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La République contre les libertés

De
212 pages
La montée en force du libéralisme sécuritaire est une tendance lourde de nos sociétés occidentales. Sa mise en oeuvre par un gouvernement de gauche lui donne une coloration particulière en mobilisant des valeurs étiquetées humanistes ou progressistes au service de politiques discriminatoires ou liberticides (lois antiterroristes, islamophobie, inflation carcérale, encadrement de la liberté d'expression dans les salles de spectacle et sur internet, dissolution de mouvements politiques contestataires...).
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Questions contemporaines
Nicolas BourgoinLA RÉPUBLIQUE CONTRE LES LIBERTÉSQ Le virage autoritaire de la gauche libérale
(19952014) QuesQuestions conttions contemporemporainesaines
LA RÉPUBLIQUE
Au début des années 1980, la gauche mitterrandienne voulait « changer la vie »
et promouvoir les libertés. Trente ans plus tard, la politique du gouvernement CONTRE LES LIBERTÉS
socialiste est aux antipodes : lois antiterroristes liberticides, islamophobie QQQcompulsive, in ation carcérale, encadrement de la liberté d’expression dans Le virage autoritaire de la gauche libérale
les salles de spectacle et sur Internet, dissolution de mouvements politiques
(19952014)contestataires.
Ce livre se propose de comprendre ce renversement, à la lumière des
mutations économiques des trois dernières décennies. À l’origine du virage
punitif de la gauche française, sa conversion au modèle libéral sur fond
d’intégration européenne. Fin du programme commun d’union de la gauche
et tournant de la rigueur ont sonné le glas de ses ambitions de transformation
sociale. En abandonnant son projet de dépassement du capitalisme, le Parti
Socialiste s’est condamné au programme minimum du combat sociétal contre
le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie. Promotion du mariage pour
tous en lieu et place de la défense du travail contre le capital, condamnation
politique du nationalisme en lieu et place de la défense des citoyens contre les
diktats de la nance internationale, et laïcité agressive en lieu et place d’une
politique de réconciliation nationale avec les musulmans sont quelques-uns
des changements que nous nous proposons d’analyser ici.
La montée en force du libéralisme sécuritaire est une tendance lourde de
nos sociétés occidentales. Sa mise en œuvre par un gouvernement de gauche
lui donne une coloration particulière en mobilisant des valeurs étiquetées
humanistes ou progressistes au service de politiques discriminatoires ou
liberticides. Ce qui n’est pas là son moindre paradoxe.
Nicolas Bourgoin, né à Paris en 1962, docteur de l’École
des Hautes Études en Sciences Sociales, expert-démographe,
Questions contemporainesest enseignant-chercheur en démographie sociale et chercheur
au Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LASA). Il est
auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles consacrés
à l’analyse du contrôle social et de son évolution historique.
Illustration de couverture : Riket Cosmos
d’après Michel Euler/AP
ISBN : 978-2-343-05267-0
21 €
LA RÉPUBLIQUE CONTRE LES LIBERTÉS Nicolas Bourgoin










La République contre les libertés

Le virage autoritaire de la gauche libérale
(1995-2014)
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux,
chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement,
exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.


Dernières parutions

Antonio FURONE, Les crises de Santé publique, entre
incompétence et compromissions, 2014.
Frank GUYON, France, la République est ton avenir, 2014.
Guy PENAUD, Pour en finir avec l’affaire Robert Boulin, 2014.
Jean-Paul BAQUIAST, Ce monde qui vient. Sciences,
ematérialisme et posthumanisme, au XXI siècle, 2014.
Nadia BOUKLI, L’échec scolaire des enfants de migrants, Pour
une éducation interculturelle, 2014.
Nicole PÉRUISSET-FACHE, Pouvoirs, impostures. Du mensonge
à l’encontre des peuples, 2014.
André DONZEL, Le nouvel esprit de Marseille, 2014.
Félicien BOREL, Renaître, ou disparaître, 2014.
Alain RENAUD, Lyon, un destin pour une autre France, 2014.
Blaise HENRION, Eurocopter savait, La vérité sur un crash
mortel, 2014.
André PRONE, La fin du capital. Pour une société d’émancipation
humaine, 2014.
Philippe QUÊME, Finance et éthique. Le prix de la vertu..., 2014.
Maurice BERTRAND, Machiavel ou l’Illusion réaliste, 2014.
Cyril MARÉ & Rémi RAHER, Géopolitique de l’Arctique, 2014.
Chantal PERRAS, La coopération policière globale contre le trafic
de drogue transnational, 2014.

