La Révolution du langage poétique. L'avant-garde à la fin du XIXe siècle: Lautréamont et Mallarmé

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Refus du code social inscrit dès la structure de la langue ; prise sur la substance folle qui en réclame la liberté : le langage poétique est ce lieu où la jouissance ne passe par le code que pour le transformer.



Il introduit donc, dans les structures linguistiques et la constitution du sujet parlant, la négativité, la rupture.



Il faut lire un tel "langage" comme pratique : avec et à travers le système de la langue, vers les risques du sujet et l'enjeu qu'il introduit dans l'ensemble social. Irruption de la pulsion toujours sémiotique : moment de la négativité, éclatement de la structure signifiante dans le rythme, mise en procès du sujet. Nouvelle disposition du sémiotique dans l'ordre symbolique : temps de la limite, de l'énonciation, de la signification. Inséparables dans leur dialectique, ces deux mouvements font du langage poétique une pratique qui nous entraîne à repenser la logique de toute pratique. Lautréamont et Mallarmé sont les noms que porte, à la fin du XIXe siècle, cette expérience bouleversant la phonétique, le lexique, la syntaxe, les relations logiques, en même temps que l'"ego transcendantal". Dans la crise de l'Etat bourgeois, du droit paternel, de la religion, un sujet et son discours, qui se maintenaient depuis deux mille ans, s'effondrent. L'avant-garde du XXe siècle opère, en l'approfondissant, depuis cette révolution.


Publié le : jeudi 25 décembre 2014
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EAN13 : 9782021232400
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Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Sèméiotikè

Recherches pour une sémanalyse

« Tel Quel », 1969

« Points Essais », 1978

 

La Révolution du langage poétique

l’avant-garde à la fin du XIXe siècle

Lautréamont et Mallarmé

« Tel Quel », 1974

« Points Essais », 1978

 

La Traversée des signes

ouvrage collectif

« Tel Quel », 1975

 

Polylogue

« Tel Quel », 1977

 

Folle vérité

ouvrage collectif

« Tel Quel », 1979

 

Pouvoirs de l’horreur

essai sur l’abjection

« Tel Quel », 1980

« Points Essais », 1983

 

Le Langage cet inconnu

« Points Essais », 1981

« Dans l’étude scientifique, ce qui importe donc, c’est de prendre sur soi l’effort tendu de la conception. »

Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit, t. I,
Aubier-Montaigne, 1949, p. 54.

A. PRÉLIMINAIRES THÉORIQUES



Pensées d’archivistes, d’archéologues ou de nécrophiles que nos philosophies du langage, avatars de l’Idée, qui se fascinent devant les restes d’un fonctionnement entre autres discursif, et remplacent, par ce fétiche, ce qui l’a produit. Égypte, Babylone, Mycènes : nous voyons leurs pyramides, leurs briques gravées, leurs codes en petits morceaux, dans les discours de nos contemporains, et croyons les posséder en les systématisant.

Pensée du repos, émanation d’une cogitation de loisir à l’écart du bouillonnement historique, que celle qui persiste à chercher la vérité du langage en formalisant des énoncés suspendus nulle part, ou la vérité du sujet en écoutant le récit d’un corps qui dort, d’un corps allongé au repos, retiré de son imbrication socio-historique, séparé de la pratique immédiate : « Être ou ne pas être […]. Mourir, dormir ; dormir… rêver peut-être1. »

Mais elle indique une vérité, à savoir que l’activité sollicitée et favorisée par la société (capitaliste) réprime le procès traversant le corps et le sujet, et qu’il faut donc nous extraire de notre expérience interpersonnelle et intersociale pour avoir une chance d’accéder à ce refoulé du mécanisme social qu’est l’engendrement de la signifiance.

Ces procédures archivistes, archéologiques et nécrophiliques par lesquelles une exigence scientifique a pu se fonder — bâtir des raisonnements à partir d’une empirie, d’une donnée systématisable, d’un objet observable : le langage — sont un aveu embarrassé lorsqu’on les applique à des phénomènes modernes ou récents. Ce qu’elles avouent, c’est que le mode de production capitaliste a stratifié le langage en idiolectes, qu’il en a fait des îlots fermés et incommunicables, des espaces hétéroclites qui vivent des temporalités diverses (vestiges ou fuites en avant), et qui s’ignorent.

