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La rationalisation dans tous ses états

De
238 pages
Cet ouvrage déconstruit les processus de rationalisation omnipotents qui régissent les activités sociales en France et en Occident. Il propose, d'une part, une réactualisation analytique de cet outil et offre, d'autre part, des critiques renouvelées des processus de rationalisation et de leurs effets sur les individus et sur les corps intermédiaires qui font sens dans nos sociétés en organisant les liens sociaux.
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La r Ln ds ts ss é
Usages du concept et débats en sciences sociales
sous la direction de
Lucie Goussard et Laetitia SibaudCet ouvrage déconstruit les processus de rationalisation omnipotents qui
régissent les activités sociales en France et en Occident. Il propose, d’une
part, une réactualisation analytique de cet outil en orientant la focale aux
croisements des divers champs sociaux, et offre, d’autre part, des critiques
renouvelées des processus de rationalisation et de leurs effets sur les
individus et sur les corps intermédiaires qui font sens dans nos sociétés en
organisant les liens sociaux. L r L
Regroupant douze contributions, cet ouvrage, riche en résultats empiriques, s ts ss é
interrogations, controverses et propositions alternatives, ravive les débats
actuels en sciences sociales. Il s’adresse donc à tous ceux qui désirent Usages du concept et débats en sciences sociales
comprendre l’évolution accélérée de notre société et qui manquent d’outils
pour une telle analyse : il ne s’agit pas de dénoncer telle ou telle situation,
mais de comprendre comment et pourquoi – ou par quelles voies – tant de
nos concitoyens acceptent d’être dominés dans leur vie quotidienne.
Lucie Goussard est post-doctorante en sociologie au CRESPPA-GTM.
Elle enseigne à l’université d’é vry et est chercheure associée au Centre
Pierre Naville-TEPP. Ses travaux portent sur la santé et le rapport au
travail des salariés qualiés qui évoluent dans les organisations par
projet. Bénéciant d’un nancement GESTES de la région île-de-France,
elle mène actuellement une recherche sur la santé au travail des salariés
de la R&D d’un grand groupe français de l’énergie.
Laetitia Sibaud est docteur en sociologie, membre du Centre Pierre
Naville-TEPP et post-doctorante à la Fondation Maison des Sciences
de l’Homme sur le programme « Travail, sens et reconnaissances ».
Elle enseigne également à Reims Management School. Ses domaines de
recherche sont principalement la sociologie de l’emploi (intermittence,
ruptures conventionnelles) et du travail (travail artistique, conditions de
travail, reconnaissance).
ISBN : 978-2-336-29189-5
24 euros
L O G I Q U ES S O C I A L ES
nanstooufaitesaitoidosnnaaitsfanteiioaainaoouteutfaasntisitaaotao
sous la direction de
La r L n ds ts ss é
Usages du concept et débats en sciences sociales
Lucie Goussard et Laetitia Sibaud
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La rationalisation dans tous ses états
Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions


Christiane SALIBA SFEIR, Parentalité, addiction et travail
social, 2013.
Hélène BUISSON-FENET et Delphine MERCIER (dir.),
Débordements gestionnaires, Individualiser et mesurer le travail
par les outils de gestion, 2013.
Robin TILLMANN, Vers une société sans classes ? Le cas de la
société suisse contemporaine (1970-2008), 2013.
Délina HOLDER, Natifs des DOM en métropole. Immigration et
intégration, 2013.
Fred DERVIN (dir.), Le concept de culture. Comprendre ses
détournements et manipulations, 2013.
Séverine FERRIERE, L’ennui à l’école primaire. Représentations
sociales, usages et utilités, 2013.
Jean-Yves DARTIGUENAVE, Christophe MOREAU et Maïté
SAVINA, Identité et participation sociale des jeunes en Europe et
en Méditerranée, 2013.
Agnès FLORIN et Marie PREAU (Sous la dir. de), Le bien-être,
2013.
Jean-Michel BESSETTE, Bruno PEQUIGNOT (dir.), Comment
peut-on être socio-anthropologue ?, 2012.
Yves LENOIR, Frédéric TUPIN (dir.), Instruction, socialisation et
approches culturelles : des rapports complexes, 2013.
Yolande RIOU, L’identité berrichonne en question(s). De
l’Histoire aux histoires, 2012.
Pierre VENDASSI, Diagnostic et évaluation : la boîte à outils du
sociologue, 2012. Sous la direction
de Lucie Goussard et Laetitia Sibaud






La rationalisation dans tous ses états


Usages du concept et débat en sciences sociales




















L’HARMATTAN






Ouvrage du même auteur
Laetitia SIBAUD, Les musiciens de variété à l’épreuve de
l’intermittence. Des précarités maîtrisées ?, 2013.





























© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29189-5
EAN : 9782336291895








Les contributions qui suivent ont été exposées lors des Journées
Scientifiques du Centre Pierre Naville, à l’Université d’Évry Val d’Essonne.



Introduction

1 2Lucie Goussard et La etitia Sibaud






Depuis sa genèse, le concept de rationalisation n’a cessé de nourrir des
débats et controverses en sciences sociales. L’une des références majeures en
ce domaine est l’œuvre de M. Weber qui accorde une place essentielle à ce
processus pour lire les transformations des sociétés occidentales modernes
(Weber, 1922). Ce qu’il nomme la rationalité en finalité lui semble, en effet,
caractéristique de l’occident moderne, notamment marqué par le
développement du capitalisme et de la bureaucratie.
Partageant cette thèse wébérienne d’une modernité caractérisée en premier
lieu par le processus de rationalisation, l’École de Francfort, dans son
approche néo-marxiste, développe, quant à elle, une critique radicale de la
rationalisation des aspects politiques, sociaux et culturels ainsi que des
rapports de domination qui s’y jouent. En effet, pour H. Marcuse, ce qui
prime dans ce que M. Weber appelle la rationalisation, ce n’est pas la
rationalité en tant que telle, mais la forme de domination politique cachée
qu’elle contient (Marcuse, 1941). Par suite, J. Habermas propose sa propre
définition de la rationalisation en combinant deux concepts : celui de M.
Weber, où la rationalité de la science et de la technique constitue une mise
en œuvre de moyens efficaces par rapport à une fin donnée ; et celui où la
rationalité sociopolitique du cadre institutionnel renvoie à une interaction
communicationnelle (Habermas, 1983).

Ce concept s’est également immiscé dans les analyses du procès de travail
industriel, dont la standardisation et la normalisation en constituent les
efondements. Déjà à la fin du XVIII siècle, les travaux d’A. Smith ont
montré comment la répartition spécialisée du processus de production
permettait d’accroître la productivité du travail (1772). Mais, c’est au cours
de la seconde révolution industrielle que la rationalisation de la production
est à son apogée (Moutet, 1997). Constituée à partir des expériences propres
à l'Europe, avant d'intégrer, à partir de la première guerre mondiale, les

1 Post-doctorante DIM GESTES en sociologie, CRESPPA-GTM, chercheure associée au
Centre Pierre Naville
2 Post-doctorante en sociologie, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, chercheure
associée au Centre Pierre Naville

méthodes américaines, le concept désigne l’ensemble des mesures
d’organisation de la production destinées à rendre le travail moins aléatoire
afin d’employer de manière optimale les hommes et les techniques engagés
dans le procès de production. De l’Organisation Scientifique du Travail de
F.W. Taylor définissant le « One best way » (1927), à T. Ohno, qui a mis en
place la production en flux tendu (Ohno, 1989), en passant par H. Ford, qui
combina les plans économique (standardisation des produits), technique
(mécanisation de la chaîne d’assemblage) et social (politique de hauts
salaires) (Boyer, Freyssenet, 2000), la rationalisation du procès de
production fut le cheval de bataille des organisateurs du travail.

Ainsi, la rationalisation constitue une notion dynamique pouvant prendre des
acceptions diverses et complémentaires. Elle renvoie tant à la mise en
adéquation de moyens à des finalités, aux logiques obéissant au calcul, à la
prévision, à l’évaluation et à la volonté d’efficacité, qu’au contrôle social et
aux formes de domination qui s’y jouent et se trouve enrichie par la
multitude des approches paradigmatiques. On conçoit, par conséquent, que
la rationalisation n’implique pas seulement l’amélioration des outils
mécaniques et la substitution de la machine automatisée à la main-d’œuvre
humaine, mais qu’elle suppose la réorganisation générale des cadres de la
production ainsi que le remaniement en profondeur de l’économie. La
rationalisation fait donc référence à la logique dominante qui a fondé et
accompagné depuis deux siècles et demi l’industrialisation à marche forcée,
puis l’urbanisation de l’Occident. Ayant un caractère politique et social très
net, elle ne relève donc pas seulement des sphères économiques et
industrielles.

