La règle du jeu nº46

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Contributions : Bernard-Henri Lévy, Mehdi Belhaj Kacem, Christine Angot, Yann Moix, Raphaël Denys.
Dossiers :
- Comment la gauche peut-elle l'emporter en 2012 ?
- Révoltes arabes

Publié le : mercredi 25 mai 2011
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EAN13 : 9782246786757
Nombre de pages : 334
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Qu'est-ce, après tout, qu'une autobiographie ?
BERNARD-HENRI LÉVY
Quand Gabriel de Broglie m'a appelé pour m'annoncer que vous m'aviez décerné le Prix Saint-Simon, j'ai été naturellement très content.
 
J'ai aimé l'idée qu'il porte, d'abord, le nom de Saint-Simon, ce fou furieux de la pensée et de la lettre, ce torrent, cet écrivain exorbitant, hors normes, immense, dont Cioran disait qu'analyser son style reviendrait à disséquer une tempête. J'ai aimé me dire que je rejoignais ainsi, grâce à vous, une petite compagnie qui fait, comme toujours, un peu le prix de ce Prix et où je retrouve, en particulier, ces deux amis chers, provisoirement un peu brouillés, que sont vos deux derniers lauréats, Claude Lanzmann et Philippe Sollers.
Mais il y a une chose qui m'a laissé perplexe — oui, oui, vraiment perplexe : c'est quand j'ai découvert que votre prix récompensait un livre (je cite à peu près) de mémoires, de témoignage ou d'autobiographie ; et c'est de cette perplexité que je viens aujourd'hui vous parler.
Car, enfin, s'il y a un écrivain qui se sent étranger au genre des livres d'autobiographie, je crois que c'est bien moi.
Je ne veux pas dire que je n'en lise pas et que je n'y prenne pas plaisir. Encore que, sur ce point, je partage l'avis de Mauriac, ou de Gide, ou même de Sartre, sur la comédie des aveux et l'insincérité des Mémoires. Mais je veux dire que je suis, moi-même, dans ma pratique de la littérature et de la pensée, pour des raisons de fond comme de tempérament et de vie, très profondément rebelle au genre.
Je commence par les raisons de tempérament.
Pour écrire des Mémoires, il faut s'intéresser, d'abord, à soi ; être curieux de soi ; avoir le goût de l'introspection et de soi. Or, prenez le livre que vous avez couronné. J'y parle d'autres écrivains, tels Genet, Moravia, Sartre ou Romain Gary. J'y parle de vies infimes, infâmes ou minuscules, tels ces oubliés des guerres modernes, ces mort-vivants qui peuplent les continents de la douleur contemporaine — ces héros (ou antihéros) de mes reportages en général et de mes reportages de guerre en particulier. J'y parle de philosophie. J'y développe ma théorie de la Nature ou ma définition du Mal radical. Mais, de moi, je ne parle pas, ou guère, ou très indirectement — c'est comme ça.Pièces d'identité,
Pour écrire des Mémoires, il faut disposer, ensuite, d'une identité qui se soit construite peu à peu, depuis l'enfance, et même avant, pour arriver au souverain Moi d'aujourd'hui. Or « mon enfance », oublions-la : non seulement je n'en parle jamais, mais j'en ai peu d'images, peu de souvenirs, je fais partie des écrivains qui considèrent que leur vraie naissance arrive après. « Avant » l'enfance, oublions aussi : j'ai la particularité de n'avoir pas de représentation du lieu de ma venue au monde, de n'en avoir d'images que très tardives, à 40 ans, quand les hasards d'un reportage sur Camus, ou sur la guerre d'Algérie je ne sais même plus, m'ont conduit à proximité de ce Béni-Saf où je suis né et qui n'avait été jusque-là, pour moi, qu'un lieu abstrait, un point sur une carte, à peine un nom — et encore ! même pas ! car il était si insignifiant, ce village, si petit, qu'il ne figurait, et ne figure encore, sur, je crois, aucune des cartes d'Algérie que l'on peut trouver en Europe. Avant, encore ? Avant ma propre naissance ? Pas vraiment d'« avant ma propre naissance ». Une généalogie obscure, sans traces ni vraies archives — une généalogie sans aveu ni parole, pas tout à fait inscrite dans les registres d'état civil, et c'est encore un autre problème. Des parents lettrés, bien sûr, merveilleusement lettrés et, à travers eux, le goût de la lecture, l'usage et l'expérience des livres. Mais, avant cela, avant eux, dans la génération d'avant, c'est-à-dire dès mes grands-parents, l'extrême pauvreté, le dénuement matériel et, surtout, des noms incertains, des prénoms approximatifs, une confusion des registres et des langues, et donc, comme disait Péguy (c'est l'un des rares points que j'aie en commun avec lui !), un « anonymat » qui est mon patronymat et qui fait que m'est étrangère l'idée même, par exemple, de ces arbres généalogiques dont sont semés les de Saint-Simon. Et, quant au moi souverain, sûr de son fait et de son droit, notamment le droit de se raconter, de narrer ses hauts faits ou ses intimes chagrins, je ne sais pas non plus ce que cela veut dire, tant ne m'intéresse, en « moi », que ce qui fait reflet des autres et du monde : on me reproche, quand je fais des reportages, de le faire à la première personne et de parler donc, incidemment, de moi — au moins s'agit-il de reportages et le moi n'y arrive-t-il que par incidence et, qu'on le croie ou non, parce que c'est la moins mauvaise manière que j'aie trouvée d'afficher la relativité, la modestie de mon point de vue !Mémoires
 