Nicolas Bourgoin








La République contre les libertés

Le virage autoritaire de la gauche libérale
(1995-2014)















Du même auteur


Aux Éditions L’Harmattan :

Le suicide en prison, collection Logiques Sociales, 1994

Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle
social (France, 1825-2006), collection Logiques Sociales,
2008


Aux Éditions Champ social :

La Révolution sécuritaire (1976-2012), collection
Questions de société, 2013





Illustration en couverture : Riket Cosmos d'après Michel
Euler/AP










© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05267-0
EAN : 9782343052670





REMERCIEMENTS



Sans le concours de nombreuses personnes, cet ouvrage ne
serait pas ce qu’il est. Je pense aux échanges que j’ai eus
avec mes collègues dans le cadre des séminaires du
Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie, à propos
des enjeux juridiques de l’affaire Dieudonné, en
particulier avec Jean-Michel Bessette qui m’a aidé de plus
dans le travail de relecture du manuscrit. Je pense
également au Professeur Jean Bricmont qui m’a apporté
des éléments de réflexion, indispensables pour ma
recherche, concernant la question de la liberté
d’expression. Je pense enfin à Éric Comas qui a réalisé
avec brio le dessin de couverture et qui a montré, à cette
occasion, une nouvelle fois ses talents d’artiste. Qu’ils en
soient ici tous remerciés.



Sommaire


Introduction
Du Congrès d’Épinay au Colloque de Villepinte ............ 13

Qu’est-ce qu’une politique sécuritaire ? ...................... 21


PARTIE 1
DÉPOLITISATION PROGRESSIVE
DE LA QUESTION SOCIALE .................................... 25

Chapitre 1
Liberté contre sécurité : les avancées
du Ministère Badinter (1981-86) ..................................... 27

Bref retour à un humanisme pénal ............................... 27
L’État animateur : la politique de la ville au service
du développement social des quartiers populaires ....... 30

Chapitre 2
Une sécurité ni de droite, ni de gauche ? ......................... 35

Dépolitisation progressive de la question sociale ........ 35
L’IHESI, « une pensée raisonnée de la sécurité »
(1989-2004) .................................................................. 39

Chapitre 3
Les Républicains au pouvoir : l’invention
du « droit à la sécurité » (1995-2001) .............................. 43

Liberté, Egalité, … Sécurité ! ...................................... 44
Le colloque de Villepinte
contre « l’excuse sociologique » .................................. 46
9
La police de proximité et les Contrats Locaux
de Sécurité : prévenir, dissuader, réprimer .................. 53
Les marchands de peur ................................................. 59
Une justice d’abattage : le Traitement
en Temps Réel .............................................................. 65
2001, un tournant majeur ............................................. 67
Une doxa sécuritaire de gauche :
le programme électoral de 2002 ................................... 71


PARTIE 2
ALTERNANCE SOCIALISTE ET SÉCURITÉ :
CHANGEMENT OU CONTINUITÉ ? ....................... 77

Chapitre 1
Manuel Valls, le changement dans la continuité ............. 79

Entre libéralisme et sécuritarisme ................................ 79
Manuel Valls contre Christiane Taubira ...................... 82
Diatribes contre les Roms ............................................ 88
Fuite en avant antiterroriste et surveillance d’Internet 91
Lois anti-voile : une de plus ! ...................................... 96
Valls dans les pas de Sarkozy ? ................................... 97

Chapitre 2
2012-2017, un Thermidor sécuritaire ? .......................... 103

La suppression de la section de criminologie :
une mesure… symbolique .......................................... 103
Stabilisation (au sommet) de la population carcérale 104

Chapitre 3
Doxa sécuritaire et doxa libérale .................................... 113

