La relation amoureuse

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296238923
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LA RELATION AMOUREUSE

Analyse sociologique du Roman Sentimental Moderne

c L'HARMA Tf AN 1991 ISBN: 2 7384, 1015 4,
,

BRUNO PEQUIGNOT

LA RELATION AMOUREUSE Analyse sociologique du Roman Sentimental Moderne.

Editions L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris.

INTRODUCTION

"Renversement historique: ce n'est plus le sexuel qui est indécent, c'est le sentimental - censuré au nom de ce qui n'est, au fond, qu'une autre morale".l "L'amour est obscène en ceci précisément qu'il met le sentimental à la place du est plus obscène que Sade.)" 2 Depuis quinze ans environ, en France, un nouveau produit de l'édition est venu s'implanter dans les réseaux de grande diffusion: kiosque de gare, supermarchés, marchands de journaux. Ce produit, le roman sentimental, a depuis acquis une place économique considérable, puisqu'il représente environ dix pour cent des livres vendus en France. Il a fait l'objet depuis quelques années d'articles dans des journaux ou revues aussi différents que "Le Monde" et "Elle", "Libération" ou "Marie-Claire", "Le canard enchaîné" et "L' Ane", "Pratiques" (revue sur l'enseignement du français) et " La nouvelle revue de psychanalyse". Le succès rapide et durable de cette littérature étonne, mais ce qui est le plus étonnant c'est la passion étrange qui est mobilisée pour en parler, le plus souvent de façon méprisante, n'hésitant devant rien pour
1 Barthes 1977 p.209 2 Barthes 1977 p.211

sexuel.(...) (Nous deux - le magazine -

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"enfoncer" ces livres et leurs lectrices, pas même devant l'invraisemblance, l'erreur ou l'information non vérifiée, et d'ailleurs sans doute non vérifiable. Le roman sentimental est, en effet, l'objet dans la presse, comme dans les conversations d'un mépris aussi définitif qu'irraisonné. La plupart des journaux "sérieux" (Le Monde, Libération, l'Ane) ou les revues féminines (Elle, Marie-Claire, Cosmopolitan etc...) donnent de ces romans une description fausse, marquée par des préjugés étranges en cette fin du vingtième siècle. Comme le dit si bien R.Barthes dans les passages mis en exergue à cette introduction, le sentimental est "indécent", il est obscène, et fait l'objet d'une réprobation "morale". - Une littérature méprisée

Cette réprobation quasi générale est un bel exemple d'un consensus qui par-delà les sexes, les âges, les catégories sociales, réunit les bien-pensants, les féministes et les érudits. "Comprendre le roman de gare? Le justifier peut-être? Excuser cette imposture qui mutile psychologiquement et socialement les femmes et rend légitime le pouvoir des hommes sur celles-ci ?"3 . C'est ainsi que débute le dernier chapitre du livre de Michelle Coquillat, un des rares à traiter de ce phénomène nouveau qu'est l'apparition puis la diffusion massive des romans du type Harlequin en France depuis 1977. Cette (fausse) question de Coquillat a l'avantage de résumer en peu de mots tous les éléments d'un dossier qu'on ne peut lui être reconnaissant d'avoir ouvert, puisqu'à peine soulevée, la chemise s'est trouvée écrasée sous le poids dogmatique d'une condamnation sans appel. On pourrait ainsi remarquer le glissement du "comprendre" au "justifier" : toute analyse du roman sentimental qui ne le condamnerait pas comme contraire aux tables de la loi d'une morale "féministe" érigées par Coquillat comme critère absolu, ne serait être autre chose qu'un exemple de plus de la propagande machiste. (Le sexe de l'auteur de ces lignes étant en l'occurrence une circonstance aggravante.)
3 Coquillat 1988 p.213

