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La renaissance d'anciens vignobles français disparus

De
302 pages
Après le phylloxéra et les divers épisodes catastrophiques qui ont suivi, le vignoble français a perdu presque la moitié de sa surface en 1950. À cette date, beaucoup de vignobles ont disparu ou ne sont plus cultivés que par des amateurs. Pourtant, à partir des années cinquante, certains se passionnent pour cette culture et font renaître des vignobles commerciaux qui peuvent atteindre aujourd'hui des milliers d'hectares. Quels facteurs ont conduit à ce renouveau ? Une quarantaine de vignobles sont ainsi explorés.
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La renaissance d’anciens
vignobles français disparus

Robert Chapuis
en collaboration avec Patrick Mille










La renaissance d’anciens
vignobles français disparus




















Du même auteur
Atlas, Vignes, vins et vignerons dans la mondialisation, Paris,
A. Colin (en collaboration, direction F. Legouy), 2015.
Vignobles du Doubs et de Haute-Saône :
de la naissance à la renaissance, Pontarlier, éd. du Belvédère, 2013.
Bourgogne/Franche-Comté : sœurs ou rivales ? Brève histoire des
relations ambiguës entre deux régions, Paris, L’Harmattan, 2010.
Vers des campagnes citadines, le Doubs (1975-2005), Besançon,
éd. Cêtre/Presses Universitaires de Franche-Comté, 2007.
Une aventure territoriale, la Haute vallée de la Loue : de la vigne, à
l’usine et au patrimoine, Besançon, Presses Universitaires de
Franche-Comté, 2006.
Systèmes et espaces agricoles dans le monde, Paris, A. Colin, 2001.
Agriculture et développement en Amérique latine,
Paris, Ellipses, 1998.
Les quatre mondes du Tiers Monde, Paris, Masson, 1997, 2°éd. mise à
jour, 1993. - Traduit en portugais en 2000, Os quatro mundos do
terceiro mundo, Lisbonne, Instituto Piaget.
Les ruraux français, Paris, Masson (Prix de la Société de Géographie
de Paris), 1986.
Les ruraux du département du Doubs. Éléments de géographie
sociologique, Besançon, éd. Cêtre, 1982.




Avec le soutien de la Chaire UNESCO « Culture et Traditions du Vin »
de l’Université de Bourgogne.



© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09729-9
EAN : 9782343097299
À partir des années cinquante, on voit un peu partout en France
renaître des vignobles qui avaient connu leur apogée entre 1860 et
1880, puis avaient décliné plus ou moins vite jusqu’à disparaître, ou
quasiment, dans l’entre-deux-guerres ou dans l’après-guerre. On
essaiera ici, d’abord de comprendre le déclin et la disparition de ces
vignobles, puis de montrer comment et pourquoi certains ont connu
une renaissance après 1950 et même plus généralement après 1970.
Après avoir rappelé rapidement l’évolution ancienne du vignoble
français, on partira de 1788, première estimation sérieuse et
territorialisée de sa surface, pour en suivre l’évolution régionale
jusque vers 1950. Ensuite on analysera les raisons qui ont pu
contribuer, dans une ambiance de déclin de la vigne, à la renaissance
de ces vignobles, pour enfin présenter des vignobles qui ont connu
cette résurrection.
Petit rappel historique
Les Phocéens, Grecs d’Asie Mineure, fondent Massalia vers -600.
Ils se contentent d’abord de vendre le vin acheté en Grèce et en
Etrurie. Le cratère découvert vers Vix, dans l’Yonne, daté de 525 av.
J-C et qui servait à mélanger le vin et l’eau, montre que les riches
Gaulois buvaient déjà du vin. Les Phocéens plantent ensuite de la
vigne à Marseille et aux alentours (Lattes) et vendent leur production
ainsi que des vins importés, en Provence et en Languedoc. Par la
vallée du Rhône ils approvisionnent la Gaule du Nord car l’élite
sociale gauloise se passionne pour le vin. Aux IV° et III° siècles av.
J.C, la consommation décline, pour des raisons mal connues, et
reprend au II° siècle av. J.C. Avec la conquête de la Gaule transalpine
(Provence, Bas-Languedoc, Roussillon) à partir de -121 av. J-C, puis
surtout avec la conquête de la Gaule entière par César, entre 58 et 51
av. J-C, et l’installation de colons romains, la vigne s’étend en Gaule
transalpine et remonte la vallée du Rhône. Au premier siècle apr. J-C,
on la trouve dans le Sud-Ouest (à Bordeaux et Gaillac), dans le
SudEst, (à Béziers, à l’Hermitage, à Vienne) et jusqu’en Bourgogne, à
Gevrey-Chambertin, ce qui n’exclut pas les importations de vins
d’Italie. Au début du II° siècle, « la vigne est plantée dans la vallée de
l’Indre et de la Loire ; puis elle se diffuse en Charente, en
Île-deFrance et jusqu’en Normandie » [5]. Elle remonte ensuite les vallées
7 du Rhin et de la Moselle où on la signale à Trèves, au début du III°
siècle. Entre 50 et 200 environ, la vigne connaît en Gaule romaine sa
plus vaste extension.
Aux IV° et V° siècles, avec les grandes invasions des peuples
germaniques la vigne reflue sans disparaître, grâce au christianisme
dont les institutions vont la sauver. A partir du VI° siècle, autour du
siège des évêchés qui s’inscrivent souvent dans le territoire des
anciennes cités romaines, et autour des monastères, on commence à
planter la vigne car l’Église a besoin de vin pour célébrer la messe (les
fidèles communient sous les deux espèces jusqu’au XIII° siècle) et
pour se financer ; l’Église devient le principal propriétaire de vignes et
va le rester jusqu’à la Révolution. Les laïcs suivent bientôt l’exemple
des ecclésiastiques. Dès le X° siècle, le roi de France possède des
vignes en Île-de-France pour la consommation de sa cour et pour les
revenus qu’il en tire. Les féodaux s’y intéressent également pour le
prestige qu’apporte un grand vin mais aussi et surtout pour vendre leur
propre vin et faire payer par les manants l’utilisation de pressoirs
qu’ils ont seuls les moyens de posséder. A partir du XII° et surtout du
XIII° siècle, les citadins, gens de justice, commerçants, entrepreneurs,
investissent eux aussi dans la vigne.
