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La question agraire à Madagascar, administration et paysannat de 1895 à nos jours

De
196 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 323
EAN13 : 9782296226357
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DOMINIQUE DESJEUX

LA QUESTION AGRAIRE A MADAGASCAR
Administration et paysannat de 1895 à nos jours
postface de Germain Rakotonirainy

Librairie

- Éditions l'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

DU MÊME AUTEUR Le corps des mines ou un nouveau mode d'intervention de l'État, A.U.D.I.R., Micro-Hachette, 1973. En collaboratiçm avec E. Friedberg, Le système d'intervention de l'Etat en matière industrielle et ses relations avec le milieu industriel, A.U.D.I.R., Micro-Hachette, 1973. En collaboration avec E. Friedberg, Le ministère de l'Industrie et son environnement, A.U.D.I.R., Micro-Hachette, 1973.

-

lit carte de Madagascar, p. 6, a été réalisée par Michel Robert

ISBN 2-85802-086-8

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Manandafy Rakotonirina Char/es Ravoajanahary

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Carte de Madagascar

6

INTRODUCTION

Etudier la question agraire à Madagascar, revient à analyser comment l'État, depuis la période coloniale jusqu'à la période néo-coloniale, intervient sur les sociétés paysannes malgaches pour les organiser par rapport aux besoins des villes et par rapport aux intérêts du capital à Madagascar ou du « centre» capitaliste (1). Les instruments privilégiés de cette intervention sont ce qu'on appelle depuis 1960 des « opérations de développement». Ce sont des organismes en général financés sur fonds public: F.A.C. (Fonds d'Aide et de CooPération français) ou F.E.D. (Fond Européen de Développement). Elles sont contrôlés techniquement et économiquement par des techniciens étrangers appartenant à des sociétés d'intervention françaises ou européennes, sous la présidence fictive d'un homme politique, pendant le régime Tsiranana, de 1960-1972. Elles sont le plus souvent entièrement autonomes du ministère de l'Agriculture, qui est resté pendant 12 ans un ministère potiche. Leur rôle est « d'organiser» la paysannerie soit dans la sphère de la production, soit dans celle des échanges. Elles interviennent sur des cultures d'exportation par rapport aux intérêts du capital au « cen(1) Les termes de « centre » et de « périphérie» ont été introduits par R. Prebisch et généralisés par S. Amin. Nous les laissons entre guillemets pour marquer leur utilisation en tant que communauté de langage et pour exprimer tout à la fois l'importance de l'exploitation de la « périphérie» par le « centre» et ]' ambiguïté de ces concepts qui opposent nations riches et nations pauvres. Ces termes risquent en effet de masquer la réalité des alliances de classes dans]' organisation et la reproduction du sous-développement.

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tre », ou par rapport aux industries d'import substitution à Madagascar. Elles interviennent également sur des cultures vivrières pour reproduire la force de travail urbaine, industrielle ou paysanne. Elles organisent la dépendance de Madagascar par rapport au « centre» capitaliste. Elles limitent les contradictions les plus criantes du système néocolonial en retardant une crise politique liée à un déficit vivrier, en riz notamment, trop important. La plupart de ces opérations sont marquées par le technicisme et le productivisme, à l'exception notable de l'Animation Rurale dont le rôle est purement idéologique. Elles occultent à la fois la dimension politique de leurs actions, c'est-à-dire l'organisation de la dépendance grâce à la mise en place d'alliances de classes avec une fraction de la bourgeoisie politico-administrative, et la dimension économique de leurs interventions, c'est-à-dire la reproduction du sousdéveloppement par le développement des rapports marchands suivant les lois du capitalisme et par l'intégration au marché mondial suivant les lois de l'échange inégal. Les opérations d~ « développement» sont à analyser en terme d'appareil d'Etat, idéologique, repressif ou productiviste, au même titre que l'armée, la police, la magistrature, l'église ou l'école. Elles renvoient donc, dans le cadre de la question agraire, à un rapport social qui exprime soit la dépendance politico-économique, soit la domination de la bureaucratie néo-coloniale sur les sociétés paysannes. Enes sont en fait au cœur de la lutte des classes au sein de la formation sociale malgache. La question agraire ne se réduit donc pas à une approche technico-économiste du développement. Elle pose de façon plus générale le problème de l'intervention de l'État, c'est-à-dire des rapports sociaux instaurés par les opérations de « développement» par la coercition directe, la contrainte ou la persuasion. L'approche techniciste ayant tendance à occulter le passé colonial et à masquer la dimension politique de son intervention, il nous est apparu nécessaire de reprendre la question agraire à Madagascar depuis la conquête coloniale jusqu'au renversement du régime Tsiranana en 1972. Nous nous limitons à l'étude de l'intervention de la bureaucratie coloniale puis néo-coloniale sur les sociétés paysannes sans décrire, en elles-mêmes, la nature et la transformation des 8

