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La révolution du pouvoir-faire

De
356 pages
Il n'y a ni pays prédestiné au développement, ni peuple condamné au sous-développement. Comment bâtir un environnement national propice au partage des connaissances essentielles ? Cet ouvrage met en exergue le besoin de transformation des structures éducationnelles, formatives et culturelles, afin que la société congolaise accède à une vie nationale intellectuellement et professionnellement aussi performante qu'épanouissante.
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révolution
pouvoir-faire

Didier MUMENGI

ePour une économie du
bien commun au Congo

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révolution

pouvoir-faire

duPour une économie du bien commun au Congo

Collection « Comptes rendus »

fondée et dirigée par Eddie Tambw

e

Didier

MUMENGI

La
révolution
du

pouvoir-faire
Pour une économie du bien commun au Congo

Collection
Comptes rendus

DU MÊME AUTEUR






















La naissance du Congo
, De l'Egypte à Mbanza-Congo, Paris,
l'Harmattan, 2009.
Sortir de la pauvret
, La Révolution du Bon Sens au Congo, Paris,
lHarmattan, 2006.
Panda Farnana
, Premier Universitaire Congolais, Paris, lHarmattan,
2005.
Le Chantier de la paix
, Partenariat pour la paix et le co-
développement dans la région des Grands Lacs, Kinshasa, Editions
Safari, 2002.
LAvenir à bras le corps.
Prospective pour le développement
de la République Démocratique du Congo, Kinshasa, Editions
Universitaire Africaines, 2001.
LUnivers des jeunes sans toit
, Kinshasa, Editions Arc-En-Ciel, 2001.
Les jeunes sans toit à Kinshasa
(Etude du phénomène des enfants
de la rue), Kinshasa, Editions Universitaires Africaines, 2001.
Conspiration du silence
(Théâtre populaire), en collaboration,
Kinshasa, Editions Safari, 2000.
Drame familial
(Théâtre populaire), en collaboration, Kinshasa,
Editions Safari, 2000.
Dsir de vrit
(Livre-Entretien), Bruxelles, Editions Havaux, 1997.
Esprit de rupture
, Bruxelles, Edition Pop-copy, 1995.

© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-336-00225-5
EAN :978-2-336-002255

A ma Maman Chérie,

Ainsi qu'à ma très regrettée grand-mère,

Madeleine Bapu Tshikudi

Tshikudi Nkusu Louise,
décédée le 11 juin 2011 à l'âge de 98 ans.

Conception de la couverture et Mise en page initiale de louvrage par
Grace NZOLO (tél : +243 998374110, gracenzolo@yahoo.fr)

7

Avant-propos

A laurore de ce siècle cybernétique
1
, dans ce quelle produit
comme bouleversements économiques et soubresauts technologiques,
la mondialisation montre limportance de la création, de linnovation et
comme préalable à celles-ci : laccès au savoir qui libère le pouvoir-faire.
Dailleurs, le propre de toute existence en communauté humaine nest-il
pas de créer, denrichir et de transmettre aux générations suivantes les trois
segments du pouvoir-faire que sont : le savoir, le savoir-faire et le savoir-
être? En agissant ainsi, on comprend mieux que le pouvoir-faire ne peut
relever des individus isolés. Il est le souffle vital de toute communauté
humaine, tapi au cur des échanges que les gens nouent entre eux,
uvrant comme raison dêtre de ce qui autorise et organise lesdits
échanges, et au moyen desquels la nation devient possible, notamment : les
systèmes, les structures, les institutions, les règles, les normes, les valeurs,
les infrastructures
Le principe déchanges évoqué rapproche le pouvoir-faire de
linformation. Pour ainsi dire que le
pouvoir-faire
n’est, en fin de compte,
quun ensemble dinformations. A linstar de linformation, le
pouvoir-
faire
répond dabord à la question : « quoi ? ». Mais aussitôt, il saffaire à
répondre à ces deux autres questions : « comment ? » et « pourquoi ? »
ou « pour quoi ? » ! A laune de cet accommodement grammatical, le
pouvoir-faire
accède à sa dimension opérationnelle en termes de capacité
dactions et de comportement structurée pour accomplir une tâche, ou
comme mode opératoire utilisé en fonction dun but, dun objectif, ou

1
La cybernétique
(du grec Kubenêsis)
est par essence la science du contrôle, de la maîtrise
et du pilotage des systèmes complexes. Elle a fourni des méthodes puissantes pour le
contrôle méthodique de deux systèmes importants : la société et léconomie. Mais aussi,
les ordinateurs, le processus de robotisation de la production, les réseaux financiers
mondialisés, les nouvelles méthodes de management et dorganisation de lentreprise,
les réseaux de communication et les réseaux informatiques, ainsi que toutes les
machines intelligentes que nous connaissons aujourdhui sont des applications de
la cybernétique. Linventeur de cette science en 1948, le mathématicien américain
Norbert Wiener, a publié en 1950, un livre intitulé « Cybernétique et société », dans
lequel il annonçait la fin du travail humain qui devait être remplacé par des machines
intelligentes.

9

Avant-propos

devant un obstacle, pour relever un défi : faire face à un danger, réaliser
une ambition...
Le
pouvoir-faire
passe ainsi de lautonomie de la pensée à laction
concrète en transitant par la pensée théorique, pour enfin se propager dans
la société comme savoir-faire, savoir-être et compétences. Ce processus
cognitif nest possible que par le biais dun dispositif stratégique apte à
faire évoluer l’augmentation sans cesse continue du flot et de la masse
dinformations et de connaissances vers des savoirs capitalisés. Cette
capitalisation, liée aussi bien à léducation scolaire, universitaire et citoyenne
quà la formation professionnelle et autodidacte, supposent à la fois une
méthodologie et une structuration
1.
Chercher, capturer, stocker les informations et les connaissances
nécessaires pour éclairer la société, satisfaire lintérêt général,
régler des problèmes de société et édifier des processus intelligents
de prise de décisions. Il sagit de mettre sur pied un dispositif de
recueil des informations, à travers notamment des services publics
dobservation, de surveillance et de décryptage de lenvironnement
national, régional et international.
2.
Construire une société des compétences et des savoir-faire. Après
avoir accumulé un maximum dinformations, de renseignements
et de connaissances dits stratégiques ou à forte valeur ajoutée, il
faut les enrichir en vue de les transformer en savoirs capitalisés.
Ensuite, sassurer de leur bonne circulation et utilisation dans
la société (à travers les médias, lécole, luniversité, linternet, les
centres et laboratoires de recherche, les bibliothèques, les librairies,
la musique, le théâtre, le sport)
3.
Acquérir une compétence nationale de gestion des informations
et connaissances stratégiques. Lacquisition de cette compétence
nécessité une révolution : tous les services de sécurité, de
renseignement et dintelligence doivent dorénavant transcender la
notion de sûreté de lEtat, pour rejoindre le concept de sécurité
humaine, basée sur la protection des citoyens contre les pires
ennemis des peuples et des nations, à savoir : les affres de la
pauvreté et les fléaux du sous-développement. De ce fait, la notion
des forces de sécurité devra sémanciper de sa portée strictement
militaire ou policière, pour armer la nation en capacités accrues de
création de savoirs, de richesses et demplois, en vue de garantir
une sécurité individuelle et collective plus étendue, prenant à bras le

10

La révolution du pouvoir-faire

corps tout léventail de menaces susceptibles daffecter les citoyens
dans leur vécu quotidien, et la République dans son devenir.
4.
Agir, interagir et contre-agir. Le dispositif a une
mission fondamentale: créer et perpétuer une société congolaise
érudite, compétente et créative. Au-delà du dispositif de veille,
de stockage et de gestion des informations et des connaissances,
il faut ériger de manière concomitante des structures dappui
à lintelligence offensive, celle qui permet dagir, notamment
dacquérir la capacité à préserver et à conquérir des parts de marché
de façon à créer des richesses et plus demplois, tant sur les marchés
dexportation que sur le marché intérieur ; par après, des structures
de renforcement de lintelligence défensive, celles qui peuvent
permettre à la nation daffronter les périls naturels, de résister à
toute sorte de menace extérieure, de vaincre ses crises et de réaliser
ses ambitions de développement économique, de progrès social
et d’épanouissement culturel ; et enfin des structures de soutien à
lintelligence collaborative, celles qui permettent dinteragir à armes
égales ou meilleures avec le monde, et de parvenir à la maîtrise
des flux planétaires d’information et des réseaux internationaux
d’influence, suivant ce conseil de Machiavel
2
: « Celui qui veut que
les autres lui disent ce quils savent doit leur dire ce quil sait ; car
le meilleur moyen dobtenir des informations est den donner ».