Une typologie de ces aléas discursifs est à faire, qui correspondrait à des typologies subjectives et socio-économiques dans l’ensemble social. Agents de la totalité, mises au poste de contrôle, la science ou la théorie interviennent pour les rendre intelligibles dans leur continent à elles, quitte à les perdre et à recommencer, pour les unifier ensuite et de nouveau, ne serait-ce que provisoirement, car telle est leur longue marche. Linguistique, sémiotique, anthropologie, psychanalyse sont là pour révéler que le sujet pensant, le sujet cartésien reconnaissant son être dans la pensée ou dans le langage, ramène à cet être-là et aux opérations qui sont censées le structurer, toute pratique translinguistique dans laquelle le langage et le sujet ne sont que des moments.

La philosophie du langage et les sciences humaines que cette philosophie sous-tend, apparaissent ainsi comme des cogitations sur des moments : que ceux-ci soient vus comme simplement langagiers, subjectifs ou plus largement socio-économiques, selon les « disciplines », n’empêche pas qu’ils restent toujours des fragments, des restes dont on retrace l’articulation propre mais rarement la dépendance interne ou la genèse.

La question n’est pas de savoir si l’on peut faire autrement. Sûrement pas, si l’on s’es donné pour objet un univers humain à sujets pleins qui combinent ett se combinent dans le langage et la communication.

La question n’est pas non plus seulement de calculer la base et l’étagement de la pyramide, de mimer les traces sur les briques babyloniennes ou les lettres dans le linéaire de Mycènes. De tels raffinements économistes, phénoménologiques ou psychanalytiques déstructurent les ensembles clos et désignent qu’ils ont une causalité errante qui les produit nécessairement. Mais la nécessité subsiste de poser un « dehors » interne à chaque clôture, qui sans cela reste clôture, quitte à être indéfiniment différenciable en son dedans ; de l’ex-centrer et d’élaborer la dialectique d’un procès parmi des univers pluriels et hétérogènes.

Dans cette perspective, nous aurons constamment recours à des notions et à des conceptions empruntées à la théorie psychanalytique de Freud et à ses divers développements modernes. Une telle intervention a pour but de donner un sol matérialiste (théorie de la signification à partir du sujet, de sa formation et de sa dialectique corporelle, langagière et sociale) aux avancées de la logique dialectique. Mais, au lieu d’une fidélité à l’orthodoxie de telle ou telle école, cette procédure vise à sélectionner des aspects de la théorie analytique susceptibles de rationaliser le procès de la signifiance tel que le pratiquent les textes.

Cette dialectique sort-elle de l’archivisme ? En tout cas elle désigne sa propre place, et renonce à la fragmentation totalisante propre au discours positiviste qui réduit toutes les pratiques signifiantes à un formalisme, aussi bien qu’à l’identification réductrice avec les autres îlots (discursif, idéologique, économique) de l’ensemble social.

Depuis ce lieu, il semble possible d’apercevoir une pratique signifiante qui, pour se produire dans du langage, n’est intelligible qu’à travers lui. Effectuant l’éclatement phonétique, lexical et syntaxique de l’objet que se donne la science linguistique, cette pratique non seulement défie la saisie que tentent sur elle toutes les sciences anthropomorphiques, non seulement ne s’identifie pas avec le corps reposant assujetti au transfert de l’analysant, mais, démontrant par là-même les limites des dispositifs formalistes et psychanalytiques, décarcasse les institutions et les appareils idéologiques toujours tenaces. Cette pratique — une certaine littérature moderne — ne témoigne pas seulement d’une « crise » des structures sociales et de leurs équivalents idéologiques, nécrophiliques et assujettissants : de telles crises ont existé à l’aube et au déclin de chaque mode de production, et l’obscurité de Pindare après la clarté et la communauté homérique en est un des multiples exemples ; avec Lautréamont, Mallarmé, Joyce, Artaud pour ne citer que quelques-uns, il s’agit d’un phénomène nouveau. — Le mode de production capitaliste produit, écarte, mais en même temps exploite, pour s’en régénérer, un des éclatements les plus spectaculaires du discours, lequel, étant un éclatement du sujet et de ses limites idéologiques, provoque un triple effet et pose trois séries de questions :

1. D’abord, cet éclatement, par son isolement spécifique à l’intérieur de l’ensemble discursif de notre temps, révèle que les modifications langagières sont des modifications du statut du sujet — de son rapport au corps, aux autres, aux objets ; et que le langage normalisé est une façon parmi d’autres d’articuler le procès de la signifiance qui embrasse le corps, le dehors matériel et le langage proprement dit. Comment s’articulent ces trois strates ? Quel est le rapport entre eux à l’intérieur de la pratique signifiante ?