rapports sociaux lignagers. Notre étude porte donc sur le fonctionnement et le rôle de la bureaucratie dans le cadre de la question agraire (2). Le rôle de la bureaucratie, pendant la période coloniale, a été de créer les conditions politique et économique de '. fonctionnement des lois du marché. Elle l'a fait par la contrainte directe, avec l'intervention militaire de 1895 et pendant la période du « mode de production colonial» (3), et par contrainte indirecte ou persuasive à partir de 1945. L'évolution de la forme de l'intervention de l'Etat, coercition ou persuasion, n'est pas due à une « humanisation» de l'administration. Elle est liée au développement des luttes politiques et sociales (voir chapitres 1 et 2) et à celui du fonctionnement des lois du marché. Celles-ci étant suffisamment amorcées par la coercition bureaucratique, c'est-à-dire dans le sens de la « libération» de la main-d' œuvre et des terres par le travail forcé et l'accaparement foncier, de la « libération » des marchandises par le développement de l' économie de marché et la monétarisation, la bureaucratie peut relâcher son emprise directe pour laisser fonctionner de façon « libérale» les lois contraignantes du marché (voir chapitres 3 et 4). La question agraire est donc directement liée à l'histoire politique de Madagascar. Elle est marquée par la coercition bureaucratique, l'intégration au marché mondial et par un processus de reproduction du sous-développement.

A partir de 1960, les opérations de « développement»
prennent le relais de la bureaucratie coloniale, au niveau économique, en laissant un contrôle politique fprmel aux nationaux malgaches. Elles correspondent à l'expansion du capital à l'échelle mondiale (1960 à 1973) et à son corollaire le développement de « l'aide» publique (voir chapitre 5). Cette période est marquée par l'apparition en masse d'une technocratie, sous forme d'experts étrangers et
(2) Nous renvoyons à pres à la formation sociale au Congo-Brazzaville, sur développement. (3) Nous discutons au nial ». la bibliographie pour l'étude des rapports sociaux promalgache. Nous poursuivons actuellement une enquête, la société basundi dans le cadre d'une opération de chapitre 2 le concept de « mode de production colo-