Aussi le système de défense nationale doit dépasser le contexte
militaire pour sétendre sur un maillage national dhommes et de femmes
(savants, écrivains, scientifiques, militaires, agents de sécurité…) partageant
une même culture patriotique de développement et de protection matérielle
et immatérielle du territoire national, et disposant des outils communs, en
vue dune diffusion la plus complète dans le pays des compétences, des
savoir-faire et des savoir-être.
Pourquoi alors Thomas H. Huxley affirme-t-il que : « la fin ultime de
la vie nest pas la connaissance, mais laction. »
3
Le médecin et sociologue
français, Gustave le Bon va plus loin pour attester que : « La place de
2
Nicolas Machiavel (1469-1527), Le Prince, rédigé à la fin de l’année 1513. C’est
luvre dun haut fonctionnaire de la république de Florence (Machiavel) réduit à
l

inactivité par sa destitution, éclairé par léchec et saisi par lidée dune nécessaire
unification de l’Italie autour d’un homme.
3
Le philosophe et biologiste britannique Thomas Henry Huxley, ami de Charles
Darwin, fut convaincu par la théorie de lévolution. Il publia en 1863
Evidence as to
Mans Place in Nature
(La Place de lhomme dans la nature) dans lequel il développa
la thèse que les singes anthropoïdes sont nos proches parents. Il sattira aussi les

11

Avant-propos

lhomme dans la vie est marquée non par ce quil sait, mais par ce quil
veut et ce quil peut ».
4
Cest parce que ce que lhomme veut et peut est
rendu possible par le pouvoir-faire, mais après que celui-ci ait franchi deux
niveaux préparatoires primordiaux : le niveau de la conscience perceptive
et celui de la conscience réflexive.
Le premier niveau est le fait dêtre conscient de lhérédité des savoir-
faire, des savoir-être et des compétences que lon doit expérimenter au
présent et améliorer pour le futur. En ce sens, cette conscience se constitue
à partir des actions posées et des expériences vécues en communauté. Elle
ne devient civique que par rapport à une expérience citoyenne sensible, à
une action posée pour lintérêt général, rattachée au bien-être commun.
Elle désigne lensemble des phénomènes, des émotions, des initiatives, des
projets, des intérêts, des volontés à partir desquels toute activité ou action
tournée vers la société et en interaction avec elle, se conçoit, se manifeste
et se développe.
Ainsi, prendre conscience de sa citoyenneté nest rien dautre quavoir
à sa disposition la mémoire de ce qui se fait pour le bien-être commun.
Ce qui fait donc cette conscience, ce nest pas une identité originelle, mais
une longue histoire composite. Elle est celle dune citoyenneté ouverte à sa
propre complexité historique et à la diversité des cultures. LEtat apparaît
alors comme lincarnation de cette conscience, de cette identité dont il a
mission den être à la fois le défenseur, léducateur et le sensibilisateur.
Certes, il ne suffit pas de ramener le pays à ses fondements historiques
pour le mettre à la hauteur de ses missions contemporaines
.
La recherche
du bien commun doit être pensée comme amour de soi, des siens et de
la terre ancestrale. Ainsi, on serait citoyen par adhésion à ce triple niveau
daffection, qui forme cette communauté culturelle et historique reposant
sur

deux pôles : lindividu et la vie sociale dans laquelle il est pris, comme
travailleur, comme habitant, producteur, inventeur, consommateur, etc.
Le deuxième niveau, celui de la conscience réflexive, est d’ordre
supérieur. Il indique lexigence, pour chaque peuple, de développer la
conscience de ses perceptions et pensées propres. Cette conscience
supérieure est ce quon appelle également la conscience de soi. Celle qui

donne la connaissance de ce quon est, de ce qui est, de ce quon connait

critiques de lanarchiste et géographe russe Pierre Kropotkine qui publia
Lentraide
:
un facteur dévolution en réponse aux thèses de Huxley voulant que la compétition et
lélimination des plus faibles soient un facteur dévolution.
4
Gustave le Bon (1841-1931),
Hier et demain
. Dans son autre ouvrage,
« la psychologie des
foules »
, paru en 1805, il y explique que la suggestibilité de la foule en lui attribuant une
âme collective qui lemporte sur les consciences individuelles

12

La révolution du pouvoir-faire

réellement mais aussi de ce quon ignore certainement
.
Elle comprend
aussi lintelligence des stratégies qui permettent la mise en uvre de ce
qui est appris. Cest dans le sillage de cette conscience quapparaissent les
cinq intelligences qui enfantent le pouvoir-faire et façonnent le passage
à laction, à savoir :

1. Lintelligence des problèmes
(ou la capacité de la conscience
nationale à jeter un regard intelligible sur le pays et le monde,
à les analyser, à en tirer profit avec une froide objectivité, et
dans la certitude dêtre capable de défaire les nuds de la
rationalité complexe des besoins, des choses, des situations, des
événements) ;
2. Lintelligence des objectifs
(ou la capacité de la société à
simposer une hygiène de savoir-vivre ensemble, fondée sur
lautonomie délaboration des projets, la conscience de leur mise
en pratique dans les délais et la programmation prévus, lintégrité
et la discipline pratique dans la gestion de tout ce qui sentreprend
au nom de lintérêt commun) ;
3. Lintelligence de la transformation de linformation en
stratgie daction
(ou la capacité de la société à développer le
jugement pratique et lesprit de responsabilité dans la prise de
décisions) ;
4. Lintelligence de mise en uvre concrète de laction
(ou la
capacité de la société à détecter les gisements des moyens et des
opportunités, et à mobiliser tout ce quil faut pour que chaque
projet aboutisse à une réalisation concrète) ;
5. Lintelligence de lvaluation des rsultats de laction
(ou la
capacité de la société à faire preuve de pensée critique).
Il ressort de ces intelligences de laction que le pouvoir-faire ne peut
rayonner quen vertu du principe fondamental, énoncé par les auteurs
classiques dont Adam Smith, selon lequel : « «il ny a de richesses que
dhommes». Il est, en effet, permis den déduire que le pouvoir-faire

est
source de toutes les richesses, surtout en ces temps modernes-ci, qui
posent des exigences souvent complexes aux peuples et aux nations.
Il nest pas vain de rappeler quà linstar de la République
Démocratique du Congo, toutes les communautés humaines font face à
leurs problèmes selon les capacités cognitives de leur mémoire collective,
qui est une sorte de réservoir virtuel de connaissances, abritant des