Au regard de ces approches complémentaires, l’ouvrage La rationalisation
dans tous ses états se propose de réinterroger ce concept à la lumière des
mutations de la société contemporaine. Car tant dans les champs
scientifiques que politiques, la rationalisation semble être un concept qui
n’est plus dans l’air du temps. Il est, en effet, rarement convoqué aujourd’hui
pour décrire les changements sociaux et on lui préfère plus volontiers les
termes, quelque peu euphémisés de rupture, de réforme, de planification,
d’innovation ou encore de modernisation.
Pourtant, lorsque les sciences sociales s’attachent à caractériser les
innovations organisationnelles et technologiques à l’œuvre dans la sphère
productive, lorsqu’elles questionnent l’existence d’une taylorisation des
activités de services ou du travail des cadres, lorsque les directions

10 Introduction

d’entreprise annoncent un mouvement de modernisation des entreprises ou
encore, lorsque les acteurs politiques programment des dispositifs de
réaménagement des territoires ou de réforme du système éducatif, tous
semblent s’exprimer sur les modalités contemporaines du processus de
rationalisation. A y regarder de plus près, ne s’agirait-il pas d’un
prolongement du processus de rationalisation du monde, déjà annoncé par
M. Weber, qui tairait son nom ?
Quoiqu’irrigant l’essentiel de notre vie quotidienne, ce processus apparait
aujourd’hui de manière implicite et dissimulée dans les discours politiques et
théories scientifiques : on assiste à un glissement sémantique où des termes
plus nuancés émergent pour s’y substituer. Cet ouvrage se propose de
montrer combien le concept de rationalisation demeure opératoire dans
l’analyse et l’interprétation des débats en sciences sociales. Ce faisant, il
questionne la signification de ce glissement sémantique et réinterroge les
rapports sociaux de domination contenus dans le processus de
rationalisation.
Dans cette perspective, cet ouvrage cherchera d’abord à analyser les formes
de rationalisation en cours : peut-on parler de rupture ou encore d’innovation
pour les caractériser ? Il sera ensuite question d’examiner en quoi cette
rationalisation fait évoluer nos rapports à l’emploi, au travail et aux
institutions : confère-t-elle davantage d’autonomie aux individus ou incarne-
t-elle une forme de contrainte et de contrôle social qui viendraient limiter
leur liberté d’action ? Est-elle mieux acceptée aujourd’hui qu’hier ?
Comment fait-elle l’objet de réappropriations et de contournements par les
individus ? Enfin, après avoir mis en lumière le fait que le processus de
rationalisation ait, dans certaines conditions, pour finalité de légitimer des
idéologies et, par là même, d’assoir des formes de domination, l’ouvrage
exposera des préconisations et modèles alternatifs formulés par les
chercheurs en sciences sociales.

En mettant l’accent sur les champs de l’emploi, du travail et de la ville, la
première partie de l’ouvrage étudie les outils rationalisateurs qui s’insinuent
dans tous les pores de la vie sociale.
Le chapitre 1, axé sur le champ de l’emploi, traite de l’entreprise de
rationalisation dans l’attribution des allocations chômage des intermittents
du spectacle engagée par les réformes de 2003 et de 2006-2007.
L’interrogation, portant sur la rationalisation de l’indemnisation du
chômage, conçu comme un risque, est double : l’emploi stabilisé, mais
subordonné, peut-il générer un revenu légitime ? Et une ressource socialisée,
porteuse d’autonomie salariale et d’émancipation de la relation de

