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La quête du moi

De
198 pages
Voici le troisième volet de ma "quête" psychanalytique. Dans le texte qui va suivre, le moi, c'est le mien, avec son ballot d'histoire(s). Mon histoire ? Mais parlant de ma personne, de quel sujet s'agirait-il et à quoi ou à qui serais-je donc assujetti ? A mon ça ? A mes pulsions ? A mon inconscient ? Ou bien à mon surmoi et mes formations réactionnelles ? L'auteur, psychiatre et psychanalyste, a contribué à promouvoir la psychanalyse appliquée aux groupes, aux familles et aux institutions.
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Claude PigottLa Quête du Moi
(par un psychanalyste)
Ceci est le troisième volet de ma « quête » psychanalytique, le dernier d’une trilogie.
J’avais envisagé d’écrire une tétralogie, hélas, ainsi que le lecteur le sait sans doute,
la place était déjà prise, alors, à quoi bon ! Après celle du Logos et des Origines, il me
paraissait naturel d’aborder cet autre domaine, celui du Moi ou du Jeu, ce qui fonde le
sujet. La Quête du moi
Dans le texte qui va suivre, le moi, c’est le mien, avec son ballot d’histoire(s). Mon
histoire ? Mais, parlant de ma personne, de quel sujet s’agirait-il et à quoi, ou à qui serais-
je donc assujetti ? A mon ça ? A mes pulsions ? A mon inconscient ? Ou bien à mon surmoi
et mes formations réactionnelles ? Pis encore, à mon surantimoi et ses imagos terribles ? (par un psychanalyste)
Dans Pulsions et destins de pulsions, Freud a écrit des choses déconcertantes. Il est
vrai que ce texte est né en 1915, durant la tourmente de l’abominable boucherie de la
Grande Guerre, où l’homme ne fut plus que chair à canon. A propos de la haine, il nous
dit qu’elle vient « de la lutte du moi pour sa conservation et son affi rmation » et puis, plus
loin : « Le moi hait, exècre, persécute, avec des intentions destructrices, tous les objets
qui deviennent pour lui sources de sensations de déplaisir » (tome XIII, page 185). Ainsi,
le monde objectal étant une menace pour la toute-puissance du moi précoce de l’enfant, il
naît dans la haine et, si l’objet peut devenir un objet d’amour, ce n’est que beaucoup plus
tard, au cours d’une psychogenèse qui évolue favorablement. Mais, si tel n’est pas le cas,
il ne reste plus que la haine pour survivre. »
Médecin généraliste pendant six ans, Claude Pigott est psychiatre et psychanalyste.
Il a exercé dans diverses institutions du secteur infanto-juvénile, ce qui l’a conduit à
promouvoir la psychanalyse appliquée aux groupes, aux familles et aux institutions.
Cofondateur du Collège de psychanalyse groupale et familiale, ancien membre du
Bureau scientifi que de l’Association internationale de Psychothérapie de groupe,
il en a présidé le Congrès mondial à Zagreb en 1986. Claude Pigott a été président
de l’association franco-vietnamienne NT-Psy et a enseigné au Vietnam. Théoricien et
analyste des formations collectives, il est l’auteur de Les imagos terribles, de La quête
du « dieu logos » (par trois psychanalystes) et de Jade et la quête des origines (par deux
psychanalystes).
ISBN : 978-2-336-29155-0
19
Claude Pigott
La Quête du moi (par un psychanalyste)





La Quête du Moi

par un psychanalyste


εγο
Claude PIGOTT





La Quête du Moi

par un psychanalyste


εγο


















L’HARMATTAN



































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29155-0
EAN : 9782336291550











Ceux qui liront cet ouvrage, verront que l’histoire de mon moi c’est, en
fait, des « Mémoires » et, plus particulièrement, ceux de mon adolescence.
