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La rue choisie

De
287 pages
"La rue, c'est le seul endroit où j'ai pu dire de quoi j'avais envie sans qu'on se moque de moi." Cette rue à jamais ouverte sur des expériences, des libertés, des créations, pour des personnes en équilibre permanent entre rue "subie" et rue "choisie". L'auteur s'est immergé dans le monde de la rue, menant à bien un travail d'ethnographie sociologique par une observation patiente entrecroisée de longs entretiens.
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La rue «(choisie ))

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Le «photocopillage » tue le livre Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5, 2e et 3e a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective» et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, «toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite» (art. L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

GILLES ORCEL

La rue « choisie»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa PoI. et Adm ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00564-0 E~:9782296005648

La

Librairie

des HUJ11anités

Collection dirigée par Alain Pessin, Vice-président chargé des Formations et de la vie universitaire, et Pierre Croce, Responsable de la Cellule d'Aide à la Publication à l'Université Pierre :Nlendès France, Grenoble 2. La Librairie desHumanités est une collection co-éditée par les Editions L'Harmattan et par l'Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres du Conseil scientifique de la collection: Thierry Ménissier, Sciencesde l'Homme Alain Spalanzani, Gestion Fanny Coulomb, Economie Jérôme Ferrand, Droit Pierre Kukawka, Politique et Terntoire Déjà pams :
J. Ferrand et H. Petit (Dit.) L 'Ocfyssée Droits de l'homme - I, II, III des (2003) - Fondations et naissancesdes Droits de l'homme
L. Dowbor La mosaïque brisée Ou l'économie au-delà des équations (2004)

-

hIises E!!jeux

en œuvres

des Droits

de l'homme de l'homme

C. Offredi (Dir)
La face cfynamique de l'évaluation durable (2004) au développement

et perspectives

des Droits

J.-L Chabot et C. Tournu (Dir) L'héritage religieux et spirituel de l'identité euroPéenne (2004) A. Blanc et A. Pessin (Dir) L:Art du terrain Mélanges offerts à Howard Becker (2003)

F. Carluer
Pouvoir AnalYses économique et espace régionale (2004) de la divergence

P. Chaix
Le rugf?y proftssionnel E'!ieux économique en France et sociaux (2004)

Ch. Amouroux (Dir) Que faire de l'Hôpital (2004) Ewa Bogalska-Martin
Entre mémoire et oubli (2004) Le destin croisé des héros et des victimes

Y. Polity, G. Henneron,
L'organisation Approches conceptuelles

R. Palermiti

des connaissances. (2005)

Y. Chalas (Dir)
L'imaginaire aménageur en mutation (2004)

D. Rigaux Le Christ du dimanche Histoire d'une image médiévale (2005)

J.-L. Chabot, Ph. Didier, A. Ferguène (Dir)
Gouvernance locale et développement territorial Le cas des ptrys du Sud (2004)
-Le Code civil et les Droits

J. Ferrand

(Eds)

de l'homme

(2005)

L. Bensahel, P. Marchand (Eds) Les régions de Russie à l'épreuve des théotÙs et pratiques économiques (2005)

Remerciements

Je remercie chaleureusement Edmond Baudoin pour son dessin original qui raconte la rue à jamais ouverte sur des aventures, en équilibre permanent entre
rue «(subie)) et rue «(choisie )). Edmond Baudoin a écrit et dessiné, avec vivacité et tendresse, qui se rapportent à la vie « banale» de quelques « oubliés ». des ouvrages

Je remercie les nombreuses personnes rencontrées, pour leur concours et la richesse de leurs paroles, d'une part, et pour leur courage à poursuivre une quête de la liberté, d'autre part, et à laquelle je souscris pleinement.

INTRODUCTION

OTRE étude a pour cadre le lac d'Annecy avec son écrin de montagnes et ses collines aux pentes douces où se nichent des communes, qui, ensemble, forment une agglomération d'un peu plus de cent mille habitants, dans une région touristique peu touchée par le chômage, en regard de ces régions dites sinistrées. Les mentalités y sont rurales 1, le mode de vie y est bourgeois, attaché au paraître et sans réel développement culturel ni artistique. C'est une agglomération assoupie sur les rives du progrès, et qui profite du flux des touristes - venus y retrouver la nature en son cadre et des racines en leurs rêves, loin de la modernité - pour s'enrichir.

N

ORIGINALITÉ

DE L'ÉTUDE

Notre étude a pour thème le « monde de la rue» que nous entendrons à la façon dont Howard Becker parle du « monde de l'art », lorsqu'une réalité sociologique: « est le produit d'une action collective, de la coopération de nombreux agents dans le cadre d'activités variées... (qui) coopèrent grâce à des présupposés communs, des conventions qui leur permettent de coordonner ces activités efficacement et sans difficulté »2.

1 Robert Ezra PARK, Mobilité, supeificialité, réserve, in L'École de Chicago, Aubier, Paris, 1984, p. 38, et in ibid, in Le tempérament et le milieu urbain, p. 125 : c'est-à-dire de personnes qui tirent leur identité de l'attachement à une même coutume, et relevant d'un« même climat moral ». 2 Ho"vard S. BECKER, Propos sur l'Art, L'Harmattan, Paris 1999, p. 99.

Le cadre est celui d'une petite cité
C'est une observation originale que nous rapportons: le cadre d'étude d'une petite cité est bien distinct de l'univers des bidonvilles et des banlieues concentrationnaires qui y firent suite, tel qu'il fut rapporté par Colette Pétonnet dans Cesgens-là et dans On est tous dans le brouillard,et tel qu'il forme le milieu à partir duquel la plupart des études sont réalisées.

La rue peut être «(choisie )3
Notre originalité ne s'arrête pas là : si nous avons côtoyé les personnes pendant trois années, et si nous les avons accompagnées dans leurs difficultés, nous avons choisi de parler du monde de la rue non vu au travers de ses manques. Ainsi, notre approche se veut distincte de celle de Pierre Bourdieu dans La misère du monde, ou encore de celie de Serge Paugam dans L'exclusion, l'état des savoirs. L'exclusion, vue comme un paradigme, introduit le risque que la vision du manque a d'envahir tout le champ de l'observateur. Notre étude a pour sujets des personnes en situation de vulnérabilité, mais non soumises à la nécessité de façon permanente; comment elles vivent la rue plutôt que dans la rue, bien qu'une même personne puisse louvoyer d'un mode à l'autre en fonction des opportunités et des aléas4. Nous alions montrer comment ces personnes « s'en sortent» ou tentent de « s'en sortir », « comment les sujets soumis aux contraintes de la pauvreté réagissent à partir de leur liberté et de leurs valeurs propres, pour défendre leur dignité fondamentale. Ceci concerne plus les pauvres que les riches, parce que ce sont les pauvres qu'on étudie le plus souvent. ... Ce sont ainsi plus souvent les pauvres que les riches que la science présente comme ne disposant pas de liberté, donc de dignité »5. Nous avons rencontré et parlé avec des personnes souffrant de la misère et de ses corollaires: les déchéances psychiques et physiques. Nous pouvons les regarder comme les aboutissements de violences en cascade faites à d'autres, et qui placent ces personnes sous la domination de la nécessité - vue comme n'étant pas exclusivement matérielle.

