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La représentation du monde arabo-musulman à la télévision française

De
304 pages
En partie centré sur la médiatisation de la société irakienne pendant la guerre de 2003, cet ouvrage tente de réfuter l'idée d'un Orient uniforme, et de répondre à une question cruciale de notre époque : comment rendre compte de l'étranger ? Comment la télévision, par le biais du journal télévisé, construit-elle l'image d'une autre culture dans un contexte de guerre ? Explique-t-elle bien l'autre ? N'est-elle pas davantage produtrice de représentations sociales que rapporteuse de faits ?
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La représentation
du monde arabo-musulman
à la télévision française








































Jad OUAIDAT





La représentation
du monde arabo-musulman
à la télévision française





































© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56592-0
EAN : 9782296565920




A ma famille
A Camille















































« A l’origine du ressentiment chez l’individu comme dans le
groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un
affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par
impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et
qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. »

Le ressentiment dans l’histoire, comprendre notre temps,
Marc Ferro.


« Les affrontements entre les cultures et les religions ne sont pas
une fatalité [...] Nous voici à ce point crucial où s’entrevoit la possibilité
d’une réconciliation entre la puissance et la grâce, entre le ciel et la mer,
entre le requin et la mouette, parfaite alliance des contraires célébrée par
les philosophes et les poètes. Oui, une nouvelle fraternité est possible. Un
sens est possible. Des valeurs existent, qui méritent d’être défendues. »

Le requin et la mouette,
Dominique De Villepin.




















SOMMAIRE GENERAL
SOMMAIRE GENERAL...............................................................9
INTRODUCTION GENERALE .................................................11
Chapitre méthodologique 19
PREMIERE PARTIE : Orient/Occident un champ de
stéréotypes ? .................................................................................41
I - Orient/Occident : la naissance du mythe ................................. 43
II - La représentation de l’univers culturel du monde arabo-
musulman à travers l’Irak.............................................................. 69
DEUXIEME PARTIE : de la médiatisation de la guerre à la
crise de la représentation.............................................................81
I - La mise à l’écran de la guerre en Irak : la médiatisation de
l’événement à la recherche du spectacle médiatique ................... 83
II - La couverture médiatique de la guerre : des constructions
télévisuelles de l’événement.......................................................... 117
III - Les récits médiatiques de guerre : de l’information
scénarisée ? .................................................................................... 151
IV - Intentionnalité, rhétorique, symbolique et effets dans la
production de l’information télévisée.......................................... 189
TROISIEME PARTIE : les effets de la couverture médiatique
de la guerre sur la perception de l’autre...................................221
9 I - La couverture médiatique de la guerre comme révélatrice
d’un espace référentiel.................................................................. 223
II - Rendre compte de l’actualité à l’étranger renforce-t-elle la
méconnaissance de l’autre ?......................................................... 247
CONCLUSION GENERALE....................................................263
BIBLIOGRAPHIE.....................................................................269
ANNEXES..................................................................................279
ANNEXE I ..................................................................................... 281
ANNEXE II.................................................................................... 285
GLOSSAIRE ..............................................................................291
TABLE DES MATIERES .........................................................293
10INTRODUCTION GENERALE
Cet ouvrage pose la problématique de la perception de l’autre à travers le
journal télévisé, qui remonte à des questionnements formulés dans un travail
1réalisé sur la représentation photographique de l’Afghanistan . De l’utilisation
de la photographie dans le quotidien Le Monde, on a pu montrer comment dans
une couverture médiatique de la guerre, le traitement de l’actualité mène à la
représentation d’un pays. Celle-ci s’est avérée dominée par l’imaginaire. La
photographie a transformé l’Afghanistan, pendant et malgré la guerre, en un
monde qui fascine.
Le 11 septembre, la guerre contre l’Afghanistan, les relations tendues entre
Occident et Orient, sont des éléments qui ont suscité l’intérêt de travailler sur le
monde arabo-musulman à travers l’Irak et à travers sa perception dans les
médias occidentaux. Dans le même temps, les concepts Occident/Orient ont
refait surface, notamment dans le discours médiatique. D’où l’idée de prolonger
cette réflexion au discours télévisuel, en l’occurrence au sein des journaux
télévisés, pour étudier les conséquences de la médiatisation de la guerre en Irak
2003 sur ce pays. On abordera la question de l’altérité dans le discours
médiatique, ses fondements, ses effets et ses conséquences sur les informations
télévisées. La représentation du monde arabo-musulman à travers le cas irakien
durant une période de guerre fortement médiatisée a été l’occasion de réunir
tous les éléments qui servent à analyser sa mise à l’écran.
L’analyse du discours télévisuel ne doit pas se concentrer uniquement dans
une critique idéologique, politique ou économique, mais elle doit s’inscrire dans
un modèle culturel par le lien très fort qui existe entre la communication et la
culture sur le modèle occidental. Dominique Wolton écrit : « il est moins
question de rationalité d’organisation des rapports sociaux, que d’imaginaire,
2de représentation et de symboles » . La relation entre culture et communication