Cette période de la vie, où tout peut basculer. La chance a fait que cela ne
s’est pas trop mal terminé et, pour cela, j’en remercie ceux qui m’ont aidé et,
principalement, mes parents dont le rôle de fond, a permis tout le reste. Et
puis, il y a eu cette rencontre avec cette jeune fille, une gamine, en seconde
année de Médecine…
Cela dit, je dédie cet ouvrage à Conil, un brave, un ami d’un soir et quel
soir ! J’avais tout juste seize ans. Le lecteur appréciera…
Et puis, il y a aussi, Marthe Cohn, auteur(e) de « Derrière les lignes
ennemies », qui me fit l’honneur, en juin 2011, de me dédicacer son ouvrage.
Elle montre que l’on ne s’improvise pas espionne, le courage ne suffit pas, il
faut la lucidité en plus. Il en était de même pour la Résistance.

Introduction
Ceci est le troisième volet de ma « Quête » psychanalytique, le dernier
d’une Trilogie. J’avais envisagé d’écrire une Tétralogie, hélas, ainsi que le
1lecteur le sait sans doute, la place était déjà prise, alors, à quoi bon ! Après
celle du Logos et celle des Origines, il me paraissait naturel d’aborder cet
autre domaine, celui du Moi ou du Je, ce qui fonde le sujet.
Le sujet ? Un bien grand mot sur lequel notre bon Jacques Lacan avait,
me semble-t-il, fondé de grands espoirs, mais qui, ainsi que j’en fis la
remarque naguère, comme tous les sujets, il est assujetti. Peut-être l’est-il
comme un enfant, ainsi que notre Jacques l’avait lui-même constaté, lors de
son cours du 8 décembre 1954, rapporté à la page 63 de son « Le Moi… » :
2« Cet enfant, c’est le sujet, il n’y a aucun doute » . De sorte que, avec ce
sujet, encore petit et immature, apparaît à l’horizon de notre réflexion, une
incertitude, une perplexité, peut-être même un sentiment d’inquiétante
étrangeté (Freud) : émergeant de la brume, tel un vaisseau fantôme, dont on
s’apercevrait avec désarroi, que le gréement porte en haut de son grand mât
et flottant au vent, le drapeau noir à tête de mort de la paradoxalité. Car,
celle-ci signale la fin de la relation d’objet génitale, de sa mise à mort et que
ce corsaire de la pensée s’apprête à piller, pour établir sur elle son emprise
envieuse et cruelle, car elle est riche, belle et désirable, la relation d’objet
génitale !
Si ledit sujet ne serait plus qu’un enfant et que, de plus, il serait livré,
pieds et poings liés, aux remous des envies et des passions des hommes, sur
l’océan desquels navigueraient avec assurance, ces cruels prédateurs. Alors
l’insécurité serait totale et ce serait la « nuit de sens ».
Dans le texte qui va suivre, le moi, c’est le mien, avec son ballot
d’histoire(s). Mon histoire ? Mais, parlant de ma personne, de quel sujet
s’agirait-il et à quoi ou à qui serais-je donc assujetti ? À mon ça ? À mes
pulsions ? À mon inconscient ? Ou bien à mon surmoi et mes formations
réactionnelles ? Pis encore, à mon surantimoi et ses imagos terribles ? Dans
« Pulsions et destins de pulsions », Freud a écrit des choses déconcertantes.
Il est vrai que ce texte est né en 1915, durant la tourmente de l’abominable
boucherie de la Grande Guerre, où l’homme ne fut plus que chair à canon. À
propos de la haine, il nous dit qu’elle vient « de la lutte du moi pour sa
conservation et son affirmation » et puis, plus loin : « Le moi hait, exècre,

1 Certains penseront que mon ouvrage, Les imagos terribles, fait partie de cette série de
travaux, une sorte de préliminaire et il y aurait donc bien une Tétralogie. Toutefois, ce serait
commencer par le Crépuscule : un ordre inversé qui conduit au moi-sujet. Siegfried
ressuscité ! Merci de l’honneur qui me serait fait par cela.