L’époque est d’ailleurs favorable. La population des villes
augmente (elle passe de 5 à 15 millions entre 1090 et 1300 dans les
limites actuelles de la France) et la consommation du vin se répand
dans les classes populaires. Dans certaines régions, la diffusion du bail
à complant favorise l’extension de la vigne : un propriétaire cède une
terre à un preneur, à charge pour ce dernier de la défricher et de la
planter en vigne ; après cinq ans, le preneur partage chaque année la
récolte avec le propriétaire. Enfin, le petit réchauffement climatique
médiéval, qui se fait particulièrement sentir aux XII° et XIII° siècles,
permet de faire remonter la vigne jusqu’à Laon au nord, jusqu’à Caen
et Rennes, à l’ouest, au prix il est vrai d’une production de vins
particulièrement acides. Certains vignobles, qui deviendront
prestigieux, commencent à émerger. Les vins de Bourgogne se
révèlent grâce aux moines de Cluny (fondé en 910) et de Cîteaux
(1098). Ceux de Bordeaux montent en puissance après le mariage de
la duchesse d’Aquitaine avec le duc de Normandie qui devient en
1154, roi d’Angleterre. Le marché anglais s’ouvre alors aux vins de la
8 région, avantage qui sera renforcé, en 1241, par l’institution du
« privilège des vins de Bordeaux » dont il sera question plus loin. En
revanche, l’annexion de l’Aquitaine à la France porte un coup sévère
au commerce vers l’Angleterre, sans toutefois l’interrompre.
Les XIV° et XV° siècles sont moins favorables. La guerre de Cent
Ans et la peste font diminuer la population et donc le nombre des
vignerons et des consommateurs. Les surfaces en vigne régressent là
où elles étaient les plus aventurées (Bretagne, Normandie, Picardie)
mais se maintiennent mieux ailleurs. Les propriétaires tendent à
abandonner la gestion directe de leurs vignes pour les faire travailler
par des métayers. Le vin de Bourgogne (appelé alors vin de Beaune)
grandit tout de même en prestige grâce aux quatre Grands Ducs qui,
pendant près d’un siècle (1384-1477) ont le souci de sa qualité et lui
font une publicité européenne. Selon R. Dion, vers 1600 la vigne
couvrirait 1 000 000 ha, surface qui sera largement dépassée en 1874
(2 475 000 ha) mais supérieure à la surface actuelle (700 000 ha). A la
même époque, la production se situerait entre 10 et 15 000 000 hl,
contre 50 000 000 hl aujourd’hui, car les rendements sont alors très
faibles (entre 10 et 15 hl/ha). A partir du XVI° siècle l’amélioration
des voies de communication, en particulier navigables, commence à
provoquer une interconnexion croissante des provinces françaises et
donc un début de mise en concurrence des vins qui fera émerger peu à
peu une véritable hiérarchie des vins.
Les XVII° et XVIII° siècles sont les Siècles d’Or de l’ancienne
viticulture française. Tout d’abord, parce que les surfaces en vigne
augmentent. Si l’on retient le chiffre de 1 000 000 ha en 1600, en deux
siècles environ la surface augmente de plus de moitié puisqu’elle passe à
1 576 000 ha en 1788. En outre, la qualité du vin s’améliore ou du moins
se maintient car les propriétaires, qu’ils soient ecclésiastiques ou laïcs
(nobles, gens de robe, bourgeois aisés) tiennent à boire de bons vins, à la
fois pour le plaisir et pour le prestige. La royauté, comme les Parlements
provinciaux et les Municipalités tente de limiter l’extension de la vigne
dans les plaines, pour réserver celles-ci à la production des céréales, et
essaient d’endiguer la prolifération des plants trop productifs et donc peu
qualitatifs (le gamay, le gouais). Une ordonnance royale de 1731 prévoit
l’arrachage de nombreux mauvais plants ; en Franche-Comté par exemple,
l’ordonnance, reprise par le Parlement provincial l’année suivante prévoit
9 d’extirper 2 200 ha. Certes, ces décisions ne sont pas intégralement
appliquées, mais elles montrent le souci de la puissance publique de limiter
la production et de maintenir la qualité, ne serait-ce que par intérêt
personnel puisque les Parlementaires sont souvent de grands propriétaires
viticoles. Assurément, tout le vin produit alors n’est pas de qualité. Les
grands propriétaires eux-mêmes ne se gênent pas pour donner à leur
personnel leur plus mauvais vin ou même pour réserver des parcelles
plantées de cépages productifs à cet usage. Les petits vignerons,
notamment ceux qui sont issus du bail à complant, préfèrent souvent la
quantité à la qualité et dans les régions qui alimentent l’énorme marché
parisien (Île-de-France, Orléanais Yonne), la qualité s’abâtardit également.
Mais globalement la qualité reste bonne, d’autant que, dans quelques
grands vignobles, on vise clairement à l’améliorer.
