La règle du jeu nº13

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Contributions : Salman Rushdie, Jean Daniel, Dominique Fernandez. 
Dossier : Sarajevo, Sarajevo.
Publié le : mercredi 18 mai 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246786436
Nombre de pages : 286
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L'ÉPOQUE
JACQUES CHESSEX
¦ Dire, d'abord, comment je suis venu à Harold Brodkey.
Lecture d'Harold Brodkey
C'était au début de 1990. Ainsi qu'il m'arrive quelquefois, j'étais provisoirement dégoûté du roman — ou plutôt : je ne voyais pas d'issue, pour l'écriture de mes propres romans, que de revenir à la forme tendue et unie, à la voix monocorde ou épurée, c'est souvent le récit gidien (Isabelle, La Porte étroite), ou plus près de moi sans doute, à la ligne Bataille-Blanchot. Dans ces circonstances, je tâtonne, je relis, je tourne autour des romans que j'admire, j'y pénètre en voleur, en voyeur, en jaloux, avec le dégoût et le remords de n'en faire autant.
 
Il arrive aussi que je replonge dans les livres polymorphes, à la liberté jaillissante, spontanée, inspirée : Dos Passos, Au-dessous du volcan, ou Guyotat, ou Le Lys d'or de Sollers. Quand même avec le regret, toujours au fond de moi, de la rigueur d'Adolphe, ou de la construction nettement alternée des Palmiers sauvages.
 
— Des questions de forme, uniquement ? Vous n'avez donc rien à vivre ?
 
— Pardon pour la confusion. Mon trouble a ceci de bon, avoué ici, qu'il montre mimétique-ment l'état du romancier au chômage, si je puis dire : de l'écrivain entre deux romans, qui sent au fond de lui, et devant ses yeux, et jusque dans son sommeil, le fantasme du livre possible et qui se fait, se défait, se reconstitue à la lecture du livre des autres.
 
Il ne s'agit pas de la qualité, de l'intensité, de la variété de ma vie : mais de leur donner la forme, le ton, la durée qui en feront un roman. Qui en feront le seul roman vraiment nécessaire à ce moment-là. J'ai besoin de ce livre, je le veux, je l'invente mentalement. Maintenant je n'ai plus qu'à le faire. Je souligne : je vais commencer à écrire l'unique récit, le seul constat, le seul fantasme qui me soit utile à cet instant. Je n'ai donc pas le droit de le rater. Donc je mesure, j'ajuste, je vise, laissons les images de côté, je vais tout mettre en oeuvre pour m'assurer de ma prise.
 
J'en étais donc là quand une amie m'a parlé d'Harold Brodkey. Elle venait de lire  : il fallait que je découvre au plus tôt l'une des nouvelles de ce recueil. J'y allai donc voir. Et j'aimerais le dire en toute simplicité : je fus immédiatement émerveillé, parce que le texte de Brodkey cumulait la vigueur narrative, la sensualité, une syntaxe forte et imagée, l'intelligence des corps, l'humour corrosif et une certaine charge érotique, aussi, qui me fascinèrent plusieurs jours. J'y revenais sans cesse. Voilà un vrai récit, me disais-je. J'y prends plaisir parce que je m'intéresse aux personnages. Cette fille qui va enfin jouir, le type qui s'applique, qui besogne de la langue, qui s'acharne. Ses réflexions tout au long de la scène. Sa langue qui fouille dans ce sexe... Et puis je lisais une histoire, phénomène devenu si rare, si exceptionnel, qui précisait en moi toutes sortes de choses et qui à la fois me . « Une nouvelle doit dévoiler la vérité et doit vous changer », dit Brodkey lorsqu'il s'explique sur son travail. Il dit aussi : « Un grand texte est quelque chose d'étrange, pas nécessairement amical, pas nécessairement beau, mais qui possède une certaine qualité, ou poids, ce qui a pour conséquence fâcheuse de redéfinir une certaine partie de la compréhension générale. » Histoires sur un mode presque classique1Innocence,changeait2
Comme chez Poe, il y a dans la rhétorique de Brodkey un premier principe actif qui est la recherche de l'effet : « Parmi les innombrables effets ou impressions que le cœur, l'intelligence ou, pour parler plus généralement, l'âme est susceptible de recevoir, quel est l'unique effet que je dois choisir dans le cas présent ? » 3 Harold Brodkey ne procède pas autrement, à cela près qu'il vise aussi — parfois, d'abord — l'effet physique, l'effet sur le corps : la nouvelle qu'il est en train d'écrire, ou le récit, Innocence singulièrement, devant être aussitôt capable de troubler sensuellement le lecteur, puis d'exercer sur lui une longue fascination.
 