1
Mémoire de DEA (sous la direction de Martine Joly), La représentation photographique de la
guerre en Afghanistan entre l’actualité et l’imaginaire. Université Bordeaux3, 2003.
2
Wolton Dominique, Penser la communication, Paris, Flammarion, 1997, p.49.
11se complique à partir du moment où elles sont domestiquées et marquées par le
discours, parce que toute participation à la pratique communicative concrète
risque de transformer ce discours en un discours imaginaire comme le fait
remarquer Paul Marcel Lemaire.
Celui-ci écrit que : « c’est dans le processus communicatif que se
manifestent, de façon souvent discrète ou inconsciente, les ressorts les plus
cachés d’une culture, ceux qui servent précisément de filtres perceptuels et
d’ancrages épistémologiques, et qui font apparaître la culture elle-même plutôt
comme un ensemble labile, plus ou moins instable, « de parties » ou de zones
3assez disparates » .
Il s’agit ici d’associer l’étude du discours médiatique à la culture arabo-
musulmane. La communication à travers le discours télévisuel établit un savoir
basé sur une logique culturelle, même si elle n’exclut pas les influences des
données d’ordre économique, sociopolitique ou historique. Mais les enjeux de
la communication sur le monde arabo-musulman traduisent cette logique
dominante d’ordre culturel et même au-delà. La démarche médiatique, qui
transmet les croyances, la manière de penser et le mode de vie au sein de
l’actualité, serait perçue comme un modèle de représentation par ses
démonstrations préconçues. La vision que propose la télévision représente la
matière première de l’information évoquant l’univers de référence dont il est
question, à savoir la société irakienne. En fonction de cet événement
médiatique, quel univers médiatique les informations télévisées proposent-elle ?
La représentation télévisuelle est un processus significatif conçu entre
construction et production de l’information. On se penchera sur la question du
discours télévisuel et sur sa dimension démonstrative. La médiatisation de
l’autre à la télévision française lors de la couverture médiatique de la guerre en
Irak 2003 obéit aux règles de l’intention et elle pose la question de l’objectivité
dans le travail journalistique. Les journalistes avec leurs rédactions décident des
grandes lignes ou des stratégies. Ils rendent compte des faits en cours ou en
différé, mais il se peut que ils complètent leurs informations par des mises en
scène spécifiques de l’actualité. Et c’est parfois intentionnellement que les
journalistes de télévision omettent certains détails pour parvenir à l’effet
souhaité.
La question principale s’articule autour de l’image de l’autre mise en place
par la télévision française. Le traitement télévisuel d’une actualité chargée de
signes produit une image d’un univers socioculturel. En effet, chaque chaîne de

3
Lemaire Paul-Marcel, Communication et culture, Québec, Les presses de l’université de Laval,
1989, p.93.
12télévision choisie dans cette étude (TF1 et France2, utilisé ici FR2) cherche à
atteindre son objectif, ce qui lui permet d’intégrer et de diffuser un discours
spécifique correspondant à une stratégie de représentation et de mise en scène
de l’information.
Problématique
La problématique repose sur l’analyse du fonctionnement de l’instance
médiatique, qui produit le sens ou même impose sa vision globale de
l’événement. Face aux grands événements, comment la télévision française met-
elle en place l’univers d’une autre culture, en l’occurrence la culture arabo-
musulmane, dans un contexte de guerre ? Comment la télévision construit-elle
l’image de cette culture ? Comment celle-ci est-elle traitée télévisuellement ? Le
traitement médiatique, dans ces conditions, suscite-t-il la construction de l’autre
dans une perspective conformiste et simpliste ?
Autour de ce questionnement central sur l’altérité, des questions
complémentaires suivantes se posent. Comment, dans la couverture médiatique,
informe-t-on sur l’actualité ? Lorsque la construction de l’information télévisée
sur la guerre s’oriente vers la représentation d’une société, quelles sont les
conséquences de la représentation télévisuelle sur la perception de la culture
arabo-musulmane ? Cependant, la représentation de l’autre ne serait-elle pas en
crise de transparence ?
Afin d’éclairer le rôle de la télévision comme moyen technique
d’information et de communication qui tisse des liens sociaux, on s’interrogera
sur l’intérêt de l’image d’une société véhiculée par la télévision. Autrement dit,
on s’intéressera à la dimension informative du média télévisuel pendant la
guerre. La transmission du savoir et de connaissances sur l’autre à travers la
vision journalistique est susceptible d’influencer la perception des
téléspectateurs. Dans ce cas, la télévision peut-elle favoriser un dialogue
culturel ? Ou bien au contraire, crée-t-elle un certain écart entre deux cultures
différentes ? Quelles sont les conséquences de cette couverture médiatique sur
la perception de l’autre ? Autour de la médiatisation de la société irakienne
pendant la guerre en 2003, plusieurs hypothèses de départ sont émises.
13Hypothèse 1
On considère que la production figée de l’information au cours de la
couverture médiatique s’assimile à un manque d’information. À cet égard, on
déterminera si la culture de l’autre subit un traitement médiatique spécifique.
Les signes qui apparaissent à la télévision évoquent la culture de l’autre dans le
contexte de la guerre en Irak, mais ces signes sont produits selon les règles
d’une vision historique et ils renvoient aux stéréotypes visuels. En effet, la
méconnaissance de la culture arabo-musulmane semble loin d’être terminée.
Hypothèse 2
Comment construit-on le journal télévisé évoquant l’autre ? La télévision
fabrique des images et des représentations qui vont passer par des archétypes et
des langages spécifiques. Ce qui laisse supposer que la télévision, à partir des
modèles de traitement du journal télévisé, vise à capter l’attention des
téléspectateurs. Elle mêle le modèle informatif et le spectaculaire dans les
situations d’urgence. Les informations télévisées sont créées par des opérations
de mise en discours verbal et de mise en images. La mise en récit de l’actualité
révèle des scripts ou des modèles scénaristiques à suspens au sein du journal
télévisé.
On suppose donc que le discours de l’information télévisée mêle réel et
fiction pour obtenir un discours qui cherche à interpeller en plus d’informer, et
que la recherche de la spectacularisation dans l’information dévoile un niveau
de simplification. Le discours informatif se transforme en un moyen explicatif
mais réducteur pour faire connaître l’autre. Il devient une source d’illustration
pour le rendre intelligible. Mais ces discours médiatiques ne risquent-ils pas de
déformer cette culture présentée à la télévision ? Lors d’une représentation
quotidienne au journal télévisé, les images symboliques ne deviennent-elles pas
le support d’amalgames et de confusions ?
Hypothèse 3
Cette troisième hypothèse amène à une réflexion sur l’image du monde
arabo-musulman véhiculée à travers la société irakienne. Cette hypothèse
s’oriente autour des conséquences du traitement de l’information médiatique sur
l’image de l’autre. Le traitement de l’information se base sur des signes
14spécifiques de cette société, mais qui peuvent être donnés par analogie à une
autre société arabo-musulmane.
L’information occupe une place dans la démonstration de l’actualité, mais en
outre, la société irakienne est identifiée par des éléments simplificateurs qui
résultent de la focalisation médiatique sur la crise. L’image télévisée décrit la
guerre mais aussi l’autre dans ce contexte, souvent lié à des symboles de guerre.
Le traitement médiatique de la guerre en Irak remet à l’ordre du jour la thèse
d’un choc des civilisations. On constate que le discours médiatique s’inspire
d’un courant idéologique. Faudra-t-il le considérer comme un discours
idéologique à part entière qui oriente l’information télévisée ?
La culture arabo-musulmane
On définit traditionnellement la culture arabo-musulmane comme l’ensemble
des valeurs que partagent les pays qui se caractérisent par l’appartenance à
l’arabité et à la religion musulmane. L’arabité, c’est la pratique de la langue
arabe de la péninsule arabique jusqu’au Maghreb, arabisé avec l’arrivée de
l’islam. Les nomades de la péninsule, qui se sont sédentarisés, sont à l’origine
de la civilisation arabe marquée par le brassage de diverses croyances
(chrétiens, musulmans juifs, païens). La notion d’appartenance religieuse mérite
d’être nuancée. Si la religion musulmane est dominante dans le monde arabo-
musulman, des communautés non musulmanes font partie intégrante de cette
culture. Mais on parle rarement de culture arabo-chrétienne par exemple. Il faut
aussi distinguer le monde arabe, qui ne pourrait être confondu avec le monde
musulman.
Les peuples arabo-musulmans ont une civilisation et une culture communes
accumulées au cours de l’histoire, telles qu’elles ont été définies par Edward
Taylor en 1871. Les deux termes désignent cette « totalité complexe qui
comprend les connaissances, les croyances, les arts, les lois, la morale, la
coutume, et toute autre capacité ou habitude acquise par l’homme en tant que
4membre de la société » .
Dans la définition donnée par l’UNESCO en 1991, la culture « doit être
considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels,
intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société, ou un groupe social ;
[…] Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de
vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».