Ainsi, de grands vignobles retrouvent ou renforcent leur notoriété. Le
Bordelais qui avait connu une mauvaise passe après son rattachement à la
couronne de France, réussit à maintenir son « privilège » et parvient, vers
le milieu du XVII° siècle, à reprendre ses exportations en Angleterre en
passant du vin clairet au « vin noir », apprécié par la noblesse anglaise pour
sa couleur intense et pour ses tanins robustes. Les crus de Margaux,
Pessac, Pauillac émergent peu à peu et la clientèle s’élargit vers l’Europe
du Nord. Le vin de Bourgogne poursuit son ascension, notamment après
que le médecin de Louis XIV lui eut prescrit du vin de Nuits, mais il se
vend encore essentiellement en France. Le Champagne, quant à lui,
commence son ascension. Jusqu’alors c’était un vin tranquille, vendu en
rouge et en rosé, surtout à Paris. Il va devenir le vin pétillant que l’on
connaît grâce, en partie à Dom Pérignon, qui a su sélectionner les raisins
pour obtenir une reprise de fermentation dans la bouteille mais qui « n’a
inventé ni le dégorgeage, ni le sucrage, ni la prise de mousse et encore
moins le bouchon de liège » [23]. Le Champagne doit aussi beaucoup aux
négociants anglais qui innovent en ajoutant, au vin de Champagne importé
en tonneaux, du sucre dans les bouteilles pour faire reprendre la
fermentation. Le Champagne, mis à la mode en France par la Régence va
bientôt conquérir, outre l’Angleterre, les cours d’Europe de l’Ouest et du
Nord.
En somme, selon le mot de G. Garrier, au vin de soif s’ajoute désormais
le « vin de plaisir ». Puis arrive la Révolution.
10 Le vignoble français de 1788 à 1950
Avant 1700, on connaît le nom de la plupart des vignobles mais,
pour la très grande majorité, on ignore leur surface précise et donc
leur emprise sur le territoire français. Les premières estimations
globales qui datent du XVIII° siècle sont assez contradictoires
(tableau 1).
Années Auteur Superficie (ha) Production Rendement
(hl) moyen
(hl/ha)
1700 Vauban 2 297 000 29 862 000 13,0
1760 Mirabeau 1 675 000 26 297 000 15,7
1764 Beausobre 817 000 12 800 000 15,6
1766 D’Expilly 850 000 17 162 000 20,2
1779 Letrône 1 817 000 21 460 000 11,8
1788 Young 2 024 000 40 480 000 20,0
1788 Lavoisier 1 567 000 27 026 703 17,2
Source. Galet P., Cépages et vignobles de France, t. III, vol. 1
Tableau 1. Estimation de la superficie et de la production des vignobles
de France au XVIIIème siècle
Si l’on en croit Vauban et Young, l’étendue n’aurait guère varié
entre 1700 et 1788, en revanche, si l’on se réfère à Beausobre et
d’Expilly, elle aurait chuté des deux tiers entre les années 1700 et
1760. Ces deux dernières évaluations sont difficiles à admettre
puisque, si l’on se réfère cette fois à Mirabeau, les surfaces auraient
été divisées par deux entre 1760 et 1764. Les productions sont elles
aussi évidemment très variables, mais on retiendra la faiblesse des
rendements (entre 12 et 20 hl/ha), qui correspond assez bien à ce que
l’on connaît par ailleurs. Finalement, les estimations de Mirabeau et
Lavoisier vont se révéler assez exactes si l’on se réfère du moins à la
première estimation officielle, celle de 1788, date d’où l’on partira
pour analyser l’évolution du vignoble français.
L’estimation de 1788
Il faut d’abord préciser que l’estimation de 1788 a été réalisée une
quarantaine d’années après. En effet, dans les années 1826-1828, le
gouvernement de Charles X « demande aux Préfets d’estimer la
11 superficie et la production moyenne du vignoble français (de
l’époque) et de procéder à une enquête rétrospective pour les années
1786-1788 de façon à effectuer des comparaisons à quarante ans
d’intervalle » [29]. Ces données de 1788 n’ont donc pas été recueillies
sous Louis XVI, mais proviennent d’une estimation réalisée quarante
ans après : on voit la marge d’erreur du procédé. Ce qui n’empêche
pas P. Galet de leur faire confiance puisqu’il indique que
« l’évaluation de 1788, faite par l’administration des Contributions
indirectes repose sur des investigations minutieuses » [21]. Quoi qu’il
en soit, cette estimation présente l’énorme intérêt de donner, pour la
première fois, un ordre d’idée vraisemblable de la surface totale du
vignoble et, plus encore, de sa répartition sur le territoire français.
En 1788 la vigne est partout, ou presque
En 1788 donc, la France compterait 1 576 000 ha de vignes qui
auraient produit cette même année 27 millions d’hectolitres de vin,
soit un rendement d’environ 17hl/ha. A l’époque le Sud-Ouest domine
par sa surface viticole les autres régions françaises : le futur
département de la Gironde vient en tête avec 135 000 ha ; arrivent
ensuite les deux départements des Charentes (81 000 et 75 000 ha) qui
produisent du cognac, le Gers (62 000), la Dordogne (56 000) et le
Lot-et-Garonne (55 000), soit 30% du vignoble français (fig.1). Si l’on
y ajoute la Haute-Garonne (41 000), le Lot (36 000), le Tarn (26 000),
le Tarn-et-Garonne (25 000) et quelques départements voisins ce sont
environ 40% des surfaces qui se trouvent rassemblées dans le
SudOuest. Les quatre départements du Languedoc-Roussillon arrivent
assez loin derrière, avec l’Hérault (64 000 ha), le Gard (51 000) et,
plus encore l’Aude (29 000) et les Pyrénées-Orientales (26 000), soit
au total environ 10% du vignoble français.
Ailleurs, la vigne est partout : à l’exception de la Bretagne, de la
Normandie, de la région du Nord qu’elle a désertées depuis la fin du
Moyen Âge, toute la France est viticole ! L’Île-de-France est couverte
de 32 000 ha de vigne ; des départements où la vigne disparaîtra plus
tard en détiennent alors entre 10 et 15000 ha : Ariège, Haute-Loire,
Haute-Marne, Haute-Saône, Vosges. De ce vaste ensemble, ressortent
assez nettement les vignobles de la Loire basse et moyenne où la
vigne occupe 22 000 à 32 000 ha dans chaque département et ceux des
12 vallées du Rhône et de la Saône, prolongée par la Côte-d’Or puis
l’Yonne. Les vignobles champenois des départements de la Marne et
de l’Aube apparaissent discrètement, de même que le vignoble
alsacien.