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d'assistance technique. La technocratie garantit, à travers le contrôle des opérations de développement, au niveau décision et application (voir chapitres 6 et 7), la réalisation de la plus-value nécessaire à l'accumulation élargie du capital, grâce au transfert de technologies dépendantes. Les opérations de développement sont technocratiques, non pas seulement du fait de leur technicisme, ce 'lui serait assimiler abusivement technicien à technocrate, mais parce que, surtout, elles fonctionnent sans aucun contrôle populaire du développement. Les sociétés paysannes ne sont considérées que comme des masses manipulables et organisables suivant une « rationalité» technique ou « gestionnaire». On ne tient compte ni des rapports de pouvoir ou de classes qui traversent les sociétés lignagères, si ce n'est en terme de notables ruraux à qui il faut s'allier, ni des contradictions qu'entraîne le développement de l'économie de marché suivant la loi de la valeur et de l'échange inégal. Les ingénieurs agronomes raisonnent pour la plupart comme si la technique était neutre socialement, comme si l'économie capitaliste était la meilleure solution et comme s'il n'existait pas de rationalité paysanne, sinon en terme de « coutumes» ou « d'interdits» qui bloqueraient le développement. De plus ils réduisent la politique, qui exprime au fond des rapports de pouvoir et de classes, à la politique « politicienne», c'est-à-dire à l'irrationnel qui empêche le développement de la « rationalité» technique. Ce sentiment es t d'autant plus fort que souvent les luttes politiques, au sein de l'appareil d'État, se limitent à des conflits entre clientèles, plus qu'à des luttes pour tel ou tel type de développement et par rapport à telle ou telle classe ou alliance de classes. Or il faut bien le constater: aucune des solutions techniques proposées entre 1960 et 1972 à Madagascar n'a conduit à un quelconque développement de la paysannerie. Celle-ci s'est même fortement paupérisée, pendant cette période, de l'ordre de 30%. Cela s'explique pour trois raisons. Les. opérations de développement nient qu'il existe une rationalité paysanne, elles affirment le primat de la technique en assimilant gain de productivité, augmentation des revenus et amélioration des conditions de vie des paysans, elles occultent le problème

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de la politique des prix agricoles ou des techniques dépendantes achetées pour augmenter la production. Soutenir qu'il existe une rationalité paysanne ne veut pas dire que nous faisons référence à une communauté paysanne mythique qu'il faudrait sauvegarder, ou plus subtilement qu'une bonne connaissance de la logique paysanne permettrait une meilleure manipulation de celle-ci; cela veu t dire que les sociétés lignagères sont marquées par des rapports de pouvoir et des conflits, qui peuvent prendre de la forme de classes ou de castes, et donc que le développement techniciste des forces productives remet en cause les rapports de pouvoir. Mais cela signifie aussi et surtout que les classes dominées de la société paysanne sont mobilisables autour des problèmes qui les préoccupent, accès à la terre, accès à l'eau, accès au crédit, etc., et non pas seulement manipulables par rapport à une « rationalité» qui les paupérise (voir notre conclusion). Or le transfert de technologies, tel que celle de l'engrais que nous étudions aux chapitres 6 et 7, accentue la dépendance de Madagascar et paupérise la paysannerie du fait de l'inflation des prix mondiaux et du blocage des prix agricoles au profit des urbains. Comme le disait Castoriadis pour l'U.R.S.S. autour des années trente, n'importe quel paysan, le plus bête ou le plus analphabète, est capable de constater qu'avec des engrais et des tracteurs on peut doubIer la production. Mais il est aussi capable de voir que son revenu diminue à cause des mécanismes défavorables de l'échange au niveau de l'achat des techniques agricoles ou de vente de ses produits. Le paysan ne sait peut être pas lire, mais il sait compter comme le déclarait le professeur Pélissier. Les opérations de « développement» ont souvent été analysées en termes d'échecs à Madagascar, pour des raisons de « mauvaises organisations », de « manque de « suivi» ou de « politisations». Effectivement elles n'ont pas permis de développer la paysannerie. Mais elles sont une réussite par rapport à la logique du capital, en terme de réalisation de la plus-value, par le nombre de marchés qu'elles ont ouverts dans la paysannerie: engrais, tracteurs, aménagements hydraulique, etc... et par l' or,ganisation de productions d'exportation vers le « centre» : sucre, sisal, vanille, café, etc. 11

MADAGASCAR

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Carte schématique

des terrains

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La protection des cultures -

