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TAPIE LE SYMPTÔME


Que signifie exactement l'ascension (dontsouhaiterait qu'elle ne fût pas irrésistible)homme comme Bernard Tapie dans le
politique français ? Le déclin d'une gauche officielle incapable de s'émanciper d'un « mitterrandisme » l'entraînant dans son propre naufrage ? Une crise de la politique en tant que telle ? De ses institutions représentatives ? De ses valeurs démocratiques ? Une décomposition plus profonde encore, touchant le lien social en tant que tel ? La jonction désormais opérée entre l'univers des voyous et celui du spectacle ? Quelques éléments de discussion, signés Bernard Sichère, Yann Moix, Jacques Julliard, complétés par une réflexion plus générale de Guy Konopnicki sur le sort de la gauche, ouvrant un débat désormais inévitable.
TAPIE LA PÈGRE


BERNARD SICHÈRE
 




François Mitterrand sait mieux que quiconque qu'il arrive à la fin de son mandat, et c'est très logiquement qu'il entend en négocier le bilan pour faire sa sortie aux yeux de l'histoire dans les conditions les plus flatteuses pour son image. Le problème est qu'il n'est pas seul juge, que nul n'est tenu de croire à la représentation qu'il entend donner de son personnage et de son action, enfin que les signes les plus alarmants, d'affaires étranges en morts brutales, n'ont cessé depuis quelque temps de se multiplier autour de lui. Je dis qu'il n'est pas seul juge et j'ajoute : la classe politique non plus, et pas davantage les journalistes qui osent se prendre pour l'opinion et qui pour la plupart ont depuis longtemps renoncé à produire quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à de la pensée. Il n'est pas seul... puisqu'il y a les électeurs, autrement dit les citoyens, que la classe politique sans doute manipule à l'envi mais sans lesquels elle n'existerait même pas — ce peu de réel subsistant hors duquel ce qu'on nomme politique verserait tout entier du côté du délire ou du rêve.
 
Puisque je me trouve être justement un de ces électeurs sans lesquels la gauche socialiste ne serait pas venue au pouvoir en 1981, j'estime avoir autant qu'un autre, sinon plus, le droit à la parole et me trouver même en position de demander des comptes à ceux qui ont fait de cette gauche ce qu'elle est devenue depuis les envolées du Panthéon et la grande fête de l' « état de grâce » jusqu'à l'affaire criminelle du « sang contaminé » et jusqu'à la démission devant la guerre de Bosnie.
 
Ce que cette gauche est devenue : un champ de foire, un champ de ruines et la porte ouverte au pire. Je dis que ce pire a désormais un nom : celui de Bernard Tapie. Ce mégalomane adore qu'on parle de lui et je vais donc à ma manière le satisfaire, mais je risque en même temps de décevoir son gonflé à bloc car il n'est pour moi qu'un symptôme du mal qui est en train de nous ronger. Le pire est à venir mais le pire en un sens est déjà là, il est l'une des vérités de l'époque en train de s'achever et qu'il est juste d'appeler non au sens où elle découlerait par magie de la pensée et de la volonté d'un seul homme, mais parce qu'il est juste de la désigner à partir du nom propre qui la surplombe. Ce pire peut se décrire : la décomposition croissante de la classe politique, la décomposition profonde des formes politiques traditionnelles, l'effacement résolu de toute référence à l'idéal comme à l'utopie (cette époque fut celle où un certain nombre de petits malins « de gauche » découvrirent avec des mines gourmandes la « fin des idéologies » et la conversion enchantée aux merveilles du marché capitaliste mondial), le triomphe sans réserves de la société du spectacle.egomitterrandienne,
 
Développons : dissolution des formes traditionnelles de la démocratie, de la mobilisation et de l'organisation des citoyens en partis, de la liaison entre cette mobilisation organisée et la représentation nationale. Crise en même temps, et profonde, des institutions, notamment de l'institution judiciaire contestée en dedans comme au-dehors (cette époque fut celle où un président de l'Assemblée nationale socialiste, Henri Emmanuelli, pouvait déclarer publiquement que les jurys populaires étaient une aberration), crise de l'État — crise en profondeur de ce qu'on peut appeler « le sens de l'État ». Cette situation est lourde de menaces et elle nous promet pour demain les heures les plus sombres. C'est cela qui compte assurément, mais nous ne saurions nous y prépaper rer sans faire le bilan exact de ce que nous venons de vivre. S'il y a une responsabilité historique du mitterrandisme comme système, elle ne tient pas seulement à ce que ce dernier a été de toute évidence partie prenante dans ces figures de la dissolution, elle tient aussi, elle tient surtout, à ce que ce pouvoir-là s'est proclamé « de gauche » dans le temps même où, affaiblissant d'un côté les institutions, il aboutissait de l'autre à barrer toute forme de mobilisation populaire. Comment pouvait-il en être autrement dès lors que, d'année en année, la gauche socialiste abandonnait tout ancrage populaire, opérait un brouillage systématique de tous les signes idéologiques, effaçait toute idée de mobilisation partisane au profit d'un consensus sans rivages et vantait la puissance irrésistible du capital ? Jamais en même temps on n'avait vu au sommet tant de sombres secrets, de domaines réservés, d'agissements autocratiques, de morts étranges et d'affaires louches, à la base tant d'individus désemparés, broyés par la machine économique, incapables de faire entendre leur voix et leurs droits, arrachés à toute structure collective et violemment privés d'idéal au nom d'un cynisme généralisé. Or c'est tout cela que le nom « Tapie » signifie : à la fois la fin de la politique, la fin de la pensée, la fin de la morale. Et si les intellectuels ne le disent pas, qui va le dire ?


LA BÊTISE ET LA HAINE
Qui est donc Tapie, le symptôme ? À la fois le personnage du fonctionnement spectaculaire (machine désormais parfaitement rôdée) et le réel inquiétant qui derrière ce spectacle chemine et lentement s'impose. On dira que l'individu Bernard Tapie peut fort bien « tomber » demain sous le coup de telle ou telle inculpation : j'aurai donc le mauvais rôle, j'aurai hurlé avec les loups, et puis ? Je prétends au contraire que cela ne changerait rien à l'analyse, qu'un autre Tapie viendrait, et que la leçon demeure valable. Pour ceux qui ont lu Balzac, le personnage Tapie a des ancêtres, au moins un : l' « illustre Gaudissart », le roi des camelots, le bonimenteur qui peut vous faire acheter n'importe quoi, le roi de l'esbrouffe. Mais derrière Gaudissart se profile en même temps un personnage légèrement plus inquiétant : Vautrin, le bandit de grand chemin, l'aventurier habile en métamorphoses et qui n'hésite devant aucun moyen, le manipulateur de consciences au service d'intérêts occultes. Vous n'avez pas lu Balzac ? Peu importe, je veux bien me contenter de « Tintin ». Tapie ? Bon sang, mais c'est bien sûr ! C'est Séraphin Lampion, le parasite-né, l'emmerdeur perpétuel, le roi des pignoufs, celui qui débarque chez vous sans crier gare avec sa femme, une ribambelle de gosses, ses casseroles et ses contrats d'assurance imaginaires, celui au nez de qui vous raccrochez mais qui ne se découragera jamais. Et en prime un peu de Rastapopoulos, le vilain, l'intrigant qui s'enfuit de son yacht en cachette pour sauver sa peau et réapparaître dans le prochain épisode.
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