Figure 1. Le vignoble en 1788

Quatre-vingts ans de folle extension (1788-1875)
La Révolution abolit les douanes intérieures, les taxes diverses
(aides) perçues sur les boissons, ainsi que les droits payés à l’entrée
des agglomérations. Elle annule également les divers édits pris par le
Roi ou les Parlements qui limitaient les possibilités d’utiliser certains
13 cépages considérés comme trop productifs ou de planter de la vigne en
plaine. La vente des Biens du Clergé, puis ceux des émigrés permet
aux bourgeois d’abord, puis aux commerçants et artisans, aux paysans
et aux vignerons d’acquérir au moins un lopin, car chaque famille
désire posséder ou louer quelques ares pour produire son propre vin.
En outre, l’accroissement de la consommation dans les classes
populaires urbaines, suite à une amélioration du niveau de vie, pousse
à augmenter la production. On assiste à une ruée vers la vigne
absolument spectaculaire : selon M. Lachiver, de 1 576 000 ha en
1788, sa surface passe à 2 465 000 ha en 1875, maximum qui ne sera
plus jamais atteint (fig.2).

Figure 2. L'évolution des surfaces viticoles (1788-2010)
En quatre-vingts ans, le vignoble s’est donc accru d’environ
900 000 ha, soit de 56%, et cela assez régulièrement, à l’exception
d’une petite poussée entre 1827 et 1835, suivie d’un recul. Au cours
de la même époque, la production moyenne passe d’une trentaine de
millions d’hectolitres à une soixantaine, grâce également à une forte
augmentation des rendements due à l’utilisation de cépages productifs,
comme l’aramon dans les plaines du Midi méditerranéen.
14 L’extension des surfaces se réalise sur des départements où la vigne
était déjà bien implantée (fig.3). En effet, c’est la France méridionale,
au sud d’une ligne La Rochelle/Nice, qui bénéficie le plus intensément
de cette poussée viticole. Elle est évidemment avantagée par des
conditions climatiques favorables : températures annuelles supérieures
à 12° en moyenne, durée d’insolation en juillet de plus de 260 heures,
une dizaine à une vingtaine de jours où la température dépasse 30°,
risque de gel très atténué, en somme climat doux et plus ou moins
humide au Sud-Ouest, climat chaud et plus ou moins sec au Sud-Est
[32]. Mais ces régions bénéficient également, après 1850, d’une bonne
desserte ferroviaire vers Paris qui, plus que jamais, représente le
principal marché du vin en France. Le Sud-Ouest profite
particulièrement de l’extension de la vigne. Poussées par le succès du
cognac, la Charente-Maritime (dite Inférieure à l’époque) gagne
71 000 ha, et la Charente 35 000. Libérés des contraintes à
l’exportation que faisait peser le « privilège » de Bordeaux, le
département de la Dordogne gagne 37 000 ha, le Gers 33 000, le Lot
24 000, le Lot-et-Garonne 21 000, la Haute-Garonne 18 000, le Tarn
16 000, le Tarn-et-Garonne (13 000). En revanche le vignoble de la
Gironde, déjà considérable en 1788 et peut-être désavantagé par la
perte de son « privilège », reste presque stationnaire (+5 000 ha). Le
Sud-Est voit également ses surfaces fortement augmenter, mais moins
uniformément, puisque trois départements profitent surtout de la
progression : l’Hérault gagne à lui seul 130 000 ha, l’Aude 69 000, les
Pyrénées-Orientales 33 000 ; seul le Gard, tôt touché par le
phylloxéra, ne progresse que de 8 000 ha. C’est l’époque où depuis les
terroirs traditionnels de coteaux, la vigne se déverse vers les plaines
aux terres fertiles : « en Languedoc, c’est le triomphe du mélange
aramon (très productif) et des cépages teinturiers » [21]. Plus à l’est, la
progression est moins spectaculaire, sauf dans le Var (37 000 ha). Au
total les trois quarts des nouvelles surfaces viticoles concernent le
Sud.
15
Figure 3. Le vignoble en 1870/79 et son évolution entre 1788 et 1870/79
Ailleurs, la progression des surfaces viticoles apparaît beaucoup
moins spectaculaire et dépasse rarement 20 000 ha par département.
Les gains les plus remarquables se situent dans la vallée du Rhône,
comme une sorte de prolongation du Sud-Est : Ardèche (15 000 ha),
Isère (21 000), Rhône (18 000). Dans les autres régions, seuls les
départements qui avaient une notoriété auparavant, et encore pas tous,
voient s’étendre leur vignoble : la Côte-d’Or (+16 000 ha),
Saône-etLoire (+13 000), l’Indre-et-Loire (+20 000). Ailleurs aucun
département ne gagne 10 000 ha. Et surtout, le retrait s’amorce dans
certains départements du Nord-Est (Haute-Saône), du Nord (Ardenne)
et du Nord-Ouest (Ille-et-Vilaine, Mayenne, Eure).
16 Cependant, à cette date symbolique de 1875 où il atteint sa surface
maximale, le vignoble français n’est déjà plus tout à fait celui qu’il
était vers le milieu du siècle, à l’époque où, selon P. Galet, « la culture
de la vigne était simple, se limitant à la taille, aux labours et aux
vendanges, donc une culture biologique véritable» [21]. En effet, deux
alertes, provoquées par deux maladies venues d’Amérique, ont obligé
les vignerons à modifier leurs techniques et contribué à affaiblir cet
impressionnant édifice viticole. Le premier, l’oïdium, un champignon
venu d’Amérique, « vit à l’extérieur de la vigne en se nourrissant de la
sève. Il forme une poussière grise sur toute la végétation herbacée et
laisse des blessures sur les baies, propices au développement de la
pourriture grise » [20]. La maladie arrive vers Paris en 1847, puis
touche peu à peu l’ensemble de la France entre 1851 et 1857. Les
surfaces viticoles ne sont pas affectées mais l’oïdium occasionne une
forte baisse de la production qui passe de 46 millions d’hectolitres en
1850, à 11 millions en 1854, occasionnant ainsi la plus faible récolte
depuis 1788 [29]. Une parade est heureusement rapidement trouvée :
un traitement à base de soufre, appliqué avec un soufflet, mais qui
mettra du temps à se diffuser car il coûte de l’argent et demande du
temps, puisqu’il faut traiter régulièrement chaque année. La
médiocrité des récoltes oblige même à importer du vin et facilite le
démarrage du vignoble d’Algérie à partir de 1850, source de futurs
problèmes pour celui de la métropole. Pour le moment, cet épisode
n’entame le vignoble français que pendant quelques années puisque
dès 1858, la récolte repasse à 54 Mhl.
