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La règle du jeu nº39

De
280 pages
Contributions : Yann Moix, Bronislaw Geremek, Cécile Vaissié, Laurent Dispot.
Dossier : Aujourd'hui, le mal.
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ANTISÉMITISME VERSUS RACISME
PAR YANN MOIX
Il y a une différence fondamentale entre le racisme et l'antisémitisme. Alors qu'un monde sans Noirs et sans Arabes est le rêve du raciste, un monde sans juifs est le cauchemar de l'antisémite. Sans les Arabes, le raciste est heureux. Sans les juifs, l'antisémite est malheureux. Dans un monde sans Arabes, le raciste serait heureux. Dans un monde sans juifs, l'antisémite serait malheureux.
Je ne comprends pas les gens qui ne comprennent pas comment l'antisémitisme est possible. Rien de plus simple que l'antisémitisme ! Rien de plus facile ! On a tort de mélanger racisme et antisémitisme. On a tort d'assimiler les deux : de les faire se ressembler : on a tort de les confondre. Et admettons qu'on ait raison de les punir ensemble, mais on a tort de ne pas les penser séparément. Non seulement il n'y a pas de cousinage, de copinage, de voisinage, de proximité entre le racisme et l'antisémitisme, mais ils appartiennent à deux catégories métaphysiques bien distinctes, bien étanches. Bien séparées. Détester un Noir ou un Arabe, c'est voir un Noir puis le détester, ou bien c'est voir, c'est croiser, c'est côtoyer un Arabe et le mépriser. Détester un juif, c'est détester génériquement, et chercher, et s'arranger pour croiser, et trouver, le juif qui va venir coïncider, qui va venir se ranger dans cette haine délimitée mais vide encore, ce contenant abject qui se cherche, aveuglément un : contenu.
Détester ou haïr un juif, c'est faire entrer le juif dans un besoin de haïr ou de détester. C'est détester d'abord, et le juif ensuite. C'est haïr, et décider que c'est le juif qui est installé dans cette haine, placé dans cette haine vacante, prête. Le juif est accueilli par une haine déjà là, latente, préformatée pour lui. La haine du juif est antérieure au juif. La haine du juif est contemporaine à la haine. La haine du juif existe sans le juif : existe déjà sans le juif. Elle lui préexiste. La haine du juif est haine d'abord, et du juif après. Le juif vient satisfaire, entériner, un besoin de haine qui attendait là. Qui patientait là. L'antisémitisme, c'est quand la haine est remplie par un juif, par les juifs.
Le racisme se déclare au moment de la rencontre de la race, au moment de la rencontre du Noir, de l'Arabe. C'est le Noir qui déclenche le racisme. C'est la haine qui déclenche l'antisémitisme. La haine du Noir est déclenchée par le Noir. La haine du juif est déclenchée par la haine. Il n'y a rien qu'on puisse reprocher à un Noir : mais le raciste le hait d'abord parce qu'il constate qu'il est noir. La couleur du Noir déclenche immédiatement la haine de cette couleur, la haine de ce que cette couleur implique, de culture, d'histoire, de mode d'être, de tradition. La « couleur » du juif n'existe pas : un Noir ne se devine pas, un juif doit d'abord se déceler. Se débusquer. Montrer patte noire. Dans la haine du Noir, dans le racisme contre un Noir, la haine provient du constat immédiat de ce qui dégoûte, de ce qui heurte, de ce qui choque, de ce qui rebute : cette peau noire. La haine des juifs, elle, doit se construire le juif qu'elle réclame, chercher des informations, chercher la couleur juive du juif probable qui lui fait face. Lantisémite a son enquête à faire.
La haine « du » juif demande du travail, une certaine énergie inquisitoire, une force, une démarche, une investigation quasi permanente. La haine du juif a besoin de haine. La haine du Noir a besoin de Noir. Sans Noir, la haine du Noir n'existe pas. Sans juif, la haine du juif existe. Existe quand même. Si les Noirs n'existaient pas, le racisme contre les Noirs n'existerait pas. Si les Maghrébins n'existaient pas, le racisme contre les Maghrébins n'existerait pas. Si les races n'existaient pas, le racisme n'existerait pas. Ce n'est pas le racisme qui invente la race. C'est la race qui provoque le racisme. Tandis que si les juifs n'existaient pas, l'antisémitisme existerait quand même. Il ne s'appellerait pas antisémitisme. Il s'appellerait la haine. Tout simplement la haine. Il s'appellerait la haine tout court. La haine du juif n'a pas besoin du juif. L'antisémitisme sans juif, cela existe et cela s'appelle la haine tout court. Le juif n'est là que pour nourrir cette haine, la remplir. L'antisémitisme est une haine qui rencontre enfin son juif. Le racisme est une race qui déclenche une haine.