3 Pour la clarté de la lecture, les paroles du monde de la rue seront rapportées en italique et entre guillemets. Le terme de « personnes» sera appliqué au monde de la rue, cependant que celui de «( ens ) le sera au monde ordinaire, suivant en cela l'usage général que nous avons pu observer. g 4 L'errance ne conduit pas à vivre facilement. Elle touche de plus en plus de personnes et un grand nombre ne s'en sort pas, cependant qu'une part importante de ces dernières plongent doucement, lentement, insidieusement dans des détresses physique et psychique jusqu'au point où elles disparaissent. 5 GROUPE DE RECHERCHE QUART MONDE-UNIVERSITÉ,Le croisementdes savoirs, Les Éditions de l'Atelier/Éditions 12 Ouvrières, Les Éditions Quart Monde, Paris 1999, p. 59.

Notre décision se légitime par le fait que montrer certaines personnes au travers de leurs manques seuls, dans une société qui en a peur, introduit à terme une négation insupportable. « Le pauvre est un faible qui a échoué Le pauvre parait avant tout comme un homme manqué, frappé par des manques qui le situent à un niveau inférieur par rapport à celui qui l'observe. »6 Ce refus d'annihiler les plus démunis en les reléguant hors de l'ensemble social nous a conduit à les montrer sous un jour jusque-là peu médiatisé, qui est celui de leurs capacités à vivre en milieu difficile, et même parfois à y bien vivre. Cependant, l'image de carte postale du cadre de l'étude se finit là où commence la « rue », et au moment où nous rédigions la fin de notre étude, la cité fut « nettoyée ». Le sécuritaire et le judiciaire sont, dans cette cité aussi, en constante inflation. Un bulletin municipal sur lequel, en première de couverture, l'azur de la chemise d'un policier, de dos, barre l'ensemble de la page, vante les mesures prises pour reléguer les «indésirables ». À savoir: des plantations d'arbustes épineux et des arrosages intempestifs des espaces arborés. De plus des «(milices» furent chargées d'enlever, de façon musclée à leurs propriétaires, les chiens qui ne seraient pas tenus en laisse. Ce, d'une façon exclusive qui n'implique que les personnes de la rue, comme nous avons pu le constater. Quand on sait que, tous les matins, les habitants du centre ville sortent leurs chiens pour qu'ils s'ébattent librement et fassent leurs besoins dans ces mêmes espaces arborés, et ce malgré les nombreux panneaux qui l'interdisent, il est possible de se faire une idée du climat actuel pour les personnes qui restent.

Pour une sociologie de l'imaginaire
Comme confirmation de l'originalité de notre étude, son abord se fera avec une grande préoccupation pour l'imaginaire, vu comme objet sociologique. L'outil qui s'est imposé comme celui le mieux à même de sauvegarder la richesse de chacune des personnes approchées tout autant que de l'ensemble est la sociologie de l'imaginaire, créée par Gilbert Durand et qui porte l'empreinte des travaux de Gaston Bachelard. Pour être plus précis, nous citerons Alain Pessin: « L'étude des savoirs collectifs (ni le terme de « savoir », ni celui de « connaissance », ne doivent être entendus au sens étroit d'actes intellectuels) suppose de ne pas se cantonner aux niveaux conscients et explicites des codifications sociales, à celui des langages techniques où l'arbitraire du signe joue à plein, ni même à celui des énoncés idéologiques, de ces rationalisations systématiques qui peuvent sembler borner les espérances - mais de remonter jusqu'à une dynamique inconsciente qui les

6 In ibid., p. 58.

13

sous-tend, les oriente et les motive. C'est dire que l'imaginaire et le mythe doivent être pris au sérieux »7. Que l'urgence de la nécessité n'écrase plus les personnes et, de ce fait, rende lisibles les dynamiques de leurs imaginaires qui sont à l' œuvre dans le monde de la rue, alors se révèlent leurs diversité et richesse qui sous-tendent la vie qui s'y déploie, en révolte - plutôt qu'en repli sur soi - et par toutes les formes de créativité. S'éclaire ainsi le sens qui demeure enfoui sous les faits, car si ces derniers « disent» quelque chose, ils ne disent pas tout. L'intérêt pour la sociologie de l'imaginaire, tient au fait que l'imagination, en son développement, est jeune langage - direct - d'avant la pensée qui nous met à l'origine de l'être, sans médiation qui risquerait de le trahir8 . L'étude des imaginaires en cours dans le monde de la rue fait surgir les contradictions. Nous avons pris soin de les respecter, car elles donnent corps à l'être humain, à la différence des incohérences. Ainsi, la complexité de la réalité a pu être en partie rapportée. Complexité et variété qui nous laissent toujours perplexes devant d'éventuelles possibilités de classification. Aller dans la rue, échapper à «(la zone )9, tenir dans la rue, puis y vivre, ne se conçoit que de par l'existence de croyances fortes, utoPiques, permettant d'y supporter les épreuves. Cet itinéraire de vie s'appuie sur des mythes, des histoires propres au monde de la rue et qui le fondent. Peu importe que ces histoires soient vraies ou fausses, ce qui importe c'est qu'elles constituent un lot de croyances, qui permettent à l'individu de vivre, et qui soudent la communauté du monde de la rue. Nous verrons comment s'articulent leur sensibilité, que les épreuves avivent, avec le jeu des imaginaires, pour établir les personnes dans un vécu où la création tient une part importante.

Avertissement
Pour en préserver l'intimité, et pour des raisons qui touchent à la sécurité des personnes côtoyées, nous n'avons pas écrit leurs prénoms mais seulement leurs initiales. « Comment, en effet, ne pas éprouver un sentiment d'inquiétude au moment de rendre publics des propos privés, des confidences recueillies dans un rapport de confiance qui ne peut s'établir que dans la relation entre deux personnes? »10 Le monde de la rue est un monde de différences visibles: manque d'argent, manque d'un toit, manque de propreté, parfois, et sert de fourre-tout
7 Alain PESSIN, Le mythe dupeuple, PUP, Paris 1992, p. 31. 8 Gaston BACHELARD,La poétique de l'espace,PUP, Paris 1957, p. 4, 7, et 8. 9 Le terme « la zone» peut être défini, pour une part, comme le temps et l'espace du sordide dans lesquels la personne subit la situation sans pouvoir réagir, et plonge dans la déchéance en oblitérant sa conscience. Ce peut être comme le fait de commencer à boire de l'alcool pour un musulman pratiquant. Mais ce terme recouvre d'autres réalités que nous aborderons plus loin.
10 Pierre BOURDIEU, La misère du monde, Seuil, Paris 1993, p. 7.