En 1878, commence à se répandre une deuxième maladie, venue
d’Amérique elle aussi, provoquée encore par un champignon, le
mildiou. Les feuilles de la vigne se dessèchent, « grillent » et tombent,
réduisant la photosynthèse et donc l’apport en sucre ; les grains
euxmêmes noircissent, se dessèchent ou pourrissent. Sans traitement, le
cep peut périr en quelques années. Une nouvelle fois la parade est
trouvée, un peu par hasard : une solution à base de cuivre et de chaux
grasse, connue sous le nom de bouillie bordelaise, que l’on projette
sur la vigne avec un pulvérisateur. Ce nouveau traitement coûte une
fois de plus temps et argent. Mais, après les champignons, l’arrivée
d’un insecte dévastateur va provoquer des dégâts d’une tout autre
ampleur.
17 1875-1920 : La malédiction américaine
Le séisme phylloxérique et la reconstitution
L’insecte Phylloxera vastatrix arrive en France avec l’introduction
de plants américains. Muni d'un suçoir, il l'enfonce dans les racines
pour en aspirer la sève et détermine ainsi des nodosités et des
tubérosités qui font mourir le cep. En effet, sur une racine jeune, la
partie percée se déforme ; les nodosités ainsi formées sont peu
dangereuses en elles-mêmes, mais elles ouvrent la porte aux agents de
décomposition qui font pourrir et mourir la racine. La piqûre de
l'insecte est plus grave encore lorsqu'elle touche de vieilles racines car,
au point traversé, les tissus se décomposent assez rapidement : toute la
partie inférieure finit par périr et le pied tout entier meurt en deux ou
trois ans. Alors que l’on avait su contrer assez rapidement les deux
maladies américaines précédentes, cette fois le remède est en même
temps plus long à trouver et particulièrement drastique.
Le phylloxéra est signalé pour la première fois dans le Gard en
1863, les Bouches-du-Rhône en 1868, la Gironde en 1869 (fig.4). En
1880, une vingtaine de départements du Sud sont totalement touchés,
une dizaine d’autres le sont sérieusement, dans une vingtaine d’autres
des taches phylloxériques sont apparues. Le fléau se diffuse à une
rapidité étonnante : entre 1875 et 1885, le vignoble de l’Hérault passe
de 193 000 ha à 99 000 ha. En France, en 1880, 400 000 ha sont
ruinés et 250 000 touchés. Une quinzaine d’années plus tard, la
quasitotalité du vignoble français est infectée, sauf quelques départements
de l’extrême Nord-Est et du Massif Central. Ainsi dès 1875, le
vignoble français commence sa décroissance : sa surface passe de
2 465 000 ha à cette date à 2 220 000 ha en 1880 à 1 830 000 en 1890
et dans la même période, d’une production moyenne d’environ 60
millions d’hectolitres, à 35 puis 25.
18
Figure 4. Date de la première tache phylloxérique
Pour la survie du vignoble et des vignerons, on cherche
fiévreusement des solutions. Hors divers moyens de lutte, plus ou
moins bizarres, proposés par des inventeurs facétieux, deux sont
essentiellement employés. Dès 1869, on découvre que les vignes
américaines résistent au phylloxéra et que l’on peut y greffer des
plants français, mais cette technique est peu suivie au début, car elle
ne détruit pas l’insecte et oblige à l’arrachage des ceps puis à leur
replantation. On cherche donc plutôt des moyens pour traiter la plante,
notamment avec le sulfure de carbone : « autour de chaque cep, quatre
trous sont creusés et, à l’aide d’un pal injecteur (sorte de grosse
19 seringue) (…) on fait chaque fois pénétrer dans le sol dix à vingt
grammes d’insecticide dilué dans de l’eau » [29]. Travail long, jusqu’à
60 000 trous de pal par hectare dans les terres argileuses, et nécessité
de trois traitements par an ; même si le coût du produit traitant est
compensé par une subvention d’Etat et si les injecteurs sont prêtés
gratuitement, la charge en main-d’œuvre est considérable. En outre,
les traitements au sulfure de carbone donnent des résultats très
mitigés. La submersion pendant quarante jours, en hiver, a également
été pratiquée, mais sur une quarantaine de milliers d’hectares
seulement, la technique s’avérant coûteuse, et réalisable seulement en
plaine.
C’est donc contraints et forcés, que les vignerons se résignent à
l’arrachage et à la replantation. Solution psychologiquement difficile :
le vigneron s’y résout la rage au cœur, quand il ne décide pas d’arrêter
définitivement le travail de la vigne. Solution économiquement lourde
également : elle est coûteuse puisqu’il faut arracher, replanter et
attendre quatre à cinq ans pour obtenir un vin commercialisable.
Solution qui nécessite en outre un choix délicat entre une replantation
en plants américains « directs » ou en hybrides ou en plants anciens
greffés sur cépages américains. Directs et hybrides, aptes à tous les
terrains ou presque, résistant mieux aux maladies, peuvent donner une
petite récolte après une gelée de printemps et surtout, en année
normale, fournir une abondante vendange ; par ailleurs, nécessitant
peu de soins, ils sont bien adaptés aux régions de polyculture où la
main-d’œuvre est très occupée par d’autres travaux. Mais leur valeur
gustative est pour le moins médiocre : ils donnent des vins plats, peu
alcoolisés, sans grande valeur marchande, sauf à en produire de
grandes quantités. La reconstitution en plants anciens greffés sur pieds
américains, quant à elle, s’avère plus coûteuse puisque s’ajoutent ici le
prix du greffage et la perspective de moindres rendements ; en
revanche, le produit peut garder l’éventuelle qualité des vins
traditionnels.