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I LES INCERTITUDES DE LA RÉVOLUTION MALGACHE

1
Les luttes sociales et politiques à Madagascar de 1895 à 1960

Les luttes sociales et politiques à Madagascar sont marquées par deux grandes constantes: la lutte pour l'indépendance nationale (1) et la contestation du pouvoir bureaucratique, tout particulièrement par la paysannerie (2). Ceci se traduit en 1973 par une politique d'indépendance économique et financière, (sorite de la zone franc et contrôle national des grands moyens de production et d'échange), et, par une mise en place, difficile, d'un contrôle populaire du développement avec la restructuration des Fokonolona et la mise en place de coopératives agricoles (3). Il nous faut donc restituer la formation sociale malgache dans son contexte de formation dépendan: =, c'est-à-dire de domination politique et d'exploitation économique, pour comprendre la double priorité des luttes sociales et politiques malgaches. En 1972, 80 % de l'économie malgache (industrie,
(1) Sur la première histo:.le des luttes malgaches voir le livre de P. Boiteau, Contribution à l'histoire de la nation malgache, Ed. Sociales, Paris, 1958, 431 p., sur lequel nous nous appuyons largement pour la première partie de ce premier chapitre. (2) Sur les luttes paysannes dans le monde voir: CHESNEAUX (l), Le mouvement paysan chinois, 1840-1949, coll. Points histoire, Seuil, 1976, 190 p. DOMMANGET (M.), Ù1 jacquerie, FM/petite collection Maspero, 1971, 127 p. DEMUNTER (P.), Masses rurales et luttes politiques au Zar-re, Anthropos, 197.5, 333 p. JOLLIVET et alii, Sociétés paysannes ou lutte de classes au village, Armand Colin, 1974, 2(,6 p. LAMBERT (8.), Les paysans dans la lutte des classes, ColI. Politique, Seuil, 1970, 187 p. WOLF (E.), Les guerres paysannes du vingtiéme siècle, Maspero, 1974, 310 p. (3) Sur les Fokonolana, l'autogestion et les rapports de pouvoir dans les sociétés précapitalistes, voir la conclusion de notre livre. 14

commerce, grandes concessions agricoles) était encore contrôlés par des étrangers, Français, Indiens et Chinois. La bureaucratie apparaît donc comme le relais des intérêts économiques privés étrangers alliés à une fraction des élites malgaches, cadres politiques, du privé ou de l'administration. La constitution d'une bourgeoisie intérieure est pratiquement inexistante. Le rôle principal de la bureaucratie, outre sa fonction de coercition politique, est d'assurer les conditions d'introduction des rapports marchands dms les « communautés villageoises », soit en vue de la création d'un marché libre de la main-d'œuvre, soit au niveau d'un marché des produits commercialisables (marché intérieur ou extérieur), que par sa seule dynamique le capitalisme marchand ne peut produire. De ce fait, il s'est créée une bourgeoisie administrative servant d'intermédiaire institutionnel entre le capitalisme marchand du « centre», et dans une moindre mesure d'intermédiaire industriel, et les marchés de la périphérie malgache (cultures d'exportation, produits nécessaires à la production de culture vivrière, tels que l'engrais ou le machinisme agricole, en vue de la reproduction simple de la force de travail au niveau local avec les agro-industries et les textiles). La situation de dépendance coloniale, puis néo-coloniale, empêchan t toute accumulation interne du capital pour les nationaux malgaches, ceux-ci se sont lancés, non pas vers la co.' luête du pouvoir économique, mais vers celle du pouvoir d'État. Celui-ci est largement dominé par l'assistance technique française jusqu'en 1972, dans l'appareil administratif et scolaire. Il y avait encore 1 500 assistants techniques et enseignants en 1970. L'accession au pouvoir d'État s'est faite par deux filiè-

res distinctes suivant l'appartenance de chacun à « l'élite»
cotière ou à « l'élite» mérina. Pour les premiers, elle s'est faite par la filière politique du P.S.D. de l'ancien Présient Tsiranana (soutenue par la S.F.I.O., puis par le S.P.D. allemand). Pour les seconds, elle s'est faite à travers la filière scolaire vers la moyenne et la haute fonction publique. Le pouvoir économique étant confisqué, le capitalisme local étranger étant peu dynamique ou faible créateur d'emploi, on comprend que l'école devienne l'enjeu prioritaire de la compétition sociale entre les différentes fractions