11

subordination, peut-elle être légitime ? M. Grégoire aborde donc un outil
rationalisateur spécifique au système d’emploi intermittent : leur
indemnisation particulière du chômage (annexes 8 et 10 relatives à l’aide au
retour à l’emploi et à l’indemnisation du chômage) dérogeant au régime
général ainsi que les nombreuses réformes, bien souvent controversées, de ce
statut.
Dans le chapitre 2, D. Pécaud analyse un tout autre outil rationalisateur par
l’investigation du champ de l’urbain et de la gestion des territoires. Il montre
que la vidéosurveillance, ou plutôt vidéoprotection, dans les espaces publics
vise à un contrôle social de plus en plus étroit des populations. Tout en
questionnant l’articulation de cette forme de surveillance, relevant de
rationalités instrumentales et techniques, à une prévention « situationnelle »,
il interroge son efficacité en matière de prévention des actes délictueux
commis dans les espaces publics. Pour lui, cette forme de rationalisation du
social se traduit par l’évocation de la question des rapports entre les formes
de surveillance qui relèvent du contrôle social externe et les formes
d’identité sociale, construites simultanément.
Le chapitre 3 étudie en quoi la rationalisation de la chaîne logistique entre en
adéquation avec les facteurs économico-stratégiques, organisationnels et
technico-technologiques qui interviennent dans le procès global du secteur.
M. Raffenne explique que ce nouveau système permet d’assurer
l’approvisionnement, au moindre coût, des quantités souhaitées de
marchandises, à l’endroit et au moment voulu sans constitution de stocks
intermédiaires, dans l’optique d’améliorer sans cesse la continuité des flux
physiques.
Egalement axé sur les outils rationalisateurs, le chapitre 4 examine le
processus de rationalisation du secteur de la conception de produits high-
tech. S’interrogeant sur les effets sociaux de trois outils particuliers – la
configuration matricielle de type projet/métier, la rationalisation gestionnaire
du travail collectif et la rationalisation de l’activité de travail –, G. Minguet
et F. Osty montrent que les acteurs de la R&D sont exposés à des injonctions
contradictoires et évoluent dans un environnement instable. Pour y faire
face, ils développent deux types de stratégies : l’acceptation des règles
jugées performantes et l’intériorisation de la logique de la satisfaction des
clients.
Enfin, discutant la thèse d’une industrialisation des services, G. Tiffon règle
la focale sur les innovations technologiques et organisationnelles propres aux
activités de service (chapitre 5). Il montre que, pour accroitre l’efficacité
productive de leurs capacités humaines et techniques, les entreprises de

12 Introduction

service s’appuient sur des ressorts particuliers et pour le moins inédits. Pour
lui, les concepts de self service et d’autonomation relèvent d’une seule et
même logique : la substitution d’un travail vivant salarié par une autre
espèce de travail vivant – a priori gratuit – entrepris par les clients engagés
dans la relation de service. Il qualifie alors de contre-externalisation, ce
nouveau dispositif qui consiste à externaliser une partie du travail productif
du prestataire vers le client.

La deuxième partie analyse des comportements de réappropriation et de
contournement face aux nouvelles formes de rationalisation omniprésentes.
Au carrefour d’approches complémentaires, elle cherche à articuler deux
concepts : celui de contrôle social qui limite l’action individuelle, et celui
d’autonomie.
Dans cette optique, le chapitre 6 s’intéresse à la question de la rationalisation
des activités productives par le prisme du couple autonomie/contrainte : la
technologie utilisée dans les centres d’appels a potentiellement le pouvoir de
surveiller en temps réel le travail des salariés qui ont la possibilité
d’accroître leurs marges d’autonomie en jouant sur l’incertitude, de manière
à développer leur efficacité commerciale et rendre la production du service
possible. Dans ce chapitre, F. Sarfati interroge les effets de ces outils,
symboles du travail hyperrationalisé et technologisé, sur la condition
professionnelle des salariés des centres d’appels téléphoniques.
Dans le chapitre 7, S. Bernard analyse également un secteur emblématique
de la rationalisation du travail de service : la grande distribution. Son texte
porte sur l’échec de la mise en place d’un outil de rationalisation du temps
de travail des employés chargés de la mise en rayon d’un magasin. L’auteur
montre comment le déni du travail réel rend ce dispositif contre-productif.
Plus encore, en soulignant les pratiques de résistances et de contournements
entrepris par les salariés pour mettre en échec cet outil, elle insiste sur le fait
que les rapports de force qui traversent l’entreprise confèrent un caractère
inachevé au processus de rationalisation du travail.
L. Goussard, dans le chapitre 8, cherche à caractériser les formes et les effets
de la rationalisation de l’activité de conception. Son enquête au sein de
bureaux d’études des secteurs automobile et aéronautique interroge le statut
des changements organisationnels : d’un côté, s’agit-il d’une taylorisation du
travail de conception ou d’une forme inédite de rationalisation du travail ?
De l’autre, ces dispositifs rationalisateurs offrent-ils des possibilités
d’accroissement de l’autonomie des concepteurs ou renforcent-ils, au
contraire, les contraintes qui pèsent sur eux ? Le chapitre révèle que la
rationalisation du travail connait, dans ce secteur d’activité, un visage

