La règle du jeu nº38

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Contributions : Alberto Moravia, Bernard-Henri Lévy, Yann Moix, Gilles Hertzog, Paul Audi, Gideon Samet, Ian McEwan, Shlomo Malka, Galia Ackerman, Jean-Paul Dollé, Laurent Dispot
Dossier : Salut à Alain Robbe-Grillet
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246786672
Nombre de pages : 268
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ALBERTO MORAVIA, POÈMES
Dessin d'Alberto Moravia
UN POÈTE EST NÉ
Dans un drôle de cartable en cuir soviétique, le grand romancier, qui se définissait vieux au point de vouloir se croire jeune, le poète manqué, avait gardé ses poèmes. Inédits.
Cent vingt-six pages écrites à la main ou à la machine, en différentes versions, corrigées ou intercalées de numéros de téléphone et de silhouettes, griffonnées par pur amusement.
Elles étaient dans l'appartement de Lungotevere, je le savais, mais je ne les ai lues que maintenant, en rentrant de Paris fin juillet. Je n'y ai rien trouvé de nouveau, aucune surprise. Mon Moravia, c'est celui-ci. Sa vraie voix est celle-ci, sans le filtre des personnages peu à peu créés par lui.
Pour la première fois, celui qui parle est un homme nu qui au fil des ans a tenté de se couvrir de mille vêtements, sans y parvenir. Il sait que la vie n'a pas de sens dès que la vitalité l'abandonne et il crie encore et encore, quel ennui ! Lorsque tout va bien comme lorsque tout va mal. Je reconnais dans ces vers l'écrivain cosmopolite, lucide, rationnel, hypercritique aussi bien à l'égard du pays dégradé de pauvres sans dignité et de riches sans culture, où il lui était échu de naître, que de son œuvre. Pendant un demi-siècle, il a écrit de la prose avec succès, mais il aurait voulu être poète. Aussi pense-t-il avoir manqué la seule vie qui lui avait été concédée.
Tel est le Moravia rencontré sur une plage déserte au début des années 1980. Celui qui faisait dire au protagoniste de son roman 1934 : « Peut-on vivre dans le désespoir et ne pas désirer la mort ? »
 
Eh bien, c'est le désespoir le moteur qui a poussé l'adolescent malade à écrire Les Indifférents, puis Le Conformiste, L'Ennui, etc., aussi bien que ces poèmes.
L'ennui, qui n'est autre que l'angoisse d'un jeune bourgeois cultivé, malade, juif et antifasciste. L'ennui vécu d'abord dans le présent et, au cours des dernières années, projeté dans le futur, jusqu'aux perspectives vertigineuses d'ennui éternel.
Des poèmes qui me font sourire, parlant d'éros mais aussi de solitude et de mort, de gestes inutiles répétés à l'infini. Comme ceux de Kennedy, devenus absurdes, ridicules, banals. Comparés aux vagues de la mer qui, elles, font penser à l'éternité. La nature heureusement n'est pas humaine, elle fait bien ce qu'elle fait.
Et le suicide, pourquoi ne pas le faire ? Moravia ne l'aimait pas, nous en avions discuté, il lui semblait toutefois logique lorsque la vie n'avance pas.
Dans ces pages, l'homme poète se pose des questions sans réponse, passe de l'action à la contemplation, de la renommée à la solitude, du sexe au sourire de la femme aimée.
Tragique et comique, sage et naïf, le véritable Moravia.
 
Carmen Llera Moravia
La mia vita per l'Italia
Ma vie pour l'Italie
 
Je suis mal tombé dans un pays dégradé de pauvres sans dignité et de riches sans culture Des pauvres me sépare l'orgueil des riches la vérité Faire partie d'une semblable société est un tort en être exclus n'est pas une chance Mais je n'ai qu'une seule vie à vivre et l'histoire ne concède pas de choix.
Prima prosa e poi poesia
D'abord prose et puis poésie
 
Pendant un demi-siècle j'ai écrit avec succès de la prose de roman et la vie me paraissait riche et pleine à peine ai-je écrit de la poésie la vie m'a semblé pauvre et vide.
Il poeta
Le poète
 
J'aurais voulu être un poète je n'ai été qu'un romancier tant pis pour moi j'ai manqué la seule vie qu'il m'avait été concédé de vivre à moins qu'être poète ce ne soit justement ça craindre de ne pas l'être.
Il disperato
Le désespéré
Presente e avvenire
Présent et avenir
 


Autrefois je m'ennuyais dans le présent faisant des choses ennuyeuses maintenant je m'ennuie dans le futur prévoyant l'ennui avenir Je regarde vers le monde et s'ouvrent à moi de lointaines vertigineuses perspectives d'ennui.
 
Je suis désespéré depuis toujours mais le désespoir ne devrait pas être une habitude et alors il ne reste qu'à aller jusqu'au bout là-bas d'où l'on ne peut revenir.
Ricordo di Frantz Fanon
Souvenir de Frantz Fanon
 
Frantz Fanon parle d'un policier qui souffrait d'angoisse et ne savait pas qu'il en souffrait parce qu'il torturait les prisonniers. Je souffre autant que ce policier mais je ne torture que moi-même.
Perché non farlo ?
Pourquoi ne pas le faire ?
Les choses sont telles que je m'étonne de ne m'être pas déjà tué Le suicide ne me plaît pas mais il me paraît logique lorsque la vie n'avance pas mieux vaut retourner en arrière à la mort.
Stalin & C.
Staline & Co.
 

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