13

Avant-propos

représentations, des fonctions dorganisation, des façons de croire et de
penser, qui permettent de nourrir des processus de réflexion et d’éclairer
laction. Cest ici quil sied de rappeler que le pouvoir-faire est justement la
variable qui échafaude la force ou tisse limpuissance des Etats. Or ce qui
caractérise la société congolaise est linexistence dun pouvoir-faire qui,
inscrit dans la conscience de tous, modèle le substrat cognitif et nourrit
autant lattitude patriotique que lenthousiasme professionnel des citoyens.
Cette absence de sentiment de capacité de pouvoir faire tout ce qui se
fait partout ailleurs, plonge la République Démocratique du Congo dans la
tradition de quête éperdue de légitimité à létranger ! Les gouvernements
se succèdent et tous fondent la
gouvernance de la République
sur lespoir
que des mesures techniques et aseptisées, conçues par les institutions
internationales, sont les seuls remèdes possibles contre les difficultés qui
accablent le pays.
Or ces sources externes de légitimité démolissent en priorité
le pouvoir-faire local, et ne peuvent, par conséquent, ni constituer une
sphère de savoir et de savoir-faire, ni concourir à la construction dun
bien commun que seules les relations internes dynamiques peuvent laisser
éclore. Elles ne font quentretenir le conditionnement à la dépendance et à
la soumission, jusquà réduire à quelques envies honteuses les motivations
et les désirs de lEtat (aménagement des bureaux des ministres par laide
extérieure, fourniture dordinateurs et de véhicules à ladministration de
lEtat par la coopération internationale, nettoyage des rues et travaux de
salubrité par la Coopération Technique Belge, ateliers de renforcement des
capacités des députés, des fonctionnaires et autres, gestion de la paie des
militaires par lUnion Européenne, etc.).
Tout indique que l’effort de réification de l’humanité noire,
enclenchée depuis la traite des esclaves, a bel et bien rattrapé lindépendance
nationale, et en aurait dores et déjà fait une ressource sous contrôle !
Quoi quil en soit, tout semble être fait pour forger linhibition de la
pensée autonome, la paralysie de laction souveraine, la perte de laptitude
nationale à agir… Tout semble rappeler aux citoyens leur insignifiance et
leur impuissance face à lomnipotence du système international en place.
Partout, la confiance et l’estime, le sens du collectif et du bien commun,
et même lexpérience professionnelle reculent devant la prime donnée à la
culture de la mendicité, qui veut que lEtat congolais et les Congolais eux-
mêmes attendent, prennent et apprennent tout de létranger. Ce qui tend à
annihiler les fonctions sociales élémentaires telles que la simple attention
envers lautre, lamour de la patrie, lentraide mutuelle, la solidarité, la
coopération citoyenne, linitiative commune, etc. La sinistrose, le stress, les

14

La révolution du pouvoir-faire

blocages et toute la pléthore de maux sociaux qui en découlent entravent
le développement des intelligences nationales et produit des régressions
morales en chaîne entraînant une dégénérescence collective.
Cinquante-deux ans après lindépendance, lEtat vit dans
linappétence éhontée du savoir, et fait perdre aux interactions entre la
recherche, lenseignement et lentreprise toute la vitalité doù naissent la
créativité, linnovation et la compétitivité de léconomie nationale. Malgré
cette marche dégénérative, du pays en voie de développement au
« Pays Pauvre
Très Endetté »
, les institutions internationales vers qui lEtat tend ses espoirs
comme un arc, escortent sans heurts cet effondrement. Accompagner
ainsi notre descente aux enfers apparaît comme la raison dêtre véritable
de cette
« politique daide internationale au développement »
, notamment du fait
que linternational nous aide en sachant ingénieusement neutraliser dans
lapplication ce quon ne peut étouffer dans les énonciations publiques.
Cest de bonne guerre ! Nest-ce pas, signale Friedrich Nietzsche : « La vie
elle-même est essentiellement appropriation, agression, assujettissement
de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses
propres forces, incorporation, et, tout au moins, exploitation ».
5

Renoncement au gnie national
Le génie national, fontaine du capital intellectuel du pays, fleurit
lorsque trois dimensions de la vie nationale sont prises à bras le corps, à
savoir :
1.
La culture
, non pas seulement dans son aspect de production
intellectuelle, littéraire ou artistique, mais surtout dans ce quelle
incarne comme manière choisie par une société pour aimer la
nation, louer la patrie, vénérer la République, se penser, sorganiser,
assimiler le passé, vivre le présent, imaginer et créer le futur. Ce
regard sur la culture se réfère à la définition proposée au monde
par lUnesco, lors de la Conférence mondiale sur les politiques
culturelles tenue à Mexico City en 1982 : « la culture est la collection
des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs
qui caractérise une société ou un groupe social ». De bout en bout,
louvrage transpire la certitude que le développement économique
et social nest possible quen accord avec les logiques culturelles.
Aussi propose-t-il des voies et moyens de valoriser les cultures
locales, de faire émerger des mécanismes culturels endogènes
nouveaux et articuler traditions endogènes et cultures exogènes ;

5
Friedrich Nietzsche,
Par-delà le bien et le mal,
publié en 1886

15

Avant-propos

2.
La citoyennet scientifique
, pourvoyeuse des savoir-faire, clef
de compétences techniques et managériales, levier qui donne à
la société sa capacité à « capter » les connaissances, à créer et à
innover ;
3.
Une nouvelle lgitimit de lEtat,
fondée sur sa capacité à
organiser la société, à mobiliser les moyens et à mettre en place
les structures facilitant la construction, la préservation et le
développement du bien commun. Comme la religion a vocation
de faciliter la progression des âmes vers Dieu, lEtat a mission de
sarmer didées, dactes et de mots qui installent la vie nationale
dans un écheveau dintelligences. Son autorité nest légitime que si
elle recherche le bien commun de la société et si, pour latteindre,
elle emploie des moyens justes et moralement licites.

En dautres termes, pour quune société fonctionne bien, il faut
que les citoyens soient mis en condition doptimaliser leurs compétences
et leurs efforts en vue de produire les biens et les services nécessaires
au « bien-vivre ensemble ». Or les compétences et le culte de leffort se

construisent dabord et surtout à lécole. Découvrir létat réel de lécole
congolaise, cest constater le renoncement au génie national !
A partir des années 1960, jusquau début des années 2000, le budget
de lenseignement public au Congo a chuté, passant de 7% du PIB et 25%
du budget national à 1% du PIB et 5% du budget national, entraînant
une diminution de 96% des dépenses par élève et par an dans les écoles
primaires et secondaires (de 109 dollars en 1980 à 4 dollars en 2002). Ce
budget de léducation représentait 24 % des dépenses publiques en 1980.
Il est tombé à 7 % en 2002, et finalement à 4 % des dépenses publiques en
2009. Le résultat prévisible est que seuls 30% des enfants dâge préscolaire
vont au jardin denfants (presque tous sont dans le privé), pendant que le
taux dachèvement au Primaire est tombé à 29%, le taux de survie scolaire
entre la 1
ère
année et la 6
ème
année primaire est de 44% et que seuls 23% des
enfants de 11 ans obtiennent leur certificat de fin d’études primaires.
Ce désinvestissement de lEtat dans léducation a anéanti le
système de formation des cadres de lenseignement. Ce qui explique le
gros pourcentage d’enseignants sous-qualifiés dans le système scolaire
congolais. Selon les données statistiques de lUnesco 2007/2008, un tiers
des enseignants du primaire et 64 % des enseignants du secondaire nont
pas la qualification requise pour enseigner. Au niveau de l’enseignement
supérieur, seulement 20% de professeurs sont qualifiés au niveau requis

16

La révolution du pouvoir-faire

pour le poste quils occupent. Le cumul de ces deux facteurs a provoqué
une rupture professionnelle et intellectuelle du corps professoral menant
à la détérioration de la qualité de léducation.
A cela sajoute loutrage à la nature publique du système scolaire
de lÉtat par le fait que lenseignement primaire qui devrait être gratuit
et obligatoire, comme le prévoit la Constitution, se retrouve aujourdhui
jusquà plus de 65% pris en charge par les parents
6
. Aussi, pendant
quon estime à 5 millions le nombre denfants congolais non scolarisés,
et le taux de scolarisation à 48,2%, daprès les statistiques de lUNESCO
en 2010
7
, léducation pré-primaire et maternelle demeure rudimentaire et
ne concerne quentre 2,7 % et 3 % denfants sur lensemble du territoire
en 2007/2008. Cette année scolaire-là, seuls 46 % des enfants ayant lâge
dadmission théorique (six ans) sont entrés en 1
ère
année. Qui plus est,
lentrée à lécole primaire est tardive : seuls 40 % sont âgés de 6 ans (âge
légal), tandis que les enfants âgés de 7 à 10 ans ou plus représentent près
de 60 % des inscrits. Et le taux dachèvement reste particulièrement bas :
26 % des élèves seulement achèvent le cycle secondaire.
Par ailleurs, les résultats au TENAFEP (
Test National de Fin dÉtudes
Primaires
: 65 % de réussite en 2006, 57 % en 2007) indiquent que
35 % à 43 % des élèves en 6
ème
année de primaire ne maîtrisent pas les
apprentissages fondamentaux. Ceux de ces enfants qui font le choix de
lenseignement technique ou la formation professionnelle, se heurtent à
la tendance à la disparition de lenseignement professionnel, dont près
de 90 % de structures de formation et dapprentissage, dateliers et
laboratoires ne disposent pas des équipements requis.
8