10
La responsabilité individuelle, leitmotiv
des politiques libérales-sécuritaires ........................... 114
« La sécurité n’est ni de droite, ni de gauche » .......... 116


PARTIE 3
LA RÉPUBLIQUE FACE A SES DÉMONS :
PANIQUES MORALES ET CONTRÔLE SOCIAL .. 121

Chapitre 1
Lutte antidjihadiste et lois antiterroristes ....................... 123

De quoi l’antiterrorisme est-il le nom ? ..................... 123
Le loup solitaire, nouvelle figure
de la dangerosité sociale ............................................ 131
De la guerre contre le terrorisme
à la défense de la laïcité ............................................. 140

Chapitre 2
Laïcité contre voile ........................................................ 145

Ni Putes Ni Soumises,
un appareil idéologique d’État ................................... 145
Le féminisme républicain, alibi
d’une islamophobie de « gauche » ............................. 151
La pédagogie républicaine à l’école :
la charte de la laïcité .................................................. 153
Le musulman, paria de la République ........................ 154
La construction médiatique
du « problème musulman » ........................................ 156
L’idéologie islamophobe ........................................... 160

Chapitre 3
La République contre les extrémismes : l’affaire
Dieudonné (27 décembre 2013-30 avril 2014) .............. 163
11
« La liberté est la règle, la restriction
de police l’exception » ............................................... 164
Le principe de précaution en matière pénale :
la circulaire Valls ....................................................... 167
Une jurisprudence liberticide ..................................... 168
Jurisprudence Dieudonné
contre jurisprudence Benjamin .................................. 169
Un coup de force juridique et politique ..................... 175

Chapitre 4
La République contre les extrémismes (suite) :
entrepreneurs de morale et loi anti-quenelle .................. 179

La quenelle, geste antisystème ou antisémite ? ......... 180
Quenelles et délation .................................................. 184
Une loi anti-quenelle ? ............................................... 187

Chapitre 5
La République contre les extrémismes (suite et fin) :
le retour de la lutte antifasciste ...................................... 189

Surveillance active des réseaux sociaux .................... 195


Conclusion
La République contre les libertés ................................... 199

Panique morale et contrôle social .............................. 199
Gauche libérale contre gauche du travail ................... 203
12

Introduction

Du Congrès d’Épinay au Colloque
de Villepinte

La passe d’armes à laquelle se sont livrés Manuel Valls et
Christiane Taubira, au cours de l’été 2013, à propos du
projet de loi relatif à la prévention de la récidive et à
l’individualisation de la peine, a porté au jour les
contradictions de la gauche gouvernementale vis-à-vis des
politiques de sécurité. Sur les termes du désaccord, rien ne
semble avoir changé depuis les batailles homériques d’il y
a 30 ans opposant Robert Badinter à Gaston Deferre (ou,
plus près de nous et sous une forme édulcorée, Elisabeth
Guigou à Jean-Pierre Chevènement) : liberté contre
sécurité, humanisme contre pragmatisme, social contre
pénal. Et pourtant, au vu des politiques de sécurité
actuelles, ce débat apparaît bien anachronique.

Le réalisme politique a eu raison de l’humanisme pénal,
au moins dans ses grandes lignes. La sécurité des Français
est devenue depuis bien longtemps un filon électoral et
une rente politique dont la gauche ne veut pas se priver au
risque de perdre son âme. Et dans ce domaine, la
prévention sociale, thérapeutique de longue durée, est
moins rentable que les coups de force sécuritaires… Les
distances prises immédiatement par le gouvernement
socialiste vis-à-vis des propositions du rapport sur la
refondation de la politique d’intégration, en particulier
celles d’autoriser le port du voile à l’école et de
développer l’enseignement des langues vivantes des
immigrés, sont significatives de ses renoncements.
Pourtant, la gauche ne manque pas d’idées pour combattre
efficacement la délinquance et mener une politique du
13
« vivre ensemble » multiculturel, sans faire siennes les
recettes de la droite – tolérance zéro, politique du chiffre
et stigmatisation des populations immigrées ou issues de
l’immigration post-coloniale. Désethniciser la question
sociale en combattant les discriminations et promouvoir
une égalité réelle pour faire reculer la pauvreté et les
tensions sociales ont fait l’originalité d’une politique
humaniste et progressiste croyant aux vertus d’une
véritable prévention : comprendre les facteurs sociaux de
la délinquance ou des « incivilités » afin de pouvoir agir
efficacement contre celles-ci.