2. Il révèle en même temps que le mode de production capitaliste ayant atteint un niveau développé des moyens de production à travers les sciences et les techniques, n’a plus besoin de se tenir strictement aux normes langagières et idéologiques, mais peut en intégrer le procès en tant que tel : il peut exhiber sous forme d’art ce qui est le fondement producteur des formations signifiantes, subjectives et idéologiques, que les sociétés primitives désignent comme du « sacré » et que la modernité a pu rejeter comme de la schizophrénie. Quelle est la mesure de cette intégration ? Dans quelles conditions devient-elle indispensable, censurée, réprimée ou marginale ?

3. Enfin, dans l’histoire des systèmes signifiants et notamment des arts, de la religion et des rites, apparaissent rétrospectivement des phénomènes fragmentaires, tenus à l’écart ou vite intégrés dans des systèmes signifiants plus communautaires, qui indiquent ce procès même de la signifiance. La magie, le chamanisme, l’ésotérisme, le carnaval ou la poésie « incompréhensible », soulignent les limites du discours socialement utile, et portent témoignage de ce qu’il refoule : le procès excédant le sujet et ses structures communicatives. A quel moment historique l’échange social supporte-t-il ou nécessite-t-il la manifestation du procès de la signifiance sous son aspect « poétique » ou « ésotérique » ? A quelles conditions cet « ésotérisme » déplace-t-il les limites des pratiques signifiantes socialement installées, pour correspondre ainsi à la mutation, voire à la révolution socio-économique, et à quelles conditions au contraire reste-t-il un cul-de-sac, une gratification gentille d’un ordre qui s’en sert pour s’étendre, s’assouplir et se perpétuer ?

S’il y a donc un « discours » qui n’est pas seulement un dépôt de pellicules linguistiques ou une archive de structures, ni le témoignage d’un corps retiré, mais qui au contraire est l’élément même d’une pratique impliquant l’ensemble des relations inconscientes, subjectives, sociales, dans une attitude d’attaque, d’appropriation, de destruction et de construction, bref de violence positive, c’est bien la « littérature » : nous disons, plus spécifiquement, le texte, et cette notion ainsi esquissée (nous y reviendrons) nous place déjà loin du « discours », mais aussi de l’« art ». Une pratique que l’on pourrait comparer à celle de la révolution politique : l’une opère pour le sujet ce que l’autre introduit dans la société. S’il est vrai que l’histoire et l’expérience politique du XXe siècle démontrent l’impossibilité de réaliser une transformation de l’un sans l’autre — mais pouvait-on en douter depuis le renversement de Hegel et plus encore depuis la révolution freudienne ? —, les questions que nous nous poserons sur la pratique littéraire viseront l’horizon politique dont celle-ci est inséparable, quels que soient les efforts de l’ésotérisme esthétisant ou les refoulements de la dogmatique sociologiste ou formaliste pour les tenir écartés. Nous appellerons pourtant ce procès hétérogène une signifiance en marquant par là, d’une part, que les poussées biologiques sont socialement captées, dirigées et agencées de manière à produire un excès par rapport aux appareils sociaux, et, d’autre part, que ce fonctionnement pulsionnel est devenu une pratique : c’est-à-dire une transformation des résistances, des finitudes et des stagnations, naturelles et sociales, si et seulement si il a pu rencontrer le code de la communication linguistique et sociale. Laing, Cooper, comme Deleuze et Guattari2 ont raison d’insister sur le flux déstructurant et a-signifiant de la schizophrénie, sur la machine désirante et a-signifiante de l’inconscient. A l’égard des idéologues de la communication et de la normativité qui nourrissent plus ou moins l’anthropologie et la psychanalyse, leur démarche est libératrice. Mais on constate aisément que les exemples donnés de « flux schizophrénique » sont pris le plus souvent, dans la littérature moderne, dans une pratique où le « flux » a rencontré le langage pour se réaliser comme flux, a pris en écharpe le signifiant pour pratiquer en lui l’engendrement hétérogène de la « machine désirante ».