Sauf déni de réalité, le renoncement au génie national est manifeste.
Chômage, crise de logement, dencadrement socialisant, perte des repères,
renversement des valeurs, antivaleurs sans bornes, mal vivre, la drogue et
lalcool en veux-tu en voilà, croissance effrénée de lindustrie du sexe et
de la prostitution juvénile La liste des symptômes sociaux décrit une
vraie pathologie collective. Tout ce qui construit la noblesse de lespèce
6 RDC, Fourniture efficace de Services dans le domaine de l’enseignement public, une
étude dAfriMAP et de lOpen Society Initiative for Southern Africa, Kinshasa, 2009,
p.6
7
Document Unesco de programmation - pays, Republique Démocratique du congo
2011-2013 advance copy/copie preliminaire,

Mai 2011 Bureau UNESCO Kinshasa
8
Source :
« Stratégie de développement de lenseignement primaire, secondaire et professionnel
(2010/11 - 2015/16) »
, document élaboré par la

Commission Indépendante pour
lélaboration de la Stratégie sur lÉducation (CISE).

17

Avant-propos

humaine disparait en République Démocratique du Congo. Cest-à-dire :
la capacité de l’homme à réfléchir pour le bien commun, à s’interroger
sur lorigine des problèmes qui endeuillent le pays, sur le devenir de la
communauté nationale, sur la place du pays dans le monde, sur le sens de
la vie La République Démocratique du Congo devient une société de
linculture, de la cupidité et de la bêtise. Une société où linsouciance tient
lieu de civilisation, où lobscurantisme est préféré à lintelligence, la cuite
plutôt que la liberté, la distraction plutôt que la responsabilité
Ce que traduit cette crise, cest bien sûr la mise à mal du lien social,
mais aussi une mutation profonde des traditionnelles fondations de
lautorité ». On ne peut plus se le dissimuler : le Congo daujourdhui,
«
c’est la fin d’une société de la morale disciplinaire. Elle est plus perceptible
à travers leffacement de la congruence des différents niveaux de lautorité,
à savoir :
1.
La famille est en lambeaux, alors que cest elle qui transmet à
lenfant, dès son plus jeune âge, le langage et les codes sociaux
les plus élémentaires, mais aussi les valeurs et les normes qui
laideront ensuite à développer des relations sociales. Elle
transmet également les éléments fondateurs du développement,
comme le sens du patrimoine économique, culturel, et des
liens affectifs, qui préparent les enfants au patriotisme et aux
vocations professionnelles...
2.
Les arguments ne sont plus à chercher pour proclamer la fin
de lécole en République Démocratique du Congo. Lécole
congolaise se débarrasse de son rôle dinstruction et de plus en
plus ne met ni le savoir au centre de lacte denseignement, ni
lélève au centre du système éducatif.
3.
LEtat, les Eglises de réveil, les médias, qui devraient être
des exemples et des guides, refoulent leur rôle dinstances de
socialisation et rejettent lobligation de se déployer dans les
limites de lordre moral, en vue du bien commun.
.

La récurrence du mal-vivre ayant effacé les repères essentiels,
beaucoup envient même ceux qui détroussent lEtat et les cyniques qui
profitent sans états d’âme de la déconstruction sociale : « On en profiterait
aussi si on était à leur place, répète-t-on le plus souvent à Kinshasa ».
La corruption de lesprit précédant lacte, les captieux et les résignés
confortent désormais lesprit de corruption dans la société. Et lon en

18

La révolution du pouvoir-faire

récolte lanesthésie générale des intelligences et des valeurs morales, qui
permet à cette conduite libertine et dissolue de continuer tranquillement
son long chemin dans beaucoup de têtes congolaises.
Comment alors sétonner que cette jeunesse livrée à elle-même,
ne trouve dhorizon quà travers des groupes de délinquants de plus en
plus nombreux qui, au vu de la componction coutumière de lEtat et de
la déliquescence des cellules familiales, sinventent une vie sur la foi de
lextorsion, de la terreur, du vol, de la violence, de la drogue, de lalcool
et de la prostitution... Autant au niveau des institutions nationales, les
promesses non tenues, la corruption, les détournements et la dilapidation
des deniers publics, la concussion, limpunité forment lactualité banale de
la vie de lEtat, les agressions de rue à la machette, les vols, les crimes, les
vendettas atteignent leur paroxysme dans le vécu quotidien des congolaises.
La situation nest pas près de saméliorer avec un secteur économique
très malade, un appareil productif en panne et une vie politique immergée
dans lappât du lucre. Ceci explique pourquoi, avec des innombrables et
innommables ressources du sol et du sous-sol, la République Démocratique
du Congo senfonce chaque jour davantage dans lextrême pauvreté. Mieux,
il nous est dorénavant loisible de constater que les dotations naturelles
jouent un rôle négligeable dans la croissance économique, si le pouvoir-
faire national ne leur confère pas une utilité stratégique.
Voilà pourquoi l’activité extractrice et exportatrice n’a pas suffi à
donner aux ressources minérales congolaises le statut de richesses. Aussi,
malgré un taux d’inflation de 9,8% qui accompagne une croissance au taux
de 7,2% pour 2011, et après ladmission du pays au Point dachèvement
de lInitiative  Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) en juillet 2010, et
leffacement de 12 milliards de dollars sur la dette extérieure évaluée à
13,7 milliards, le rapport 2011 du PNUD, sur

les 187 pays et territoires
couverts par lindice de développement humain 2011, place la République
Démocratique du Congo à la dernière place. Elle était, en 2010, située au
168
ème
rang sur 169 pays référencés. Et paradoxalement, 2010 a été lannée
de la hausse spectaculaire des recettes dexportations. Les productions de
cuivre et de cobalt auraient atteint en 2010 un record historique, et seraient
respectivement de lordre de 467 000 tonnes et 93 000 tonnes, soit des
augmentations respectives de 54.3 % et 65.3 % par rapport à 2009. La
production de bois (grumes) a connu, elle aussi, un accroissement historique
de 89.8 % jusqu’à fin novembre 2010 en relation avec l’amélioration des
cours mondiaux de ce produit. Le budget de l’Etat serait officiellement
passé de 721 millions 814 mille francs congolais en 2006 à 6.746
milliards 324 millions de francs congolais en 2011. Mieux : plus