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L'usage de l'expression "roman de gare" montre, quant à lui, le caractère socialement situé de cette critique; comment ne pas condamner et mépriser ce qui se vend en kiosque de gare, et qui n'a pas (et d'ailleurs ne revendique pas) l'alibi culturel dont se parent bien des livres qui du point de vue de Coquillat n'ont rien à envier aux Harlequin (romans policiers, ou de science-fiction par exemple). "Imposture", mais où se situe-t-elle si par ailleurs les romans sentimentaux ne se cachent pas de visées pédagogiques (ce qui d'ailleurs est faux pour Harlequin) ? C'est là qu'est l'imposture, si imposture il y a, chez Coquillat qui projette sur ses "adversaires" ce qui n'est jamais que la production de son imagination et de ses confusions. Pourquoi ce mépris pour une littérature féminine? Pourquoi se permet-on une telle légèreté dans l'analyse quand il s'agit du roman sentimental, pourquoi exagérer les défaut ou les naïvetés, pourquoi déclarer "sotte" ce qui n'est, somme toute, qu'une écriture "en rose" d'une histoire d'amour? Ce manque de rigueur est en luimême un symptôme et permet sans doute de bien définir le statut social assigné à cette littérature. Et pourtant qui n'a pas rêvé d'entendre et de ré-entendre encore ces paroles d'amour que "nos coeurs ne sont pas las d'entendre" ? Qui n'a pas souhaité, rêvé vivre et re-vivre le moment de la découverte de l'autre, les temps d'hésitations, d'espoirs, de déceptions, de retrouvailles, ces temps du premier baiser, de la première caresse, du premier mot d'amour échangé? Et pourtant aussi qui n'a pas ri ou souri d'un récit un peu trop enthousiaste, ou trop naïf d'un amour qui vient de naître; mais qui oserait dire que ce rire n'est pas mêlé d'une certaine envie? Ce rire, cette envie, cette attirance et cette répulsion accompagnent bien souvent l'évocation de cette littérature que l'on dit sentimentale. Le mépris, la gêne sont le plus souvent les réactions exprimées par les lecteurs de romans éomme par ceux qui n'en lisent pas. Celles qui en lisent ,accompagnent souvent cet "aveu" (de quoi sont-elles donc coupables? ) de commentaires marquant la dérision; le détachement voire le rejet (on l'abandonne sur un siège de train, où, d'ailleurs, on déclare l'avoir trouvé, on le met

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à la poubelle, on le donne etc...) et tout à la fois soulignent que, commencé, le roman ne peut être lâché, et qu'à peine fini, elles ont envie d'en lire un autre. Ce double caractère du mépris et de la répétition me semble être ce qui spécifie cette littérature aujourd'hui. C'est ce qui fait sans doute que doublement "non-concerné" par ces livres, je m'y sois intéressé. "Homme" et "intellectuel", tout m'éloignait d'une littérature pour "femmes, non-intellectuelles". Et pourtant une enquête superficielle m'a appris que les hommes lisent de tels livres (entre 20 et 25 % selon les enquêtes) et que l'on rencontre des femmes de tous les milieux qui en lisent: de l'employée de bureau au chercheur au CNRS. Mais je pourrais tout aussi bien dire que tout m'en rapprochait! Quel "homme" (fût-il un "intellectuel"), ou quelle "femme" ("intellectuelle" ou non) peut se déclarer sans rire "non-concerné" par le discours amoureux? Quel sociologue peut soutenir l'idée que les rapports hommes / femmes ne sont pas un des éléments essentiels de la structure de la vie sociale qu'il est censé étudier? Et, scandale suprême, comment pourraisje nier le plaisir réel que me procure la lecture de ces romans, plaisir différent de celui qu'apporte la lecture d'un livre de M.Foucault ou d'un poème de Mallarmé, mais plaisir que ne suffit pas, seul, à expliquer l'intérêt théorique de cette recherche. "Sous le vernis de l'intellectuel sommeillait une midinette" pourrait être le titre de la recension de ce livre dans "Point de vue -Image du monde" ou "Libération" ! Mais que celui qui n'a jamais aimé, et surtout qui n'a pas aimé aimer, me lance le premier Harlequin! Avant d'entrer plus avant dans l'analyse de ce phénomène, je voudrais rappeler une recommandation de Spinoza: "Afin d'examiner tout ce qui concerne cette science avec la même liberté d'esprit dont les mathématiques nous ont donné l'habitude, au lieu de railler, déplorer et maudire les actions humaines, j'ai mis tous mes soins à les comprendre. ,,4 et il ajoute que l'amour, la haine etc.. ne doivent pas être pris comme des vices, mais comme
4 Spinoza 1677-1979 I-IV