Mise en œuvre sous le gouvernement de Pierre Mauroy
(1981-84) et en dépit de succès indéniables, elle est depuis
battue en brèche par ses propres promoteurs
historiques avec les conséquences que l’on connaît :
renforcement de la surveillance et du contrôle social, lois
antiterroristes liberticides, durcissements de la justice des
mineurs, croissance continue du nombre de détenus. Ces
revirements sont justifiés par un double discours : refus de
« l’excuse sociologique » (la prise en compte des facteurs
de délinquance dans le jugement pénal amoindrirait le
sens de la responsabilité individuelle), promotion d’un
« droit à la sécurité » indispensable à l’exercice des
libertés individuelles et qui ferait défaut aux classes
populaires. Étrange retournement par lequel l’égalitarisme
justifie les politiques répressives, et la défense des libertés
individuelles… le recul des libertés individuelles.

La politique de sécurité menée par le gouvernement actuel
est ambivalente, comprenant à la fois des avancées
apparentes et des régressions majeures. Le gouvernement
de « gauche plurielle » de Lionel Jospin avait aussi en son
temps mélangé sécurité et liberté, social et pénal :
poursuite du développement social des quartiers, mise en
14
place d’une police de proximité, redéploiement des
effectifs de police et de gendarmerie, promulgation d’une
loi contre l’exclusion sociale et d’une loi sur la
présomption d’innocence favorable aux droits de l’accusé,
volonté de renforcer les droits des détenus face à
l’administration pénitentiaire, tentatives de promouvoir
l’autonomie du parquet vis-à-vis de la Chancellerie, de
soumettre le travail de la police au contrôle d’une
Commission nationale de déontologie de la sécurité et
d’encadrer les polices municipales par une commission
consultative, création du placement sous surveillance
électronique fixe modérant le recours à l’incarcération,…
d’un côté ; et de l’autre : alourdissement des peines pour
les récidivistes, mise en place d’un projet de carte
d’identité électronique, renforcement de la
cybersurveillance, généralisation du Traitement en Temps Réel
accélérant la procédure pénale, pénalisation accrue des
indisciplines juvéniles, promulgation d’une loi
antiterroriste liberticide, mise en place d’un suivi
sociojudiciaire à l’encontre des délinquants sexuels, création du
Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques,
réactivation du plan Vigipirate.

Mais, dans le cas présent, les chevaux de bataille de la
gauche – défense de la laïcité et du droit des femmes, lutte
contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et
l’extrême droite, condamnation du fondamentalisme
religieux – se trouvent mobilisés au service de politiques
discriminatoires ou punitives. Depuis une vingtaine
d’années, la gauche tente de justifier sa politique
sécuritaire par un populisme pénal : aide accrue aux
victimes et protection des personnes vulnérables. La
compassion victimaire imprègne la philosophie du
nouveau Code pénal de 1994 fondé sur l’éthique du
15
1respect des droits de l’Homme et particulièrement attentif
à la notion de vulnérabilité qui devient une circonstance
aggravante et même un délit spécifique : l’abus frauduleux
de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse
s’appliquant cette fois, non plus au seul mineur mais aussi
à la personne majeure.

La politique actuelle répond largement à cette
préoccupation. La défense des victimes et la prise en
compte de leur situation sont présentées comme les
principes directeurs de la nouvelle politique pénale de la
Chancellerie (voir la Circulaire d’action publique de
madame la Garde des Sceaux datée du 20 août 2012). Le
souhait de Christiane Taubira de mettre la victime au
centre de la procédure pénale en lui donnant plus de droits
au détriment de ceux du condamné, notamment en ce qui
concerne le choix et le prononcé de la peine, a été
violemment critiqué par la Commission Nationale
Consultative des Droits de l’Homme qui y a vu un
« nouveau signe de privatisation du droit pénal », ce
dernier ayant vocation à rester au service exclusif de
2l’intérêt général . Répression accrue du harcèlement et des
atteintes à la dignité humaine (le champ d’application de
la loi est élargi et les peines sont doublées voire triplées en
3cas de circonstances aggravantes), volonté affichée
4d’abolir la prostitution après avoir pénalisé ses clients ou