2 Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Jacques Lacan,
Éditions du Seuil, Paris, 1978.
9persécute, avec des intentions destructrices, tous les objets qui deviennent
pour lui sources de sensations de déplaisir. » (tome XIII, page 185). Ainsi, le
monde objectal étant une menace pour la toute-puissance du moi précoce de
l’enfant, il naît dans la haine et, si l’objet peut devenir un objet d’amour, ce
n’est que beaucoup plus tard, au cours d’une psychogenèse qui évolue
favorablement. Mais, si tel n’est pas le cas, il ne reste plus que la haine pour
survivre.
Cherchant un titre pour mon texte, j’avais d’abord pensé à « Mémoires
d’un psychanalyste », tout simplement, peut-être même tout bêtement. Et
puis, plongeant dans mon passé et revenant sur ce qui avait fait problème
dans ma jeunesse, j’avais eu l’idée de l’appeler « Les tribulations d’un
adolescent pendant la guerre ». En effet, bien des choses s’étaient passées
durant cette noire période de l’histoire, au cours de laquelle je fus, donc, un
adolescent. Cela pouvait expliquer, au moins en partie, pourquoi j’avais eu
plus tard besoin d’une analyse et, peut-être aussi, que j’étais devenu
psychanalyste.
Hé oui, je suis « devenu » psychanalyste ! Il me paraît nécessaire de le
préciser, car nous ne sommes pas des brahmanes de la science de l’esprit et
de la lecture des songes, qui arriveraient au monde avec tout leur savoir,
comme ceux qui héritent à la naissance de leur caste et d’un certain bagage
qui y est rattaché. On ne naît pas psychanalyste. Cela ne se transmet pas de
père en fils, ce n’est pas héréditaire, bien que, parfois… Et puis encore,
j’avais l’innocence de penser que je ne pourrais y accéder qu’après que je fus
devenu médecin ! À l’époque, il ne me semblait pas qu’il fut possible d’en
être autrement. C’est que j’ignorais l’existence de certains raccourcis, de
chemins de traverse, que beaucoup ne tardèrent pas à découvrir. Ce long
itinéraire (les études de médecine, de par leur durée, en font reculer certains)
débuta en compagnie d’un ami presque d’enfance, François, que j’avais
connu avant la guerre, en 1939, dès l’entrée en sixième, au Lycée Pasteur.
Par la suite, François est devenu médecin, puis psychanalyste, moi aussi.
Et puis un jour, en deuxième année de Médecine, est venue s’asseoir à
côté de moi, sur les bancs de la Fac’, Anne-Christine, une jolie petite brune
au doux visage, un peu oriental et qui devint ma femme. Elle avait tout juste
vingt ans. J’en avais dix de plus ! C’est pourtant grâce à elle que je pus
terminer mes études, attendu les conditions particulières dans lesquelles je
les faisais et de l’état d’épuisement où je me trouvais à l’époque, car je
devais gagner ma vie en même temps, ce qui fut dur. Quoi qu’il en soit, cette
seconde année, la plus difficile, je dus la redoubler et c’est en ce point que je
rencontrais ma future épouse.
De famille aisée, François avait eu la possibilité, assez jeune pour
l’époque, d’acheter une de ces adorables petites 4 CV Renault, si bien qu’il
avait su conduire de bonne heure et c’est avec lui que, par la suite, j’appris à
piloter. C’était une conduite à risque, attendu qu’il était toujours « à fond de
champignon » et qu’il ne cessait de doubler les autres voitures. Or, avant de
10déboîter pour doubler, il faut avoir un œil dans le rétroviseur. Aussi, l’avait-
il quasiment en permanence.