Après le phylloxéra, le vignoble connaît encore deux mauvaises
passes qui découragent ceux des vignerons qui avaient eu la volonté et
les moyens de reconstituer : d’abord la surproduction. Entre 1890 et
1900, la surface du vignoble continue de diminuer mais plus
lentement qu’auparavant (1 750 000 en 1900, contre 1 830 000 en
20 1890), car les replantations du Midi compensent en partie les
arrachages et les abandons du Nord. La production française de vin
connaît même une embellie, car la replantation se réalise le plus
souvent en cépages très productifs : descendue aux alentours de 25 à
30 millions d’hectolitres dans les années 1880, elle remonte à la fin
des années 1890, avec même des années records en 1899 (48 Mhl)
1900 (68), 1901 (58). Malheureusement, avec l’importation des vins
d’Algérie qui s’accroît à la fin des années 1880, les prix s’effondrent :
40 francs en moyenne au début des années 1880, 20 lorsque la
reconstitution s’achève dans les années 1890, 11 francs en 1900, 8 en
1901, alors que le prix de revient se situe vers 15 euros. D’où
l’affirmation, de M. Lachiver : « ce n’est pas le phylloxéra qui a ruiné
le vignoble dans de nombreux départements, c’est la certitude qu’il
n’y avait plus rien à faire contre ces flots de vins que les
wagonsciternes déversaient à Bercy ». Affirmation certes simplificatrice pour
la fin du XIX° siècle, puisque la réduction des surfaces qui a
commencé en 1875 et qui s’est accélérée dans les années 1880
correspond bien à l’attaque massive du phylloxéra, mais qui recouvre
une réalité indiscutable après 1900.
La guerre de 1914-1918 constitue un deuxième traumatisme pour le
vignoble. Le conflit lui-même fauche une partie de la main-d’œuvre
masculine la plus jeune, celle qui pourrait éventuellement assurer
l’avenir : en moyenne un combattant sur six à sept ne revient pas. Les
hommes ayant été absents pendant quatre ans, la main-d'œuvre restée
sur place (femmes, enfants, personnes âgées) ne peut suffire à
maintenir un vignoble qui, s’il n‘est pas l’objet de soins permanents,
se dégrade très vite : « la vigne avait trois ans quand mon grand-père est
parti (en 1913), quand il est rentré, à la place il y avait un petit bois
d’acacias » raconte un de ses petits-fils » [46] ; même si le propos paraît
exagéré, il montre bien le défi à relever. Lorsque les hommes
reviennent, ils hésitent à reprendre une exploitation en médiocre état, à
un moment où la concurrence s’exacerbe avec le retour des vins du
Midi et d’Algérie auxquels les « poilus » ont été habitués pendant la
guerre. Un adage populaire dit alors « le phylloxéra a tué la vigne, la
Grande guerre a tué les hommes ». Ce que confirme S. Boulanger à
propos du Jura, « la guerre a eu plus d’impact quant à l’abandon du
vignoble que le phylloxéra lui-même » [7].
21 Le bilan final est évidemment catastrophique. En 1880, la France
comptait encore 2 221 000 ha de vigne, en 1920, 1 518 000, soit
presque un tiers de perte en quarante ans (31,7%). Les surfaces
viticoles abandonnées ou replantées ou reconverties en d’autres
cultures sont réparties très inégalement sur le territoire (fig.5). En
effet, si toutes les régions ont vu leurs surfaces reculer, certaines ont
moins souffert que d’autres : une nouvelle carte viticole est en
construction.
Un grand gagnant : le Languedoc-Roussillon
Le Languedoc-Roussillon voit d’abord sa surface viticole diminuer
précocement et rapidement jusque vers 1885 (fig.6). Mais il retrouve
vite son potentiel d’avant crise et l’accroît même finalement d’environ
80 000 ha entre 1875 et 1915, surtout grâce à l’Aude dont les surfaces
progressent de 80% ; l’Hérault, dont les surfaces étaient passées
d’environ 193 000 ha en 1875 à 99 000 en 1885, retrouve ce qu’il
avait perdu avec 187 000 ha en 1905 (tableau 2). Vers l’est, le
Vaucluse gagne 9 000 ha. A la veille de la Première Guerre Mondiale,
un tiers du vignoble français est désormais concentré dans le
Languedoc-Roussillon et son poids dans la production nationale est
plus lourd encore car il s’est reconstitué avec des cépages très
productifs.
22
Figure 5. Le vignoble en 1910/19 et son évolution entre 1870/79 et 1910/19
23
Figure 6. L'évolution des surfaces viticoles par régions (1788-2010)

1870/79 1900/09 1910/19 Evolution Evolution
(moyenne) (moyenne) (moyenne) totale (%)
(ha) ha) (ha) (ha)
Aude 98 360 127 252 177 014 78 654 80,0
Gard 59 009 74 480 67 930 8 921 15,1
Hérault 193 162 186 834 181 252 - 11 910 -6,2
Pyrénées- 59 002 63 943 62 432 3 430 5,8
Orientales
Total 409 533 452 509 488 628 79 095 19,3
Source : Lachiver M., Vins, vignes et vignerons
Tableau 2. Evolution des surfaces viticoles en Languedoc-Roussillon
entre 1870/79 et 1910/19
Comme l’écrit M. Lachiver, la crise phylloxérique a fait du Midi
languedocien une région de monoculture de la vigne, une « usine à
vin » comme il n’en existe pas d’autres dans le monde ». La mise en
place rapide, à partir du milieu du XIX° siècle, d’un dense réseau de
voies ferrées va permettre aux wagons citernes provenant des « usines
à vin » du Languedoc d’arriver dans les gares des villes et des bourgs
où les marchands de vin, libérés de l’obligation d’avoir à traiter avec
de multiples vignerons, peuvent vendre à bas prix un produit qui
24 arrive presque à leur porte en grande quantité : les prix baissent de
moitié entre 1883 et 1903.