Chacun des récits d'Histoire sur un mode presque classique fonctionne donc comme une machine formidablement mise au point. Chacun de leurs microcosmes est campé avec force — je dirai, pour reprendre un mot poesque —, avec une autorité inéluctable. C'est comme ça, suppose le texte au premier mot, et pas autrement. Et ce pouvoir autoritaire est tel, la certitude de la voix, l'infaillibilité de l'œil, la nervosité de la mémoire, la sensitivité du corps, la gourmandise des doigts et de la bouche sont si évidents, si nécessaires, si paradoxalement raisonnables, qu'Harold Brodkey peut exercer sa contrainte (d'autres diraient : sa puissance de conviction) avec une liberté et un naturel insolents. On croit tout, d'un tel écrivain. Il est également assuré d'une impunité totale, dès lors qu'il éveille en nous le sentiment d'une connivence instantanée, et davantage, d'une complicité première dans le meilleur et dans le pire. Et où sont-ils, pour Brodkey, ces deux pôles du récit ? À quelles représentations (sic) aspire-t-il ? Réponse de l'auteur lui-même : à autant de « procédures véritables de discours, de souvenir (Proust a menti) et les représentations du sexe, des événements et des familles dans les ténèbres du monde »4. Voilà qui lui vaut la reconnaissance immédiate de son lecteur.
Proust a menti
Il est si habituel qu'un romancier, et aussi un romancier américain, se réfère à Proust comme à l'hypostase par excellence, ou comme au totem antinomique et incontournable, que l'on n'y prêterait pas une attention exagérée si de cruelles petites phrases ne venaient agresser, chez Brodkey lui-même, avec rareté et précision, l'auteur de Juif, Brodkey est énervé, agacé, troublé par le judaïsme de Proust. Écrivain du sexe, et aussi dans quelques textes de belles confessions homosexuelles en grande partie imaginaires, mais d'autant plus paradoxalement attirées par le grand thème proustien, Brodkey supporte mal (du moins je le suppose clairement) le règne romanesque de Jupien ou de Charlus. Écrivain méticuleux, maniaque, quasi paranoïaque du temps, Brodkey s'assombrit devant l'intuition temporelle absolue de l'auteur du Au début de sa propre histoire, « Longtemps, dit Swann, je me suis couché de bonne heure ». Et chez Brodkey : « Il y a des jours, vous savez, où le réveil a un côté porcin », confesse Wiley Silenowicz à la première ligne de . Étrange symétrie chargée de sens.La Recherche.Temps perdu.L'Âme en fuite5
 

Comme l'habileté d'Harold Brodkey à faire qu'à chaque instant, tout agisse sur la syntaxe : attitude flaubertienne, choix proustien. Mais au contraire de Flaubert et de Proust, Brodkey se passe de toute fioriture (ou de son plaisir baroque), fuit la caricature fertile, évite la longue description, répugne à la digression exclusivement ironique.
Ex abrupto, mimétisme
Brodkey cultive l'ex abrupto jusqu'à l'ascèse : s'ajustant à l'élémentaire, au compact, avec une rigoureuse exactitude. Mais aucun excès de la phrase courte, cette manie des écrivains-journalistes ! Je dirai qu'il pratique sans cesse un mimétisme très habile, collant à la circonstance, épousant la forme, l'odeur, le bruit de l'être et du geste. L'œil rivé au phénomène, le nez actif, le toucher précis, la langue constamment gourmande. Ainsi c'est peu dire que ses femmes respirent devant nous ! Elles transpirent, elles suintent, elles soufflent, et toute cette physiologie, non pas étalée, mais dosée avec une sobriété généreuse, aussitôt séduit, convainc, contraint, englue et envoûte le lecteur. Un lecteur qui reste longtemps pris à ces pièges plausibles.
La Prisonnière.
par
Le thème juif
« Être juif américain et écrivain est étrange, car l'anglais est une langue chrétienne. » 6 D'où chez Brodkey, le sentiment protestataire de l'exil qui s'exalte si fort dans toute son œuvre : arrachement, dédoublement, tentatives de réenracinement, à la fois appartenir à la tradition judaïque, organiquement, génétiquement, et en trop bien reconnaître l'emprise, et s'exprimer dans une langue si lointaine, si dévoyée de la langue de l'origine. Exil intérieur, politique, linguistique — exil surtout de Brodkey par Brodkey, s'il est vrai que la circonstance le sépare de lui-même et le jette violemment contre lui-même dans une sorte de schizophrénie fertile et assez voluptueuse.
 
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