Le raciste adorerait (selon sa logique) une terre sans Noirs. Un monde sans le moindre Noir. L'antisémite vivrait un cauchemar si le juif n'existait pas. Le raciste vivrait un rêve si le Noir, si l'Arabe, n'existait pas. Le raciste se sent mal dans un monde rempli de Noirs. L'antisémite se sentirait perdu dans un inonde sans (le moindre) juif. Lantisémite, sans juif, n'aurait qu'une haine sans juif. La haine de l'antisémite est disponible : elle attend son juif. Elle attend qu'un juif vienne lui donner corps. Vienne lui donner forme.
Ce qui fait le racisme, c'est la couleur, ce qui se cache derrière la couleur (de la peau). Ce que le raciste déteste, ce qui le fait vomir, ce qui lui donne la nausée, c'est la différence. La différence entre sa peau et celle de l'autre, de l'Arabe, de l'Africain (ou encore du Chinois). La peau est le symbole le plus apparent (évidemment) de cette différence. La peau (différente) recèle, abrite cette (insupportable) différence. Le Noir se du Blanc. Tandis que le juif ne se différencie pas, ne se distingue pas du non-juif. Ce que le raciste abhorre, c'est la différence avec soi. Ce que l'antisémite abhorre, c'est la ressemblance avec soi. Ce qui dégoûte le raciste, c'est la différence. Ce qui dégoûte l'antisémite, c'est la ressemblance. Les antisémites essaient d'ailleurs de faire passer leur haine pour une haine semblable au racisme, jumelle au racisme, en tentant malgré tout de faire du juif un être d'aspect en lieu et place de la couleur nègre, on cherchera le nez crochu, la taille où je ne sais quelle forme spéciale du crâne. Lantisémitisme aime se déguiser en racisme, alors qu'il n'a strictement rien à voir avec lui, qu'il n'appartient en rien à la même famille.différenciedifférent :
Le raciste est soulagé de ne pas rencontrer de Noir. D'étranger. De gens de couleur. Lantisémite est peiné de ne pas se soulager, s'affirmer, en croisant, en saluant, en invitant, en côtoyant, un ou des juifs. L'antisémitisme est avide de juifs. Il est gourmand, il est friand de juifs. Il lui faut consommer des juifs, moudre du grain juif, sinon : il serait condamné à tourner à vide, imbécile, gratuit, informe.
Le racisme est courant, mais l'antisémitisme est habituel. Le racisme est répandu, mais l'antisémitisme est « connu ». Il y a dans l'antisémitisme un je-ne-sais-quoi d'admis : parce que l'antisémitisme est millénaire, parce qu'il est immémorial, parce qu'il est ancien. On s'en indigne sans s'en étonner vraiment. Il y a une sorte d'acception tacite de l'antisémitisme même chez ceux qui ne sauraient l'accepter une fraction de seconde : non une adhésion personnelle, réelle, mais une adhésion passive, trace d'une sorte d'inéluctabilité ancrée dans les limbes de l'histoire, dans la vieille mémoire irréversible et longue, si lointaine, de l'humanité. Il y a une fatalité passive qui donne, à ceux-là mêmes que l'antisémitisme écœure, révolte, anéantit, une façon de le combattre avec l'énergie des vaincus. Des vaincus d'avance. Comme si ce combat véhiculait, par un phénomène d'hystérésis que les physiciens connaissent bien, la mémoire de ses échecs inlassables et répétés. Le racisme est constaté, mais l'antisémitisme est comme entériné, catalogué, sinon admis du moins répertorié. Derrière le Noir, il faut que le préjugé aille chercher la personne à aimer (qu'il pourra aimer). Derrière le juif, il faut que le préjugé aille chercher la personne à haïr (qu'il pourra haïr). L'antisémitisme est installé. Officialisé. Il est institutionnalisé. Il est mémorisé. Il est « accepté ». C'est une indignation sur de l'accepté - sur du « rentré dans les mœurs ».
Le raciste, en cinq mille ans, n'a vraisemblablement pas évolué. Pour être raciste, il suffit de mettre son intelligence en pilotage automatique : il y a une passivité du racisme. L'antisémitisme demande plus d'efforts. Il réclame une attention de chaque instant, parce que le monde change sans arrêt. Or l'antisémitisme, c'est une vision du monde. Là où le racisme, lui, est une absence de vision du monde. L'antisémite conçoit le monde à sa manière : nous savons bien qu'elle est absurde, mais lui la croit logique - c'est une vision essentiellement fondée sur le complot. La théorie du complot : on ne nous dit pas tout, les juifs sont derrière chaque événement, chaque catastrophe, la moindre tragédie. Indirectement, ils sont responsables : infiniment, perpétuellement responsables de. Non pas comme des simples causes passives, mais comme acteurs : ils préparent, ils manigancent, ils s'organisent. Le raciste ne voit pas plus loin que le bout de son nez. L'antisémite pèche au contraire, lui, par excès de vision, il voit trop loin, toujours exagérément loin. Le raciste est limité. L'antisémite est illimité.