19

Avant-propos

de 4 milliards de dollars du budget 2011 proviendraient, selon
le Ministère des Finances, des ressources internes du pays, soit
quatre fois plus quen 2006.
La démonstration est faite que les mécanismes de gestion des
investissements en République Démocratique du Congo ne sont ni
rationnels ni efficaces. Ces investissements sont manifestement exploités
dans des créneaux qui nont aucun impact social et économique sur la
population et sur ceux qui travaillent. Il est nécessaire que léconomie
nationale fasse lobjet de nouvelles orientations qui privilégient en premier
lieu lintérêt national, les aspirations de la population, cest-à-dire le bien
commun.
Face à ces besoins, largent de lÉtat ne saurait être utilisé aux seules
fins de financer des biens et des services importés, en profitant à des
entreprises dautres pays. Un nouveau principe devrait dorénavant guider
la gouvernance en République Démocratique du Congo : les dépenses
publiques doivent retourner dans léconomie pour encourager lactivité
économique et le renforcement de lactivité productive nationale. LÉtat
ne peut plus prélever des taxes et des impôts sur les entreprises et les
ménages, suçoter les retombées financières de la rente minière ou forestière,
sans que ces revenus puissent être réinjectés dans le circuit économique en
servant à créer dautres revenus dans les entreprises congolaises et pour
les ménages.
À linverse, si les dépenses publiques restent, comme cest le cas
aujourdhui, orientées vers les importations, le pays narrêtera jamais
sa descente aux pires enfers de la pauvreté. Et les ménages congolais
continueront à compter sur largent de la diaspora pour subvenir à leurs
besoins. « Léconomie du bien commun » est conçue pour casser cette
logique dappauvrissement des ménages et de dépendance du pays par
rapport aux ressources externes. Elle propose de « socialiser largent »,
en optimaliser limpact sur la production nationale, dans « lurgence de
la citoyenneté scientifique ». « L’économie du bien commun » dresse un
cadre nouveau pour lÉtat, avec comme axes fondamentaux : le respect
de la bonne procédure administrative dexécution du budget et de lutte
contre la corruption ; la règle de viser des objectifs économiques et
sociaux clairs, lors de l’élaboration du budget, et l’efficacité au moment de
son l’exécution ; et enfin, le devoir des bouchées doubles pour rattraper
le retard du pays en matière de recherches scientifiques et de respect des
normes scientifiques dans la gestion des affaires publiques.

20

La révolution du pouvoir-faire

La parole politique a pris lhabitude dinterpréter ces nécessités avec
une légèreté qui, chaque fois, fait le lit des explications émotionnelles et
simplistes des choses et des situations graves. La ligne de pensée stratégique
en vigueur est celle-ci : nos malheurs venant des intrigues postcoloniales
des Occidentaux, le développement se fera dorénavant avec la Chine. Mais
voilà que pendant que nous nous ouvrons à la Chine avec les naïvetés qui
font encore le lit du néocolonialisme, la Chine, même sous les affables
apparences de la bienséance confucéenne, nous embrasse avec la logique
de Berlin 1885 : dabord la Chine et ses intérêts.
Il est indispensable de ne pas occulter et d’identifier le poids des
facteurs endogènes de la ruine du pays, qui sont nos démons intérieurs,
notamment : la certitude que lintelligence est subversive ; la déconsidération
de la pensée ; lantipathie à lég ard du mérite ; le dénigrement de la probité
morale ; le goût de la facilité ; le persiflage de l’effort; la banalisation des
crimes de la prédation des deniers publics, de la corruption au sommet
de lEtat, du mensonge comme mode de gouvernance ; lévitement
dispendieux du travail par la réunionite (atelier de renforcement des
capacités, sommets internationaux, conférence pour un oui, pour un non,
voyages officiels pour des queues de cerise, etc.)
Parmi ces facteurs, il convient de citer, notamment, l’insuffisante
planification de l’économie, la pénurie de cadres bien formés et expérimentés,
linappétence publique pour des études et des recherches en vue déclairer les
choix stratégiques de redressement national et lirrationalité des décisions,
etc. Lillustration est faite, notamment dans le cadre des
« 5 chantiers »
9
,

plusieurs projets se révèlent très coûteux mais sans effets dentrainement
sur le plan économique, et sans impact sur le plan de création demplois ni
dinvestissement dans lintelligence collective. Lorsquon importe de Chine
les engins de génie civil et les ingénieurs chinois pour leur intelligence de
construction, on ne fait pas le développement, encore moins
« la révolution
de la modernité »
10
; on pose de lemplâtre sur des plaies béantes et purulentes
de nos incapacités internes. Lexplication de ce gâchis réside dans le fait que
la politique dEtat en République Démocratique du Congo est en butte à
un problème fondamental. Celui de ne pas être capable de transformer les
disponibilités importantes des ressources naturelles en capacités de créer
des dynamiques entrepreneuriales et industrielles susceptibles de créer le
bien commun. C’est pourquoi, les déficiences des
« 5 chantiers »
redonnent
9

« Les 5 chantiers »,
cest le programme de gouvernement présenté à la nation congolaise
par le Président Joseph Kabila pour le quinquennat 2006-2011.
10
« La révolution de la modernité »
est la vision de développement de la République
Démocratique du Congo proposée par le Président Joseph Kabila pour le quinquennat
2012-2016.

21

Avant-propos

un relief particulier aux déterminants humains dans la construction dune
économie qui offre au plus grand nombre des possibilités de carrière,
en optant pour la préférence du génie et savoir-faire des congolais, et en
misant sur le développement de leurs capacités.

Lenjeu du bien commun

Cet ouvrage ose et ouvre le débat sur le bien commun. Il constate
que, sous le poids de certains intérêts économiques et politiques de
groupes restreints, le pays a peur dengager un débat ouvert, démocratique
et fructueux aussi bien sur les politiques publiques, le rôle et la place de
lÉtat et des dirigeants, que sur les problèmes économiques, sociaux et
culturels qui bloquent la société congolaise. Nombreux sont persuadés
que certains intérêts locaux des étrangers sopposent à la dynamique dun
débat porteur dautres idées et de nouvelles perspectives de reconstruction
de la République Démocratique du Congo. Ils sont tout aussi nombreux,
dans lélite politique, à croire que cest sopposer aux institutions de
Bretton-Woods et mettre le pays en péril, que construire un système
économique fondé sur un salariat productif, dont le but est lintégration
des masses urbaines et rurales dans une économie forte et organisée Ce
fourvoiement vient du fait quil nous manque des savoirs et des idées qui
indiquent le sens des changements sociaux en République Démocratique
du Congo, mais aussi et surtout la façon pour lÉtat de les accompagner
et les accélérer. A ne point douter, ce manque de savoirs des citoyens
congolais sur les problèmes économiques, sociaux et culturels de la
République Démocratique du Congo et la façon de les résoudre est une
des causes de la pauvreté permanente du pays. Doù
« révolution du pouvoir-
faire »
, pour utiliser la science afin de déchiffrer la crise, de trouver des
solutions appropriées à celle-ci et de fournir à léconomie nationale un
corps hardi de scientifiques mais surtout des régiments de Congolais bien
informés, mieux instruits et très bien formés. Comment ne pas sétonner
quen plein 21
ème
siècle, l’Etat congolais méprise le savoir scientifique, alors
que seul cet outil peut nous montrer nos faiblesses, nous révéler nos forces
et nous fournir des nouvelles perspectives.
Engager ce débat ne peut quaboutir à laccumulation du capital
intellectuel, par la formation et léducation, les études et la recherche, lesprit
dentreprise et le travail industriel. Toutes les études corrélationnelles
montrent quune association positive entre léducation, la formation, la
valorisation des variables sociales et la culture de leffort professionnel
produit, de façon générale, la performance économique. Platon la dit :

22

La révolution du pouvoir-faire

« léducation est tenue pour le premier devoir de la cité, le point de départ qui
convient dans lordre politique, et même lunique chose importante pour
lÉtat ».
11
Aristote l’a certifié de manière on ne plus précise, en disant : « la
fonction de lÉtat sera dêtre léducateur suprême, et la pédagogie sera
définie comme le moyen par excellence d’édifier la cité et de conserver le
régime politique ».
12

La République Démocratique du Congo, comme toutes les
communautés humaines, dispose dun certain stock de connaissances,
dexpériences, de savoir-faire, qui constitue son capital immatériel. Elle
devrait la cultiver et en optimaliser l’efficacité par des investissements
dans léducation et la formation. Chaque communauté humaine étant le
produit de son pouvoir-faire, force est de constater que la République
Démocratique du Congo laisse ce capital se flétrir. Le facteur travail est
négligé, alors quil devrait être considéré comme un actif prépondérant à
valoriser, et dont laccumulation devrait nourrir laccroissement continu des
richesses. Le niveau général d’instruction ou de qualification dégringole,
comme la volonté de valoriser les talents et dexploiter les potentialités
individuelles disparait. Et le pays se retrouve englouti dans la spirale du
désapprentissage incessant et massif des quelques aptitudes humaines
nécessaires à la simple survie.
Comment changer cette société ?