Ce que nous désignons par signifiance est précisément cet engendrement illimité et jamais clos, ce fonctionnement sans arrêt des pulsions vers, dans et à travers le langage, vers, dans et à travers l’échange et ses protagonistes : le sujet et ses institutions. Ce procès hétérogène, ni fond morcelé anarchique, ni blocage schizophrène, est une pratique de structuration et de déstructuration, passage à la limite subjective et sociale, et — à cette condition seulement — il est jouissance et révolution.


1.

W. Shakespeare, Hamlet, tr. fr. d’A. Gide, in Œuvres complètes, t. II, Bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1959, p. 651.

2.

Cf. L’Anti-Œdipe, Éd. de Minuit, 1972.

I

Sémiotique et symbolique


« Déterminer plus avant (l’)ob-jet pour soi. Logique en arrière de la conscience. »

Hegel, automne 1831.

1. Le sujet phénoménologique de l’énonciation.

Il nous faut donc, avant tout, préciser ce que nous entendons par procès de signifiance, par rapport aux théories générales du sens, aux théories du langage et aux théories du sujet.

Rappelons que les théories linguistiques modernes, quelles que soient leurs variantes, sont d’accord pour considérer le langage comme un objet strictement « formel », au sens de : relevant d’une syntaxe ou d’une mathématisation. Dans cette optique, les conceptions de Z. Harris peuvent être considérées comme généralement admises, lorsqu’il pose le langage comme défini par : 1. la relation arbitraire entre signifiant et signifié ; 2. l’acceptation du signe en tant que substitut de l’extra-linguistique ; 3. son caractère discret ; 4. son caractère dénombrable, voire fini. C’est seulement avec le développement de la grammaire générative chomskyenne et les recherches logico-sémantiques qui se sont articulées autour d’elle ou en discussion avec elle, que des problèmes généralement considérés comme relevant de la « sémantique » voire de la « pragmatique », ont surgi, soulevant l’embarrassante question de l’extra-linguistique. Mais l’objet langageque la linguistique moderne s’est donné dépourvu de sujet ou ne le tolérant que comme un ego transcendantal (au sens de Husserl et au sens plus directement linguistique de Benveniste), tarde à être interrogé quant à cette « extériorité » (toujours déjà dialectique, parce que trans-linguistique) du langage.

Deux tendances dans les recherches linguistiques actuelles nous paraissent se préoccuper de cette « extériorité », considérant que sa non-élucidation est désormais une entrave au développement de la théorie linguistique elle-même. Disons, avant de les préciser, que si une telle lacune pose déjà des problèmes à la linguistique « formelle », elle les pose depuis toujours et surtout à la sémiotique, soucieuse de spécifier le mode de fonctionnement de pratiques signifiantes (art, poésie, mythe, etc.) irréductibles à l’objet « langage ». Ces deux tendances sont les suivantes :

1. La première discute la relation dite « arbitraire » entre le signifiant et le signifié, en examinant des systèmes signifiants dans lesquels cette relation se présente comme « motivée ». On cherche le principe d’une telle motivation dans la doctrine freudienne de l’inconscient, dans la mesure où la théorie des pulsions et celle des processus primaires (déplacement, condensation) peuvent situer les « signifiants vides » par rapport à des fonctionnements psycho-somatiques ou, du moins, les enchaîner en une suite de métaphores et de métonymies qui, pour être indécidable, remplace l’« arbitraire » par une « articulation ». Les discours des analysants, les « pathologies » du langage, enfin les systèmes artistiques, notamment poétiques, se prêtent particulièrement à une telle exploration. La formalité langagière est alors connectée à une « extériorité » d’ordre psychosomatique, se réduisant finalement à une substance morcelée (corps morcelé en zones érogènes) et articulée selon les rapports d’un « moi », en voie de développement, aux pôles du triangle familial. Une telle théorie linguistique dont on aperçoit la dette envers les positions de l’école psychanalytique de Londres et envers celles de Mélanie Klein en particulier, restitue à la formalité linguistique des dimensions (les pulsions) et des opérations (déplacement, condensation, différences vocaliques et intonationnelles) que la théorie formelle écarte. Mais, faute d’une notion dialectique du procès de la signifiance dans son ensemble en tant que celle-ci est un procès du sujet, de telles considérations, si perspicaces soient-elles, manquent leur articulation au fonctionnement syntaxico-sémantique du langage : le corps morcelé, pré-œdipien, mais toujours déjà investi de semiosis, est réhabilité, mais il manque sa transition au sujet post-œdipien et à son langage toujours symbolique et/ou syntaxique (nous y reviendrons).