On sait que dans la pratique de la psychanalyse, il faut prêter une
attention particulière au passé, comme si votre inconscient vous tirait à
boulets rouges, de désirs pulsionnels, plus ou moins bien refoulés et que
ceux-ci ne font que de tenter de vous rattraper. Or, pour écrire des
Mémoires, il faut aussi sans cesse regarder en arrière et c’est ainsi que je
voulus appeler mon livre « L’œil dans le rétroviseur » ! Original, non ?
Et puis, de fil en aiguille, poursuivant ma remontée dans le temps,
jusque dès avant le lycée, je parvins à l’époque de l’école Lazare Carnot, à
Colombes, située dans la banlieue rouge et où j’avais été aussi en classe,
depuis la Maternelle, ce qui était bien différent de Neuilly. Après la
Maternelle, il y a eu la Communale et c’est ainsi que, en y repensant, je me
suis souvenu de mes difficultés pour assimiler les règles de la grammaire
française, avec ses temps composés de toutes sortes : l’étrange conditionnel
passé deuxième forme, ou bien encore, cet être grammatical obscur, le plus-
que-parfait du subjonctif (pourquoi « plus » que parfait ? Est-ce donc
possible ?) et qui, selon le Petit Robert, est « propre à exprimer la
dépendance », etc. Compliqué ! Or, durant mon apprentissage du langage,
l’anglais de mon père et le français avec ma mère, je ne m’embarrassais pas
de telles fantaisies.
Poursuivant ma méditation sur ces temps composés et complexes, je
réalisai qu’il y en avait un, dont on pouvait penser qu’il abordait le passé à la
façon de la psychanalyse, c’était le passé antérieur. Du coup, je me suis
précipité sur mon Petit Larousse Illustré pour lire sa définition. Il y était
écrit, à titre d’exemple : « dès qu’il eut fini d’écrire, il fut soulagé » ! C’était
de circonstance, en ce moment d’écriture et, de plus, c’était vrai, car lorsque,
de temps en temps, je posai ma plume (sic), je me sentais… soulagé. Il y
avait aussi le BLED, plus élaboré, que je consultai. Or, les exemples donnés
pour faire comprendre ce temps grammatical, me renvoyaient à d’autres
expériences de jeunesse et ceci, toujours avec mon ami François : « Après
qu’il eut atteint le col, Philippe se reposa. », et puis encore « Quand les
coureurs furent arrivés au sommet du col, ils se désaltérèrent. ». François et
moi avions fait de longs voyages à vélo, nous avions pédalé ensemble et
franchi des cols, aux sommets desquels, nous nous étions désaltérés (voir
mon premier chapitre qui décrit un de ces voyages). Alors, la lumière se fit
sur cette conjugaison et c’est ainsi que, dans un troisième temps, je décidai
d’intituler mon livre Le Passé Antérieur !
Ce titre me plaisait bien et des associations d’idées primaires, venant
tout droit de mon inconscient en mouvement, affluèrent, si bien que je filai
vers de nouvelles réminiscences. Mon esprit se posa sur les rives enchantées
de « La vie antérieure », ce beau poème de notre divin Baudelaire, avec ses
« vastes portiques » et ses « esclaves nus tout imprégnés d’odeur », poème
pour lequel Henri Duparc avait composé la musique d’une très belle
11mélodie, que ma mère chantait et que j’écoutais, lorsque j’étais enfant, ce qui
explique pourquoi les paroles en soient demeurées gravées dans ma
mémoire. La mélodie faisait partie du sujet en devenir que j’étais, elle
prenait place dans mon moi et mon inconscient, et puis encore, il y avait
« L’invitation au voyage »… Plus tard, j’ai aimé les voyages.
Certes, il y avait tout cela pour soutenir le choix de ce titre. Et puis, pour
original qu’il était, je revins aux « fondamentaux », comme on dit au rugby,
lorsque les choses flottent un peu trop, car, ainsi que je l’ai dit plus haut, ce
moi, c’est le mien. Il me paraissait nécessaire de signaler la poursuite de ma
quête et d’en indiquer le but, si bien que le titre définitif fut celui qui est sur
la couverture, à savoir, « La quête du Moi (par UN psychanalyste) »,
considérant qu’il allait de soi que, ledit psychanalyste, le « UN », était
l’auteur : moi et mon moi.