Cest ici que la taxonomie du
savoir, développée par Aristote, trouve sa pertinence et nécessite une
bien opportune réminiscence. Sauf que dans le contexte précis de
« la
révolution du pouvoir-faire »
, il sagit de sen servir comme un processus qui
permet de mieux accéder à notre conscience civique congolaise, afin de
saisir parfaitement limportance du pouvoir-faire, tout à la fois comme
expérience manuelle, entrainement à résoudre des problèmes, patrimoine
immatériel à garnir dexpertise, dingénierie et de passions inventives, et
enfin comme jeu d’interactions sociales propres à l’épanouissement des
potentialités de chacun.
Aristote évoque dabord l
« Epistèmè »
comme savoir théorique, factuel,
qui cherche à comprendre et à montrer la nécessité interne qui gouverne les
choses. Il parle ensuite du
« Technè »
comme le savoir technique, pratique, lié
à lart manuel, aux habiletés manuelles et tourné vers la production. Cest-
à-dire : le savoir-faire. Si l
« Epistèmè »
règle la question du « pourquoi des
choses » et que le
« Technè »
sattarde sur la préoccupation du « comment
des choses », le
« Phronesis »,
en troisième lieu, sélève au niveau de la
sagesse pratique, et se soucie de la finalité des choses. Le
« Phronesis »
se
11

Platon,
République
, IV, 423 e.
12

Aristote,
Politique
, IV, 9,1294 b 20-25. Voir aussi les livres VII et VIII sur léducation

23

Avant-propos

préoccupe, en quelque sorte de la question
« travail bien fait ».
Il sagit de la
vertu intellectuelle qui prend en considération le contexte, lexpérience, la
pratique, le sens commun, la probité, lesprit de responsabilité... Ces trois
niveaux dintelligence stratégique décrite par Aristote nous sont essentiels
pour savoir comment mettre l’intelligence congolaise à la hauteur des défis
qui sont devant la République Démocratique du Congo.
« Cette question du savoir dans son rapport à laction individuelle
et collective est un thème ancien de la sociologie, rappelle le sociologue
français Albert Ogien. Elle a été appréhendée dans la perspective de lécole
allemande (Max Weber et Goerg Simmel), de lécole française (Émile
Durkheim et Marcel Mauss), de lécole de Chicago (William Isaac Thomas
et George H. Mead), ou de linteractionnisme réaliste (Erving Goffman et
Harold Garfinkel). Une longue tradition de recherche empirique s’est ainsi
constituée en sociologie, laquelle a contribué à établir la validité de ces
trois constats (pour ne pas dire de ces trois faits) ci-après :
1. Les individus possèdent un savoir pertinent à propos de
lenvironnement dans lequel ils évoluent et des univers daction
dans lesquels ils ont lhabitude de sengager (même sils ne le
rendent pas public dans le flux des échanges) ;
2. Ils évaluent de façon adéquate la forme et le déroulement que
devraient avoir les types dactivité collective auxquels il leur arrive
régulièrement de participer ;
3. Ils sont capables dajuster instantanément leurs conduites aux
circonstances changeantes de laction ».
13

Ces trois constats forment la fondation de
« léconomie du bien commun »,

en ce quils permettent de répondre aux questions vitales suivantes :
• Comment définir et comprendre la structure de l’économie
congolaise, et déterminer les blocages présents dans la dynamique
sociale?
• Quelles forces peuvent modifier cette structure ?

Comment le comportement de la structure de léconomie
congolaise peut être prédit ?

Comment ce comportement peut être dirigé vers la recherche de
lintérêt général et laccomplissement du bien-être collectif ?

13
Albert

Ogien,
« Les sciences cognitives ne sont pas des sciences humaines »,
mis en ligne le 18
octobre 2011. URL : http://sociologies.revues.org/index3635.html

24

La révolution du pouvoir-faire


Quelles sont les actions et les circonstances susceptibles de
permettre à ce comportement de naître, de se développer, de
senrichir et doptimaliser lacquisition des connaissances pour
parvenir à ce bien-être collectif et davantage mieux servir cet
intérêt général?

Comment agir de telle manière quune révolution mentale et
sociale lève tous les freins qui bloquent toute dynamique de
reconnaissance et de valorisation des savoirs scientifiques et des
activités de recherche dans la société congolaise ?

Comment sas surer que la ressource stratégique la plus importante
du pays devienne dorénavant la connaissance, et que lactivité
centrale de la société soit désormais lapprentissage ?

Comment amener la société à privilégier la formation des citoyens
tout au long de la vie, à intensifier l’usage des technologies de
linformation et de la communication dans tous les secteurs, et à
miser sur l’investissement dans le savoir pour l’édification d’une
économie fondée sur la connaissance ?

Ce qui peut ressortir de cet exercice, cest une conscience de survie
sociétale qui forge la nécessité dentrer dans une nouvelle ère de lagir
collectif. Georg Simmel présente cette perspective comme étant : «
tout
ce que les individus, le lieu immédiatement concret de toute réalité historique, recèlent
comme pulsions, intérêts, buts, tendances, états et mouvements psychiques, pouvant
engendrer un effet sur les autres ou recevoir un effet venant des autres »
.
14
La démarche préconisée par
« léconomie du bien commun au Congo »
, dans son
aspect
« révolution du pouvoir-faire »
ne se réduit nullement à des simples outils
didactiques ou à des ressources infrastructurelles pour mieux enseigner
et mieux apprendre à lécole. Il est question dengager des changements
profonds dans la société, dans léducation, dans les contenus des savoirs,
dans laccès aux savoirs, dans lusage et le stockage des savoirs, dans
l’apprentissage, dans le métier d’enseignant, afin que les connaissances,
les compétences, la recherche, linnovation et les activités à haute
valeur ajoutée forgent un capital immatériel qui sache réagir hardiment
aux exigences cognitives de la production économique endogène, par
lorganisation intelligente du vécu quotidien.

14
Georg Simmel,
« Le problème de la sociologie »,

Sociologie
, Paris, Presses universitaires de
France, 1999, pp. 43-44.

25

Avant-propos

Cest donc bien la perspective dune « société congolaise créative »,
celle
« des métiers et des compétences »,
qui justifie cette réflexion sur les nouveaux
enjeux du savoir, de lapprentissage et de lintelligence économique.

Il ne sagit pas seulement de construire des compétences inhérentes à
la fabrication doutils matériels, ceux traditionnellement liés à la
« formation
brute de capital fixe »
(FBCF), mais aussi et surtout de fabriquer des outils
socioculturels permettant la
« formation brute de capital humain »
(FBCH).

C’est-à-dire : la capacité de la société et des individus à réfléchir, à agir
de façon réflexive, à réagir adéquatement face aux imperfections et aux
situations inattendues, à mouvoir sans complexe dans un univers où les

technologies évoluent sans cesse, mais également à développer des
facultés dadaptation et dinteraction avec tout ce qui se dit, se fait, se
pense et sinvente à travers le monde.

Comme toute pratique, la
révolution du pouvoir-faire
vise la simultanéité
dun moyen vers un but. Le moyen est la connaissance, cest-à-dire :
rendre la société capable dintelligence pour analyser et comprendre les
phénomènes à partir dun même fond de savoir commun, sans quune
compétence exogène sarroge le monopole de lintelligence de ce qui
doit se penser et se faire dans le pays. Le but est de diriger les énergies
sociales vers la vaillance professionnelle et le courage créateur, afin que
les pratiques sociales se muent en possibilités intérieures de réalisation et
de transformation, sactualisant dans un mouvement daccomplissement
pratique compétent, performant et souverain.

