La règle du jeu nº34

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Contributions : Bernard-Henri Lévy, Paul Ditterson, Katharina von Bülow, Robert Redeker.
L'appel des Dix : Umberto Eco, Dario Fo, Günter Grass, Jürgen Habermas, Vaclav Havel, Seamus Heaney, Bernard-Henri Lévy, Harold Pinter, Franca Rame, Tom Stoppard.
Dossiers : Quarante ans après, En soutien à Robert Redeker.

Publié le : mercredi 9 mai 2007
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EAN13 : 9782246786634
Nombre de pages : 302
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POUR LE DARFOUR1
PAR BERNARD-HENRI LÉVY
Merci, chers amis
Vous êtes les militants de la première heure de la cause du Darfour.
Vous êtes ceux qui, depuis quatre ans, et alors que le monde entier se lave les mains de ces morts darfouris, vous époumonez pour donner l'alerte.
Et je voudrais juste, moi, ajouter mon témoignage à ce que vous venez de dire - je veux essayer de raconter ce que j'ai vu, de mes yeux vu, pendant ces huit jours terribles que j'ai passés, dans les camps de réfugiés d'abord, puis à l'intérieur même du Darfour ; et, comme vous le savez, pas n'importe quel Darfour puisque j'y suis entré, non pas via Khartoum, avec visas, accompagnateurs en civil, villages Potemkine, etc., mais clandestinement, par le Tchad, avec une unité de notre ami Abdul Wahid al-Nour, le patron du Mouvement pour la libération du Soudan.
J'ai vu des villages brûlés, naturellement.
J'ai vu des dizaines, puis, à mesure que je m'éloignais de la frontière et m'enfonçais dans le pays, des centaines de ces fameux villages brûlés, détruits par les Janjawid, les terribles cavaliers à cheval qui surgissent en général à l'aube, tournent autour des huttes avec des cris terribles, jettent des torches sur les toits de chaume, des bidons empoisonnés dans les puits, détruisent la petite mosquée, puis rassemblent les hommes, les mitraillent, violent leurs femmes et jettent leurs enfants dans les brasiers.
J'ai vu, sur quatre cents kilomètres, un pays devenu désert, proprement annihilé - jamais, nulle part, ne m'avait paru si parfaitement appropriée la formule convenue de « terre brûlée » : j'ai traversé quatre cents kilomètres sans voir d'autre trace de présence humaine que des décombres parfois fumants ; des cercles de suie noire indiquant l'emplacement d'anciennes maisons ; des hautes jarres à mil brisées et calcinées ; des blocs de sorgho durcis et noircis par les flammes comme des galets de lave ou des galettes énormes ; parfois un soulier d'enfant ; parfois un morceau de jouet qui a échappé aux flammes ; et, parfois, figé de terreur dans un bouquet d'arbres ou d'épineux, un reste de troupeau que les Janjawid n'ont pas razzié.
J'ai vu, au terme de ce chemin, dans un village tenu par la guérilla dans la zone d'Amarai, un cratère immense, plein de clous et de ferrailles énormes dispersées sur des centaines de mètres alentour, puant la vieille essence : ce sont les vestiges d'une bombe lâchée, quelques jours plus tôt, au mépris de toutes les interdictions de survol décrétées par les Nations unies, par un Antonov de l'armée soudanaise.
J'ai vu, à demi détruits ou pris de vive force par les rebelles, des transports de troupes, des véhicules militaires, un camion Giad de fabrication soudanaise et, m'ont-ils dit, franco-soudanaise, qui confirment l'implication directe, et de moins en moins dissimulée, des Soudanais dans ce qu'ils nous présentent comme une guerre tribale, héritière d'un conflit ethnique sans âge, entre nomades arabes et tribus sédentaires d'origine four, masalit et zaghawa : non ! j'ai la preuve, là, de l'implication directe, dans les massacres, de l'État terroriste du Soudan ! nous avons, avec Alexis Duclos, des images (une image, en tout cas - celle du camion Giad, dûment immatriculé à Khartoum) que nous tenons à la disposition des juridictions pénales internationales et qui attestent de cette responsabilité directe du criminel d'État Al-Bechir !
J'ai vu des survivants, bien sûr.
J'ai interrogé des hommes et des femmes qui ont tout perdu ; vraiment tout ; leurs biens ; leurs villages ; souvent leurs familles et les êtres les plus chers ; et aussi, au bout de tout cela, leur raison de vivre et de survivre, leur inscription dans le monde des vivants : leur mort même, qu'ils attendent à tout instant et dont ils savent que, d'elle aussi, de cette mort, de ce mourir, qui, pour chacun d'entre nous, devraient être, selon le mot d'un grand philosophe qui fut mon maître, le point le plus secret et sacré de l'existence, ils seront et sont déjà dépossédés - tous ces futurs morts sans nom, sans nombre, sans visage ; tous ces morts dont aucune organisation de défense des droits de l'homme, aucun onusien, aucun d'entre nous, ici, n'est en mesure de dire s'il sont deux cent mille, trois cent mille, peut-être quatre cent mille et qu'il faudrait, pour les compter, pouvoir déterrer des charniers où ils ont été jetés en vrac et qu'Alexis Duclos a photographiés, pour moi, avec moi, dans la région de Beirmezza.
J'ai vu une femme violée et que l'on a tatouée comme une bête.
J'ai vu Samir Faudel, ce compagnon d'Abdul Wahid, battu à mort, torturé, dans le coma, que j'ai tenté de faire transporter en France avec la complicité, je dois le dire, d'un grand monsieur du Haut Commissariat aux réfugiés - mais il était trop tard, il est mort avant que nous n'ayons pu organiser son exfiltration.
J'ai vu des hommes et des femmes qui, mourant de faim, rongés par le paludisme, le regard trouble déjà, ce regard affreusement trouble que je connais si bien et qui est celui des déjà-spectres qui ont, comme tous les spectres, un pied dans l'autre monde et l'autre dans celui-ci, le nôtre, celui des vivants, pour leur rappeler, nous rappeler, notre dette inacquittée - j'ai vu ces morts-vivants hantés par une question, une seule : « Vous passez, vous, c'est bien ! Mais les autres ? Vos gouvernements ? Pourquoi nous abandonnent-ils ? Pourquoi tolèrent-ils que ces milices arabes surarmées, suréquipées, débarquent dans nos villages et nous disent : « Vous êtes masalit, four, zaghawa ; vous êtes de la race noire ; vous n'avez, pour cela, pas de place sur cette terre ; vous n'avez pas de place à nos côtés ? Pourquoi, oui, vous, Français, qui avez fait la Révolution française pour les droits de l'homme et contre le racisme, ne faites-vous rien pour arrêter cette guerre purement raciste 7 »
 
J'ai entendu tout cela, oui.
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