4 Jean-Pierre, Warnier, La mondialisation de la culture, la découverte, Paris, 1999.
15L’originalité de cet ouvrage
Cette nouvelle étude autour de la guerre en Irak 2003 s’inscrit dans la
volonté de contribuer à aborder de nouvelles questions. Le contexte de l’après-
guerre du Golfe en 1991, la découverte des pratiques de CNN et du département
de la communication du Pentagone, la révolution roumaine et les faux charniers
de Timisoara, ont suscité la grogne de certains intellectuels qui ont centré leurs
5travaux autour du traitement de l’événement et de la réalité .
D. Wolton, J. Baudrillard, P. Virilio et tant d’autres ont largement analysé
les enjeux médiatiques suscités par la couverture médiatique de la guerre du
Golfe en 1990. Pour Baudrillard, la guerre du Golfe n’a pas eu lieu. Bien sûr
compte tenu de l’intitulé de son ouvrage, il exprime sa vision critique du
paradoxe « des effets de l’hyper médiatisation sur l’événement inintelligible
devant nos écrans ». L’information en « temps réel » s’est produite dans un
espace complètement irréel et l’image de la télévision est devenue « inutile,
instantanée, où éclate sa fonction primordiale qui est de remplir le vide, de
6combler le trou de l’écran par où s’échappe la substance événementielle » .

Marc Ferro n’a pas épargné non plus ce « malaise dans les médias ». Sa
critique pendant la guerre du Golfe portait sur « la fausse abondance des
7images, la plupart étant censurées » . Il estime que la présence de 1300
journalistes du monde entier en Arabie Saoudite n’a pas servi à rendre
intelligible l’événement. Il écrit : « les images ont été apparemment abondantes
mais répétitives. Et, au total, on n’a jamais vu d’opérations véritables en direct,
8voire, en différé » . Il constate que l’information n’a jamais été aussi pauvre en
substance. « La guerre du Golfe a révélé ce phénomène qui s’est traduit par une
9uniformatisation, par une polarisation de l’information . »
Dominique Wolton, connu pour ses écrits sur l’information, la
communication et la démocratie, a analysé l’événement à « chaud » sans

5
Voir dans la bibliographie les ouvrages de Béatrice Villat-fleury, Dominique Wolton, Paul
Virilio et Jean Baudrillard.
6
Baudrillard Jean, La guerre du golfe n’a pas eu lieu, Paris, Ed. Galilée, 1991, p.22.
7
Ferro Marc, L’information en uniforme propagande, désinformation, censure et manipulation,
Paris, Ramsay, 1991, p.12.
8
Ibid., p.32.
9
Ibid., p.33.
16attendre sa fin et « sans la garantie du recul ». Parce que « faire ce travail dans
ces conditions traduisait également une solidarité avec le milieu de
l’information qui, tout en étant souvent agaçant, a au moins le mérite d’essayer
10de comprendre au jour le jour une histoire passablement embrouillée » . Le
sociologue des médias mène sa réflexion sur le paradigme occidental qui vise à
étudier le statut de l’information dans un univers hypermédiatisé et son rôle
dans la perception de la réalité.
Dans cette période cruciale de la guerre, l’information a subi comme
d’habitude « le processus d’occultation ». Pour cela, Wolton propose un constat
indiscutablement décevant. L'overdose médiatique a suscité l’information-
spectacle « rejetée par le public même s’il continuait de s’informer, du fait de la
gravité de la situation ». L’autre constat de l’échec est marqué par les chaînes
spécialisées, en l’occurrence CNN. La chaîne d’information continue avait pour
rôle « d’attirer en permanence l’attention du public en faisant rebondir son
intérêt de quart d’heure en quart d’heure accentuant ainsi une vision
nécessairement dramatique de l’information ». Elle ne pouvait que créer des
disproportions dans l’approche de la réalité.
D. Wolton résume dans War Game le modèle occidental de l’information. Il
met en cause l’échange d’informations en temps de guerre. A partir d’une
analyse de la presse des pays arabes et occidentaux, il constate que « les
informations véhiculaient souvent une image menaçante du monde arabe. Elles
ne pouvaient de l’autre côté, qu’accentuer les préventions contre l’Occident
tout-puissant ». Wolton pose dans sa réflexion la question de la technique et de
la réception dans une observation sociologique. Il écrit à ce propos : « La
technique de la communication a vaincu le temps, mais pas l’espace et la
culture, et ce que nous renvoie le boomerang de la technologie et de
l’information, c’est l’absence de communication avec l’autre ».