13

nouveau puisqu’elle est caractérisée non pas par la profusion règles et de
procédures formelles, mais par leur indétermination. Plus encore, celle-ci
contiendrait une fonction intrinsèque productrice de contrainte, orchestrée
par les concepteurs eux-mêmes.
Enfin, le chapitre 9 questionne la nature contraignante des comportements
artistiques et des formes de rationalisation des activités musicales en se
proposant d’examiner comment elles se construisent et se structurent. L.
Sibaud s’attache à démontrer en quoi la pratique du métier de musicien
interprète relève d’actions traditionnelles et rationnelles en valeurs, et
pourquoi les comportements de pluriactivité dépendent, eux, de stratégies de
l’État et des acteurs relevant d’actions rationnelles en finalité. L’accent est
donc mis sur les formes de contournements et de déviance dans certains
comportements artistiques ainsi que de réappropriation des rapports à
l’emploi et au travail des musiciens se situant au croisement d’actions
rationnelles protéiformes.

La troisième partie montre que la rationalisation se transforme en de
multiples moyens de domination à travers le néo-libéralisme, l’évaluation
permanente des individus et la technologisation de la vie urbaine. Tout en
déconstruisant l’idéologie discursive permettant d’assoir cette domination
croissante, les auteurs de cette partie proposent ici des modèles alternatifs
pour en sortir.
Le chapitre 10 appréhende les origines de la crise financière et propose des
solutions permettant de promouvoir un mode de développement plus
soutenable écologiquement et plus respectueux de la justice sociale sans
pour autant sacrifier les critères d’efficacité. D. Bachet souligne le fait que
dans une économie globalisée, la volonté politique de sortir de la crise
actuelle et de la récession à venir passe par une reconstruction globale des
règles du jeu économique, juridique et politique. Cette reconstruction
implique de revoir radicalement la libre circulation des capitaux et le
système de « libre-échange », nécessitant préalablement de refonder la
notion d’« entreprise » confondue avec celle de « société ».
Le chapitre 11, dans une perspective résolument critique, questionne les
enjeux du dispositif d’évaluation des pratiques scientifiques et pédagogiques
dans l’Université française. La thèse défendue par J.-P. Durand est que
l’évaluation incarne un instrument de domination au service de la classe
dirigeante, en ce qu’elle façonne les comportements et les représentations
des populations évaluées tout en suscitant leur assentiment. Nous éclairant
sur les travers de ce projet de transformation de l’Université française

14 Introduction

impulsé par l’État libéral, l’auteur met au jour les enjeux de ce processus de
rationalisation. Enfin, considérant malgré tout l’évaluation comme un outil
indispensable, il invite à repenser les moyens socialement acceptables de sa
mise en œuvre. Pour lui, la participation des usagers et des personnels de
l’Université au projet rationalisateur est la voie la plus pertinente à suivre
pour lutter contre les inégalités sociales et territoriales qui ont cours dans
l’enseignement supérieur.
Dans le dernier chapitre, J.-P. Garnier traite de la rationalisation du
processus de domination lui-même, en appréhendant de manière
concomitante avancées techniques et discursives dans le contrôle des
populations. Pour lui, la rationalisation technique est de plus en plus
efficiente dans la mesure où les techniques destinées à surveiller les
populations, et éventuellement à punir les individus susceptibles de troubler
l’ordre public se perfectionnent. Mais rationaliser la domination, ce n’est pas
seulement la rendre techniquement plus efficace, c’est aussi la rendre
légitime aux yeux des populations concernées afin qu’elle n’apparaisse pas
comme telle. Ainsi basée sur les discours, la rationalisation du processus de
domination est également idéologique. Au total, cette mise en liberté
surveillée de tout un chacun ne serait-elle pas significative du passage d’un
« État de droit » à une « société de contrainte » ?