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de la bourgeoisie locale pour accéder aux postes de direction de l'appareil administratif. L'université, mais surtout le secondaire, représentent des lieux importants des luttes et des contradictions de l'élite au pouvoir. Cela a rendu possibles, du fait de la situation de dépendance et à la suite d'une réforme manquée du concours national d'entrée en seconde, les conditions de l'explosion sociale de mai 1972. Les revendications de malgachisation des postes de direction dans le public, le para-public ou le privé, qui se sont exprimés avec force en mai 1972, peuvent dans un premier temps régler certaines contradictions secondaires immédiates, notamment celles du problème des débouchés. Elles ne peuvent, à moyen terme, régler le problème du chômage intellectuel pour une large fraction des étudiants et des scolaires. C'est à travers la prise de conscience des contradictions du système politico-économique néo-colonial que peut se faire à moyen ou long terme la jonction entre les masses rurales et ouvriètes et les « intellectuels» (au sens le plus large du terme: cela va de l'universitaire à l'élève du secondaire évincé de l'appareil scolaire, en passant par le vulgarisateur de niveau primaire). Cependant, il ne faut pas surestimer le phénomène, du fait de la faiblesse des partis politiques en voie d'émergence. Il faut plutôt le voir comme une tendance possible. L'appareil d'État apparaît comme confisqué par une ou plusieurs fractions de l'élite locale. Qu'elle soit mérina ou « côtière» ne constitue ni le problème, ni même le véritable clivage. Cela dépend plutôt du type d'alliance temporaire que certaines fractions peuvent pratiquer entre elles sur les options d'indépendance nationale et de développement. La lutte contre la bureaucratie, héritée directement des luttes de la période coloniale contre les exactions des administrateurs et des colons, devient une lutte prioritaire à la fois contre la domination coercitive et contre l'exploitation ou l'extorsion du surproduit par l'intermédiaire d'une classe parasitaire au profit d'un capitalisme étranger. Cependant toute lutte contre la bureaucratie ne signifie pas automatiquement lutte de libération, ni prise de cons16

cience de l'exploitation économique dont la bureaucratie est le relais. Suivant les cas, elle peut exprimer une opposition des chefferies traditionnelles qui voient leur pouvoir menacer par l'introduction des rapports marchands, ou un refus de la domination extérieure par rapport au système interne des « communautés villageoises». Par-là même, l'opposition masque les conflits et les rapports de pouvoir au sein de cette communauté. Elle peut signifier encore un refus, de la part des jeunes ou des « cadets », de l'exploitation que fait peser sur eux l'alliance de la bureaucratie et des notables par l'introduction forcée dans le marché de la maind'œuvre, par le salariat, par le chômage, etc. Sans pouvoir pour chaque cas interpréter la signification des luttes dans le cadre des rapports sociaux existants, il est cependant possible de faire apparaître l'évolution des formes et des thèmes de luttes entre 1960 et 1974. Avant d'étudier cette partie, nous faisons un bref rappel historique des luttes contre la bureaucratie coloniale, sans prétendre à l'exhaustivité.

Les luttes contre 1960)

la bureaucratie

coloniale

(1895-

Un auteur terminait ainsi son livre sur Madagascar en

janvier 1970: « Certes, pour un petit groupe d'intellectuels
extrémistes, ce qu'offre le P.S.D. n'est pas aussi exaltant que le castrisme ou le maoïsme. Mais le Malgache moyen, pour sa part, préfère la paix à l'enthousiasme révolutionnaire. Et, dans son immense majorité, le peuple insulaire ne souhaite qu'une chose: que Dieu, le « Seigneur Parfumé », prête longue vie à son sage Président». Outre la myopie politique, face à la crise qui s'annonce avec les événements d'avril 1971 dans le Sud, l'auteur nie plue de soixante ans de luttes propres à Madagascar dite « l'île heureuse». Entre 1895 et 1960, la plupart des régions de Madagascar ont été touchées par des mouvements d'opposition plus ou moins violents que l'on peut regrouper sous trois objectifs, non exclusifs: 17

-

Luttes politiques contre la colonisation et pour
. de main-d'œuvre. des terres par le petit

l'indépendance

Luttes contre les excès et les exactions de l'admi-

nistration : impôts et réquisition - Luttes contre l'accaparement et grand colonat français.