10
Wolton Dominique, War Game, Paris, Flammarion, 1991, p.11.
17Au-delà de la problématique de la manipulation et de la désinformation
pratiquées en temps de guerre, on partira de l’idée que la reconnaissance de
l’autre véhiculée par la télévision amène parfois à la méconnaissance et par la
suite à la généralisation des imaginaires collectifs même dans l’actualité.
L’information télévisée est un outil de communication censé explorer le monde,
mais dans la logique d’un traitement médiatique figé, cela génère des lacunes
dans la compréhension de l’autre et de ses valeurs.
18Chapitre méthodologique
A - CADRE THEORIQUE
Le journal télévisé est une série de messages syncrétiques qui combinent
différents systèmes de significations. L’analyse doit montrer les deux volets
sémiotiques de ce message, l’image et la parole. La sémiotique se voit comme
une théorie de la langue. Elle a pour objet d’étudier les systèmes de signes. On a
commencé à s’éloigner de cette approche pour aller vers l’établissement d’une
passerelle entre la sémiotique et les théories de l’énonciation. Ce qui a abouti à
l’instauration d’une nouvelle sémiotique qui s’applique à l’énoncé télévisuel
considéré comme un texte et non plus comme une phrase. Le texte doit donc
être étudié en se rapportant aux conditions de production, ce qui amène à
l’envisager comme un discours.
1) Théorie de l’énonciation
Avec la notion de l’énonciation, d’après Beat Münch, « l’intérêt se déplace
des concepts statiques de « message » et de « contenu » ou de « code » vers le
11concept plus dynamique de « discours » . Il s’inspire des travaux du centre de
recherches sémiologiques de Neuchâtel dirigé par Jean Blaise Grize pour
élaborer un nouveau champ d’analyse du discours, notamment des actualités
télévisées. En se préoccupant de la mise en discours de la parole en tant que
schématisation dans la perspective d’une logique naturelle, la schématisation se
manifeste dans un acte de discours voire dans un texte qui est considéré comme
un micro-univers. C’est par ce biais que la mise en discours accède en tant que
schématisation au statut de signe. Le projet sémiologique du centre de
Neuchâtel se démarque de l’héritage saussurien par le fait que l’énonciation est
prise en considération comme élément autonome.
Cette lignée propose un modèle plus large que la sémiotique d’Umberto Eco.
Si le cadre sémiotique illustre les tensions entre l’intention et la réalité

11
Münch Beat, Les constructions référentielles dans les actualités télévisées essai de typologie
discursive, Berne, Peter Lang 1992, p.26.
19discursive au niveau des systèmes de significations, il révèle cependant sa
faiblesse dans l’analyse de la dimension sociale de la communication. « En
isolant le message du contexte global de la communication, l’empirisme comme
la sémiotique négligent le fait que le langage n’est non seulement
représentation mais encore action et, de ce fait, que la dimension pragmatique
est une partie constitutive du sens de l’énoncé que celui-ci soit purement verbal,
12iconique ou syncrétique . »
Pour saisir l’articulation des actualités télévisées et de la réalité sociale, il
fallait, écrit Münch : « sortir des ornières de l’empirisme et des approches
codiques ». Münch considère que l’intégration de l’activité du sujet du discours
dans l’action du signe telle qu’elle est présentée dans la logique naturelle est
une condition fondamentale de tout modèle sémiotique tâchant de rendre
compte de la communication en tant que processus. Cette critique des travaux
empiriques concerne aussi la méthode d’analyse de contenu. L’avantage donné
à l’énonciation propose un nouveau projet méthodologique qui va permettre la
fin de l’hégémonie de l’analyse de contenu du Glasgow Media Groups et le
passage vers l’analyse de discours.
La méthode de l’analyse de contenu repose sur « la négation de la
13
matérialité discursive » et consiste à obtenir du discours médiatique une base
d’information afin d’étudier les modalités de fonctionnement des producteurs et
des récepteurs et de leurs attitudes. Cette base d’information est constituée de
thèmes et de la variété sémantique d’un discours médiatique repérés dans des
grilles préétablies. Le groupe anglo-saxon Glasgow university Media Group a
mis en évidence une démarche méthodique de filtrage opérée par l’information
télévisée. Le journal télévisé, d’après ce groupe, est le résultat de quatre
14processus de filtrage . Il s’agit en premier temps des contraintes élémentaires
propres au média ou découlant du moment (temps ou lieu de l’événement).
Puis, il y a les valeurs journalistiques que la télévision emprunte à la presse à
propos du choix de l’événement en représentativité. Ensuite, il y a les valeurs
télévisuelles spécifiques qui sont censées être la matière de la médiatisation.
Enfin le quatrième filtre est le plus important parce qu’il implique les trois
autres en englobant l’atmosphère idéologique de la société (les symboliques de
l’événement).