Quoique l’usage du concept de rationalisation semble quelque peu passé de
mode, l’ouvrage La rationalisation dans tous ses états confirme sa
pertinence pour rendre compte des changements sociaux récents observés
dans les champs de l’emploi, du travail, de l’entreprise, de la gestion des
espaces et des territoires ainsi que de l’enseignement et la recherche. Il
propose, d’une part, une réactualisation analytique de cet outil en orientant la
focale aux croisements des divers champs sociaux. Et offre, d’autre part, des
critiques renouvelées des processus de rationalisation et de leurs effets sur
les individus et sur les corps intermédiaires qui font sens dans nos sociétés
en organisant les liens sociaux. Ce faisant, il déconstruit les processus de
rationalisation omnipotents qui régissent les activités sociales ou
individuelles en France et en Occident.
Cet ouvrage, regroupant douze contributions, riches en résultats empiriques
(issus d’entretiens, de données ethnographiques, d’analyses d’outils
technologiques et organisationnels ainsi que d’observations), interrogations,
controverses et propositions alternatives, ravive et enrichit les débats actuels
en sciences sociales. Il s’adresse donc à tous ceux (analystes, décideurs,
enseignants, cadres, travailleurs sociaux, syndicalistes, étudiants, etc.) qui
désirent comprendre l’évolution accélérée de notre société et qui manquent

15

d’outils pour une telle analyse : il ne s’agit pas de dénoncer telle ou telle
situation, mais de comprendre comment et pourquoi – ou par quelles voies –
tant de nos concitoyens acceptent d’être dominés dans leur vie quotidienne.
Bibliographie
Boyer, R., Fresseney M., 2000, Les systèmes productifs, Paris, La
Découverte.
Habermas J., 1987, Théorie de l’agir communicationnel, Paris, Fayard.
Marcuse H., 1968 [1941], Raison et révolution, Paris, Editions de Minuit.
Moutet A., 1997, Les logiques de l’entreprise, Paris, Editions de l’EHESS.
Ohno T., 1989, L’esprit Toyota, Paris, Masson.
Smith, A., 2000 [1776], Recherche sur la nature et les causes de la richesse
des nations, Paris, Economica.
Taylor F. W., 1927, Principes d’organisation scientifique, Paris, Dunod.
Weber M., 2003 [1922], Economie et société, Paris, Pocket.



16



PARTIE 1

LES OUTILS RATIONALISATEURS


Chapitre 1

Retour à l’emploi
Les intermittents du spectacle et la rationalisation
des ressources chômage

3Mathieu Grégoire





Introduction
Le 26 juin 2003, les « partenaires sociaux » gérant l’Unedic signent un
nouveau protocole réformant l’indemnisation du chômage des intermittents
du spectacle. L’ampleur et la durée du mouvement social qui s’en est suivi
montrent à quel point, en touchant à ce dispositif, on s’est alors attaqué à
l’acquis le plus précieux de la condition salariale des intermittents.
Le MEDEF justifie sa position en dénonçant deux « dérives » insupportables
à ses yeux : d’une part, celle des coûts du dispositif jugés insoutenables,
d’autre part, celle d’un usage de l’assurance chômage relevant d’un
détournement abusif de sa vocation première. Sur le premier point, le
président de l’UNEDIC, Denis Gautier-Sauvagnac considère que le nouveau
protocole permet une réduction du « déficit » de 370 millions d’euros par an
(ce qui représente plus de 38% des prestations servies aux intermittents en
42002) . Sur le deuxième point, il s’agit de réformer les « comportements »
déviants des intermittents qui, selon l’organisation patronale, détournent
l’assurance-chômage de sa vocation : « Le rôle de l’assurance-chômage est
de verser un revenu temporaire de remplacement en cas de chômage et non
5un revenu de complément en permanence » . La CFDT, de son côté, met en
avant, pour défendre sa signature face aux accusations de trahison venues du
mouvement social, des objectifs de lutte contre la précarisation et de
promotion d’un emploi stabilisé. Ce faisant, la CFDT justifie sa signature par
un objectif salarial qui semble faire consensus dans les sociétés
contemporaines : la lutte pour l’emploi et contre la précarité, pour l’emploi