Dans le reste du pays, le déclin est général car aucun département
ne retrouve, dans les années 1910, sa surface viticole de 1875, à la fois
sous l’effet du phylloxéra qui remonte vers le nord et sous la pression
d’un nouveau contexte économique. En effet ces vignobles, protégés
jusqu’ici par la cherté des transports et qui, sauf exceptions, vendaient
leur récolte sur un marché local ou régional plus ou moins captif,
voient cet avantage diminuer puis disparaître. En outre, pendant la
guerre, le gouvernement prend « la décision de distribuer
régulièrement du vin aux soldats. Ce ne fut d’abord qu’un quart de litre
par jour, ration portée à un demi-litre en 1916 ; pour de nombreux
militaires venus de régions où le vin n’était pas consommé
ordinairement, c’est l’apprentissage d’une nouvelle boisson qui a vite
fait de remplacer le cidre ou la bière. Pour le vignoble français tout
entier c’est une aubaine » [29]. Mais c’est évidemment, le vignoble
languedocien qui est le mieux armé pour en profiter.
Face à la concurrence des vins du Midi, les vignerons
professionnels des autres régions sont tentés de replanter eux aussi des
cépages productifs et résistants, c’est-à-dire des plants américains
directs ou des hybrides, plutôt que des plants locaux greffés, de
moindre rendement, plus fragiles et plus coûteux. Erreur fatale car ils
perdent la typicité et la qualité de leur produit puisque ces hybrides et
directs donnent des vins médiocres qui ne sont pas à même de
concurrencer les arrivages massifs du Languedoc-Roussillon. Le
consommateur va bientôt plutôt boire le « gros rouge » du Midi,
coupé de vin d’Algérie, au goût banal mais assez régulier et bon
marché, que les productions locales plus chères et inégales selon les
années et selon les vignerons. Que s’ajoute, à la surproduction des
premières années du XX° siècle, la baisse des prix qui s’ensuit et l’on
aura compris qu’une masse de vignerons professionnels lâchent prise
et cherchent du travail dans l’industrie (notamment dans le Nord-Est),
dans l’administration, dans les chemins de fer, etc. Quant à ceux qui
travaillaient la vigne uniquement pour leur propre consommation,
beaucoup d’entre eux préfèrent acheter un vin venu d’ailleurs, à des
prix désormais très abordables, plutôt que de continuer à travailler leur
25 lopin. La réaction à ces différents événements s’avère cependant fort
différente selon les régions.
De grands perdants : les autres vignobles producteurs de
vins ordinaires
Les départements du tiers méridional du pays (hors Languedoc),
qui détenaient des surfaces importantes, notamment avec la forte
poussée qui suit 1850, ont un peu mieux résisté que les plus
septentrionaux, tout en perdant près de la moitié de leurs surfaces. En
effet, les 11 départements de la région qui détenaient plus de 25 000
ha en 1870/79, ont perdu 45 % de leur surface viticole (tableau 3).
Moyenne (en Moyenne (en Pertes Pertes
ha) ha) (en ha) (%)
1870/79 1910/1919
Ardèche 27 495 16 794 10 701 38,9
Bouches-du- 39 801 26 014 13 787 34,6
Rhône
Dordogne 92 712 42 304 50 408 54,4
Drôme 25 248 14 241 11 007 43,6
Haute-Garonne 58 421 30 285 28 136 48,2
Gers 95 100 46 620 48 480 51,0
Lot 60 026 21 419 38 607 64,3
Lot-et-Garonne 75 610 43 041 32 569 43,1
Tarn 41 261 27 845 13 416 32,5
Tarn-et-Garonne 38 075 24 841 13 234 34,8
Var 77 794 50 837 26 957 34,7
Total 631 543 344 241 287 302 45.5
Source : Lachiver M., Vins, vignes et vignerons
Tableau 3. Evolution des surfaces viticoles de certains départements du Sud entre 1870/79 et
1910/19
Les moins touchés, parmi ces départements, perdent environ un
tiers de leur surface (Ardèche, Bouches-du-Rhône, Tarn,
Tarn-etGaronne, Var), les plus affectés entre la moitié et les deux tiers
(Dordogne, Gers, Lot), notamment ceux qui avaient le plus bénéficié
de la flambée de plantations qui avaient suivi 1850 : la Dordogne a vu
ainsi disparaître 51 000 ha de vigne en une quarantaine d’années, le
Gers 48 000, le Lot 39 000, le Lot-et-Garonne 33 000 ; un vrai séisme
pour ces départements très viticoles.
26 Dans le nord et le centre de la France, régions évidemment les plus
sensibles par leur climat à la concurrence du Midi méditerranéen, les
pertes sont proportionnellement encore plus lourdes, puisqu’elles
dépassent la moitié des surfaces initiales. En effet, la surface des treize
départements qui, en 1870/79, détenaient plus de 10 000 ha de vigne
(en dehors de quelques-uns dont il sera question plus loin) a été
entamée d’environ 59% (tableau 4).