12
Ibid., p.24.
13
Jost François, Bonnafous Simone, « Analyse de discours, sémiologie et tournant
communicationnel », Communiquer à l’ère des Réseaux n°100, Réseaux communication
technologie société Paris, Hermès, 2000, p.537.
14
Glasgow University Média Group, Bad News, extrait de R. Hoggart traduit par Roger Bautier.
In Miège Bernard, Le JT mise en scène de l’actualité à la télévision, Paris, la documentation
française 1987.
20Les premières critiques de cette méthode d’analyse de contenu viennent d’un
centre partisan d’une sémiotique structuraliste, le Center for Contempory
Cultural Studies dirigé par Stuart Hall. Ce centre accentue ses critiques
notamment quand il s’agit d’analyser la télévision. Il reproche à l’analyse de
contenu la capacité d’évaluer la charge idéologique d’un message. Car
l’idéologie n’est pas une catégorie de contenu à mesurer mais un processus de
signification dont les effets ne peuvent être restitués par le seul recours à un
inventaire de variable de contenus. Obtenir à partir d’une base de données des
résultats d’analyse généralisée n’est pas une méthode exhaustive.
a) Le passage à l’énonciation
L’évolution des sciences du langage marque la fin de la suprématie exercée
par la linguistique pure et dure. Les approches langagières centrées au départ
sur une démarche d’inspiration structuraliste - comme c’est le cas des études sur
le cinéma - ont évolué, sous l’influence de la théorie de l’énonciation et de la
pragmatique, vers un rapprochement du poids des composantes extra-
linguistiques à travers la prise en compte des contextes situationnels. Ce
15« tournant communicationnel » va prendre en considération deux disciplines
différentes, l’analyse de discours et la sémiologie dans les études de la
communication. « Tout semblait opposer l’analyse du discours des champs des
16sciences de l’information et de la communication » , estimaient les deux
chercheurs F. Jost et S. Bonnafous. L’évolution des études inspirées des
approches marxiste, critique et psychanalytique a permis l’ouverture des
champs théoriques vers le contexte politique et intellectuel, national et
international. C’est grâce à cette évolution que l’analyse de discours s’ouvre
largement aux recherches pragmatiques et énonciatives inspirées d’Emile
Benveniste et de Roman Jakobson, de la philosophie anglo-saxonne, de
l’interactionnisme bakhtinien ou de Paolo Alto.
La notion d’énonciation s’est constituée en un concept voire en une théorie.
Grâce à l’élaboration de ce concept par Benveniste, un nouveau champ de la
science du langage s’ouvre. L’énonciation se définit, selon Benveniste,
« comme la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel
17d’utilisation » dont le discours se produit individuellement dans des

15
Jost François, Bonnafous Simone., « Analyse de discours, sémiologie et tournant
communicationnel », op.cit., p.525.
16
Ibid., p.529.
17
Benveniste Emile, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1975, p.80.
21circonstances spécifiques de communication. Le sujet de l’énonciation se
caractérise par le (je). Mais cette définition portant sur l’acte et l’individu entre
en opposition avec la thèse de Saussure qui considère la langue comme une
partie déterminée, ce qui est social dans son essence et indépendant de
l’individu.
b) La divergence avec la tradition
saussurienne
Benveniste propose la mise en place d’une nouvelle sémiologie qui doit
apparaître en dépassant la notion saussurienne du signe comme principe unique.
Cette sémiologie dépend à la fois de l’analyse intra linguistique de la nouvelle
dimension de signifiance du discours, et de l’analyse translinguistique des textes
et des œuvres élaborée par la sémantique de l’énonciation. Cette nouvelle
approche consiste à définir l’énonciation « dans le cadre formel de sa
18réalisation » . Les instruments de l’accomplissement sont l’acte lui-même et
les situations où elles se réalisent. Le locuteur, qui produit l’acte individuel en
utilisant la langue, devient un paramètre dans les conditions nécessaires à
l’énonciation. Avec l’énonciation, la langue se représente en une instance de
discours qui émane d’un locuteur, un son qui atteint un auditeur et qui suscite
une autre énonciation dans l’autre sens. Elle se trouve employée avec un certain
rapport au monde auquel on peut se référer. Toute énonciation produite par un
locuteur, qu’elle soit explicite ou implicite, est une allocution et elle suppose
l’existence d’un allocutaire.
2) Les pragmatiques du langage
a) Les actes de langage
La pragmatique a longtemps été un concept ayant une série d’emplois
diversifiés. Le terme comprend plusieurs réflexions théoriques. Cette
diversification a été renvoyée à différentes problématiques proposées dans les
années 70 par les chercheurs anglo-saxons et français notamment. Ces derniers

18
Ibid., p.81.
22considèrent la pragmatique comme une sorte de linguistique élargie. Patrick
Charaudeau a tenté pour sa part d’explorer les différentes orientations qui
tournent autour de la pragmatique développée par des courants des sciences du
langage, en soulignant dans chacune un problème particulier.
b) La nouvelle pragmatique
En essayant d’énumérer les principales différences entre la socio-sémiotique
19et la pragmatique , E. Veron marque le passage vers un nouveau circuit
pragmatique qui s’intéresse justement au discours télévisuel et à son
énonciation privilégiée. Un autre circuit pragmatique apparaît donc après une
période d’activité théorique dominée par l’analyse formelle. Ce changement
fondamental est représenté par une pragmatique qui privilégie la modalité
d’énonciation plutôt que les modalités d’énoncé.
E. Veron insiste, en partant de la sémiotique peircienne, sur le discours
télévisuel qui doit être produit dans un espace énonciatif spécifique.
20L’information télévisée en est l’exemple favori . Il constate que la socio-
sémiotique se rapproche de la pragmatique américaine parce qu’elle associe les
problèmes paralinguistiques dans la parole (l’accent, l’intonation) au
phénomène de la gestualité (la kinésique par exemple).
c) La socio-sémiotique et la pragmatique
La pragmatique est focalisée sur les actes de langage, elle ne s’intéresse qu’à
la matière linguistique. Tandis que la socio-sémiotique, au contraire, trouve son
point de départ dans les discours sociaux. Dans cette mesure, elle est constituée
de matières signifiantes hétérogènes.
La pragmatique travaille selon une première signification où vient s’ajouter
plusieurs fragments pour donner d’autres sens. Ce mouvement des énoncés
s’opère à partir d’une « signification littérale » qui s’en va vers d’autres niveaux
de fonctionnement, et va à l’encontre de la socio-sémiotique qui part des