Cela sentend La République Démocratique du Congo doit cesser
de donner limpression dentretenir une société miséreuse par choix et
consentement. Lheure est venue de réinventer la mémoire commune, de
faire émerger une approche radicalement nouvelle de notre relation à la
connaissance et à la hiérarchisation des compétences propres à transformer
notre pays en société de partage des savoirs.

Cet avant-propos est à la fois un mot furtif sur le concept de l
« Economie du Bien Commun »
et une tentative de redéfinition du vocable
« pouvoir-faire »
. Il est élaboré en note liminaire pour éviter les controverses
que peuvent susciter ces concepts théorisés par bien dauteurs à travers le

26

La révolution du pouvoir-faire

monde. Cependant, le regard qui vient dêtre jeté sur la société congolaise
montre quelle souffre de maux très profonds : la vie nationale, sous toutes
ses formes et à travers toutes ses institutions, se révèle très éloignée du
bien commun.

Somme toute, cet ouvrage, en toute modestie, invite les Congolais
à prendre acte quil est urgent que nos actes, nos idées, nos projets, nos
ambitions et nos pensées cherchent le bien de tout Congolais.

27

28

Il me dit encore :
« Fils de
lhomme, mange et remplis ton
ventre avec ce rouleau que je
te donne »
. Je le mangeai
donc, et dans ma bouche
il était doux comme du
miel

Ezéquiel 3, verset 3

iovad ert été rut rap seliava éll pnsr ousthiieormu,éa sstêera ss continuimilé té éssap erton ,éon cos nteanuvpojuuod acnsecseiui, rdh
F
ae
du fait de son balancement entre lépisode traumatique de la traite des
esclaves et lhumiliante étape du colonialisme. Néanmoins, parler du
passé, cest chaque fois évoquer la mémoire. Le passé ne revit quà travers
elle. Lintelligence collective nest possible que par la vividité quelle
peut entretenir. Elle ne désigne pas que la connaissance du passé. Elle
permet tout autant la clairvoyance du présent et lintelligence du futur.
Le développement se manifeste et sévalue aux effets que produit cette
mémoire. C’est elle qui engendre, produit ou modifie les choses. C’est
également elle qui transforme les situations, implique, requiert et libère
toute puissance inventive. Cette mémoire est donc source du pouvoir-
faire, et fondement de toute capacité dactivité constructive.
Tout compte fait, la mémoire est constitutive de lhumain, tandis que
le passé est fondateur de ce que chaque peuple est. Aussi, nous perdons
un peu de nous-mêmes chaque fois que nous oublions des pages entières
de notre histoire. En tout état de cause, la dynamique des forces que doit
susciter et orienter le nouvel Etat congolais est conditionnée par ce
que les Congolais doivent développer comme expérience
apriorique
du monde. Car les images du monde, la déclinaison historique des
conceptions du monde, leurs vécus consécutifs déterminent les forces
et les formes de lintelligence collective, les sources de son déploiement,
enfin les modes de son exercice, dans les rapports de développement ou
de sous-développement.
Il est donc très important de sintéresser au passé, non seulement
pour chercher dans l’histoire des modèles et des exemples afin d’agir
aujourdhui avec grandeur, mais aussi et surtout puisque sans la dimension
du passé, nous sommes sans mémoire, sans identité propre, sans repères,
sans profondeur, sans courage ni envie dentreprendre.

29

Introduction

Introduction

Dans tous les cas, il ny a ni mémoire collective « naturelle » et
« permanente », ni situation sociétale « naturelle » et « permanente ». La
construction dune mémoire collective qui incite la société à prendre le
chemin de sa plénitude morale, intellectuelle et politique est le principal
travail de lEtat.
Aujourdhui, la renaissance ne peut naître et nourrir lhistoire de la
nouvelle République Démocratique du Congo, que si lêtre congolais est
envisagé de manière qu’un âge soit dépassé par un autre, afin que naisse le
nouvel âge du Congo, à travers une mutation ontologique à réaliser dans le
but de concrétiser la restauration de lâge d
Ishango
!
En effet, les
« bâtons dIshango »
15

sont la preuve que notre passé a
été un vaste champ dexpériences inédites, un grand laboratoire dessais
inouïs Aussi, « lâge dIshango » permettra non seulement denvisager
une nature congolaise inédite, mais surtout de penser autrement lêtre
congolais et de procéder à une mutation de son regard topologique et
ontologique sur lunivers. Cest cette dynamique transformatrice qui fera
que la société congolaise daujourdhui bascule dans une autre, que le
Congolais enfante par lui-même sa forme érudite et axiologique.
Cette thèse sous-entend que les besoins humains sont autant
conditionnés par l’histoire que modifiables tout aussi par elle. Imaginons
une élite politique congolaise signifiant dorénavant un horizon, une
figure de société à mettre sur pied, un destin à accomplir, une civilisation à
continuer, à achever. I m a g i n o n s u n n o u ve l Etat congolais qui assume
cette tâche historique, en devenant organisateur de forces de la société,
mobilisateur des intelligences de la nation, accompagnateur de lesprit
inventif national et encadreur des efforts des citoyens.
Imaginons le peuple congolais se jeter passionnément à laventure
des idées et de leurs applications historico-pratiques, déployant un
pouvoir-faire, par don, talent, éducation, formation ou expérience, au
milieu dun dispositif sociétal de gestion de connaissances réglé par
une architecture rigoureuse de schèmes et systèmes daccès à la norme de
lêtre (savoir être et comment être), et à la norme du faire (pouvoir faire et
comment faire).
Imaginons alors une vie collective congolaise dorénavant organisée
dans une volonté unanimement partagée de transformer le mauvais ordre
existant, en parfait accord avec des envies dentreprendre, de produire

15

« bâtons dIshango »,
Image en page de couverture, sujet du premier chapitre de cet
ouvrage.

30

La révolution du pouvoir-faire

et d’investir, soutenues, encadrées, exaltées, encouragées et magnifiées
par un Etat intègre, constitué dexperts en solidarité nationale et en
développement.
Imaginons que sensuive un sursaut général des intelligences, toutes
décidées de braver les épreuves qui endeuillent la patrie, de vaincre le
mal-être collectif, de surmonter les drames qui accablent la société, et de
rendre, de surcroît, possibles aussi bien une expansion des savoirs quune
révolution des manières, des procédés, des formules et des techniques de
production industrielle et économique.
Imaginons que cet élan émerge dune nouvelle conscience
anthropologique, débarrassée des stigmates du passé colonial, non
seulement comme théorie mais comme mode de vie déclenchant le
développement dun besoin vital dinnovations et de créations, à caractère
suffisamment inventif pour être brevetées et servir la modernisation
de la société congolaise ainsi que lévolution planétaire des sciences, des
techniques et des technologies !
Imaginons que sy adjoigne une nouvelle morale qui psalmodie
l’érudition, les vertus, les découvertes, les théories scientifiques, les
méthodes et les

pratiques enthousiasmantes de travail ! Imaginons que tout
cela provienne dune volonté hardiment intrinsèque de transformation
totale de la société congolaise, manifestée par limpérieuse détermination
de bâtir la société congolaise idéale (dont tous nous rêvons) par des forces
matérielles et immatérielles mieux préparées, mieux réparties, mieux
rémunérées et mieux utilisées !
Imaginons ce nouveau Congo, qui jure prendre la construction du
bien-être collectif comme but unique de lexistence de la République
Imaginons que tous les Congolais prennent conscience, comme la dit
Castoriadis, quil nest de monde humain que par « institution imaginaire
de la société »
16


Tel est le chemin historique de sortie du sous-
développement.
La prise de conscience de toutes ces possibilités, mais aussi la
prise en considération des forces qui les empêchent, qui les paralysent
ou qui les nient, feront que ces imaginations deviennent raisonnables et
se transforment en une perspective réaliste, sappuyant sur la conviction
profonde de la perfectibilité de lhumanité congolaise. Le but est de