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des propriétés de la nature humaine, et que même si parfois nous les jugeons fâcheuses, il n'est qu'un moyen de les comprendre, celui de repérer en quoi elles sont nécessaires et ont des causes déterminées. Les jugements a priori, les procès sans défenses, le mépris ou les railleries n'arrêtent pas les intérêts économiques qui produisent et diffusent cette littérature, et masquent en revanche ce qu'il peut y avoir comme signe d'un éventuel mal-être de la part des lectrices. La dérision n'est pas seulement inutile, elle est un obstacle à la prise en compte raisonnée d'un phénomène à la fois massif et durable et donc sans doute incontournable (quoiqu'il ne soit certainement pas unique) pour qui voudrait tenter d'analyser les formes contemporaines que prennent les représentations collectives de l'amour, du désir, de l'expression des sentiments, voire des comportements sexuels. L'irrationalité du rapport amoureux si souvent proclamé ne justifie ni le rejet irrationnel de ceux (ou celles) qui tentent de l'écrire, même si c'est à des fins plus commerciales qu'esthétiques, ni le mépris de celles qui en lisent, ni la mutisme de la rationalité scientifique devant devant ces récits. -Prendre cette littérature au sérieux. Le pari de prendre cette littérature au sérieux passe par la définition de ce qui semble être sa fonction, sa place dans la société contemporaine. En effet, ce genre littéraire né il y a un peu plus d'un siècle en France a été renouvelé en Amérique du Nord et est revenu en Europe; il a depuis conquis une place que jamais auparavant aucun autre genre littéraire n'avait acquis si vite. Je voudrais tenter de présenter une analyse moins réductrice d'un phénomène effectivement très important qui touche aux représentations collectives des fonctions respectives et des rapports des hommes et des femmes aujourd'hui en France. Trois million de femmes appartenant à toutes les catégories socio-professionnelles, malgré une sur-représentation des catégories "populaires" (employé, ouvrier etc...), sont des lectrices d'Harlequin,

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et, si j'ose dire, 20% d'entre elles sont des hommes. Pour éviter le réductionisme, il est nécessaire d'opérer quelques distinctions essentielles entre les différentes catégories de production dans l'ensemble de la littérature populaire visant un public de femmes et présentant la naissance d'un rapport amoureux. Distinction qu'on peut opérer à partir des dimensions classiques de la synchronie et de la diachronie. Commençons par un peu d'histoire (sur laquelle je reviendrai un peu plus loin). L'apparition dans le roman populaire d'histoires d'amour date de la fin du 19ème siècle. Issus du roman-feuilleton, ces romans avaient une finalité explicitement éducative et édifiante. L'histoire y mettait en présence un homme et une femme que l'éducation et les convictions religieuses séparent, l'un ou l'autre (celui des deux qui est croyant) va amener l'autre à la révélation de la "vraie foi, et va lever ainsi le seul obstacle à l'amour, à la fondation d'un foyer chrétien, dont l'éducation religieuse des enfants est la principale raison d'être. L'auteur symbole de ce type de romans est "Delly", chez qui on peut trouver un dialogue tel que: "Mais moi, je veux que vous m'aimiez toujours comme aujourd'hui - autrement peut-être, mais autant. Il faut que vous trouviez en moi la femme qui vous comprenne, dans toute la délicatesse de votre pensée, dans toutes vos ardeurs de croyant. Il faut mon ami, que votre âme pénètre la mienne pour l'élever jusqu'à elle. Il dit avec surprise: -Vous prononcez les mêmes paroles que ma mère, tout à l'heure, quand je lui ai dit combien je vous aimais. Je voudrais qu'elle vous entendit! Oui, je serai votre conseiller, Ariane. Je serai votre époux dans toute l'acception de ce mot, qui renferme tant de devoirs! Il s'interrompit un instant et ajouta, avec un sourire tendre: -Mais votre indépendance? que dira-t-elle de se plier ainsi sous l'influence maritale? -Mon indépendance? Elle n'existe plus, puisque vous m'aimez et que je vous aime. Je vous l'offre tout simplement. Je l'immole devant vous. Et ce sacrifice que je n'aurais consenti à nul autre me paraît très doux. "5
5 Delly 1966 p.230