Petit retour en arrière :
Dans le deuxième volet de ma trilogie, « Jade et la quête des origines… »,
j’ai décrit la position face à la vie, qui s’était, peu à peu, faite jour en moi
depuis l’enfance. Je l’ai esquissée au chapitre 15, rapportant la conversation
que j’avais eue, à dos d’éléphant, avec « mon Thakur », à savoir, le petit-fils
du frère du maharadja régnant, chez qui je logeais, lorsque je suis parti avec
lui à la recherche d’un tigre de la réserve qu’il m’avait indiquée. J’ai écrit
ceci : « Je confessai à mon compagnon que je considérais le tigre comme le
plus beau des animaux, non seulement en raison de la livrée de son pelage,
mais aussi pour sa puissance et sa férocité de solitaire. Une certaine position
de ma part, adoptée dans ma jeunesse, pouvait s’assimiler à cela, dans la
mesure où on ne saurait compter que sur soi et où, en quelque sorte,
l’homme se devait de combattre avec ses seules forces. Ce fut au nom de
cela que, plus tard, je pratiquai les arts martiaux, afin d’en pénétrer
l’idéologie et la discipline : celle de l’individu confronté, seul, à l’adversité
physique. Plus tard encore, je pensai, que certaines attitudes défensives de
bon nombre d’entre nous (les psys) étaient relatives à la peur physique de
l’autre. Ainsi les théories avancées ou brandies, ont souvent pour seul but de
nous mettre en sécurité derrière elles. Or, lorsque l’on s’occupe de la chose
humaine, n’est-il pas préjudiciable d’avoir peur de l’homme dans sa
manifestation instinctive, alors que notre travail est, le plus souvent, de
travailler sur la pulsion, surtout, comme c’est souvent le cas, lorsque l’on a
affaire au domaine prégénital ?
Mais, par-delà le tigre, il y a la puissance rassurante de l’éléphant. J’y
suis tout autant attaché. Sa peau épaisse est difficile à entamer ; c’est
rassurant, pour moi, la peau. Si, au moment du musth, il devient comme fou,
son rôle principal est, néanmoins, de maintenir une sécurité tranquille. Les
éléphants vivent en troupes hiérarchisées et obéissent à leur dominant, le
plus souvent une éléphante et tout marche bien. Le danger vient des grands
12mâles solitaires, peu sociables, mais ils sont rares et sont, généralement, des
exclus de leurs sociétés.
Quant au tigre, on ne saurait dire qu’il devient fou lorsqu’il dévore sa
proie ; nous savons qu’il est ‘naturellement’ ainsi : il est carnivore et est
conçu pour cela ; il est redoutable, c’est tout. »
Inconsciemment, il se peut que j’aie pris appui sur une certaine
représentation de mon père, en fait, celle de son imago, ce qui veut dire
qu’elle pouvait être très différente de la réalité. Il était très investi par moi et
les deux images, la sienne et celle du redoutable félin, se fondaient parfois en
une seule, lors d’un rêve. Il était un homme relativement isolé dans la
société, voire solitaire. S’il avait quelques amis, il n’adhérait à aucun club,
association ou groupe d’opinion quelconque ou de religion, bien qu’il fut
anglican à l’origine. Sa religion était simple et il se contentait de croire en
Dieu, instance que l’on devait respecter. Sa famille était le seul groupe
humain qu’il aimait et dans lequel il se sentait bien.