14

dans lequel les différents acteurs sociaux jettent pêle-mêle tous les manques connus de la société, et qui inspirent la rumeur car elle a valeur d'exorcisme moral. De cette vision négative, l'observateur en tire a contrario,une valorisation personnelle lorsqu'il n'appartient pas au monde de la rue. Cette attitude confortable sert de masque à nos manques, parfois tout aussi criants, mais que les possessions matérielles voilent en servant de carte de visite ou d'identité. Mais par-delà les apparences, le manque fait partie intrinsèque de nos humaines natures, et cette « incomplétudeconstitutive »11conduit au désir, conscient ou non, de l'autre sans lequel il n'y aurait pas de forme sociale.

INTENTIONS

DE DÉPART ET APPROCHE

Le point de départ de nos intentions était d'étudier les marges de notre société pour rendre compte des pratiques spécifiques qui s'y déploient et qui l'enrichissent en retour. Ces pratiques originales sont fonction, pour une part, du degré de liberté dont ces marges jouissent et qui est le corollaire de l'exclusion relative dont elles pâtissent, « figures du désordre» que ces marges finissent par revendiquer comme faisant partie intégrante de leur identité. Notre choix s'est arrêté sur l'étude du monde de la rue. Cette étude relève d'une acceptation double: la notre, mais surtout celle de ce monde dans lequel nous avons pénétré. Si nous avons tenté cette aventure, c'est en raison d'une quête de liberté à laquelle nous souscrivons, et qui nous a paru être partagée par ces différents milieux situés à la marge qui s'étendent de ces no man's land parfois nommés par les personnes elles-mêmes comme faisant partie de « la zone ) aux groupes de production alternatifs ou libertaires. Il nous fallait pouvoir rendre compte de la réalité du terrain, et si nous avons approché les personnes par leurs groupes d'appartenance, ce qui a eu pour avantage de les rendre plus lisibles socialement, comme étant des individus parmi d'autres, nous avons pris grand soin d'approcher ensuite les personnes individuellement pour pouvoir rapporter toute leur richesse humaine et leur spécificité irremplaçable. Notre démarche a été la suivante: nous avons effectué cette étude en nous immergeant sous la forme de l'observation participante dans le monde de la rue pendant trois années pleines, bien que nos contacts avec les personnes aient dépassé cette durée. Ce temps long fut nécessaire, comme le suggère Marcel Mauss dans son Manuel d'ethnographie pour mener à bien un travail d'ethnographie sociologique, que l'on peut qualifier de journalistique suivant l'École de Chicago. Nous

11 Tzvetan

TODOROV,

LA vie commune}

Seuil,

Paris

1995,

p. 49.

15

avons été soucieux des risques que comporte une telle enquête et de la part de « bricolage interprétatif »12qui peut lui être rapportée. La solidité de cette enquête réside dans sa durée, dans le croisement des notes prises tous les jours, et dans l'abondance des paroles recueillies13. La validité des entretiens repose sur la cohérence entre l'observation des « faires » et le recueil des dires, longuement précédés par les observations faites, dans des situations différentes, pour une même personne, afin de repérer et d'éliminer la part de modification induite par notre présence. Nous avons marié, dans cette étude, les éléments observés dans les interactions telles que Erving Goffman et Howard Becker ont introduit et développé l'interactionnisme, avec les éléments qui révèlent les structures imaginaires profondes de la société telles que Cornelius Castoriadis l'a montré. Ceci pour tracer des trajectoires dont apparaissent clairement certaines étapes, comme lors des constructions identitaires individuelle et collective. De fait, nous nous sommes attachés à ce qui fait sens d'abord pour les personnes, par l'étude de la profondeur des faits observés. Le sens fut pris dans son contexte, là où les actes eurent lieu, à leur source. Tout ceci nous a conduit à repérer les régularités du monde de la rue, puis à en dégager les thèmes constitutifs qui lui donnent sa cohérence et sa cohésion. Sa fonction d'ordre, voire de normalité sociale, tient par l'ensemble fortement hiérarchisé des valeurs affirmées liée à la puissance d'une communauté d'expériences.

MÉTHODOLOGIE

DE L'APPROCHE

Cette étude est une tentative pour décrire de quoi est faite la vie dans le monde « SD F »15,et qui de la rue, pour les personnes que l'on 14appelle improprement: colorent nos villes d'imprévu et de fantaisie, mais qui d'abord font peur.

12 Olivier

SCH\X'ARTZ, L'empirisme ÙTéductible, postface

à Nels ANDERSON, Le Hobo. Sociologie du sanstapuscrit de 361 pages de format Cependant A4, avec des

abri, Nathan, Paris 1993, p. 285 et 301. 13 Les entretiens ont été rassemblés en un volume caractéristiques de texte permettant l'écriture

la plus dense possible.

que les interviews

de professionnels qui côtoient les personnes du monde de la rue ont représentés 132 pages tapuscrites dans les mêmes conditions. 14 Ce « on » renvoie à cet ensemble indifférencié de personnes que nous supposons parler d'une même voix, et qui n'estiment pas appartenir en quoi que ce soit à ce que cependant elles décrivent, et avec l'assurance de parler juste. Hannah Arendt note le glissement qui s'est produit du consentement ou « volonté de tous », selon les termes rapportés ici de J.-J. ROUSSEAU, vers une volonté générale une et indivisible, qui a donné RilJolution, Gallimard, Paris 1963, p. 106-107. 15 Nous reviendrons sur cette appellation. le « on », in Hannah AREN DT, Essai sur la

16

L'observation

avant l'observation

Nous entendons par là la période qui s'étend des premières rencontres avec le terrain, c'est-à-dire avec les personnes et les lieux jusqu'au moment où, par la répétition de ces rencontres, une certaine réalité sociologique se dessine. Avant que ce contact ne puisse s'établir, l'approche du monde de la rue s'est faite sur une période d'une année environ, les entretiens enregistrés ont été effectués postérieurement. Cette lenteur a permis d'établir un climat de confiance, indispensable pour que ce qui pouvait être dit soit valide. Cette approche a été conduite sur le mode de la rencontre, banale, pourrait-on dire, c'est-à-dire sans but particulier, ceci dans un souci d'aborder la périphérie tout autant que le centre du sujet, sans en déranger l'architecture. « La lenteur doit-elle être associée à des valeurs que nous jugeons précieuses? La lenteur est la passion des transformations. Elle nous permet de mettre à l'épreuve un être, un paysage, un événement, et de voir ce que le temps fera d'eux. Ce n'est pas seulement le désir de les évaluer, mais plutôt celui de les suivre dans leurs transformations. ...La modernité n'en a cure. Rien n'est fait, dit-elle pour durer. Il y a tant d'événements, d'êtres jetables... »16