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Ce dialogue qui est mise en scène de l'aveu mutuel de l'amour, semble apporter de l'eau au moulin de Coquillat, d'autant plus qu'on apprend, qu'une fois mariée, cette brillante avocate "avait abandonné le barreau. Raymond estimait qu'une femme peut avoir un moyen personnel d'existence, mais que, mariée, elle se doit d'abord à son foyer quand l'époux est là pour subvenir aux besoins matériels. Ariane lui avait fait sans hésiter le sacrifice de son indépendance et se contentait d'être pour lui la compagne intelligente et compréhensive que demandait une ,,6 Ce qui cadre tout à fait avec la nature de cette trempe. description de l'auto-asservissement des femmes dans les romans sentimentaux dénoncé par M.Coquillat. Mais sa thèse serait recevable, si le roman sentimental se résumait à Delly. De fait ce que j'appelle le Roman Sentimental Moderne, souvent désigné du nom de la principale maison éditrice: Harlequin, a bien changé. C'est cette évolution qu'il me semble nécessaire de prendre en compte, si on veut analyser, dans sa réalité d'aujourd'hui, ce phénomène. Harlequin publie en Amérique du Nord des romans sentimentaux depuis 1946. Ils ne sont traduits et publiés en français que depuis 1977. Les éditions Harlequin, par exemple, annoncent trente millions d'exemplaires par an achetés par trois millions de lectrices dont la moitié a moins de trente-cinq ans. C'est de loin le premier genre littéraire (du point de vue des ventes) en France, bien avant le roman policier. Or ce succès a été très rapide. En 1978, Harlequin France publiait quatre livres nouveaux par mois, en 1986 quarante sept. Les éditions Duo qui appartenaient encore récemment aux éditions J'ai Lu (c'est-à-dire à Flammarion) sont passées de 1982 à 1984 de un peu plus de trois millions d'exemplaires à dix millions. Il faut ajouter à ces quelques chiffres, des romans proches de ce genre: ceux de Barbara Cartland publiés par J'ai Lu, ou ceux publiés par les Presses de la Cité. Nous verrons plus loin comment se définit ce genre littéraire, et les précautions qu'à mon avis il faut prendre concernant certains auteurs proches mais n'appartenant pas au même genre littéraire, même s'ils sont classiquement confondus;
6 Delly 1966 p.2S3

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mais en première approximation il faudrait ici ajouter Guy des Cars et surtout les grands ancêtres du genre en France: Delly, Max du Veuzit ou Magali parmi d'autres un peu moins connus. Je tenterai de montrer ce qui est en jeu dans cette confusion: elle permet le plus souvent de parler de cet objet sans s'être donné la peine d'un véritable travail théorique. Le plus souvent d'ailleurs, il manque aussi ce qui pourrait paraître une évidence pourtant: avoir lu des romans sentimentaux, et cependant le mépris (de ceux que la société autorise à parler de tout et du reste sans avoir le moindre besoin de prouver une compétence: journalistes, politiciens mais aussi les intellectuels quand ils sortent de leur champ de connaissance) est tel que la plupart du temps ce minimum n'est même pas respecté. Ce phénomène est donc considérable en France, il est aussi international: aux USA et au Canada, vingt pour cent des lectrices en lisent un par jour, quarante pour cent un tous les deux jours ( ce qui représente entre 360 et 180 livres par an ! ). En France d'après les études commandées par les éditions Duo, quatre-vingt pour cent des romans étaient achetés par vingt pour cent des lectrices. Il y a donc un lectorat fidèle et gros consommateur. Ces chiffres sont impressionnants, mais ne donnent qu'une partie de la réalité. Le phénomène est amplifié par l'existence de circuits importants de vente-échange de livres d'occasion (ce qui d'ailleurs existe aussi pour les romans policiers et dans une moindre mesure pour la ScienceFiction). Depuis quatre à cinq ans sont apparus dans les étals de livres sur les marchés des casiers réservés au Roman Sentimental. Pour quatre à cinq francs, on peut se procurer un roman, (entre treize et vingt francs neuf), en échange d'un autre le nouveau ne coûte que deux à trois francs. Il faut ajouter que l'essentiel de ces romans sont traduits de l'anglais nord américain. Les collections françaises marchent mal, malgré des essais qui au départ semblaient intéressants (collection Colombine chez Harlequin France par exemple) ; mais la plupart de ces séries ont rapidement disparu, ou ne se sont maintenues qu'avec des tirages modestes et selon des modalités de vente différentes ( c'est le cas notamment des romans