La grande coupure dans sa vie, en cette époque troublée des années
quarante, fut son internement par les Allemands durant quatre ans, en tant
que sujet britannique vivant en France et appartenant à un pays toujours en
guerre contre eux. Au camp, il n’était pas mal nourri et était comme en pays
de connaissance, puisqu’il se trouvait à la Grande Caserne de Saint-Denis, à
proximité de Paris, où ma mère et moi pouvions aller lui rendre visite tous
les quinze jours ; de plus, il était interné avec des Britanniques, comme lui et
parce qu’ils habitaient la France. Pourtant, en 1944, à la Libération, mon
père, qui n’avait que 52 ans et qui avait eu la possibilité de reprendre son
activité professionnelle d’avant la guerre, ne le fit pas et, à partir de cela, son
isolement devint de plus en plus hermétique. Il se peut que ces événements
aient ravivé une autre coupure, plus ancienne et plus grave. En effet, venu
d’un lointain pays, l’Inde, il était anglo-indien, à cheval sur deux mondes et
ceci, avant de se rendre dans un autre univers, bien plus étranger encore, la
France, celle de la Grande Tuerie de 14-18. Et puis aussi et antérieurement à
cela, mon père était passé par la Mésopotamie, à l’époque de l’effondrement
de l’Empire ottoman, où tout le monde mourrait de faim et où des troupes
armées battaient la campagne, à la recherche d’ennemis, avec leurs lots de
cruautés. Peut-être était-ce cela, la véritable coupure de mon père. Mais, plus
loin encore, il y avait les famines indiennes.
Quoi qu’il en soit, aimant beaucoup mon père, il se peut que j’aie adopté
une attitude qui émanait de lui par rapport au monde extérieur et à la société.
Une sorte de défi, peut-être de « splendide isolement », je ne sais, renforcé
par le mystère solennel de son obsessionnalité. Pour moi, son fils, il était une
sorte d’exemple, puisqu’il s’agissait de mon père et je me suis identifié à lui
avec, en plus, la dimension idéalisante de l’imaginaire infantile. Et puis, plus
tard, devenu grand et conscient de son extrême sensibilité, peut-être le
défendais-je aussi. Comme lui, je me suis tenu à l’écart de toute adhésion
collective politique, ou professionnelle, qui m’aurait aidé à progresser dans
13la hiérarchie de la vie, la jungle de la société. Je n’ai jamais porté de cravate
rouge vif et ma vie sociale était surtout faite de sympathies personnelles et
non institutionnelles. Face aux autres, je ne faisais confiance qu’à mes
propres forces et c’est sans doute pour cela que la formule de Goethe « rien
qu’homme », a résonné en moi comme si elle m’était adressée, que c’était la
mienne et que, chemin faisant, je me suis efforcé de demeurer ainsi, tout au
long de mon existence. Cette parole laisse entendre que l’homme, pour être
tel, se dépouille de la toute-puissance d’un dieu ou d’un mythe originaire, ou
bien encore, de celle d’une collectivité humaine unie par une idéologie. Dès
lors, l’homme, où qu’il soit, est, au moins pour une part, seul ou comme un
étranger, au sein du groupe qui l’entoure, lequel projette sur lui une certaine
image, faite du meilleur comme du pire. Les étrangers le savent, ils l’ont
souvent vécu.
Certains penseront que de partir à la recherche de son propre moi est
une bien curieuse affaire, une sorte de lubie de psychanalyste ! Comme si on
ne savait pas qui on était ! Les gens qui ne savent plus qui ils sont, ce sont
les fous, c’est bien connu. C’est vrai, mais il n’en est pas ainsi pour tout le
monde et je me référerais, pour préciser cela, à ce que j’avais appris au
Vietnam où, pour l’enseignement que j’y faisais, la question de la traduction
des termes psychanalytiques avait été centrale. Cela m’a convaincu de
l’importance de l’entourage culturel dans lequel l’homme est né, a grandi et
vécu et cela, même pour des notions qui peuvent nous paraître très
élémentaires comme le moi. Do Long, professeur de psychologie à
l’Université de Hanoi, a écrit un texte publié dans les « Études
Vietnamiennes », intitulé La formation du « moi » chez l’enfant vietnamien
sous l’influence de la culture. Voici quelques éléments de compréhension :
Un enfant vietnamien « ne se sert pas du vocable « moi » pour se
désigner. La place et le rôle de l’enfant, se trouvent définis par des
comportements culturels correspondants ;
« Ce « moi » confiné et dilué dans les rapports familiaux et sociaux est
caché et disparaît »
« Le « moi » est impossible à définir isolément. »
« Le « moi » est de caractère communautaire et devient le « moi » de la
maison »
« C’est pourquoi, le « moi » n’est pas vraiment le « moi » au sens
propre du terme », écrit Do Long.