1 Robert Badinter, Les Épines et les Roses, Libraire Arthème Fayard,
2011.
2 « Avis sur le projet de loi relatif à la prévention de la récidive et à
l’individualisation de la peine », Commission Nationale Consultative
des Droits de l’Homme, Assemblée plénière du 27 mars 2014, p.4.
3 Mathieu Deslandes, « Où commence le harcèlement sexuel ? », Le
Nouvel Observateur, 25 juillet 2012.
4 Voir Serge Supersac, « Lutte contre le proxénétisme : moralisme ou
pragmatisme ? », Délinquance, justice et autres questions de société, 2
août 2013.
16
5d’interdire certains sites jugés proxénètes, répression
accrue des agressions sexuelles avec une nouvelle loi qui
6en étend la définition et en durcit les peines ,
7criminalisation de l’esclavage , priorité donnée à la lutte
contre l’homophobie et la discrimination raciale, ethnique
8ou religieuse : le punitif se veut être l’instrument d’une
politique morale au service des plus faibles. C’était déjà il
y a 15 ans le thème de « la sécurité, première des
inégalités » défendu au colloque de Villepinte par le Parti
Socialiste.

Mais au-delà de la défense des victimes, thème classique
du populisme pénal, les valeurs de gauche servent
aujourd’hui de levier à une politique de défense de l’ordre
républicain avec des effets pervers notables. La
jurisprudence Dieudonné ou la dernière loi antiterroriste,
toutes deux lourdes de conséquences pour les libertés
publiques, les lois de défense de la laïcité qui encouragent
l’islamophobie montrent les risques régressifs d’une telle
orientation mise en œuvre par l’actuel gouvernement. A sa
décharge, il faut souligner que cette politique d’affichage
est en réalité une politique par défaut.

Pendant la période du capitalisme fordiste d’après-guerre,
le pouvoir d’État tirait une bonne partie de sa légitimité de
politiques socialement protectrices et redistributrices. La
situation se modifie progressivement avec le premier choc

5 Voir la proposition de loi renforçant la lutte contre le système
prostitutionnel adoptée en première lecture par l’Assemblée
Nationale, 4 décembre 2013.
6 Voir Michel Huyette, « Une extension du délit d'agression sexuelle
et une modification des sanctions », Paroles de juges, 28 août 2013.
7 « Esclavage : un nouveau crime dans le Code pénal », France Info
Actu, 25 juillet 2013.
8 « Valls promet de ne laisser passer aucun acte antisémite », Le Point,
18 octobre 2012.
17
pétrolier de 1973 et avec la montée en force de la
construction européenne à partir du début de la décennie
1990. Deux facteurs qui réduisent la marge de manœuvre
économique des États nationaux et incitent les
gouvernements à recentrer leurs politiques sur les
questions de société et d’ordre intérieur. La sécurité que
garantit l’État aux citoyens se réduit alors progressivement
pour ne concerner exclusivement que la protection des
personnes et des biens. Et l’État providence devient peu à
peu un État gendarme.

Le virage punitif a surtout été le fait de gouvernements de
9droite, traditionnellement plus répressifs . La situation est
plus compliquée pour le gouvernement actuel, en principe
de gauche et donc partisan des politiques keynésiennes :
élu sur un programme de refus de l’austérité mais privé
d’une partie des manettes économiques indispensables
pour répondre aux attentes des classes populaires du fait
des contraintes financières auxquelles le poids de la dette
publique et l’appartenance à l’Union Européenne le
soumettent, il se voit contraint de rechercher une légitimité
dans ses politiques de sécurité – comme les deux
précédents gouvernements – tout en leur donnant un
vernis social pour sauvegarder le mythe d’un État
protecteur au service des plus faibles. C’est ce que nous
appelons un « républicanisme de gauche » : un discours
défendant des valeurs de gauche et républicaines mises au
service d’une politique punitive. Quadrillage policier et
vidéosurveillance renforcée dans les zones urbaines
déshéritées – baptisées « Zones de Sécurité Prioritaire » –
sous couvert de défense de l’égalité (devant la sécurité),
lois anti-voile sous couvert de défense de la laïcité ou de
protection du droit des femmes, réduction de la liberté