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distribués gratuitement au titre de "suppléments" par l'hebdomadaire "Nous Deux") . En Amérique du Nord, les éditions Harlequin proposent à celles de leurs lectrices qui ont envie d'écrire des romans de les publier. Elles fournissent des sortes de synopsis d'un feuillet environ donnant les caractéristiques générales des personnages, et une esquisse de plan, ainsi que des recommandations stylistiques, ou sur la longueur du récit etc.. P. Noizet indique ainsi que Harlequin reçoit chaque année 10000 manuscrits dont seulement 2 % passent le cap de l'édition.7 Peut-être pourrait-on dire qu'en Amérique du Nord un des aspects les plus importants du phénomène est là : dans le passage à l'écriture pour des centaines de femmes que suppose un tel nombre de manuscrits. -De quoi s'a::it-il? Avant d'entrer plus en profondeur dans l'analyse de ces romans et de ce qu'ils nous permettent de repérer et de comprendre de notre monde, il est nécessaire de bien définir ce dont je parle. Comme je l'ai souligné précédemment, il y a un grand flou et beaucoup de confusion autour du Roman Sentimental, et ceux qui en ont parlé passent allègrement d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, sans opérer jamais la moindre distinction. Il faut donc commencer par définir avec le maximum de rigueur l'objet de mes analyses. Je vais le faire selon deux axes essentiels: une analyse "externe" : situation présente et histoire des différents genres confondus, et "interne" :organisation ou structure de la narration dans les romans en question. Ce qui caractérise ces romans peut être présenté brièvement en quatre points: 1) Il n'y a aucune place pour la religion ou la morale dans les ressorts de la narration. 2) Il n'y a pas volonté d'éducation ou de transformation d'un des héros par l'autre. Et les collections Harlequin ne prétendent nullement avoir une fonction
7 Noizet 1990 p.95.

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éducative, mais uniquement apporter du rêve et du divenissement. 3) Il y a de très grandes différences entre les séries publiées par Harlequin ou Duo, du point de vue qui nous intéresse: le statut des femmes et des hommes et de leurs relations. 4) Il Y a des évolutions très fones et très rapides, d'une année sur l'autre dans les contenus idéologiques véhiculés par ces romans, et donc ceux de 1977 sont très différents de ceux de 1990. Il faut donc ici encore à l'intérieur même de la période la plus récente de l'histoire du roman sentimental, distinguer entre une analyse diachronique (entre les dates de parution) et synchronique (entre les collections). Mais avant d'en venir à Harlequin, il faut écaner une autre confusion: celle qui est trop souvent faite (par Coquillat entre autres, mais aussi par la presse féminine: Elle, Cosmopolitan, Marie-Claire etc...) entre les romans Harlequin et ceux de Barbara Cartland ou de Guy des Cars. Les romans de Cartland ont en commun avec ceux de Delly bien des éléments, la seule grande différence étant qu'une sone de morale "aristocratique" teintée de protestantisme avec l'honneur comme valeur suprême remplace le catholicisme sévère (qu'on dirait aujourd'hui intégriste) de Delly. Ceux de Guy des Cars n'ont en commun que leur lieu de vente et le fait qu'il s'agisse d'histoires d'amour, ils sont souvent marqués par une mise en scène sado-masochiste absente des romans Harlequin. (Il faut ajouter deux collections Harlequin: la série Or et sunout la série Royale qui proposent des histoires qui se déroulent dans un passé plus ou moins proche, mais toujours présenté comme "historique". Ces séries se rapprochent beaucoup des romans de Cartland.) Une telle distinction est d'autre pan nécessaire si on veut saisir la spécificité du phénomène Harlequin; en effet, comment comprendre le succès considérable à partir de 1977 en France des collections Harlequin, si rien ou presque ne les différencient de Delly ou de B.Cartland qui existaient auparavant; ce qu'il faut comprendre c'est pourquoi à ce moment là précisément une telle "explosion" est possible;