19
La pragmatique ici est entendue comme une linguistique élargie à l’encontre des Anglo-saxons,
donc elle n’a guère de rapport avec la linguistique notamment les travaux de l’école Paolo Alto ou
la tradition de la Human communication theory.
20
Veron Eliseo, « Le séjour et ses doubles : architectures du petit écran », Temps Libre, n°11,
Paris, 1985, p.69.
23discours sociaux différents pour comprendre leurs propriétés et leurs modes de
fonctionnement au sein de la société. « Si, pour prendre son élan théorique, la
pragmatique part d’une signification littérale qu’elle va dépasser, pour la
socio-sémiotique « les significations littérales » sont le résultat (le résidu,
21pourrait-on dire) d’un énorme dispositif social . »
La matière linguistique constitue le domaine d’étude commun entre la
pragmatique et la socio-sémiotique qui conservent leurs divergences. Ainsi, la
pragmatique des « actes de langage » s’inspire des énoncés ou des phrases
produites par les linguistes eux même. Ces énoncés ou ces phrases sont privées
de tout contexte discursif et de tout contexte situationnel réels. Et c’est tout à
fait le contraire, selon E. Veron, pour la socio-sémiotique, où la problématique
d’analyse ne relève pas d’un énoncé ni d’une phrase ou d’un échange
conversationnel mais des conditions de production ou de reconnaissance
lorsqu’ils partent effectivement des matières signifiantes.
Le discours attesté n’est abordé que comme le lieu de manifestation de la
pragmatique linguistique dans lequel il est écrit. Autrement dit, les études sur
les actes de langage se sont intéressées de plus en plus à l’énonciation et aux
situations dans lesquelles elle est produite. Jean Mottet concentre aussi sa
réflexion théorique autour de la représentation du discours télévisuel dans une
dimension pragmatique. Même s’il ne la définit pas comme une ligne de
recherche spécifique, il va faire appel à de nouveaux modèles théoriques. Les
modèles formels du fait filmique semblent loin d’être importés aux discours
médiatiques. La multiplication des images électroniques, notamment
télévisuelles, ont conduit au dépassement du modèle explicatif dominant le
cinéma narratif.
Donc pour J. Mottet, le recours à des disciplines traditionnelles comme la
première sémiologie issue de la linguistique structuraliste, ne peut rendre
compte en matière théorique du nouvel ensemble médiatique que partiellement.
L’hétérogénéité du champ des images et des sons incarnée notamment par
l’émergence du discours du média télévisuel change fondamentalement les
critères formels des énoncés en faveur de leur détermination par une
« prégnance accrue » des contextes, ou plus exactement d’un certain type de
contexte : celui de la communication produite.
J. Mottet explique qu’un énoncé seul n’existe pas en soi, et que toute analyse
d’un discours ne peut être envisageable en dehors du contexte et de toute
situation d’énonciation. « Le problème, dès lors, ajoute J. Mottet, n’est plus de

21
Veron Eliseo, « Il est là, je le vois, il me parle », Communications, n°38, 1983, p.102.
24traiter un ensemble de propriétés formelles, ni même d’envisager leur
éventuelle articulation à des contextes stables (culturel, historique, etc.) mais
22d’accéder à de nouveau mécanisme de production et de circulation du sens . »
Le pragmaticien doit donc dépasser la problématique de la linguistique
classique pour pouvoir imaginer ses énoncés et ses contextes discursifs et
situationnels. Donc, quand l’énonciation se trouve dans l’image audiovisuelle,
elle ne se limite pas à des actes de langage mais contient aussi le visuel avec
tous les problèmes que cela peut comporter.
Cette nouvelle génération de sémiologie fait de la télévision un objet social.
La plupart des recherches s’intéresse aux phénomènes discursifs et s’accorde à
ne pas considérer le discours comme une somme de phrases, et à ne pas le
réduire à un mécanisme récursif de la mise en séquence d’énoncés. En
réunissant ces différences entre la socio-sémiotique et la pragmatique des actes
de langage, une nouvelle approche s’instaure. Elle est basée sur les points
communs entre la linguistique élargie comme les actes de langage et la socio-
sémiotique. On l’appelle l’approche sémio-discursive.
3) Le contrat énonciatif
Les nombreux travaux sur l’énonciation audiovisuelle ont été dominés par
les théories issues des études cinématographiques. Or l’apparition d’une
nouvelle vague pragmatique a progressivement dégagé la prégnance de ces
derniers modèles pour aller vers une sémiologie élargie qui privilégie
l’énonciation de l’énoncé dans son contexte. C’est-à-dire que les études sur
l’audiovisuel empruntées au champ cinématographique forgées par les
instruments d’analyses littéraires et narratologiques ne sont plus suffisantes
puisque le développement s’est institutionnalisé à partir d’un genre fictionnel :
le cinéma.
Cette situation nécessite la mise en place d’un nouveau champ d’étude qui
propose d’autres formes d’analyses. La communication télévisuelle tend à jouer
ce rôle en se basant sur les nouvelles formes textuelles. Ces dernières ne sont
plus uniquement liées au genre fictionnel, mais elles se démarquent car la
télévision inscrit sa production dans différentes formes (narratif, descriptif,
argumentatif…), d’où la nécessité d’entreprendre une « démarche syncrétique