A

la rencontre du sUJ"et

Toute cette période, que nous qualifierons « d'observation qui ne sait pas », s'est opérée sans théorie, donc sans spéculer et sans outil, ce qui veut dire que nous nous sommes imprégnés peu à peu en nous laissant conduire par les personnes et les événements. Cela veut-il dire que nous fûmes ballottés presque inertes au gré des mouvements et des rencontres? Non, ce fut pour nous une période de présence consciente sans directivité pendant laquelle nous nous sommes laissés emmener progressivement avec pour intention de satisfaire une vraie curiosité: «(La rue », c'était qui? Quelle en était la substance? Était-elle vraiment sale, insignifiante, vide et décharnée? Il nous paraissait important d'être là, «en ballade », dans un monde déjà approché par ailleurs, mais inconnu dans le cadre de cette cité plutôt petite, pour en éprouver, avant autre chose, les parfums, les couleurs, les sons, les gestuelles, et les paroles, pour voir s'il nous était possible de nous y insérer un tant soit peu, et d'arriver à aimer ces personnes avec lesquelles nous allions accomplir un travail patient de découverte des modes de vie en milieu urbain d'une population dite marginale ou marginalisée17. Aimer était indispensable pour mener à bien ce travail, comme tout travail, car cela permet de lever beaucoup des appréhensions, de vaincre les distances, et d'instaurer des échanges que nous qualifierons de libres. Ce dernier

16 Pierre 17 Nous

SANSOT, verrons

Du bon usage de la lenfeul; plus loin s'il ya

Poche, une

Paris

1998,

p. 124. entre ces deux terminologies.

lieu d'opérer

distinction

17

mot ayant une valeur toute particulière dans le monde de la rue. Cependant, il n'y a pas lieu de penser à une possible fusion des acteurs et du chercheur, les rôles sont restés clairement définis dans « une série d'échanges et de va-et-vient, de familiarité et d'étrangeté, d'appropriations réciproques »18au cours desquels l'approche, l'observation, et l'analyse furent construites.
Premiers contacts Il fallait donc aller au-delà d'une reconnaissance de visu et connaître les prénoms de celles et ceux qui allaient occuper le devant de la scène, avant que de réels contacts puissent être établis, car « en tant que marqueur d'identité individuelle et familiale, le nom (prénom ou patronyme) est une composante fondamentale de la personne psychique et physique, aussi bien dans sa dimension singulière que dans sa dimension sociale »19. On ne pénètre pas le monde de la rue sans susciter de la défiance, discernable lors des premières approches par les attitudes d'évitement, les regards fuyants ou à l'opposé trop scrutateurs, puis par les questions: « Qui t'es toi? )J « Qu'est-ce que tu fais? )J «Qu'est-ce que tu nous veux? )J ... « Est-ce qu'il est de la police ce mec-là? ). Ces questions sont régulièrement posées par certains des nouveaux arrivants, dans une population où la mobilité se marque par le renouvellement d'un grand nombre de personnes. « Lorsque des personnes ignorent réciproquement leurs opinions et leur statut, un processus de tâtonnements s'engage par lequel un acteur dévoile petit à petit ses idées et son statut à l'interlocuteur. Après être juste un peu sorti de sa réserve, il attend que son partenaire lui démontre qu'il ne court aucun danger à agir ainsi, et une fois rassuré, il peut sans crainte en dire un petit peu plus. »20 Ceci fut facilité par l'approche d'une part importante des personnes qui vivent la rue dans le cadre d'un Centre d'écoute d'urgence, dont les locaux étaient ouverts le matin de neuf heures à midi, et dont l'équipe tournait en après-midi et en soirée dans les lieux de regroupement, les squats, les campements... Ainsi les visages et les prénoms devinrent familiers. Saluer quelqu'un par son prénom permet de dépasser le seuil minimum de tolérance d'une présence, seuil à partir duquel peuvent être menées l'écoute et l'observation. Cette période d'apprivoisement réciproque a duré presque un an, elle a couvert toutes les saisons, et nous avons connu bien des sentiments contradictoires. De l'enthousiasme à l'inutilité la plus morne quant à la validité de notre présence; de la joie des rencontres à la tristesse d'oser si peu échanger; du plaisir de quelques hardiesses à l'ennui de journées passées sans presque aucun contact; de la gaucherie suite à nos maladresses dans les approches, vite

18 François DUBET, La galère :jeunes en sUIPie, Fayard, Paris 1987, p. 430. 19 David LEPOUTRE, Cœur de banlieue. Codes, rites et langages, Odile Jacob, Paris 1997, p. 286. 20 Erving GOFFJ\IAN, La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation de soi, Minuit, Paris p. 183.

1973,

18

remises à leur place, à celui valorisant d'être reconnu et d'avoir enfin une attitude dans laquelle on se sent juste; de la tension qui surgit lors des rencontres dans des endroits «(chauds )~1 à la détente lorsque les visages s'ouvrent et que les mains se tendent. Ce fut aussi une période riche en émotions: la peur de la violence; l'écœurement devant les attitudes de mépris des «(gens )) ; la révolte par rapport au sort qui leur est fait; la joie profonde devant l'émergence, au fil des jours, d'êtres humains avec lesquels la part de reconnaissance mutuelle grandit et s'approfondit en amitié; et aussi la surprise et le bonheur de recevoir en partage un «vrai sourire de pauvre ». Ces sourires sont rares, ils nous ont été offerts simplement par des personnes qui ne demandaient rien, et qui ne possédant rien ou si peu, ne pouvaient offrir que la richesse de leur cœur. C'est nous qui étions pauvres, et nous leur en sommes infiniment reconnaissants car ces sourires ouvrent directement sur la vie. Nos cœurs n'étant pas toujours ouverts, nous nous sommes plusieurs fois retrouvés désappointés de ne pas pouvoir y répondre plus spontanément, « plutôt qu'avec le cœur (nous avons) réagi essentiellement avec l'intellect... le plus distant des profondeurs de la personnalité »)22. Les sentiments et les émotions} l'autre Nous voudrions marquer une différence entre les sentiments qui vont et viennent en surface, et qui nous agitent, des émotions qui retentissent en profondeur, et qui nous font rencontrer ce qu'il y a d'humain en nous par la rencontre avec l'autre. Pour illustrer ce propos, nous reprendrons les mots de Gaston Bachelard: « c'est ici que doit être sensibilisé le doublet phénoménologique des résonances et du retentissement. Les résonances se dispersent sur les différents plans de notre vie dans le monde, le retentissement nous appelle à un approfondissement de notre propre existence »23, auxquels répondent ceux de Tzvetan Todorov: « l'homme vit peut-être d'abord dans sa peau, mais il ne commence à exister que par le regard d'autrui; or, sans existence, la vie elle-même s'éteint. Chacun de nous naît deux fois: dans la nature et dans la société, à la vie et à l'existence; l'une et l'autre sont fragiles, mais les dangers qui les menacent ne sont pas les mêmes. »24. C'est par ces rencontres dans lesquelles les émotions prédominent sur les sentiments que se dévoilent les valeurs. Nous nous sommes reconnus dans celles, communes, de révolte vis-à-vis d'une disparité trop grande dans la manière