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confondre les différents genres c'est, de fait, s'interdire les chemins de cette compréhension. Dans l'histoire d'Harlequin en France, il me semble nécessaire de distinguer donc trois périodes approximatives. Etant bien entendu que certains éléments caractéristiques d'une période peuvent se retrouver dans d'autres, mais avec une place différente dans l'organisation de la narration. La première période va de 1977 à 1982 ou 1983. Elle est marquée par le fait que l'héroïne, toujours plus jeune que le héros, est vierge, souvent orpheline ou en tout cas éloignée de ses parents, le roman se termine par une promesse de mariage et souvent l'évocation d'un désir (partagé) d'enfants. Il n'y a pas de relation sexuelle entre les personnages, en dehors de baisers fougueux. La deuxième période s'ouvre par l'apparition de femmes divorcées, veuves ou ayant déjà connu une relation sexuelle, elles sont plus âgées. La virginité disparaît, au sens strict, elle n'est même pratiquement plus évoquée, comme si cela n'avait jamais été un problème. On trouve ainsi une héroïne, juge spécialisée en mariage (et qui veut elle-même se marier), déclarer sans problème qu'" Elle avait eu des amis, des amants... Il8, ou avoir avec sa vieille tante l'échange suivant: "-Pour lui, tout se résume au simple désir physique. -Et naturellement, la seule perspective d'une relation physique avec cet homme te fait horreur.... - Mais pas du tout! Les mots avaient jailli tout seuls des lèvres de Wendy. Sa tante eut un sourire entendu. - Tu vois qu'il ne te déplaît pas tant que ça" 9 La différence d'âge diminue, et de 10 à 15 ans comme on le trouvait fréquemment dans la période précédente, elle n'est plus que de 2 ou 3 ans en général. Enfin, les relations sont plus physiques: caresses, déshabillages mutuels, coïts apparaissent petit à petit et il y
8 Roth 1990 p.73 9 Roth 1990 p.68 17

a aujourd'hui des romans qui en présentent dès les premières pages. Cette période dure jusqu'à ces dernières années, 1988 environ. Il y a encore une promesse de mariage, en fin de romans, les enfants s'estompent comme personnages, mais aussi comme désir. La dernière période est celle dans laquelle nous sommes toujours. Le mariage, les enfants, les différences d'âge ont disparu, et sont apparus des éléments nouveaux remarquables. Encore un mot, pour indiquer que l'absence d'adultères, ou de relations homosexuelles sont dues pour l'essentiel à des raisons commerciales et non morales. Des tentatives ont été faites en Amérique du Nord. Leur échec commercial les a fait arrêter. Une autre tendance, peu représentée en France, a également disparu, on y rencontrait des violences des hommes sur les femmes, voire même des viols. Il semble que c'est sous la pression des mouvements féministes américains que Harlequin y a renoncé, mais il n'yen eu que peu en France et sous une forme très atténuée par rapport à l'original américain. (Commercialement on peut aussi supposer que SAS ou Brigade Mondaine ont saturé le marché). social ?

-Le raooort anDureux : un

raoport

Pour clore cette introduction, deux remarques théoriques dont les pages qui suivent donneront une illustration. Tout d'abord, le rapport amoureux est un rapport qui ne peut être réduit à deux personnages. Dans tous les romans sentimentaux, il y a la présence de tiers: frère ou soeur, amis de coeur ou d'enfance, parents, parfois, rival(e) souvent, et puis il yale passé et ses personnages réels (s'ils interviennent dans l'histoire) ou simples fantômes que le nouvel amour va devoir balayer (ce qui sera plus ou moins facile) pour pouvoir s'épanouir. Cette présence d'un tiers en fait un rapport sociologiquement intéressant si on en croit, sur ce point, J.Freund qui, commentant G.Simmel, écrit :" Simmel s'est précisément préoccupé de la signification des tout premiers nombres, du passage de 1 à 2, de 2 à 3 ou de 3 à 4. Il ne me semble pas nécessaire de nous étendre longuement sur l'unité de l'être isolé, car, malgré les analyses de Simmel,