22
Ibid., p.189.
25de la communication » qui regroupe l’analyse de l’énonciation audiovisuelle et
l’analyse du discours.
a) La signification discursive du discours
médiatique
L’enjeu de la communication dans la construction du sens doit prendre
simultanément en compte un espace externe et un autre interne. La signification
se construit grâce à une interrelation entre un espace externe articulé par les
conditions psychosociales de production et de réception du message, et un
espace interne langagier dans lequel s’élabore la production discursive. Ce
champ d’étude est plus structuré et axé sur l’analyse du discours des médias
grâce à Patrick Charaudeau et E. Veron.
P. Charaudeau propose une approche fédératrice pour étudier le discours
médiatique. Pour lui, une théorie du discours n’est possible qu’en se renvoyant
aux dimensions situationnelle et linguistique de la signification discursive. Il
prend « position, dès le départ, face à un point de vue trop « sociologisant »
pour lequel le discours n’est qu’un lieu de traces des hypothèses sociologiques,
ou trop « linguistique » pour lequel tout ce qui est « dicible » est exprimé par la
23langue et donc s’y trouve inscrit dans des marques formelles » .
Ainsi il définit la signification discursive comme une résultante « de deux
composantes dont l’une peut être appelée linguistique, du fait qu’elle met en
œuvre un matériau verbal (la langue) lui-même structuré de manière signifiante
selon des principes de pertinences qui lui sont propres, et l’autre,
situationnelle, du fait qu’elle met en œuvre un matériau psychosocial témoin de
24comportement humain […]. Cela privilégie le lieu de manifestation discursive
en lui accordant le statut d’une « réalité extra-linguistique » ou un « hors
langage » qui se combine avec la linguistique. D’où le refus de cette existence
qui ne peut être intégrée au champ d’étude de langage. Malgré la divergence
due à la spécificité méthodologique de chacun de ces courants, une unanimité
s’est établie autour de ce qu’on appelle l’usage de la parole.

23
Charaudeau Patrick, « Des conditions de la mise en scène du langage », op.cit., p.27.
24
Ibid. p.27.
26b) Les théories des discours sociaux

E. Veron donne lieu à une nouvelle méthodologie d’analyse suite à une série
d’études d’analyses du discours des médias (radio, télévision et presse). Cette
démarche a été appliquée pour la première fois dans son traitement du Three
Mile Island. Elle va enrichir et révéler la spécificité d’une communication
sociale et spécifique. E. Veron met en place les procédés discursifs, notamment,
du genre informatif. Cette approche succède à deux traditions d’analyse des
médias, celle de la sémiotique structuraliste et l’analyse de contenu.
Dans son étude sur le traitement de l’accident du Three Mile Island par les
médias, il écrit à propos de la représentation des événements sociaux :
« débordant la multiplicité des modes de constructions, l’efficacité des
invariants du discours finit par produire une unification imaginaire et, fort du
pouvoir de sa désignation, l’événement s’impose alors partout dans
l’intersubjectivité des acteurs sociaux. Les médias informatifs sont le lieu où les
25sociétés industrielles produisent notre réel » .
Grâce à cette proposition, le champ d’analyse de la communication
médiatique va dépasser la tradition sémiologique et ainsi celle de l’analyse de
contenu. La communication médiatique est désormais structurée par les deux
pôles, une source énonciative et un destinataire. L’articulation entre ces deux
pôles de production et de réception au niveau des discours produits construit
26« le système productif » dont les médias sont les lieux de manifestations.
E. Veron explique l’évolution de la mise en forme du discours de
l’information en renvoyant à l’ordre des phénomènes indiciels ou
métonymiques empruntés à la sémiotique peircienne. La télévision est devenue
le média du contact. La contribution de ce « lieu de contact » dans le processus
de médiatisation instaure la structure relationnelle dans la communication
télévisuelle car selon lui, « le média doit tenir compte à la fois des conditions de
27production et des conditions de réception » . L’information représente la
modalité discursive fondamentale de ce média.


25
Veron Eliseo, Construire l’événement : les médias et l’accident de Three Mile Island, Paris,
Editions de Minuit, 1981, p.8.
26
Eliseo Veron, « Presse écrite et théories des discours sociaux : production, réception,
régulation », La presse, produit, production, réception, Paris, Didier- Erudition, 1988, p.12.
27
Veron Eliseo, « Le séjour et ses doubles : architectures du petit écran », op.cit., p.70.
274) Le domaine de la télévisualité
Le schéma de la transmission du message dépasse le modèle simpliste de
Shannon. Le nouveau schéma du message télévisuel, tel que celui de
Charaudeau, est désigné par l’émetteur considéré comme une entité, l’instance
de production et le récepteur comme instance de réception. Pour E. Veron
également, le message médiatique possède deux pôles : la production et la
reconnaissance.
E. Veron insiste sur la convergence de deux démarches, la sociologie et la
sémiotique. A cet égard, l’opposition qui existe entre les sociologues et les
sémiologues doit disparaître.
Dans la socio-sémiotique, il s’agit de comprendre le fonctionnement du
système productif des discours dans une société. Ces discours sociaux
« circulent dans nos sociétés sur des supports multiples ou « multi codiques »
c'est-à-dire composés de matières signifiantes hétérogènes (texte et image,
28parole, son et image…) . Comment sont-ils produits ? Comment circulent-ils
dans la société ? Comment produisent-ils leurs effets ?
Pour revenir à l’acte communicatif, tout acte de communication permet
l’échange d’un objet entre deux instances : l’instance de production de
l’énonciation et l’instance de réception. On suivra la position théorique de P.
Charaudeau qui, pour établir cette spécificité d’un média télévisuel, détermine
trois lieux de pertinences. Il parle d’une ubiquité d’imaginaire socio-discursif
29engendré par ces lieux de pertinences .
1- Le « lieu des conditions de production » où se trouve l’instance
de production : il est composé des deux espaces, l’un (externe externe)
et l’autre (externe interne). Le premier est lié aux pratiques
socioprofessionnelles des acteurs qui se trouvent dans la machine
médiatique en tant qu’entreprise. Ces pratiques produisent un discours
de représentation que « circonscrit une intentionnalité dont la visée a
des effets économiques ». Le second espace comprend les conditions
sémiologiques de la réalisation du produit. L’instance de production
met en œuvre un projet de discours télévisuel à l’aide des moyens
techniques dont elle dispose.