Encore là faudrait-il distinguer, sans les séparer, le « nationalisme bourgeois» légaliste et le « nationaliste révolutionnaire » des petits paysans et salariés. Jusqu'en 1945, époque d'apparition des premiers grands partis politiques, les luttes apparaissent comme des flambées de violence exprimant un état d'exaspération mal contenue, sans lien apparent entre elles et sans suites. Leurs formes et leurs objectifs varient suivant le degré de développement du capitalisme agraire et des cultures d'exportation (Côte est, Sud-Est, Nord-Est, Nord-Ouest), la dominance des cultures vivrières et d'un mode de production lignager (hauts plateaux), l'émergence d'un petit capitalisme industriel dans les villes et les ports, etc.
1895-1945: Révoltes paysannes et début des luttes ouvrières

Entre 1895 et 1905, la lutte prend la forme d'une opposition, le plus souvent armée, à la conquête militaire coloniale. C'est la résistance des anciens pouvoirs contre le colonisateur: - Lutte des Menalamba avec Rainibetsimisaraka dans le Vakinankaratra; révolte des Sihanaka avec Ramanamaso autour d' Ambatondrazaka; les soulèvements de Rabezavana et Rabozaka au nord et nord-est de l'Imérina jusqu'à Tsaratanana (c'est l'axe des anciens postes militaires mérina et des pâturages de la royauté); dans le Sud, les Mahafaly se soulèvent avec Refotaka, en plus de quelques mouvements dans le Sud-Est. - En 1915, l'administration réprime sévèrement le « complot» de la V.V.S., composé d'intellectuels implantés principalement dans l'Imérina avec quelques antennes dans le Vakinankaratra et le Betsileo.
-

Toujours

en 1915, on voit naître une nouvelle

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forme d'opposition chez les Antandroy du Sud, le mouvement des Sadiavahy, qui refusent de payer l'impôt. Dans la première période coloniale, l'impôt est le signe de la domination politique. Refuser l'impôt a une signification politique autant qu' économique. A partir de 1920, les luttes paysannes se radicalisent et s'organisent dans le nord-ouest et le nord-est de Madagascar sous l'impulsion du leader Ralaimongo. Il est violemment attaqué par le colonat français. Garbit revient comme gouverneur en titre. Il est célèbre pour ses complaisances envers les milieux du colonat français. fi leur a apporté tout son appui pour favoriser la réquisition de la main-d' œuvre à leur profit. Dans le Nord, c'est le développement des grandes concessions de culture d'exportation: réquisition, accaparement des terres, pression fiscale, etc. oppriment les paysans. Avec Ralaimongo, les paysans vont tenter d'occuper et de récupérer leurs terres, la répression est très dure. Les problèmes sont les mêmes sur la côte est et le sudest où l'accaparement des meilleures terres pour le café limite les surfaces de culture vivrière. Cette région est de plus en plus déficitaire en riz. Les luttes politiques pour l'assimilation se constituent parallèlement et atteignent leur point culminant avec la grande manifestation du 19 mai 1929, à Tananarive, où la foule réclame l'Indépendance. Tous les leaders sont condamnés et internés. A partir de 1930, l'opposition gagne les hauts plateaux où un petit colonat français parasitaire tirait autour des années 20, grâce à l'appui de l'administration, une véritable rente sur le travail des Malgaches: raket sur les angady (bêche malgache), les vers à soie, le charbon de bois, les mines, etc. Un peu avant la gùerre se constitue un syndicalisme ouvrier qui, après un certain nombre de luttes, voit reconnaître son droit syndical, principalement avec l'appui de militants e.G. T. français. Pendant la guerre, la lutte continue contre les réquisitions de main-d'œuvre et contre les réquisitions de l'office du riz. 19