Mais alors, qu’en est-il de mon moi à moi ? C’est l’objet de cette
« Quête », toutefois, il paraît important de signaler au lecteur que je change
de registre par rapport à mes deux précédents ouvrages. Ceux-ci étaient
quasiment des romans où, bien que j’y utilisai la première personne du
singulier, il s’agissait de faits imaginaires. Seules les références et les
conclusions théoriques, étaient à considérer comme des réalités. Et puis,
comme je l’ai déjà écrit, les théories ont toujours une finalité défensive et il
me paraissait aussi intéressant de montrer qu’un psychanalyste pouvait, lui
14aussi, écrire au sens réel du terme et non pas parler du haut de sa chaire
théoricienne et professorale, ou de son profond fauteuil.
À présent, tout est différent, il s’agit de mon moi réel, avec tout son
passé. Cela constitue une fracture par rapport à l’habitude, peut-être même
aussi au dogme, qu’ont les psychanalystes de ne rien dire de leurs vies
réelles, afin que leurs analysants, ne puissent avoir matière à réification de
leurs fantasmes.
À présent que je suis à la retraite, je puis (enfin) parler de moi et ceci, je
pense, pour le bénéfice de mes anciens analysants qui sont comme des
enfants spirituels pour moi. Je les mets néanmoins en garde, de ne point trop
s’appuyer sur cette écriture pour vérifier quoi que ce soit de ma personne
qu’ils avaient imaginé, en bien, comme en mal. Car, d’une part, je ne dis pas
tout et, d’autre part, il serait regrettable de délirer après coup. Il faudrait
alors reprendre une tranche et cela risque d’être interminable et de coûter
très cher.
La psychanalyse des professeurs
« … presque chaque misérable barbouilleur a cherché depuis lors à
écrire avec une obscurité prétentieuse, de façon à laisser croire
qu’aucun mot n’était capable d’exprimer ses hautes ou profondes
pensées. »
(3) Arthur Schopenhauer, Contre la philosophie universitaire.

Mon intention, en écrivant ce texte, était donc d’illustrer mon sujet avec
ma propre vie, pensant à l’intérêt que cela pourrait représenter pour la
compréhension des jeunes, aux alentours des seize ans et à propos desquels
j’ai coutume de dire, qu’à cet âge, tout peut arriver ! Cela laisse entrevoir la
possibilité de raconter des aventures, des morceaux de bravoure, dont on
aime à se souvenir et où on se dit que notre vie a suffisamment d’attrait pour
captiver, ou même, séduire le lecteur.
J’ai eu seize ans en 1943, en pleine guerre et, comme beaucoup de
jeunes, j’ai pris des risques. L’époque s’y prêtait : presque tous les pères
étaient prisonniers, les familles disloquées, les privations et les restrictions
incitaient au marché noir, voire au banditisme ; quant aux mères, elles
avaient bien du mal à y arriver en restant honnêtes. Ces péripéties ont
meublé ma vie, en tant que souvenirs, peut-être même m’ont-elles conforté
dans l’opinion que j’avais de moi-même ; non pas que je fusse prétentieux,
mais sans doute avais-je besoin de me prouver à moi-même quelque chose :
d’être en mesure de tout voir, de tout affronter, en ces temps de guerre et de
dégradation généralisée et ceci, malgré le fait que j’avais été bien investi par
mes parents, qu’ils étaient profondément honnêtes et qu’ainsi,
narcissiquement, je ne souffrais guère.