21Lorsque les tensions, l'irritation ou l'agressivité peuvent donner, brutalement, l'acte.
22 Georg 23 Gaston 24 Tzvetan SIMl\IEL, Digressions sur l'étrange!; in L'ecole de Chicago, op. cit., p. 63. BACHELARD, TODOROV, La poétique de l'espace, op. cit., p. 6. op. cit., p. 71.

des passages à

La vie commune,

19

dont un être humain est envisagé ou dévisagé, et vis-à-vis de la mésestime profonde dans laquelle les personnes de la rue sont tenues, de la plupart de celles et ceux qui sont à leur contact de par leur travail, et qui du fait de cette proximité seraient à même de dépasser le sentiment premier de défiance devant l'étrangeté la tenue, les façons de s'exprimer, etc. de C'est parce que nous nous sommes affirmés dans la profondeur du retentissement de ces révoltes qu'un lien a été établi, l'acceptation dont nous avons bénéficié ne fut pas de façade, sans qu'il y ait la moindre confusion des situations relatives. Nous n'avons pas éprouvé le besoin de « jouer au SDF» pour échanger et entrer en contact avec leurs réalités. Nous avons partagé des
valeurs humaines comme Richard Hoggart les décrit dans La culture du pauvre25 .

Ayant montré que nous parlions un langage proche, à défaut de parler le même26, nous pouvions passer à l'observation car notre présence et notre regard, bien qu'extérieurs, n'étaient plus perçus comme intrusifs. De part et d'autre nous avions fait la preuve de notre tact et nous nous sentions protégés. Ce n'est qu'à partir de ce seuil que nous avons pu mener une observation participante, les personnes rencontrées acceptant que nous partagions une certaine intimité27 et livrant une part de leur vécu dans les échanges et les entretiens.

L'observation
Après nous être introduits petit à petit dans le monde de la rue par le biais du cadre institutionnel des Centres d'accueil, ce qui a eu pour avantage de nous rendre rapidement visibles et qui surtout laissait aux personnes une bonne part d'initiative garante de leur autonomie, nous avons partagé des moments de leur vie dans le cadre non-institutionnalisé de «(la rue)).

25 Richard HOGGART, La culture du pauvre, Minuit, Paris 1970, p. 152 : « Les termes sont souvent frustes et grossiers, mais ils traduisent aussi une communion intense autour de quelques valeurs: elles parlent du mariage, des gosses, de relations amoureuses ou d'amitié. (n.) ils ne sont pas spécialement en quête de promotion sociale ou de réussite financière, mais ils s'intéressent toujours aux "gens" (n.) Ils ne se réfèrent jamais à des valeurs abstraites, mais à des qualités concrètes telles la gentillesse, la droiture, la franchise et la simplicité dans les relations humaines... ». 26Le parler et les manières de le faire, font du langage un acte qui permet des échanges quand il renvoie à un système commun de valeurs. « La langue est un laisser-passer indispensable. Je ne parle pas encore romani, et mes traducteurs sont la plupart du temps des non-Tsiganes. Deux obstacles à une immersion digne d'une ethnographie ou simplement à tout échange direct. » in
Claire AUZIAS, La compagnie

des Roms, Atelier de Création

Libertaire,

Lyon 1994, p. 18.

27 Nous faisons référence à la pudeur qui préserve la profonde intimité, in ibid., p. 47 : « Cette pudeur au milieu d'une promiscuité générale) pudeur qui marque la distance entre socialité et intimité. ».

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La «rue»
Quelle réalité englobe ce terme générique? Elle englobe les rues et leurs encoignures, les places et les squares, les jardins publics et les parcs avec leurs couverts, les escaliers et les gradins qui entourent les monuments et les édifices publics, les parkings de plein air et en sous-sol avec leurs recoins bétonnés laissés vacants, les aires sans attribution remarquable qui entourent la gare, les friches laissées à la limite des communes et celles qui demeurent entre les zones bien différenciées d'habitation et de développement artisanal ou industriel dans lesquelles s'immiscent les mosaïques des jardins ouvriers, la frange d'habitations pavillonnaires désertées qui recule devant la poussée de la construction immobilière récente, les usines désaffectées avec leur portion d'ancienne voie qui les reliaient au réseau SN CF, les îlots que constituent les anciennes fermes abandonnées et encerclés par la cité qui a entrepris sa mutation, les zones communales boisées qui voisinent avec les déchetteries et que le processus d'urbanisation n'a pas encore délogées. «Certains espaces "illimitent" la cité, ce sont des espaces interdits qui peuvent alors contenir tout ce qui ne peut l'être dans l'espace ordinaire, comme la ruelle sombre, mal famée de certains vieux quartiers, et comme le terrain vague, qui par leur violence, leur inculture, leur désordre, s'opposent à la cité. Ces zones indécises qui ne peuvent être saisies mentalement par la pensée rationnelle que ses structures limitent, renvoient à un imaginaire d'espaces tous plus effrayants les uns que les autres. Ces espaces possédés par toutes celles et tous ceux qui se sentent en exil dans la cité et qui ne comprennent pas son ordre, sont à la ville ce que sont les profondeurs des eaux ou de la terre sont pour la maison, c'est-à-dire un univers démoniaque au-dessus duquel la cité qui les a vaincues s'élève, révélant sa transcendance. La ville y rejette ses déchets, tant matériels qu'humains, et ses peurs. »28 Cette réalité révèle cet imaginaire qui peut faire de la rue un «(chez nous ) ), si l'on - que Victor Hugo a mis en scène29 - et qui s'oppose aux «(appartements accepte de ranger sous ce terme les habitations de la cité avec les bureaux des administrations et du secteur privé. Ce sur quoi nous reviendrons.

L'humain
Suite à nos contacts répétés et concrets avec leurs réalités nous n'étions plus ignorants des codes utilisés, et nous connaissions l'existence - et non pas seulement la présence - d'un grand nombre de personnes, ce qui signifie que nous avions la notion d'une part de leurs valeurs qui donnent sens aux vies individuelles.
28 Gilles

ORCEL, Appropriation de l'espace en fonction du DPe d'espace et de l'appartenance culturelle, UPAG, Mémoire d'architecture 1974, p. 42. 29 Par la réplique de Gavroche: « Rentrons dans la rue », in Victor HUGo, Les misérables.