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sa signification sociologique reste minime, sauf qu'il n'y a pas de solitude absolue du fait que l'individu vit normalement dans une société et qu'elle est l'enjeu de sa liberté personnelle. Si l'on passe de l'unité à la dualité, il se produit une césure, parce que le nombre 2 donne lieu à des relations tout à fait nouvelles que l'unité exclut: ainsi l'amitié ou l'amour. Mais également le secret, car selon Simmel il n'y a de secret qu'à la condition qu'un autre en soit le complice. Néanmoins nous négligerons également l'analyse de ces relations duales parce qu'elles sont plutôt inter-individuelles et non proprement sociologiques. C'est en effet la rupture entre 2 et 3 qui est vraiment sociologiquement importante, puisque dès lors les relations sociales sont effectivement possibles." 10 Le roman sentimental pouITait être décrit à partir de cette "théorie" des nombres. Il y a un "un" et une "une" qui se rencontrent. Ce "un" et cette "une" sont reliés par une multitude de fils à d'autres individus dont la constellation permet d'appréhender la position qu'ils occupent et le type de relation qu'ils vont nouer de prime abord. Le fil du roman se constituera de la production d'une relation ~ forte, c'est à dire qu'elle se fera par la re-définition des autres liens en fonction du nouveau. Mais une telle description est, à mon sens, théoriquement eITonée. J.Freund écarte un peu vite le caractère, par essence, pluriel de ce qu'on nomme "individualité". On retrouve ici la querelle de l'individualisme et du holisme. R.Boudon définit ainsi l'individualisme méthodologique:" Le principe de l'''individualisme méthodologique" énonce que, pour expliquer un phénomène social quelconque - que celui-ci relève de la démographie, de la science politique ou de toute autre science sociale particulière - il est indispensable de reconstruire les motivations des individus concernés par le phénomène en question, et d'appréhender ce phénomène comme le résultat de l'agrégation des comportements individuels dictés par ces motivations." Il Une telle conception théorique pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. En effet, on peut s'inteIToger au moins à deux
10 Freund in Simmel 1981 p.65 11 Boudon in Mendras-Verret 1988 p.32

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niveaux: tout d'abord d'où viennent ces "motivations" des individus? L'hypothèse freudienne de l'Inconscient comme la conception marxiste de l'idéologie nous permettent de penser l'inscription, la transmission et la production de telles "motivations" par la langue et l'histoire et selon des processus aujourd'hui relativement bien décrits et connus.12 R.Boudon précise ailleurs un peu sa position à partir de laquelle je voudrais reprendre ce que j'ai seulement indiqué précédemment à propos du mépris qui pèse sur cette littérature. Il souligne, en effet, que" L'individualisme méthodologique s'accompagne couramment d'une conception "rationnelle" de l'action (l'acteur social étant supposé avoir de bonnes raisons de se comporter comme il le fait.)" 13 Encore, faudrait-il savoir sur quoi repose et ce qui produit les "bonnes raisons" en question? La lecture de romans sentimentaux "s'explique" (selon le témoignage des lectrices) par la volonté de loisirs, de détente, de rêve, par le plaisir de la lecture, par le désir d'une évasion d'un quotidien peu excitant et souvent d'une sexualité fort décevante, voire inexistante. Mais ce n'est qu'une explication de surface, qui ne rend pas compte du caractère collectif et historique du phénomène: pourquoi aujourd'hui et massivement des femmes cherchent dans ce type de production imaginaire un dérivatif à leur ennui, à leurs déceptions, à leurs frustrations, qu'est-ce qui permet de comprendre non pas que tel ou tel individu lise des romans sentimentaux, mais que trois million au même moment le fassent? Il me semble que vouloir doter les individus d'une "volonté" autonome par rapport à leur inscription dans les systèmes de représentations collectives ou idéologies de leur époque, ou d'ailleurs de vouloir doter tel ou tel collectif, groupe ou classe d'une volonté de même type, c'est tomber dans un "finalisme" étrange. Spinoza a montré qu'une telle conception (qui n'est qu'une forme du raisonnement par analogie et en l'occurrence il s'agit d'une comparaison entre une représentation erronée de l'homme
12 Voir sur ce point les développements que j'ai tenté dans un précédent ouvrage: "Pour une critique de la raison anthropologique" L'Harmattan 1990. 13 Boudon 1989 p.l06

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