16
Cornelius Castoriadis,
Linstitution imaginaire de la société,
Editions du Seuil, coll.
« Esprit »,
Paris, 1975.

31

Introduction

redonner à la société congolaise les bases mémorielles qui lui font défaut,
à travers notamment les possibilités dun autre avenir dont les clés sont
peut-être enfouies dans notre passé multiséculaire.
Comment expliciter les considérations générales attachées à la
possibilité dune telle dynamique ? Comment assumer le rôle critique de la
gestion des savoirs et de lutilisation stratégique des connaissances que lon
possède ? La première partie de l’ouvrage s’y attarde, par une réflexion qui
explore les données et les enjeux dune reconstitution volontariste de la
mémoire nationale, sous le titre :
« Et si le Congo était le berceau des sciences ?»
« Les bâtons dIshango »
y sont présentés comme témoins de
lérudition nationale perdue. Ils constituent la preuve quune
« révolution
mémorielle »
peut aboutir à une mobilisation effective des forces congolaises
desprit et de travail, intelligemment agencées, stratégiquement organisées,
partout distribuées, mieux coordonnées, valorisées, sensibilisées et mises
en synergie, avec comme objectif : bâtir une société des compétences.
Elle est imaginée sur un principe fort : chaque Congolais est une promesse
de génie, dinnovation, de création, de performance professionnelle
et de raffinement comportemental. Elle rétablit une certitude qui ne
doit plus quitter nos consciences : chaque Congolais est une vaillance
professionnelle. Elle part du postulat selon lequel le développement
économique et social dépend de lutilisation judicieuse et intensive des
connaissances, au-delà des savoirs scientifiques, scolaires ou académiques,
en intégrant les fonctions de savoirs qui améliorent au jour le jour lactivité
de percevoir, de se souvenir, de résoudre des problèmes, dapprendre, de
nourrir des processus de réflexion et d’action, sans oublier ceux relatifs au
raffinement des compétences esthétiques, éthiques ou comportementales,
formant ce quil convient de désigner comme étant lintelligence collective.
Voilà pourquoi « la reconstruction nationale » à entreprendre
doit nécessairement passer par la transformation de lindividu, par
la dynamisation de tout ce qui, en lhomme, nourrit la création et la
production, confère de la valeur aux produits et aux services, et de
l’efficacité aux organisations. Les connaissances, les modèles mentaux,
les orientations culturelles, les valeurs, les sensibilités font partie de ces
facteurs dont les interactions positives déterminent largement tout
processus de construction du bien- être collectif et même la pérennité
dune République
.
La République Démocratique du Congo na dailleurs pas de choix:
autant la prospérité économique et le bien-être collectif dépendent des
savoirs et de la qualité des informations en circulation, loriginalité de la vie

32

La révolution du pouvoir-faire

moderne tient au caractère créatif, dynamique et massivement entretenu du
travail intellectuel. Cest le lieu de reconnaître que le sous-développement
de la République Démocratique du Congo vient du fait que, un peu partout,
les Congolais sentent le vide en eux-mêmes, le manque de rapport entre
leur esprit et leur être, entre leur conscience et leur vécu quotidien. Aussi,
toutes les tentatives de développement de la République Démocratique du
Congo à partir de laide internationale au développement ou en sappuyant
sur les ressources naturelles ont échoué. Cest parce que ces initiatives
constituent une forme de pensée qui donne des réponses simplificatrices
aux questions complexes.
Nous devons abandonner ces voies, replacer la matière première
de la cognition au cur de la vie nationale, armer dintelligences chaque
esprit dans le combat vital pour la lucidité et repenser la façon dorganiser la
connaissance. Reproduire, perfectionner et faire croître ainsi le capital
national de connaissances nécessitent une morale autonome fondée sur la
reconnaissance du bien que lon se fait à soi-même lorsquil sinscrit dans
le bien commun
.
Ce challenge nest possible que par la transformation de « quelque
chose » de plus profond, de plus personnel, de plus subjectif, requérant
un long effort sur soi-même, c’est-à-dire, finalement, la transformation
de lêtre, de nous-mêmes. Il est donc question de développer notre auto-
conscience. Or pour quil y ait auto-conscience, il faut quil y ait auto-
connaissance. Et lauto-connaissance suppose elle-même une connaissance
pertinente des choses, des situations et des problèmes. Il sagit bien dun
problème complexe puisque la transformation de soi passe par un examen
critique de la société dans laquelle nous vivons, ainsi que par une réflexion
sur lessence de notre être particulier. Paradoxalement, cest au moment où
lon saccepte dans ses propres carences et où lon se sent responsable de
cet état de fait, que lon peut entrer plus facilement dans un processus de
«
révolution »
. Alors les ressources et les compétences deviennent facilement
mobilisables pour par venir aux fins souhaitées. Ce travail constitue un
véritable effort historique à laune duquel un nouvel humanisme en naîtra.
Toute la deuxième partie de louvrage, sous le titre du
« Paradoxe
congolais »,
traite de cette nécessité de transformation personnelle et
collective, et met en exergue le besoin de transformation concomitante
des structures économiques et sociales, afin que la société congolaise gère
comme il se doit ce
« bien précieux »
quest le pouvoir-faire, et accède à une
vie nationale intellectuellement épanouissante. Dans cette partie, louvrage
concentre son objet sur léquilibre à bâtir entre la vivacité mémorielle

33

Introduction

collective, dépassant la connaissance scolaire et académique
stricto sensu,
pour englober toutes les formes culturelles de savoirs avec leurs supports
institutionnels et techniques.
La réflexion dans cette partie s’enclenche à partir de ces différents
questionnements Sommes-nous capables dinventer et de produire sur
le sol congolais, et ce, dabord pour nous-mêmes et ensuite pour conquérir
des situations commerciales dans léconomie mondiale ? Quattendons-
nous pour bâtir une économie fondée sur la transformation des idées
en produits et procédés commercialisés ? Pourquoi tant de Congolais
créatifs sexilent ou végètent dans le pays ?
Quant à la question de savoir ce qui, en définitive, permet le
développement, louvrage désigne « le pouvoir-faire » et recommande une
démarche révolutionnaire afin que la nation congolaise devienne capable,
non seulement de bâtir une société de savoir-faire et de compétences, mais
aussi de savoir pourquoi elle agit et surtout, de comprendre comment elle
sy prend pour agir.
Jusquici, par tâtonnements, par essais et erreurs, et à la limite-,
par « bricolage», on pose et développe ici et là quelques propos et actions
estampillés « processus de développement ». Létat général du pays montre
bien que la société congolaise ne possède pas encore la compétence du
développement, dont la clé est le « pouvoir-faire ». Celui signifie agir
avec autonomie, être capable de penser et dautoréguler ses actions,
savoir compter sur ses propres ressources et être également en mesure
de rechercher des ressources complémentaires Le pouvoir-faire règle la
confiance qu’une société a en elle-même, et lui donne l’aptitude de pouvoir
mieux apprécier ce quelle est capable de faire et de ne pas faire. Cest
aussi ce qui permet darracher la considération et le respect des partenaires
extérieurs. « La révolution du pouvoir-faire » organise lavènement dune
société non seulement en révolution du pouvoir-faire, mais aussi en
capacité souveraine de pouvoir analyser et expliquer sa façon de faire et
dagir.
En somme, le concept permet délargir le champ du possible,
de lexplorer et de prendre des distances par rapport au présent, de le
relativiser et dimaginer ce qui pourrait être. La révolution du pouvoir-
faire en effet incarne laptitude dun peuple à se doter des conditions
psychologiques, réglementaires et économiques favorables à la croissance
rapide des intelligences et des compétences. Le défi consiste à conférer
du sens au temps qui s´écoule, aux matériaux, objets, engins, ustensiles
utilisés, aux actions posées, aux initiatives lancées, aux projets entrepris...

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