3 Maître de conférences en sociologie, CURAPP-ESS, Université de Picardie
4 Conférence de presse du 9 mars 2004 (source : AFP).
5 Unedic, L’assurance chômage des intermittents du spectacle, dossier de presse du 13
novembre 2003 ».

stabilisé et pour le plein-emploi. Pourtant les arguments de la CFDT sont
restés inaudibles aux intermittents qui se mobilisent âprement et durablement
contre cet accord.
Pour comprendre le sens de ces réformes et le sens de la contestation de ces
réformes, il convient de considérer le rapport des intermittents à l’horizon de
plein-emploi et de stabilisation de l’emploi. Contrairement aux luttes
salariales pour l’emploi, les intermittents, tout en revendiquant leur statut de
salarié, n’aspirent pas à la stabilisation de l’emploi et n’adhèrent pas à
l’objectif de plein-emploi (Grégoire, 2010). Du moins ils n’en font plus un
objectif depuis que s’est développé dans le courant des années 1980 et 1990,
ce que Pierre-Michel Menger nomme un système d’emploi-chômage
(Menger, 2005), c’est-à-dire un système socialisant massivement leurs
ressources, qui répond à la double aspiration des artistes du spectacle : celle
d’une sécurité matérielle, mais aussi celle d’une autonomie vis-à-vis de toute
sujétion à un employeur (Corsani et Lazzarato, 2008 ; Grégoire, 2009a). Or
tout l’enjeu du conflit des intermittents du spectacle est là : seul le travail
subordonné peut-il et doit-il être source légitime de revenu salarial ? Seul
l’emploi stabilisé, avec ses subordinations salariales, peut-il générer un
revenu légitime ? En défendant leur régime d’indemnisation du chômage, les
intermittents répondent négativement à une telle question. Pour eux, ce
« salaire socialisé » est précisément au fondement de la valorisation d’une
sphère d’autonomie salariale et d’une émancipation de la relation de
subordination. Ce conflit dans les modes de légitimation du salaire et de
valorisation du travail ne serait pourtant être réduit à la seule opposition
entre le patronat et des salariés attachés à la défense de leur autonomie.
Longtemps, ce sont les salariés du spectacle eux-mêmes qui ont défendu
l’idée selon laquelle seul l’emploi méritait salaire, et qu’il convenait de ne
pas devenir des « chômeurs professionnels ».
Cette opposition apparaît ainsi dans toute son acuité en mettant en regard la
période d’après-guerre, durant laquelle les syndicats CGT du spectacle
tentent de promouvoir une stratégie de banalisation de la relation salariale
des artistes du spectacle, et la période qui débute à partir de 1980, durant
laquelle les intermittents se détournent des mots d’ordre de plein-emploi et
de stabilisation de l’emploi à mesure que leur revenu se socialise
massivement. Autrement dit, on comprend d’autant mieux le conflit qui se
joue à partir de 2003 entre les intermittents d’une part, la CFDT et le
MEDEF d’autre part, qu’on le confronte à deux visions historiques de
l’intermittence : celle, négative, que les syndicats du spectacle (CGT)
portent, de la Libération à la fin des années 1970 d’une intermittence comme