9 Voir Nicolas Bourgoin, La Révolution sécuritaire (1976-2012),
Champ social, 2013.
18
d’expression ou de réunion sous couvert de défense du
respect de la dignité humaine, contrôle ou censure
d’Internet sous couvert de combat contre l’obscurantisme
djihadiste, dissolution de groupements politiques et
surveillance des réseaux sociaux sous couvert de lutte
contre l’homophobie, le racisme ou l’antisémitisme.

Le tournant à la fois économiquement libéral et
socialement sécuritaire de la gauche efface peu à peu les
clivages partisans qui n’apparaissent plus guère que dans
le profil des figures de dangerosité mobilisées pour
justifier les politiques de contrôle social : jeune de
10banlieue, chanteur de rap engagé ou militant de
l’ultragauche pour la droite, adepte de la quenelle, dieudonniste
ou « extrémiste » pour la gauche et musulman
fondamentaliste (ou pas) pour les deux. La « défense de la
République et de ses valeurs », idée-force de la gauche
économiquement démissionnaire, qui avait servi de
référence à la conversion sécuritaire du Parti Socialiste
dans la période 1995-2001, permet aujourd’hui de justifier
les politiques répressives contre des menaces ciblées.

Les campagnes médiatiques contre ces nouveaux
« ennemis de la République », souvent réactives à des faits
divers, font opportunément diversion aux problèmes posés
par l’ampleur de la crise économique. Cette logique de
bouc émissaire n’est pas neuve mais ici les croisades
morales ont un effet liberticide en ciblant la surveillance et
le contrôle sur certains groupes sociaux, en creusant le
sillon de la pénalité préventive ou en favorisant des
politiques discriminatoires. La dangerosité supposée de
certaines catégories de la population commande leur
profilage ainsi que des mesures consistant à pouvoir leur

10 « La Rumeur : "L’affaire Sarkozy a failli nous mettre sur la
paille" », Rue89, 20 avril 2012.
19
infliger une sanction avant même que l’infraction ne soit
commise. La « neutralisation judiciaire préventive »
caractérise la législation terroriste, notamment par le délit
d’association de malfaiteurs en relation avec une
entreprise terroriste introduit dans le code pénal en 1992
qui sanctionne l’intention supposée de commettre un
attentat, et par la notion d’entreprise terroriste
individuelle qui crée une présomption de culpabilité,
innovation juridique de la dernière loi antiterroriste en
date. Mais ce « principe de précaution » en matière pénale
influence aussi la répression d’autres atteintes à l’ordre
public et conduit à instaurer ce que l’on pourrait appeler
une « police de la pensée » contrôlant l’expression de la
parole publique. La « jurisprudence Dieudonné » qui
permet l’interdiction préventive d’un spectacle ou la
politique de dissolution de mouvements contestataires
jugés extrémistes et anti-républicains et déclarés
dangereux par le pouvoir socialiste en sont des exemples.
De nouvelles catégories de personnes deviennent la cible
des croisades morales qui se multiplient avec l’aide
d’Internet et des technologies de repérage, de suivi et de
surveillance des populations. Cette politique liberticide
conduit en définitive à une inversion de la philosophie
pénale de la gauche fondée sur le primat de la liberté sur la
sécurité. La censure de l’expression publique trahit même
ses engagements fondamentaux en faveur des plus faibles
car celle-ci vise essentiellement la parole dominée – celle
11des dominants aura toujours le loisir de s’exprimer .

Pour retracer la genèse de ces changements et en
comprendre les enjeux sociaux, notre propos se découpera
en trois parties principales. Après avoir défini ce que l’on
appelle « politique sécuritaire », nous tenterons de montrer
les principales étapes de la dépolitisation des

11 Voir Jean Bricmont, La République des censeurs, L’Herne, 2014.
20