2. La deuxième tendance, plus récente et plus répandue, consiste à introduire, dans la formalité même de la théorie, une « couche » de la semiosis qu’on a pu enfermer, pour l’y cantonner, dans la pragmatique et dans la sémantique. C’est en posant un sujet de l’énonciation (au sens de Benveniste, de Culioli, etc.) que la théorie place, dans une très profonde « structure profonde », les relations logiques modales, les relations de présupposition, ainsi que d’autres relations entre locuteurs lors de l’acte de la parole. Ce sujet de l’énonciation qui vient en ligne directe de Husserl et Benveniste, introduit, par son intuition catégorielle, des champs sémantiques aussi bien que des relations logiques mais aussi intersubjectives, qui s’avèrent être à la fois intra et trans-linguistiques.

Pour autant qu’il est assumé par un sujet qui veut dire (bedeuten) le langage possède des « structures profondes » qui articulent des catégories : sémantiques (donnant lieu aux champs sémantiques introduits dans les récents développements de la grammaire générative), logiques (donnant lieu aux relations de modalité, etc.), intercommunicationnelles (donnant lieu à ce que Searle a appelé des « speech acts » comme donateurs de sens), mais aussi des catégories relatives aux changements linguistiques dans l’histoire de la langue, joignant ainsi la diachronie à la synchronie. La linguistique s’ouvre par là à toute la variation de la catégorialité, et à travers elle à la philosophie à laquelle elle a pu croire échapper.

Dans une même optique, soucieux d’expliquer des contraintes d’ordre sémantique, certains chercheurs distinguent différents types de styles qui relèvent de différentes positions du sujet parlant vis-à-vis de l’énoncé. Même lorsqu’elles introduisent ainsi la stylistique dans la sémantique, de telles recherches visent à considérer le fonctionnement signifiant compte tenu du sujet de l’énonciation, qui s’avère être toujours le sujet phénoménologique. Plus encore, depuis le lieu d’un tel sujet de l’énonciation-ego transcendantal, et favorisées par l’ouverture sémantico-logique, des recherches linguistiques se proposent de présenter la signification comme une production idéologique et donc historique.

Nous ne pouvons pas discuter ici les avancées et les difficultés que présente cette deuxième tendance de la linguistique moderne : outre qu’elle est en pleine formation et qu’en conséquence ses résultats ne sont que provisoires, les bases épistémologiques sur lesquelles elle repose nous mènent au cœur du débat sur la phénoménologie, que nous ne pouvons ici que croiser, et ceci uniquement dans la mesure où nous le permet notre recherche concrète et actuelle.

Disons, pour préciser plus loin, que les deux tendances que nous venons de mentionner désignent deux modalités de ce qui sera pour nous un même procès de la signifiance. Nous appellerons la première « le sémiotique », en réservant à la seconde ce terme : « le symbolique ». Ces deux modalités sont inséparables dans le procès de la signifiance qui constitue le langage, et la dialectique de l’une et de l’autre définit les types de discours (narration, métalangue, théorie, poésie, etc.) : c’est dire que le langage dit « naturel » tolère différents modes d’articulation du sémiotique et du symbolique. Par contre, il y a des systèmes signifiants non-verbaux qui se construisent exclusivement à partir du sémiotique (la musique, par exemple). Mais nous verrons que cette exclusivité est toute relative, en raison précisément de la dialectique nécessaire entre les deux modalités du procès de la signifiance, constitutif du sujet. Le sujet étant toujours sémiotique et symbolique, tout système signifiant qu’il produit ne peut être « exclusivement » sémiotique ou « exclusivement » symbolique, mais il est obligatoirement marqué par une dette vis-à-vis de l’autre.

2. La « chora » sémiotique : ordonnancement des pulsions.

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