Moyenne Moyenne Pertes Pertes
(en ha) (en ha) (en ha) (en %)
1870/79 1910/19
Cher 15 133 8 100 7 033 46,5
Corrèze 16 040 3 764 12 276 76,5
Indre 22 439 11 685 10 754 47,9
Loiret 31 003 10 683 20 320 65,5
Haute-Marne 16 228 3 081 13 147 81,0
Meurthe-et-M. 16 317 5 745 10 572 64,8
Meuse 12 519 1 929 10 590 84,6
Nièvre 10 603 5 032 5 571 52,5
Puy-de-Dôme 27 487 18 983 9 504 34,6
Haute-Saône 12 764 3 374 9 390 73,6
Deux-Sèvres 21 808 6 120 15 688 71,9
Vienne 33 825 20 799 13 026 38,5
Yonne 40 674 15 075 25 599 62,9
Total 276 240 114 370 161 870* 58,6
Source : Lachiver M., Vins, vignes et vignerons
Tableau 4. Evolution des surfaces viticoles de certains départements
du Centre et du Nord entre 1870/79 et 1910/19
Pour certains la réduction de la surface est plus grave encore : la
Corrèze, la Haute-Marne, la Meuse, la Haute-Saône, les Deux-Sèvres
perdent entre 70 et 80% de leurs surfaces. L’Yonne en voit disparaître
presque les deux tiers : ce département qui, grâce à ses rivières,
trouvait dans la région parisienne un débouché tout naturel à ses « vins
de comptoir friands et vifs » [28], subit maintenant toute la pression
des vins du Midi qui arrivent à Bercy par wagons. Seul Chablis résiste
un peu mieux grâce à sa grande réputation et à la volonté des
propriétaires locaux de miser sur la qualité. On y reviendra plus en
détail plus loin.
Le cas des vignobles de l’Île-de-France présente de fortes
similitudes avec celui de l’Yonne, à cela près que, premiers visés par
27 la concurrence du Midi, la diminution de leur surface intervient dès le
milieu du XIX° siècle, bien avant l’arrivée du phylloxéra. On y
reviendra également. Enfin, le vignoble des Charentes présente un cas
bien particulier, à la fois par son étendue avant le phylloxéra (261 000
ha), par l’ampleur de la baisse des surfaces (185 000 ha perdus, soit, -
71%) et par son statut un peu ambigu. Les Charentes, orientées avant
le phylloxéra à la fois vers la production de vin blanc de médiocre
qualité et vers la distillation en alcools et Cognac, abandonnent
presque la production de vin et se concentrent sur le Cognac qui va
peu à peu concerner les neuf dixièmes des surfaces. A côté de ces
départements victimes d’une véritable déroute viticole, quelques
autres ont limité les dégâts.
Des vignobles de qualité plus épargnés
Les vignobles qui, avant la crise phylloxérique, jouissaient d’une
grande renommée ou au moins d’une certaine célébrité ont
généralement mieux résisté (tableau 5)
1870/79 1910/19 Evolution Evolution
Moyenne Moyenne (ha) (%)
(en ha) (en ha)
Gironde 139 644 134 879 -4 765 -3,4
Indre et Loire 46 184 36 017 -10 167 -22,0
Loir-et-Cher 27 907 26 069 -1 838 -6,6
Loire Atlant. 31 586 24 932 -6 654 -21,1
Maine-et-Loire 34 316 33 298 -1 018 -3,0
Côte-d’Or 33 359 21 356 -12 003 -36,0
Saône-et-Loire 43 534 37 150 -6 384 -14,7
Marne 16 635 11 232 -5 403 -32,5
Total 373 165 324 933 48 232 12,9
Source : Lachiver M., Vins, vignes et vignerons
Tableau 5. Evolution des surfaces viticoles dans les vignobles de qualité
entre 1870/79 et 1910/19
Pendant la crise phylloxérique, après une période d’hésitation plus
ou moins longue, la reconstitution s’est réalisée, au moins en partie, en
anciens plants greffés, susceptibles de maintenir la qualité du vin. Le
cas de la Gironde apparaît particulièrement emblématique puisque ce
département maintient approximativement sa surface vers
135/140 000 ha pendant les années 1880-1910. Il subit pourtant,
comme les autres, l’attaque du phylloxéra mais la riposte est rapide et
28 massive : submersion des vignes lorsque c’est possible, traitement au
sulfure de carbone qui donne ici d’assez bons résultats, enfin
arrachage et replantation. La reconstitution, commencée d’abord avec
des cépages américains directs ou des hybrides, est abandonnée
progressivement au profit des plants traditionnels greffés sur pieds
américains. Par exemple à Baurech, sur la rive droite de la Garonne et
à une vingtaine de kilomètres de Bordeaux, « c’est à un rythme
effréné que les replantations s’effectuent. Les aides financières sont
largement responsables de cette évolution. Ainsi en 1906, l’ensemble
du vignoble baurechois est constitué de plants greffés » [81].
Le département de la Marne, fief du vignoble de Champagne,
souffre lui aussi puisqu’un tiers des vignes disparaît, mais il connaît
une évolution atypique. Pendant la décennie 1870/79, le vignoble se
maintient aux alentours de 16 600 ha, puis il garde approximativement
son potentiel jusqu’à la décennie 1900/09 (14 800 ha) car touché
tardivement par le phylloxéra (après 1890). C’est donc seulement dans
la décennie suivante que les surfaces se rétractent rapidement jusqu’à
descendre à 11 200 ha à la fin de la guerre de 1914-1918, épisode de
son histoire qui l’a profondément touché. Le recul du vignoble
marnais ne saurait toutefois se comparer à celui de départements
voisins comme la Meuse (-85%) et la Haute-Marne (-81%) qui
produisent alors essentiellement des vins ordinaires.
Dans d’autres vignobles de qualité, les surfaces diminuent
également mais, pour la plupart, sans s’effondrer. Les vignobles de
Loire (Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Loire Inférieure, Maine-et-Loire)
passent de 140 000 à 120 000 ha (-14%). Ceux de la vallée du Rhône
septentrionale souffrent un peu plus : le département du Rhône perd
17% de ses surfaces (de 41 000 à 34 000 ha), l’Isère, pour sa partie
rhodanienne, 23% (de 30 000 à 23 000 ha).
La Bourgogne connaît des situations contrastées, outre l’Yonne
dont il a été question plus haut. La Saône-et-Loire se maintient assez
bien (-16%) et conserve les plus vastes surfaces (37 000 ha encore en
1910/19), mieux même que la Côte-d’Or dont le recul global est
appréciable (36%). Mais ce département fournit un exemple
démonstratif du rôle des cépages dans l’évolution des surfaces
reconstituées. En effet, dans la Côte elle-même, qui replante en pinot
29