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Il nous faut préciser quelle fut notre ambition de départ. Nous voulions montrer l'humain là où il est le moins reconnu dans notre société, c'est-à-dire dans les lieux qu'elle définit comme se trouvant à sa marge - notre choix s'est restreint au monde de la rue. Non-reconnaissance des êtres qui peut être assimilée à une non-conscience, tel que cela fut rappelé lors d'une retransmission d'un patchwork d'entretiens
avec

Pierre Bourdieu:

«À l'inconscience

d'un grand nombre de mécanismes

sont associés un grand nombre d'intérêts. ». Dont l'intérêt qu'il y a à délaisser notre capacité sensible qui nous rend réceptifs à nos semblables et qui nous fait entrer, par écho, dans nos profondeurs vivantes, pour lui substituer le rapport à la matérialité, avantageuse en ce sens qu'elle ne nous dérange pas et remplace notre ordinaire vulnérabilité par de lourdes certitudes. À ces certitudes nous préférons la tendresse et la fragilité sans lesquelles la vie serait certes sans souffrance mais surtout sans surprises. Alors seulement nous pouvons regarder ces personnes du monde de la rue sans craindre qu'elles se sentent dévisagées, car, si nous admettons la formule d'Erving Goffman : « à corps nus, regards voilés », cela implique de savoir voiler notre regard pour ne pas risquer de « mettre à nu » une personne en situation de vulnérabilité. L'observation est devenue possible car le regard peut être posé et répond au « besoin d'être regardé (qui) n'est pas une motivation humaine parmi d'autres: c'est la véritédes autres besoins»30,base du lien social. Les personnes en présence Nous voulons préciser que nous n'avons pas trié nos interlocuteurs, ces derniers ne représentent pas le « gratin» de la rue, leur apparence pourrait en rebuter plus d'un ne serait-ce qu'à cause d'un manque de « délicatesse », très en dessous du «seuil de ce qui (nous) est ressenti comme "pénible" )~1. Les personnes sont souvent « chaudes) - c'est-à-dire sous alcool ou autres «Prods )~2_, ce qui décuple les mouvements saccadés produits par l'état habituel de révolte, d'énervement et par le manque chronique de sommeil réparateur. Les gestes sont brusques et traduisent une maladresse dans une violence à fleur de peau toujours prête à s'extérioriser. Les visages sont crispés, les mâchoires sont tendues, les regards noirs cherchent à impressionner, la peau des joues est sombre et souvent marquée de la rougeur d'un feu prêt à se déployer.

30 Tzvetan TODOROV, La vie commune, op. cit., p. 31. 31 Norbert ELIAS, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, Paris 1973, p. 165. 32 S'entendent, sous ce terme, toute drogue, y compris d'origine médicamenteuse, l'alcool et le tabac.

autre

que

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L)ensemble est sombre33, comme les vêtements qui répandent une forte odeur d'humidité confinée que rehaussent celles acide des chiens et âcre du tabac froid. Ce ne sont pas de « bonnes» odeurs) au sens où l'entend notre société34. Nous pouvons voir, dans les teintes sombres des vêtements, une réponse positive à la manière dont les gens les considèrent: « ombres - non d'euxmêmes - mais d'une société». En ce sens, les personnes sont les ombres des gens - manifestation du mal. L'aspect volontairement rude se conjugue avec les attitudes intimidantes et provocatrices, qui jouent principalement sur la peur et le dégoût par déclinaison des souillures physiques35 : contacts rapprochés et frottement des chaussures sur les vêtements, taches de boissons et de nourriture) mains grises et ongles noirs, etc. Il s'agit de voir comment nous

33Gaston BACHELARD,La ten-eet les rêveriesde la lJolonté, José Corti, Paris 1947, p. 402, dit que tout en notant qu'il peut y avoir des couleurs autres que le noir de l'abîme, affirme que tout ce qui fonce les couleurs nous enfonce. Référence est faite à un imaginaire diaïrétique dans lequel la noirceur s'oppose à la clarté, symbole du sacré, auquel s'ajoute la non-maîtrise de son corps, manifestation de l'impur, du non-pénétré par la grâce divine. Voir à ce sujet Chantal SAVINKOV, Genèse de l'icône, in Les imaginaires, « Cause commune », Union Générale d'Édition, Paris 1976, p. 25 et 43. 34 Ruth SCHEPS, Les dieux, l'amOUljla mort, in Odeurs, Autrement, n° 92, 1987, p. 38, 40 et 41 : « Cette médiation omniprésente et multiforme s'accomplit pour les êtres humains sous le signe de l'évocation... et renvoie aux catégories morales du bien et du mal- odeurs de vertu ou de sainteté, puanteur diabolique... (qui s'opposent aux) essences parfumées... qui nourrissent et réjouissent les dieux. ... «La tradition veut que, pour les peuples qui habitent près de la source qui donne naissance au Gange... une bonne odeur les nourrit, une odeur corrompue les tue. » [pétrarque] ... la pourriture corporelle va de pair avec la corruption morale qu'elle dénonce... dans l'univers chrétien les esprits sont repoussés par les senteurs fortes. ». De même, in Alain CORBIN, Le miasme et lajonquil/e, Aubier Montaigne, Paris 1982, p.V-VI et 168 : l'agression de l'odorat fait référence aux bas instincts, p. 45 : et la force de l'odeur à l'animalité, p. 93 : que combat la mode du mouchoir parfumé qui permet de se tenir loin des "émanations sociales", p. 109 : ce mouvement culmine avec le désir « d'évacuer tout à la fois l'ordure et le vagabond, les puanteurs de l'immondice et l'infection sociale », p. 175 : qui marque nos imaginaires, comme celle du tabac froid dont l'odeur « signale le rustre », et, p. 179 : du « pauvre qui croupit en compagnie de l'animal ». 35Erving GOFF1\IAN,La mise en scène de la vie quotidienne, Les relations en public, Minuit, Paris 1973, p. 58-62 : « Le corps, y compris les mains, en tant qu'il peut toucher et donc souiller l'enveloppe ou les possessions d'autrui... Les interférences sonores, c'est-à-dire les bruits qui envahissent et s'imposent, comme si celui qui les produit exigeait un trop grand espace sonore... Les adresses verbales: quand, par exemple, des inférieurs élèvent le ton, ou quand un individu se permet des remarques croisées avec d'autres personnes avec lesquelles il ne mène pas une conversation ratifiée... Les taches qui contaminent par contact direct; les crachats, la morve, la sueur, les parcelles d'aliments, le sang, le sperme, les vomissures, l'urine et les matières fécales... les odeurs, qui incluent les flatulences, la mauvaise haleine et les effluves corporels. De même que le regard, l'odeur opère à distance et dans toutes les directions; à la différence du regard, elle ne peut être supprimée sur-Ie-champ et elle peut s'attarder dans un endroit confiné après le départ du responsable. ». De même chez Alain CORBIN, Le miasme et lajonquil/e, op. cit., p. 168 : où les sens de l'olfaction et du toucher sont frappés d'interdits qui permettent « de se distinguer du peuple putride... ».