28
Veron Eliseo, « L’approche socio sémiotique », L’image fixe : espace de l’image et temps du
discours, Paris, La Documentation française, 1983, p.116.
29
Charaudeau Patrick, Le discours d’information médiatique : la construction du miroir social,
Paris, Nathan INA, 1997, p.15-33.
282- Le « lieu de construction du discours télévisuel » où s’organise
un produit fini et spécifique. Il n’a qu’un seul espace interne. Ce lieu est
d’une approche sémio-linguistique ou sémio-discursive où tout discours
télévisuel appartient en dominance au système verbal et aux divers
systèmes sémiologiques tels que l’iconique, le graphique et le gestuel.
3- Le « lieu d’interprétation » qui est celui de l’instance de
réception. Celui-ci est construit par deux espaces, l’un (interne externe)
et l’autre (externe externe). Dans le premier espace se trouve le
destinataire idéal « celui qu’en communication on l’appelle la cible ».
L’instance médiatique prévoit des téléspectateurs susceptibles de
percevoir les effets qu’elle vise. Ce n’est donc que l’espace « des effets
supposés » par le producteur. Tandis que dans le second se trouve le
récepteur réel que l’on appelle le public et qui est considéré comme
l’instance de consommation de l’information médiatique, le lieu « des
effets produits » décryptés par le consommateur. La réception est
conditionnée et interprétée effectivement par un public selon différents
paramètres (cognitifs, sociaux, psychologiques).
Dans chacun des ces espaces constituants ces lieux, les conditions relèvent
d’une problématique de différents ordres. Pour P. Charaudeau, les lieux des
conditions de production relèvent à la fois d’une problématique d’ordre socio-
économique (externe) et d’un ordre socio discursif (interne). Le lieu de
construction du discours dépend d’une problématique sémio-discursive qui
consiste à « mettre en relation l’organisation sémantique des formes avec des
hypothèses sur la co-intentionnalité» et les « effets possibles » entre un
énonciateur et un destinataire. Le troisième lieu est celui des conditions
d’interprétation, avec des problématiques des différents champs et approches de
réception des produits télévisuels, comme la sociologie classique (les enquêtes
quantitatives et les impacts), la psychologie et l’anthropologie.
P. Charaudeau résume par ces trois lieux de pertinences l’interdisciplinarité
pour étudier la machine médiatique. Cette approche doit aboutir à mettre en
place la démarche qui étudie les phénomènes langagiers et les mécanismes de
construction du sens social dans la machine médiatique. Cette étude de la
pratique de réalisation de la machine informative vise à percevoir la manière
dont se mettent en place « les effets supposés ». P. Charaudeau l’appelle « la
sémiologie de la production » qui inclut les effets supposés chez le récepteur, en
essayant de les faire correspondre aux « effets visés » par l’instance
d’énonciation. En ce qui concerne le discours télévisuel, l’approche sémio-
discursive consiste à étudier l’organisation de la mise en forme et du contenu
29par l’instance de production. La prise en compte de la forme révèle l’importance
du système d’imaginaire socio-discursif qui sémiotise le monde. Les formes ont
une autonomie signifiante, elles sont porteuses d’imaginaires socio-discursifs.
Selon P. Charaudeau l’enjeu social d’un discours construit dépend des
conditions spécifiques de la situation d’échange dans laquelle il apparaît.
L’étude des discours sociaux doit donc prendre en compte les normes et les
conventions de l’échange dans deux cadres que P. Charaudeau définit lui-
même :
- Le cadre situationnel : l’espace de contraintes, « le lieu du faire » dans
lequel se détermine l’échange entre les partenaires de l’acte communicationnel :
« on est là pour quoi dire ? »
- Les contraintes discursives : ce sont les données purement discursives qui
permettent de répondre à la question comment dire.
B - LA DEMARCHE METHODOLOGIQUE
Comment analyser les journaux télévisés ? Quels sont les instruments
méthodologiques pour les décrypter ? Une méthodologie doit être mise en place
pour montrer les principales orientations de la démarche d’analyse du corpus.
Des outils d’analyse permettent de procéder à l’analyse du message télévisuel
qui produit du sens. La télévision comme producteur de discours social et
culturel nécessite une explication sémiotique pour comprendre son
fonctionnement dans la communication interculturelle.
1) La constitution du corpus
La constitution du corpus s’est avérée assez complexe. L’échantillon de
départ s’est affiné et transformé en un corpus exhaustif, une des conditions
nécessaire pour mener à bien cette étude. Le corpus comprend les journaux
télévisés de 20h présentés par TF1 et FR2 pendant la guerre contre l’Irak sur la
période du 19 mars - jour du déclenchement de la guerre - au 14 avril 2003, jour
de la chute de Tikrit, fief de Saddam. Il convient de rappeler que la France
n’était pas engagée dans ce conflit et se positionnait contre tout acte militaire
unilatéral envers l’Irak sans accord international préalable, mais n’était pas
favorable à la pérennité du régime de Saddam Hussein.
L’étude cible TF1 et FR2, la première étant une chaîne privée et la seconde
publique. Ces deux chaînes partagent une grande partie des audiences. Le choix
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