Pour écrire des Mémoires, il faut encore un Moi stable, aux contours bien définis, ramassé, unifié, et dont on puisse faire le tour. Or j'ai le goût des vies multiples, pas forcément raccord les unes avec les autres, contradictoires, jouées sur tous les registres de l'aventure humaine et intellectuelle : mon nom, « Lévy », ne s'entend-il pas, aussi, « les vies » ? J'ai le goût des œuvres à identité variable : la double vie de Romain Gary ; l'aventure hétéronymique de Pessoa ; ce rendez-vous, cette volière, cette fourmilière, qu'est le Moi de ce genre d'écrivains ; et cette nuance supplémentaire, et qui n'arrange évidemment rien, que mon vrai rêve, moi, est de vivre cela, cette expérience garyenne ou pessoesque, mais sous le même pavillon, sans changer de nom — mon vrai rêve serait de pouvoir mener plusieurs vies, composer plusieurs œuvres, mais sans changer de nom. J'aime les conversions, enfin, les recommencements, les reniements, les apostasies — j'aime les vies brisées en leur milieu, la seconde moitié non programmée par la première et la première inintelligible à la seconde. J'aime les vies transfuges, l'idée de la le Je est un autre et l'autre dans le Je. Je suis fasciné par le trajet de mon ami Benny Lévy. Par celui de Rancé, qu'aima tant Saint-Simon et qu'il alla voir à La Trappe pour lui tirer le portrait comme on ferait, de nos jours, avec un photographe venant briser le secret du visage d'un grand iconoclaste type Althusser ou Blanchot. Vous connaissez le mot de Valéry : « On naît plusieurs, on meurt un » ; eh bien, je suis l'anti-Valéry : je suis né un, et je mourrai plusieurs. Vous connaissez ce texte de Michaux, dans où il parle de cette terrible « fatalité des os » qui fait qu'on finit toujours par « revenir à l'unité » ; eh bien, je ne crois pas cela ; je n'escompte pas cela ; j'espère bien mourir en odeur de pluralité.vita nuova,Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence,
Pour écrire des Mémoires, enfin, il faut un certain rapport au Temps — il faut l'expérience d'un Temps qui soit linéaire, allant, d'un pas assuré, du début vers une fin. Or je ne crois toujours pas cela. Je crois d'abord que le Temps n'est pas le même aux différents moments de l'existence — court ou long,
passant très vite ou étiré, fulgurant ou lent à venir et à passer. Je crois aux ruptures — je crois, plus exactement, qu'il n'y a que cela, les coupures, les ruptures de charge brusques, les embardées, les crises, qui soient intéressantes dans le Temps et dans une vie. Je crois surtout, comme Sartre, à un Temps où l'on repasse plusieurs fois par le même point : pas le temps circulaire, bien sûr ; pas celui de l'Éternel Retour ; mais un temps en spirale, semblable à une bande de Moebius, qui n'a plus rien à voir avec celui des adieux, des commencements, des recommencements, des maturations et peut-être même, pour le coup, des ruptures franches. Et puis Nahman de Braslav, le grand Rabbi Nahman de Braslav, auteur du  : je pense comme lui, Nahman de Braslav, qu'il est « interdit de vieillir » — alors, vous voyez...Livre brûlé
Deuxième point. Ce n'est pas seulement question de tempérament. C'est aussi — et cela complique encore les choses ! — question de métaphysique. J'appartiens à une génération philosophique qui est arrivée à l'âge d'homme dans un climat et sur une scène où il était difficile de dire, comme ça, sans autre forme de procès, et en eût-on même le goût, l'envie ou le tempérament, « je vais faire une autobiographie »...
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