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supportons ces « tests », comment nous réagissons aux salissures36 ; ne pas marquer de réprobation, ni de dégoût, vaut comme non-inscription totale dans le monde ordinaire. « Le noir, l'épais, le poisseux, trois instances substantielles étagées que l'imaginaire doit traverser. Une fois acquis le triomphe sur le poisseux, l'épais et le noir sont automatiquement dominés »37. L'acceptation progressive passe par ce no man's land où nous ne sommes plus tout à fait inscrits dans le monde des «gens ), ni inscrits dans celui de la rue. Si nous avons eu peur parfois en leur présence? Oui, mais il s'agit d'une peur claire - gérable dans le cadre social de notre observation participante - qui se joue dans l'abord physique immédiat, qui s'estompe dans la relation, et qui n'a rien à voir avec les peurs au quotidien que distille - si habilement camouflées sous d'autres apparences - notre société qui s'est accommodée de cette violence invisible marquée par «l'angoisse d'un vide de lien ou de loi)~8, qui vrille et distord le psychisme. Ce dernier type de peurs draine un sentiment de malaise qui, par saturation peut provoquer bien des explosions violentes, dés lors que peut se profiler dans la relation, non un échange, mais la reprise en mains d'un pouvoir caché. La rue joue sur le mode de saturation sensitive pour provoquer la répulsion: sonore par les cris et les agressions verbales; visuelle par les formes gesticulatoires39, de violence provocatrice, et de rajouts pour faire « crade ), ou ) avec l'accumulation « destrf!) de piercings ; olfactive par l'intensité et le mélange des senteurs. En une phrase: provoquer la répulsion et affirmer sa différence. Tout ceci n'est que l'apparence qui cache la réalité des personnes, et les relectures des entretiens nous ont toujours étonnées par la profondeur de certaines réflexions et par leur richesse, nourries à la source d'expériences réelles de vie - loin des déclarations et des aspects superficiels qui signalent et affirment extérieurement l'appartenance à une marge.

36Nous pouvons distinguer deux aspects: «Le courage d'être sale» et «L'agression par l'ordure». Le premier fait référence à la valorisation du travail manuel, in Gaston BACHELARD,La terreet les rêveriesdu repos,José Corti, Paris 1948, p. 248, qui se combine avec le second dans l'opposition « travail manuel-travail intellectuel », avec la volonté de souillure, in Gaston BACHELARD,La terre et les rêveriesde la volonté,op. cit., p. 109, où, citant Emilie BRONTE, Les Hauts de Hur/e- Vent, le personnage le plus dur disait dans son enfance: «Je serai sale si cela me plaît; j'aime à être sale, et je veux être sale. ».
37 In ibid, p. 120.

38Daniel SIBONY, Violence,Seuil, Paris 1998, p. 305. 39Jean-Pierre GUTTON, Bruits et Sons dans notre histoire,PUF, Paris 2000, p. 13,45,87,120 et 141 : « Un code de la conversation... sur le ton à employer... s'affine l'idéal de l'honnête homme... une maîtrise de soi dans les attitudes et le langage... La vertu de discrétion... (par rapport au) tumulte de la populace... le silence constitue une procédure de distinction... les gestes deviennent détachés des sons. ... Les élites savent de mieux en mieux ne pas hausser la voix... Au temps même où bourgeois et aristocrates savent se désodoriser, ils apprennent aussi à se désonoriser... la raucité et l'irrégularité de la voix... sans souci d'une civilité classique dont nous avons suffisamment dit qu'elle domestiquait le bruit. » 24

Les entretiens
Nous n'avons pas oublié de donner une chair, une substance, un corps à nos émotions, à nos valeurs et à nos rêveries. C'est ainsi que nous avons procédé lors de l'observation et des entretiens en n'omettant pas d'être à la fois le sujet qui observe et le sujet qui est observé.
La réciprocité Mais cela n'était pas suffisant, pour qu'il y ait véritable échange, il nous fallait à la fois donner et recevoir. Cela fut essentiel pour trois raisons. La première tient à ce que sans réel intérêt pour l'autre, sans cette vitale curiosité, le risque existe qu'il ne reste, avec la lassitude de l'habitude, que les visages de la misère et de la souffrance et leur corollaire d'apitoiement qui évacue ce qu'il y a d'humainement semblable pour n'en retenir que la différence qui stigmatise. La deuxième, est que mus par notre curiosité pour voir comment d'autres «bricolaient» leur vie et se préservaient une part de liberté, nous formulions une demande claire qui donnait un pouvoir à ces autres en réduisant la hiérarchisation sociale ordinaire. La troisième, qui fait suite à cette possible non-hiérarchisation, nous a posé la question de notre contribution. Nous nous sommes donc engagés à témoigner en poussant notre investigation et notre réflexion sur les multiples figures d'une dépendance possible construite consciemment ou pas - par l'ensemble des acteurs sociaux, et de toutes les tentatives réussies ou pas pour investir des niches de liberté. Pour paraphraser Tzvetan Todorov nous disons: nous n'aurions jamais écrit sur le monde de la rue s'il ne nous passionnait pas40. La confiance Cette passion a sauvegardé intacte l'envie du départ, elle a également levé l'ambiguïté possible sur notre réelle implication, ce qui nous a permis de pénétrer dans l'intimité des personnes sans gêne de part et d'autre. Si nous n'avons pas rencontré de résistance, il n'yeu pas d'enthousiasme non plus bien qu'à de nombreuses reprises certains aient demandé où en était l'avancement du «(livre ». Il y eut des refus, mais rarement ces refus furent accompagnés de tension dans le regard ou la voix. Ceci nous permet de dire qu'un accord de fait avait été trouvé, et que, pour celles et ceux qui ont accepté les entretiens, témoigner était possible grâce à la confiance qui s'était petit à

40 Tzvetan

TODOROV, La vie commune, op. cit., p. 12 : «Je n'aurais elle ne me passionnait pas. »

jamais écrit sur la "vie commune"

si

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petit instaurée. Il y eut des refus clairs de la part de ceux qui faisaient le choix de ne rien dire, pour préserver cette part de bonheur intime d'être là dans la rue : «Effaçons nos traces, fabriquons de l'oubli à partir de nos moments de bonheur volés »41. Cette confiance a été renforcée par le fait qu'il fut entendu que lors de la retranscription des entretiens, il ne serait fait ni mention des prénoms des personnes, ni mention des noms des lieux, afin de préserver l'intimité et la sécurité de chacun, et qu'une copie serait remise à l'auteur du témoignage pour qu'il puisse en vérifier l'exactitude avec la possibilité de modifier, d'enlever ou d'ajouter ce qui lui conviendrait. Il n'y a eu qu'un seul cas où cela a posé problème: la personne s'est sentie dévalorisée par la retranscription du langage parlé, une correction légère a alors été effectuée. Nous résumerons le fait que l'intérêt de la démarche d'une enquête longue réside dans la confiance qui peut s'établir peu à peu, et qui permet un véritable échange, garanti par l'assurance du respect des témoignages. Car « une fois qu'il s'est ouvert aux stigmatisés, le sympathisant doit souvent attendre que ceux-ci l'admettent en leur sein en qualité de membre honoraire. Il ne suffit pas d'offrir son moi, encore faut-il qu'on l'accepte »42. Sinon, à partir de quelle prérogative pouvons-nous penser devoir être acceptés d'emblée? Lieux des entretiens et déroulement

Les entretiens se sont déroulés dans de nombreux lieux: cafés, parcs, abris, squats ou habitats, et dans des locaux institutionnels. Dans ce dernier type de lieu nous avons pu éviter les réponses conventionnelles par la confiance nouée, par la distinction faite entre notre rôle et celui des intervenants, et par la longueur des entretiens qui permet à toute personne de se détendre et de parler plus ouvertement. Les réactions importantes de gène, lors de l'incursion d'un travailleur social, peuvent montrer la faiblesse des relations construites par l'ensemble des intervenants sociaux avec les personnes de la rue, quand bien même le contact existe depuis fort longtemps. Leur venue fut souvent perçue comme une intrusion et vécue avec défiance comme une « source de contamination, dont la puissance dépend de la distance sociale »43 perçue. Cependant, cette défiance peut aussi avoir comme origine une dissimulation ou un travestissement de la réalité, ayant permis à la personne de sauver la face vis-à-vis du travailleur social lors d'une situation antérieure, et qu'elle ne souhaite pas voir être dévoilés44.