15Je suis donc allé dans la jungle, m’identifiant par cela, à une certaine
image de la lignée paternelle de ma famille. Cela dit, il faut avoir vu de près,
ou vécu soi-même, les errances paradoxales, les conduites à risques de
l’adolescence, pour les comprendre, dès lors que l’on s’est mis en tête d’en
dénouer les énigmes. C’est ainsi qu’il y a une autre raison à celle d’écrire sur
cette période de la vie où, donc, tout peut arriver. Elle est peut-être plus
essentielle encore, car elle remet la clinique à sa place : il ne suffit pas d’en
avoir entendu parler, lors de cours ou de conférences ou même d’aller visiter
les fous dans le zoo de l’hôpital psychiatrique, pour comprendre en
profondeur ce à quoi nous avons affaire.
J’ai remarqué que ce sont souvent les personnes qui n’ont pas eu
d’enfants, qui écrivent le plus à leur sujet et qui donnent le plus de conseils,
sur la façon de les élever. Il en est de même pour les adolescents. On pourrait
considérer que tout être humain passe par ces phases du développement et
que, théoriquement du moins, les psys les connaissent et peuvent assumer
d’y être confrontés, sans risque de décompensation pour eux-mêmes, ou de
réactions contre-transférentielles préjudiciables à nos jeunes patients. C’est
vrai, tout le monde a été enfant et adolescent un jour, pourtant, je ne suis pas
le seul à le penser : on ne saurait statuer valablement sur l’enfance, sans
avoir eu à s’occuper soi-même d’enfants et, de préférence, les siens. Il en est
de même pour l’adolescence. Si tel n’est pas le cas, nous risquons d’aboutir à
des méthodes issues de ce que l’on pourrait appeler la psychologie des
professeurs, à la manière de la philosophie des professeurs, que nous
signala, en son temps, Schopenhauer, par des railleries ironiques et acerbes,
desdits professeurs, ceux de l’Université, qui se prétendaient être les seuls à
être en mesure de rédiger des systèmes complets, propres à
3l’enseignement de la philosophie ! Prions pour qu’il n’en soit pas de même
pour la psychanalyse et la psychologie !
L’adolescence est souvent déconcertante, même pour les plus
compréhensifs et il semble bien que d’y avoir été confronté dans la réalité,
soit la condition indispensable à leur prise en charge. Et puis, il y a ceux qui
les comprennent mieux que personne, qui n’ont pas besoin de formation, qui
sont prêts à les prendre en main et qui ne sont guère déconcertés par ces
attitudes et ces conduites à risque, bien au contraire, ils savent les exploiter à
des fins, que le lecteur imagine… C’est ici qu’une certaine Psychologie des
Professeurs peut intervenir, d’une façon trompeuse et possiblement perverse.
Ainsi que je l’ai maintes fois écrit : de nos jours, l’inconscient ne se
découvre plus, il est enseigné et appris à l’Université, si ce n’est au lycée ou
à l’école, par les professeurs. Ce qui est bien différent de la découverte des
mobiles inconscients par un travail sur soi. J’ai appelé le phénomène qui en

3 Cette remarque est tirée du livre Histoire de la philosophie allemande, de E. Bréhier, mise à
jour par P. Ricœur en 1954, chapitre 5 sur l’idéalisme post-kantien. Lire à ce propos l’ouvrage
de Schopenhauer, en fait, un pamphlet : Contre la philosophie universitaire, Payot et Rivages,
Paris, 1994.
16découle l’usure culturelle dans mon Introduction à la psychanalyse groupale
(1989) : « L’inconscient fait retour par le culturel, la conflictualité
s’éparpille en tous sens, intervenant dans les analyses de sorte que les
processus groupaux entrent sur la scène de celle-ci. » (page 50)