faut qu’il réponde à plusieurs conditions. Les trois principales sont : 1 - qu’il ait une composition différente, par exemple qu’il consiste en du papier, alors que l’objet est en métal, 2- qu’il ait une échelle différente, par exemple qu’il utilise un modèle réduit, 3- qu’il ait une forme plus simple, plus schématique, plus abstraite. C’est faute de percevoir ces différences que l’enfant ne peut pas, dans les premières années, utiliser les symboles. Il confond le symbole et la réalité. Par exemple, il va sucer un biberon représenté sur une image ou s’asseoir sur une chaise minuscule servant de maquette.

12

L’intérêt du symbole est de faire penser à une réalité donnée, alors qu’on ne présente que sa contre partie symbolique, c’est de pouvoir aborder une réalité à travers une autre, plus manipulable. Ceci veut dire que les deux réalités, à savoir le symbole et la chose symbolisée, doivent nécessairement être présentes en même temps à l’esprit du sujet, puisque l’une renvoie à l’autre, informe sur l’autre. Si je suis sur une autoroute et que je vois le panneau de signalisation indiquant la fin de l’autoroute (autoroute barrée avec une barre oblique), il faut que je perçoive conjointement les deux choses, à savoir le panneau et l’autoroute, pour pouvoir tenir compte de ce signal. Si nous revenons à la conception freudienne, elle signifie que le rêve, qui est, pour Freud, un symbole, doit pouvoir m’informer sur la réalité. Pour que cela soit possible, il faut que les deux – le symbole et la réalité - soient présentes en même temps, simultanées. Le rêve est censé me dire, d’après Freud, que telle image, apparemment non sexuelle, est en fait sexuelle. Cela implique que la perception que j’ai du fait apparemment non sexuel coexiste avec la représentation et le savoir du rapport symbolisé : non sexuel /sexuel. Cette idée m’informe sur l’explication que je dois donner à cette apparition. Mais cela est impossible. Une des caractéristiques fondamentales du rêve est d’être hallucinatoire, de faire croire que nous nous trouvons devant la réalité même, par exemple devant une chose dépourvue de sexualité. Les perceptions confuses de fin de rêve « ce n’est qu’un rêve» sont remarquables justement parce qu’elles contredisent la tendance massive à se laisser prendre totalement, à être victime de l’illusion. Celui qui rêve ne sait pas qu’il rêve. La conception freudienne du rêve, comme matériel symbolique, ne colle pas avec le phénomène lui-même, n’explique rien.

13

L’APPROCHE DU PHENOMENE Armé d’une solide méthodologie, je me suis donc mis à étudier les rêves que je rencontrais, chez moi et mes amis. D’emblée, me frappèrent certaines observations faites par les spécialistes ou même par le grand public. Par exemple, Carl Jung, étudiant des soldats au front durant la première guerre mondiale, croit remarquer qu’ils ne rêvent presque jamais de la guerre qu’ils sont en train de faire, mais au contraire de la paix, de l’arrière, des joies paisibles de gens pacifiques. Lorsqu’un soldat se met à rêver de combats et de tueries, Jung remarque que cela annonce de sérieuses détériorations dans son évolution mentale. Tout le monde a pu remarquer à quel point nos rêves sont dirigés vers le passé, les êtres et les états perdus, les relations terminées. Il est rare qu’on rêve d’un partenaire avec qui on vit mais on en rêve quand il n’est plus là. Il y a toujours une distance, qui a été calculée, entre la situation présente, dont on ne rêve pas et les situations passées, dont on rêve. Ayant personnellement cessé de fumer il y plus de trente ans, je continue à rêver que je fume. J’ai vécu, autour de vingt ans, des événements dramatiques liés à des engagements religieux et je me suis libéré de tout cela en l’espace de quelques années. Pourtant, j’ai continué à en rêver longtemps par la suite. Il y a certainement l’indication de quelque chose qui ressemble à une loi : une sorte de rupture entre la vie au présent, vécue par nous ici et maintenant, et les événements qui alimentent les rêves. Comme si ceux-ci se tenaient à distance, prenaient du recul. Néanmoins, il serait faux de penser qu’on ne peut rêver de ce qui se passe actuellement, des êtres qui occupent nos vies, de nos soucis présents. Je me suis demandé si cette rupture, qui n’est pas toujours temporelle, ne serait pas, plus profondément, une rupture qualitative, structurale. Les événements présents et actuels peuvent bien apparaître dans les rêves, mais comment apparaissent-ils ? Est-ce qu’ils ont la même connotation, la même allure que dans la réalité ?

14

Cette remarque m’a permis d’aller plus loin et de faire une découverte capitale. J’ai découvert que l’événement qui émerge dans le rêve est habituellement transfiguré et qu’il peut l’être dans deux sens possibles. Le premier consiste dans une opposition : l’événement heureux se transforme en cauchemar, l’événement malheureux perd sa nocivité. L’autre processus est un processus perturbateur : l’événement, quel qu’il soit, se trouve troublé par l’intervention d’un autre événement, qui se mélange à lui et en altère le cours, jouant un rôle de parasite. Effectivement, quand je parcours le matériel recueilli, ces deux phénomènes interviennent constamment. Voici trois exemples du premier phénomène. 1 - Rêve de Michel (1997)- Je rêve que je suis dans une situation d'enseignant. Les élèves se moquent de moi, refusent de m'écouter, font ce qu'ils veulent, chuchotent, etc. Je fais des réflexions amères sur l'échec de mon projet généreux et de mon ouverture. Commentaire- Je suis à Nice et je viens de sortir d'une rencontre où j'ai été particulièrement écouté, suivi, valorisé par tous les participants. Il y a contradiction du rêve et de la réalité, ou, plus exactement, contradiction au niveau des faits, non au niveau des sentiments. J'ai en effet horriblement peur que les choses évoquées par le rêve se réalisent. 2 - 20 09 01 - Rêve raconté par Nicole. Nicole raconte qu'elle est avec moi, dans son rêve, à la campagne avec des gens de ma famille, plutôt mes frères et sœurs. Tous ces gens sont très proches, très liés les uns aux autres. Nous prenons le train pour rentrer avec eux et, dans le train, ils n'arrêtent pas de téléphoner aux autres membres de la famille, ce qui étonne Nicole. A l'arrivée, elle me dit son étonnement, et je réagis mal, je me mets en colère, je la repousse. Comme il m'arrive souvent, je marche très vite et elle ne peut me suivre. Cela la met en colère à son tour. Commentaire – Ce qui domine chez Nicole dans ce rêve, c’est l’étonnement. Elle est étonnée de voir que nous formons une famille unie, de gens qui se téléphonent dans le train. Elle m’exprime même son étonnement, ce qui me met en colère. Elle a en effet raison d’être étonnée, car ma famille,

15