41Jean-Olivier MAJASTRE, S'il nous reste un matin, Paroles d'Aube, Grigny 1998, p. 25. 42 Erving GOFFl\1i\.1"J,Stigmate, lVfinuit, Paris 1975, p. 42. 43 Erving GOFFl\IAN, La mise en scène de la lJiequotidienne, Les relations enpublic, op. cit., p. 57.

44 Nous nous sommes attachés d'abord à repérer la réalitédes personnes, c'est-à-dire ce qui les habite et les entraîne dans l'action -la passivité devant être retenue comme une forme d'action. 26

Il nous fallait éviter « la tendance des individus en présence des autres à projeter d'une certaine façon un moi, puis à le rejeter ou à s'en écarter })45.Les « cas}) pittoresques ne nous sont pas apparus représentatifs, et c'est vers la banalité des personnes que nous nous sommes tournés pour essayer de comprendre comment se vivait le monde de la rue. Avec des périodes d'attente souvent longues, et le lot des imprévus qui marquent la vie de la rue, les entretiens ont avancé de façon très irrégulière: par saccades brusques lorsqu'un horizon se dégageait parfois pour se refermer aussitôt, puis se rouvrir de manière aussi inattendue; par un mouvement précipité quand témoigner devenait urgent pour une personne, avant un changement, pour marquer une étape; ou de façon diluée, imprécise, comme lorsqu'on avance lentement à tâtons pour trouver son chemin. Rares furent les entretiens où le fil d'une trajectoire s'est déroulé. Hors cela, la pertinence des paroles ne saurait être oblitérée par la brusquerie coutumière manifestée dans les sauts d'un sujet à un autre. S'il convenait d'éviter d'aborder les entretiens en suggérant certaines des réponses, il fut nécessaire parfois d'abonder dans un sens afin d'épuiser un discours pour atteindre le niveau d'une réalité qui serait restée inaccessible sans cela. S'il n'y a guère de règles, il nous est apparu cependant que le mieux était d'entrer dans la parole de l'autre en l'écoutant comme un récit entièrement nouveau, captivé par l'autre. À l'inverse, le pire nous paraît être de faire semblant ou de vouloir, d'une quelconque manière, être au-dessu.s46.
La place des femmes

Si dans le monde de la rue les femmes sont en nombre moindre, elles occupent une place essentielle de par un psychisme qui leur est propre, et parce que leur présence autorise un investissement symbolique qui sans elles ne pourrait pas exister. Elles ouvrent de ce fait sur un autre espace dialectique qui modifie un grand nombre d'interactions. « Être homme, être femme ce ne sont pas seulement des catégories objectives, en l'occurrence biologique, ce sont d'abord et avant tout, des constructions complexes, véritables alchimies qui intègrent une dimension biologique, physiologique, psychologique, sociale et bien sûr culturelle (qui) possède... des schémas structurant du féminin et du masculin et de leurs interactions.47 })

45 Erving GOFF~IAN, La mise en scène de la vie quotidienne, L.es relations enpublic, op. cit., p. 117. 46 T. PARKER et R. ALLERTON, The Courage of His Convictions, cités in Erving GOFF~IAN, Stigmate, op. cit., p. 25 : « Cette espèce d'air protecteur que les honnêtes gens prennent avec vous si vous êtes un délinquant. Rendez-vous compte! ils disent: "D'une certaine façon, vous ressemblez tout à fait à un être humain !", ça me donne envie de les buter, ces cons. ». 47 Marie Rose MORO, Transformation du statut homme/femme dans la migration: éléments d'analYse ethnop!Jlchana!ytique, in colloque de recherche « La place des femmes. Les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales », La Découverte, Paris 1995, p. 251.

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Nous avons fait une place aux femmes parce qu'elles seules imagent le lieu et le lien premiers, parfois le dernier lien, et symboliquement le dernier lieu avec l'image de la mère, quand tous les autres se sont délités, qui relient les personnes à la société au moyen de leur imaginaire48. Les oublier serait prétendre à l'inutilité de ce lien. À la différence du conflit qui est une structure mentale bien opératoire si l'on en juge par les actes de domination et d'exclusion - l'un va-t-il sans l'autre? - partout visibles dans notre société et dans le monde, nous préférons par souci d'approcher les relations d'une façon plus complète, les envisager aussi sous l'angle de l'empathie, de la tendresse et de l'amour, et parce que le conflit n'est pas un concept opératoire exhaustif.

RÉCEPTION

Tension positive
Nous avons beaucoup observé, et recueilli des témoignages de ceux et celles qui ont, pour une part au moins, choisi la rue. En plus du temps nécessairement long pour que nous soyons admis puis reconnus comme des gens avec et devant lesquels la parole pouvait être libre, il a été nécessaire de choisir les moments pendant lesquels les entretiens pouvaient être faits. Car le temps de mise en place, c'est-à-dire d'approche d'un entretien, s'ajoute comme tension positive au temps même de l'entretien pour atteindre ce qui d'ordinaire n'est pas ou peu révélé: l'intimité et ses ressorts, dont ceux imaginaires. Nous avons été proches de beaucoup, et particulièrement d'une personne qui s'est révélée être d'origine étrangère. Elle a connu la rue dés la fin de son adolescence en venant en France, et en dehors des périodes de «(rue ) elle a connu une vie aventureuse avec le fait d'avoir souvent «(bougé ), qui apparaît comme un dénominateur commun pour celles et ceux qui ont choisi la rue. Nous nous sommes appuyés, dans notre étude, sur son âge et son expérience49 pour vérifier une part des éléments tirés de nos observations, tout comme nous l'ont permis les relectures individuelles des entretiens par les personnes interviewées. Nous ferons la part belle aux paroles des personnes du monde de la rue, et pour lever toute ambiguïté quant aux sens du mot «( zone ), nous en précisons les principaux.

48 Ce que nous verrons quand nous traiterons des racines. 49 Il s'agit de R.., f, 63, âge avancé et rare quand il s'agit du monde la rue. Nous avons elle les entretiens n° 4, 13, et 22, ce qui donne un panorama assez large de ce monde.

réalisé avec

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