20 Retour à l’emploi

écart préjudiciable à la norme de l’emploi stable, et celle, positive, qui se
développe ensuite, d’une intermittence socialisée, qui permet de concilier les
exigences de liberté et de sécurisation des parcours.
La réforme de 2003 et celle qui suit en 2006-2007 peuvent ainsi être
considérées comme relevant d’une entreprise de rationalisation des
ressources de chômage des intermittents : il ne s’agit pas seulement de
modifier ici ou là les paramètres du modèle pour répondre à une exigence
d’économie ou d’efficacité, mais de modifier en profondeur le dispositif afin
de mettre les intermittents en plus grande conformité avec une idéologie
censée être au fondement de l’Unedic. Cette rationalisation relève de la
volonté de substituer à une logique d’intermittence socialisée une logique de
promotion de l’emploi, et d’assurance vis-à-vis d’un chômage conçu comme
un risque, c’est-à-dire comme un événement qui a vocation à être
exceptionnel et non récurrent. Au-delà même de la question du coût, c’est la
volonté de mettre un frein à une dynamique de surpassement de l’emploi qui
a motivé les réformes. La promotion d’un épanouissement du salariat dans
l’emploi stable – pour la CFDT – et l’idée selon laquelle l’Unedic est une
assurance devant garantir un risque de chômage et seulement un risque –
pour le MEDEF – ont constitué les principes d’une rationalisation de ces
ressources socialisées mises au service d’un retour à l’ordre salarial c’est-à-
dire d’un retour à l’emploi.
1. De l’intermittence comme sous-emploi à l’intermittence comme
dépassement de l’emploi
1.1. L’emploi et ses apories
Historiquement, depuis les premiers conflits sociaux en 1919, une même
aspiration des artistes du spectacle est identifiable : celle d’échapper à la
condition salariale libre mais précaire, précaire mais libre. A première vue,
cette condition libre mais précaire semble caractériser une profession dans
laquelle on paraît prêt à supporter les vicissitudes de salaires parcellaires et
d’engagements incertains pour préserver son autonomie de création mais
aussi un rapport libertaire au marché du travail. La précarité serait, selon ce
schéma que leurs adversaires-interlocuteurs présentent souvent comme
naturel, le prix de la liberté. Poursuivre ces deux objectifs à la fois – la
liberté et la sécurité – comme le fait le mouvement syndical des artistes
depuis 1919, relèverait d’une utopie fondamentalement contradictoire. En
1976, Michel Guy, le secrétaire d’État aux Affaires culturelles répond, par

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exemple, aux salariés du spectacle mobilisés pour l’amélioration de leur
conditions d’emploi que : « Le goût de créer, de remettre en question,
demande un difficile équilibre entre la sécurité et l’aventure. (…) cette
6inquiétude est du reste indispensable à la recherche et au renouvellement » .
Au-delà du constat de cette aspiration fondamentale, les méthodes
envisagées par le mouvement syndical pour se soustraire à cette condition de
salarié précaire ont beaucoup varié dans le temps. Parmi ces horizons
d’émancipation du salariat du spectacle, la revendication du plein-emploi et
de l’institutionnalisation de l’emploi n’est qu’une des formes historiques
identifiables.
Pour résumer à grand traits, dans l’entre-deux-guerres, c’est par la maîtrise
syndicale ou corporative du marché du travail que les artistes entendent se
défaire des vicissitudes d’un marché du travail ouvert. Les comédiens, d’une
part, promeuvent une émancipation « professionnelle » consistant à fermer le
marché par la mise en place d’un dispositif de licence professionnelle. Les
musiciens, d’autre part, pratiquent le syndicalisme obligatoire qui leur
permet de maîtriser les tarifs syndicaux sans pour autant clôturer le marché
(Grégoire, 2009b).
Ce n’est qu’après les conventions collectives de 1936-1937, et a fortiori
après la Libération, que les syndicats du spectacle adhèrent massivement au
nouveau mot d’ordre de plein-emploi et d’institutionnalisation de l’emploi.
Pour permettre aux artistes de « vivre de leur métier », les organisations
syndicales prônent une banalisation de leur condition salariale qui peut se
résumer en un seul mot d’ordre, l’emploi, qui se décline en trois
revendications : un encadrement normatif de la relation de travail, un plein-
emploi de tous et de chacun, une subsomption stricte de tout travail sous
l’emploi. Pour que chacun puisse vivre de son métier, il convient dans cette
perspective d’entraver la concurrence en encastrant le marché dans des
normes qui assurent, en particulier, des tarifs minima. Mais comme l’emploi
est intermittent et le chômage interstitiel souvent important, il faut également
assurer une quantité d’emploi suffisante à chacun et – pour éviter les effets
de la concurrence – l’assurer à tous. À cette fin, les employeurs doivent être
suffisamment structurés pour pouvoir négocier des conventions collectives et
suffisamment prospères pooir assurer de hauts niveaux d’emploi et
de salaire. Autrement dit, l’exigence de plein-emploi a pour nécessaire
corollaire la défense de la production. En outre, la contrainte exercée sur les
niveaux de salaires et sur les conditions d’emploi par leur

6 France-soir, 10 avril 1976.

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